Prends tes amours en croupe,En avant!
Prends tes amours en croupe,En avant!
Prends tes amours en croupe,En avant!
—A moins, dit-il, riant à son tour, qu’il ne vous plaise me prendre en croupe!
—On en parlerait longtemps dans toute notre Camargue, dit-elle de sa voix mêlée de rire.... Un gardian comme vous, le terrible parmi les cavaliers, en croupe comme une fillette? Non, non, sans honte, ce sera ma place. Nous ôterons ma selle, que vous me rapporterez demain.
—Fort heureusement, dit Renaud, Rampal m’a laissé la mienne, que je ne prête jamais.
Livette sauta à bas de son cheval; et, au vent de sa jupe, un essaim de grosses mouches, d’énormes moustiques, s’envola, bruissant autour d’elle. Lacroupe très blanche de Blanchet parut alors comme recouverte d’une résille de soie pourpre, tant les filets de sang s’y entre-croisaient, nombreux. Un instant après, œstres et mouïssales, s’abattant de nouveau sur la croupe toute sanglante, la tachetèrent d’une myriade de points noirs, mais Blanchet, ombrageux pourtant, était habitué à cette peine-là .
Livette l’attacha à un des anneaux du mur, et, assise sur le banc de pierre, attendit que Renaud eût achevé le séden.
La roue tournait, frappant, à chaque tour son coup sourd, très régulier.
—C’est une jolie chanson, Renaud, dit Livette tout d’un coup, répondant à ses pensées avant de l’avoir voulu; c’est une jolie chanson que vous chantiez tout à l’heure!
—Je l’ai apprise, dit Renaud, d’un batelier, ami de mon père, avec lequel j’ai remonté le Rhône jusqu’à Lyon—et l’ai ensuite redescendu....
—Et c’est beau, tout ce pays jusque là -bas? fit-elle.
—Oui, dit-il, c’est beau!
Et il n’ajouta rien.
—Vous n’avez pas l’air, Renaud, de penser ce que vous dites. Vous n’avez donc pas aimé cette ville de Lyon, dont on parle?
Il y eut un assez long silence. On n’entendait que le rythme monotone de la roue.
—Pas de soleil! dit Renaud brusquement.... C’est une ville dans un nuage froid!—Il ajouta: Le Rhône n’est beau que lorsqu’on le redescend.
Livette le regarda, et ses yeux, très grands ouverts, voulaient dire: «Pourquoi cela?»
Il répondit à son regard:
—Quand un des nôtres va vers là -bas, comprenez-vous, demoiselette, il quitte tout pour n’arriver nulle part, et ne demande, au bout du chemin, qu’à repartir pour le retour!...—Quand il vient de là -bas vers ici, au contraire, il ne quitte rien du tout et il sait qu’au bout de la route, il sera le bien arrivé!... Devant la mer, voyez-vous demoiselle, il faut bien que, de force, le meilleur cheval s’arrête,—et c’est là seulement que je veux bien, moi, consentir à ne pas aller plus loin.... Où la mer n’est pas, tout le chemin reste toujours à faire....—Assez, petit! ajouta-t-il en élevant la voix.
La roue s’arrêta. Il examina le séden. La corde, bien régulièrement noire et blanche, était achevée.
—C’est de bon ouvrage, voyez, dit-il, demoiselle.
Il se pencha, tout contre elle, pour regarder un point de la corde qui lui semblait un défaut; il se pencha, et une boucle de ses courts cheveux noirs toucha imperceptiblement les cheveux fous, presque pas visibles, qui faisaient comme un léger nuage doré au-dessus du front de Livette.... Et alors, il leursembla à tous deux—si jeunes!—que leurs cheveux s’enflammaient, grésillaient tout bas comme une herbe fine qui prendrait feu, l’été, au soleil.... Ah! sainte jeunesse!
Alors, pour la première fois, Renaud songea à la fille. Jusque-là , il n’avait jamais vu en Livette que la «demoiselette».... Ils restaient inclinés tous deux, elle sur la corde qu’elle paraissait examiner attentivement; lui, sur les cheveux de Livette. Livette avait la «coiffure du matin», faite d’un petit mouchoir blanc qui enserre le chignon, et qu’on noue de telle façon que les deux bouts, formant oreillettes, se relèvent, creux et pointus, au sommet de la tête. Lorsqu’elles sont en grande toilette, les Camarguaises entourent le haut chignon, pris dans une fine coiffe blanche, d’un large velours, presque toujours noir, dont les longs bouts retombent inégalement derrière la tête, un peu sur le côté.
Il regardait donc, Renaud, les cheveux de Livette, blonds, clairs, mêlés de deux ou trois floques d’un or plus sombre—bien noués sur la tête, ondulés en petites vagues sur les tempes, très coquettement soignés, mais si jeunes qu’il s’en échappait à toute force quelques-uns, de tous les côtés, assez pour faire au-dessus de sa tête ce léger brouillard de lumière.
Il regardait la nuque jolie, ronde, où poussait cette chevelure comme une herbe ardente si frêle, sifine! et si longue et si vivace! Et la tentation d’y mettre ses lèvres l’attirait comme l’eau attire, après un jour de marche, dans une colline pierreuse, sans eau, le cheval de Camargue habitué aux pâturages mouillés.
Elle se sentit trop regardée.
—Partons! fit-elle tout d’un coup. Mon père a commandé que vous veniez au plus vite.
Renaud crut qu’il se réveillait d’un sommeil long, et d’un rêve. Il eut un sursaut. Sans une parole, il alla à Blanchet, lui ôta la selle de femme qu’il enferma dans la maison, lui mit la sienne, et sauta sur la bête que les moustiques à la fin impatientaient.
En croupe, d’un bond, aidée par la main vigoureuse du gardian, sauta après lui Livette, très amusée, et qui, d’un bras, entoura la taille de Renaud. C’est la mode des Camarguaises qui, toutes, les jours de fête, aux plaines de Meyran, aux Saintes-Maries ou ailleurs, arrivent «appareillées» sur le cheval de leur promis.
Le gardian enleva Blanchet au galop, lui rendit la main, et le laissa faire. Blanchet quitta le chemin battu, prit droit sa route vers le Château, à travers la lande dans le sable semé de salicornes arrondies en touffes rigides et voisines, inégalement espacées. La bonne bête volait au-dessus de ces plantes, effleurant à peine les tiges, retombant toujours entre lestouffes, dans le sable mou, d’où pourtant, par habitude, elle retirait le pied sans effort, mesurant d’avance l’écartement des obstacles, galopant juste, d’un galop calculé et libre, changeant de pied à sa guise, se jouant de la difficulté, heureuse d’être laissée à elle-même.
