Ce qui frappe tout d'abord dans l'humour de Burns, c'est la gaîté, et ce n'est pas de la gaîté à fausses enseignes, comme il arrive souvent chez les humoristes. L'enseigne, chez eux, ne fait pas la marchandise. À la porte des uns, s'agite une affiche burlesque, et on entre dans une maison où sont assises des songeries mélancoliques. À celle des autres, pend décemment une affiche de mine grave; entrez, les bouffonneries et les arlequinades vous assaillent, vous gouaillent et vous houspillent. Ici, le signe et l'auberge vont de pair; l'enseigne du rire annonce bien la gaîté. Et quelle gaîté! saine, bruyante, contagieuse, turbulente, pleine d'entrain. Le plaisir produit par la plupart des humoristes est intellectuel et une pure jouissance du cerveau. Ici c'est une gaîté presque physique qui s'empare de tout le corps et le grise de rire. C'est le rire matériel de Falstaff et de Rabelais, mais réduit à des proportions modérées et moyennes. Il n'est pas démesuré et épique; il est de taille ordinaire, mais il est bien du même sang, et, comme eux, heureux de vivre.
Aussi, la raillerie de Burns, sauf dans quelques cas personnels de colère, est-elle sans méchanceté et sans fiel. C'est une gausserie pleine d'une jovialité et d'une bonhomie presque amicales. Ceux mêmes qui ensont l'objet ne sauraient s'en fâcher. Tam Samson ne put en vouloir à Burns d'avoir écrit son élégie; ni Tam de Shanter d'avoir raconté son aventure. Si le DrHornbook eut plus de mal à digérer les confidences de la Mort, c'est que les médecins supportent peu qu'on parle mal de leur art; Fagon trépignait quand de Brissac se moquait de la médecine devant Louis XIV[314]. L'humour de Burns ne laisse pas d'arrière-goût, comme ces rires âcres qui font qu'on s'arrête brusquement, étonné de rire. Ce n'est pas un fruit plein de cendres, ramassé sur des grèves amères. C'est un fruit sain tombé de l'arbre bienfaisant de l'Insouciance. S'il n'en tombait de temps en temps de cette espèce, l'homme mourrait de mélancolie.
Naturellement, cet humour ne porte ni sur des vices, ni sur des travers ou des ridicules. Il n'a aucune prétention morale, aucune visée critique, comme ceux de Swift, d'Addison ou de Thackeray, si divers à d'autres égards. Il ne songe ni à donner des leçons, ni à infliger des réprimandes. Il est aussi désintéressé que celui de Sterne. Il recherche bonnement des situations comiques et des aventures drôlatiques. Burns n'est ni un pamphlétaire, ni «le prédicateur de tous les jours» dont parle Thackeray; c'est un artiste qui s'amuse de ce qu'il voit. Il saisit au passage une anecdote réjouissante, un incident saugrenu; et les rend tout vifs. Il a presque l'humour d'un peintre, non pas d'un peintre moraliste comme Hogarth, mais d'un peintre purement pittoresque comme Téniers ou Van Ostadt. C'est l'homme qui, ayant aperçu quelque chose de divertissant et en riant encore, arrive le raconter. Et, en effet, la plupart de ses pièces humoristiques sont le récit d'une rencontre, d'une aventure, une de ces histoires comme il s'en débite aux foires et aux marchés, au milieu d'un cercle de figures cramoisies, boursouflées et prêtes à craquer de rire. L'observation, qui a sa netteté accoutumée, porte sur les gestes et les paroles des personnages, comme il convient dans des récits. Tout est en faits et en actions. Aucun humour n'est plus nourri de ces détails particuliers et pittoresques que Jean-Paul considère justement comme indispensables.
À ces qualités s'ajoute le mouvement, si puissant chez Burns. Il s'empare d'elles, les entraîne, les pousse, les émeut, les anime, les fouette. Cette gaîté, si allante d'elle-même, se presse, s'échauffe et se hâte encore. Les détails sont serrés, se bousculent, se heurtent, montent les uns sur les autres, comme des moutons sortant d'étable. Cela marche, court, se précipite; le récit en prend une musique qui le complète; le rire en sort de tous côtés, s'accroît d'une sorte de vitesse acquise, éclate dans une turbulence de gaîté et devient irrésistible[315].
C'est un des effets de la force de l'observation dans Burns que son humour n'a pas de sensibilité, du moins en ce qui concerne les hommes. Disons plutôt qu'il contient plus de sympathie que de sensibilité. Celle-ci est encore une intervention de l'auteur. Les personnages de Sterne, par exemple, sont vrais, mais ils sont toujours vus à travers son émotion. Quelque chose, fût-ce quelque chose d'aussi précieux qu'une larme, s'interpose entre eux et nous. L'humoriste sent pour eux, plutôt qu'il ne sent avec eux, et, en quelque manière, il se substitue à eux. L'observation de Burns est plus détachée de lui et l'abandonne tout à fait. Ce reste de personnalité est rompu. Ses personnages vivent hors de lui, dans une pleine indépendance. Ils n'ont rien de plus que leur propre sympathie pour eux-mêmes, comme cela se trouve chez les grands producteurs, et comme cela est, après tout, la vraie réalité. C'est un signe décisif de force et la marque d'une observation qui se jette au cœur des choses. La sensibilité est forcément moindre, et remplacée par cette sorte de cordialité amicale que les grands créateurs ont pour leurs personnages.
Cependant, à l'égard des animaux, l'humour de Burns est tout différent, et devient au contraire d'une sensibilité exquise. Quand il a devant lui une de ces pauvres créatures muettes qui souffrent et s'étonnent obscurément de souffrir, il s'adoucit, perd son rire bruyant, devient pensif, presque mélancolique, et s'emplit de pitié jusqu'au bord des larmes. Ses pièces à sa brebis mourante,Mailie, ouà une Sourisdont la charrue a détruit le nid, sont des modèles de ce genre délicat d'humour qui se sert de la raillerie pour oser montrer son émotion. C'est ce trait qui a surtout frappé Carlyle, pour qui la sensibilité est nécessaire à l'humour. «Nous ne parlons pas, dit-il, de son audacieuse et souvent irrésistible faculté de caricature, car cela est de la drôlerie plutôt que de l'humour; mais une gaîté beaucoup plus tendre réside en lui et paraît çà et là en touches passagères et admirables, comme dans son adresseà la Souris, à sa Jument, ou son élégie sur la pauvreMailie. Cette dernière pièce peut être regardée comme son plus heureux effort dans ce genre. Dans ces pièces, il y a des traits d'un humour aussi délicat que celui de Sterne, cependant tout à fait différent, original, singulier, l'humour de Burns.[316]» Peut-être préférerions-nous la pièceà la Souris? Quoi qu'il en soit, ces pièces, aussi délicieuses que les plus touchants passages de Sterne, leur sont, à nos yeux, supérieures, par quelque chose de plus réel et de plus simple. Peut-être peut-on expliquer cette différence entre l'humour de Burns envers les hommes et envers les bêtes par le fait que l'observation à l'égard des animaux est toujours beaucoup plus une œuvre d'invention. Leurs modes d'être nous étantfermés, il nous est impossible de sentir avec eux, il faut sentir pour eux, et la sensibilité entre par là. Quoi qu'il en soit, nous rencontrerons plus loin cette portion tout à fait singulière de son humour. Nous ne considérons ici que celle qui a trait à l'homme et à la vie humaine.
Pour des raisons analogues, son humour n'est pas riche en fantaisie. Ce désordre que quelques humoristes ont affecté et que quelques critiques ont proclamé un des attributs de l'humour, ne se rencontre pas chez lui. Pas de ces bizarreries, de ces incohérences, de ces heurts, de ces brusques arrêts, de ces départs débridés, de ces mille extravagances et bouffonneries qui se tordent, grimacent, serpentent, et s'enchevêtrent, autour des pages de certains écrivains, comme un encadrement de grotesques. Rabelais s'attarde à des tours de force d'énumération, ouvre tout à coup des cages d'où s'échappent des volées d'adjectifs qu'il regarde s'allonger en riant, s'amuse à imbriquer d'interminables généalogies en clouant des «engendra» les uns sur les autres, et cherche mille manières, dans une bagarre de bouffonnerie, de désorienter l'esprit. Sterne, qui l'imite, fait jouer ses chapitres à saute-mouton, en compose avec des points, met les uns en blanc, les autres en noir, commence, s'interrompt, n'achève rien, et se rit de mettre l'attention du lecteur aux prises avec des écheveaux embrouillés. On dirait qu'ils aient fait gageure d'incohérence et pris plaisir à disloquer leurs livres. Sans aller aussi loin, d'autres ont des échappées de poésie, des accès de lyrisme, comme Dickens et Carlyle. Le plan prémédité et voulu, la proportion des parties, leur concordance vers un effet calculé, l'harmonie, l'ordre en un mot, semblent n'exister pas pour eux. C'est le domaine de l'inattendu et du fantastique; les jeux de la fantaisie et du caprice y prennent leurs ébats; tout va au hasard de l'impression du moment. C'est à ce point que quelques critiques ont voulu faire de cette étrangeté un des caractères de l'humour[317]. Burns se charge de les réfuter, car il n'y a rien de pareil en lui. Outre que ces débauches d'excentricités cadrent mal avec les qualités de sobriété dont son esprit était si solidement charpenté, les éléments mêmes de son humour le protégeaient de ces écarts. Son observation serre trop la réalité, elle s'y ajuste trop étroitement pour la perdre un seul instant, et, comme le réel n'est pas décousu, qu'il est fait de continuité et de logique, son humour, fait d'observation, reste compact et suivi. De même son mouvement l'empêche de s'arrêter ou de s'écarter, le pousse droit au but. Il n'y a ni place, ni loisir, pour ces hors-d'œuvre; ils ne peuvent trouver ni un intervalle, ni une minute, pour s'y glisser. Les pièces les plus humoristiques de Burns vont sans une digression, sans une excentricité. Elles sont aussi bien proportionnées,aussi parfaitement composées que celles d'autres humoristes affectent d'être détraquées et étranges. Ce n'est pas trop de dire qu'elles sont aussi courtement menées qu'une fable ou qu'un conte de La Fontaine. Elles justifient la filiation d'Addison qui faisait l'humour fils de la vérité et du bon sens[318].
