Récitatif.Il y avait là un pigmée de violoneux qui, avec son violon,Se trémoussait aux marchés et aux foires;Cette jambe bien prise et cette taille superbe(Il n'arrivait pas plus haut.)Lui trouèrent son petit cœur comme une passoire,Et l'avaient mis en feu.La main sur la hanche, et l'œil en l'air,Il roucoula sa gamme, un, deux, trois,Puis, sur un ton arioso,L'Apollon gringaletCommença, avec un couplet allegretto,Son solo en trémolo.
Récitatif.
Il y avait là un pigmée de violoneux qui, avec son violon,Se trémoussait aux marchés et aux foires;Cette jambe bien prise et cette taille superbe(Il n'arrivait pas plus haut.)Lui trouèrent son petit cœur comme une passoire,Et l'avaient mis en feu.
La main sur la hanche, et l'œil en l'air,Il roucoula sa gamme, un, deux, trois,Puis, sur un ton arioso,L'Apollon gringaletCommença, avec un couplet allegretto,Son solo en trémolo.
Chanson.Laissez-moi me hausser pour essuyer cette larme,Et venez avec moi et soyez ma chérie,Alors tous vos soucis et vos craintesPourront siffler sur le reste.Refrain.—Je suis violoneux par métier,Et de tous les airs que j'ai jamais joués,Le plus cher aux femmes et aux fillesFut toujours: Sifflez sur le reste.Aux soupers de moissons, aux noces, nous irons,Et, oh! fameusement, nous vivrons!Nous bambocherons partout, tant que Papa SouciChante: Sifflez sur le reste.Je suis, etc.Très gaiement nous rongerons les os,Assis au soleil, au bord des fossés;Et tout à notre aise, quand il nous plaira,Nous pourrons siffler sur le reste.Je suis, etc.Accordez-moi seulement le ciel de vos charmes,Et tant que je gratterai crins sur boyaux,La faim, le froid et tous ces maux-làPourront siffler sur le reste.Refrain.—Je suis violoneux par métier,Et de tous les airs que j'ai jamais joués,Le plus cher aux femmes et aux fillesFut toujours: Sifflez sur le reste.
Chanson.
Laissez-moi me hausser pour essuyer cette larme,Et venez avec moi et soyez ma chérie,Alors tous vos soucis et vos craintesPourront siffler sur le reste.
Refrain.—Je suis violoneux par métier,Et de tous les airs que j'ai jamais joués,Le plus cher aux femmes et aux fillesFut toujours: Sifflez sur le reste.
Aux soupers de moissons, aux noces, nous irons,Et, oh! fameusement, nous vivrons!Nous bambocherons partout, tant que Papa SouciChante: Sifflez sur le reste.Je suis, etc.
Très gaiement nous rongerons les os,Assis au soleil, au bord des fossés;Et tout à notre aise, quand il nous plaira,Nous pourrons siffler sur le reste.Je suis, etc.
Accordez-moi seulement le ciel de vos charmes,Et tant que je gratterai crins sur boyaux,La faim, le froid et tous ces maux-làPourront siffler sur le reste.
Refrain.—Je suis violoneux par métier,Et de tous les airs que j'ai jamais joués,Le plus cher aux femmes et aux fillesFut toujours: Sifflez sur le reste.
Récitatif.Les charmes de la gaillarde avaient frappé un robuste rétameur,Aussi bien que le pauvre gratteur de boyaux;Il prend le violoneux par la barbeEt tire une rapière rouillée.Puis il jura, par tout ce qui vaut un juron,De l'embrocher comme un pluvier,À moins qu'à partir de ce moment-làIl ne renonçât à elle pour toujours.L'œil effaré, le pauvre CrincrinS'affaissa sur ses jambons,Et implora grâce d'un air tout piteux;Et ainsi finit la querelle.Mais, bien que son petit cœur souffrît,Quand le rétameur la prit par la taille,Il affecta de rire sous cape,Quand le rude gars parla ainsi à la belle.
Récitatif.
Les charmes de la gaillarde avaient frappé un robuste rétameur,Aussi bien que le pauvre gratteur de boyaux;Il prend le violoneux par la barbeEt tire une rapière rouillée.Puis il jura, par tout ce qui vaut un juron,De l'embrocher comme un pluvier,À moins qu'à partir de ce moment-làIl ne renonçât à elle pour toujours.
L'œil effaré, le pauvre CrincrinS'affaissa sur ses jambons,Et implora grâce d'un air tout piteux;Et ainsi finit la querelle.Mais, bien que son petit cœur souffrît,Quand le rétameur la prit par la taille,Il affecta de rire sous cape,Quand le rude gars parla ainsi à la belle.
Chanson.Ma jolie fille, je travaille dans le cuivre,Chaudronnier, voilà mon métier;J'ai voyagé partout sur le sol chrétien,En suivant ma profession.J'ai accepté la prime, je me suis enrôléDans maint vaillant escadron;Ils m'ont en vain cherché, quand je les ai plantés là,Pour aller rétamer des chaudrons.J'ai accepté la prime, etc.Dédaigne cette crevette, ce nain racorni,Avec son bruit et ses entrechats;Et viens partager avec ceux qui portentLe sac à outils et le tablier!Et par ce flacon, ma foi et mon espoir.Et par ce cher Kilbagie[406],Si jamais tu manques, si tu rencontres le besoin,Puissé-je ne jamais m'humecter la gorge.Et par ce flacon, etc.
Chanson.
Ma jolie fille, je travaille dans le cuivre,Chaudronnier, voilà mon métier;J'ai voyagé partout sur le sol chrétien,En suivant ma profession.J'ai accepté la prime, je me suis enrôléDans maint vaillant escadron;Ils m'ont en vain cherché, quand je les ai plantés là,Pour aller rétamer des chaudrons.J'ai accepté la prime, etc.
Dédaigne cette crevette, ce nain racorni,Avec son bruit et ses entrechats;Et viens partager avec ceux qui portentLe sac à outils et le tablier!Et par ce flacon, ma foi et mon espoir.Et par ce cher Kilbagie[406],Si jamais tu manques, si tu rencontres le besoin,Puissé-je ne jamais m'humecter la gorge.Et par ce flacon, etc.
Récitatif.Le chaudronnier l'emporta; sans rougir, la belleSombra dans ses embrassements,En partie vaincue si tristement par l'amour,En partie parce qu'elle était soûle.Messire Violino, avec un airQui montrait un homme de nerf,Souhaita union au nouveau couple,Et fit tinter la bouteille,À leur santé, cette nuit-là.Mais le gamin Cupidon décocha une flèche,Qui joua à une autre dame un vilain tour;Le violon la ratissa de prône en poupe,Derrière la cage à poulets.Son seigneur, un gars du métier d'Homère,Quoique boitant d'un éparvin,S'avança en clochant et en sautant follementEt offrit de chanter: «Le joyeux Davie»,Par dessus le marché cette nuit-là.C'était un gaillard qui défiait le souci,Autant que ceux qu'enrôla jamais Bacchus,Bien que la Fortune eût durement pesé sur lui,Elle n'avait jamais atteint son cœur.Il n'avait pas de souhait,—sinon d'être gai,Pas de besoin,—sinon la soif,Il ne haïssait rien,—sinon d'être triste;Et ainsi la Muse lui suggéraSa chanson, cette nuit-là.
Récitatif.
Le chaudronnier l'emporta; sans rougir, la belleSombra dans ses embrassements,En partie vaincue si tristement par l'amour,En partie parce qu'elle était soûle.Messire Violino, avec un airQui montrait un homme de nerf,Souhaita union au nouveau couple,Et fit tinter la bouteille,À leur santé, cette nuit-là.
Mais le gamin Cupidon décocha une flèche,Qui joua à une autre dame un vilain tour;Le violon la ratissa de prône en poupe,Derrière la cage à poulets.Son seigneur, un gars du métier d'Homère,Quoique boitant d'un éparvin,S'avança en clochant et en sautant follementEt offrit de chanter: «Le joyeux Davie»,Par dessus le marché cette nuit-là.