Et il fallait que Livette enserrât étroitement la taille du gardian. Il était souple, le cavalier; il ondoyait avec l’animal. Et la vitesse, l’air libre, la jeunesse et l’amour, tout les grisait, les deux jeunes gens; et, sans le vouloir, sans y songer, assez haut pour être entendu de la fille, le cavalier, entre ses dents, répétait sa chanson de tout à l’heure:
Prends tes amours en croupe!En avant!
Prends tes amours en croupe!En avant!
Prends tes amours en croupe!En avant!
Et il leur semblait que l’horizon était à eux.
Quand ils sautèrent à bas de cheval, devant la ferme du Château,—ils ne s’étaient pas dit une parole, mais ils avaient échangé en silence le plus subtil et le plus fort d’eux-mêmes.
Depuis ce jour, Renaud, sincèrement amoureux, devint attentif à plaire. Il soigna sa mise, arrangea mieux sa taïole, se rasa de plus près, et n’eut plus un seul regard pour les autres fillettes, même les plus jolies.
Un jour, enfin, il avait dit à Livette:
—Votre père ne voudra jamais!
C’étaient ses premières paroles d’amour.
—Si je veux, mon père voudra. Et ce que veut mon père, mère-grand le veut toujours!
—Le bon Dieu le fasse! répondit Jacques.
Et, en effet, comme elle l’avait dit,—cela était arrivé.... Maintenant, depuis cinq mois à peu près, ils étaient promis.
Ce qui le charmait en Livette, c’est qu’elle était tout le contraire de lui, si fine, si frêle, si blonde, si enfant,—et c’était que, à ne pas s’y tromper, elle l’aimait de toutes ses forces, la mignonnette.
Si fraîche était Livette qu’on répétait souvent en parlant d’elle, ce mot de Provence: «On la boirait dans un verre d’eau!»
A aimer Livette, Renaud éprouvait ce plaisir, si doux au cœur des forts, d’avoir à protéger quelqu’un, une petite femme qui était une enfant. Grâce à la fragilité, à la petitesse de Livette, le rude gardian, bâti pour des amours violentes, le cavalier du désert camarguais, le bouvier au poing robuste, le dompteur de cavales et de taureaux, éprouvait une sorte d’amour fait de pitié douce, de respect pour la faiblesse gracieuse; il apprenait la tendresse en un mot, qu’il n’eût pas su avoir peut-être pour une de ses pareilles.
Il ne lui serait jamais venu à l’idée de lui dire, à elle, quelqu’une de ces grosses plaisanteries à double entente dont il régalait volontiers, aux jours de ferrades ou de courses, les fortes belles filles de sa connaissance. Il lui eût semblé qu’il abusait vilainement de sa puissance et de son expérience d’homme.
Encore moins Livette lui donnait-elle cet âpre désir, bien connu de lui, qui, parfois, auprès des autres filles, lui montait au cerveau en coup de sang, ce désir de toucher avec ses mains, de prendre avec ses bras, de renverser au revers du fossé, en riant de la résistance molle, du consentement qui repousse un peu, de la lutte égale entre la fille et le garçon qui tous deux s’entendent, au fond, pour être voleur et volée. Non, devant Livette, Renaud se sentait nouveau à lui-même. Il lui venait, de la petite demoiselle aux cheveux d’or, une tranquillité de cœur dont il était bien surpris. Il a mille formes, l’amour. Celui qu’éprouvait Renaud pour Livette était un apaisement. Il lui «voulait du bien». Voilà ce qu’il se répétait en songeant à elle. Et, comme il désirait toutes les autres un peu à la façon des taureaux de sa manade, dans la saison où les germes travaillent, il se trouvait que la seule qu’il aimât vraiment, il lui semblait ne la désirer point.
Alors, de cela, il éprouvait un charme bon, qu’il savourait comme une eau pure après la longue marche dans la poussière, au soleil. Il se réjouissait en lui-même de son amour comme d’un repos, d’une halte sous un ombrage d’arbre, au bord d’une source très fraîche, très claire, pendant que des oiseaux chantent, au réveil, le matin. Quelquefois, dans le flamboiement de midi, quand il traversait, sur soncheval qui baissait la tête, le désert miroitant de sables, de sel et d’eau, il sentait le souvenir de Livette lui arriver doucement, et il lui semblait alors qu’une brise lente l’accompagnait, passait sur son front, le lavait en quelque sorte de sa fatigue, de la poussière, comme un bain. Il était rafraîchi et il se sentait sourire. Ranimé, il avait un frisson d’aise qui parcourait tout son être, et qui, par les genoux et par la main, imperceptiblement, commandait à son cheval de relever la tête. Il la relevait sans autre commandement, s’ébrouait; le cheval de l’amoureux secouait sa crinière, chassait, du coup de fouet brusque de sa queue, les mouïssales qui ensanglantaient ses flancs et, d’un pas allongé, gagnait les abris à l’ombre, au bord du Rhône, sous les aubes, sous les peupliers,—dont les feuilles toujours tremblotent et bruissent comme l’eau, comme les cÅ“urs d’homme, comme tout ce qui vit, espère, souffre et meurt.
Non seulement par sa grâce et sa faiblesse elle le charmait, lui fort et brutal; mais aussi par les soins de sa mise, par son élégance de femme riche, elle l’enchantait, lui pauvre; et elle lui semblait une créature neuve, étrange, d’un autre monde. Et elle l’était en effet. D’une autre qualité, se disait-il; un être hors de sa région, bien au-dessus.
Qu’il pût dénouer un jour les cordons de ses petits souliers, cela «ne lui venait pas», et cependant elleétait à lui, Livette, la fille des intendants du château d’Avignon! elle était sa fiancée, sa promise, sa future femme!
Il se faisait l’effet de l’héritier d’un trône. Devant l’idée seule de son avenir, il éprouvait quelque chose comme l’embarras d’un mendiant au seuil d’un palais, devant les tapis qu’il faut fouler, pour y entrer, avec des souliers lourds de boue.
Elle tenait un peu pour lui de la sainte Madone, en bois sculpté, peinte d’or et de bleu, chargée de colliers de perles et de fleurs, qu’il voyait, enfant, dans l’église d’Arles, à Saint-Trophime.
Aussi éprouvait-il un étonnement secret à se savoir aimé.
Cela ne lui paraissait pas vrai tout à fait; et comme il fallait bien se rendre à l’évidence, toutes les fois qu’elle lui parlait, il éprouvait sans fin la nouveauté de son amour.
Et il était embarrassé un peu, devant elle, ne trouvait plus ses mots, se contentait de lui sourire, de lui être soumis comme un enfant, de courir pour aller chercher ceci ou cela, la devinant sur un regard; se trompant quelquefois, mais rarement; goûtant, à être le valet de la fillette, le plaisir d’un gros nain domestique amoureux d’une mignonnette fille de roi.
Son sobriquet deLe Roià côté d’elle maintenantlui semblait une moquerie. Elle l’embarrassait, il était humble devant elle.