Il nous semble que l'humour de Burns se dégage maintenant et que nous apercevons ce qu'il a d'original. Il ne possède pas beaucoup de sensibilité, du moins envers les hommes, ni grande fantaisie; mais une gaîté franche, de la belle humeur, une raillerie mise dans les personnages eux-mêmes, le comique ne sortant pas de réflexions à leur sujet, mais de leurs propres gestes et paroles, une action et un mouvement infatigables, quelque chose de nourri, de plein, de si naturel que le rire semble être dans ces choses elles-mêmes, et de si juste qu'elle ne déforme pas la réalité et ne sent jamais la caricature. Avec cela, leste, preste, de proportions moyennes, d'une allure dégagée et bien prise. Malgré nous, il nous fait songer à la gaîté française, tant il est net et pétillant. L'humour a été comparé à l'ale, boisson forte et sérieuse[319]; elle a quelquefois l'âpreté du whiskey; celui de Burns rappelle la jovialité qui vit dans l'âme allègre de nos vins. Il fait encore penser à celui de nos conteurs par je ne sais quoi de moyen et de pondéré; par un fonds solide de raison qu'il a beaucoup plus que les éclats de la fantaisie. Il n'y a pas, dans la littérature anglaise, d'humour plus sobre et en même temps plus dru, plus alerte, et plus dramatique. Il n'y en a pas qui soit moins ce qu'il est convenu d'appeler anglais. On voit souvent, sur les chemins du pays d'Ayr, de jolies filles légères et rieuses. Elles marchent court vêtues, avec des gestes animés. Elles sont plus petites, moins poétiques que les Anglaises, mais mieux prises et plus vives. Elles ont des extrémités plus fines, un pas plus léger, quelque chose de plus dispos. Si un lourd fermier passe gauchement sur son cheval, elles le plaisantent et en rient follement. Mais si elles voient un oiselet blessé, les larmes leur viennent aux yeux, sans que la fleur rose de la gaîté ait le temps de faner sur leur bouche. L'humour de Burns leur ressemble.
Cet humour circule partout, se retrouve sur toutes les routes, dans les petits sentiers de son œuvre. Presque toutes ses grandes pièces en foisonnent:Halloween, laSainte-Foire, l'Adresse au Diable, l'Adresse au Haggis, l'Élégie de Tam Samson, tous les poèmes satiriques contre le clergé: l'Ordination, lesDeux Pasteurs, l'Adresse aux rigidementVertueux, la fameusePrière de Saint Willie. Toutes sesÉpîtresen sont presque exclusivement composées. Il y en a dans tous les coins de ses chansons, dans ses épigrammes, ses épitaphes, ses impromptus, sans parler de l'humour attendri et tout spécial qu'il a dans les pièces où il s'agit des bêtes. De sa raillerie de la vie humaine, on a déjà des exemples, dans les citations que nous avons faites à propos de sa gaîté et de son observation. Le génie d'un poète ne se décompose pas. C'est un vin qui a les mêmes qualités dans tous les verres où il est versé. Cependant, selon l'année qui l'a mûri et les flacons qui l'ont conservé, il arrive qu'une de ces qualités paraît plus que les autres et prend le dessus. Il y a ainsi des pièces où l'humour de Burns se dégage mieux et se fait goûter plus librement. Nous en pouvons citer, comme exemples, deux morceaux, écrits, l'un tout à fait au commencement, l'autre presque à la fin de sa vie. Ils montrent combien cette faculté était naturelle et a été constante chez lui.
Le premier:La Mort et le Docteur Hornbookest de 1785, alors que Burns venait de s'établir à Mauchline. Comme presque toujours, le sujet est emprunté à un incident réel. Le maître d'école de Tarbolton, nommé John Wilson, avait, pour augmenter un peu ses maigres gains, ouvert une boutique d'épicerie. Étant tombé par hasard sur quelques livres de médecine, il les avait lus, et avait joint à son commerce la vente de quelques médicaments. Il avait même mis une affiche où il annonçait des consultations «gratis», dans la boutique. Ce n'était là qu'un pauvre diable, un peu pédant et ridicule. Mais, dans une réunion de francs-maçons de Tarbolton, il eut le malheur de se prendre de discussion avec le poète, et de faire, avec une lourde vanité, parade de ses connaissances médicales. Il ne devait pas tarder à s'en repentir. Comme Burns s'en retournait chez lui le soir, à l'endroit exact où la Mort rencontre le passant, il lui passa par l'esprit une idée qu'il se mit à développer en continuant son chemin[320]. C'était le poème dont il s'agit ici, une de ses premières compositions importantes et un des meilleurs spécimens de son humour.
Dès les premiers vers, la raillerie apparaît. Le début est, en effet, pour assurer la véracité de ce qui suit, et mettre les gens en garde contre certaines idées de défiance qui pourraient leur venir. On ne trouverait personne qui, l'ayant entendu, ait encore envie de douter de l'aventure.
Certains livres sont des mensonges d'un bout à l'autre,Et certains grands mensonges n'ont jamais été écrits;Même les ministres, on en a connuQui, dans un saint emportement,Lâchaient quelque forte imposture,Et la clouaient avec l'Écriture.Mais ce que je vais vous raconter,Ce qui arriva une de ces nuits dernières,Est juste aussi vrai que le diable est en enfer,Ou dans la cité de Dublin;Qu'il vienne parfois plus près de nous,C'est grand'pitié.
Certains livres sont des mensonges d'un bout à l'autre,Et certains grands mensonges n'ont jamais été écrits;Même les ministres, on en a connuQui, dans un saint emportement,Lâchaient quelque forte imposture,Et la clouaient avec l'Écriture.
Mais ce que je vais vous raconter,Ce qui arriva une de ces nuits dernières,Est juste aussi vrai que le diable est en enfer,Ou dans la cité de Dublin;Qu'il vienne parfois plus près de nous,C'est grand'pitié.
Nous sommes prévenus; écoutons maintenant la véridique histoire. Voici donc ce qui lui est arrivé. Il sortait du village, pour retourner à Lochlea; après les dernières maisons, la route fait coude à droite et passe près d'un moulin; les lieux n'ont guère changé depuis lors. La bière du village s'était trouvée particulièrement excellente ce soir-là, et lui avait troublé la tête. Il y a une description qui est bien jolie; les strophes sont toutes trébuchantes de verbes qui indiquent des mouvements vacillants, et le tableau de l'ivrogne qui s'applique à compter les cornes de la lune, sans y réussir, est charmant. Il hésite avec bonhomie entre trois et quatre.
L'ale du village m'avait mis de belle humeur,Je n'étais pas gris, mais j'en avais juste assez;Je chancelais par instants, mais j'avais encore soinDe passer au large des fossés;Et les monts, les pierres et les buissons, je les distinguais encoreDes spectres et des sorciers.La lune montante commença à regarder,Par-dessus les distantes collines de Cumnock;À compter ses cornes, de toutes mes forces,Je m'appliquai;Mais, si elle en avait trois ou quatre,Je ne pourrais pas le dire.J'avais tourné près de la colline,Et je descendais vers le moulin de Willie,Plaçant mon bâton très habilementPour me tenir ferme;Mais, parfois, au large, malgré mon vouloirJe tirais une bordée.
L'ale du village m'avait mis de belle humeur,Je n'étais pas gris, mais j'en avais juste assez;Je chancelais par instants, mais j'avais encore soinDe passer au large des fossés;Et les monts, les pierres et les buissons, je les distinguais encoreDes spectres et des sorciers.
La lune montante commença à regarder,Par-dessus les distantes collines de Cumnock;À compter ses cornes, de toutes mes forces,Je m'appliquai;Mais, si elle en avait trois ou quatre,Je ne pourrais pas le dire.
J'avais tourné près de la colline,Et je descendais vers le moulin de Willie,Plaçant mon bâton très habilementPour me tenir ferme;Mais, parfois, au large, malgré mon vouloirJe tirais une bordée.
Tout à coup voici qu'il tombe sur quelque chose qui l'étonné, et, avec la lenteur de perception que lui donne son état, il met quelque temps à comprendre.
«Là, je me trouvai en face d'une espèce d'être,Qui me mit en un étrange émoi;Une terrible faux, par dessus une de ses épaules,Luisante et bougeante pendait;Un trident à trois orteils, sur l'autre épaule,Large et long posait.Sa stature paraissait de deux longues aunes écossaises,La plus bizarre forme que j'aie jamais vue,Car, du diable s'il avait un ventre;Et puis, ses jambesÉtaient aussi minces, étroites et grêlesQue deux bouts de bride.
«Là, je me trouvai en face d'une espèce d'être,Qui me mit en un étrange émoi;Une terrible faux, par dessus une de ses épaules,Luisante et bougeante pendait;Un trident à trois orteils, sur l'autre épaule,Large et long posait.
Sa stature paraissait de deux longues aunes écossaises,La plus bizarre forme que j'aie jamais vue,Car, du diable s'il avait un ventre;Et puis, ses jambesÉtaient aussi minces, étroites et grêlesQue deux bouts de bride.
Avec la jovialité d'un ivrogne, il lui adresse la parole; rien n'est plus comique que la demi-clarté qui pénètre dans ses idées embrouillées: pourquoi cet étranger a-t-il une faux? Ce n'est pourtant pas le moment de la moisson.
«Bonsoir, dis-je, ami.—Venez-vous de faucher,Quand les autres sont occupés à semer?»Il sembla faire une sorte de pause,Mais ne dit rien;À la fin, je dis: «Ami, où allez-vous?Retournez-vous avec moi?»
