VIII

Des Saintes, où il allait demander combien il devrait amener de taureaux pour sa part, le jour de la fête, Renaud regagna tout de suite le Château d’Avignon.

Il avait hâte de revoir Livette, d’oublier près d’elle la scène de la journée, à laquelle, malgré lui, son esprit revenait toujours.

Quatre ou cinq lieues, et il fut rendu.

Livette et ses parents étaient tous trois, près de leur ferme, à prendre le frais sur le banc de pierre qui est là contre la façade du château, à côté des vieux rosiers grimpants qui, au-dessus, encadrent les fenêtres de leurs touffes vertes piquées de fleurs.

C’était aussi une des places favorites de nos amoureux, tout contents d’avoir sur leurs têtes ce feuillage parfumé, dans l’épaisseur duquel venait souvent chanter un des rossignols du parc.

—Eh! bonsoir, Jacques.

—Eh! bonsoir à tous!

—Qui t’amène si tard? as-tu dîné, au moins?

—J’ai mangé, aux Saintes, une anchoïade....

—Cela n’est que pour mettre en train l’appétit. Veux-tu autre chose? tu n’as qu’à parler.

—Merci, maître Audiffret.... Je vais soigner Blanchet à l’écurie, et je reviens. Je n’irai pas au «jass» ce soir. Je coucherai dans la fénière, près des bêtes.

Maître Audiffret, sa pipe entre les doigts, se leva et suivit Renaud jusqu’à la porte de l’écurie, d’où il le regarda bouchonner son cheval.

—Quand il vous plaira, maître Audiffret, reprendre Blanchet pour Livette.... Je ne lui trouve point de défauts; au contraire. C’est un bon cheval, et très doux.

—Il t’est soumis parce que tu le fatigues, toi, vois-tu, mais comme il ne lui fait pas service tous les jours, tant s’en faut,—j’ai toujours peur pour elle. S’il lui prend fantaisie de le monter parfois, tu le lui prêteras, et alors tu prendras, toi, le premier venu.... Puis, tu vas, j’espère, ravoir ton Cabri. On a vu Rampal, hier, en Crau. Il montait ta bête; il est donc sûr qu’il ne l’a pas vendue. Il va te la ramener, c’est à croire.

—Oh! mais, j’irai, dit Jacques, à sa rencontre, car de penser qu’il me la ramènera, non; ce serait fait déjà.... Pouvez-vous me dire, Audiffret, où on l’a vu aujourd’hui, ce Rampal?

—Entre le mas Tibert et le mas d’Icard, en Crau. Il y a par là, tu sais bien, en plein mitan d’un maraisde bourbe, une cabane à laquelle on ne peut arriver que par un sentier caché sous l’eau, établi sur pilotis, et qu’on reconnaît,—avec l’habitude,—à quelques piquets plantés, de loin en loin, tout le long. J’ai idée qu’il s’y veut retirer, le gueux, à la manière de ce déserteur qui vint y passer son temps de service....

—Ah! ah! il s’est retiré à laCabane du Conscrit? Eh bien, j’irai l’y voir, dit Renaud, soyez tranquille!

Blanchet, bien bouchonné, faisait creniller sous ses dents la bonne luzerne. Renaud sortit de l’étable, et, avec Audiffret, ils vinrent s’asseoir près de Livette et de la grand’mère.

Tous quatre gardèrent le silence un long moment. On n’entendait que le triste fracas continu que faisaient les grenouilles, et sous lequel il y avait, sans qu’on pût cependant les distinguer, les rumeurs sourdes des deux Rhônes et de la mer.

Le ciel était un fourmillement d’étoiles menues, innombrables, qui semblait répondre aux palpitations des bruits de la lande; et, comme le Rhône qui, après s’être élancé dans la mer toute bleue, y court longtemps sans s’y mêler, sans perdre sa couleur de terre,—le chemin de Saint-Jacques, fait d’une poussière d’astres, marchait, distinct, dans l’océan des étoiles.

Renaud se sentait gêné.

En retrouvant sa fiancée, il n’avait pas éprouvé toutce qu’il sentait d’ordinaire, un mouvement joyeux vers elle, comme une pression au creux de l’estomac, un sursaut brusque et doux du sang dans le cÅ“ur qui chavire!—Et déjà Livette, de son côté, éprouvait au profond de son cÅ“ur un vague malaise, qu’elle ne s’expliquait pas. Quelque chose était entre eux.... Il avait, en effet, pour la première fois, quelque chose à lui cacher; et, pensant que cela pouvait, devait se sentir:

—Je ne suis pas bien ce soir, dit-il tout à coup.

—Prends garde aux fièvres!... fit Audiffret. Je sais bien qu’elles ne sont pas fréquentes comme autrefois, ni si dangereuses, mais enfin, il se faut méfier! Méfie-toi! et prends le remède. Tiens, il y a là-haut, dans la pharmacie du château, les registres de la première exploitation,—du temps où les gens du Château d’Avignon gagnaient tous les jours sur le marécage un peu de terrain maniable. Eh bien, c’est par quinze, par vingt chaque jour, que les hommes allaient à l’infirmerie. Et quelles doses de quinine, mes enfants!... Tout cela est écrit là-haut, dans leLivre de Raison. Autrefois, toutes les fermes d’ici avaient un livre pareil, appelé de même, comme les marins ont un livre de bord. C’était le temps de l’ordre et de la vaillantise. Les paysannes, en ce temps-là, n’est-ce pas, grand’mère? ne cherchaient pas à copier les bourgeoises de Paris en se mettant des robes qui leurvont mal, au lieu du costume des anciennes, qui les rend avenantes parce qu’il est bien à elles....

—Oui, soupira la mère-grand, nous sommes au siècle d’orgueil, et mon siècle à moi est fini.

C’est le mot familier de tous nos vieux paysans.

—On lisait moins de journaux, au temps passé, reprit Audiffret, on s’occupait moins des affaires du monde entier, et beaucoup plus chacun des siennes. Les choses n’allaient que mieux. Les propriétaires vivaient sur leurs terres, faisaient des familles, au lieu d’aller vivre à Paris et d’y périr, par orgueil, de dettes ou d’autre chose. LeLivre de Raisonest là-haut, qui explique les batailles de nos pères contre le marais et la fièvre.... La pharmacie est encore en ordre, avec les balances et les pots dans les casiers, sous la poussière. Et le livre raconte tout, les maladies et les morts.... Aujourd’hui, de la fièvre, on ne meurt plus guère chez nous. Elle s’en va. Les digues, les roubines, tout fait un bon service, et cette Cochinchine de France, comme me dit ce matelot que j’avais mené voir les rizières de Giraud, la voilà tout à l’heure, notre Camargue, aussi saine que la Crau!—Cependant, je te dis, méfie-toi, et prends le remède! n’attends pas à demain; Livette te donnera ce qu’il faut. Or çà, je vais me coucher.... Restez encore un peu, les jeunes, si cela vous convient.... Venez-vous, grand’mère?

—Non, je demeure, moi, dit la vieille,—un petit moment encore, avec cette jeunesse.

Audiffret tapota, sur l’angle du banc, le bord de sa pipe renversée,—et l’ayant mise en poche, monta se coucher.

Et sur le banc, le silence se fit.

La grand’mère, lasse, somnolait, relevant de temps à autre sa tête molle, d’un mouvement de réveil brusque,—puis recommençait à baisser le cou lentement....

