XII

Livette ne s’était pas endormie. Quand Renaud eut disparu dans la nuit, elle ferma doucement ses fenêtres et, se jetant sur son lit, la face sur les coussins, elle pleura avec épouvante.

Pendant ce temps—pendant que pleurait Livette et que Renaud, affolé, courait la lande, se croyant poursuivi par la bohémienne,—la bohémienne,—elle, dormait.

Les deux êtres dont elle commençait à désoler la vie souffraient déjà mille morts, et elle, sous une des charrettes de sa tribu, dans son campement espacé autour du village, dormait, toute vêtue, tranquille, son joli visage énigmatique souriant aux étoiles de cette belle nuit de mai.

Quand Renaud l’avait laissée au soleil couchant, toute nue sur la plage, lentement elle avait étiré au soleil ses bras fauves, se plaisant à la sensation d’être nue au plein air, de se sentir caressée par la brise du large qui séchait sur elle l’eau roulante en perles lourdes.... Puis, lentement, elle s’était rhabillée, bienlentement, afin de retarder l’instant d’être de nouveau prise dans la gêne de ses hardes, afin de jouir de l’aisance de son corps comme une bête libre.

Elle avait alors longé la plage, imprimant son pied nu, bien fait, dans les sables recouverts à temps égaux par la nappe mince de la vague qui, peu à peu, fondait l’empreinte.

La dernière caresse de la mer sur ses pieds, où se collait un peu du sable brillant, l’enchantait. Elle riait à l’eau, jouait avec elle, l’évitant parfois d’un saut brusque, parfois allant au-devant d’elle, la taquinant.

Il lui semblait voir, dans les replis onduleux des vaguelettes, les serpents familiers qu’elle charmait parfois au son d’une flûte, qui venaient alors s’enrouler à ses bras, à son cou, et qui maintenant l’attendaient, couchés sur de la laine au fond de leur coffre, dans son chariot.

A Renaud, elle ne pensait plus, déjà. Elle était tout entière à l’instant, toujours, n’ayant jamais ni regrets ni remords d’aucun passé,—n’ayant de prévisions que par éclairs, au moment où la passion et l’intérêt le lui commandaient. Elle avait la réflexion courte, comme saccadée; et sa profondeur, sa puissance, son énigme, étaient de n’avoir point de cÅ“ur, ni, par conséquent, de conscience.

Les hommes, les femmes qui l’approchaient pouvaient redouter ou espérer d’elle quelque chose, luisupposer telle résolution, essayer de déjouer son plan, mais elle n’en avait pas, ce qui les trompait par avance.

Elle déroutait et triomphait d’abord par l’indifférence; puis, comme elle sortait tout à coup de son indolence, en bête, au gré d’un appétit, d’un caprice, elle déroutait toujours toutes les défenses,—son attaque, ses décisions, ses habiletés, ses mensonges, étant toujours spontanés, jaillis des circonstances à mesure qu’elles s’offraient.

Non, elle ne combinait rien à l’avance, froidement; elle ne préparait jamais aucun plan de longue main; mais, d’un coup, elle pouvait, au besoin, en inventer un, et l’exécuter sur-le-champ, tout d’une haleine, ou bien en commencer rageusement l’exécution, qu’elle abandonnait presque aussitôt par ennui, pour n’y plus songer que le jour où un mouvement de passion l’y ramenait soudainement.

Elle était comme une araignée qui, en un clin d’œil, tirerait d’elle-même toute sa toile, pour lier au vol la mouche; ou bien elle tendait un premier fil, qu’elle oubliait jusqu’à ce qu’une occasion éveillât en elle l’idée d’en tendre un second.

Et, ainsi faite, elle était moins mauvaise et pire que d’autres, parce qu’elle était plus changeante que le miroir de l’eau, couleur du temps.

Fataliste, la gypsy se disait que ce qui doit arriverarrive, et non, jamais, elle ne s’était donné la peine de combiner un projet de vengeance. Elle posait d’abord une menace, sachant bien que la terreur inspirée par une prédiction est un premier malheur qui en prépare d’autres en troublant les esprits, les cÅ“urs, les jugements. Puis, quelque chose de fâcheux, «dans l’année», arrive toujours, qui vient collaborer avec les sorciers et que les gens attribuent au «mauvais sort» jeté sur eux. Il est sur eux, en effet, parce qu’ils y croient. Enfin, on aide, si l’occasion se présente, la malice du sort, avec un mot, un geste, un rien,—et si l’occasion se présente, c’est que cela était écrit de toute éternité, fixé d’avance dans la destinée!

Être tout d’instinct, la gypsy n’avait pas d’autre secret que de n’en point avoir.

Elle allait à sa joie, satisfaction de vengeance, de haine ou d’amour, sans tenir compte de rien ni de personne; et, ainsi semblable aux bêtes, elle devenait, étant créature humaine, redoutable aux êtres civilisés, comme la nature. Ces créatures-là sont implacables. La gypsy aimait la vie et la vivait en animal, sans y réfléchir. C’est là le pauvre et profond mystère de la Sphinge. Elle procède à la façon de la brute, voisine des origines basses, malgré son beau visage humain, où les yeux, troubles comme ceux de Pan, semblent voilés de mensonge parce qu’ils sontvoilés pour eux-mêmes de leur propre inconnu, de leur incertitude en attente. Regardez l’œil des chèvres et des génisses. Il est profond comme la Bestialité rusée et forte, tapie dans les ombres du bois sacré. La vie veut vivre. Elle est là, embusquée. Sûre d’elle, elle s’attend. La bête humaine, en plus des ruses du renard ou du tigre, a la parole. Rien de plus effroyable que la parole sans la conscience.

Au bout du compte, la Zinzara était toujours sincère sans jamais le paraître, parce que sa versatilité la mettait d’heure en heure en contradiction avec elle-même.

La caresse et la blessure qu’on recevait d’elle coup sur coup ne prouvaient ni qu’elle eût feint l’amour ni qu’elle eût feint la haine.... Elle avait tour à tour, d’une minute à l’autre, haï et aimé, ou plutôt, sans aimer ni haïr, elle s’était complue à elle-même, avec des sincérités contradictoires,—très naïvement.

Elle avait quelque chose de la guenon, qui, au moment où, au sommet de l’arbre, elle berce d’un air humain son enfant tendrement pressé entre ses bras, les ouvre brusquement, et laisse tomber le nourrisson oublié pour cueillir un fruit qui s’offre à elle.

Elle s’importait à elle-même et ne voyait, à propos de tout et de tous, qu’elle-même.

La gypsy était redoutable comme un esprit cachédans un élément dont il serait le serviteur. Elle avait la force d’un coup de foudre, d’un tremblement de terre, d’un événement fatal, impossible à prévoir, à parer.

La vipère n’est point méchante. Elle ne prépare pas son venin. Elle l’a. Qu’on la dérange, elle a mordu avant de s’y être décidée.

Comme les torpilles ou les gymnotes, l’Égyptiaque pouvait lancer des coups d’électricité mortelle. Dès qu’on l’approchait,—par nécessité d’être. Il pouvait lui arriver aussi de s’amuser au jeu de répandre autour d’elle sa puissance maligne, pour rien, pour voir les effets, parce que c’était son heure et son jour, son caprice.

Pour se défendre et pour jouer, elle avait les mêmes moyens.

Elle n’aurait pas pu ne pas être funeste. Il ne fallait pas qu’elle songeât à vous, voilà tout. C’était déjà une bonne fortune que de n’être pas regardé par elle.