Tout cela est charmant de vérité, jusqu'à cette dernière proposition d'homme ivre, prêt toujours à accompagner le premier venu. Un petit détail pour marquer la sincérité des traits de Burns: la pièce fut en effet composée à l'époque où la vue d'une faux surprend, au moment des semailles de 1785. La petite scène qui suit est encore fort jolie. Le mouvement du soûlard qui ne craint rien et se trouve d'un coup prêt à l'escarmouche est finement indiqué.
Il parla d'un ton creux et dit: «Mon nom est la Mort,Mais ne crains pas.»—Je dis: «Ma foi,Tu es peut-être venu pour couper mon souffle;Mais prends garde, mon garçon,Je t'en préviens, ne te fais pas blesser,Vois-tu, voilà un couteau.»
La Mort n'a pas mis dans son crâne de faire blêmir une aussi bonne trogne et de la faire passer, selon le mot de Montaigne, de sueur chaude en froide. Elle lui dit de se rassurer et de remettre son couteau dans sa poche. Si elle voulait lui jouer un mauvais tour, elle s'en soucierait comme d'un crachat. Il n'est pas fâché de ce qu'il entend; pourtant sa dignité l'empêche d'accepter cela comme un don. Les ivrognes sont remplis de considération et d'égards envers eux-mêmes; il veut que ce soit un marché, donnant, donnant.
«Bon, bon, dis-je, soit; c'est un marché;Allons! une poignée de main! C'est convenu;Nous allons nous reposer et nous asseoir.Eh bien! donne-moi de tes nouvelles,Ces temps-ci, tu as été à plus d'une porteEt dans plus d'une maison!»
Voilà l'ivrogne qui témoigne de l'intérêt à la Mort et la met à son aise. Pour un peu, il lui frapperait familièrement sur le fémur, comme sur la cuisse d'un ami. Assis l'un près de l'autre, ils se mettent à causer, et c'est un bon tableau: lui, cordial, bienveillant; elle, un peu pensive, appuyée sur sa faux dans l'attitude d'un moissonneur fatigué! Elle lui fait ses confidences.
«Oui, oui, dit-elle, et elle secoua la tête,Voilà longtemps, longtemps, en vérité,Que j'ai commencé à couper des filsEt à arrêter des souffles:Il faut faire quelque chose pour gagner son pain,La Mort, comme les autres.»
Tout n'est pas roses dans ce métier; elle a des chagrins. Voilà bientôt six mille ans qu'elle exerce cette profession; on a fait bien des plans et des essais pour l'arrêter ou l'effrayer, tout a été vain jusqu'à ce qu'un certain Hornbook s'en soit mêlé. Il connaît bien Jock Hornbook du village! Que le diable fasse de son estomac une blague à tabac! Celui-là menace de venir à bout d'elle. Voici une faux et ici un dard, qui ont percé maint vaillant cœur; quand Hornbook est là, ils ne servent plus à rien. La veille encore, elle a essayé son dard: il a rebondi émoussé, à peine en état de percer une tige de chou. C'est qu'Hornbook est partout avec son arsenal: avec ses scies et ses couteaux de médecin de toutes dimensions, formes, et métaux; avec toutes les espèces de boîtes, de pots et de bouteilles, avec ses écorces, ses terres, et fossiles calcinés, avec le vrai salmarinum des mers, la farine de fèves et de pois, l'aquafontis, quoi encore? Des moyens nouveaux et rares, urinus spiritus de chapons, des antennes de mites coupées, grattées et raclées, l'alcali fait avec des coupures de queues de moucherons, que n'a-t-il pas?
Au fil de l'énumération que la Mort presse rageusement, l'ivrogne fait un bond. Quoi! si les choses vont de ce pas, si personne ne meurt plus, le fossoyeur, ce pauvre Johnnie Ged est un homme ruiné! Autant faire du cimetière un champ d'avoine.
«Quel malheur pour le trou de Johnnie Ged!Dis-je, si ces nouvelles sont vraies!Son beau cimetière où les pâquerettes poussaientSi blanches et si jolies,Nul doute, on va y pousser la charrue;On va ruiner Johnnie!»
Il a la voix émue. Il s'apitoie. Cette réflexion d'homme gris qui ne voit dans tout cela que l'intérêt du fossoyeur est excellemment comique.
Ce qui suit l'est encore davantage par le tour inattendu que prend lapièce. C'est, jusqu'à la fin, une ironie macabre qui éclate par un ricanement, et s'achève par une menace de la Mort.
La créature poussa un rire étrange,Et dit: «Pas besoin d'atteler la charrue,Les cimetières seront bientôt assez labourés,N'aie pas peur;Ils seront tous coupés de maintes tranchées,Dans deux ou trois ans.Pour un que j'ai tué d'un bon trépas bien droit,Par perte de sang ou suspension de souffle,Ce soir, j'oserais en prendre mon serment,L'habileté de cet HornbookEn a mis une vingtaine dans leur dernier drap,Par gouttes ou pilules.Un honnête tisserand de son métier,Dont la femme avait deux poings assez mal élevés,Achète pour deux sous de quoi lui remettre la têteQui lui faisait mal;La femme s'est glissée tranquillement dans le lit,Et n'a plus rien dit.Un propriétaire avait la colique,Qu'un gargouillement dans les boyaux,Son fils unique envoie chercher HornbookEt le paie bien;Le gars, pour deux belles brebis,Fut propriétaire lui-même.Ce n'est là qu'un échantillon des façons d'Hornbook;Ainsi il continue au jour la journée,Ainsi il empoisonne, tue et massacre;Et il est bien payé;Et il me frustre de ma proie légitimeAvec ses maudites sales poudres».
La créature poussa un rire étrange,Et dit: «Pas besoin d'atteler la charrue,Les cimetières seront bientôt assez labourés,N'aie pas peur;Ils seront tous coupés de maintes tranchées,Dans deux ou trois ans.
Pour un que j'ai tué d'un bon trépas bien droit,Par perte de sang ou suspension de souffle,Ce soir, j'oserais en prendre mon serment,L'habileté de cet HornbookEn a mis une vingtaine dans leur dernier drap,Par gouttes ou pilules.
Un honnête tisserand de son métier,Dont la femme avait deux poings assez mal élevés,Achète pour deux sous de quoi lui remettre la têteQui lui faisait mal;La femme s'est glissée tranquillement dans le lit,Et n'a plus rien dit.
Un propriétaire avait la colique,Qu'un gargouillement dans les boyaux,Son fils unique envoie chercher HornbookEt le paie bien;Le gars, pour deux belles brebis,Fut propriétaire lui-même.
Ce n'est là qu'un échantillon des façons d'Hornbook;Ainsi il continue au jour la journée,Ainsi il empoisonne, tue et massacre;Et il est bien payé;Et il me frustre de ma proie légitimeAvec ses maudites sales poudres».
Et la Mort aigrie, exaspérée, jure qu'elle saura rendre ce sot infatué aussi tranquille qu'un hareng; elle parie un groat que la prochaine fois qu'elle le rencontre, elle lui donnera son dû.
Mais comme elle commençait à parler,Le marteau de la vieille église frappa sur la cloche,Une petite heure toute courte au delà des douze,Cela nous fit lever tous deux;Je pris le chemin qui me convint,La Mort en fit autant[321].
Cette façon de se quitter, quand on est devenu si intime, est amusante. L'ivrogne s'en va, moins loquace que tout à l'heure. Ce colloque l'a rendu sérieux. Sa familiarité a baissé. Il tire du côté de Lochlea, sans proposer à la Mort de retourner avec lui. Celle-ci monte vers le village, jetant sur la route un long squelette, emportant ses instruments qui luisent à la lune. Elle va à la recherche de Hornbook.
On voit combien le rire est franc dans ce morceau, et en même temps combien l'observation est exacte. Les impressions de l'ivrogne sont suivies dans la perfection et toujours traduites par un geste, par un mouvement, quelque chose de concret. La pièce courut le pays, et cette fois le coup fut un peu rude. Le pauvre Hornbook fut obligé de quitter le village. Il s'en alla à Glasgow où il devint, par la suite, clerc de la paroisse d'un des faubourgs de la ville. Il fit presque fortune dans cette nouvelle position et mourut seulement en 1839. C'est une des figures qui nous rappellent que notre génération aurait pu connaître Burns.
Le second morceau est de 1790; Burns avait encore cinq ans à vivre quand il le composa; c'est le célèbreTam de Shanter, c'est-à-dire Thomas de la ferme de Shanter. C'est la seule pièce importante que Burns ait écrite dans la seconde partie de sa vie, après son séjour à Édimbourg.
Ici encore l'histoire repose sur un fondement de réalité et d'observation personnelle. On a retrouvé tous les personnages. Cette ferme de Shanter était occupée par un certain fermier du nom de Douglas Graham, que Burns avait connu pendant son séjour à Kirkoswald. C'était bien l'ivrogne joyeux, insouciant, et bon enfant, tel qu'il est représenté; sa femme essayait en vain de le guérir de ses défauts[322]. Le camarade de Tam, le savetier John, a existé aussi. Il n'est pas jusqu'à la sorcière en chemise courte, qui n'ait eu son modèle. C'était, paraît-il, une femme, nommée Kate Steven, qui vivait à Kirkoswald et qui mourut en 1811[323]. Les détails de localité sont aussi exacts. La route actuelle est plus à l'est que la route de Tam, mais, en suivant l'ancien tracé, on retrouve et le gué, et la grosse pierre où Charlie se cassa le cou, et le cairn, c'est-à-dire l'amas de pierres où on trouva le cadavre d'un nouveau-né. Quant à l'auberge de Tam, à la vieille église d'Alloway, au pont du Doon, ils sont tels aujourd'hui qu'ils étaient alors. On peut suivre sur le chemin toutes les péripéties de l'histoire[324].
L'histoire s'ouvre par le tableau d'un soir de marché. Il est tracé en quelques traits et bien vivant; on voit les marchands ambulants qui remportent leurs ballots, les rencontres de voisins, les routes qui se couvrent de monde. Les gens sages s'en retournent chez eux. Il y a, dans l'énumération des périls de la route, un avertissement lointain pour ceux qui s'attardent; plus loin encore, au bout de la perspective, la fermière, de mauvaise humeur, qui attend et prépare une réception à son mari, est rendue en un bien joli vers.