Et il était surpris, indigné même, au dedans de lui, de l’aisance des autres avec Livette. Il lui semblait étrange que ses compagnes la traitassent en égale; que son père, sa grand’mère, n’eussent pas pour sa fiancée les égards, le respect qu’il avait, lui.
Volontiers, quand la grand’mère criait à Livette: «Fais ceci ou cela, cours! dépêche-toi!» il se serait fâché, lui aurait dit: «Pourquoi la commandez-vous? Elle n’est pas faite pour obéir! Vous êtes une méchante grand’mère! Ne voyez-vous pas bien qu’elle est trop délicate pour ces besognes, et trop jolie!»
Mais ce n’était qu’un sentiment caché en lui; il n’aurait pas osé l’avouer, car les femmes sont faites, selon nos anciens, pour être les servantes de l’homme. Il n’en disait donc rien du tout. Il se trouvait même, de l’éprouver, un peu ridicule. Il se contentait de faire très vite, à la place de Livette, la chose qu’on lui commandait, si c’était de celles qu’il pouvait faire.
Oh! par exemple, si un homme se fût permis, avec Livette, une plaisanterie malsonnante, eût pris une liberté, oh! alors, avant de réfléchir, certainement, celui-là , il l’eût assommé du poing, là , tout de suite!
Si, même dans la foule, un jour de fête, quelqu’un, homme ou femme, non loin d’elle, lançait un motgrossier, un de ceux-là que lui-même, à l’occasion, savait faire sonner très bien, il éprouvait, contre l’inconnu, une rage; il lui semblait véritablement qu’on eût dû s’apercevoir de la présence de Livette, la sentir près de là , comprendre que, devant elle, on devait se respecter.
Tout cela, il eût été incapable de l’expliquer, mais il l’éprouvait, confus et certain, en lui.
Pour Livette, elle sentait finement l’adoration du bouvier. Elle en jouissait sans trop en avoir l’air. Elle voyait très clairement qu’elle avait, sans aucun effort, dompté une bête sauvage. Elle riait parfois, en le regardant, d’un rire honnête, clair, où il y avait cependant le triomphe de la mystérieuse magie féminine, merveilleuse invention de la nature qui veut que le fort soit, au gré de la faiblesse exquise, attiré, vaincu, roulé à terre. Ce miracle, opéré par la vie, par la nature, par l’amour, elle le croyait son œuvre, à elle Livette, et elle était travaillée d’un peu d’orgueil, la petite femme! D’autant plus que souvent elle se disait: «Comment ai-je fait? je ne mérite pas ce bonheur; non, en vérité, je ne le mérite pas!» Elle voyait très bien que, pour lui, elle était un être à part; qu’il ne la traitait pas du tout comme faisait tout le monde; et, très étonnée, elle en était fière.
Puis, se demandant, en son cœur sincère, cequ’elle avait de «plus», de mieux qu’une autre, et ne trouvant pas, il lui arrivait de juger, malgré elle, son amoureux un peu, un tout petit peu bête d’être comme cela, lui si fort, dominé par elle! Alors elle se moquait gentiment, riait de lui tout haut:
—Ah! grand nigaud!
Ainsi, obscurément, toute la Femme, profonde, ondoyante, était dans cette paysanne simple, qui n’aurait rien su dire sur elle-même.
Il lui arrivait aussi de se trouver jolie, belle, la plus belle, la plus jolie, de s’admirer. Quand cette idée lui venait, et, il faut l’avouer, ce fut bientôt la plus fréquente, oh! c’est alors qu’elle sentait son orgueil! Et elle ne trouvait plus bête du tout son amoureux; il lui semblait bien heureux, au contraire, trop heureux! Oh! c’est lui qui ne la méritait guère!... Dans ces moments-là , elle accueillait ses services, ses humilités, avec un petit air de princesse habituée aux hommages.
Alors aussi, elle se demandait pourquoi tous les autres ne faisaient pas pour elle ce qu’il faisait, lui? Et, par contre, elle concevait aussitôt pour lui une sorte de reconnaissance.... Cette mobilité d’impressions qui tournent en nous, souvent opposées, sans fin variées, autour de l’idée fixe, voilà l’amour.... Eh oui, vraiment, il méritait d’être aimé seulement pour avoir su la connaître!... la choisir!... C’étaientles autres jeunes hommes, qui, tous, étaient des sots!
Bienvenu était-il s’il arrivait à la ferme quand elle en était à cette pensée.... Elle poussait un petit cri d’oiseau content et courait à son ami.
—Bonjour, monsieur Jacques!
—Bonjour, demoiselle Livette!
Ils se prenaient la main.
—Venez-vous au Rhône?
—De bon cÅ“ur!
Et souvent ils allaient s’asseoir ensemble au bord du Rhône, sous le grand aube, un arbre de plus de cent ans, qui est là , connu de tout le monde.... Les aubes, assez pareils aux trembles et aux bouleaux, sont des arbres bien camarguais.
Quelquefois, en y allant, elle lui tendait une branchette verte, souple, cueillie à un peuplier du chemin, et ils marchaient attachés l’un à l’autre et séparés à la fois par la branchette courte que suivait un vol de fins moucherons aux petites ailes irisées.
Elle aimait beaucoup ce jeu de le faire marcher ainsi, pas trop près, pas trop loin, le tenant sans le toucher, l’attirant à volonté, le maintenant à distance selon sa fantaisie, faisant de la baguette feuillue un fouet, s’il venait à entrer en révolte.
Elle se sentait ainsi bien maîtresse de lui, se rappelant qu’ainsi quelquefois elle s’était fait suivredocilement de son cheval Blanchet, en lui tendant une gerbe mince d’avoines en fleurs;—qu’ainsi parfois elle avait ramené derrière elle, calme comme un bÅ“uf, un taureau méchant, échappé, blessé dans les courses, et qu’elle avait rencontré au fond d’une touffe d’ajoncs, au bord du chemin, en train de tendre sa langue baveuse aux filets de sang qui découlaient de son mufle.
Arrivés au bord du Rhône, sous le grand aube au tronc rugueux et noir, aux branches lisses et blanches, qui s’étend largement au-dessus du fleuve, avec son vaste feuillage bruissant, ils s’asseyaient côte à côte, les fiancés, sur les racines qui sortent de terre ou bien sur un paquet de roseaux coupés.
Et ils regardaient couler l’eau. L’eau terreuse, jaunâtre, charriant des amas d’écumes tournoyantes, allant à la mer.
Ils s’asseyaient et ils regardaient.
Ils ne parlaient pas. Ils vivaient en silence, au bruit du Rhône dont les petites vaguelettes, obliquement, sur les bords, viennent jouer, s’attacher dans les pieds innombrables des roseaux, des peupliers jeunes, tandis que le gros du courant passe au milieu, pressé, rapide, comme en hâte d’arriver là -bas, à la mer qui est sa perte.... Ils rêvaient, ils ne parlaient pas.