Quoique fille d’une race qui met à haut prix la chasteté, elle n’était pas chaste, non qu’elle aimât par-dessus tout la volupté, mais elle la détenait comme un moyen de domination, d’autant plus sûr qu’elle en faisait moins de cas. Toujours supérieure, dans sa froideur, au désir qu’elle inspirait, c’est en cela vraiment qu’elle se sentait reine, sorcière,—unpeu déesse, de par le diable! Les caresses d’un bain libre lui plaisaient mieux que d’autres. Elle était comme les femelles des lambrusques qui sont fécondées par le vent.

Comme les cavales de Camargue, qui souvent s’assemblent sur les bords de la mer pour respirer tout le large, quand elle ouvrait ses lèvres à la brise saline, par ces beaux soirs de mai, elle se sentait plus heureuse que d’aucun baiser d’homme. L’âme errante de sa race aspirait sur ses lèvres, dans l’air, avec la liberté des espaces, une espérance inconnue, vide et infinie.

Ainsi faite, elle se savait à la fois inquiétante, et protégée par quelque chose qui se dégageait d’elle. Cela la remplissait d’orgueil. Dans son sourire, il y avait de cet orgueil-là. Il y avait aussi le ressouvenir perpétuel de choses éprouvées, connues d’elle seule et d’un certain nombre d’hommes, qui s’ignoraient.

Leur ignorance, son œuvre, la faisait sourire comme le reste. Et ce sourire, c’était ironie et mépris. Elle savait sa force et toute leur faiblesse. Elle souriait donc toujours.

Elle régnait, sans autre politique, sur sa tribu errante par escouades, changeant, en vraie reine, de favori, au hasard des occasions autour d’elle et des impressions en elle-même, mais laissant croire à chacun d’eux qu’il était, qu’il avait été le seul aimé, sinon le premier.

Tromper des zingari,—beau succès de zingara!

Et il y avait, parmi les quinze ou vingt enfants de sa troupe, un jeune dauphin issu de cette reine, mais, depuis qu’il avait quitté le sein, elle n’y prenait pas plus garde qu’une lice à son petit destiné à devenir son mâle.

Quand elle était arrivée près de son campement, tout émue des contacts de la vague dont le sel, séchant, craquant sur elle, pressait partout sa peau voluptueuse, la tzigane, tiède dans tout son être, avait regardé du côté d’un de ses bohémiens, jeune homme à peau de bronze, à barbe rare et frisée.

Et, à la nuit,—lorsqu’on eut mangé la soupe qui avait bouilli dans la marmite suspendue à trois pieux inclinés, au plein air,—le zingaro se glissa près de la zingara.

C’était le moment où, par elle, deux êtres souffraient dans le plus profond de leur conscience, où Livette et Renaud se regardaient et déjà ne se reconnaissaient plus.

Les fiancés, ses victimes, se débattaient sous le sort mauvais jeté par son regard, au moment même où ce regard semblait se faire doux pour répondre à celui dont la couvrait son amant, au revers du fossé, sous la menue lueur des étoiles.

Renaud, à cette heure-là, rêvait de revoir la nudité de la gypsy, de la conquérir, se demandant, au souvenir de cette forme svelte et jeune, si ce n’était pas là une vierge, quoique fille de grand chemin; appelant confusément un amour étrange, entier, absolu, la possession triomphale d’un être neuf, d’une taure jusque-là farouche, méchante même aux taureaux; d’une cavale qui n’aurait connu ni frein, ni selle de cavalier, et qui serait restée rebelle à l’étalon....

Renaud rêvait tout cela, mais il n’existait pas de Renaud pour Zinzara.

Zinzara, juste à cette heure, dans l’herbe mouillée de rosée, se tordait comme le congre des légendes qui sort des mers pour se livrer aux caresses enchevêtrées des serpents de terre.

Deux jours Livette attendit, s’interrogeant sur ce qui se passait. Lasse enfin de chercher sans deviner, elle se mit en route pour les Saintes, le matin du troisième jour. «Là, songeait-elle, j’aurai peut-être des nouvelles.» Son père, pour cette fois, lui sella un vieux bon cheval.

—Tu iras, lui dit-il, à midi, chez Tonin, le pêcheur, manger la bouillabaisse. Avertis-le, en arrivant, avec le bonjour de ma part.

Livette, à cheval, sur la route, regardait tout autour d’elle la plaine tranquille, bien verdoyante,gaie, éclatante de deux lumières, celle qui tombait du ciel, celle qui, partout, montait des eaux.

Dans les rayons, la danse des mouïssales était joyeuse. Quand les mouïssales dansent, elles font avec leurs ailes la musiquette de leur bal, et dans toute la plaine, par les jours tranquilles, sur les fils d’or de la lumière, c’est un bourdonnement de guitare. Il y avait aussi, dans l’air, de grands longs fils très fins, des fils de la Vierge, venus on ne sait d’où, qui volaient, mollement onduleux, comme si, rendues visibles, quelques menues chanterelles de l’invisible instrument dont jouent les petits musiciens de l’air, s’en allaient, brisées, au caprice d’un souffle.

De très loin peut-être, ils venaient, ces fils. Peut-être dans les bois des Maures, dans l’Estérel, vivaient les «aragnes» travailleuses qui, patiemment, les avaient filés. Un souffle d’air, bien doucement, les avait pris, et maintenant ils étaient en voyage.

Livette les regardait flotter doucement, et songeait à un conte que lui avait conté sa grand’mère. Ces fils, d’après la mère-grand, venaient des manteaux que les trois saintes avaient présentés au vent comme des voiles. Le vent de la mer en les gonflant les avait un peu, très finement, effilochés; et pour toujours, au-dessus de la plage camarguaise, où est bâtie l’église des Saintes, ils flottent, ces fils frêles, jadis pris dans la trame des manteaux miraculeux. Au-dessus du pays, sans cesse ils flottent, comme autant de signes de bénédiction, mais on les voit bien rarement, et quand, par hasard, un beau jour, on les aperçoit, c’est qu’un bonheur inconnu est pour vous dans l’air.

Et l’âme de Livette, dans le bleu transparent de cette matinée, se balançait suspendue à chacun de ces fils de passage; mais la fillette avait beau vouloir se donner confiance, elle sentait son cœur trop lourd pour demeurer lié longtemps à ces choses envolées. Elle avait peur, la mignonne, et sentait contre elle des signes cachés.

Hélas! la pauvre, pendant qu’au-dessus de sa tête volaient des fils dorés, quelque part autour d’elle l’araignée noire avait tissé son piège à la prendre comme une mouche.

Toujours songeant, Livette avançait et finit par distinguer, loin devant elle, autour du clocher des Saintes, les hirondelles tournoyantes et les martinets. De si loin, on eût dit des vols de mouïssales. Et, avec les martinets et les hirondelles, volaient des mouettes. Toutes ces ailes, grandes et petites, tantôt vues par-dessous et sombres, tantôt vues par-dessus et luisantes, tournaient, viraient, valsaient, croisant, emmêlant leur cercle de cent façons. C’étaient jeux de printemps et de matinée dans la clarté fraîche du ciel.

Pour avoir des nouvelles, Livette songea à passer par la citerne publique, car c’était l’heure où les filles et les femmes des Saintes-Maries-de-la-Mer vont chercher la provision d’eau.

A l’entrée du village, elle aperçut, sur sa droite, le campement des bohémiens, mais détourna la tête.

A ce moment elle rencontra, allant à l’eau, deux femmes qui marchaient d’un pas bien régulier, entre les deux barres qu’elles portaient à bout de bras, et auxquelles est suspendue, juste au milieu, par ses deux cornes, la cornue. «C’est bien l’heure de l’eau,» se dit Livette, et, au pas de son cheval, elle les suivit.

—Bonjour, mademoiselle, avaient dit en passant les deux femmes, car de tout le monde elle était connue, la jolie fille du Château d’Avignon.

Devant la citerne, il n’y avait encore personne. Les deux femmes attendirent. Livette avec elles.

—Vous vous promenez, comme ça, mademoiselle? Cherchez-vous quelqu’un, si matin?

—Oui, dit Livette, je me promène, et puisque c’est l’heure de l’eau, je m’arrête un moment ici. Pour sûr, des amies que j’ai aux Saintes y vont venir à leur tour.

Elles se turent toutes les trois; et, attentivement pour la première fois, n’ayant rien autre à faire là, Livette regarda l’écusson de pierre sculptée qui estau beau milieu du grand mur cintré de la citerne. Ce sont les armes de la ville, et, comme on pense bien, on y voit un bateau représenté, un bateau sans mât ni rames, où sont debout les deux Maries, Jacobé et Salomé.

—Je me suis souvent demandé, fit Livette, pourquoi les images ne font voir jamais que deux saintes dans le bateau. En fin de compte, est-ce que nos mères ne nous ont pas toujours dit qu’elles étaient trois? Étaient-elles trois, oui ou non?

—Elles étaient trois assurément, belle innocente, dit la plus âgée des deux femmes, mais Sara était la servante, et l’honneur ne lui est pas dû!

—Si la troisième était sainte Sare, ce n’était donc pas trois Maries? J’ai toujours entendu dire pourtant que Marie-Magdeleine en était, et que, partie d’ici, elle alla mourir à la Sainte-Baume.

—Oui, elle en était, Marie-Magdeleine, et bien d’autres avec elle! Lazare aussi était dans ce bateau, mais, une fois à terre, chacun tira de son côté: Marie-Magdeleine alla à la Baume, et les deux Maries nous restèrent avec Sara. C’est alors qu’une source jaillit du sable, par la grâce de notre Seigneur. En bâtissant l’église, on a enfermé la source au milieu.

—On eût, ma foi, bien fait de la laisser en dehors de l’église, la source!

—Et pourquoi? l’eau en est gâtée?...

—Elle n’est bonne que le jour de la fête.

—Et encore!... Et il y en a si peu!

—Nous aurions demandé aux saintes de la rendre abondante et bonne.... En nous y mettant toutes avec nos prières, nous aurions bien obtenu ça.

—Un miracle de plus ou de moins!

—Les miracles, ma belle, ne sont que pour les étrangers.

—Et c’est ce qu’il faut, voisine. Si c’était autrement, voyons, les étrangers ne viendraient plus,—et, sans eux, de quoi vivrait le pays? pauvres nous! Où sont nos récoltes, à nous autres? Notre blé, notre avoine, où sont-ils, dites, bonnes gens? Sans les saintes, ce pays-ci serait un pays maudit! Un jour de fête par an, et les pèlerins (que Dieu bénisse!) nous remplissent la bourse.

—Les jours de miracle ne sont que trop rares.... Il faudrait deux fêtes par an!

—Que vas-tu dire là, sotte que tu es? Deux fêtes par an, Bonne Mère! Ce serait la mort du pèlerinage. Pour que l’usage se maintienne, il faut qu’il soit ce qu’il est, et que rien ne bouge. Nos hommes le savent bien. Rappelle-toi la visite que nous fit, avec ces grandes dames, l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans.

Et une fois de plus fut racontée l’histoire de lavisite que fit aux Saintes-Maries-de-la-Mer l’archevêque d’Aix, il y a vingt ans ou trente.

Un 24 mai, avec quelques vieilles dames de la noblesse d’Aix, l’archevêque arriva aux Saintes. Mais ce 24 mai se trouva être un 25, au soir!... Tout le monde peut se tromper!... En sorte qu’au lieu de descendre à quatre heures, les châsses étaient remontées ce jour-là, et quand monseigneur entra dans l’église, avec les belles dames, adieu mes saintes! Elles avaient été hissées déjà, au bout de leurs cordes, au milieu des cantiques, dans la chapelle haute.

—Eh bien! dit l’archevêque à M. le curé, elles redescendront pour nous.

Le curé allait obéir, mais le bruit de l’affaire avait déjà couru le village!... Ah! misère de moi, quel train-coquain!

—Comment! disaient les vieux Saintins! On ferait descendre les châsses un jour autre que le 24! Mais si, alors, la chose est si facile et fréquente, pourquoi voulez-vous que les malheureux, de tous les coins de la Provence et du monde, accourent vers nous au jour fixé? Non, non, ce serait, entendez-vous bien, la ruine du pays!

Pour finir d’un mot, on prit les fusils, et les Saintins, en armes, dans l’église même, imposèrent au prince de l’Église la volonté souveraine du peuple des Saintes.

—Et très bien, firent-ils, car c’est grâce à la rareté que les miracles demeurent précieux.

Une des femmes ayant raconté cette histoire bien connue de chacune, toutes se mirent, dès qu’elle se tut, à rompre leur grand silence par de beaux éclats de voix, approuvant à qui mieux mieux la révolte des Saintins contre les évêques qui veulent abuser de la bonne volonté des deux Maries.

—C’est égal, dit tout à coup une des vieilles, nous sommes heureuses d’avoir maintenant, au lieu de la source saumâtre qui donnait à boire aux saintes, une bonne citerne en bonne pierre. Je me rappelle, moi, le temps où nous prenions l’eau à lapousaraque(mare artificielle) comme font encore les gens de nos fermes. L’eau du Rhône, qui y venait par la roubine, était si boueuse toujours qu’elle en était épaisse à couper au couteau!

—Bah! elle avait le temps de déposer dans nos jarres.

—C’est drôle pourtant d’être si malheureux pour l’eau dans un pays si mouillé! dit une jeune qui arrivait. Cette eau, c’est une misère! Sainte Sare, la servante, doit savoir par elle-même qu’on a assez de travail dans les maisons, sans perdre son temps à attendre devant des robinets fermés.... Sainte Sare, protégez-nous, et faites ouvrir la fontaine!

Les femmes se mirent à rire.

Presque toutes les ménagères des Saintes étaient là rassemblées, à présent. Un dernier groupe arrivait. Les unes portaient sur leur tête des jarres sans anses, avec un balancement gracieux de la tête et de tout le corps. Elles-mêmes, les poings sur les hanches, ressemblaient à des amphores vivantes. D’autres, une cruche sur la tête, portaient encore une cruche dans chaque main, la «dourgue» verte, à anse et à goulot; d’autres des seaux de bois, d’autres des cornues, chacune ayant choisi des vases plus ou moins grands, suivant les besoins de sa maison.

—Quel pot apportes-tu là, Félicité?

Et de rire.

Celle qu’on interpellait ainsi, répondit:

—J’ai cassé ma cruche, pauvre moi! Et puisqu’il me fallait de l’eau, j’ai pris le pot que j’ai trouvé, un pot ancien que, dans tous les temps, j’ai vu chez nous, derrière la porte. S’il tient l’eau, ça suffira pour aujourd’hui, ma belle!

—Porte-le à M. le curé, pour sa bibliothèque; c’est une antiquaille qui vaut de l’argent!

Félicité, en effet, venait à l’eau ce matin avec une véritable amphore romaine, trouvée dans les sables du Rhône, à peine un peu égueulée, une jarre de deux mille ans!

Aux Saintes, chaque famille—c’est selon—a droit, par jour, à une ou deux cornues d’eau deciterne.... La porte de la Fontaine ne s’ouvrait pas.

Livette, sur son cheval, rêveuse et triste, parmi les bavardages, attendait toujours ses amies.

—Que disiez-vous, par ici? interrogèrent, en arrivant, les dernières venues.

Et mises au courant, chacune, sur les saintes et la servante Sara, disait son idée et son mot, sans s’occuper des paroles des autres,—si bien que le caquetage des filles et des femmes semblait ici unramadand’agaces et de geais ramassés dans un de ces bouquets de pins qui sont isolés au milieu de la Camargue.

—Je vous demande un peu si c’est juste, criait l’une des femmes, de ne pas mettre aussi partout le portrait de sainte Sara! Une sainte est une sainte, et où il y a une sainte, il n’y a plus de servante!

—Les saintes ne sont pas fières! et d’être ou non en peinture, sainte Sara s’en moque un peu!

—Qu’elle s’en moque, c’est possible, mais c’est un affront qu’on lui fait!

—Eh! dit une autre, le bon roi René et le pape ont su ce qu’ils faisaient, en arrangeant ainsi les choses. Sara était femme de Ponce-Pilate, et c’est elle qui avait conseillé à son mari de se laver les mains du crime des païens!

Un murmure de réprobation courut parmi les commères.

—Ah! voici la vieille Rosine, qui va nous mettre d’accord.

Sur son cheval immobile, Livette écoutait vaguement ces choses. Elle était distraite et intéressée.

Quand la vieille Rosine, très sourde, eut fini par comprendre ce qu’on voulait d’elle, et qu’elle devait s’expliquer sur Sara la servante:

—Ah! mes enfants, dit-elle, Dieu connaît les siens, et Sara est à coup sûr une grande sainte....

Rosine, ici, fit un signe de croix, et fut, par toutes les vieilles, imitée aussitôt.

—Mais, ajouta Rosine, Sara était païenne d’Égypte, et non pas Juive de Judée; et les païens, voyez-vous, marchent, dans l’estime du monde, bien après les Juifs. Ne voyez-vous pas que les Juifs sont semés un peu partout, mais partout s’arrêtent et deviennent les maîtres par la force de l’avarice? Cela est leur manière d’être bénis de leur Seigneur. Mais les païens d’Égypte, au contraire, sont errants et pauvres quoique voleurs, et plus dispersés et plus maudits que les Juifs.... Eh bien, voyez-vous, mes enfants, sainte Sara est leur sainte, oui, la sainte des païens d’Égypte! C’est une sainte pas bien catholique, celle qui, pour payer son passage au batelier, lui donna, avec la facilité, je pense, d’une ancienne pécheresse,—le spectacle de son corps tout nu! Elle passe donc justement après les deux Maries, car il y a des rangs dansle ciel. Et voilà pourquoi les ossements de sainte Sara ne sont point entre les planches de la grande châsse de l’église, mais sous les vitres de la toute petite châsse qui est dans la crypte, comme qui dirait dans la cave. La cave est un endroit assez bon,—sous les pieds des chrétiens,—pour les bohémiens de malheur! et il est juste qu’il en soit ainsi.

—Rosine a bien parlé! s’écria l’une des femmes. C’est le malheur du pays que la fréquente visite des bohémiens. Quand arrivent nos pèlerins, riches et pauvres, croyez-vous qu’ils soient bien aises de trouver installés ici tous ces gens malfaiteurs, qui, si adroitement, savent voler mouchoirs et bourses? Croyez-vous que cela ne nous enlève pas du monde? Que de gens viendraient peut-être qui ne se veulent pas compromettre en tel voisinage!

—Ah çà! va, allons donc! dit une bossue, ceux qui ont la foi ne s’arrêtent pas en route pour si peu! Et ceux qui, ayant un mauvais mal, l’espèrent guérir chez nous, n’ont pas peur de ces voleurs ni de leur vermine. Otez-moi ma bosse, grandes saintes, et je me charge bien de m’ôter toute seule, les uns après les autres, mes poux et mes puces!

Il y eut un énorme éclat de rire qui, comme par enchantement, s’arrêta tout de suite.... La petite porte de la citerne venait d’être enfin ouverte, et au bruit de l’eau jaillie du robinet, toutes les femmescouraient prendre, non sans menues querelles pour la priorité,—leur rang à la file.

Enfin arrivèrent quelques jeunes filles amies de Livette.

Les voyant venir d’un peu loin, elle alla à leur rencontre.

Quand Livette se fut éloignée:

—Que cherche-t-elle, la Livette, de si bonne heure à cheval? se dirent les femmes.

—Eh, dit la bossue, son gueux de Renaud, donc! Il n’a pas l’habitude, celui-là, d’être attaché comme une chèvre au piquet, et pour le tenir fidèle elle aura du mal, la petite, malgré sa belle dot!... De loin, l’autre jour, sur la plage, Rampal, vous savez, le gardian bon enfant,—l’a vu, ce Renaud, causer avec une gitane qui n’était pas habillée d’hiver!

—Elle n’avait pas de fourrures ni de manteau, ni le reste, pauvre moi! elle était à se baigner comme Dieu l’a faite.... Il faut se méfier de la plaine. On ne se croit pas vu parce qu’on pense y voir très loin soi-même, mais une touffe d’engane suffit à larassade(au lézard) pour y cacher ses deux yeux qui regardent.

Et les femmes de chuchoter, avec des rires étouffés bientôt.

Pendant ce temps:

—Non, non, disaient à Livette ses deux amies, nous ne l’avons pas vu, ton promis, ma belle; maisdéjà, contre l’église, on prépare les gradins pour la ferrade, et d’être ici bientôt, il ne peut pas y manquer.

A ce moment, une musique bizarre s’éleva non loin. C’étaient des sons de flûte, qui, modulés avec douceur d’abord, brusquement se transformaient en cris déchirants. Un frappement sourd, grave, calme, singulier, les soutenait, semblait encourager le cœur malade, qui, en plaintes aiguës, appelait au secours....

—Ah! voilà les Bohêmes et leur musique du diable, écoute, Livette!... Va donc voir un peu,... c’est si drôle. Nous te rejoindrons tout à l’heure.

—Et mon cheval? fit Livette.

—Si tu n’es pas ici pour longtemps, il y a justement dans le mur de l’église un gros fer fixe en forme de bracelet, nouvellement scellé pour les barres de clôture de la ferrade. Attache-le là, ton cheval, et n’aie pas peur qu’il s’envole. On le reconnaîtra pour tien, aux belles lettres en clous de cuivre que tu as fait mettre à l’arçon.

Au fer du mur de l’église, Livette attacha son cheval, et se dirigea vers la musique des Bohêmes. Il lui semblait que, là, elle saurait quelque chose. Or, Zinzara, l’Égyptiaque, avait vu arriver Livette au village,—et sa musique n’était que pour l’attirer, elle, et, si Renaud était par là, son fiancé avec elle. Pourquoi? pour voir;—pour réunir, un instant,sans dessein fixe, sur le même point du vaste monde qu’elle parcourait, deux des personnages dont elle «amusait son temps»; pour se donner la comédie de la vie, et en voir naître la suite, avec le désir de la faire tourner en mal, au hasard. Elle aimait «l’étrange» qui sort du pêle-mêle des circonstances.

La Zinzara tournait un kaléidoscope dont le champ était vaste comme l’horizon de son voyage éternel, et dont les morceaux de verre, diversement colorés, étaient des âmes vivantes.—Elle tournait le cornet pour voir ce qu’amènerait de mauvais, grâce à elle, le destin. Jeux de femme, jeux de sorcière.

La vie est étrange. Le silence éternel des espaces n’est qu’un bruissement infini de cercles invisibles qui, tournoyant les uns dans les autres, se quittent, se reprennent, se perdent et ne se retrouvent jamais ou s’entrelacent pour toujours. La vie est étrange. On en peut voir un peu le commencement, la fin pas du tout; la signification nous en échappe, mais tous les cercles font la chaîne et quelqu’un sait le reste.

Qu’il y ait deux bouts à l’échelle, cela est certain. Le jour n’est pas la nuit, et l’un n’est pas sans l’autre. Il y a joie et peine, santé et maladie, heur et malheur, vie et mort, pour la bête de chair et d’os, bien et mal en un mot. Et celui-ci est un bon être, et celui-là un mauvais. Les religions et les morales n’y font rien, et n’expliquent rien; mais les petits enfants savent que cela est ainsi, et les gens sans esprit le savent également. Ceux qui raisonnent savamment la chose la perdent. Ceux qui tirent le fil le cassent. Il y a quelqu’un et il y a quelque chose. Rien n’est pas, voyons, bonnes gens, et ce vieil idiotqui bave, assis sur la borne, au pied du calvaire des Saintes, devant l’église, et qui tend la main à Livette, sait mieux que nous les choses, les deux choses: bien et mal. Cet idiot, quand il a, ce matin, passé près des voitures des bohémiens, a parlé amicalement, oui, parlé, durant quelques minutes, avec deux ou trois chiens maigres qui sont sous ces voitures, attachés par des chaînes; mais quand il a vu Zinzara, la reine, le regarder, il a pris peur, l’idiot, et s’est bien vite sauvé. Il a pris peur parce qu’il y a, dans le regard de Zinzara,quelque chose qui n’est pas bon.

Et maintenant Livette, en passant, le regarde, et l’idiot, qui sourit, lui tend, pauvre larve humaine, une perle de verre,—un trésor pour lui—qu’il a trouvée ce matin dans l’ordure du ruisselet voisin. La perle brille. Elle est bleue. L’idiot y voit la beauté, et il l’offre à la belle fille qui passe. Livette lui sourit et, lui, il rit à Livette, l’idiot qui bave, et qui se traîne, estropié. Il rit, et sent son cÅ“ur d’homme, en lui, vaguement s’ouvrir... à quoi?—à quelque chose qui est, dans les yeux de Livette, etqui est bon.

Dieu est sur nous, et, sous nous, le diable. Dieu? que voulez-vous dire? L’humanité bonne, celle qui est au-dessus de nous et vers laquelle nous marchons; cet idéal, sorti de nous, qui, à force de s’exprimer et de se faire aimer, se réalisera dans nos enfants. Lediable! que dites-vous? la bête obscure, la larve gloutonne, aveugle, qui fut nous, et dont nous nous éloignons.

Quelque chose est plus près du mystère que l’esprit, c’est l’instinct.

Nous sommes, certes, plus près de notre origine que de nos fins, et l’instinct nous explique presque l’origine parce qu’il s’y traîne encore, mais notre esprit ne peut expliquer la fin parce qu’il en est encore bien loin! D’où venons-nous? La bête, qui rampe, peut s’en douter.—Où allons-nous? Comment le saurait-elle, la bête qui ne vole pas?

Le lien qui fortement nous rattache à la terre n’est pas coupé. L’homme porte à jamais la cicatrice de sa naissance. Il voit donc, là encore, comment il se rattache,en arrière, à l’infini; mais comment,en avant, par la mort, il se rattache à la vie dans l’éternité, il ne le voit pas.

L’instinct, comme un ver luisant, éclaire les fonds d’où sort l’homme; mais l’intelligence n’éclaire pas les profondeurs d’en haut où elle se perd elle-même, au point précis où Dieu s’explique.... Ah! que Dieu est obscur!

Oui, entre l’origine et l’intelligence, il y a l’instinct, comme un pont. Entre l’intelligence et la fin, il y a le vide. Ici la raison ne passe pas. Il faut bondir. L’homme ne peut facilement concevoir que ce qui est en bas. Ce qui est en bas, sa pesanteur l’attire à le comprendre.

Pour comprendre ce qui est en haut, il faudrait une faculté de s’alléger que l’homme n’a pas, une aile qui manque. L’instinct, ici, agit sur l’esprit même, en sens inverse de l’effort spirituel.

A quelques esprits, elle vient parfois, cette faculté de s’enlever; mais l’homme ne conçoit que selon ce qu’il éprouve, et le temps est passé où l’on se fiait aux mages, à ceux qui conçoivent plus et mieux. Peut-être a-t-on raison. Peut-être ne doit-on concevoir que par soi-même, et nul ne saura rienpour toujoursavant de l’avoir mérité.

Pour une minute, dans le rêve surtout, dans la veille même, l’hommesait, quelquefois. Il a l’intuition profonde; mais rien n’est plus fugitif pour l’homme que ce vif sentiment de l’éternel.

Les meilleurs de nous sont des aveugles que hante le souvenir d’un éclair.

Qui de nous n’a su, pour l’avoir senti, comment on vole hors de soi? Le sens du mystère, à peine perçu, nous a fui, mais qui n’a-t-il pas pénétré, une seconde?

La vérité, comme l’amour, n’est qu’une seconde en laquelle il faut croire,—à jamais.

Et ces pensées sont en leur lieu, car tout est danstout. Celui-ci étudie l’hysope; celui-là le chêne; Cuvier le mastodonte et Lubbock la fourmi; mais tous arrivent au même point, à un point qui est tout.

Savez-vous pourquoi les bohémiens, les gitanos, les zincali, les zingari, les zigeuners, les zinganes, les tziganes, les gypsies, les romani, les romichâl (toutes façons diverses de désigner la même race errante) excitent si fort la curiosité des peuples civilisés?

Il y a à cela deux raisons.

La première, c’est que, très sauvage, très primitif, le bohémien apparaît au milieu des civilisés comme l’image d’eux-mêmes dans le passé. Les zingari sont comme les fantômes de nous-mêmes.

En nous revoyant en eux, nous nous plaisons, assis dans la sécurité de notre foyer fixe, au regret de n’avoir plus devant nous l’espace cher à la bête que nous fûmes; de n’être plus en rapport constant avec la terre, la plante et l’animal, qui sont lesmèresdont nous sortons et que nous aimons pour cela. Ils sont demeurés ce que nous étions au départ, et cela nous touche.

La seconde raison, c’est que, véritablement, ils ont su jadis, du sens de la vie, quelque chose.

Il est certain qu’ils sont sorciers. Ils ont entrevu la source obscure, et vaguement s’en souviennent, en ont gardé le reflet noir dans leur regard.

Le regard! ils en connaissent la puissance endormante et suggestive. Ils savent soumettre, par le regard, l’âme des faibles.

Les moins sorciers d’entre eux croient encore que le «secret» des choses a été caché quelque part, sous une pierre, et, dans leurs courses à travers tous les pays du monde, bien des fois ils soulèvent de lourdes roches dont la forme étrange semble indiquer qu’elles peuvent sceller le mystère.... Ils ne trouvent jamais, sous les pierres soulevées, que des crapauds, des vipères et des scorpions; mais, du sang et du venin de ces bêtes, ils savent composer des philtres redoutables.

Ils connaissent aussi la nature secrète des plantes, et comment, coupées à de certaines époques, à de certaines heures, selon l’influence des saisons et des rayons de la lune, ciguë ou belladone ont des vertus différentes.

Ils sont habiles dans l’art des poisons, les zangui. Hommes et femmes,—romsetjuwas—ils excellent dans l’art de donner aux troupeaux des maladies.

Leurs métiers ne sont que des prétextes à se présenter au seuil des maisons. Ils sont chaudronniers parce que l’art de soumettre au feu les métaux fut inventé par le fils de Caïn, père des maudits. Et ils sont selliers parce qu’ils aiment fréquenter les chevaux, chers aux vagabonds.

Les zangui, originairement adorateurs du feu, et qui n’ont plus de religion propre, mais toujours un peu celle du pays qu’ils traversent, sont aux hommes ce que Lucifer est aux anges.

«Nous venons d’Égypte, si l’on veut, disait parfois Zinzara à ceux de sa tribu. C’est là, en effet, que nous avons été puissants et sédentaires, aux temps de Moïse. Alors nos aïeux étaient magiciens des rois de l’Égypte, qui ont vaincu la mort; mais notre origine est plus haute et plus lointaine.

«Nous venons d’un pays où laPuissance secrète du mondea été pénétrée: un dragon en garde le mystère, au sommet d’une haute montagne, dans une caverne, à l’abri des déluges qui viendront.

«Notre aïeul Çoudra avait appris des grands prêtres l’art de se faire obéir par le dragon. Il entra dans la caverne et conçut la science de toutes choses, et il résolut de s’en servir au dehors, pour être à son tour un roi puissant parmi les hommes, car pourquoi était-il pauvre?... Pourquoi la misère et pourquoi la mort?

«A peine eut-il conçu son projet de juste révolte, que le dragon voulut le dévorer. Notre aïeul lui échappa, et crut alors que, au moyen des secrets qu’il avait dérobés, il serait tout-puissant sur la terre, mais il s’aperçut tout à coup qu’il les avait presque tous oubliés, comme par enchantement. Il ne connaissait plus que ceux qui nuisent, ceux qui font les maladies, les douleurs, les misères et la mort, tous les maux dont justement il aurait voulu s’affranchir.

«Et les grands prêtres le maudirent, lui et ses fils. Manou a dit contre eux:Ils habiteront hors du village; ils ne posséderont de vases qu’endommagés; ils n’auront rien à eux, si ce n’est un âne ou un chien. Leurs vêtements seront ceux dont on dépouillera les morts; leurs plats, des plats cassés; leurs bijoux ne seront que de fer. Ils iront sans repos d’un endroit à un autre endroit. Tout homme fidèle à ses devoirs se tiendra éloigné d’eux. Ils n’auront d’affaires qu’entre eux. Et entre eux seulement ils s’épouseront.

«Et les Tchandalas ont pu fuir la patrie mais non pas la sentence.

«Et voilà ce que nous sommes.

«La couronne de Çoudra est un cercle brisé,—armé de pointes, comme le collier des dogues, et son sceptre est une tige de fer, rompue mais redoutable. Car pourquoi la misère, la douleur et la mort! Dieu est mauvais.»

C’est avec ce conte, mis en chansons, que la reine tzigane avait parfois endormi son fils.

Et lorsqu’elle suit d’un long regard méchant, au seuil de quelque château, une jeune mère qui, en l’apercevant, fait rentrer bien vite son petit enfant, voici les pensées que roule en sa tête la Zinzara:«Les secrets, songe-t-elle, que savent nos voïvodes, nos ducs, nos princes et nos rois, peuvent faire trembler sur leur base toutes vos cités, vos trônes et vos églises, car pourquoi la misère, la douleur et la mort? L’heure viendra—nous l’attendons—où vos peuples seront dispersés au vent des colères, à moins que les mages qui nous ont maudits deviennent vos maîtres,—mais vous êtes pour cela trop loin de leur sagesse! Vous serez à nous.

«En attendant, malheur à ceux d’entre vous que nous trouvons seuls! Nous les regardons fixement, et l’âme du mal fait le reste!...»

Et voici ce qu’en arrivant près du campement des bohémiens vit la petite Livette.

Ils étaient là toute une tribu. Leurs voitures, nombreuses, étaient de différentes grandeurs, la plupart construites en forme de maisonnettes oblongues, assez semblables, avec leurs petites fenêtres, aux arches de Noé qu’on fabrique pour les enfants en Allemagne. Les bohémiens avaient aligné leurs voitures côte à côte, à la file, faisant face chacune à une maison du village. La file des maisons roulantes formait ainsi, avec les maisons bâties du village, une véritable rue tournante qui, prolongée, eût entouré les Saintes-Maries comme une ceinture. Ainsi, pour le temps de leur séjour, les zinganes pouvaient avoir l’illusion d’être fixés là, d’être des Saintins, l’un établi en face du boulanger, l’autre en face du cabaretier, mais nul n’oubliait que les maisons bohèmes restent posées sur des roues qui tournent et peuvent faire le tour du monde. «Je plains l’arbre, dit le zangui, il me regarde passer avec envie.... Il est jaloux des pieds de mon âne.» La plupart des voitures étaient rapiécées avec des planchettes multicolores, ramassées, volées un peu partout.

Les voitures des bohémiens étaient établies à la vérité, sur le derrière des maisons du village, en sorte que les habitants de ces maisons, le cabaretier ou le boulanger, occupés sur le devant de leur boutique, pouvaient sans affectation ne pas trop paraître dans la rue zingane.

Les zangui seuls y grouillaient donc à l’aise. Ne demeurant guère à l’intérieur des voitures que lorsqu’ils sont en route et fatigués ou malades, ils passaient leurs journées au plein air, assis dans la poussière, ou sur les degrés des petites échelles qu’ils abaissent du seuil de leurs portes jusqu’à terre; ou bien ils restaient de longues heures couchés sous les charrettes à l’ombre,—fumant des pipes et rêvant.

Pour l’instant, dans la lumière du matin, un certain nombre de femmes çà et là se livraient à la même occupation: chacune d’elles, avec des gestes de singe, cherchait la vermine parmi les cheveuxcrépus d’un de ses enfants, qu’elle maintenait dans l’étau serré de ses genoux.

Le petit, de temps à autre, poussait un hurlement, quand la mère tirait par mégarde ou arrachait un de ses cheveux, durs et noirs comme du charbon. Il avait alors, pour s’échapper, un ondulement sournois, mais l’étau des genoux le pressait, brusquement resserré, et c’étaient, çà et là, des piaillements de cochons de lait qui ne veulent pas être saignés. Alors les taloches de pleuvoir et les cris de redoubler. Puis tout à coup le plus pleurard de ces gamins cessait de crier, pour suivre, avec un intérêt subit, l’apparition d’une poule du voisinage ou les ébats de quelque chien de chasse égaré par là et bon à chiper.

Quant aux mères, elles accomplissaient leur besogne matinale d’un air automatique qui, très clairement, signifiait: «Ce que nous tentons là est tout à fait inutile, car la vermine pullule et toujours pullulera; mais il faut bien faire quelque chose. C’est toujours un bon moment d’occupé; et puis, sous l’œil des civilisés, cela nous donne une excellente contenance. On voit que nous sommes propres.»

—Achète-moi mon chien, disait l’une d’elles d’un air narquois à un villageois ahuri. Tu seras content de sa fidélité. Il est si fidèle, si fidèle! que j’ai pu le vendre quatre fois.... Il revient toujours!

Toutes ces femmes à peau fauve, bistrée et même noirâtre, avaient des cheveux d’un noir singulier, mat, d’un noir de charbon.—Les unes les portaient relevés en lourd paquet tordu sur le sommet de la tête. Plusieurs, toutes jeunes, les laissaient pendre en longs serpents sinueux sur leur poitrine et sur leur dos. Les yeux aussi étaient d’un noir singulier, très luisant, pareil au noir d’un velours vu sous du verre. La vie y éclatait sourdement, sans expression déterminée. Quelques mères vaquaient à leurs affaires tout en gardant sur leur dos leur nourrisson enveloppé dans une toile qu’elles portaient en bandoulière et dont les bouts nouaient sur leur épaule. La tête du petit sommeillait pendante, ballottée à tout mouvement.

Le rouge, l’orangé, le bleu, dominaient dans leurs haillons, mais ternis, fanés, noyés sous les épaisseurs de poussière sale;—un Orient enfumé.

Beaucoup de ces femmes tenaient entre les dents une pipe courte. Les hommes étendus çà et là, accoudés à terre, fumaient presque tous, placides, leur œil de sylvain fixé devant eux dans le vague. Ils avaient, sous leurs loques, de grands airs de fierté. Quelques-uns dormaient sous les cabanes roulantes.

La file des voitures qui longeait le village était encore dans l’ombre, mais, en tête de la file, le soleil frappait la première de ces cabanes qui dépassait, unpeu isolée, la ligne des maisons. Cette première voiture, mieux peinte et plus soignée que les autres, était celle de Zinzara, et, devant, au soleil, quelques Saintins s’étaient rassemblés, attirés par les sons du tambour et de la flûte.

Livette, en approchant du groupe, ne se doutait guère qu’en face de la voiture, dans la maison du cabaretier, derrière le rideau d’une fenêtre du premier étage, s’était posté Renaud, pour voir, de là, à son aise, la bohémienne qui jouait de la flûte et qui, en même temps, dansait, pieds nus et bras nus.

La flûte, une flûte double, aux deux tuyaux légèrement écartés, Zinzara la tenait avec beaucoup de grâce, et, les joues légèrement gonflées, elle y soufflait en soulevant tour à tour et abaissant les doigts, au gré d’un air bizarre, tantôt lent, tantôt furieusement saccadé. Et elle avait la tête rejetée en arrière,—en sorte qu’elle paraissait plus fière et plus agressive que jamais.

Tout en jouant de la flûte, Zinzara dansait une danse mystérieuse comme elle. Ses pieds nus ne faisaient guère que marquer sur place un rythme lent. Sa danse n’était pour ainsi dire qu’un jeu d’attitudes. Elle variait en cadence les ondulations de tout son corps qui, très flexible et vigoureux, s’accusait, à chaque mouvement, sous les étoffes molles. Quandle rythme se faisait rapide, elle piétinait vivement, sur place toujours, comme en hâte d’arriver à un rendez-vous d’amoureux, où recommençaient des langueurs.

Assis à quelques pas de la danseuse, un jeune bohème, au regard noir et vague, frappait du poing, en songeant à autre chose, sur un large tambour de basque, autour duquel tressautaient diverses amulettes suspendues, scarabées d’Égypte, coquilles de nacre, bagues, larges anneaux d’oreilles.

Et le tambour semblait dire à la flûte double: «Sois tranquille: le mâle veille. Je suis là, père ou fiancé, moi, le mâle à la voix forte, et tu peux chanter en liberté ta joie et ta peine, nul ne te troublera: je veille! et c’est pour toi que bat mon cœur, dans ma poitrine large et bien sonore.»

Mais dans les sons du tambour de basque, la bohémienne, elle, entendait de tout autres choses; et, souriante, soufflant dans sa flûte aux deux tuyaux écartés, abaissant et relevant sur les trous ses doigts légers, Zinzara, attirante pour tous, serrée dans ses haillons souples, qui, plaqués sur elle, moulaient tour à tour ses hanches ou sa poitrine;—montrant, sous ses jupes relevées et accrochées à la ceinture, ses mollets nus, de couleur fauve,—Zinzara semblait ne pas voir les spectateurs.

Vingt à trente personnes la regardaient, et ellesemblait danser pour elle-même, mais son œil de sorcière suivait, sans en avoir l’air, les moindres mouvements de la tête de Renaud, apparue parfois tout entière dans l’écartement des rideaux de serge, à carreaux rouges, derrière les vitres du cabaret, là, sous le rebord du toit de la maison d’en face.

Quant elle vit venir Livette, la danseuse eut un battement de pieds très vif comme irrité, et de la flûte s’échappa un cri, un cri de guerre, aigu, prolongé, pareil au crissement d’une étoffe de soie rapidement déchirée.

Livette involontairement en tressaillit et, se mêlant au groupe accru de minute en minute, elle regarda.

Zinzara fit un signe et prononça, entre deux temps très forts, une parole gutturale, bizarre, qui était un ordre précis, car un enfant tzigane, qui s’était approché d’elle depuis un moment, se glissa sous la voiture, d’où il ressortit armé d’une longue baguette blanche, avec laquelle il fit signe aux assistants d’avoir à se reculer un peu. Puis, il se plaça en face de Zinzara, au milieu du premier rang des spectateurs, et se retournant vers eux, il leur recommanda le silence, en mettant un doigt sur la bouche. Un mot d’ordre circula, et les assistants, plus silencieux, comprirent quequelque choseallait se passer.

La danse avait fini. Le tambour cessa de résonner à temps égaux. La flûte seule, entre les mains de Zinzara, dont les doigts remuaient lentement, chantait. C’était à présent une voix cristalline, menue comme le prolongement du son d’une goutte d’eau tombant au fond d’une vasque; c’était un appel très doux, insinuant, mélancolique, comme aussi serait le prolongement de l’appel du crapaud, la nuit, au bord d’une mare, dans l’écho d’une vallée rocheuse.

Et, du bout de sa baguette, le petit enfant désigna à l’un des spectateurs quelque chose qui, à terre, sous la voiture, rampait, s’approchant. C’était un serpent, mignon, strié de jaune et de rouge, qui arrivait, attentif au son de la flûte. Un autre suivit, et bientôt il y en eut plusieurs; il y en eut cinq.

Arrivés devant la musicienne, entre elle et l’enfant à la baguette, ils dressèrent leur tête, la balancèrent lentement d’abord, puis plus vite, accompagnés par le rythme de la flûte.... Les serpents dansaient, et, en sa pensée, chaque spectateur, malgré lui, comparait leur danse à celle qu’il avait vue tout à l’heure, à celle de la femme. C’étaient les mêmes ondulements, les mêmes grâces malignes, et chacun éprouvait, à ce spectacle, une inquiétude.

Livette, surprise, troublée d’une émotion singulière, croyait rêver. Ce qu’elle voyait, s’accordait étrangement, tristement, à l’état de son cœur. Elle n’en connaissait pas le rapport secret, profond, avecsa destinée, mais elle en subissait la tristesse maléfique. Le regard de Zinzara, par instants, passait sur la fille et ne s’y arrêtait pas. Au sujet de sa propre influence, Zinzara savait... ce qu’elle savait.

Fins, fins comme de la soie filée, les sons de la flûte se firent très fins, ténus comme des fils qui allèrent s’enrouler au col des petits serpents, et les petits serpents se mirent à suivre les sons de la flûte, qui les attiraient. Zinzara marchait à reculons. Les petits serpents la suivaient comme s’ils eussent été attachés par les fils soyeux qui étaient les sons de la flûte. La tzigane s’arrêta, et les sonss’accourcirent, en quelque sorte, comme des fils qu’on enroule autour d’une bobine.... Alors les serpents se rapprochèrent de la magicienne, et Zinzara, avec lenteur, s’étant accroupie, et, ayant abaissé jusqu’à eux ses mains qui tenaient toujours sa flûte toujours résonnante, les petits serpents s’enroulèrent à ses bras nus. De là l’un d’eux monta se nouer autour du cou, laissant pendre sur la poitrine bombée de la sorcière sa petite tête balancée, la bouche ouverte, la langue vibrante. Et deux autres, quand elle se releva, furent aperçus noués à ses chevilles, au-dessus de ses anneaux de jambes. Alors elle posa sa flûte et se mit à rire. Son rire découvrit ses dents, bien rangées, très blanches.

—A présent, dit-elle, à qui me donnera la main, je dirai la bonne aventure!

Mais, devant sa main tendue, aucune main ne se tendit à cause des petits serpents.

Zinzara rit très fort, et son rire, véritablement, rappelait certains sons de sa flûte double.

Livette fit en cet instant un mouvement pour se retirer.

—Allons, toi, lui dit aussitôt la gitane, tu as une fois refusé de m’entendre, mais aujourd’hui tu dois avoir une grande envie d’apprendre où est ton fiancé, la belle! Donne-moi ta main sans peur, si vraiment tu es digne de devenir la femme d’un cavalier courageux.

Livette rougit vivement. Ses deux compagnes de tout à l’heure arrivaient au même moment et elles avaient entendu. «Ne te laisse pas faire!» lui dit, à voix basse, l’une d’elles, en tirant par derrière la jupe de Livette; mais, provoquée par le regard de la zingane, où elle crut voir un éclair de moquerie, Livette, non sans se recommander intérieurement aux saintes Maries, offrit sa main à la bohémienne. La tzigane prit cette main dans la sienne. Les serpents dardaient leur langue fourchue. Livette était un peu pâle.

Elles étaient très petites toutes deux, la main de la magicienne et celle de la demoiselle.

Renaud, de là-haut, très surpris, un peu inquiet, regardait de tous ses yeux.

La zingane garda un moment dans la sienne la main de Livette, heureuse de sentir palpiter l’oiseau qu’elle fascinait. Elle avait eu l’espoir, du reste, d’intimider Livette, et le courage que montrait la petite l’irritait.

—Ton futur, dit-elle, n’est pas loin d’ici, ma belle, mais non pour toi, sache-le! Pour qui? c’est à deviner!

Livette, déjà pâle un peu, devint toute blanche.

—Cela seul, je pense, t’importe, gente amoureuse? Alors je ne te dis plus rien, sinon pourtant ceci encore: prends garde! le serpent qui est à mon poignet gauche vient de me souffler quelque chose. Veille à ton amour.

Il y eut dans le groupe des spectateurs un petit frémissement qui courut comme un pli de vague sur le marais. L’un des serpents, en effet, sifflait finement.

La bohémienne lâcha la main de Livette qui, en se retournant aussitôt pour s’en aller, reconnut, tout contre elle, Rampal.... Errant dans le village depuis le matin, il venait à peine d’arriver là, sans être aperçu de personne, pas même de Renaud.

Livette eut un instinctif mouvement de recul, tellement marqué que Rampal put le prendre pour un affront. Elle était, par malheur, ayant quitté le premier rang, retenue dans le groupe qui s’était refermé sur elle.

—Oh! oh, demoiselle, fit Rampal, on ne connaît donc plus les amis!

—Bonjour, bonjour, Rampal, répondit Livette, redoublant le salut, comme c’est l’usage du pays; mais laissez-moi passer, donc! Faites-moi place, je vous dis!

—Sur le pont d’Avignon, fredonna la tzigane en riant,tout le monde paye passage!

Renaud, toujours derrière sa vitre, là-haut, venait de reconnaître Rampal. Tumultueux, mais avisé, il se demandait s’il allait descendre contre lui tout de suite, ou s’il attendrait que Livette fût partie.

Il ne fallait pas toujours un prétexte à Rampal pour embrasser les belles filles,—et ici, il en avait un!

—Vous entendez, fit-il, demoiselle? Le péager sera payé de bon cÅ“ur, ou, de lui-même, se paiera!

Il tenait par la taille, à pleins bras, la pauvre petite. Elle se pliait en arrière, écartant de lui, le plus qu’elle pouvait, son corsage et sa tête, mais, par deux fois, le gueux, penché, tendu contre elle, le souffle ardent, de force la ramenant un peu à lui, à pleines lèvres l’embrassait.

Un juron formidable éclata derrière eux, en l’air. Tous se retournèrent, et, levant les yeux au bruit, reconnurent Renaud, qui secouait là-haut la vieille fenêtre difficile à ouvrir. Deux secousses encore, etla fenêtre céda, s’ouvrit brusquement avec un grand fracas de vitres qui éclatent, et Renaud, debout sur l’appui, s’élançait... touchait le sol....

—Ah! le gueux! ah! le gueux! où est-il cegueusas!

Mais Rampal, depuis une minute, avait sauté sur le cheval qui l’attendait, attaché, près de là, aux barres d’une fenêtre basse, et au galop, il fuyait.

Il fuyait, lancé comme en un jour de course, quasi debout sur les étriers, le corps penché, et faisant tournoyer sans cesse et très vite un nerf de bœuf lié à son poignet et qui, sifflant tout contre les oreilles droites de la bête, la rendait folle.

—Lâche! lâche! ne put s’empêcher de crier vers lui un des jeunes hommes de l’assistance.

—Lâche? oh que non! fit Renaud,—voleur seulement! car s’il n’était pas sur un cheval à nous, qu’il compte bien ne jamais nous rendre, je le connais, l’homme, il ne fuirait pas!

Et se tournant vers Livette terrifiée:

—Soyez tranquille, demoiselle, il ne l’emportera pas en paradis, notre cheval!

Renaud, en parlant ainsi, voulait-il donner à penser à la bohémienne qu’il tenait à venger plutôt le vol du cheval que l’injure faite à sa fiancée? Peut-être; mais le diable est si fin que Renaud lui-même ignorait que cette ruse fût en lui.

Quant à la gitane, elle se disait que Renaud, en sautant par la fenêtre, au lieu de descendre sans tapage par l’escalier, avait compromis sa vengeance pour le plaisir de lui montrer, à elle, sa souplesse de bohémien. Et il avait sauté en effet comme un chat sauvage, et rebondi à terre sur des pattes élastiques! Il était souple vraiment comme un vrai zingaro! Il était beau et hardi comme un voleur! Ce sont aussi des bohémiens, ces gardeurs de taures, ces errants meneurs de cavales!

Renaud, qui avait disparu, le temps de «nouer» la sangle de son cheval, repassa, au bout de quelques minutes, montant Leprince, sur le lieu de la scène, où discutaient encore ceux qui y avaient assisté.

—Attrape-le! attrape-le! mange-le, le Roi! lui crièrent en chÅ“ur vingt voix de jeunes hommes.

—Avec le Roi et Leprince contre lui, ajouta l’un d’eux en riant, Rampal est un homme tombé!

Renaud déjà était au large. Il n’avait pas regardé la zingane, mais il s’était senti regardé par elle, et il se sentait maintenant, de loin, suivi par son regard; et cela, sur la selle, lui donnait des redressements dont il avait conscience, et qu’il se reprochait vaguement à cause de Livette, mais sans les réprimer. Ma foi, oui, tout en galopant, dans sa colère, il galopait d’une certaine façon, pour qu’on vît bien sa colère même, pour paraître beau et fier cavalier, comme ill’était en effet. Il sentait tous ses mouvements... il croyait se voir et voulait qu’on le vît bien, le Roi!

Le paon, dans la saison de l’amour, a de plus magnifiques plumes et fait la roue. Le rossignol et le rouge-gorge ont des voix plus belles. Chacun se plaît d’être paré pour plaire.

—Où vas-tu, Livette? dirent à la jeune fille ses deux amies.

—Je vais voir M. le curé. Il faut, pauvre moi, que je lui parle! car, d’avoir écouté cette sorcière, voyez-vous, c’est un gros péché!


Back to IndexNext