Quand les colporteurs quittent la rue,Et que les voisins altérés rencontrent les voisins;Comme les jours de marché tirent sur le tard,Et que les gens commencent à reprendre la route,Quand nous sommes assis à boire de l'ale,En train de devenir gris et parfaitement heureux,Nous oublions les longs milles écossais,Les marais, les ruisseaux, les sautoirs, les barrières,Qui sont entre nous et la maison,Où est assise, morose et mauvaise, notre dame,Rassemblant ses sourcils comme un orage s'amasse,Et soignant sa colère pour la tenir chaude.Cette vérité, l'honnête Tam de Shanter l'éprouva,Une nuit qu'il repartit au petit trot d'Ayr,La vieille Ayr, qu'aucune ville ne surpassePour ses honnêtes gars et ses jolies filles.
Quand les colporteurs quittent la rue,Et que les voisins altérés rencontrent les voisins;Comme les jours de marché tirent sur le tard,Et que les gens commencent à reprendre la route,Quand nous sommes assis à boire de l'ale,En train de devenir gris et parfaitement heureux,Nous oublions les longs milles écossais,Les marais, les ruisseaux, les sautoirs, les barrières,Qui sont entre nous et la maison,Où est assise, morose et mauvaise, notre dame,Rassemblant ses sourcils comme un orage s'amasse,Et soignant sa colère pour la tenir chaude.
Cette vérité, l'honnête Tam de Shanter l'éprouva,Une nuit qu'il repartit au petit trot d'Ayr,La vieille Ayr, qu'aucune ville ne surpassePour ses honnêtes gars et ses jolies filles.
Voici Tam! Nous ne tardons pas à le connaître: un vaurien, un buveur, un coureur de cabarets; sa femme le lui dit assez. Avec tous ces défauts, jovial, joyeux, bon enfant, le meilleur fils du monde. On le devine, avec son ivresse de belle humeur, écoutant sans cesser de rire les apostrophes de sa femme Kate. Toutes ces scènes de ménages sont racontées, ou plutôt suggérées, avec beaucoup de vérité. Elles sont terminées par un petit couplet ironique, à l'adresse des douces remontrances des épouses.
Ô Tam! que n'as-tu été assez sagePour prendre l'avis de ta propre épouse Kate!Elle te disait bien que tu étais un vaurien,Un bavard, un brouillon, un ivrogne, un grand benêt;Que de Novembre jusqu'à Octobre,Tu n'étais pas sobre un seul jour de marché;Qu'à chaque sac porté au moulin, avec le meunier,Tu restais à boire, tant que tu avais de l'argent;Qu'à chaque cheval qu'on ferrait,Le forgeron et toi, vous vous grisiez à tue-tête;Qu'à la maison du Seigneur, même le dimanche,Tu restais à boire, chez Jane de Kirkton, jusqu'au lundi.Elle te prédisait que, tôt ou tard,On te trouverait noyé dans le Doon,Que les sorciers t'attraperaient dans la nuit,Près de la vieille église hantée d'Alloway!Ah! bonnes dames, cela me fait pleurerDe penser combien de doux conseils,Combien d'avis sages, bien longs,Les maris dédaignent venant de leurs femmes!
Ô Tam! que n'as-tu été assez sagePour prendre l'avis de ta propre épouse Kate!Elle te disait bien que tu étais un vaurien,Un bavard, un brouillon, un ivrogne, un grand benêt;Que de Novembre jusqu'à Octobre,Tu n'étais pas sobre un seul jour de marché;Qu'à chaque sac porté au moulin, avec le meunier,Tu restais à boire, tant que tu avais de l'argent;Qu'à chaque cheval qu'on ferrait,Le forgeron et toi, vous vous grisiez à tue-tête;Qu'à la maison du Seigneur, même le dimanche,Tu restais à boire, chez Jane de Kirkton, jusqu'au lundi.Elle te prédisait que, tôt ou tard,On te trouverait noyé dans le Doon,Que les sorciers t'attraperaient dans la nuit,Près de la vieille église hantée d'Alloway!
Ah! bonnes dames, cela me fait pleurerDe penser combien de doux conseils,Combien d'avis sages, bien longs,Les maris dédaignent venant de leurs femmes!
La scène qui suit est vivante. C'est une scène de cabaret. Tam a trouvé un bon coin, près d'un bon feu, et s'y est installé. Il a rencontré un vieux compagnon d'ivrognerie. Une amitié attendrie les lie; ils ont eu si souvent soif ensemble. La nuit s'avance. On devient bruyant, on chante, on frappe les verres sur la table. Il y a dans Tam un grain de galanterie et de gaillardise. Le voici qui devient aimable avec la cabaretière. Elle s'y prête; alors l'intérieur est complet; le savetier raconte ses histoires drôles; le cabaretier, qui ne voit rien ou feint de ne rien voir, est tout oreilles. Tout cela vivement indiqué.
Mais à notre histoire! Un soir de marché,Tam s'était planté bien ferme,Au coin d'un bon feu qui flambait joliment,Avec de l'ale mousseuse qui se buvait divinement;À son coude, le savetier Johnny,Son camarade ancien, fidèle, et toujours altéré;Tam l'aimait comme un vrai frère!Ils s'étaient grisés ensemble pendant des semaines!La nuit s'avançait dans les chansons et le bruit;Et toujours l'ale devenait meilleureL'hôtesse et Tam se faisaient des gracieusetés,Avec des faveurs secrètes, douces, et précieuses;Le savetier disait ses plus drôles histoires,Le rire de l'hôte était un chœur tout prêt.Dehors, l'orage pouvait rugir et bruire,Tam se moquait de l'orage comme d'un sifflet.Le Souci, furieux de voir un homme si heureux,S'était noyé dans la bière!Comme les abeilles s'envolent chargées de trésors,Les minutes passaient chargées de plaisir.Les Rois peuvent être heureux, mais Tam était glorieux,De tous les maux de la vie il était victorieux.
Mais à notre histoire! Un soir de marché,Tam s'était planté bien ferme,Au coin d'un bon feu qui flambait joliment,Avec de l'ale mousseuse qui se buvait divinement;À son coude, le savetier Johnny,Son camarade ancien, fidèle, et toujours altéré;Tam l'aimait comme un vrai frère!Ils s'étaient grisés ensemble pendant des semaines!La nuit s'avançait dans les chansons et le bruit;Et toujours l'ale devenait meilleureL'hôtesse et Tam se faisaient des gracieusetés,Avec des faveurs secrètes, douces, et précieuses;Le savetier disait ses plus drôles histoires,Le rire de l'hôte était un chœur tout prêt.Dehors, l'orage pouvait rugir et bruire,Tam se moquait de l'orage comme d'un sifflet.
Le Souci, furieux de voir un homme si heureux,S'était noyé dans la bière!Comme les abeilles s'envolent chargées de trésors,Les minutes passaient chargées de plaisir.Les Rois peuvent être heureux, mais Tam était glorieux,De tous les maux de la vie il était victorieux.
La façon plus noble, dont est exprimé le passage du bonheur au-dessus de ce quatuor grotesque, était admirée de Wordsworth. Sans doute la scène est vulgaire, mais une minute de joie, d'oubli des maux, est une chose si précieuse qu'il convient d'en parler gravement. Il faut être indulgent pour ceux qui la cherchent même dans l'ivresse. Ils essaient, après tout, de l'emporter pour un moment sur le malheur. Il y a làquelque chose de grave et de profond: «Je plains celui qui ne peut pas comprendre que, dans tout ceci, bien qu'il n'y ait pas eu d'intention morale, il y a un effet moral,» dit Wordsworth, en citant les deux vers:
«Les rois peuvent être heureux, mais Tam était glorieux,De tous les maux de la vie il était victorieux.»
Il explique quel est cet effet moral: «Quelle leçon ces mots apportent d'indulgence charitable pour les habitudes vicieuses du principal acteur de la scène, et de ceux qui lui ressemblent.... Le poète, pénétrant les laides et répugnantes surfaces des choses, a révélé, avec une habileté exquise, les liens plus délicats d'imagination et de sentiment, qui souvent attachent ces hommes à des pratiques si pleines de malheur pour eux et pour ceux qu'ils doivent chérir; et en tant qu'il communique au lecteur cette sympathie intelligente, il le rend capable d'exercer une influence sur l'esprit de ceux qui sont dans cette déplorable servitude[325].» C'est bien sermonnaire, à propos d'une scène aussi joyeuse. Cependant, il y a, dans le ton qui change et qui s'élève pour parler de cette victoire passagère de l'homme sur les soucis, quelque chose qui explique le commentaire de Wordsworth. Il a finement saisi qu'il y avait là une leçon involontaire de sympathie.
Hélas! Les meilleures choses ne peuvent durer. Les vers où les plaisirs sont comparés à toutes choses fugitives et insaisissables s'élèvent d'un coup à la haute poésie. Quelle étonnante souplesse et, pour employer l'expression de Pascal, quelle étonnante agilité de génie possédait l'homme capable de pareils contrastes! Et cela est fait sans effort, sans heurt, par un flot de l'inspiration, qui s'enfle, monte, et redescend avec une égale aisance.
Mais les plaisirs sont comme les coquelicots ouverts,Vous prenez la fleur, les pétales tombent!Ou comme la chute de la neige dans la rivière,Un instant blanche, puis fondue pour jamais;Ou comme les éphémères des régions boréales,Disparus avant que vous puissiez montrer leur place;Ou comme la forme gracieuse de l'arc-en-ciel,Qui s'évanouit dans l'orage.Aucun homme ne peut attacher le temps ni la marée;L'heure approche où Tam doit partir;Cette heure, la clef de la voûte noire de la nuit,C'est l'heure funeste où il monte à cheval.Et il se met en route par une nuit telleQue jamais pauvre pécheur ne fut dehors par une nuit pire.