C'était un gaillard qui défiait le souci,Autant que ceux qu'enrôla jamais Bacchus,Bien que la Fortune eût durement pesé sur lui,Elle n'avait jamais atteint son cœur.Il n'avait pas de souhait,—sinon d'être gai,Pas de besoin,—sinon la soif,Il ne haïssait rien,—sinon d'être triste;Et ainsi la Muse lui suggéraSa chanson, cette nuit-là.
Chanson.Je suis un barde de peu de renomChez les honnêtes gens et tout ça;Mais, comme Homère, la foule ébahieDe ville en ville, j'attire ça.Refrain.—Malgré tout ça et tout ça,Et deux fois autant que tout ça;J'en ai perdu une, il m'en reste deux,J'ai femme assez, malgré tout ça.Je n'ai jamais bu à la mare des Muses,Au ruisseau de Castalie et tout ça;C'est ici qu'il coule et richement fume,Mon Hélicon, comme j'appelle ça.Malgré tout ça, etc.J'ai pour les belles beaucoup d'amour,Leur humble esclave et tout ça;Leur volonté est ma loi, j'ai toujours estiméPéché mortel de s'opposer à ça.Malgré tout ça, etc.En suaves extases, cette heure-ci, nous nous unissonsAvec un amour mutuel et tout ça;Mais combien de temps, la mouche piquera?Que l'inclination règle ça.Malgré tout ça, etc.Leurs tours et leur malice m'ont rendu fou,Elles m'ont joué et tout ça;Mais déblayez le pont! et voici au Sexe!J'aime les garces malgré ça.Refrain.—Malgré tout ça, malgré tout ça,Et deux fois autant que tout ça;Mon plus cher sang, pour leur faire plaisir,Je le leur offre, malgré tout ça.
Chanson.
Je suis un barde de peu de renomChez les honnêtes gens et tout ça;Mais, comme Homère, la foule ébahieDe ville en ville, j'attire ça.
Refrain.—Malgré tout ça et tout ça,Et deux fois autant que tout ça;J'en ai perdu une, il m'en reste deux,J'ai femme assez, malgré tout ça.
Je n'ai jamais bu à la mare des Muses,Au ruisseau de Castalie et tout ça;C'est ici qu'il coule et richement fume,Mon Hélicon, comme j'appelle ça.Malgré tout ça, etc.
J'ai pour les belles beaucoup d'amour,Leur humble esclave et tout ça;Leur volonté est ma loi, j'ai toujours estiméPéché mortel de s'opposer à ça.Malgré tout ça, etc.
En suaves extases, cette heure-ci, nous nous unissonsAvec un amour mutuel et tout ça;Mais combien de temps, la mouche piquera?Que l'inclination règle ça.Malgré tout ça, etc.
Leurs tours et leur malice m'ont rendu fou,Elles m'ont joué et tout ça;Mais déblayez le pont! et voici au Sexe!J'aime les garces malgré ça.
Refrain.—Malgré tout ça, malgré tout ça,Et deux fois autant que tout ça;Mon plus cher sang, pour leur faire plaisir,Je le leur offre, malgré tout ça.
Récitatif.Ainsi chanta le barde, et les murs de NansieFurent secoués d'un tonnerre d'applaudissements,Répercutés de toutes les bouches;Ils vidèrent leurs poches, engagèrent leurs guenilles,En gardant à peine pour couvrir leurs derrières,Afin d'étancher leur soif brûlante.Puis, de nouveau, la bande joyeuseFit requête au poèteD'ouvrir son sac et de choisir une chanson,Une ballade des meilleures.Lui, se dressant, tout réjoui,Entre ses deux Déboras,Jette un regard autour de lui, et les trouve tousImpatients de chanter en chœur.
Récitatif.
Ainsi chanta le barde, et les murs de NansieFurent secoués d'un tonnerre d'applaudissements,Répercutés de toutes les bouches;Ils vidèrent leurs poches, engagèrent leurs guenilles,En gardant à peine pour couvrir leurs derrières,Afin d'étancher leur soif brûlante.Puis, de nouveau, la bande joyeuseFit requête au poèteD'ouvrir son sac et de choisir une chanson,Une ballade des meilleures.Lui, se dressant, tout réjoui,Entre ses deux Déboras,Jette un regard autour de lui, et les trouve tousImpatients de chanter en chœur.
Chœur.Voyez le bol fumant devant nous,Voyez notre gai cercle en haillons!Tous en rond, reprenez le chœur,Et avec transports chantons:Refrain.—Une figue pour ceux protégés par la loi!La liberté est un glorieux banquet!Les tribunaux furent érigés pour les lâches,Les églises bâties pour plaire aux prêtres.Qu'est un titre et qu'est un trésor?Qu'est le soin de sa renommée?Si nous menons vie de plaisir,Qu'importe et comment, et où?Une figue, etc.Avec un tour, un conte toujours prêts,Nous errons çà et là, le jour;Et la nuit, en étable ou grange,Caressons nos femmes sur le foin.Une figue, etc.Le carrosse, suivi de laquais,Va-t-il plus léger, à travers pays?Le sobre lit du mariageVoit-il de plus brillantes scènes d'amour?Une figue, etc.La vie est un tohu-bohu,Nous ne regardons pas comment elle marche;Que ceux-là parlent du décorum,Qui ont une renommée à perdre.Une figue, etc.Voici aux sacs, bissacs, et besaces!Voici à toute la bande errante!À nos marmots, à nos femmes en loques!Chacun et tous, criez: «Amen!»Refrain.—Une figue pour ceux protégés par la loi,La Liberté est un glorieux banquet!Les tribunaux furent érigés pour les lâches.Les églises bâties pour plaire aux prêtres[407].
Chœur.
Voyez le bol fumant devant nous,Voyez notre gai cercle en haillons!Tous en rond, reprenez le chœur,Et avec transports chantons:
Refrain.—Une figue pour ceux protégés par la loi!La liberté est un glorieux banquet!Les tribunaux furent érigés pour les lâches,Les églises bâties pour plaire aux prêtres.
Qu'est un titre et qu'est un trésor?Qu'est le soin de sa renommée?Si nous menons vie de plaisir,Qu'importe et comment, et où?Une figue, etc.
Avec un tour, un conte toujours prêts,Nous errons çà et là, le jour;Et la nuit, en étable ou grange,Caressons nos femmes sur le foin.Une figue, etc.
Le carrosse, suivi de laquais,Va-t-il plus léger, à travers pays?Le sobre lit du mariageVoit-il de plus brillantes scènes d'amour?Une figue, etc.
La vie est un tohu-bohu,Nous ne regardons pas comment elle marche;Que ceux-là parlent du décorum,Qui ont une renommée à perdre.Une figue, etc.
Voici aux sacs, bissacs, et besaces!Voici à toute la bande errante!À nos marmots, à nos femmes en loques!Chacun et tous, criez: «Amen!»
Refrain.—Une figue pour ceux protégés par la loi,La Liberté est un glorieux banquet!Les tribunaux furent érigés pour les lâches.Les églises bâties pour plaire aux prêtres[407].