Ils se sentaient vivre de la même vie que tout ce qui les entourait. De temps en temps, un martin-pêcheur, azuré et mordoré, filait devant eux, se posait sur une basse branche, regardant l’eau de côté, le bec en arrêt, puis brusque, traversait le Rhône. Et avec l’oiseau bleu, leur pensée traversait aussi le fleuve, s’arrêtait là -bas, sur quelque branche courbée en arc dont le fin bout trempait dans l’eau, tout vibrant de la course du fleuve, et entouré d’écumes accumulées, de feuilles mortes, de brindilles. Comme un sorcier, l’oiseau, tout à coup, avait disparu!...
—C’est joli! disait parfois Livette.
Et c’était tout.
Lui ne répondait pas. Il ne savait que lui dire. Il était trop heureux. Le roi n’était pas son cousin!
Aux heures du soir, beaucoup de tout petits lapins, des jeunes, en cette saison de mai, sortaient du parc, des haies sauvages, et jouaient presque invisibles, gris, dans l’ombre au pied des buissons, trahis par l’agitation d’une touffe d’herbe, d’une branchette basse, horizontale, qui barrait leur coulée.
Il y avait aussi, pour la joie des deux fiancés, la chanson du rossignol, à l’heure où la lune monte. Écoutez-là : c’est toujours beau, dans la nuit, cette chanson du rossignol. Il commence par trois cris distincts et bien prolongés; on dirait un signal, un appel convenu; cela commande l’attention. Puis la modulation s’élève, hésitante. On dirait qu’il est timide, qu’il a peur de n’être pas exaucé.... Maisbientôt il prend courage, il s’assure, et le chant monte, s’élève, éclate, se répand dans un tumulte ordonné.... Et c’est l’amour, c’est la jeunesse et l’amour qui ne se contiennent plus, que rien n’arrête, qui réclament leur droit à la vie.... Il se tait.
Il s’était tu, que les amoureux écoutaient longtemps encore le chant de l’oiseau se répéter dans l’écho ténébreux d’eux-mêmes.
... C’était l’heure de rentrer. Ils se levaient, s’acheminaient vers la ferme qui est tout proche.
La grand’mère appelait du seuil de la porte:
—Livette! Livette!
Sa voix leur arrivait comme plaintive, caressante, un peu triste, du bord de la grande plaine qui élevait aussi dans l’obscurité, vers les étoiles, vers la vie, vers l’amour, un long appel mélancolique. La voix des nuits sur la plaine se répand et monte tranquille sans se heurter à aucun écho, triste d’être seule dans trop d’étendue.
Et autour des amoureux qui regagnaient la ferme, dans les vergers, dans le parc, s’élevait bientôt, à mesure que croissait la nuit, l’assourdissante clameur des grenouilles, tapage puissant qui est le total d’une addition de bruits faibles, énorme brouhaha, fait de menus coassements inégaux qui, accumulés, s’écrasant l’un l’autre, arrivent à n’être plus qu’un tumulte régulier, pareil au ronflement continu d’une cataracte.
Et au milieu de cette formidable clameur d’éternité, faite des milliers de voix des toutes petites rainettes amoureuses, traversée d’un cri de courlis ou de héron en chasse, accompagnée du bourdonnement des deux Rhônes, et du battement de la mer,—les amoureux, émus l’un de l’autre, n’entendaient rien que le battement calme de leurs deux cÅ“urs.
Et à mesure que le temps passait, l’amour grandissait en eux, accru du souvenir de toutes ces heures vécues ensemble.
Renaud n’était plus seulement Renaud pour Livette, mais l’être par qui elle éprouvait la vie, à travers qui lui venait ce grand souffle de toutes les choses, des horizons de terre et de mer, cette émotion d’être, ce désir d’avenir, d’accroissement, ce flux d’espérances vagues, qui est l’amour et qui fait l’intérêt de vivre.
Et maintenant, si on eût voulu arracher Jacques à Livette, elle en serait morte, et celui qui aurait voulu prendre à Jacques Livette, en serait mort, oui, mes amis, encore plus sûrement.
C’est une belle et bonne chose que l’amour soit sans cesse occupé à rajeunir le monde,—et le rossignol, comme les grenouilles, ne se lassent pas de le répéter.
Ce Rampal, qui avait emprunté le cheval de Jacques Renaud, n’était plus revenu.
Renaud ne montait plus maintenant d’autre cheval que Blanchet.
Rampal était un mauvais gueux, joueur, coureur de cabarets, bien connu à Arles dans toutes les maisons louches tapies le long du Rhône.
Chassé par plusieurs maîtres, gardian sans manade, il passait sa vie maintenant à courir à cheval d’une ville à l’autre, d’Aigues-Mortes à Nîmes, de Nîmes à Arles, d’Arles aux Martigues, et, dans chacune de ces villes, exerçait quelque métier douteux, trichait un peu aux cartes, gagnant de quoi vivre une semaine sans rien faire, et repartant, cette semaine-là , pour la Camargue qu’il aimait, où il avait, dans deux ou trois fermes, des femmes à qui plaisait son existence de forban mystérieux.
Pour cette vie, il fallait un cheval. Gardian à pied, Rampal avait d’abord volé un cheval à une manade, mais celui-là , la seconde nuit, rompant son entrave, l’avait quitté, avait traversé le Rhône à la nage etrejoint son troupeau. C’est alors que le gueux, ayant en effet des affaires pressées, avait dit à Renaud:
—Je prends ton cheval Cabri, j’ai besoin d’aller aux Saintes.
—Prends mon cheval, avait dit Renaud.
Il ne lui était pas venu à l’esprit que Rampal ne reviendrait pas. Sûr de sa réputation de force et de vaillantise, Jacques ne croyait pas qu’on pût s’exposer à sa colère.
Et puis, il avait pour Rampal une sorte de pitié mêlée d’un peu d’admiration. C’était un hardi cavalier que Rampal, et sans les femmes et les cartes, avec Renaud ou après lui, il eût été, lui aussi, un roi des gardians! En sorte que si Rampal faisait pitié à Renaud, Renaud faisait envie à Rampal.
Quant aux fredaines de ce «marrias», de ce mauvais chenapan, c’étaient jeux d’homme libre. Ni marié, ni fiancé, orphelin de père et de mère, n’ayant à nourrir, à aider personne, à complaire à personne, il avait bien raison de vivre à sa guise! Ainsi, du moins, pensaient la plupart des gens.
Renaud, d’ailleurs, quoique honnête, avait des goûts de vagabond.
Avant d’avoir au cœur, pour Livette, son étrange amitié, dont il se sentait comme attaché, lié aux pieds et aux mains, il avait, à la vérité, souvent couru avec Rampal de singulières aventures.
Plus d’une fois ils avaient galopé côte à côte, portant chacun en croupe, vers la libre plaine, une fille au rire facile qui, au sortir d’une course de taureaux à Aigues-Mortes ou en Arles, avait consenti à les suivre pour une nuit.
Seulement, en ces aventures, Renaud toujours avait joué franc jeu, ne promettant jamais ni mariage ni rien, offrant aux belles un cadeau, un souvenir, bague de laiton ou foulard,—fichu à plisser suivant la mode arlésienne, ou large ruban de velours à former coiffure, tandis que Rampal avait des trahisons, promettait beaucoup, sans tenir, bref n’était qu’un «féna», un vaurien.
Rampal avait donc emprunté le cheval de Renaud avec l’intention de le ramener le soir même, mais, ce soir-là , on lui avait annoncé une fête aux Martigues, et il était parti, sans se soucier de Renaud. «Il prendra, s’était-il dit, un cheval de sa manade»... Or, Audiffret, le père de Livette, l’intendant du château, avait voulu que Renaud prît Blanchet.
—Prends Blanchet, lui avait-il dit. Il me fait peur pour notre fille. C’est un maître cheval, mais ombrageux, des fois. Achève de nous le dresser. Je veux qu’il coure cette année aux fêtes de Béziers. Entraîne-le.
Et, heureuse que Blanchet fût à «son ami», car déjà elle appelait ainsi Renaud, dans le silence deson cÅ“ur,—Livette, qui aimait Blanchet, avait simplement dit:
—Je vous le recommande.
Il y avait plus de six mois de cela.
Rampal, qui avait fait parler de lui cependant, et dont Renaud avait eu plusieurs fois des nouvelles, n’avait pas ramené le cheval.
Renaud patientait. Plusieurs fois, informé que Rampal était ici ou là , il avait essayé de le joindre sans y parvenir.
—Je l’attraperai quelque jour! disait Renaud; il ne perd rien pour attendre.
Il espérait bien que la fête des Saintes-Maries ramènerait ce coquin.
—Avec les bohémiens voleurs, celui-là reviendra! répétait-il, et il ne se trompait pas.
Rampal, pour un empire, n’aurait pas manqué une fois de venir au pèlerinage des Saintes. Le gueux se serait cru damné. C’était pour lui habitude d’enfance de venir demander pardon de ses fautes aux deux Maries et à Sara la servante, dont il ne faisait que rire par fanfaronnade, ne pouvant s’assurer à lui-même s’il croyait en elles ou non.
Cette année-là , affilié aux bohémiens, pour des affaires de maquignonnage (on sait que les bohémiens, hommes et femmes, roms et juwas, comme ils disent, ont une connaissance approfondiede tout ce qui se rapporte au cheval), Rampal leur avait été une excellente source de renseignements.
Par différents moyens, on l’avait fait parler sur ceci, sur cela, sur tous et sur toutes. Il ne savait pas bien lui-même qu’il eût conté tant de choses.
On l’avait interrogé, tantôt nettement, à l’improviste; tantôt d’une façon détournée et lente, et puis pendant l’ivresse, et même pendant le sommeil. Et la mémoire infaillible des gitanes avait rigoureusement enregistré ses réponses,—de quoi étonner toute la Camargue.
Rampal n’avait pas même été questionné par la reine bohême qui se méfiait de sa discrétion, et qui tenait de seconde main sa connaissance des secrets du pays.
Une fois seulement il lui avait adressé la parole. C’était un soir où la reine mendiante s’était mise à danser pour elle-même, sur le grand chemin au bruit de son tambour de basque qui ne la quittait guère.
—Tu es belle! lui avait-il dit.
—Tu es laid! avait-elle répondu très vite avec mépris.
—Donne-moi, fit Rampal, la bague de ton doigt, je t’en donnerai une autre.
Elle avait regardé d’un œil tout plein d’étincelles sa bague barbare, en argent battu au marteau, puis le chrétien insolent, et elle avait dit:
—Un coup de bâton sur les reins, voilà ce que je donnerai, chien! si tu ne me laisses!
Et, laidement, elle avait craché comme par dégoût.
Un peu troublé, Rampal avait quitté la partie.
Cette femme avait une façon de regarder qui troublait les gens. On eût dit qu’il sortait de ses yeux un feu noir, une flamme aiguë. Cela pénétrait, fouillait, et on n’y pouvait rien. Elle entrait dans votre regard, mais on n’entrait pas dans le sien—qui, au contraire, repoussait, s’opposait au vôtre comme une chose solide. Et, dans ces moments, elle était fièrement cambrée, la tête un peu en arrière, tout le corps en arrêt, si onduleux et si rigide à la fois, qu’on eût dit d’une vipère à cornes dressée sur sa queue, fascinante et prête à bondir.
—Je ne peux pas vous expliquer, Jacques, comme cette femme m’a fait peur, avait dit à Renaud Livette. J’en ai encore le sang gelé!... Elle m’a menacée! Et quand cette couronne d’épines est tombée devant moi, j’ai cru que j’allais—Bonne Mère!—m’évanouir!
—Celle-là aussi, avait répondu Renaud, si je la rencontre, elle aura à qui parler!
—Laissez, Jacques, les païens tranquilles! Ce n’est pas bon d’avoir affaire au diable.
Mais le gardian aimait la bataille, et il ne désirait rien tant que rencontrer Rampal et Zinzara, le joueur et la reine des tarots,—«deux bohémiens, deux voleurs ensemble,» pensait Renaud.
Ce fut la bohémienne qu’il rencontra d’abord.
Renaud, Ã cheval sur Blanchet, allait le long de la plage, vers les Saintes.
Il avait la mer à sa droite; à sa gauche, le désert. Il marchait dans le sable; et la lame, de moment en moment, venait s’étaler sous les jambes de son cheval, entourant d’écume gaie les sabots roses vite relevés.
Renaud pensait à Livette.
Il regardait devant lui, et voyait l’église des Saintes, ses hauts murs droits, crénelés, et il se demandait si ce serait là ou à Saint-Trophime en Arles qu’il conduirait, vêtue de blanc, couronne en tête, sa petite reine.
Il regardait la mer et se demandait si rien ne lui viendrait par là ; si son oncle, le capitaine au long cours, parti depuis tant d’années, ne débarquerait pas quelque jour avec une cargaison de choses vagues et merveilleuses, un million fait d’objets précieux, d’étoffes et de pierreries? Dans son imagination de pauvre et d’ignorant, l’idée de la fortune était unevision de trésors légendaires, comme ceux qui sont dans les cavernes des contes arabes.
Un instant, il voyait cela, de ses yeux, le voyait en réalisation dans l’éclat papillottant de la vaste mer qui étincelait à l’infini, par scintillements vifs et brusques, comme un miroir cassé en étroits morceaux irréguliers et mobiles. C’était une nappe ondulante de diamants et de saphirs. Le soleil, à mesure qu’il baissait sur l’horizon, jetait des feux de plus en plus roux sur les miroitements moins rapides, et toute l’eau fut bientôt semblable à du vieil or bruni, qui se mouvait avec lenteur; on eût dit, sous des luisants polis de vitrine, un immense trésor fondu! De très loin en très loin une vague haute se gonflait, ronde, pesante, un nuage passait; et dans l’épaisseur de la vague chaperonnée d’or, dans l’ombre lente du nuage s’approfondissait un bleu noir, puissant. Le soleil s’abaissait toujours et de grandes bandes d’un rouge vif se mettaient à dominer les bandes d’ocre, d’améthyste, de vert citronné, d’azur pâle, qui s’étageaient sur la ligne d’horizon.... La mer changeante était maintenant semblable à un manteau de pourpre royale à franges d’azur, d’argent et d’or.
Sur le désert, les marais aussi se transformaient en draperies éclatantes, en broderies étalées. Tout n’était qu’étincellement, les sables, les eaux, le sel.... Par moments, un flamant rose se soulevait du milieu desenganes, volait, lourd, semblait emporter à son flanc un peu du rouge de l’eau et du ciel,—puis se reposait au bord des eaux luisantes.
Les goélands étaient comme les blancs oiseaux de rêve de ce pays d’enchantement. Ils s’asseyaient par bandes, pareils à des colombes couveuses, sur les vagues de la mer au large, ou sur les sables chauds, ou sur les étangs.
Et là -bas, dans le nord-ouest, Renaud cherchait de l’œil la haute terrasse carrée du Château d’Avignon, où montait quelquefois Livette pour voir si, dans la plaine, elle n’apercevait pas Blanchet et la lance droite de son bon ami Renaud.
Renaud, tout à coup, arrêta son cheval et regarda fixement un point noir qui se mouvait sur la mer, s’abaissant, s’élevant avec les courbes des vagues, à deux cents pas du rivage.
Il crut reconnaître une tête de femme; une tête aux cheveux noirs ruisselants d’eau, couronnés d’un cercle de cuivre, où luisaient, en pendeloques, des médailles d’Orient....
La gitane nageait, s’ébattait dans les vagues, qui, venues du fond de la mer, se soulevaient, rares, lentes. Elle y glissait comme un congre, heureuse de sentir sa peau caressée par les souplesses de l’eau salée. Elle avait des ondulements pareils à ceux de la mer elle-même; elle serpentait comme ces algues que fait ondoyer la force des houles. De loin en loin, la vague plus lourde et plus haute arrivait contre elle. Elle lui faisait face, étendait, à la manière des plongeurs, au-dessus de sa tête baissée, ses mains rapprochées en pointe, et entrait horizontalement sous la lame large qu’elle traversait de part en part.
Du haut de son cheval, Renaud voyait la tête brune émerger de l’autre côté de la lame bombée qui, en arrivant le long du rivage, se contournait en volute blanchissante, s’écroulait aussitôt en neige d’écume, s’étalait enfin sous lui, sur le sable, en minces nappes transparentes qui se surmontaient l’une l’autre, toutes pailletées d’étincelles. Il ne voyait pas distinctement le corps de la nageuse. A peine, sous les transparences de l’eau limpide, en apercevait-on les contours fuyants, qu’ils se voilaient aussitôt d’ondoiements et de reflets.
Tout à coup, la nageuse se dirigea vers la terre, parut prendre pied, et, élevant un bras hors de l’eau, fit à Renaud signe de s’en aller, avec des cris:
—Passe ton chemin!
Mais lui qui, jusque-là , regardait avec curiosité, sans colère aucune, fut, à ce mot, pris d’irritation. Il n’avait rien oublié, certes, des plaintes de Livette contre la bohémienne. Il n’y avait pas huit jours que la tzigane avait rendu au Château d’Avignon sa visite menaçante. Seulement, dans cette lumière, danscette beauté du soir, Renaud s’était senti le cœur paisible, et il avait reconnu la reine bohême sans émotion. Peut-être une curiosité dominait-elle en lui, qui le poussait vers cet être étranger, mystérieux, surpris au bain, dans la grande solitude du désert et du soir; une curiosité de voyageur pour un animal inattendu et de chrétien pour une femme païenne. «Passe ton chemin!» Cette injonction qu’une voix de femme lui lançait de loin, le blessa tout à coup, à l’endroit de son cœur où était le souvenir de Livette menacée par la tzigane.
—Ah! c’est toi, cria-t-il, c’est toi qui vas au seuil des portes faire peur aux filles qui restent seules! qui fais des menteries et des singeries pour les forcer à te donner ce qu’elles te refusent! Que cela ne t’arrive plus, voleuse! ou tu sentiras le bois des fourches à foin et celui des tridents à vaches!
La reine, insultée, eut dans tout son être un sursaut de rage folle.... Si elle eût été près du gardian, elle eût sauté à sa gorge tout droit, comme un serpent qui se détend en flèche et se fixe à sa proie. Elle se sentit pâlir, eut un redressement de tout son corps, et, cambrée, comme la couleuvre qui menace, la tête un peu en arrière, elle avança vers le cavalier... mais qu’elle en était loin!
—Ah! ah! lui cria-t-il, tu t’approches pour mieux entendre! Viens donc, païenne, viens! on s’expliquera! Au souvenir de Livette menacée par cette femme, la colère le prenait.... Ce n’étaient pas des chrétiens, ces gens de Bohême, mais tous des voleurs, des bandits.... On raconte qu’aussi bien ils mangent de la chair humaine, de la chair d’enfant, lorsqu’ils n’en trouvent point d’autre. Comment auraient-ils, si souvent, sans cela, des quartiers de chair saignante dans la marmite?... Ah! race de loups! race de renards maudits!
—Avance! cria-t-il encore.
Elle avançait en effet, mais péniblement, ayant à repousser l’eau pesante devant elle, à chaque pas. Elle n’avait pas encore les épaules hors de l’eau; et—sous l’eau—elle aidait sa marche en ramant des deux bras. Si elle se fût mise à la nage, elle eût fait plus vite le même chemin, mais elle n’y pensait même pas. Elle songeait à bien autre chose!
Renaud, machinalement, jeta un coup d’œil sur le rivage, derrière lui, et aperçut à quelques pas, hors des atteintes de la vague, en tas,—et son tambour de basque jeté dessus,—les hardes de la bohémienne; puis il reporta ses regards vers la femme qui s’avançait contre lui. Elle avait maintenant de l’eau jusqu’aux aisselles, et il vit, alors seulement, qu’elle se baignait toute nue.
Son buste, lentement, émergeait. A cent pas du rivage, elle n’eut plus de l’eau que jusqu’aux genoux.Elle était belle. Son corps, ferme et svelte, était bien jeune. Très cambrée, elle semblait marcher au combat sans aucune idée de pudeur. On l’attaquait: elle courait à l’agresseur, voilà tout. Ses poings étaient fermés, ses bras légèrement repliés, sa tête toujours un peu en arrière. Toute sa démarche était menaçante. L’eau roulait en perles brillantes de sa nuque à ses pieds, sur tout son corps bronzé, d’un fauve sombre. Sa poitrine, bombée, tendue en avant et comme offerte, semblait prête à recevoir, telle qu’un bouclier magique, des coups qui resteraient impuissants.
Le gardian demeurait immobile d’étonnement. Il regardait venir à lui cette femme qui, ainsi vue, jaillissant hors de l’eau, entourée de blancheurs d’écume, avec sa couleur étrange, lui paraissait un être surnaturel.
Que venait-elle faire? Elle avançait, hardiment agressive, et, dans son esprit de sorcière, il y avait sans doute bien des ruses méchantes.
Ne s’était-elle pas courbée un instant, comme pour ramasser, au fond de l’eau, des cailloux à lapider son ennemi? En avait-elle dans ses deux poings qu’elle tenait crispés? Non, les sables de la Camargue vont très loin sous l’eau, s’abaissant en pentes très douces, sans que le pied nu du nageur y puisse rencontrer le moindre galet.
Que venait-elle faire alors?
Et voici qu’elle était tout près du cavalier, toujours plus curieux. Cependant le gardian ne s’interrogeait plus. Il la regardait, stupide et ravi.
Fasciné, il la suivait du regard, oubliant sa pique posée sur l’étrier, oubliant son cheval, oubliant tout....
Et bien droite maintenant, à trois pas devant lui, insolente dans toute son attitude, dans tous les contours de son corps, elle le regardait en face, avec cet Å“il d’où sortait une flamme acérée et dans lequel ne pouvait pénétrer aucun regard. Et comme elle lui présenta, une seconde, son visage de profil, il eut le sentiment rapide, à peine conscient, d’une ressemblance du bas de ce visage (du dessous des narines au-dessous du menton),—avec la tête du lézard des sables et celle des tortues et des couleuvres du marais. C’était la même coupe verticale, fendue d’une bouche mince, un peu retombante, d’où il s’attendit, comme en un rêve du diable, à voir sortir une langue fourchue, vibrante.
Puis, cette impression vite effacée, il ne vit plus que la femme, jeune, belle, nue, comme offerte d’elle-même à son désir de sauvage, dans la liberté de ce rivage désert, au bruit des vagues, dans l’air qui venait du grand large, au soleil du soir, qui ruisselait sur tout ce beau corps avec l’eau marine.
Et il allait, ébloui, ivre, aveuglé par le flot de son sang qui,—du cÅ“ur où il avait couru d’abord, l’oppressant, le faisant chanceler sur sa selle,—maintenant lui bondissait au cerveau, rougissant sa face et son cou de taureau, il allait sauter à bas de sa bête, ou peut-être se baisser seulement, enlever de terre, à la force du poignet, la créature légère pour lui, l’emporter sur sa croupe de centaure,—quand, plus prompte, elle s’élança, les deux bras en avant, et de sa main gauche, prit et serra de tout son poids la double bride du cheval qui, à demi cabré, recula. Et de sa main droite, elle souffletait la figure de la bête!
—Va dire, chien! va dire à tes pareils qu’une femme s’est vengée de toi, et que, sur la figure du cheval, elle a souffleté le cavalier! Tiens, lâche! Tiens, bouvier de malheur! Va conter cela à ta fiancée! Va lui dire que, battu par moi, tu n’as su que dire ni que faire!
Il n’y avait plus beaucoup de colère dans Renaud; il n’y avait plus que de la peur, mêlée à l’étonnement. L’action de cette femme lui paraissait vraiment surprenante, diabolique. De couleur, d’attitude, de regard, d’audace, elle était bien sorcière. Une terreur étrange était en lui. Peut-être eût-il gaiement, sans remords, commis le péché avec toute autre que cette gitane de malheur, qui le terrifia.Il craignit surtout pour Livette. Il la sentit, et lui avec elle, sous la menace d’un malheur compliqué, obscur; et l’idée de lui être infidèle l’épouvanta comme le commencement de la catastrophe. Il avait peur pour lui-même, peur pour Livette, de l’être inattendu, inexplicable, qui surgissait devant lui, le provoquant à quelles luttes?... Ainsi, la méchanceté et la haine lui apportaient cette femme comme n’eût pas fait l’amour! Il était éperdu. Il n’attendait, prêt à enlever sa bête au galop, que d’être lâché, n’ayant pas la colère qu’il aurait fallu pour renverser, pour fouler aux pieds de son cheval une femme, fût-elle sorcière, au risque de la tuer.
Mais pourquoi n’avait-il plus assez de colère? C’est que ses yeux, malgré lui, s’attachaient à tous les mouvements de ce corps, étrangement beau, qui était celui d’une ennemie.
—Tu voudrais fuir comme un lâche, lui criait-elle à présent. Tu ne partiras que quand je voudrai!
Profitant de la stupeur curieuse du cavalier, elle avait saisi avec les dents un long bout du séden qui pendait déroulé au cou du cheval, et, à l’aide d’une seule main (l’autre serrant toujours la bride), elle avait prestement, dans un nœud barbare, pris, serré les naseaux.... D’une pesée féroce sur ce nœud de torture, elle maintenait la bête, là , à l’endroit où elle voulait.
—Il faudrait, dit-elle encore, que tes camarades vinssent à passer! Il faudrait qu’on vît un dompteur de bÅ“ufs, pris par une femme!
«En effet, songea Renaud, ce serait là une chose, comme elle le dit, bien risible!» Et il fit reculer un peu son cheval, croyant le dégager, mais, comme s’il eût été amarré à un mur, le cheval, la tête et le cou tendus, tirant au renard, infléchit les quatre jambes, portant sa croupe, abaissée, en arrière. La bohémienne ne lâchait pas pied. Elle riait, montrant des dents blanches, fines, jolies, nombreuses, terribles.
—Prends garde! dit enfin Renaud, je vais me pousser contre toi, du poitrail de ma bête!
—Je t’en défie, répondit-elle avec tranquillité.
Elle voyait de son œil sûr, dans les yeux du gardian, un trouble: le charme opérait! C’était maintenant à travers un brouillard qu’il regardait cette femme dont il était, par curiosité ardente, déjà voisine d’amour, l’étrange captif. Elle souriait.
Cela dura quelque temps.... Renaud, à la fin, se sentait stupide. Pour demeurer fidèle à Livette, qu’il ne pouvait trahir cependant avec celle-là même dont il s’était promis de la venger, il devait ne pas descendre de cheval, car, en mettant pied à terre, il fût devenu le plus fort! Pour rester fidèle, il devait courageusement rester le vaincu, dans cette lutte de la beauté contre la force. Et il attendait.