En effet le temps est affreux et la nuit menaçante. La description de la tempête est faite en deux ou trois traits puissants. La bonhomie et la raillerie reparaissent avec la bataille de Tam contre les éléments.
Le vent soufflait comme si c'eût été son dernier souffle;Les averses bruissantes montaient sur les rafales;Les ténèbres avalaient les rapides éclairs;Bruyant, profond et prolongé, le tonnerre beuglait:Cette nuit-là un enfant aurait pu comprendreQue le diable avait pris une affaire en main.Bien monté sur sa jument grise, Meg,Une meilleure ne leva jamais la jambe,Tam trottait à travers flaque et boue,Dédaignant vent, et pluie, et feu;Tantôt tenant bien son bon bonnet bleu,Tantôt fredonnant un vieux refrain écossais,Tantôt regardant autour de lui avec prudence,De peur que les esprits ne le surprissent soudain:L'église d'Alloway n'était plus loin,Où spectres et hiboux crient chaque nuit.
Le vent soufflait comme si c'eût été son dernier souffle;Les averses bruissantes montaient sur les rafales;Les ténèbres avalaient les rapides éclairs;Bruyant, profond et prolongé, le tonnerre beuglait:Cette nuit-là un enfant aurait pu comprendreQue le diable avait pris une affaire en main.
Bien monté sur sa jument grise, Meg,Une meilleure ne leva jamais la jambe,Tam trottait à travers flaque et boue,Dédaignant vent, et pluie, et feu;Tantôt tenant bien son bon bonnet bleu,Tantôt fredonnant un vieux refrain écossais,Tantôt regardant autour de lui avec prudence,De peur que les esprits ne le surprissent soudain:L'église d'Alloway n'était plus loin,Où spectres et hiboux crient chaque nuit.
Comme les sentiments du brave Tam sont bien indiqués! Il est d'abord tout en courage, et il se rit de ces éclairs et de ces bourrasques. Celles-ci le secouent cependant, et déjà le voici à ce commencement de peur où on se chante quelque chose pour se rassurer. Il regarde autour de lui; c'est mauvais signe. Il ne peut faire un pas sans rencontrer la place d'un crime ou d'un accident. Ces lugubres souvenirs le hantent; l'orage augmente; et tout à coup il aperçoit quelque chose d'étrange.
À ce moment, il avait traversé le gué,Où le colporteur périt étouffé dans la neige;Il avait dépassé les bouleaux et la grosse pierre,Où Charlie l'ivrogne se cassa le cou;Il avait passé par les ajoncs et près du tas de pierres,Où les chasseurs trouvèrent l'enfant assassiné,Il était près de l'épine, au-dessus du puits,Où la mère de Mungo se pendit.Devant lui, le Doon roule ses déluges;L'orage redoublant rugit à travers les bois;Les éclairs jaillissent d'un pôle à l'autre;Près et plus près les tonnerres roulent;Quand, flamboyante, à travers les arbres gémissants,L'église d'Alloway apparut toute illuminée,À travers chaque ouverture, des rayons s'échappaient,Et bruyantes résonnaient la joie et la danse.
En d'autres temps, Tam eût été peu rassuré. Mais Jean Grain d'Orge, père du courage, lui soutient le cœur. Ce qu'il voyait était pourtant faitpour le faire trembler. Il n'y a pas ailleurs de description de sabbat comparable à celle-ci. L'horreur des accessoires fait penser à la cuisine des sorcières de Macbeth. Cela ressemble à une de ces scènes de sabbat du vieux Téniers; c'est plus infernal encore, car il n'y a pas cette fraîcheur et cette gaîté de couleurs qui ôte à ces charmantes toiles toute leur épouvante. Ici la lumière est noire, inquiète, comme le reste. On dirait qu'une de ces visions, si étranges par l'invention des détails, a été placée, pour la compléter, dans la lueur fantastique d'un Rembrandt.
Hardi Jean Grain d'Orge, tu inspires le courage!Quels dangers tu nous fais mépriser!Avec de l'ale à quatre sous, nous ne redoutons aucun mal;Avec du whiskey, nous bravons le diable!L'ale moussait si bien dans la boule de TamQue, à jeu égal, il se souciait des diables comme d'un liard.Mais Maggie s'arrêta, étrangement effarée,Jusqu'à ce qu'avertie du talon et de la main,Elle s'aventura en avant vers la lumière.Et, voilà! Tam aperçut un singulier tableau!Les sorciers et les sorcières étaient en danse;Pas de cotillon tout flambant neuf, venu de France,Mais des hornpipes, des jigs, des strathspeys, des reels,Leur mettaient de la vie et du nerf dans les talons:Sur l'appui d'une fenêtre, à l'est,Était assis le vieux Nick, sous la forme d'une bête,D'un chien griffon, noir, farouche et gros.Leur faire de la musique était son office;H soufflait dans sa cornemuse et la faisait piailler;Tant que le toit et les poutres en tremblaient.Des cercueils se dressaient tout autour comme des armoires ouvertes,Montrant les morts dans leur dernière toilette;Et, par un sortilège et un maléfice diaboliques,Chacun d'eux, dans sa main, tenait une chandelle.Grâce à cette lumière, l'héroïque Tam putApercevoir, sur la table sainte,Les os d'un assassin avec les ferrailles du gibet;Deux bébés non baptisés, longs d'une coudée;Un voleur récemment détaché de la corde,La bouche béante du dernier spasme;Cinq tomahawks, avec une rouille rouge de sang;Cinq cimeterres, avec leur croûte de meurtre;Une jarretière qui avait étranglé un enfant;Un couteau qui avait scié la gorge d'un pèreQue son propre fils avait privé de vie,Des cheveux gris collaient encore au manche;Et beaucoup d'autres choses horribles et affreuses,Que ce serait un crime de nommer seulement.
Hardi Jean Grain d'Orge, tu inspires le courage!Quels dangers tu nous fais mépriser!Avec de l'ale à quatre sous, nous ne redoutons aucun mal;Avec du whiskey, nous bravons le diable!L'ale moussait si bien dans la boule de TamQue, à jeu égal, il se souciait des diables comme d'un liard.Mais Maggie s'arrêta, étrangement effarée,Jusqu'à ce qu'avertie du talon et de la main,Elle s'aventura en avant vers la lumière.Et, voilà! Tam aperçut un singulier tableau!
Les sorciers et les sorcières étaient en danse;Pas de cotillon tout flambant neuf, venu de France,Mais des hornpipes, des jigs, des strathspeys, des reels,Leur mettaient de la vie et du nerf dans les talons:Sur l'appui d'une fenêtre, à l'est,Était assis le vieux Nick, sous la forme d'une bête,D'un chien griffon, noir, farouche et gros.Leur faire de la musique était son office;H soufflait dans sa cornemuse et la faisait piailler;Tant que le toit et les poutres en tremblaient.Des cercueils se dressaient tout autour comme des armoires ouvertes,Montrant les morts dans leur dernière toilette;Et, par un sortilège et un maléfice diaboliques,Chacun d'eux, dans sa main, tenait une chandelle.Grâce à cette lumière, l'héroïque Tam putApercevoir, sur la table sainte,Les os d'un assassin avec les ferrailles du gibet;Deux bébés non baptisés, longs d'une coudée;Un voleur récemment détaché de la corde,La bouche béante du dernier spasme;Cinq tomahawks, avec une rouille rouge de sang;Cinq cimeterres, avec leur croûte de meurtre;Une jarretière qui avait étranglé un enfant;Un couteau qui avait scié la gorge d'un pèreQue son propre fils avait privé de vie,Des cheveux gris collaient encore au manche;Et beaucoup d'autres choses horribles et affreuses,Que ce serait un crime de nommer seulement.
On est allé assez loin dans l'horrible. Avec la même aisance, l'histoire redescend vers le risible. Le spectacle des vieilles sorcières, en proie à une frénésie de danse, nous ramène à la réalité et prépare cette fameuse exclamation sur les culottes en peluche bleue qui éclate tout à coup, avec un irrésistible comique.
Comme Tam écarquillait les yeux, surpris et curieux,La joie et le jeu devenaient vifs et furieux;Le joueur de cornemuse soufflait de plus en plus fort,Les danseurs sautaient de plus en plus vite,Ils tournaient, traversaient, faisaient la chaîne,Tant que les vieilles sorcières, suantes et fumantesJetèrent leurs habits pour mieux travailler,Et se mirent à se trémousser en chemise.Ah! Tam! Ah! Tam! Si ç'avaient été des fillettes,Grassouillettes et bien faites, de quinze ans,Si leurs chemises, au lieu de flanelles graisseuses,Avaient été de linge fin, blanc comme la neige,Ces bonnes culottes, ma seule paire,Qui jadis furent en peluche d'un beau poil bleu,Je les aurais données de dessus mes fesses,Pour un coup d'œil à ces jolis oiseaux.Mais des mégères, fanées, vieilles et grotesques,Des sorcières de potences, qui sèvreraient un poulain,Sautant et dansant sur un manche à balai,Je m'étonne que ça ne t'ait pas tourné le cœur.
Comme Tam écarquillait les yeux, surpris et curieux,La joie et le jeu devenaient vifs et furieux;Le joueur de cornemuse soufflait de plus en plus fort,Les danseurs sautaient de plus en plus vite,Ils tournaient, traversaient, faisaient la chaîne,Tant que les vieilles sorcières, suantes et fumantesJetèrent leurs habits pour mieux travailler,Et se mirent à se trémousser en chemise.
Ah! Tam! Ah! Tam! Si ç'avaient été des fillettes,Grassouillettes et bien faites, de quinze ans,Si leurs chemises, au lieu de flanelles graisseuses,Avaient été de linge fin, blanc comme la neige,Ces bonnes culottes, ma seule paire,Qui jadis furent en peluche d'un beau poil bleu,Je les aurais données de dessus mes fesses,Pour un coup d'œil à ces jolis oiseaux.
Mais des mégères, fanées, vieilles et grotesques,Des sorcières de potences, qui sèvreraient un poulain,Sautant et dansant sur un manche à balai,Je m'étonne que ça ne t'ait pas tourné le cœur.