—Il tombe bien de l’humide, dit tout à coup Livette.

—Oui, demoiselle.

—Voyez! dit-elle ingénûment en tendant son bras pour qu’il touchât l’humidité sur sa manche de laine. Mais lui, ne tendit pas la main. Il n’était pas, ce soir-là, à Livette tout entier, comme à l’ordinaire. Chose bien drôle, elle ne l’intimidait pas, ce soir. Il n’était pas, comme d’habitude, tout saisi, devant elle. Elle ne le dominait plus. Et il s’en voulait. Il souffrait.

Il reconnaissait en lui-même que sa pensée était bien plus au souvenir de la journée, qu’avec sa fiancée qui était là, si près de lui.

—A quoi pensez-vous? fit Livette, qui, depuis un moment, quoiqu’on fût dans l’ombre, fixait son regard sur lui comme si elle eût pu voir distinctement son visage. Décidément, elle le sentait ailleurs. Rien de plus subtil que ces divinations d’amoureuse.

—Je pense, dit Renaud un bon moment après la question,—à mon cheval que je reprendrai demain à Rampal, s’il est en Camargue ou en Crau.

—Et puis?

—Et puis? dit-il... je pense à laCabane du Conscritoù il est peut-être à cette heure,—caché.

—Et puis encore? insista Livette.

—Eh! que sais-je, moi! à la fièvre,—à tout ce que nous venons de dire....

—Hélas! fit la mignonnette, et à moi, Renaud, pas du tout? on n’y pense plus?

Elle avait la voix triste.

Il eut un tressaillement qui n’échappa point à la petite. Il avait cru revoir à ce reproche de Livette, la bohémienne telle qu’il l’avait vue dans la journée, debout devant lui, tout près, nue et si brune! brune comme si, ayant coutume de vivre nue au soleil, elle était, des pieds à la tête, noircie par les rayons. Et comme elle était souple, et nerveuse, cette sauvage! Une vraie bête, une petite cavale arabe, bien plus fine que les aigues de Camargue. Hélas! depuis trop longtemps, par fidélité à sa fiancée, il était sage comme une fille, le rude garçon, et maintenant cette sagesse se vengeait, prenait sa sourde revanche,l’agitait de folles envies amoureuses qui n’étaient pas pour Livette. Ainsi le respect même qu’il avait pour elle—pauvre mignonne!—c’est cela qui tournait contre elle!

—Jacques? fit Livette, de cette voix à peine expirée que donne aux amants l’émotion de l’amour, voix suave, voilée, qu’entend le cÅ“ur plus que l’oreille.

Renaud ne l’entendit pas. Ilvoyait.—Il voyait la bohémienne comme si elle eût été là, bien mieux même. Dans le noir de la nuit, son corps, pourtant brun, lui apparaissait en clair, comme une substance opaque qui laisserait s’exhaler par transparence une très pâle lumière. Cette forme nue, obscure à la fois et comme éclairante, était là immobile sous ses yeux... puis elle s’animait... et il croyait voir la bohémienne se baigner dans une de ces mers phosphorescentes des mois d’été, où les nageurs agitent dans l’eau sombre une lumière liquide, froide, qui suit, dessine et montre leurs contours, d’où elle semble rayonner.... «Est-ce que j’ai la fièvre?» se disait-il.

Comme pour lui répondre, Livette lui prit la main. Elle tâtait la sécheresse de cette main, du poignet.

—Oui, dit-elle, prenez garde; mon père a raison, il y a un peu de fièvre.... Venez là-haut chercher le remède.

Heureux de cette diversion:

—Allons! dit-il.

—Venez donc, répéta-t-elle, et faites doucement: grand’mère dort!

La vieille Audiffrette dormait en effet. Adossée au mur, elle ne remuait plus du tout. Le mouchoir blanc, noué à l’arlésienne, au lieu de ne prendre que son chignon, lui enserrait presque toute la tête, laissant échapper, en brouillard, de chaque côté de son visage, deux touffes de cheveux rudes, blanchissants, et tout tortillés.

Elle dormait, la bouche un peu entr’ouverte, une étincelle sur ses dents qu’elle avait belles encore.

Ils la laissèrent.

Livette ouvrit la porte du Château, qui cria dans la résonance vide du spacieux escalier de pierre.

Elle alluma le «calen», qui était suspendu à un clou, et ils montèrent, elle préoccupée de lui, et lui d’elle, mais non plus dans ce trouble d’attirance où ils étaient d’ordinaire.

C’est lui qui tenait la lampe de fer, balancée au bout de sa tige à crochet; et, par acquit de conscience, pour faire son devoir de galant et peut-être donner ainsi le change sur ses préoccupations, peut-être pour tromper lui-même l’inquiétude amoureuse dont il était pris, pour se forcer à revenir tout entier à Livette, et qui sait?—si obscur est l’homme en ses fonds du diable!—peut-être pour contenter, avec celle-ci, à son insu, un peu du désir allumé par l’autre, pour toutes ces raisons ensemble, plus inextricablement mêlées que les ramilles du rosier grimpant, il se dit: «Je vais l’embrasser!» Cela, jamais il ne l’avait fait, du moins hors de la présence des vieux, mais le Renaud de ce soir-là n’était plus pour Livette, on vous dit, le Renaud de tous les jours. Lesforts levains de sa nature de sauvage lui gonflaient les veines. Bien véritablement il avait la fièvre, au moins une sorte de fièvre. Tous ses nerfs étaient surexcités, tendus; ses yeux lui montraient même les objets les plus indifférents autrement qu’à l’ordinaire. Et, en Livette, il voyait, malgré lui, tout en se le reprochant, des choses qu’à l’ordinaire il se refusait à voir. Et comme elle avait, étant toujours vêtue à l’arlésienne, ce fichu de mousseline blanche croisé bas, et qui laisse voir, sous la chaîne et la croix d’or, la naissance de la gorge au-dessus de l’entre-croisement des plis roides, accumulés, réguliers, c’est là qu’allait son regard allumé, au milieu de ce délicat arrangement de mousseline, si gentiment appelé la «chapelle».

Il tenait, dans sa main gauche, le calen, qu’il élevait à hauteur de son épaule, en l’éloignant de lui le plus possible à cause des gouttes d’huile,—et, de son bras droit, il enlaçait la taille de Livette, qui, elle, avait posé la main sur la rampe de fer.

Il sentait, à chaque marche gravie, le jeu des muscles du corps jeune de sa fiancée communiquer au bras dont il l’entourait une langueur d’aise qui courait dans tout son être,—et pourtant son cÅ“ur ne s’en réjouissait pas; et il trouvait qu’à l’ordinaire un seul bout du velours de la coiffure de Livette, s’il venait à en être touché au visage, lui mettait dansles sangs un plaisir plus doux, dont surtout il était plus sûr. De cela, il se dépitait en lui-même comme d’une déchéance, il souffrait comme d’un pressentiment, comme d’un malheur vaguement assuré. Et elle, elle subissait toujours davantage le contre-coup de ce qu’il éprouvait. Elle se sentait menacée. Quelque chose décidément était contre elle. Ce bras qui l’enlaçait ainsi quelquefois, ne lui semblait plus le bras de son ami, mais celui d’un homme. Elle en souffrait, et ne comprenait pas. Le regard qu’elle voyait était sur elle comme un regard nouveau de lui, sans amitié, sans pitié même. Elle le connaissait pourtant bien, ce brave Renaud, son promis, et voici qu’elle en avait peur comme d’un étranger!

Tout cela, en eux, se passait très vite, en émotions d’autant plus rapides qu’ils ne savaient que les éprouver, ne s’attardaient pas à essayer de les connaître en eux. La toute-puissante électricité humaine, plus inconnue que l’autre, jouait, en eux, par les millions de réseaux de ses courants, de ses correspondances, son jeu impossible à suivre. Dans ces deux êtres d’instinct, le prodige, sans fin renouvelé, de l’amour, des affinités,—des sympathies et des répulsions,—se renouvelait, aussi inconnu, aussi merveilleux, aussi profond que jamais. Pour la nature, il n’y a que deux êtres: un homme et une femme; il n’y a pas de catégories. A la base de l’humanité, la vie est une, lapassion est une. Le savant des races supérieures perfectionne sans cesse sa réflexion et l’expression de lui-même; mais, dans le cÅ“ur de son frère ignorant, il y a plus de vie abondante et inextricable que dans la tête de ces philosophes qui, à force de s’analyser, ne savent souvent plus sentir. Ceux qui se croient les plus habiles à découvrir en eux l’homme vrai ne s’aperçoivent pas qu’ils dénaturent les mouvements secrets de leur âme à force de les surveiller. La clarté de leur lampe de mineur change les conditions psychologiques, comme une constante lumière modifierait l’état physiologique des êtres et des plantes. L’amour et la mort, pendant ce temps, répètent, dans l’éternelle obscurité des cÅ“urs simples, leurs miracles sans témoins.

Ils étaient arrivés sur le palier, grand comme une chambre,—au premier étage. Devant la dernière marche, Renaud, soulevant presque Livette pour l’y faire arriver, voulut l’attirer à lui, mais elle eut, elle, un désir de résistance, et lui un subit désir de se résister à lui-même qui, isolés, n’eussent rien empêché, et qui, combinés, créèrent la force suffisante pour mettre entre eux un obstacle consenti. Et cette force, c’était le sortilège qui opérait.

Et comme ils n’échangèrent pas une parole, leur embarras s’accrut.

Vivement, pour échapper à la gêne qu’ils éprouvaient l’un par l’autre, elle courut à la porte de droite et entra. Et lui, content aussi de pouvoir mettre en eux quelque chose qui les rapprochât, au moins une parole, dit:

—Attendez la lumière, Livette! j’arrive.

Mais Livette venait, tout à coup, de songer à la menace de la bohémienne.... «C’est le sort, se dit-elle, je le reconnais!» Et elle se sentit pâlir.

Alors elle eut une inspiration:

—Suivez-moi, Renaud.

Ils traversèrent des chambres où dormaient, pendantes du plafond, à grands plis rigides et comme desséchés, les hautes tentures; où sommeillaient, sous les housses, les meubles du temps de l’empire; tout cela, rarement visité par les maîtres, mais soigné par la grand’mère et par Livette.

Et tous deux, Livette et Renaud, arrivèrent dans une salle aux murs nus, blanchis à la chaux, et qui servait autrefois de chapelle.

Un autel de bois, dévêtu de toute draperie, de tout ornement, se dressait au fond. Devant la porte du tabernacle blanc et doré, la pierre sacrée manquait, laissant un trou carré dans la menuiserie de l’autel.

Mais Livette ouvrit, au ras du mur, une large porte. C’était celle d’une armoire enfoncée dans l’épaisseur de la muraille. La porte ouverte à deux battants, ils purent voir, au-dessous d’une étagère Ãhauteur de leur tête, suspendues très roides et très droites, des chasubles, des étoles,—avec de grandes croix d’or en broderie épaisse;—des soleils d’où sortait la colombe; des triangles mystiques, desAgnus Dei. Au milieu de tous les autres, étaient les ornements des cérémonies de deuil,—noirs, dont les broderies lourdes figuraient des ossements blancs, des échelles de bourreaux, des marteaux, des clous;—et,—ce qui frappa Livette,—il y avait, au centre d’une étole, en moire obscure comme la nuit, une couronne d’épines, en argent, qui, à la flamme du calen, lança des éclairs.

Sur l’étagère, au-dessus de tous ces vêtements de prêtre,—vus de dos,—suspendus de telle sorte qu’on croyait voir des prêtres à l’autel,—flamboyait, entre le calice et le saint-ciboire, un saint-sacrement, soleil radiant, monté sur un pied comme un candélabre; et, au centre des rayons, luisait un rond de vitre, vide, mais qui reflétait, lui aussi, étrangement, la flamme mobile de la lampe.

—A genoux, Renaud! fit Livette. Pour ce qui nous arrive, la prière est le remède. Prions un peu!

Le gardian obéit. Il avait compris que Livette voulait conjurer le sort.

Elle priait en silence, avec ferveur. Lui, étonné, inhabitué aux attitudes de la prière, et cherchant une contenance, regardait de temps à autre le calen qu’ilavait à la main, l’élevait pour mieux voir l’étalage de ce trésor ecclésiastique, et, distrait un moment, par tout son manège, de ses troubles de cœur, il ne fut que plus malheureux quand, tout à coup, de nouveau, sa pensée revint à Livette.

Il se dit alors que vraiment elle venait de deviner; qu’un sortilège était en effet sur lui! Et dans son cœur, il supplia le bon Dieu de la croix, le triangle mystique, l’oiseau et l’agneau symboliques, de lui venir en aide.

—Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés! dit tout à coup Livette à haute voix, songeant à la bohémienne.—Mon Dieu, ajouta-t-elle, nous vous promettons de faire porter, le jour de la fête des saintes Maries,—que voici proche,—chacun trois cierges dans leur église, et d’attendre que, l’un après l’autre, ils se soient consumés pour elles jusqu’à brûler les ongles de nos doigts!

Puis elle se releva,—mais, avant de partir, ils renfermèrent, dans l’ombre de l’abandon, derrière la double porte de ce placard banal, ces objets d’un culte mort, le calice sans vin, le saint-ciboire sans pain,—et ce saint-sacrement, dont le rayonnement de métal encadrait un foyer vide!

... Il savait bien, lui aussi, qu’il n’avait pas besoin du remède qu’on donne aux fiévreux, et que la fièvre qu’il avait ne lui venait pas du marécage.

Elle ne parla plus de la drogue, mais comme, sur le palier, il s’apprêtait à descendre:

—... Si nous allions, dit-elle, sur la terrasse?

Livette voulait prolonger le tête-à-tête, voir si elle retrouverait, après la prière, son Renaud.

Il déposa sa lampe en haut de l’escalier; et, poussant la porte qui s’ouvrait au-dessus de la dernière marche, tous deux se trouvèrent sur la terrasse qui domine tout le Château.

Terrasse carrée, au milieu de laquelle dormait, gisante à terre, renversée sur le flanc avec sa cage de fer, la grosse cloche, de trois pieds de diamètre, qui, autrefois, commandait le travail aussi bien que la prière, et qui, sonnant l’angélus, faisait s’agenouiller, au bord des marais pleins de miasmes, les fiévreux travailleurs du domaine.

Du bout de leur pied, machinalement, tous deux, tour à tour, frappèrent la grosse cloche couchée surle flanc. Elle rendit une plainte courte, vite étouffée par le contact avec les dalles. Ce fut comme le soupir d’un cœur mystérieux.

Le cœur plaintif comme cette cloche, ils s’accoudèrent aux parapets de pierre, devant la nuit.

Livette et Renaud s’aimaient, mais, à lui, la tendresse ne suffisait plus. La sève du printemps, qui bouillait en désirs dans ses veines, fleurissait, au cœur de Livette, en douces fleurs de songerie.

Au-dessus de leur tête, le fourmillement des étoiles était magique. Il y en avait comme il y a des mouïssales et des grenouilles dans le désert, comme il y a des vagues dans la mer. Elles semblaient s’ouvrir et se fermer à demi, comme les fleurs d’un pré qu’agite un petit souffle rapide; comme des paupières qui font un signe.

Elles semblaient avoir quelque chose à dire.... Elles remuaient comme des lèvres qui parlent une langue vive, qui disent une chose très pressée, qu’il faut qu’on sache, mais nul bruit venant d’elles ne frappe les oreilles des hommes, car l’ouïe des hommes n’est pas assez fine. Et, de même, leur regard n’est pas assez subtil pour voir que les poussières (pâles comme des pollens) du chemin de Saint-Jacques,—sont aussi des étoiles. Ils l’ont vu avec un autre regard que s’est fait leur esprit, mais ce regard-là estencore impuissant à pénétrer plus loin, plus profond,—à tout connaître.

Et puis,—et Renaud lui-même avait entendu dire ces choses par des gardeurs de moutons, de ceux qui passent l’hiver en Camargue et en Crau, et qui, l’été, sur les sommets des Alpes, passent leurs nuits à compter les étoiles,—il y a, dans le ciel,—par delà les ciels visibles,—des feux allumés si loin de nous, si loin, que leur lumière, en train de venir vers notre terre, n’y parviendra que dans des siècles. Les hommes sortis de nous, après des siècles, verront scintiller des étoiles qui, de notre temps, allumées déjà, faisaient des signes perdus pour nous. Et, en ce temps-là, des idées, qui sont déjà allumées dans des âmes d’hommes, et qui aujourd’hui sont vues uniquement de ceux-là même en qui elles brillent,—brilleront pour tous, et l’une d’elles sera, dans chacun, l’amour et la pitié du monde.

Et ni Livette, non certes, ni Renaud, ne pouvaient approfondir ces infinis, mais, de l’immensité de ce ciel, fourmillant de fines lumières, il leur venait au cœur une émotion innomée, faite de toutes les espérances à naître.

Des mondes futurs, plus beaux, rêvaient en eux, avec eux.

En eux aussi, parce qu’ils étaient jeunes et créatures humaines, il y avait une part d’avenir. En euxaussi était le dépôt des vies futures. En eux aussi s’agitait sourdement l’inconnu des générations à naître, auxquelles un couple suffirait, sur les ruines du monde aboli, pour qu’elles eussent le désir de vivre et qu’elles en eussent le pouvoir.

Une étincelle, c’est tout le feu. Un couple, c’est tout l’amour. Le nombre infini n’est pas plus grand que le nombre deux. Et c’est pourquoi les grands savants qui calculent comme Barrême, n’en savent pas plus long sur la vie et sur le cÅ“ur, que Livette et Renaud,—qui ne savent rien.

Ils savaient seulement qu’ils vivaient, qu’ils voulaient aimer, qu’ils se cherchaient et se fuyaient en même temps,—mais ils ne se demandaient pas pourquoi. Ils ne se disaient rien. Ils éprouvaient. Ils ne pouvaient pas se dire que les rivalités et les jalousies, c’est-à-dire la douleur, servent le dessein de la nature qui veut sans doute, en les provoquant, exaspérer le désir, afin que la création soit assurée par les paroxysmes, et l’avenir universel par l’impérieux besoin de la joie.

Qu’importe à la loi, le faible, le vaincu? c’est le fort, dit-on, qu’elle veut reproduire, seul.

La pitié et la justice sont l’invention de l’homme et n’auront de triomphe que quand elles auront été lentement mêlées par l’esprit humain à la matière dont il est fait.

Ils souffraient, ils aspiraient à jouir,—sous l’inconnu d’un ciel de printemps. Ils attendaient leur joie, ils appelaient toute l’espérance, et ils regardaient l’horizon obscur, le désert où miroitaient les sables parmi les enganes sombres, et (entre les lignes noires des tamaris) les étangs scintillants de sel. Ils regardaient cette immensité où ils semblaient perdus, et où pourtant ils sentaient bien qu’à eux seuls ils étaient tout; et ils écoutaient, sans l’entendre, le bruissement éternel de l’île, murmures d’eaux, froissements de roseaux, de feuilles remuées, rumeurs de bêtes errantes, grondements éloignés de deux fleuves en route, de mer tressautante;—et cette voix de toute l’île accompagnait avec justesse, par l’étendue et le nombre des sonorités qui la composaient, ce pétillement muet des étoiles que personne n’entend.

Il y avait dans le parc, invisible pour eux à cette heure, un arbre étranger dont on voyait, dans le jour, les fleurs s’ouvrir avec un bruit doux. Ils s’amusaient quelquefois à regarder cet arbre, venu de Syrie, disait-on. Une détonation légère, comme étouffée, et voilà qu’un petit nuage très odorant sort de la cellule qui éclate. Cet arbre continuait, dans la nuit, à jeter sa poussière de désirs en quête, et vers les fiancés montait son odeur sauvage.

Rien qu’à se frôler, ils tremblaient de joie.... Ah! si elle avait pu lui donner, par ce beau soir de mai,tout ce qu’il appelait d’amour avec sa jeunesse! s’il avait pu sentir, sous ses lèvres chaudes, les lèvres de la jeune vierge se fondre amollies, là, sur cette haute terrasse qui dominait les cimes rondes des grands arbres du parc, sous ce ciel noir, magnifique d’étoiles, sans doute elle fût restée seule maîtresse de lui, la petite fiancée!...

Mais entre Livette et Renaud, il y avait trop d’obstacles; et comme il s’efforçait sagement de ne plus aller à elle, c’est vers l’autre qu’il allait en pensée.

Et Livette se sentait déjà la détresse des abandonnées. Tout ce grand pays plat, que ses yeux connaissaient bien et qu’elle devinait dans la nuit tout autour d’elle, lui paraissait tout à coup vide, vraiment un désert, et tout semblable par là à son cÅ“ur même. Et doucement, en silence, elle s’était mise à pleurer,—ce que voyant, l’un des deux grands chiens de la ferme, son favori, qui la cherchait partout depuis un moment, vint lécher sa main pendante.

Et là-bas, tout là-bas, au-dessus de cette barre sombre qui était la mer, Renaud, pendant ce temps, croyait voir monter, droite, comme suspendue dans l’espace, ou portée par les vagues, une forme de femme nue, qui l’attendait.

—Livette! Livette!

C’était la grand’mère qui appelait.

Ils redescendirent sans échanger une parole.

—Bonsoir, monsieur Jacques, dit la jeune fille.

—Bonne nuit, demoiselle, répondit Renaud.

Ainsi, ils s’appelèrent, ce soir-là, monsieur et mademoiselle, et, un instant après qu’ils se furent quittés, Renaud, dans le plus grand silence, prit son cheval à l’écurie et s’éloigna.

Il ne sentait pas que Livette, à sa fenêtre, le regardait partir avec des yeux où remontaient les larmes.

—Où s’en va-t-il?

Elle suivit un moment du regard le point brillant, un reflet d’étoile, qui, allumé au bout de la pique du gardian, dansait dans l’ombre, à travers les arbres, comme un feu follet,—et quand l’étincelle s’éteignit, elle ne vit plus les étoiles.

Où il allait, il n’en savait rien. Il errait commandé par sa force qui s’agitait en lui et qui voulait être dépensée.

L’amour le gouvernait comme il gouvernait lui-même son cheval. En même temps qu’il était le cavalier de la bête, il était la bête damnée du désir qui le poussait, l’éperonnait, lui criait: «Marche!» dirigeait, de-ci, de-là, sans la régler, sa course à travers la lande. Il était, lui aussi, monté, harcelé, bridé, fouetté, le mors dans la bouche, emporté et impuissant. Et le cheval subissait les impressions du cavalier, qui subissait celles de l’amour; si bien que Blanchet, tout las de sa fatigue du jour, n’ayant eu tout à l’heure qu’un court repos, s’affola pourtant. Heureusement connaissait-il fossés, roubines, marécages, et, dans sa vitesse, la bride lâche sur le col, il choisissait encore sa route. Tantôt il ralentissait devant les fossés, afin d’y descendre, tête première, forçant alors le cavalier à se tenir tout debout sur les grands étriers, le dos touchant la croupe; tantôt il les franchissait à toute volée.

Grisé, tête nue, son chapeau ayant roulé quelque part, dans la nuit, les cheveux traversés d’un air sifflant, Renaud courait, pour courir, parce que la violence de la course correspondait à ses violences intérieures. Il courait à la manière d’une bête qui se déplace, par rage et fureur d’être seule, dans la saison des ruts.

Et il se disait que cela était abominable de penser à l’autre, quand il avait à lui cette fleur de beauté, de douceur et de sagesse; mais c’est de bien autre chose qu’il avait soif maintenant; et il sentait dans sa bouche une amertume forte, une salive collante et âpre, un suc qui l’altérait tout entier.

Et ne comprenant pas comment il échapperait à tout ce qu’il avait de méchantes volontés en lui-même, il allait avec deux désirs qu’il s’avouait: ou bien rencontrer Rampal, sur qui il se vengerait de tout, ou bien tomber au revers d’un fossé, ne plus se relever, changer ainsi de méchant destin,—et un troisième désir qu’il ne s’avouait pas: rencontrer, à l’aube, la bohémienne, mendiant au seuil de quelque ferme.... Et alors?... Il ne savait pas!

Tout à coup, il crut entendre un écho doubler, derrière lui, le bruit de son galop; il se retourna et il vit,—il vit en vérité!—le poursuivant à toute bride, la bohémienne nue, bien droitement campée,à la manière d’un homme, sur un cheval pâle, qui ne touchait point terre.

Envolée et riant, elle lui criait:

—Arrête, lâche!

Il se dit que cela n’était pas vrai, mais il ne se dit pas que c’était une vision; il songea: «C’est le sortilège,» et la peur le prit, une peur égale à son désir, et il se mit à fuir l’image de ce qu’il cherchait.

Il ne se retournait plus, il fuyait. Il entendait toujours un galop double: le sien, celui de «l’autre». Il passait dans des brumes claires qui se traînaient sur les sables mouillés, salins; et en coupant ces nuages qui rampaient, il lui semblait courir dans le ciel, au-dessus des nuages d’en haut. Véritablement, un vertige était dans sa cervelle, car l’amour veut être obéi, et le vœu de sa jeunesse était en lui comme une folie.

Tout à coup, les quatre jambes de Blanchet toujours lancé s’arc-boutèrent immobiles, rigides comme des pieux, et ses sabots sans fer se mirent à glisser sur une surface d’argile absolument lisse, dure, et comme savonnée. A toute vitesse le cheval glissait, bien debout, creusant des rainures avec sa corne sur cette surface polie, et, à la fin de sa vitesse acquise, il s’arrêta, voulut reprendre sa course, leva un pied, et, lourdement, épuisé, la bouche et les naseaux soufflant le désespoir, s’abattit.

Déjà Renaud, appuyé sur sa pique qu’il n’avait pas lâchée, debout à la tête de son cheval, s’efforçait de le relever, l’encourageant de la voix. Blanchet, appuyé sur la bride que maintenait l’homme, se remit sur ses pieds, après deux glissades inutiles.

Renaud regarda autour de lui: il n’y avait rien, que la nuit, le désert, les étoiles... des brouillards blafards, en loques, qui se traînaient çà et là, comme accrochés à des buissons, à des tamaris, à une touffe de roseaux... et qui prenaient par instant des formes de bêtes fantastiques.

Renaud remonta sur Blanchet, mais il le prit en pitié. Et, le cheval, tantôt se laissant glisser, les quatre jambes raidies, sur ses quatre sabots sans fer, tantôt mettant un pied devant l’autre, écorchant ce sol, à la fois ferme sous son poids et tendre sous le tranchant de sa corne écaillée, ils sortirent de l’argile.

C’était pitié et remords à la fois qu’inspirait à Renaud le cheval de Livette.

Quel droit avait-il, le gardian, d’abîmer, au service de sa passion pour une sorcière, la bonne bête, tant aimée de sa mignonne fiancée?

Renaud descendit donc de son cheval et, ôtant la selle et la bride à Blanchet, il lui dit: «Va! fais ce qu’il te plaît.» Puis il coupa autour de lui des apaïuns dont il se fit un lit, et, couché sur le dos, la sellesous la nuque, un foulard sur la face, il attendit le jour.

Un sommeil l’engourdit, durant lequel sa douleur se gonfla en lui, creva, s’extravasa, sortit de lui, prit des figures.... La même vision revenait toujours.

En s’éveillant, deux heures plus tard, il trouva qu’il avait le visage en larmes, et ses deux mains sur son visage. Alors il se prit en pitié lui-même, et, ayant commencé de pleurer en rêve, il laissa couler ses larmes qu’il eût refoulées d’abord, si elles eussent voulu sortir pendant la veille.

Il se trouva malheureux et pleura sur lui, avec rage, convulsivement, puis avec joie, comme si, en pleurant, il eût versé hors de lui pour toujours toute sa peine. Il pleurait d’être pris, impuissant, entre deux choses contraires, ennemies; de vouloir l’une et de désirer, malgré lui, l’autre. Il frappa la terre de ses deux poings; il déchira sa cravate qui l’étranglait; il broya des roseaux avec ses dents, et, comme un enfant, il s’écria, lui qui était un orphelin:

—Mon Dieu! ma mère!

Et il aurait ainsi pleuré longtemps encore peut-être, vidé les sources amères de son cÅ“ur, si, tout à coup, il n’eût senti une caresse, tiède,—deux caresses tièdes, molles, humides, effleurer sa joue, son front, ses yeux fermés.

Il entr’ouvrit ses paupières et vit Blanchet qui,debout à son côté, lui touchait la face, de sa lèvre pendante, comme lorsque, en cherchant un morceau de sucre, il caressait la main de Livette.

Une autre bête avait imité Blanchet: c’était ledondaïreLe Doux, le favori du gardian, le meneur de son troupeau de taureaux et de vaches sauvages, dont Renaud n’avait pas entendu la sonnaille, et qui avait reconnu le gardian.

Cette pitié des deux bêtes exaspéra d’abord l’aigre douleur de Jacques. A la manière des enfants qui se mettent à hurler dès qu’on les plaint, il eut, de se voir assez misérable pour être plaint, lui, par des bêtes, un grand cri intérieur—qu’il étouffa dans sa gorge; puis, touché de voir leur bonne figure, et distrait par là de lui-même, il se calma brusquement, se mit sur son séant, étendit la main vers ces naseaux, vers ces mufles de bêtes puissantes, si dociles, et il leur parla:

—Braves, braves bêtes, oh! les braves bêtes!

Le petit jour paraissait. Et le gros taureau noir, et le cheval blanc, tous deux, comme pour répondre à l’homme et pour répondre aussi à ce premier regard de la lumière de retour, qui faisait courir sur toute la plaine un frisson d’aise, tendirent le cou vers le levant; et le hennissement du cheval retentit, éclatant, trépidant comme une fanfare, soutenu par la basse des mugissements du taureau.

Aussitôt s’éleva, tout autour de Renaud, un concert de meuglements et de hennissements mêlés. Sa libre manade avait passé la nuit par là. Il était entouré de ses bêtes familières.

Elles accoururent à l’appel de Blanchet, à celui de Le Doux, à la voix du gardian. Les cavales étaient blanches comme le sel. Elles arrivaient les unes au petit trot, d’autres au galop, quelques-unes suivies de leur poulain; passaient la tête entre des roseaux, regardaient curieusement et restaient là,—ou bien, comme espiègles, repartaient avec l’air de dire: «C’est le dompteur, allons-nous-en!»—Et des ruades du côté de l’homme.

Quelques taureaux, quelques taures noires, sèches, nerveuses, fouettant leurs flancs de la queue, arrivaient aussi, prenaient peur, se souvenant d’avoir été châtiés pour quelque méfait, et, tournant la croupe, détalaient de même, puis, hors de vue, s’arrêtaient vite....

Comme le dondaïre demeurait là, bœufs et chevaux ne s’écartaient guère.

Quelques-uns, les plus sages ou les plus vieux, s’agenouillaient lentement, comme pour reprendre le repos interrompu, puis flairaient le sol autour d’eux, enveloppaient de leur langue torse une touffe d’herbe salée, la tiraient à eux et mâchaient, une bave d’argent leur tombant du mufle.

D’autres, ainsi couchés, se léchaient doucement. Une mère qui faisait téter son veau le regardait d’un œil très doux, très calme.

Ici un étalon s’approchait d’une cavale, faisait deux bonds à côté d’elle, la queue haute, la crinière énergique, avec un appel de la voix, hardi, sonore, puissant,—puis se cabrait, et quand la cavale, sous lui, se dérobait, il la mordait, évitant aussitôt, d’un écart brusque, le coup de pied qu’elle détachait vers lui.

Plus d’un taureau aussi faisait la cour aux femelles, se soulevait, lourd, sur ses jambes de derrière,—retombait à vide sur ses quatre pieds.

Le réveil du troupeau n’était pas complet. Des lassitudes liaient encore ces bêtes dans l’engourdissement. Elles attendaient le soleil.

Renaud s’approcha d’un étalon à demi dompté, qu’il avait monté quelquefois, et lui lança au cou le séden qu’il préparait à cette fin depuis un moment, le séden de Blanchet, de Livette, tout sali de boue par la chute de tantôt!

Il offrit du sucre à la bête sauvage, qui se laissa seller sans trop de résistance, désireuse peut-être de retrouver pour un jour le foin abondant des écuries du Château, dont elle avait le souvenir.

Renaud dit à Blanchet:

—Repose-toi, vieux!

Et sur sa monture fraîche, la pique au poing, il repartit, dans l’idée de chercher Rampal.

L’étalon que montait Renaud était son préféré, celui qu’il avait appelé Leprince.

Et Renaud éprouvait une satisfaction honnête à se dire que du moins ce ne serait plus le cheval de Livette qui aurait à supporter ses caprices et ses violences d’amoureux. Il se sentait, de cela, bien aise, allégé d’une triple responsabilité, de cavalier, de gardian et de fiancé.

Leprince parut désappointé quand Renaud le contraignit à tourner la croupe au Château d’Avignon.

Renaud se dirigeait du côté de la cabane dont lui avait parlé Audiffret. Il était bien possible, en effet, que Rampal en eût fait son gîte. Il voulait savoir. Or, cette cabane étant, comme on sait, non pas en Camargue, mais en Crau, non loin du mas d’Icard, à près de neuf à dix lieues dans l’est, il fallait passer le grand Rhône. Mais, en ce vaste pays plat, les cavaliers parcourent de très longues distances pour un oui ou pour un non, et trente ou quarante kilomètres n’étonnaient pas Renaud.

Vu l’endroit où il se trouvait, le plus court lui parut de longer le Vaccarès au sud.

La bonne fraîcheur du matin chassait de lui les pensées noires, les visions, les cauchemars; il éprouvait un peu de calme. Du reste, brisé par la fatigue,il se sentait à moitié endormi, et trouvait cet état délicieux. Il ne se sentait plus la force de suivre ses pensées, de les guider encore moins, en sorte qu’il était soumis, comme une chose, comme une herbe, à l’air qui passe, au rayon qui brille.

L’heure et la couleur du jour étaient vraiment réjouissantes, et une gaieté physique entrait en lui, qui ne réfléchissait plus.

Un frisson courait sur les eaux, les herbes, et sentait le sel. L’aurore éclatait maintenant. Encore une minute, et le soleil allait paraître, jeter sur la plaine son filet horizontal aux mailles d’or. Il parut. Les murmures devinrent des bruits: les reflets, des resplendissements; les réveils, des activités.

La pique à l’étrier, appuyant son front lourd sur le bras qui la tenait, Renaud qui fermait les yeux, au bercement du cheval, les rouvrit tout à coup, et promena autour de lui le regard d’un roi joyeux.

Il s’arrêta un moment à contempler un attelage de plusieurs chevaux qui tiraient une grande charrue et faisaient d’un mauvais champ pierreux un terrain défoncé à planter de la vigne.

Le phylloxera, qui a fait tant de mal à des pays riches et sains, est, pour la Camargue, une occasion nouvelle de combattre la fièvre et de gagner du terrain sur le marécage. Les sables sont, en effet, favorables à la vigne, défavorables à l’insecte parasite, etce pays de l’eau deviendra lentement, s’il plaît à Dieu, un vrai pays de vin!

Et Renaud regardait le laboureur avec un sentiment de joie, à cette idée de l’enrichissement de son pays par le travail; et avec un confus sentiment de regret, car il préférait que sa lande restât sauvage, libre, inculte. L’idée d’une plaine cultivée de bout en bout, où nulle place n’est laissée au pas capricieux des chevaux telle que Dieu l’a faite,—cette idée l’attristait.

Il se disait toujours, en passant devant les campagnes civilisées:

«Non, là, en vérité, on ne peut ni vivre ni mourir.»

Les champs de blé ou d’avoine, même dans la saison d’été, lorsqu’ils sont d’un si beau roux, si pareils à la terre surchauffée, si semblables aux eaux limoneuses et rayonnantes du Rhône,—ne l’enchantaient pas. Ils lui donnaient l’impression d’un obstacle devant lequel il fallait détourner la course de son cheval, et Renaud ne connaissait d’obstacle respectable—que la mer!

Il pardonnait davantage à la vigne parce qu’il lui semblait qu’il y avait une gloire pour son pays à produire du vin, à l’heure où les autres terres de France n’en pouvaient plus donner. Et puis, le Rhône, le mistral, les chevaux, les taureaux, le vin, tout celalui paraissait aller bien ensemble, comme des choses de vigueur et de fête, de courage et de joie. Ils savent boire, allez, ceux de Saint-Gilles, et ceux d’Arles, et ceux d’Avignon. Dans l’île de la Barthelasse, au milieu du Rhône, devant Avignon, Renaud avait été de noce une fois et là, il avait goûté d’un vin rouge dont il voyait encore la couleur! C’était un vieux vin du Rhône, lui avait-on dit, et il se rappelait que, pour faire honneur à ce vin en même temps qu’à la mariée, il avait, ayant la tête un peu échauffée, jeté solennellement, après la dernière rasade, son verre en forme de coupe au fond du Rhône. Il y a comme cela, au fond du Rhône, des coupes mortes, mais non pas brisées, où la joie, hier encore, a été bue. A travers l’eau, en se balançant avec lenteur, elles sont descendues sur un fond de sable....

Là elles dorment, recouvertes de limon, et dans deux, trois mille ans, qui sait? les vieux savants d’alors les découvriront comme aujourd’hui on découvre, à Trinquetaille, des amphores de terre cuite, et, auprès des amphores, quelquefois une urne de verre où chatoient, dès qu’on la déshabille de sa robe de poussière, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Le verre de Renaud, qui sait? ce verre si cassant, où il a bu le meilleur vin de sa jeunesse, peut-être restera plein pendant des siècles, tout plein des sables et des eaux du Rhône, et peut-être que,—dansdes siècles,—d’autres jeunesses y retrouveront la même joie. Car tout se recommence.

Ainsi vagabondait la pensée du vagabond, de fil en aiguille, de vigne en verre. Ah! son verre, lancé dans le Rhône! Il y revenait encore, à ce souvenir d’une ivresse. Il lui semblait maintenant qu’en le jetant ainsi au fleuve, un jour de mariage, il s’était à lui-même prédit son destin, et que lui, le fiancé de Livette, il ne se marierait jamais! Au verre jeté il ne boirait plus.

L’impression de joie première qui lui était venue avec la nouveauté du matin était déjà passée; il s’attristait déjà de nouveau, à mesure que le jour perdait son charme gai de chose commençante.

Et, ainsi rêvant, Renaud coupait à travers les marécages, Leprince pataugeant dans l’eau jusqu’aux jarrets.

Oui, mes amis, il pardonnait à la vigne,—ce Renaud,—d’envahir la Camargue. D’ailleurs, après les vendanges faites, n’est-ce pas pour les taureaux un excellent pâturage que les champs de vignes rouges et blancs? Car il y en a de tout rouges, à l’automne, et de tout blancs aussi, ou du moins d’un jaune clair doré,—comme si les pampres, sous les grands soleils couchants, s’amusaient à se répéter les deux couleurs du vin.

N’a rien vu qui n’a pas vu les rayons d’un soleilcouchant, en novembre, jaunes comme l’or, rouges comme le sang, s’étaler sur un champ de pampres rougis, sur un champ de pampres jaunis, étalés eux-mêmes à perte de vue....

Du reste, n’est-elle pas la patrie des lambrusques, cette Camargue? La lambrusque, c’est la vigne sauvage, camarguaise, différente de nos vignes cultivées en ce que le mâle et la femelle sont sur des plants séparés. Les raisins qui chargent les lambrusques femelles font un vin un peu âpre, mais bon, et les sarments de cette vigne sont, à la main, de légers et vigoureux bâtons.

Arrivé au Grand Pâtis, Renaud traversa le Rhône à cheval, en trois fois, allant de terre camarguaise à l’île du Mouton; de l’île du Mouton à l’île Saint-Pierre, et de l’île Saint-Pierre en terre ferme.

Il était maintenant dans les marais de la Crau, de cette Crau qui s’ajoute, désert de cailloux, à la Camargue, désert de limon.

Ces deux steppes très différents joignent, pour le regard, leurs étendues par-dessus le Rhône. D’Aigues-Mortes à l’étang de Berre, il y a, mes amis, un joli coup d’œil de «planure», et l’aigle de mer a beau faire, il y a pour lui, en belle ligne droite, vingt bonnes lieues à voler, les ailes toutes larges! Et c’est là le royaume du roi Renaud.

La Camargue a les salicornes, les graminées, les plantains et les bardanes, en touffes minces, séparés par des intervalles sablonneux; elle a les gapillons, qui sont les joncs verts évasés en bouquets, aux mille pointes sèches plus fines que des aiguilles; çà et là, les tamaris, et, au bord des deux Rhônes, les ormeaux tant de fois taillés et retaillés, par le besoin de leur prendre du bois à brûler, qu’ils ressemblent à de grosses chenilles droites sur leur queue, hérissant leurs poils courts.

La Crau est en terrains nus et en bruyères. C’est, à vrai dire, un champ de cailloux. Ils sont venus, dit-on, du mont Blanc, tous ces cailloux qui maintenant dorment ici. Rhône et Durance les ont charriés, puis ont changé de lit, après avoir joûté ensemble sur ce vaste espace au pied des Alpilles. De dessous les cailloux de Crau, en mai, sort une herbe fine et rare, paturin ou chiendent. Du bout de leur museau, les brebis poussent la pierre, broutent la petite herbe pendant que le berger, dans le vent et le soleil, rêve....

Mais cette Crau des cailloux est plus loin, au delà de l’étang deLigagnou, qui longe le fleuve. Ici, dans la Crau des bords du Rhône, on est en plein dans les marais, desséchés presque entièrement une grande partie de l’année,—mais perfides quelques-uns, et qu’il faut bien connaître.

Renaud remonta vers le nord-est, et, au quartier du mas d’Icard, il fut arrivé bientôt.

Renaud venait de s’arrêter.

—Où est-elle donc, la cachette? murmurait-il.

Et de tous ses yeux, il s’efforçait de percer le fouillis d’ajoncs, de siagnes, massètes, carex et scirpes, qui jaillissait là-bas du fond d’un marécage, au beau mitan. Ce marais ne semble pas, non, plus inquiétant qu’un autre, mais les taures et les cavales le redoutent, et, soigneusement, l’évitent.

A la surface du marécage, s’étalait comme une épaisse croûte de verdure moisie. Ce n’était pourtant pas cette lèpre, faite de lentilles d’eau, qui dort sur les mares. C’était comme un feutrage composé d’ajoncs morts, de racines, d’herbages entrelacés, et cela faisait à l’eau une surface solide et mobile, ondulante sous les pieds qui s’y aventurent, prête à les porter et prête à crever.

Cette croûte (latrantaïère), lézardée çà et là, laissait voir, par les lézardes, une eau sombre comme la nuit, dont la surface, piquée de menus reflets, étincelait comme une glace en verre noir.

Sur les bords, autour de quelques tamaris, poussaient drus, pressés, innombrables, des roseaux et encore des roseaux, toujours froissés entre eux, et sans cesse frôlés, avec un bruit de papyrus, par l’aile sèche des libellules à tête de monstre.

Beaucoup de cescanéousportent des fleurs d’un blanc violacé. Étagées le long de ces hampes, on les prendrait pour des fleurs de grande mauve. Ces roseaux à grandes corolles éveillent l’idée de thyrses antiques, qui auraient été fichés là debout, dans la terre humide, par des bacchantes, en train maintenant de dormir quelque part, à l’ombre des tamaris, ou de se livrer aux centaures. Ils font songer aussi au bâton de la légende qui, planté en terre, se couvre aussitôt de fleurs et commande par là les épousailles.

Ces thyrses du marécage sont des roseaux escaladés par des liserons. Le convolvulus s’attache au roseau, y enroule ses festons, s’élève en spirale autour de lui, cherche la lumière à sa cime et jette, tout le long de la tige qui murmure, une harmonie de couleur éclatante.

Les jeunes feuilles aiguës des roseaux se dressaient en fer de lance. Les vieilles, cassées, retombaient à angles droits. Quant aux tamaris, le fin feuillage grêle en est comme un nuage transparent, et leurs petites fleurs rosées, en épis, trop lourdes, surtout avant d’être écloses, font pencher de tous côtés les panaches flexibles de l’arbre arrondi.

A travers tamaris et roseaux, Renaud cherchait à voir la cabane qu’il connaissait et dont, la veille au soir, lui avait parlé Audiffret. Mais à peine pouvait-il distinguer la petite croix inclinée que portent surl’arête de leur toit, à l’extrémité même, les cabanes camarguaises, faites de madriers, de planches, de boue grisâtre (tape) et de paille. La cabane était tout entière visible autrefois de l’endroit où il se trouvait, mais les roseaux, sur l’îlot où elle est construite, avaient poussé si dru qu’ils la cachaient maintenant. Le sentier qui y conduisait était d’ailleurs sur le bord opposé. Il dut faire un grand détour pour y parvenir, ce marais de la cabane étant de forme très capricieuse.

Du sud, il avait passé au nord de la cabane. Ce n’est plus latrantaïèrequ’il avait devant lui, mais, sous l’eau où foisonnaient les siagnes, les triangles et les ajoncs, lagargate, la fange où, brusquement, qui s’avance enfonce.

Il y a bien d’autres dangers dans les marais maudits. Il y a leslorons, sortes de puits sans fond, ouverts çà et là sous les eaux, et dont il faut connaître l’emplacement. Aigues et taures les connaissent très bien, savent les fuir, et pourtant, des fois, plus d’une y tombe, plus d’un homme aussi. Qui y tombe y reste. Pas de raisonnements, mon homme! Tu y es, adieu!

Les gardians vous diront, et c’est la vérité, que de chaque loron sort une petite fumée tournoyante, à laquelle on reconnaît ces bouches d’enfer. Cent lorons, cent fumées. Voilà, mes amis, de quoi rêver, n’est-ce pas, quand la fièvre maligne, sortie des marais, vous jette sur le flanc!

Renaud voulait savoir si Rampal habitait la cabane, mais non pas l’y attaquer, car l’endroit est traître. «S’il y est, il sortira un moment ou l’autre.... Je l’attendrai en terre ferme.... Ah! voici le sentier!...»

Le sentier serpentait, caché sous une nappe d’eau peu profonde. C’était un empierrement étroit, mais très ferme, dont le bord droit était marqué, jusqu’à la cabane, par quelques pieux émergeant à fleur d’eau, et peu éloignés l’un de l’autre.

Renaud mit pied à terre, et, tenant son cheval par la bride, chercha le premier de ces pieux. Bien qu’il en sût la position, il fut quelque temps à le retrouver. Du bout de son trident, il écartait les herbes, et quand le piquet fut reconnu, il tâta le chemin solide dont il mesura la largeur. Courbé, il regarda très longtemps, très attentivement, les herbes, les roseaux dont les tiges se touchaient par endroits au-dessus du passage secret, et, quand il se releva, il avait jugé à coup sûr que le passage, depuis quelque temps, n’avait pas servi.

Il ne se trompait pas. Rampal, en effet, se méfiait un peu de cette cachette, trop connue, pensait-il, et où on pouvait le traquer. Il gîtait souvent aux environs, prêt à se réfugier dans cette impasse, si cela devenait nécessaire, mais il aimait mieux, en attendant, se sentir libre, avec beaucoup d’espace ouvert tout autour de lui.

Renaud remonta sur Leprince et, une heure après, repassa le Rhône. Le soir, il coucha dans une de ces grandes cabanes qui sont des étables, des «jass» d’hiver, pour les troupeaux de cavales, en ces mois où le temps est si mauvais que les taureaux ne trouvent pâture qu’en brisant la glace à coups de cornes.

Et le lendemain, une heure avant midi, il apercevait là-bas, devant lui, l’église des Saintes découpée comme un haut navire sur le bleu de la grande mer.

De petits martinets noirs tournoyaient à l’entour, mêlés par hasard à un vol de grands goélands aux ailes arrondies.

Une charrette venait lentement sur le chemin de sable.

—Bonjour, Renaud.

—Bonjour, Marius. Où vas-tu?

—Porter des poissons en Arles.

Ce Marius souleva des branchages qui semblaient charger son char et qui faisaient de l’ombre sur une douzaine de baquets et de paniers. Tout aise de sa cargaison, il écarta la bâche qui, sous les branchages, recouvrait son trésor. Baquets et paniers étaient, jusqu’au bord, emplis de poissons pêchés aux étangs et à la mer. Il y avait des sars, des muges, des dorades, vivants encore, prismes animés, les ouïes et les bouches ouvertes comme des fleurs marines rougeoyantes au milieu des bleus sombres, des verts glauques, des ors humides. Il y avait des anguilles énormes, la plupart prises aux roubines de Camargue, véritables viviers de réserve.

Ces congres visqueux, sombres, glissaient les uns dans les autres, composant et décomposant sans fin les nœuds coulants de leurs corps serpentins.

Aux taches livides, de couleur triste, qui tigraient certaines de ces grosses anguilles, Renaud reconnut des murènes, ouvrant une bouche vorace, armée de dents affilées.

—Comme tout ça bouge, tu vois! dit Marius.

A ce moment, comme pour lui donner raison, un gros poisson plat, bondissant hors d’un baquet, tomba à terre.

Du fer de son trident, le gardian à cheval le cloua sur le sol pour l’empêcher de sauter au fossé plein d’eau, qui longeait la route....

—Tiens! dit-il étonné, n’est-ce pas une torpille? Quand je la pêche avec la «fouine», qui est une lance plus longue que mon trident, elle me donne alors une secousse que je n’ai pas sentie aujourd’hui?

—C’est qu’alors, dit Marius en riant, la torpille est dans l’eau et ta fouine est mouillée. Mais, ajouta-t-il, laisse la bête à terre. Ça ne vaut pas grand’chose. Les serpents s’en régaleront.

Là-dessus, cavalier et charretier pêcheur, chacun tira de son côté.

Et la pensée du gardian allait de la torpille et de la murène aux gymnotes d’Amérique, dont lui avaient parlé de vieux marins. On lui avait dit qu’électriques comme la torpille, mais semblables au congre pour la forme, les gymnotes peuvent, d’une décharge foudroyante, tuer un cheval; car afin de leur faire épuiser leur provision de forces, et de les prendre ainsi sans danger, on pousse dans l’eau, contre elles, des chevaux sauvages qui reçoivent les premières secousses et qui en meurent quelquefois.

Et Renaud, tout en continuant sa route vers les Saintes, confusément rêvait aux miracles de la vie, que rien n’explique.


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