Telle est cette pièce, étonnante de couleur et de verve. C'est une chose assez curieuse qu'un certain nombre de critiques écossais hésitent devant elle. M. Shairp dit que «la matière en est si vile et le sentiment si grossier que, en dépit de sa puissance dramatique, ils rendent la pièce décidément répugnante[408]». Le jugement de Carlyle, plus large, n'est pas sans quelques réticences. «Peut-être pouvons-nous nous aventurer à dire que le plus poétique de tous ses poèmes est celui qui a été imprimé sous l'humble titre desJoyeux Mendiants. À la vérité, le sujet est parmi les plus bas que présente la nature, mais cela montre d'autant plus le don du poète qui a su relever dans le domaine de l'art. À notre esprit, cette pièce semble tout à fait compacte, fondue ensemble, achevée et déversée en un flot de vraie harmonieliquide. Elle est légère, aérienne, douce demouvement, cependant aiguë et précise dans ses détails; chaque visage est un portrait... Outre la sympathie universelle pour l'homme, dont ceci est une nouvelle preuve chez Burns, une inspiration sincère et une habileté technique assez considérable s'y manifestent. Il serait étrange sans doute d'appeler ceci le meilleur des écrits de Burns, nous voulons seulement dire qu'il nous paraît le plus parfait de son genre, en tant que morceau de composition poétique, à proprement parler[409]». Il nous semble que Carlyle n'est pas assez frappé de la vigueur extraordinaire de cette pièce. À nos yeux c'est le plus haut effort de Burns et le plus surprenant témoignage des aptitudes et des énergies qu'il y avait en lui. Il n'y a rien de cette vitalité, de ce mouvement, rien d'aussi dru dans la littérature anglaise, depuis Shakspeare, rien qui approche de cette vigueur ramassée. Tout à l'heure, nous comparionsTam de ShanteràJohn Gilpin; il y a dans la poésie anglaise, deux œuvres qui font penser à celle-ci: leBeggar's Bushde Beaumont, le collaborateur de Fletcher[410], et leBeggar's Operade Gay[411]. Mais quelle différence entre la poésie semi-pastorale et qui sent le masque et la représentation de cour du premier, entre les habiles refrains d'opéra-comique du second, et cette vie comprimée qui éclate et fume. «Dans leBeggar's Opera, dans leBeggar's Bush, dit Carlyle, il n'y a rien qui en réelle vigueur poétique égale cette cantate; rien qui, à ce que nous pensons, en approche même de très loin». Nous parlions des qualités dramatiques dont ce morceau est l'indice; nous ne voulons qu'en indiquer une autre, qu'il nous semble aussi révéler. Il se passe pour l'auteur dramatique un peu ce qui se passe chez l'homme de science qui a fait une hypothèse et qui, la suivant, est étonné de ce qu'elle contient, et conduit par elle vers la vérité. Quand un créateur de théâtre a perçu, d'un coup d'œil, en raccourci, parfois dans un geste, un personnage vivant et qu'il le reprend, le développe, le continue, il est surpris de ce qu'il a découvert et fait peu à peu connaissance avec lui. Il semble que le personnage ait à son tour une existence propre qui entraîne l'esprit du poète. Cette impression est ici très forte. Quand on lit cette cantate, on sent que la vie a passé de l'auteur à ses personnages, que ce sont eux qui l'ont pris par la main et l'emmènent. Il ne lui a manqué que de les suivre. En vérité, au delà d'une pièce pareille, il n'y a plus que le théâtre.
Burns y fut entraîné toute sa vie; c'eût été l'aboutissement naturel de sa carrière poétique, si elle avait été complète. Étant tout jeune, il avait commencé une tragédie:
«Dans mes jeunes années, je ne me contentais de rien moins que de courtiser laMuse tragique. J'avais, je crois, dix-huit ou dix-neuf ans, quand je traçai l'esquisse d'une Tragédie, rien de moins. Mais un nuage d'infortunes de famille, qui nous menaçait depuis quelque temps, étant venu à crever, m'empêcha d'aller plus loin. À cette époque, je n'écrivais jamais rien, aussi, sauf un discours ou deux, le reste s'est échappé de ma mémoire. Le suivant, que je me rappelle très distinctement, était une exclamation d'un haut personnage, grand, par instants, dans des exemples de générosité, et par moments, audacieux dans le crime[412].
C'était évidemment une conception romantique, et il est curieux de voir germer, dans la tête de ce jeune paysan, un type de héros byronien, qui fait penser, par ce mélange de magnanimité et d'audace dans le vice, aux Brigands de Schiller. Il y a, dans les quelques vers qui en ont été conservés, un souffle de révolte sociale, de haine contre les oppresseurs, de pitié pour les malheureux, et, en même temps, je ne sais quel aveu orgueilleux de forfaits, qui semble rattacher ce héros inconnu à la race maudite et indomptable des Manfred. Le morceau d'ailleurs ne manque pas de grandeur.
Tout criminel que je sois, misérable et maudit,Pécheur entêté, endurci et inflexible,Cependant mon cœur se fond devant la misère humaine,Et, avec des soupirs sincères, mais inutiles,Je contemple les tristes fils de la détresse;Avec des larmes indignées, je vois l'oppresseurSe réjouir de la destruction de l'honnête homme,Dont le cœur fier est le seul crime.Même vous, ô troupe infortunée, je vous plains,Vous, que les faux vertueux regardent comme un péché de plaindre,Vous, pauvres vagabonds, méprisés, abandonnés,Que le vice, comme toujours, a livrés à la Ruine.Oh! sans mes amis et l'aide du Ciel,J'aurais été chassé comme vous, délaissé,Le plus détesté, le plus indigne misérable parmi vous!Ô Dieu, envers qui je fus injuste! Ta bonté m'a douéDe talents qui surpassent ceux de presque tous mes frères,Et j'en ai abusé en proportion,Surpassant d'autant les criminels vulgaires,Que je les surpasse par les facultés que tu m'as données[413].
Après cette tentative, toute d'imagination comme on le voit, était venu le contact de la vie, et, avec lui, l'observation, la riche production de Mossgiel, dans laquelle la pièce desJoyeux Mendiants. Lorsqu'il eut quitté Édimbourg et qu'il voulut se remettre à produire, Burns songea de nouveau au théâtre. Il avait, nous pensons l'avoir assez prouvé, tout ce qu'il faut pour cette entreprise. Il lui manquait seulement la pratique, le maniementdes scènes, l'habitude de la composition théâtrale. Il est probable que sa puissante intelligence aurait maîtrisé cette difficulté. Elle y aurait été aidée par son don de mouvement, et le besoin de clarté rapide qui était dans son esprit. Il pensa à étudier les maîtres du théâtre, avec qui il pourrait apprendre ce qui lui manquait encore. Au commencement de 1790, il écrivait à Peter Hill, son libraire à Édimbourg, pour lui demander de lui expédier tous les auteurs dramatiques sur lesquels il pourrait mettre la main à bon compte. Il ne faut pas oublier que, pour les finances de Burns, c'était là une lourde dépense, et qui se justifiait seulement par un besoin sérieux et pressant d'avoir ces ouvrages. La liste en est curieuse:
«Je désire également pour moi-même, selon que vous pourrez les trouver d'occasion ou à bon marché, des exemplaires des œuvres dramatiques d'Otway, de Ben Jonson, de Dryden, de Congreve, de Wycherley, de Vanbrugh, de Cibber, ou n'importe quelles œuvres dramatiques des plus modernes, Macklin, Garrick, Foote, Colman ou Sheridan. J'ai aussi grand besoin d'une bonne copie de Molière, en français. N'importe quels autres bons auteurs dramatiques français dans leur langage natif, j'en ai besoin: je veux dire les auteurs comiques principalement, bien que je désire Racine, Corneille, et aussi Voltaire[414].»
On voit que c'était une bibliothèque dramatique tout entière qu'il demandait et d'un seul coup. En même temps, ses amis l'encourageaient à entreprendre quelque chose pour le théâtre. Ils sentaient qu'il y avait de ce côté une issue pour sa puissance de création. Déjà, pendant le voyage des Hautes-Terres, Ramsay d'Ochtertyre, connu comme grand amateur de classiques, lui avait conseillé «d'écrire une pièce semblable auNoble Berger, qualem decet esse sororem[415]». On trouve dans une des lettres de Thomson un passage intéressant, parce qu'il fournit plus clairement encore la preuve de la conviction que la voie de Burns se trouvait dans cette direction. «En vérité, je suis parfaitement étonné et charmé par l'infinie variété de votre imagination. Laissez-moi ici vous demander si vous n'avez jamais sérieusement tourné vos pensées vers la production dramatique? C'est là un champ digne de votre génie, dans lequel il pourrait se montrer et briller dans toute sa splendeur. Une ou deux pièces, réussissant sur la scène de Londres, feraient votre fortune. Je crois que les recommandations et les intrigues sont souvent nécessaires pour faire jouer un drame. Cela peut être pour la tribu ridicule des écrivailleurs fleuris. Mais si vous vous adressiez à M. Sheridan lui-même, par lettre, en lui envoyant une pièce, je suis persuadé que, pour l'honneur du génie, il l'essayerait franchement et loyalement[416]». C'était un bon conseil et Thomson avait vu juste.