Nous nous inquiétons à tort; Tam n'est pas aussi à plaindre qu'il paraît; ce n'est pas un gaillard à s'attarder autour de telles choses; il est plus difficile. S'il reste l'œil allumé, c'est qu'il y a là quelque chose qui est à son goût.
Mais Tam savait quoi, autant que quiconque:Il y avait là une fille, avenante et fraîche,Qui s'était, cette nuit-là, engagée dans la bande.(Plus tard, elle fut connue longtemps sur le rivage de Carrick,Car elle frappa de mort maint animal,Et naufragea maint bateau,Et versa maint champ de blé et d'orge,Et tint tout le pays en terreur.)Sa chemise courte, en toile de Paisley,Qu'elle avait portée, étant fillette,Manquait tristement de longueur;C'était sa meilleure; elle en était fière.Ah! Ta respectable grand'mère ne savait guèreQue la chemise qu'elle acheta pour sa petite Nannie,Avec deux livres écossaises, (c'était toute sa fortune),Ornerait un jour une danse de sorcières.
Nous nous expliquons pourquoi Tam restait là cloué. Ce qu'il voyait n'était pas pour lui donner la nausée, et la culotte de peluche bleue aurait pour le coup changé de propriétaire. Rien n'est plus gaiement et plus joliment mouvementé que le spectacle qui le transit d'admiration: cette jolie fille à chemise trop courte qui se démène dans la lumière; Satan qui joue plus fort; elle qui danse plus vite; la musique qui a peine à suivre ses membres agiles dans une accélération de cabrioles; et, dans l'ombre, la figure de Tam, qui s'épanouit à vue d'œil, à ce savoureux tableau, jusqu'au moment où n'y tenant plus, il éclate; tout cela est parfait.
Mais il faut qu'ici ma Muse abaisse son vol,De pareils essors sont bien au delà de son pouvoir,De chanter comment Nannie sautait et jetait la jambe,(C'était une garce souple et forte),Et comment Tam se tenait comme ensorcelé,Et pensait que ses yeux recevaient un trésor;Satan lui-même ouvrait les yeux et fortement se démenait,Et se trémoussait, et soufflait avec force et vigueur,Jusqu'à ce que, cabriole après cabriole,Tam perdit tout à fait sa raison,Et rugit: «Bravo! la chemise courte!»
Qu'a-t-il fait? Un seau d'eau bénite, tombant au milieu de la fête et éclaboussant tout ce sabbat, n'aurait pas produit un plus grand tumulte. La lumière s'éteint; la cornemuse diabolique s'arrête; un brouhaha s'entend. Vite, Tam! tu n'as que le temps d'enlever Maggie! Tu avais bien besoin de parler, vieux bavard! Sans compter que tu as perdu la suite de ces cabrioles, intéressantes de plus en plus. Tam, au galop! De toutes parts, les sorcières furieuses se précipitent hors de la ruine.
En un instant, tout fut noir:Et à peine avait-il rassemblé Maggie,Que la légion infernale s'élança dehors.Comme les abeilles sortent en bourdonnant, agitées et colères,Quand les troupeaux ravageurs attaquent leur ruche;Comme s'élancent les ennemis mortels du lièvre,Quand, crac! il part à leur nez;Comme la foule court follement un jour de marché,Quand: «Arrêtez le voleur!» résonne et retentit;Ainsi Maggie court, et les sorcières la suivent,Avec des criaillements étranges et rauques.
La course est furibonde. La route que suivait Tam remontait la rive droite du Doon, passant entre la rivière et l'église. Un peu plus haut, se trouve le vieux pont en dos d'âne, d'une seule arche, sous lequel mugissait l'eau. Si Tam atteint l'arête du pont avant les sorcières, il est sauvé. C'est un fait connu que les sorcières, les revenants, et aucun desesprit méchants n'ont le pouvoir de poursuivre un malheureux plus loin que le milieu du plus proche cours d'eau. Aussi Tam, effaré, hagard, le visage dans la crinière de Maggie, éperdument galope; la horde des sorcières, hurlante, piaillante dans les ténèbres, le poursuit. En avant des autres, Nannie, furieuse d'avoir été vue et brûlant de se venger de l'imprudent, bondit. La clef de voûte est à quelques centaines de pas.
Ah, Tam! Ah, Tam! Tu auras ce que tu mérites!Ils te rôtiront en enfer comme un hareng!En vain Kate attend que tu rentres!Kate sera bientôt une femme éplorée!Allons! Fais ton possible! cours vite, Meg,Et gagne la clef de voûte du pont.Là, tu pourras secouer ta queue à leur nez,Elles n'osent pas traverser un ruisseau courant.Mais avant qu'elle eût atteint la clef de voûte,Du diable si elle avait encore une queue à secouer!Car Nannie, bien avant les autres,Serrait de près la noble Maggie,Et se précipitait sur Tam, avec un dessein furieux.Mais elle connaissait mal le fond de Maggie,Celle-ci d'un bond mit son maître en sûreté;Quant à elle-même, elle perdit sa queue grise:La sorcière la saisit par le croupion,Et laissa à Maggie à peine un moignon.
Sauvé, Tam! Mais rien ne le ferait s'arrêter. Il sent toujours sur ses épaules la bande infernale. Il continue à galoper sans tourner la tête. Il se perd dans la nuit. La jolie courte chemise agite furieusement la queue de Maggie. Elle trouve cette vengeance insuffisante. L'histoire s'arrête sur ce tableau et se termine par cette morale.
Maintenant, vous qui lirez cette histoire vraie,Hommes et fils de bonnes Mères, prenez garde:Chaque fois que vous serez enclin à boire,Ou que de courtes chemises vous passeront par la tête,Réfléchissez! Vous pouvez payer vos joies trop cher:Rappelez-vous la jument de Tam de Shanter!
À la vérité, l'histoire ressemble à la jument de Tam. Elle a aussi perdu sa queue. Elle est coupée trop brusquement. L'esprit n'est pas satisfait: involontairement, on accompagne Tam jusqu'à sa ferme; on s'attend à le voir paraître devant sa femme Kate, qui a eu le temps, pendant ces aventures, de tenir sa colère au chaud. Il y a là place pour une scène qui semblait annoncée au début et qui aurait fait un joli pendant à celle du cabaret et de la cabaretière. On imagine l'accueil de la fermière, les excuses de Tam, et son air penaud quand la lanterne lui révèle tout à coup l'étrange condition de Maggie. La morale aurait été mieux à cetendroit, car la punition aurait été plus complète. Perdre la queue de sa jument est sans doute quelque chose, mais s'en justifier à sa femme est bien plus terrible. Peut-être Tam aurait-il volontiers donné avec la queue la crinière, pour voir ce qu'il avait vu. Le moment pénible était l'explication à Kate. C'est cela vraiment qui peut garder les gredins comme Tam de boire, et leur purger la cervelle de chemises courtes pour le reste de leurs jours.
Au sujet de cette pièce, si remarquable dans l'œuvre de Burns, les critiques diffèrent. Les uns la considèrent comme son chef-d'œuvre. C'est l'avis de Lockhart et de beaucoup d'autres[326]. Carlyle, au contraire, s'étonne de la haute faveur dont elle jouit: «C'est moins un poème, dit-il, qu'un morceau d'étincelante rhétorique, le cœur et le corps de l'histoire reste dur et mort.» Il reproche au poète de n'être pas remonté, de ne pas nous avoir emportés dans cet âge sombre, sérieux, étonné, où on croyait à la tradition, et où elle avait pris naissance, de n'avoir pas touché «cette corde mystérieuse et profonde de la nature humaine qui jadis répondait à ces choses, qui vit encore en nous, et qui y vivra à jamais.» Il incline à croire que cette pièce aurait pu être écrite par un homme qui, en place de génie, n'aurait eu que du talent. Il ajoute qu'il lui préfère le poème desJoyeux Mendiantsdont nous allons parler un peu plus loin[327]. Sur ce dernier point, nous serions d'accord avec lui. Pour le reste, il nous semble qu'il reproche injustement à Burns de n'avoir pas fait autre chose que ce qu'il a voulu faire. Il aurait désiré une reconstitution de l'état d'esprit, superstitieux et toujours surpris, du temps jadis, faite avec sérieux et respect. Burns n'y pouvait pas songer. Lui qui n'a jamais vu que la vie contemporaine, et dont le mérite est de l'avoir vue nettement, a rendu la superstition comme elle existait autour de lui: ni tout à fait maîtresse, ni tout à fait morte. C'est ainsi qu'elle se montrait par moments en lui-même. Parlant des contes de revenants et d'esprits qu'une vieille femme lui avait faits dans son enfance, il ajoutait: «Cela eut un effet si fort sur mon imagination que, même à présent, dans mes promenades nocturnes, je suis parfois sur le qui-vive dans les lieux suspects; et bien que personne ne puisse être plus sceptique que moi en pareille matière, j'ai besoin d'un effort de philosophie pour secouer ces vaines terreurs.[328]» Cet effort de philosophie n'était pas à la portée de tous les paysans. La nuit, dans un orage, il suffisait d'une lumière inexpliquée, d'un bruit étrange, pour qu'ils fussent repris des anciennes terreurs. Dans une tête, où les facultés de contrôle sont désemparées et les facultés d'imagination surexcitées par la boisson,l'hallucination pouvait devenir complète; et on a vu avec quel art Burns a accumulé toutes les circonstances, orage, souvenirs lugubres, qui pouvaient la préparer. Le lendemain, au grand soleil, on se moquait des frayeurs de la veille. C'est par là que la raillerie entrait. Burns a donc saisi le point exact où en était la superstition à son époque. Il a su mêler ce qu'elle conservait d'épouvante et ce qu'elle excitait de moquerie. Cet effort que lui demande Carlyle, pour reconstituer la crédulité dans ce qu'elle a de profond et de religieux, était hors de sa route. C'était un de ces essais de sympathie rétrospective qui ont intéressé notre temps, mais qui n'ont jamais fourni d'œuvre de premier ordre. C'était demander à Burns de faire du Walter Scott. Et que serait devenue la gaîté de ce morceau, qui est, après tout, un éclat de rire? Quant à Burns lui-même il estimait queTam de Shanterétait son chef-d'œuvre, et il s'en expliquait franchement. Dans une lettre à Mrs Dunlop, où il lui parlait du fils aîné dont elle avait été la marraine, il disait: «En vérité, je considère votre petit filleul comme monchef-d'œuvredans cette espèce de manufacture, de même que je considèreTam de Shantercomme ma meilleure production en fait de poésie. Il est vrai que l'un aussi bien que l'autre trahissent un assaisonnement de friponnerie malicieuse dont on aurait bien pu se passer peut-être; mais ils montrent aussi, selon moi, une originalité, un fini, un poli, que je désespère de surpasser.[329]»
Quoi qu'il en soit, c'est une œuvre de premier ordre, si solide, si pleine de matière en un si petit volume, et de quelle variété, et de quel mouvement! Il semble impossible de rassembler plus de tableaux et de scènes en moins d'espace. La pièce ne compte que deux cent vingt-quatre vers; voyez que de sujets un dessinateur y peut trouver, et dans combien de genres différents: la fin du marché, les bonnes figures de Tam et de son camarade le savetier, cette charmante description de l'auberge qui est à elle seule toute une toile de Wilkie, l'orage, la route, Tam chevauchant à travers la pluie; puis, la vieille église fantastiquement illuminée, toute cette fantasmagorie du sabbat si puissante et si riche, Satan avec sa cornemuse à la fenêtre, la tête de Tam dans l'obscurité, les gambades de Nannie, la fuite, la poursuite, le vieux pont, la catastrophe; c'est une série de peintures, familières, terribles, féeriques, toujours pittoresques, faites pour épuiser le talent d'un artiste. Et comme nous retrouvons bien marqués les deux traits de l'humour: la raillerie qui court à travers toute la pièce, qui s'attaque aussi bien aux gentillesses de Tam avec l'hôtelière qu'à la courte chemise de Nannie, et une observation constante, directe, concrète, autant qu'il est possible! Et quel mouvement! La diversité des situations et des décors ferait croire à de la fantaisie, si tout n'était si bien calculé, si enchaîné, si bien proportionné, siindispensable à la marche de l'histoire, que c'est plutôt de la variété que de la fantaisie, et que, même là, nous retrouvons le caractère de mesure et de raison, qui est au fond de l'humour de Burns.