Elle surprit le regard du gardian, un instant détourné vers la plaine.
—Ah! ah! tu as peur qu’on te voie, lâche!... mais sois tranquille! On saura toujours ce qui t’arrive.... J’y prendrai peine! Tu viendras me conter quelque jour ce que t’en aura dit ta blonde pâle, à sang de neige!
Humilié d’être ainsi forcé d’obéir à une femme, mais rendu indécis et faible par la joie physique qu’elle lui donnait, il restait donc là ! Sa bête, qu’il excitait sans la violenter, plusieurs fois chercha à se faire libre, sans y parvenir. Renaud regardait.... Légère, souple comme un petit chat-tigre, agile et forte,—habile à lutter avec un cheval,—la bohémienne, dont la main gauche ne lâchait pas la corde cruelle, avait entortillé la longue crinière, saisie d’abord à pleine poignée, autour de l’autre main, et quand le cheval se dressait,—ainsi agrippée à lui, elle se laissait soulever de terre, toute droite, la pointe des orteils tendue et crispée, ou bien, obliquement, elle accrochait ses pieds à la jambe du cavalier, s’attachant à lui comme un poulpe, avec ses lanières, se colle au rocher, et riant toujours, d’un air obstiné, méchant et triomphateur.
—Tu ne te délivreras plus de moi!
A la longue, de plus en plus inquiet, il eut horreur d’elle comme d’un insecte malfaisant, vu en rêve,araignée ou mouche à poison, qui se mettrait à vous suivre opiniâtrément, ou comme d’une couleuvre qui, prise de haine intelligente, étrange, s’obstinerait sur vos traces, implacablement patiente, et deviendrait épouvantable, malgré la petitesse inoffensive, par le surnaturel acharnement.
Et en vérité, la fermeté rageuse, la persévérance maligne, l’entêtement démoniaque de cette femme, protégée par sa beauté et par sa faiblesse, étaient effrayants.
Mais le jeu des muscles, qui faisait ondoyer cette peau féminine, luisante, humide maintenant de sueur, intéressait l’homme, malgré tout, lui plaisait toujours davantage. Le désir, en lui, se réveilla. Et, tout aussitôt, il n’accepta plus sa défaite, eut une révolte.
—Prends garde!... cria-t-il alors, et il poussa son cheval, l’éperonnant; mais, pincée aux naseaux, la bête ne fit que trois bonds et demeura immobile, soufflant du feu.... Pauvre Blanchet, qui avait connu les caresses et les gâteries de la jeune fille! il apprenait maintenant à connaître la femme.
Enfin, la bohémienne lâcha sa double proie.
—Pars! tu m’as assez vue! dit-elle tout à coup.
Renaud la regarda encore un instant sans rien dire et sans bouger. La force et le chaos de ses tentations l’arrêtaient une seconde encore, le fixaientlà .... Cette chose extraordinaire (qu’il ne retrouverait pas) était donc finie!...—Des idées violentes, nette chacune, confuses par le nombre, se heurtaient dans sa tête. Comment n’avait-il pas mis fin plus tôt à ce combat? Que dirait-on de lui quand on le saurait? Comment avait-il pu, lui qui était le roi de la lande, ne pas se baisser pour ramasser cette joie? Mais Livette!... Ah oui! Livette!
Il enfonça brusquement ses deux éperons dans le ventre de Blanchet qui vola vers les Saintes.
La bohémienne, debout sur le rivage, regarda son fuyard longtemps. Elle souriait. Elle repassait en elle-même les péripéties de la lutte, et mesurait sa victoire. Elle rappelait une à une, pour en bien jouir, les idées qui avaient passé par son esprit lorsqu’elle avait marché vers le rivage.
Elle n’avait pas prémédité son agression, et sa première pensée avait bien été de ramasser quelques pierres pour les lancer, y étant adroite, à la tête de Renaud.... Mais elle n’en avait pas trouvé. Alors elle avait continué sa marche en avant, sans savoir ce qu’elle allait faire, mais certaine d’avoir à faire quelque chose contre ce chrétien insolent.
Puis, dès qu’elle avait senti fraîchir hors de l’eau sa belle poitrine nue, elle s’était dit à elle-même, en sa langue mystérieuse, pleine d’images et de mots cabalistiques, que si une sainte avait pu payer, rienqu’en lui montrant sa beauté toute nue, un batelier son ami,—une païenne pouvait bien, par un moyen pareil, châtier un bouvier brutal, car l’amour, c’est l’herbe à sorcier, c’est la douce-amère, la plante aux deux saveurs, baume et poison à la fois; et la femme est amère comme l’eau salée de la mer, effroyable comme la mort, et ses mains sont des chaînes plus fortes que le fer, et tout son être est redoutable comme une armée!
Elle qui était brune, presque noire de peau à côté de la blancheur des blondes, ne pourrait-elle pas commander, si elle le voulait bien, à cet amoureux de la pâle Livette? En vérité, pour qu’il fût infidèle à sa blonde fiancée, que fallait-il autre chose que se montrer à lui, et ne pouvait-elle pas le faire sans avoir l’air d’y songer? Assurément, insultée par ce chrétien, elle pouvait feindre d’en oublier, de colère, sa nudité, et l’attaquer avec cette nudité même!... Non, non, il n’était pas besoin de philtres, de paroles magiques, de flammes allumées la nuit, à la lune nouvelle, sous les trépieds où bouillonne l’eau du marécage, pleine de couleuvres, pour ensorceler celui-ci!... Elle sortirait de l’eau, nue et belle comme elle était, et le démon, à son ordre, ferait le reste!... Qu’était-ce que des cailloux lancés contre un homme jeune, à côté de la puissance qui s’échappait d’elle-même?... Oui, c’était là le charmedes charmes. Elle le savait,—étant sorcière tout comme une autre, la femme! C’est le désir de son corps qu’elle allait jeter en lui comme un mauvais sort; dont elle allait l’empoisonner... et ensuite, tranquille, elle regarderait les ravages du poison.
Elle s’était donc avancée, petite et formidable, la reine! Elle savait aussi qu’autrefois, au temps des païens d’Europe, une déesse, une immortelle, était sortie de la mer, en avait jailli, blonde et nue, comme une fleur merveilleuse, et que, debout sur les eaux bleues, ses pieds dans une coquille de nacre, elle avait longtemps commandé aux hommes,—avant le règne du Christ Jésus.
Renaud, se retournant sur sa selle, vit la bohémienne, toujours toute nue et debout, qui étirait ses bras au soleil, comme si elle eût voulu, de loin encore, étonner et fasciner de sa beauté, le fiancé de Livette.
Le soleil avait disparu derrière la ligne d’horizon, et c’est sur un ciel de cuivre rouge que se profilait en noir la silhouette de la femme nue, plus mystérieuse dans le crépuscule.