Burns avait, cela est clair, le désir secret de créer, en Écosse, un théâtre national. Il sentait, avec sa justesse d'esprit, qu'il est inutile d'aller chercher bien loin des sujets de drame ou de comédie, et que l'histoire ou les mœurs d'un pays en fournissent assez, pour l'une ou pour l'autre. Sauf la tragédie deDouglas, de Home, qui était toute récente puisqu'elle datait de 1756, et la pastorale duNoble Berger, d'Allan Ramsay, qui n'est pas très faite pour la scène, l'Écosse n'avait pas produit d'œuvres dramatiques. Burns voyait qu'il y avait pourtant, et dans l'histoire écossaise si pleine d'événements, et dans les manières si pittoresques et si marquées de son pays, les éléments d'un théâtre auquel n'auraient manqué ni la grandeur des péripéties, ni la variété des situations comiques. Avec une grande sagacité, il avait discerné ces deux sources d'inspiration. Une de ses pièces de vers est bien significative sur ce sujet. C'est un prologue, composé pour la représentation à bénéfice d'un acteur nommé Sutherland, directeur du théâtre de Dumfries que Burns fréquentait assidûment. Ces vers sont du commencement de 1790, vers la même époque que la lettre à Peter Hill. Ils montrent qu'il avait réfléchi à cette question, et ils laissent sentir l'ambition d'être le poète dont ils parlent.
À quoi bon tout ce bruit sur la ville de Londres,Comment cette nouvelle pièce et cette nouvelle chanson vont nous arriver?Pourquoi courtiser tellement ce qui vient du dehors?La sottise s'améliore-t-elle, comme le cognac, quand elle est importée?N'y a-t-il pas de poète qui, brûlant pour la renommée,Essayera de nous donner des chansons et des pièces de chez nous?Nous n'avons pas besoin de chercher la comédie au loin,Un sot et un coquin sont des plantes de tous les sols;Nous n'avons pas besoin d'explorer Rome et la Grèce,Pour trouver la matière d'une pièce sérieuse;Il y a assez de thèmes, dans l'histoire Calédonienne,Qui montreraient la Muse tragique dans toute sa gloire.N'y a-t-il pas de barde audacieux qui se lève et diseComment le glorieux Wallace résista, puis tomba malheureux?Où sont réfugiées les Muses qui produiraientUn drame digne du nom de Bruce?Comment ici, ici même, il tira d'abord l'épée,Contre la puissante Angleterre et son monarque coupable;Et, après maint exploit sanglant, immortel,Retira son cher pays de la mâchoire de la Ruine?Oh! la scène d'un Shakspeare ou d'un OtwayQui montrerait l'aimable, la malheureuse reine d'Écosse!Vaine fut la toute puissance des charmes fémininsContre les armes d'une Rébellion furieuse, impitoyable, insensée.Elle tomba, mais tomba avec une âme vraiment romaine,Pour satisfaire le plus cruel des ennemis, une femme irritée,Une femme, (bien que la phrase puisse paraître rude)Aussi profonde et aussi méchante que le démon!Un des Douglas vit dans la page immortelle de Home[417],Mais les Douglas ont été des héros à toutes les époques....Si, comme vous l'avez fait généreusement, si toute la contréePrenait les serviteurs des Muses par la main,Non-seulement les écoutait, mais les patronnait, les accueillait....Si tout le pays faisait cela, je m'en porte caution,Vous auriez bientôt des poètes de la patrie écossaise,Qui feraient sonner à la Renommée sa trompette jusqu'à la craquer,Et lutteraient contre le Temps et le mettraient sur le dos[418].
À quoi bon tout ce bruit sur la ville de Londres,Comment cette nouvelle pièce et cette nouvelle chanson vont nous arriver?Pourquoi courtiser tellement ce qui vient du dehors?La sottise s'améliore-t-elle, comme le cognac, quand elle est importée?N'y a-t-il pas de poète qui, brûlant pour la renommée,Essayera de nous donner des chansons et des pièces de chez nous?Nous n'avons pas besoin de chercher la comédie au loin,Un sot et un coquin sont des plantes de tous les sols;Nous n'avons pas besoin d'explorer Rome et la Grèce,Pour trouver la matière d'une pièce sérieuse;Il y a assez de thèmes, dans l'histoire Calédonienne,Qui montreraient la Muse tragique dans toute sa gloire.
N'y a-t-il pas de barde audacieux qui se lève et diseComment le glorieux Wallace résista, puis tomba malheureux?Où sont réfugiées les Muses qui produiraientUn drame digne du nom de Bruce?Comment ici, ici même, il tira d'abord l'épée,Contre la puissante Angleterre et son monarque coupable;Et, après maint exploit sanglant, immortel,Retira son cher pays de la mâchoire de la Ruine?Oh! la scène d'un Shakspeare ou d'un OtwayQui montrerait l'aimable, la malheureuse reine d'Écosse!Vaine fut la toute puissance des charmes fémininsContre les armes d'une Rébellion furieuse, impitoyable, insensée.Elle tomba, mais tomba avec une âme vraiment romaine,Pour satisfaire le plus cruel des ennemis, une femme irritée,Une femme, (bien que la phrase puisse paraître rude)Aussi profonde et aussi méchante que le démon!Un des Douglas vit dans la page immortelle de Home[417],Mais les Douglas ont été des héros à toutes les époques....Si, comme vous l'avez fait généreusement, si toute la contréePrenait les serviteurs des Muses par la main,Non-seulement les écoutait, mais les patronnait, les accueillait....Si tout le pays faisait cela, je m'en porte caution,Vous auriez bientôt des poètes de la patrie écossaise,Qui feraient sonner à la Renommée sa trompette jusqu'à la craquer,Et lutteraient contre le Temps et le mettraient sur le dos[418].