On ne peut s'empêcher de comparer la chevauchée deTam de Shanterà une autre chevauchée, fameuse dans la littérature anglaise, celle de John Gilpin d'amusante mémoire. Sans doute, l'aventure du marchand drapier, cramponné à la crinière de son cheval, perdant son chapeau, perdant sa perruque, perdant son manteau rouge, cassant ses bouteilles, traversant les villages comme un éclair, passant et repassant sans pouvoir arrêter sa monture devant le balcon où sa femme l'attend, est d'une charmante et franche drôlerie. Mais ce n'est que le développement habile et tout littéraire d'une situation ridicule. Cela semble mince et vite épuisé auprès de l'histoire deTam de Shanter. Celle-ci est autrement riche, variée, profonde. Elle a surtout une sève de vie réelle, qui se renouvelle et jaillit de toutes parts. C'est John Gilpin qui aurait pu être écrit par un homme de talent. L'immortel Tam, quoi qu'en dise Carlyle, est la création d'un homme de génie. Et, ici encore, on rencontre le regret que la vie de Burns n'ait pas donné tout ce qu'elle contenait. Il écrivait à un de ses amis, en lui envoyant le poème: «Je viens d'achever un poème,Tam de Shanter, que vous recevrez ci-inclus. C'est mon premier essai en fait de contes.[330]» Qu'on imagine ce qu'aurait été un volume d'histoires de ce genre, diverses, prises de tous côtés, et écrites avec cette puissance de vie, de comique et de poésie. C'eût été un livre à mettre à côté des admirablesContes de Canterburydu vieux Chaucer.
Cet humour de Burns éclata parmi les Écossais comme une révélation. Ils ignoraient que leur sol pût produire un fruit aussi savoureux. Dans le no83 duMirror, journal périodique à la façon duSpectator, publié à Édimbourg, à la date du 22 février 1780, c'est-à-dire un peu avant l'arrivée de Burns dans cette ville, on trouve un article intitulé:Recherche sur les causes de la rareté d'écrivains humoristiques en Écosse[331]. L'auteur, après avoir constaté que son pays produit sur les autres sujets des écrivains d'un mérite considérable, s'étonne que la Tweed établisse pour l'humour, une si frappante ligne de démarcation.
«Dans une branche de l'art d'écrire, dans les ouvrages et compositions d'humour, il est hors de doute que les Anglais n'ont à redouter aucune rivalité de leurs voisins du Nord. Les Anglais excellent dans la comédie; plusieurs de leurs romans sont pleins des plus humoristiques représentations de vie et de caractères, et maints de leurs autres ouvrages sont pleins d'un excellent comique. Mais en Écosse, nous avons à peine des livres qui visent à l'humour, et des quelques-uns qui y visent, peu ontaucun degré de mérite. Bien que nous ayions des tragédies écrites par des Écossais, nous n'avons pas de comédie, excepté leNoble Bergerde Ramsay; et bien que nous ayons des romans de sentiment, nous n'en avons pas d'humour.»
L'auteur de l'article avait raison en ce qui concernait la littérature savante de son pays. Il n'était pas étonnant qu'elle manquât de l'élément concret et direct dont vit l'humour. Elle était générale, abstraite, et cosmopolite. «Il est curieux de remarquer, écrit Carlyle, que l'Écosse, si pleine d'écrivains, n'avait pas de culture écossaise, pas même de culture anglaise. Notre culture était presque exclusivement française. C'était en étudiant Racine et Voltaire, Batteux et Boileau, que Kames s'était exercé à être un critique et un philosophe. C'était la lumière de Montesquieu et de Mably qui guidait Robertson dans ses spéculations politiques; c'était la lampe de Quesnay qui avait allumé la lampe d'Adam Smith... Jamais peut-être il n'y eut une classe d'écrivains si clairs et si bien ordonnés, et cependant si totalement dénués, selon toute apparence, de toute affection patriotique, bien plus, de toute affection humaine quelle qu'elle fut.[332]» Quoi d'étonnant à ce qu'on ne trouvât pas d'humour dans leurs écrits? C'était une littérature qui ne se particularisait pas. Elle n'avait rien d'indigène, aucun goût de terroir. Elle manquait de pittoresque et de vie.
De là vient l'opinion que les Écossais étaient incapables d'humour. Charles Lamb l'a appuyée dans un essai charmant où il oppose l'esprit calédonien, affirmatif et absolu, à l'esprit qu'il appelle anti-calédonien, esprit de fantaisie, qui se contente d'aperçus, de germes, de doutes, de crépuscules de vérités. «Avant tout, défiez-vous de toute expression indirecte devant un Calédonien. Mettez un éteignoir sur votre ironie, si malheureusement il vous en a été accordé une veine.» Il rapporte comme exemple qu'il se trouvait un jour dans une réunion d'Écossais où un des fils de Burns était attendu. «Je laissai tomber une sotte expression que j'aurais bien voulu que ce fut le père au lieu du fils. Sur quoi quatre d'entre eux se dressèrent en même temps, pour m'informer que c'était impossible puisqu'il était mort.[333]» Cette réputation des Écossais s'est propagée. Elle a fini par trouver une formule définitive dans le célèbre mot de Sydney Smith «que, pour faire entrer une plaisanterie dans la tête d'un Écossais, il faut une opération chirurgicale.»
Si on ne trouvait pas l'humour, c'est qu'on le cherchait là où il ne saurait exister, dans une littérature raréfiée et dépouillée de pittoresque. Il suffit de lire Ramsay et Fergusson,le Noble Bergerdu premier etCaller Waterdu second, par exemple, pour en rencontrer d'excellent. Il se trouve en abondance dans les chansons, et plus encore dans les petits poèmes populaires, à commencer par le fameuxGaberlunzie Mande Jacques V. Plus récemment, les recueils du doyen Ramsay, du Dr. Rogers, de Mr Baxton Hood[334], formés de bons mots, d'anecdotes, de souvenirs, en ont réuni d'amples provisions. Ils n'ont eu qu'à laisser tomber les filets dans la conversation et la poésie du peuple, pour les ramener pleins de traits humoristiques. Les recueils de proverbes en contiennent aussi beaucoup[335]. En réalité, peu de pays ont produit plus et de plus grands humoristes: Smollet, Arbuthnot, Burns, Carlyle; sans parler de l'humour épars dans Walter Scott, dans ce délicieux livre desAnnales de la Paroissede John Galt, qui, pour l'humour attendri, est un digne compagnon duVicaire de Wakefield, ou dans la charmanteAutobiographie de Mansie Wauch. Il y a eu, au contraire, de tous temps, un riche fonds d'humour en Écosse. Le DrAlexander Carlyle d'Inveresk, que sa vie active et son séjour dans une petite paroisse mettaient plus en rapport avec le peuple, avait, il est vrai, protesté contre ce jugement. Il disait, en faisant précisément allusion à l'article duMirror:
«Je prendrai cette occasion de rectifier une erreur dans laquelle les auteurs anglais sont tombés et dans laquelle ils sont soutenus par beaucoup des écrivains écossais particulièrement par ceux duMirror, qui est que les gens d'Écosse n'ont pas d'humour. Que cela soit une grosse erreur peut être prouvé par d'innombrables chansons, ballades et histoires, qui circulent dans le sud de l'Écosse, et aussi par les personnes assez âgées pour se rappeler le temps où le dialecte écossais était parlé avec pureté dans la Basse Contrée, et par celles qui ont eu des rapports avec le peuple. Depuis que nous avons commencé à parler une langue étrangère, ce que l'anglais est pour nous, l'humour, il faut le confesser, est moins apparent dans la conversation.[336]»
Le DrCarlyle et l'écrivain duMirrorsont d'accord pour attribuer l'un l'absence, l'autre l'affaiblissement de l'humour à l'abandon du dialecte indigène. Remarquons combien ce fait corrobore l'importance de l'élément concret dans la composition de l'humour. Le passage duMirrorsurtout est curieux; il est à lire avec soin, tant il est instructif à cet égard:
«Le fait qu'un auteur écossais n'écrit pas dans son dialecte naturel doit avoir une influence considérable sur la nature de ses productions littéraires. Quand il s'emploie à quelque composition grave et digne, quand il écrit de l'histoire, de la politique ou de la poésie, la peine qu'il prend, pour écrire d'une façon différente de celle dont ilparle, n'affecte pas beaucoup ses productions. Le langage de ces compositions est, dans tous ces cas, élevé au-dessus de la vie ordinaire, et partant la déviation qu'un auteur écossais est obligé de faire de la langue commune du pays ne peut guère lui faire de tort. Mais si un écrivain doit descendre aux peintures communes et risibles de la vie, si en un mot il veut se donner à des compositions humoristiques, il faut que son langage soit aussi près que possible de celui de la vie ordinaire... Pour confirmer ces remarques, on peut observer que les seuls ouvrages d'humour que nous ayons dans ce pays sont en dialecte écossais, et que la plupart d'entre eux ont été écrits avant l'union des deux royaumes, quand l'écossais était la langue écrite du pays aussi bien que la langue parlée. LeNoble Bergerqui est plein de représentations naturelles et comiques de vie vulgaire est écrit en écossais vulgaire. Beaucoup de nos anciennes ballades sont pleines d'humour.[337]»
Ainsi, dès qu'on passe à la littérature abstraite, l'humour s'éteint; dès qu'on revient au langage populaire, concret, vivant, pittoresque, dès qu'on se rapproche de la réalité, dès qu'on se remet par le langage qu'elle parle en contact avec elle, alors l'humour renaît. Les seules compositions qui en contiennent sont celles qui contiennent également de la vie ordinaire, vécue, observée. Tant il est certain que, sans cet élément, l'humour dépérit et disparaît. C'était ce langage que Burns avait repris, et dont il se servait pour donner un si éclatant démenti à ceux qui refusaient au génie écossais la faculté de l'humour.
Ne nous y méprenons pas, ce don de l'humour est un des plus grands que puisse avoir un écrivain. C'est presque une marque de génie. À mettre les choses au moins, c'est quelque chose qui s'en rapproche, qui y ressemble, qui en contient une parcelle. Carlyle a dit que c'était la pierre de touche du génie[338]. Mais Carlyle aime à lancer des aphorismes, dont la vérité qu'ils contiennent est affaiblie parce qu'ils prétendent contenir toute la vérité. Il est incontestable qu'il y a eu des génies, comme Milton et Wordsworth, bien pauvres en humour. Coleridge, dont les jugements foudroyaient moins les choses et les pénétraient davantage, a dit avec plus de mesure et de justesse: «Les hommes d'humour sont toujours, en quelque degré, des hommes de génie.[339]» C'est qu'en effet il rentre dans l'humour la faculté de percevoir directement la vie, de représenter la réalité, le don d'objectivité. C'est une des aptitudes les plus rares en littérature: le travail ni l'étude ne la fournissent, et le talent n'y atteint pas. Aussi étroit que soit le champ des vrais humoristes, ils sont gens de génie dans leur coin. Sans parler des grands comme Shakspeare, Cervantès, Rabelais, Molière, quel autre mot appliquer à Swift, à Sterne, à Dickens? Et si, pour d'autres comme Goldsmith et Charles Lamb, ce mot semble trop large, combien de termes n'usera-t-onpas pour approcher de la même idée? On dira qu'ils ont du charme, quelque chose d'original, d'inimitable, un je ne sais quoi de particulier. Ne ferait-on pas mieux de dire qu'ils ont un peu de génie, une parcelle, aussi peu que ce soit. Il y a dans leur œuvre, aussi chétive qu'elle puisse être, une essence qui ne se laisse définir qu'ainsi. Ils sont eux parce qu'ils ont vu la vie pour leur propre compte.
Aussi, les humoristes sont-ils des créateurs, et les plus grands d'entre eux ont eu naturellement recours au roman et au théâtre.[Lien vers la Table des matières.]
III.QUE LE GÉNIE DE BURNS ABOUTISSAIT AU THÉÂTRE.
Burns portait en lui le même besoin. On peut dire qu'il y avait en lui un auteur dramatique qui a vainement essayé de se faire jour à travers des circonstances défavorables, mais qui n'a pas cessé de le tenter.
Il en possédait le premier don: le goût de l'observation morale, la pénétration dans les caractères, le coup d'œil aigu et entrant qui discerne, à chaque instant, les ressorts secrets et leur jeu dissimulé, qui voit derrière les actes les motifs, et derrière les paroles les intentions.
Il s'était fait du discernement des hommes une étude spéciale et avait commencé par s'appliquer à se connaître lui-même. C'était pour lui un des premiers devoirs d'un homme. «Ce fut toujours mon opinion que les grandes et malheureuses fautes et erreurs, au point de vue rationnel aussi bien que religieux, dont nous voyons des milliers d'hommes se rendre chaque jour coupables, sont dues à leur ignorance ou à leur fausse notion d'eux-mêmes. Me connaître moi-même avait toujours été mon étude constante. Je me pesais seul; je me mettais dans la balance avec les autres; je guettais tous les moyens de reconnaître combien de terrain j'occupais comme homme et comme poète; j'étudiais assidûment le dessein de la nature, là où elle semblait en avoir eu un, les diverses lumières et ombres de mon caractère.[340]» Sa conduite et ses œuvres montrent qu'il se connaissait bien. C'est grâce à cette pleine et stable appréciation de lui-même qu'il avait été si ferme et si digne à Édimbourg. Sa correspondance est constamment remplie de l'analyse de ses sentiments, et les lettres à ses amis contiennent beaucoup plus de récits intérieurs qu'extérieurs. Quand il a parlé de lui-même dans ses vers, il l'a fait avec une justesse et une franchise telles qu'en dernière analyse on est obligé d'y recourir, de les citer comme les jugements les plus définitifs qu'il y ait encore sur lui.
Il portait sur les autres la même application, et en eux la même pénétration.Il devait ce penchant à son père. Il disait que celui-ci, dans ses longues années de vie errante, coupée de séjours çà et là, avait ramassé une grande provision d'observation et d'expérience, auxquelles il devait presque toutes ses propres prétentions à la sagesse. Il avait, ajoutait-il, «rencontré peu d'hommes qui comprissent aussi bien les hommes, leurs façons et leurs voies.[341]» Il avait commencé de bonne heure à faire son métier d'observateur, à regarder les visages; à en démêler l'expression; à rebâtir, sur quelques indications des traits ou du costume, le caractère entier et la vie précédente; à s'attacher à un homme qu'on suit à travers les groupes et dont on pressent les gestes et les paroles; à s'égarer et à s'oublier dans les foules, les yeux mi-clos, afin d'atténuer l'effort du regard et d'empêcher que les gens ne se sentent observés. Attrayante occupation, si l'on ne discernait, sur tant de visages, des indices de maladie ou des traces de chagrin! Dès la ferme de Lochlea, il écrivait à son maître Murdoch: «J'oublie que je suis un pauvre diable insignifiant qui se promène obscur et ignoré par les foires et les marchés, lorsqu'il m'arrive d'y lire une page ou deux du Genre Humain, et de saisir les manières vivantes, au fur et à mesure qu'elles naissent, tandis que les hommes d'affaires me bousculent de tous côtés comme un encombrement en leur chemin.[342]» Et c'était sciemment, avec une sorte de parti pris et de dilettantisme curieux, que déjà il étudiait les hommes, car, dans cette même lettre, il disait ces paroles encore plus singulières chez un jeune paysan de vingt-quatre ans à peine: «Je me fais l'effet d'un être envoyé dans le monde pour voir et observer; je m'arrange volontiers avec le filou qui me vole mon argent, s'il y a en lui quelque chose d'original qui me montre la nature humaine sous un jour différent de ce que j'ai vu. La joie de mon cœur est d'étudier les hommes, leurs mœurs, et leurs façons, et, pour ce sujet favori, je sacrifie joyeusement toute autre considération[342].» Il était, au milieu des lourdes natures qui l'entouraient, fier de ses pouvoirs d'observation et de remarque. Lorsqu'il était tombé à Édimbourg au milieu d'un autre monde, et qu'il s'était trouvé mélangé à des classes d'hommes bien différentes et toutes nouvelles pour lui, il était encore tout attention à en saisir les manières[343]. Le journal qu'il avait commencé s'ouvre par ces mots: «Comme j'ai vu beaucoup de vie humaine à Édimbourg et un grand nombre de caractères qui sont nouveaux pour quelqu'un qui a été comme moi élevé dans les ombres de la vie, j'ai pris la résolution de fixer mes remarques sur le champ[344].» Et plus loin: «J'esquisserai tous les caractères qui me frapperont de quelque façon[344].» À la suite de ces déclarations se trouventles portraits exacts et précis de Blair, de Dugald Stewart, de Robertson, de Greenfield, et de Creech[345]. Plus tard, lorsqu'il entra à l'Excise, il écrivait qu'un des avantages de sa nouvelle position était la connaissance qu'elle lui donnait des diverses nuances des caractères humains[346]. Il ne perdait aucune occasion de se trouver au milieu des foules et de les observer. À un moment d'élections, il écrivait à un de ses amis, prévôt de Lochmaben: «Si vous pensez avoir une réunion dans votre ville, un jour où les ducs, comtes, et chevaliers, font leur cour aux tisserands, tailleurs, et savetiers, j'aimerais à le savoir deux ou trois jours à l'avance. Je me soucie de la politique comme des trois sauts d'un roquet, mais j'aimerais voir une pareille exhibition de nature humaine[347].»