Entre les deux directions, l'une tragique, l'autre comique, qu'il indique dans ce prologue, Burns paraît avoir hésité. Il fut quelque temps attiré vers le drame national et historique. Il avait, du premier coup, choisi quelques-uns des plus beaux sujets que l'histoire puisse fournir. Il y a un drame héroïque dans la vie de William Wallace, depuis le moment où sa femme est mise à mort par les Anglais pour l'avoir fait évader, depuis ses premières tentatives de vengeance et de lutte, jusqu'à sa fameuse victoire du pont de Stirling; sa défaite, sa disparition mystérieuse, son retour, sa capture, son voyage à Londres à travers un grand concours de peuple, son jugement, et la sentence horrible portant qu'il aurait les entrailles arrachées et que sa tête serait fichée sur le pont de Londres et ses membres dispersés entre quatre villes[419]. Quel drame historique plus riche en événements et en scènes de tous genres que la vie de Robert Bruce?[420]De sang royal, retenu à la cour d'Édouard Ierqui le craint, il reçoit un jour une bourse d'argent et une paire d'éperons. Il comprend l'avertissement; il s'éloigne le même soir, après avoir ferré ses chevaux à l'envers pour dépister ses ennemis. Arrivé en Écosse, il a une entrevue dans un cloître avec son compétiteur Comyns, lui offre de défendre ensemble la liberté du pays, et, sur son refus, le tue d'un coup de dague. Il est couronné roi d'Écosse. Mais c'est un roi sans royaume. Alors commence une vie de périls, de fuites, de combats, d'embûches, où sa force prodigieuse et son sang-froid le sauvent à chaque instant. Déguisé en montagnard, traqué par des dogues, errant dans les montagnes et sur les bords des lacs, couchant dans les rochers, vivant de pêches et dechasses, il accomplit des exploits qui tiennent de la légende. D'ailleurs, toujours de belle humeur, plein de plaisanteries dans le péril, courtois envers les femmes, et, dans les cavernes sauvages, distrayant ses compagnons par des récits de romans chevaleresques. Enfin le succès cède à cette indomptable énergie. C'est le siège de Stirling. C'est la bataille de Bannockburn, dont le nom fait encore tressaillir les cœurs écossais. Le pays est délivré, la guerre transportée chez l'ennemi. C'est une existence de grand roi qui se termine dans la gloire. Quel contraste avec le sort de Wallace dont Bruce est pourtant le continuateur! Et quels épisodes à grouper autour de cette histoire! D'admirables héroïsmes de femmes: c'était l'office du clan Macduff de placer la couronne sur la tête du roi; le chef de la maison ne put venir au sacre de Bruce; sa sœur, qui avait épousé le comte de Buchan, un des partisans du roi Édouard, part à cheval, traverse le pays et arrive à temps pour accomplir ce rite mystique. Édouard l'ayant saisie fit construire une cage qui fut suspendue à une des tours de Berwick, et y fit enfermer la vaillante femme, de façon à ce que les passants pussent la voir. Plus tard, c'est la femme de Bruce qui le suit dans sa vie d'outlaw et en partage tous les périls. Et quelle figure grandiose que celle du roi Édouard, le vieux et terrible conquérant! Il fait jurer à son fils que, s'il meurt, son corps continuera à accompagner l'armée et ne sera pas enseveli avant la soumission de l'Écosse. Il meurt, en effet, au moment d'y pénétrer; il ordonne que la chair soit détachée de ses os, et que son squelette soit porté en tête de l'armée, comme un étendard. Les siens n'osèrent pas exécuter ce dernier vœu[421]. Mais cette farouche puissance de haine est presque sublime. On comprend que ce sujet ait attiré Burns, et la preuve existe qu'il y avait particulièrement songé. «Nous nous mîmes à causer, écrivait Ramsay d'Ochtertyre, et nous fûmes bientôt lancés sur lamare magnumde la poésie. Il me dit qu'il avait trouvé une histoire pour un drame qu'il appelleraitL'alène de Rab Macquechan, et qui était emprunté à une histoire populaire de Robert Bruce. Ayant été défait près du lac de Caern, et sentant que le talon de sa botte s'était détaché dans sa fuite, il demanda à Robert Macquechan de le fixer. Celui-ci, pour être plus sûr, enfonça son alène de neuf pouces dans le talon du roi[422]». C'était évidemment une aventure empruntée à la vie pourchassée de Robert Bruce qui aurait fait le fond de ce drame. Quant à Marie Stuart, quelle plus touchante légende de beauté, d'aventures, d'infortunes et de fautes peut-on rencontrer? Elle semble faite à souhait pour éveiller toutes les émotions et, depuis tant d'années, elle n'a lassé l'intérêt ni du roman, ni dudrame, ni de l'histoire. De nos jours encore, deux des plus grands poètes de l'Angleterre, Tennyson et Swinburne, ont repris le sujet qui avait tenté Burns. Peut-être peut-on rapporter la romance qu'il a composée sur les plaintes de Marie Stuart au drame qu'il entrevoyait.
C'étaient là de beaux sujets et une grande ambition. C'était en même temps une tentative qui aurait probablement été au-dessus de ses forces. C'est qu'il n'y a pas pour le génie humain de plus haute entreprise qu'un drame historique, nous voulons dire un drame véritablement historique. Un auteur peut mettre dans la bouche de personnages illustres ses propres sentiments, et les leur faire déclamer avec éloquence. C'est faire un drame politique ou social, c'est faire œuvre d'apôtre ou de réformateur, comme Alfieri ou Schiller; cela est loin du drame historique. Ou bien il peut rencontrer dans les faits de l'histoire une situation dramatique, s'en emparer, et y faire mouvoir, sous des figures célèbres, des passions humaines. C'est faire un drame psychologique, où il n'y a d'historique que les décors et les costumes. Le drame historique est autre chose. Il est plus complexe et plus profond. Il faut que les personnages, outre leurs sentiments particuliers, dont le choc constitue le drame, y agissent réellement en personnages historiques, et que leurs actions soient liées à des mouvements plus vastes, sans quoi on n'aura qu'une pièce découpée dans l'histoire, et non pas une pièce historique. Il faut qu'ils soient emportés par des événements politiques, ou qu'ils les déterminent; qu'ils en soient, les uns les jouets, les autres les instruments; et qu'on perçoive le rapport entre cette mêlée de passions humaines, sans lesquelles il n'y a pas de théâtre, et des faits plus vastes. Le drame humain, qui reste au premier plan, sert d'expression à un second drame plus grandiose qui gronde au loin. Celui-ci est comme un écho puissant, dont le bruit rapetisse la voix qui l'a éveillé, et, du même coup, en élargit la portée. Comme cela augmente les proportions du drame, qu'il faut ainsi hausser à la dignité d'un fait historique! Et quelle difficulté pour créer des personnages réels! S'il s'agit des grands, il faut comprendre des êtres que leur condition rend inaccessibles aux observateurs ordinaires, formés par une éducation spéciale, et gouvernés par des intérêts sans analogues. S'il s'agit d'hommes d'État, il faut atteindre des âmes qui, par leur hauteur, ont dominé les autres, et vis-à-vis desquelles il faut, en plus que la sympathie des passions, une intelligence capable de comprendre et de reconstituer la leur. Si ce sont des héros, il faut ressentir ce que des âmes choisies ont éprouvé dans des moments sublimes où elles-mêmes n'ont peut-être séjourné que quelques instants. Il faut qu'au-dessus de l'intérêt inspiré par ces caractères, le poète place un intérêt général, supérieur, qui est comme l'intérêt de l'histoire, et la part qu'elle ajoute au drame. Il faut, selon la phrase d'un historien de Shakspeare, que «derrière les personnages dont il trace le portrait, grands seigneurs ourois, il nous montre au fond du tableau, le peuple qui attend son bonheur ou son malheur des actions de ceux qui le gouvernent[423]». Il faut, avec les passions, les calculs, les actions de ces figures historiques, qui doivent constituer un drame par elles-mêmes, former un ensemble et comme un chœur, qui exprime quelque chose de plus grand encore. Il faut que la pièce tout entière, qui d'ordinaire est sa propre fin, devienne un symbole. Il faut hausser le drame d'un degré, et avoir des bras assez puissants pour le prendre d'un bloc et le placer comme sur un autel, afin qu'il soit un exemple, une offrande ou un avertissement mémorables. Il n'y a pas de plus gigantesque entreprise. De tous les nobles poètes qui l'ont osée, peut-être n'en est-il que deux qui y aient réussi: Eschyle et Shakspeare.
Il est clair que Burns n'était pas désigné pour ces suprêmes créations. On peut seulement se demander jusqu'où il serait allé vers elles, si la vie lui avait permis de marcher plus longtemps. C'est peut-être une question inutile. Mais où est celui qui peut lire les projets d'André Chénier sans se demander ce qu'aurait été l'Hermès, sans se dire que, pour être juste envers ces génies anéantis si jeunes, il faut aussi tenir compte de leurs rêves? La destinée, en empêchant Burns de tenter un drame, lui a-t-elle été très cruelle? À parler franchement, il ne semble pas qu'il fût né, ni préparé, pour une semblable entreprise. Son esprit, très exact et très fidèle à la réalité moyenne, n'avait pas ce quelque chose d'épique et de grandiose que réclament ces puissants sujets. Il n'avait ni l'envergure, ni l'élévation nécessaires pour atteindre ces sommets. L'expérience des hommes et des choses lui manquait de ce côté. Le voisinage de la cour et la fréquentation des grands avaient fourni à Shakspeare les éléments de ses personnages. Il vivait dans une époque de grand souffle historique, qui lui avait permis de comprendre l'histoire, et il avait vu de grandes infortunes qui lui avaient permis de la juger. Burns n'avait connu, en dehors de ses paysans, que quelques professeurs et quelques avocats; il avait vécu dans un temps prosaïque et bourgeois. Le seul événement historique dont il fût assez proche pour en saisir la réalité et l'émotion était l'aventure romanesque de Charles Édouard. Mais c'était un sujet impossible à traiter alors. D'un autre côté, les lectures historiques, qui peuvent peut-être remplacer la vue des événements, lui faisaient aussi défaut. L'histoire, qui commençait avec Hume et Robertson, était abstraite et froide. Les correspondances, les mémoires, les confidences des gens de jadis n'étaient pas publiés. Il ne faut pas oublier que Walter Scott a découvert lui-même les matériaux de ses fictions et que, chez lui, l'archéologue a dû préparer le romancier. Le passé dormait profondément. Enfin, Burns était trop captif de la vie, elle le possédait trop; il nepouvait s'en isoler sur une de ces hauteurs d'où l'on embrasse les perspectives des événements, et d'où l'on voit se ramasser et s'ordonner le mélange confus des affaires humaines. Pour s'emparer de ces spectacles imposants et les soumettre à un contrôle et à une sanction, il faut avoir la vision de la Némésis qui plane au-dessus des destinées royales, et connaître que toutes ces grandeurs ne sont que des tourbillons de poussière qui s'élèvent et parcourent seulement un peu de chemin. C'est à ce prix qu'on peut juger ces pourpres, devant lesquelles les hommes sont interdits, et maîtriser ces vastes apparences assez pour les construire en drames et en tirer des leçons. Qu'il provienne d'un sentiment que la vie humaine est vaine, ou de la pensée qu'on la contemple d'une éminence inaccessible, ce détachement, qui n'est pas sans dédain, est nécessaire. Lui seul fait qu'on apprécie ces grandeurs dans un langage qui les dépasse. C'est lui qui, caché chez le poète et éclatant chez l'orateur, a fait que Shakspeare et Bossuet ont parlé des majestés et des puissances, avec une autorité et d'une façon dignes d'elles.
Sa véritable voie était ailleurs. Elle était du côté de l'observation directe des manières de son temps et de son milieu, du côté de la comédie familière et populaire. Il l'avait compris et avait songé à faire un drame rustique, qui aurait admirablement convenu à son génie, et aurait été une chose unique en littérature. Il écrivait à Lady Glencairn, vers la fin de 1789: «J'ai tourné mes pensées vers le drame. Je ne veux pas dire le cothurne majestueux de la muse tragique. Ne pensez-vous pas, Madame, qu'un théâtre d'Édimbourg s'amuserait plus des affectations, des folies et des caprices de production écossaise, que de manières que la plus grande partie de l'auditoire ne peut connaître que de seconde main![424]». Cette lettre prouve son indécision, car le projet de drame sur Bruce durait encore dans le courant de 1790. Il songeait à mettre à profit les opportunités que lui fournissait son service dans l'Excise, pour étendre son observation et trouver des caractères: «Si j'étais dans le service, écrivait-il à Graham de Fintry, cela favoriserait mes desseins poétiques. Je pense à quelque chose dans le genre d'un drame rustique. L'originalité des caractères est, je le pense, la principale beauté dans ce genre de composition; mes voyages pour mon métier m'aideraient beaucoup à recueillir des traits originaux de la nature humaine[425].» Il était cette fois sur son vrai terrain et il voyait juste. Il avait, à un haut degré, toutes les qualités pour une création de ce genre. Il avait le sens du pittoresque plutôt que du beau, du pittoresque trivial et grotesque qu'ont les peintres hollandais et flamands. Il avait l'observation familière des manières,des gestes; il avait un don extraordinaire de mouvement, non pas ample et harmonieux, mais court, rapide, imprévu, leste, dégagé, comme il convient à des façons populaires où la réserve est moindre et l'impulsion du moment plus spontanée. Il avait, pour donner du sel à tout cela, l'humour que nous avons vu. Il avait aussi ce qu'il faut de pathétique et de tendre pour rendre, avec justesse, les souffrances des cœurs les plus humbles. Son don de vie se serait exercé à franches coudées et se serait animé encore par le plaisir du mouvement.
Autour de lui s'offrait un riche champ d'observation. Les Écossais sont très originaux; la race a une personnalité très âpre, très dure à entamer. Les circonstances l'avaient conservée intacte. La perte de la cour, à la suite du départ de Jacques I pour le trône d'Angleterre, les préserva de l'uniformité de la mode. Ils n'eurent pas l'occasion d'obéir à un goût unique, qui part d'en haut et gagne tout le pays. Ils avaient gardé, dans la façon de penser comme de se vêtir, une sorte d'indépendance. Même à Édimbourg, où la convention régnait davantage par suite de l'abondance de professeurs, d'hommes de loi et d'église, la société était encore, vers la fin du dernier siècle, d'une étonnante originalité. Les individualités les plus bizarres de costume ou d'habitudes s'y rencontraient de toutes parts. Il faut en voir l'amusant tableau dans les pages de Lord Cockburn et de Robert Chambers, ou dans la série des portraits de Kay. Lord Cockburn a bien marqué cette singularité de manières, lorsqu'il parlait des vieilles ladies écossaises: «Elles étaient indifférentes aux modes et aux habitudes du monde moderne, et attachées à leurs propres habitudes, de façon à saillir comme des rocs primitifs, au-dessus de la société ordinaire[426].» Et il ajoute: «Leurs remarquables qualités de bon sens, d'humour, d'affection et d'énergie, se manifestaient dans de curieux dehors, car elles s'habillaient, parlaient et agissaient toutes, exactement comme il leur semblait bon; leur langage, comme leurs habitudes, était entièrement écossais, mais sans autre vulgarité que ce qu'un naturel parfait fait parfois prendre à tort pour de la vulgarité[426]». Ces vieilles dames avaient été les jeunes femmes d'Édimbourg, au temps de Burns. Lord Cockburn voyait disparaître en elles les derniers représentants de l'originalité écossaise. Si les caractères avaient ce relief dans la société polie et jusque dans les salons d'Édimbourg, ils étaient plus accentués dans les classes moyennes et dans le peuple. Les personnalités étaient intéressantes jusqu'au fond de la nation. Par suite de leur éducation, de leur habitude de lire et de discuter, les paysans écossais n'étaient nullement ces animaux farouches et stupides, qui, dans d'autres pays, cultivaient le sol. Ils étaient plus instruits que la plupart des bourgeois ne l'étaient ailleurs. Les moindres villages contenaientainsi des hommes qui avaient poussé dans toute leur originalité native, et qui étaient assez cultivés pour qu'elle se manifestât par l'esprit. Il n'y a peut-être pas de littérature où les gens du peuple, paysans, bergers, artisans aient fourni autant de types aux romans que la littérature écossaise, depuis les mendiants de Walter Scott jusqu'aux rudes interlocuteurs desNoctes Ambrosianæde John Wilson, et au tailleur deMansie Wauch. Dans Burns, combien n'aperçoit-on pas de ces caractères qui ne demandent qu'à venir au premier plan, à agir et à parler? le fermier Rankine, le maître d'école Davie, le vieux Lapraik, William Simpson, autre maître d'école, le marchand Goudie, James Smith, et tant d'autres. En même temps, tout le pittoresque des grand'routes subsistait encore. Mendiants, joueurs de cornemuses, colporteurs, gypsies, chanteurs de ballades, toutes ces hordes vagabondes couvraient encore les chemins. Des scènes comme celle desJoyeux Mendiantsétaient encore possibles. C'était un moment précieux. Cette originalité du pays n'allait pas tarder à s'affaiblir.
On imagine ce que le génie de Burns pouvait faire avec une semblable matière. On aurait eu une suite de comédies rustiques, avec des scènes comme laVeillée de la Toussaint, comme laFoire-Sainte. Sur la foule bigarrée et grouillante, sur des fonds de foires, de marchés, d'assemblées, de funérailles, de mariages, rendus avec tous les détails précis et exacts, des scènes vivantes, agiles, pressées, pleines d'entrain, de rire; des personnages hardis, pittoresques, goguenards, campés de main de maître. Les amoureux n'y auraient pas manqué. Des chansons auraient ajouté, comme chez les Dramaturges du règne d'Élisabeth, un élément lyrique; et on peut affirmer que, depuis Shakspeare, jamais la poésie, la moquerie ou la joie populaires n'auraient été si bien exprimées. Elles auraient été la grâce légère et le charme de ces pièces. C'était un drame vulgaire d'une sincérité et d'une vie étonnantes, quelque chose comme les suites villageoises de Téniers, quelque chose d'unique, non-seulement dans la littérature anglaise, mais dans la littérature de tous les pays.
C'est à cela que tendait tout le génie du pauvre Burns. C'est bien l'opinion de ceux qui l'ont étudié de près. Walter Scott a dit très justement: «L'occupation d'écrire une série de chansons pour de grands recueils musicaux a dégénéré en un travail servile qu'aucun talent ne pouvait soutenir, a produit de la négligence et, surtout, a détourné le poète de son grand dessein de composition dramatique. Produire une œuvre de ce genre, qui n'eût été peut-être ni une tragédie régulière ni une comédie régulière, mais quelque chose qui eût partagé de la nature des deux, semble avoir été le vœu longtemps chéri de Burns... Aucun poète, depuis Shakspeare, n'a jamais possédé le pouvoir d'exciter les émotions les plus variées et les plus opposées par de si rapides transitions... Nous devons donc regretter profondément ces occupations quiont détourné une imagination si diverse et si vigoureuse, unie à un langage et à une force d'expression capables de suivre tous ses changements, de laisser un monument plus substantiel, pour sa gloire et pour l'honneur de son pays[427]». Et Lockhart écrit avec non moins de conviction: «La cantate desJoyeux Mendiantsne peut être prisée à sa valeur sans augmenter notre regret que Burns n'ait pas vécu pour exécuter le drame qu'il méditait. Cette extraordinaire esquisse, rapprochée des pièces lyriques d'un ton plus élevé, fruit de ses dernières années, suffit à montrer que nous avions en lui un maître capable de placer le drame musical à la hauteur de nos formes classiques les plus élevées... Sans manquer de respect au nom de Shakspeare, on peut dire que son génie même aurait à peine pu, avec de tels matériaux, construire une pièce dans laquelle l'imagination aurait plus splendidement recouvert l'aspect extérieur des choses, dans laquelle la puissance de la poésie à éveiller la sympathie se serait plus triomphalement déployée au milieu de circonstances de la plus grande difficulté[428]». Telle est aussi la pensée de Shairp[429]. Les duretés de la destinée et ses propres fautes ont empêché le poète d'aller aussi loin, de recueillir tout ce qu'il y avait de semé pour lui. Cette fête rustique que les paysans écossais célébraient quand la dernière gerbe de la moisson était entrée dans la grange et qu'ils appelaientKirn, ne devait pas avoir lieu pour lui. Son génie est un champ à moitié récolté. C'est en perdant ces comédies populaires qu'il a perdu la meilleure partie de sa gloire.
L'Écosse, de son côté, y a peut-être perdu l'unique occasion qu'elle ait eue d'avoir un théâtre national. C'est un genre littéraire où elle est d'un dénûment absolu. Ce n'est pas que le génie écossais manque de qualités dramatiques; il y en a assurément dans Walter Scott, dans Wilson, et aussi dans Carlyle. Ce sont les événements politiques qui ont empêché le drame de prendre racine. L'Écosse était tombée, dès la Réformation, entre les dures mains du puritanisme. En 1563, quand le règne d'Élisabeth ne comptait encore que cinq ans et commençait à peine sa carrière de luxe et de prodigalités, d'élégance éblouissante et de poésie, le lugubre John Knox était le maître d'Édimbourg et grognait contre la danse. Il admonestait les filles d'honneur de la reine, «les Maries» de la reine, comme on les appelait, en leur disant que les vers hideux travailleraient sur cette chair si belle et si tendre. La tristesse puritaine pesait déjà sur cette contrée. Il s'en fallait d'un quart de siècle que la première pièce de Shakspeare fût représentée. C'était un an avant la naissance de Shakspeare, et dix ans avant celle de Ben Johnson. Si l'Angleterre avait été arrêtée aumême moment, elle en serait restée à Gordobuc en fait de drame, et à Ralph Roister Doister en fait de comédie. La passion ni la poésie ne pouvaient naître dans cet air morose. En 1599, l'année où furent probablement composéesles Joyeuses Commères de Windsor, une troupe anglaise étant venue à Édimbourg, la Kirk Session de la cité passa un acte qui menaçait de censure tous ceux qui encourageraient la Comédie, et le fit lire dans toutes les églises. Les chaires retentirent de déclamations contre la «vie déréglée et immodeste des joueurs de pièces[430]». En fait de haine contre les choses de l'esprit, les presbytériens écossais avaient un demi siècle d'avance sur les sombres et stupides fanatiques qui tuèrent le théâtre anglais, en 1642. La réaction de la Restauration ne pénétra pas en Écosse. Les tentatives dramatiques de Dryden, les comédies de Congreve, de Vanbrugh et de Farquhar n'osèrent pas s'y montrer. L'auteur d'une pièce publiée à Édimbourg en 1668 comparait, dans sa préface, le drame en Écosse à «un rodomont entrant dans une église de campagne[431]». La première apparition, toute timide, d'une troupe de comédiens date de 1715. Le presbytère d'Édimbourg s'en émut: «Étant informé, dit-il, que quelques comédiens sont récemment arrivés dans les limites de ce presbytère et jouent dans l'enceinte de l'Abbaye, au grand scandale de beaucoup, en empiétant sur la morale et sur ces règles de modestie et de chasteté que notre sainte religion oblige tous ses fidèles à observer strictement, le presbytère recommande à tous ses membres d'employer toutes les méthodes convenables et prudentes pour décourager les comédiens[432]». La première troupe théâtrale qui s'établit à Édimbourg vint en 1725, sous la direction d'un nommé Anthony Aston, pour lequel Allan Ramsay eut le courage d'écrire un prologue. On y trouve une image amusante parce qu'elle prouve que l'Écosse était, pour l'art dramatique, une terre inconnue et lointaine.
L'expérience me dit d'espérer, bien qu'au sud de la TweedLes peureux aient dit: «Il ne réussira pas.Quoi! Quel bien allez-vous chercher dans ce paysQui n'aime ni le théâtre, ni le porc, ni le pudding».Ainsi le grand Colomb par un équipage imbécileFut raillé tout d'abord, sur ses justes vues[433].
Ce comédien comparait son arrivée à un voyage de découverte. Encore, en Écosse, cela ne se fit pas sans difficulté. Le conseil municipal d'Édimbourg défendit à la troupe de jouer; le presbytère lui envoya une députationpour le féliciter de sa fermeté[434]. Il fallut plaider pour pouvoir passer outre[435]. «À partir de ce moment, Édimbourg, tous les deux ou trois ans, était visité par des troupes itinérantes, qui louaient occasionnellement leTailors Halldans la Cowgate, ainsi nommé parce qu'il appartenait à la corporation des Tailleurs.[436]» Allan Ramsay continua à combattre courageusement pour l'établissement d'un théâtre à Édimbourg[437]. En 1736, il fit même construire à ses frais une salle de spectacle. Mais à peine était-elle ouverte qu'on passa un acte qui, sous prétexte d'expliquer un acte de la reine Anne sur les malfaiteurs et les vagabonds, interdisait à toute personne de jouer des pièces de théâtre pour de l'argent, sans licence par lettres-patentes du roi ou du Lord Chambellan. C'était tuer l'entreprise. La salle fut fermée. Non seulement Allan Ramsay faillit être ruiné, il fut poursuivi jusque dans sa réputation par la haine des fanatiques. On publia contre lui des pamphlets, entre autres, un intitulé:La fuite de la Piété religieuse, hors d'Écosse, à cause des livres licencieux d'Allan Ramsay et des comédiens venus d'Enfer, qui débauchent toutes les facultés de l'âme de notre génération grandissante[438]. En 1746, seulement, un théâtre fut construit dans la Canongate, et les représentations étaient irrégulières[439]. Il n'est pas étonnant qu'avec ces entraves le théâtre ne se soit pas développé en Écosse, et que leNoble Bergersoit resté pendant des années la seule œuvre dramatique due à une plume écossaise.
En 1756, John Home, qui était ministre de l'Église Établie, donna à Édimbourg, sa célèbre tragédie deDouglas. Ce fut, dans la partie libérale de la population, un étonnement et une joie. Toute la ville était «dans un tumulte d'enthousiasme qu'un Écossais eût écrit une tragédie de premier ordre»[440]. Mais le clergé et les gens rigides estimèrent que c'était un péché pour un clergyman d'écrire une pièce de théâtre, aussi morale qu'en fût la tendance. Il faut voir dans l'Autobiographiedu DrCarlyle, l'ami intime de John Home, quel scandale cet événement produisit. Le Presbytère d'Édimbourg fit lire, dans toutes les églises, une admonestation solennelle qui se lamentait sur l'irréligion du siècle et prémunissait les fidèles contre le danger de fréquenter les théâtres. John Home fut obligé de donner sa démission, de se retirer de l'Église. Un clergyman qui avaitassisté à une des représentations deDouglasfut suspendu pendant six semaines de ses fonctions par le Presbytère de Glasgow. Carlyle lui-même fut traduit devant l'Assemblée générale du clergé. Il fut habilement défendu par Robertson, l'historien, et acquitté. Mais, le lendemain, l'assemblée passa un acte interdisant au clergé d'encourager le théâtre[441]. Voilà où en était l'art dramatique en Écosse, en 1756. C'était le dernier effort de la sévérité puritaine. Les mœurs se corrompaient rapidement. En 1769, on construisit dans la nouvelle ville un théâtre royal[442]. Il avait l'air d'une grange avec un portique classique; il portait, sur la pointe du toit, une statue de Shakspeare entre la Muse tragique et la Muse comique[443]. La dépravation augmenta si rapidement qu'en 1784, lorsque la grande actrice Mrs Siddons parut pour la première fois à Édimbourg, pendant la session de l'Assemblée générale du clergé, toutes les affaires importantes durent être fixées aux jours où il n'y avait pas de représentation, parce que les membres les plus jeunes de l'Assemblée, aussi bien ceux qui appartenaient au clergé que les laïques, allaient prendre leur place au théâtre à trois heures après-midi. Cependant les anciens comme Robertson, l'historien, et Blair, le professeur de rhétorique, bien qu'ils fissent visite à Mrs Siddons, n'osèrent pas aller au théâtre admirer son talent, tant le préjugé persistait encore[444]. Mais la bataille était, après tout, gagnée.
La fin du dernier siècle était donc un moment favorable et peut-être unique pour doter l'Écosse d'un théâtre national. Plus tôt, une pareille entreprise était impossible. Allan Ramsay ne l'avait même pas rêvée, et tous ses efforts avaient seulement tendu à introduire des représentations dramatiques. Le goût pour la scène était nouveau et ardent; Édimbourg était encore une capitale intellectuelle; la vieille Écosse conservait intactes ses mœurs et ses coutumes. Un peu plus tard et peu après le commencement de ce siècle-ci, ces conditions s'altérèrent. L'uniformité, qui a recouvert tant d'habitudes locales, s'est étendue de Londres vers le Nord et a franchi la Tweed. Bien que la vie populaire écossaise soit demeurée assez originale pour donner de la saveur aux romans qui la représentent, cette originalité n'est plus assez intense pour les peintures plus ramassées de la scène. Walter Scott lui-même a plutôt recueilli l'écho d'usages qui venaient de disparaître qu'il ne les a observés directement. Enfin, il faut tenir compte de la position et du génie de Burns qui le destinaient également à cette œuvre. Il a été l'homme unique d'unmoment unique. L'Écosse peut encore produire un grand poète dramatique. Elle n'aura pas de théâtre écossais.[Lien vers la Table des matières.]
IV.LES ASPECTS NOBLES DE LA VIE. — L'ÉCHO DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. — BURNS POÈTE DE LA LIBERTÉ ET DE L'ÉGALITÉ. — LA POÉSIE DES HUMBLES.
On pourrait croire que le côté comique et le don d'observation familière, presque terre à terre, ont à peu près exclusivement constitué le génie de Burns. Ce serait une erreur. Il avait également, quoique à un degré moindre, le don de voir la noblesse des choses, les parties de beauté qu'offre la vie. Il pouvait dégager les éléments délicats et les moments plus purs, qui sont épars dans l'ordinaire et le laid. Il était sensible à l'aspect artistique du monde, et, à côté du puissant caricaturiste, il y avait un peintre charmant. Il importe, pour être juste, d'en marquer le mérite, et, pour ne pas être excessif, d'en marquer les limites.
C'est le don et l'application de certains poètes de dégager, de leur mélange avec le vulgaire, les traits et les instants de beauté, de les représenter comme si ces traits seuls composaient les êtres, et ces instants toute la vie. C'est le privilège de certains esprits de vivre ainsi dans une sorte de luxe et de somptuosité intérieurs. Ils produisent un monde où tout est délicat et merveilleux, où rien n'habite que la Beauté. Les œuvres de poètes comme Spenser ou Keats, par exemple, ne sont qu'un déroulement de fresques magnifiques; celle d'un poète comme Tennyson n'est qu'une collection de visions délicates et élevées. Le défaut de ces nobles artistes est qu'en épurant trop la vie, ils lui enlèvent beaucoup de sa réalité et de son action. Il y en a d'autres, moins exclusivement consacrés à ce culte et plus humains, comme Shakspeare ou Browning, chez lesquels se trouvent cependant des passages d'artistes, suspendus çà et là comme de riches tableaux. Burns est loin des uns et des autres. Pour être semblable aux premiers, il avait trop le sens de la réalité; sa gloire n'a pas à le regretter. Pour prendre rang parmi les seconds, il lui manquait non-seulement le commerce des œuvres d'art, qui est devenu un élément si important dans la composition des poètes, mais même la lecture de l'antiquité qui reste la révélatrice et l'inspiratrice du beau. La Renaissance elle-même, avec ses profusions d'éclat et son goût moins pur, lui était ignorée. Il n'était guère familier qu'avec la littérature duXVIIIesiècle, abstraite, terne, personne sage qui faisait de grandes économies de couleur, que la littérature de ce siècle-ci, comme une fille prodigue, a dépensées d'uncoup. Ce n'est qu'à la fin de son séjour à Édimbourg qu'il connut Spenser[445], le plus grand peintre des Anglais, et, en Angleterre, le véritable représentant du mouvement artistique de la Renaissance. C'est surtout à dater de ce moment que paraît en lui une certaine recherche du brillant et du coloris, comme dans ses jolies pièces à Miss Cruikshank. Le milieu protestant où il vécut, n'était pas fait non plus pour développer sa faculté du pittoresque. Son sens artistique est resté replié, ou tout au moins, n'a pas atteint son plein épanouissement, par manque d'un milieu favorable.
Cependant il avait une nature trop heureusement douée pour que cette aptitude à saisir dans les choses ce qu'elles contiennent de beau ne se trahît pas, en dépit de tout. Il avait, peut-être à cause de ses origines celtes, l'instinct de la couleur, du détail brillant, le goût, bien celte aussi, de la grâce dans le mouvement et des sons harmonieux. Cela passe rapidement, en simples traits, ou en courts tableaux, glisse à travers un morceau, au moment où l'on s'y attend le moins, comme on voit fuir dans l'eau «les truites tachetées d'une grêle cramoisie.[446]»
«Vous légères, joyeuses, délicates demoiselles,Qui, sur les bords des ruisselets de Castalie,Sautez, chantez, et lavez vos jolis petits corps.[447]»
Sa susceptibilité musicale se retrouve, brièvement aussi, dans des strophes comme celle-ci:
Chèrement acheté est le trésor cachéQue des sentiments délicats nous donnent;Les cordes qui vibrent le plus suavement au plaisir,Frémissent des plus profondes notes d'angoisse[448].
ou encore:
Puisse dans ton cœur aucun sentiment grossier,Discordant, ne troubler les cordes de ton sein;Mais que la Paix accorde et calme ton âme suave,Ou que l'Amour, extasié, y chante son chant séraphique.[449]
Assez naturellement, ce goût pour la Beauté se portait vers la Beauté féminine. Bien que ses poésies d'amour forment un chapitre spécial, nous pouvons cependant y choisir quelques passages où apparaît surtout le sens de la grâce extérieure. C'est certainement un artiste d'un talenttrès coloré, très net et très sobre, que celui qui a tracé ces jolies miniatures féminines. La première est toute en touches noires et roses: