XIV

Tous deux avaient la lance, Renaud et Rampal.

En passant près du mas Neuf, à une demi-lieue des Saintes, Rampal, qui ne possédait au monde que sa selle, et qui, n’étant à cette époque qu’un gardian sans place, n’avait pas de trident, en avait vu un laissé là, appuyé contre un figuier... et l’avait pris sans descendre de cheval, l’avait «emprunté sans rien dire», songeant que pour sa défense il en aurait sans doute besoin.

Maintenant, son nerf de bœuf dans la botte, la pique appuyée à l’étrier, courbé sur son cheval, il galopait à travers la plaine.

Renaud s’était trompé de route dans sa poursuite emportée. Peut-être la bohémienne en était-elle cause, car, malgré lui, pour rester sous son regard, Renaud avait piqué droit vers le Vaccarès, tandis que, tout bonnement, Rampal avait suivi la route d’Arles, ne rusant pas pour mieux ruser, se disant que Renaud à coup sûr se persuaderait qu’il avait gagné le milieu de l’île pour s’y réfugier dans quelque «jass» abandonné.

Renaud devina l’idée de Rampal.

Il gardera la route, se dit-il tout à coup, et, certain de cela, il tourna à gauche, et fila droit dans l’ouest. Rampal, ayant sur lui une avance d’une bonne lieue, arrêta son cheval, aux environs des Grandes-Cabanes, et, appuyé fortement sur sa lance piquée en terre, il mit, l’un après l’autre, ses pieds sur la croupe de son cheval immobile, et de là, durant quelques secondes, examina la plaine derrière lui....

Entre deux touffes de tamaris, il vit, comme un éclair ou comme un lapin qui «fuse» entre deux bouquets de thym, un cavalier.... Renaud, sûrement! Rampal comprit que Renaud, si c’était lui, rejoignait la route, et alors, il la quitta, et fit en sens inverse, le chemin parallèle à celui que faisait au loin son ennemi. Quand Renaud arriva sur la route, et se mit à la suivre, Rampal avait devant lui le Vaccarès, et tournant à gauche, se mettait à en suivre le bord. Il comptait passer le grand Rhône et gagner la cabane du Conscrit, au milieu de la «gargate», le gîte où il se promettait de trouver, dans les périls graves, un refuge suprême. Malheureusement pour lui, il avait été vu,—lorsque, debout sur son cheval, il guettait son homme,—par un pêcheur d’anguilles qui, accroupi au bord de la roubine, lançait à l’eau, au bout d’un roseau, une grappe de vers de terre enfiléset tout entortillés, au bout de la cordelette courte.

—N’avez-vous pas vu Rampal, compère? fit Renaud arrêtant net son cheval, dès qu’il aperçut le pêcheur qui était en train de changer de place.

—Tiens, le Roi! c’est toi qui le cherches? fit le pêcheur, un vieil homme. Il doit être à cette heure, s’il a gardé la route qu’il a prise pour t’échapper (car j’ai bien vu qu’il guettait quelqu’un derrière lui), il doit être maintenant au bord du Vaccarès, et, de là, s’il ne retourne pas aux Saintes, c’est qu’il remontera vers Notre-Dame-d’Amour.... Tu le prendras,—car ta bête est bonne,—entre le Vaccarès et la Grand’Mar.

Renaud était reparti comme avec des ailes.

Au bout d’une heure et demie d’une course folle (il avait su pourtant changer plusieurs fois, très sagement, d’allure), il s’arrêta, un peu découragé, puis, après une halte et un coup d’eau-de-vie bu à la gourde qui ne quittait jamais ses fontes, il reprit,—non sans avoir soigneusement laissé boire à son cheval une seule gorgée d’eau de la roubine,—sa course de rage.

Arrivé entre le marais de la Grand’Mar et le Vaccarès, il trouva, sous la conduite de Bernard (le jeune gardian qui était son aide), sa propre manade au repos.

Chevaux et taureaux marins, couchés, au bord du Vaccarès, se reposaient, immobiles, dans le rayonnement double du ciel et de l’eau, car l’heure allait vers midi et la lumière était éclatante.

Bernard, couché sur le dos, la tête sur sa selle, son chapeau sur les yeux, se reposait aussi, non loin de son cheval qui, entravé, apprenait l’amble.

Devant Renaud s’étendait le Vaccarès gris perle, luisant comme une immense table d’acier poli, au milieu de laquelle dormait un véritable îlot blanc de mouettes assises, immobiles.

Derrière lui, s’étendait une plaine d’un gris cendré, qu’on voyait, par places, aux endroits où ressort le sel en efflorescences cristallines, scintiller à travers un vaste réseau violâtre de saladelles en fleurs, car les saladelles s’étalent en larges touffes grêles, très ramifiées, sans feuillage, pointillées d’une multitude de fleurettes lilas, à travers lesquelles on aperçoit la terre.... Et plus bas commençaient les champs d’enganes, aux feuilles charnues, juteuses,—d’un beau vert de plante grasse, quand elles sont jeunes,—mais que la «marine» colore bientôt en rouge sanglant, en sorte que les plus vieilles, et les plus proches de la mer, sont les plus pourprées.

Çà et là, des tamaris, bas, rares, aux troncs noueux, bosselaient la plaine, avec leur feuillage léger que voilaient de rose doux leurs fleurettes enépis, mignonnettes, et pourtant lourdes au bout de leurs branches si flexibles.

Et, par vastes plaques, dans des fonds desséchés et craquelés, s’étalaient, bien verts, drus comme des moissons de bon blé, les siagnes, les triangles, les ajoncs, les apaïuns de toute espèce, les caneoùs, ces roseaux nains qui servent à faire des toitures et paillassons,—toutes sortes de tiges d’eau, bien droites, dont les bataillons rigides, moissonnés en été, s’échancrent, sous les faucilles, en larges demi-cercles. Au-dessus de ces étendues de verdure, bruissantes à la moindre brise, passaient quelques libellules à têtes monstrueuses, insectes-hirondelles, voraces mangeurs de moucherons. Elles tournaient, mêlées aux hirondelles, au-dessus des eaux d’où naissent les moustiques, et, dans les feuilles des roseaux, elles faisaient, lorsque s’y engageaient leurs ailes de mica transparent, aux nervures noires, un bruit métallique.

Renaud considérait ces choses familières et s’y oubliait. Une seconde, il se prit à croire qu’il gardait là sa manade, et qu’il n’avait rien autre à faire qu’à demeurer avec ses bêtes, perdu, comme elles, dans la contemplation tranquille, animale, du désert qui l’entourait. Il cessa d’aimer, de haïr, de désirer et de poursuivre.

Des ombres d’ailes passèrent à ses pieds. Il leva les yeux et vit, au-dessus de sa tête, deux flamants roses.«Ceux-là, songea-t-il simplement, ont fait ici leur nid, cette année.»

Mais Leprince, le bon cheval, avait reconnu ses cavales préférées, et allongeant tout droit son cou, élargissant ses naseaux pour respirer le grand large des marais et du désert, soulevant ses lèvres et découvrant ses dents,—il poussa un hennissement qui fit, d’un seul bond, se dresser toutes les cavales, et lever la tête des taureaux, et Bernard lui-même bondir tout debout sur ses deux pieds, la pique au poing.

Renaud, serrant les genoux, rassemblant son cheval, le maintint, frémissant sous lui, et dansant des quatre pieds dans l’argile molle.

En même temps, une rafale de mistral passa sur la plaine, et cassa en brusques vaguelettes le miroir du Vaccarès.

—Si c’est Rampal que tu cherches, fit Bernard, il n’est pas loin d’ici, pour sûr. Quand il m’a reconnu tout d’un coup,—voici un moment,—il a gagné par là. Et comme je l’ai perdu de vue assez vite, m’est avis qu’il est entré dans quelque cabane. Faudrait voir près la tour de Méjeane.

Renaud était reparti.

Tout à coup, ses yeux tombèrent sur une cabane basse, avec sa toiture d’apaïun en forme de camelle, ou bien de meule de paille, et surmontée, ainsiqu’elles le sont toutes, de sa croix de bois penchée en arrière, comme si le mistral la couchait.

Une idée lui vint: «Ce Rampal est là! Son cheval doit être fatigué. Il sera revenu un peu sur ses pas, sans être vu de Bernard, et se sera caché là,—afin que, trompé, je le dépasse.... Pour sûr, il est là!»

Renaud tourna bride, et, l’œil attentif, piqua droit sur la cabane, ce que voyant, Rampal, caché là en effet, d’où il guettait son ennemi par les trous de la muraille en ruines, sortit, en effrayant un hibou qui s’envola effaré, et s’élança sur son cheval qui broutait, entravé tout proche, invisible au fond d’un fossé.

Le mistral qui, vers ces heures-là, quand il se décide, arrive en coup de canon, se mit brusquement à ronfler. Renaud, pour recevoir la bourrasque, avait baissé la tête, en sorte qu’il n’avait pas aperçu la manœuvre de l’ennemi.

Et Rampal parut sortir de terre tout à coup, à vingt pas de Renaud, qui ne fut pas surpris, et qui courut sur lui, la lance haute, tout pareil à un chevalier du temps de saint Louis, dont parlent nos légendes.... (C’était le beau temps d’Aigues-Mortes!)

Mais la Camargue est, comme on sait, la mère du mistral. C’est elle, dit-on, l’immense plaine soleilleuse, c’est elle, avec la Crau, qui, à force de renvoyer l’air en haut en le surchauffant, est bien forcéed’en appeler d’autre, pour respirer. Et alors, de la vallée du Rhône, descend, à l’appel du désert, un torrent d’air frais, compagnon du fleuve, et qui s’appelle le mistral.... Il ronflait, le mistral, comme au fond d’une voile, dans la veste ouverte de Renaud, et, prenant Leprince de biais, il le retardait un peu. Sauter le fossé devint difficile. Cela donna de l’avance à Rampal qui, face au vent, trottait maintenant à franche allure.

Le fossé était entre les deux hommes, et Rampal, en le longeant au grand trot, voulait seulement dégourdir les jambes de la bête. Renaud, renonçant à franchir le fossé tout de suite, se décida à suivre de côté. Les deux cavaliers trottèrent ainsi un moment. L’avisé Rampal avait, contre le mistral, serré sa tête dans un foulard rouge, dont les bouts flottaient sur sa nuque.

Tout à coup, profitant d’un resserrement des berges, Renaud enleva son cheval,—qui se trouva de l’autre côté du fossé, juste à la minute où, ayant fait en sens contraire la même manÅ“uvre, Rampal, du côté que venait de quitter Renaud, prenait sa course....

Renaud ne retrouva pas tout de suite le passage favorable, et Rampal gagnait du terrain....

Ayant enfin de nouveau franchi l’obstacle, Renaud maintenant poursuivait Rampal, à toute volée,—et si vite que, lorsque Rampal se retourna pour juger ladistance, il vit Renaud à cinquante pas à peine derrière lui.

Tout juste il eut le temps de faire volte-face, et, la lance en arrêt, il attendit, immobile, penché en avant, les semelles en arrière fermement posées à plat dans les étriers larges.

Renaud, par malheur, chargeait contre le mistral. Une grêle, faite de sable, et de ces petits colimaçons arrachés aux feuilles des enganes où ils vivent collés par myriades, le frappait au visage, le «contrariait».

Là-bas, à cinq cents pas, Bernard regardait,—sans rien dire, par peur de Rampal,—mais faisant tout bas des vÅ“ux pour Renaud, et il croyait voir deux héros de targue debout sur la haute échelle, à l’avant des bateaux de joûte, la pique sous le bras droit, et tenue ferme en main.... Le trident de Rampal, abaissé trop bas brusquement, par un faux mouvement de son cheval, piqua le talon de la botte de Renaud, et érafla le flanc de Leprince qui fit un écart violent, comme lorsqu’il évitait les cornes des taures.

La pique de Renaud, déchirant la manche bleue de la chemise de son ennemi, en emporta le lambeau.

Les cavaliers s’étaient croisés et dépassés.

Rampal se retourna le premier et, prêt à frapper par derrière, rejoignit Renaud qui, pour lui faire face, s’efforça d’arrêter Leprince trop lancé, et Leprince,sentant derrière lui le pas précipité et le souffle ardent du cheval adversaire, furieux d’être maintenu, craignant d’être dépassé, fit, dans sa colère, un tête-à-queue si inattendu que Rampal, terrifié, de nouveau tourna bride, mais involontairement.

Et Renaud, voyant son poursuivant redevenir malgré lui son fugitif, lâcha la bride à Leprince, libre.

L’étalon prit son vol.

Les deux cavaliers, vent arrière à présent, aidés par la bourrasque, filaient.

Les aigues et les taures, toute la manade, bien debout, les têtes hautes, l’œil fixe, les naseaux large ouverts, regardaient venir à eux les deux cavaliers, courbés en avant, la bride vibrante, comme chassés par l’ouragan, le long de l’étang dont les eaux dansaient, clapotantes.

Çà et là, les petits tamaris, eux aussi, le dos voûté, semblaient fuir devant le temps. Il n’y avait plus, allez, de mouïssales ni de demoiselles en l’air. Au-dessus du Vaccarès, volaient bas des poussières d’eau. Le mistral balayait tout.

Et deux minutes après, impuissants à maîtriser leurs bêtes énervées qu’affolaient la lutte et le vent, les deux ennemis traversaient la manade, ventre à terre.

Alors, excitées à la vue de leurs deux étalons enfureur, effrayées à la vue des tridents, ivres du vent sauvage qui leur entrait au corps par leurs naseaux qui montraient le rouge,—les aigues hennissantes, cabrées, s’enlevèrent toutes d’un bond, au galop.... Les taures suivirent.... Des centaines de sabots et de pieds fourchus battirent le sol d’une crépitation de tempête, et le troupeau, fouetté par le mistral qui, en hurlant, le mordait et le poussait, se mit à rouler comme un Rhône à travers la plaine.... Et tandis qu’en toute hâte Bernard sellait son cheval pour les rejoindre, les deux adversaires chevauchaient dans cet ouragan, comme charriés par le piétinement de quatre-vingts bêtes qui faisaient voler derrière elles tantôt des poussières d’eau, tantôt des plaques de limon, tantôt des nuages de sable, dans le vent qui les dépassait!

C’est en tête, et au milieu pourtant de ce tourbillon, que Renaud parvint à joindre Rampal.... Lorsqu’il fut à le toucher, il choisit le moment précis où le cheval poursuivi relevait son pied gauche de derrière, pour frapper la croupe à droite. La jambe droite, au moment où elle allait poser sur le sol, s’infléchit sous un coup de trident qui pesait le poids d’un homme lancé au galop, et Rampal roula avec sa bête, sous le fourmillement des pattes galopantes dont trépidait la terre.

Taureaux et chevaux bondirent par-dessus ces deuxcorps, de bête et d’homme, étendus, et quand le troupeau, las et calmé, s’arrêta, une demi-lieue plus loin, Renaud, bien en selle sur Leprince, tenait en main le cheval reconquis, dont le flanc seulement et les naseaux saignaient.

Debout, à côté de lui, la rage entre les dents, souillé de boue et de poussière, la face sanglante, la paume des deux mains pelée, toute rouge,—Rampal s’occupait à remonter sa culotte et à renouer sa ceinture!

—A la prochaine, Renaud! Après ça, tu peux y compter, un homme, n’est-ce pas, se doitrevancher!

Mais sa voix se perdait, grêle, dans le ronflement du mistral.

—Rends-moi ma selle! cria-t-il plus fort.

La selle du gardian, c’est toute sa fortune. Il la soigne, l’aime, en est fier.

—Ta selle? répondit Renaud plein de méfiance.... Suis-moi, viens la prendre! Bernard te la rendra.

Et, haussant les épaules, il rejoignit, sans autre parole, la manade à laquelle il reconduisait le cheval amaigri dont Rampal avait abusé.

En vérité, il était content que Blanchet n’eût pas été de ce duel.... Il le reconnaissait de loin, Blanchet, perdu là-bas parmi les aigues, mais plus soigné, plus fin que les autres bêtes. Un vrai cheval de demoiselle, tout vaillant qu’il fût!... Il allait doncpouvoir le rendre à la maîtresse, à présent qu’il avait, outre Leprince, son ancien cheval. Et l’orgueil de la victoire enflait ses narines. Sa poitrine respirait tout le grand large.

Il pensait à deux femmes—oui à deux, pas à une seule!—qui, en apprenant la chose, se diraient de lui: «C’est un homme!» Et le beau cheval de Renaud ressentait toutes les fiertés de son cavalier, dans la liberté qui lui était laissée de marcher fièrement pour son compte, avec des bonds d’étalon vainqueur à la course sous les yeux de tout son troupeau.

M. le curé des Saintes était un homme de près de soixante ans, bien conservé, très grand, solide, avec des yeux fort vifs, qu’il éteignait sous des lunettes, et des gestes énergiques que sa volonté rendait lents.

Le presbytère est tout près de l’église, le seuil ombragé de quelques ormeaux. La maison, selon l’usage du pays, est blanchie à la chaux, une fois par an, à l’intérieur et à l’extérieur, comme les maisons arabes.

Les maisons des Saintes sont basses. Les rues serpentent, étroites, pour fuir le soleil. L’ombre, sous les tendelets des petites boutiques, est bleuâtre. Devant les portes, ouvertes sur la rue, retombent des rideaux transparents, en toile commune, ou même faits quelquefois d’un filet à mailles fines, qui arrêtent les mouches et laissent entrer la lumière ainsi passée au tamis. Et, là derrière, les filles des Saintes sont enfermées comme des oiselets en cage ou comme de petites bêtes très dangereuses.... Ne faut-il pas craindre un peu toutes les filles, voyons?

Les filles des Saintes portent la coiffure d’Arles, etle fichu aux plis accumulés, réguliers, fixés par des centaines d’épingles, par autant d’épingles qu’un rosier a d’épines; et, dans l’entre-bâillement du fichu épais de plis, on voit, tout au fond de la «chapelle», sur la chair jeune que soulève le soupir féminin, briller la petite croix d’or. Sur la jupe, qui est ample, le tablier a l’air, lui aussi, d’une jupe, tant il est large, et, de là-dessous, les pieds sortent, menus, agiles comme les pattes rouges de la perdrix de Camargue qui vite, vite, aiment à se mettre l’une devant l’autre pour fuir le chasseur, sachant que la Camargue est large et que l’horizon ne manquera pas.

Plus d’une figure est pâle, aux Saintes, car, on a beau dire, le marais engendre toujours la fièvre, et ce pays, où l’on vient pour se guérir par miracle, est à l’ordinaire un pays de maladie; mais la pâleur va bien sous les cheveux noirs, ondulés, gonflés en bandeaux sur les tempes, et retombant sur la nuque en deux masses lourdes qui remontent vers le chignon. Pour oublier ce qui est triste, on a ici, comme partout, la coquetterie—et le reste!... Et puis on s’habitue à la fièvre, qui donne des rêves, des visions; on l’apprivoise: elle n’est pas méchante pour ceux qu’elle connaît et ne les conduit que très vieux au cimetière.

Le cimetière est à quelques pas du village, à quelques pas de la mer. Dans son cadre de murailles basses, il est là, au pied des dunes. Entre la mer et le désert camarguais, là dorment les Saintins: beaucoup de pêcheurs qui vécurent dans les bateaux plats; des gardians qui vécurent à cheval dans la plaine....

Les uns comme les autres retrouvent là, dans la mort, les choses au milieu desquelles s’agita leur vie: le sable salé, plein de menues coquilles, les enganes, poussant malgré tout, rougies par «la marine», grasses de soude, et l’ombre grêle des tamaris empanachés de rose. De là ils entendent les hennissements des cavales sauvages, le cri des gardians qui luttent, les jours de fête, à la course, ou qui, dans le cirque, sous les murs de l’église, excitent les taureaux noirs. Ils entendent les voiles claquer, et le «han» des pêcheurs qui, les jambes nues, mettent à l’eau leurs bateaux sans quilles, lesbettesplates; et, de nuit et de jour, le battement de la mer, qui s’efforce de repousser l’île camarguaise, tandis que le Rhône, au contraire, sans cesse la pousse dans la mer, en l’accroissant de limons et de cailloux charriés depuis la source. La mer la frappe, l’île, comme si elle n’en voulait pas, mais elle a beau faire, elle ne peut que l’accroître, elle aussi, de ses sables rejetés.

Et les sables de la mer font aux rivages de la Camargue un ourlet de dunes.

On voit bien, là, que les dunes, ces mouvantescollines de sable, pareilles à des tombeaux, ont dû servir de modèle aux massives pyramides qui sont les tombeaux des rois, aux déserts d’Égypte.

Au pied des petites pyramides de sable, dorment les morts de Camargue.

Où donc nous a entraînés la mort? Pourquoi sommes-nous ici, tandis qu’au seuil de M. le curé Livette soulève timidement le marteau de la porte?

Le coup résonne à l’intérieur dans le vide du corridor. Livette est émue. Que va-t-elle dire? Par où commencera-t-elle? C’est le commencement qui est toujours le plus difficile. Elle voudrait, maintenant, se sauver, mais il est trop tard. Elle entend, derrière la porte, des pas. La vieille servante, Marion, lui ouvre.

Marion a l’œil exercé. Elle sait, quand on frappe chez M. le curé, rien qu’à examiner les figures, ce qu’on demande, et, de son chef, répond en conséquence; car M. le curé a des rhumatismes; il est sujet aux fièvres, et Marion soigne M. le curé! S’il écoutait Marion, il se soignerait si bien que les malades mourraient toujours tout seuls, sans extrême-onction, car Marion aurait toujours une bonne raison à lui donner pour l’empêcher de sortir, de jour ou de nuit, par le mistral ou le vent d’est, été ou hiver, pluie ou soleil.

Mais M. le curé sourit et n’en fait qu’à sa tête. C’est un bon prêtre. Il est toujours à son devoir. Il aime ses paroissiens. Il les aide, en toute occasion, de sa bourse et de ses conseils. Il est aimé de tous.

Il aime ses paroissiens, sa commune, sa curieuse église, qui fut une forteresse, et dont il connaît tous les moindres détails de pierre. Il l’aime comme prêtre et comme archéologue, car M. le curé est un savant, et son église est, en effet, un des plus curieux monuments de France, avec ses murailles étrangement épaisses, hautes et menaçantes, couronnées de mâchicoulis et surmontées de créneaux bien ouverts, qui surveillent de tous les côtés l’horizon de mer et de terre, et que dominent les quatre tourelles, dépassées par la tour du milieu, du haut de laquelle la cloche, autrefois, bien souvent, a sonné l’alarme—en répétant à toute volée: «Voici les païens, gens des Saintes! Attention! Qu’on s’enferme ici! Préparez les flèches! l’huile et la poix bouillantes!» Ou bien: «Courez au rivage, gens des Saintes! Un navire de France est en perdition!»

Et aujourd’hui elle semble dire encore, à tous, de plus loin: «Je vous vois! Je vous vois!»

Sur l’église des Saintes, on n’en finirait pas de donner des explications et de conter des histoires.

Derrière les créneaux, tout là-haut, en bordure au toit de pierres plates qu’il encadre exactement, courtun étroit chemin de ronde, où jadis, entourés du vol éternel des hirondelles de mer, circulaient les archers et les vigies. Le toit, aux larges pierres plates imbriquées, entre lesquelles verdoient quelques grosses touffes de nasques, érige, tout le long de son arête, une haute crête sculptée, faite de courbes ogivales que surmontent des fleurs de lis.

Cela est beau et grand, mais une petite chose dont les Saintins sont fiers autant que du clocher et des tourelles, c’est une plaque de marbre, de cinq pans environ de longueur sur trois de hauteur, où sont représentés deux lions. L’un protège son lionceau; l’autre semble protéger, comme si c’était son petit, un jeune enfant. Il paraît que cette image a été taillée par un ouvrier grec, dans les temps.

Ce marbre-là est incrusté dans le mur de l’église, au midi, à côté de la petite porte.

Vous entrez. La voûte de la nef, en ogive, vous oblige à lever les yeux très haut. Et en entrant, par la grande porte, vous êtes frappé de voir, en face de vous, au fond de l’église, une voûte romane dont l’arc, en son milieu, à cinq mètres au moins au-dessous de la nef ogivale, supporte les saintes châsses, qui reposent sur l’appui d’une ouverture en forme de fenêtre et flanquée de deux colonnettes. De là descendent, au bout de deux cordes, tous les ans une fois, les châsses miraculeuses.

Le chœur est exhaussé de quelques pieds au-dessus du dallage de l’église. On y monte par deux escaliers symétriques, entre lesquels se trouve la porte grillée par laquelle on descend dans la crypte de Sara. La voyez-vous, cette grille, juste devant vous, au bout du passage qui, entre les chaises, suit le milieu de l’église? On dirait, en vérité, le soupirail d’une prison.

Là-dessous, dans la crypte froide, bas voûtée, aux murs nus, cachot véritable, sur un autel de marbre mutilé, se trouve la petite châsse vitrée qui contient les reliques de sainte Sare, patronne des bohémiens. C’est là qu’au milieu des fumées de leurs cierges, dans un air vicié d’odeurs humaines, on les voit, accroupis et pressés en foule, une fois par an, gémir leurs prières suspectes.

Cette crypte, au temps des invasions sarrasines, servait de magasins de vivres, lorsque les habitants de la petite ville étaient forcés de se réfugier tous dans l’église-forteresse.

Aigues-Mortes a ses murs et la tour de Constance, massive comme Babel; Nîmes a ses Arènes et la Fontaine, et le pont du Gard, insolent de beauté, est à elle; Avignon a ses ponts, ses remparts et ses jacquemards; Tarascon, son château miré dans le Rhône; les Baux ont les ruines bizarres de leurs maisons creusées à même, comme des alvéoles de ruche, dans le massif de sa colline évidée; Montmajour ses petitestombes d’enfants creusées aussi, l’une à côté de l’autre, dans le roc vif, et qui, pareilles à des abreuvoirs de colombe, sont aujourd’hui toutes pleines de terre et de fleurs; Orange a son théâtre et son arc triomphal; Arles a son théâtre avec les deux colonnes encore bien droites au milieu; il a encore Saint-Trophime, au portail ouvré, et son allée des Alyscamps bordée de sarcophages chrétiens et de hauts peupliers.... Mais les Saintes-Maries-de-la-Mer ont leur église, que M. le curé ne donnerait pas pour tous les trésors des autres villes!

... Marion a bien vu que Livette est triste; Marion s’est sentie touchée quand Livette a dit: «Il faut que je voie M. le curé....» Et comme d’ailleurs le dérangement ne sera pas grand pour son maître, puisqu’on ne l’appelle pas au dehors, Marion a introduit Livette dans le salon.

C’est une pièce blanchie à la chaux; seulement, M. le curé a fait de son salon un véritable musée, et les murs disparaissent sous les étagères de bois blanc, menuisées par lui-même, et toutes chargées de ses collections.

Il y a là des poteries antiques, d’antiques verres tout irisés. Il y a de vieilles médailles.

Une de ces médailles rend Livette attentive. On y voit un taureau qui tombe; une de ses jambes dedevant a fléchi. Un homme, son vainqueur, le saisit aux cornes. Elle a des siècles et des siècles, cette médaille grecque. Une pancarte l’explique à Livette, qui croit voir Renaud. Tout se recommence.

Voici les herbiers, et des boîtes pleines de coquilles, et aussi beaucoup d’oiseaux empaillés, tous ceux qu’on trouve en Camargue. Les pêcheurs, les chasseurs, depuis plus de trente ans, offrent à M. le curé des choses, des bêtes curieuses. Cette bête-ci, c’est une loutre du Rhône. Cette autre, un castor, à la queue en truelle, aux dents recourbées.... C’est une grosse question de savoir si les castors ne sont pas nuisibles aux digues du Rhône. L’essentiel, voyez-vous, est que les roubines, de tous côtés, envoient au fleuve, à la mer, les eaux des marais. Il faut que les digues tiennent bon, ne laissent point passer le Rhône. Et les castors, dit-on, détruisent les digues. Ils y creusent, pour se mettre à l’abri, quand viennent les grandes crues, des galeries montantes, et ils se réfugient au fond; et quand l’eau les y poursuit, ils percent, pour se sauver, un trou vertical, et voilà ma jetée minée, rongée au dedans de l’eau! Cela est mauvais....

Livette lève les yeux. Au plafond, est suspendu un lézard, la gueule ouverte; il est très gros. Je crois bien! c’est un petit crocodile, le dernier qu’on ait tué en Camargue, voilà bien longtemps!

Et dans tous les coins laissés libres par lescuriosités naturelles, on aperçoit quelque image pieuse. Ici, les deux saintes Maries dans le bateau, Là, les saintes Femmes ensevelissant le Christ. Ailleurs, Magdeleine à la Sainte-Baume, à genoux devant la tête de mort.... Mais Livette ne voit jamais de sainte Sara!

Livette s’est assise; elle attend. M. le curé ne vient pas. C’est que M. le curé, qui est déjà l’auteur de deux notices, l’une intituléela Cure de Boismaux, l’autrela Villa de la Mar, travaille en ce moment à une troisième:Concordance des légendes des saintes Maries, avec ce sous-titre:De la confusion bizarre et regrettable qui tend à s’établir entre sainte Sare et Marie la Gipecienne.

La Cure de Boismauxa aussi un sous-titre:Monographie du domaine du Château d’Avignon en Camargue. M. le curé y rappelle que le domaine du Château d’Avignon constituait naguère une commune à part. Cette commune naturellement avait un curé, et, en ce temps-là, le propriétaire duChâteau d’Avignonétait le général Miollis, frère de cet évêque de Digne dont parle M. Victor Hugo dans lesMisérables, en le désignant sous le nom de Myriel.

M. le curé recherche, inutilement d’ailleurs, dans un chapitre spécial, pour quelles causes, telluriques ou autres, le domaine du Château d’Avignon est le plus particulièrement sujet aux invasions de sauterelles, qu’il faut faire combattre parfois en Camargue, comme en Afrique, par des régiments.

Quant à laConcordance, c’est un ouvrage très important et bien nécessaire. Il s’appuie notamment sur l’autorité duLivre Noir. Ce livre latin, conservé aux archives des Saintes, a été écrit en 1521 par Vincent Philippon, qui signe: 2,000 Philippon! (Jésus lui-même n’a pas dédaigné le calembour.) Il existe une traduction française duLivre Noir. Elle est de 1682 et commence ainsi:

Au nom de Dieu mon œuvre comancéePar Jésus-Christ soit toujours advancée.Le Saint-Esprit conduise sagementMa main, ma plume et mon entendement.

Au nom de Dieu mon œuvre comancéePar Jésus-Christ soit toujours advancée.Le Saint-Esprit conduise sagementMa main, ma plume et mon entendement.

Au nom de Dieu mon œuvre comancéePar Jésus-Christ soit toujours advancée.Le Saint-Esprit conduise sagementMa main, ma plume et mon entendement.

Voici donc la vérité sur les saintes patronnes de Notre-Dame-de-la-Mer.

Marie Jacobé, mère de saint Jacques le Mineur, Marie Salomé, mère de saint Jacques le Majeur et de saint Jean l’Évangéliste, n’arrivèrent pas seules en Camargue. Le bateau sans mât ni rames portait encore leurs servantes Marcelle et Sara, Lazare et toute sa famille, et plusieurs disciples du Christ.

M. le curé prouve, avec pièces à l’appui, que Marie-Magdeleine n’était pas dans la barque. Elle arriva en Provence d’autre façon, on ne sait pas par quel autre miracle.

A l’exception des deux Maries et de Sara, tous lespassagers du bateau miraculeux se dispersèrent, prêchant et convertissant.

Les saintes ne quittèrent pas la Camargue, l’île du Rhône, divisée alors par les étangs en un grand nombre de petites îles, véritable archipel, nomméSticados, et habité par des infidèles. En ces temps, toutes ces petites îles, formées par les marais, étaient couvertes de forêts et pleines de bêtes fauves. Et ce delta du Rhône était infesté de crocodiles.

Or, bien longtemps après la mort des saintes, un chasseur, suivi de sa meute, passant sur le lieu de leur sépulture ignorée, y rencontra un ermite, près d’une source.

—Seigneur, lui dit l’ermite, j’ai eu cette nuit, en rêve, une révélation. Près de cette source, dans le sable, reposent les corps de trois saintes!

Le seigneur était un comte de Provence. Son palais était à Arles, et M. le curé a tout lieu de croire qu’il s’appelait Guillaume Ier, fils de Boson Ier, célèbre par ses libéralités envers les églises.

On était en 981. Ce Guillaume avait vaincu les Sarrasins, et Conrad Ier, roi de Bourgogne, son suzerain, l’aimait et le respectait.

Le prince, ayant écouté l’ermite, s’en alla, l’esprit très occupé; et, peu de temps après, il revint, et fit bâtir, par-dessus la source même, une église en forme de citadelle, au beau milieu d’une très spacieuse enceinte de fossés.

Il fit ensuite publier dans toute la Provence que des privilèges seraient accordés à tous ceux qui viendraient bâtir des maisons entre le fossé et l’église.

Ainsi naquit la Villa-de-la-Mar,—qui est une ville, bien qu’on la traite trop souvent de village sous son nom de Saintes-Maries.

De tous temps, les comtes de Provence accordèrent à cette ville des privilèges.

Sous la reine Jeanne, une vigie devait sans cesse, du haut des tours de l’église, observer les navires et faire des signaux. Des sentinelles devaient, toutes les nuits, d’heure en heure, s’appeler et se répondre. Aussi les Saintins furent-ils, par la reine, dispensés de payer le péage et la gabelle.

M. le curé explique toutes ces choses dans son livre qui est bon. Il y raconte aussi, «comme de juste», la découverte des ossements sacrés.

En 1448, le roi René, étant à Aix, sa capitale, entendit un prédicateur affirmer que les saintes Maries Jacobé et Salomé devaient être enterrées sous l’église de la Villa-de-la-Mar.

René aussitôt consulta son confesseur, le père Adhémar, et envoya un messager au pape, lui demandant l’autorisation de faire des fouilles sous le sol, dans l’église. Cette autorisation lui fut accordée au mois de juin de la même année. L’archevêque d’Aix, Robert Damiani, présida aux fouilles.

On retrouva la source; près de la source, un autel de terre; au pied de l’autel, une plaque de marbre avec cette inscription que M. le curé commente longuement:

D.M.IOV. M. L. CORN. BALBUSP. ANATILIORUMAD RHODANIOSTIA SACR. ARAMV. S. L. M.

On trouva enfin, parfaitement reconnaissables, les ossements des saintes et, en outre, une tête enfermée dans une caisse de plomb qui, selon M. le curé, est la tête de saint Jacques le Mineur, apportée de Jérusalem par Marie Jacobé, sa mère.

Les ossements, ayant été recueillis pieusement, furent, en grande cérémonie, enfermés dans des châsses de bois de cyprès. Le roi était là avec sa cour. Il y avait le légat du pape, un archevêque, douze évêques, un grand nombre de dignitaires des chapitres, de professeurs et de docteurs. Le chancelier de l’Université d’Avignon était présent. Il y avait, comme en font foi les procès-verbaux, trois protonotaires du Saint-Siège et trois notaires publics.

Rien n’est donc plus sûr que l’authenticité des reliques des Saintes Maries.

Mais des légendes apocryphes viennent contredire la vraie, et voici la page qui retient à son bureau M. le curé, tandis que Livette, toujours plus troublée, l’attend au salon:

«Parmi les erreurs populaires, écrit M. le curé, qui détruisent la pure tradition, il faut relever comme une des plus fâcheuses, des plus pernicieuses même, celle qui tend à mettre au nombre des passagers de la barque miraculeuse, une sainte Marie surnommée l’Égyptiaque. C’est là une véritable hérésie! Comment a-t-elle pu prendre source et quelles sont ses racines?»

M. le curé se propose de retoucher tout à l’heure cette dernière phrase, et pour cause.

«Sans aucun doute, poursuit-il, les Égyptiens ou Bohémiens, en manifestant, depuis des temps reculés, une dévotion particulière à sainte Sara, qui était, d’après eux, Égyptienne et épouse de Ponce-Pilate, ont contribué à la formation d’une absurde légende, mais celle-ci a sa source, ou sa racine, dans une autre raison: il y a dans la vie de l’Égyptiaque une histoire de barque qui prête à l’erreur, en causant les confusions.»

M. le curé se propose de revenir aussi sur ce paragraphe.

«Née aux environs d’Alexandrie, Marie l’Égyptienne quitta sa famille pour mener, dans la grande ville, la vie honteuse de son choix. Une rivière s’étant présentée, elle dut la passer dans un bateau, et, n’ayant pas de quoi payer son passage, elle récompensa le batelier d’une manière impure.

«Elle entreprit plus tard un voyage à Jérusalem, avec un grand nombre de pèlerins, et là encore elle paya les frais de sa route d’une façon diabolique, si l’on songe surtout que ceux qu’elle entraînait au mal étaient de pieux pèlerins! Aussi, quand elle se présenta à la porte du temple, une force invisible et invincible la repoussa. Elle ne put y pénétrer.»

M. le curé, plus content, respire sa tabatière.

«Elle se retira alors au désert où elle vécut quarante-sept ans. Son simulacre apparut un jour au moine Zozime, à Jérusalem. Elle lui apparut toute nue et le pria de venir la confesser. Il obéit et se rendit dans le désert. Elle était toute nue, en effet, mais très vieille. Et Zozime comprit sa sainteté à ceci qu’elle avait le pouvoir de marcher sur les eaux. Zozime écouta sa confession. Elle mourut en odeur de sainteté, aussi décrépite et affreuse à voir qu’elle avait été belle et agréable. Un lion lui creusa une fosse avec ses pattes dans le sable du désert.

«La longue pénitence de l’Égyptiaque avait donc racheté sa vie, et, sous Louis IX, les Parisiens lui consacrèrent une église qui porta le nom deSainte-Marie-l’Égyptienne,—qui, plus tard, fut appelée laGypeciennepar corruption, puis laJussienne. Cette église était dans la rueMontmartre, à l’angle de la rue de laJussienne.

«On y voyait un vitrail naïf représentant la sainte et le batelier, avec cette inscription:Comment la sainte offrit son corps au batelier pour son passage[A].

«On ne doit donc, en aucun cas, confondre sainte Sara, contemporaine du Christ, avec Marie l’Égyptienne... laquelle vivait auVᵉ siècle... ce qui coupe court à toute controverse!

«Il est très heureux, poursuivait M. le curé, satisfait de sa conclusion un peu tardive, qu’une pécheresse pareille ne se soit pas trouvée à bord de la barque de nos Maries-de-la-Mer, car dans cette barque, comme nous l’avons dit plus haut, il y avait un certain nombre de disciples du Christ....Spiritus quidem promptus est; caro autem infirma.»

M. le curé prend une prise, ôte et remet ses lunettes. M. le curé s’oublie.... Il repasse les toutes premières pages de sa notice, il biffe et rebiffe; il se bat avec les mots rebelles. De temps en temps, il assure ses lunettes, ouvre et consulte un vieux gros livre. Il est très occupé, très absorbé par son travail favori. M. le curé oublie qu’on l’attend, et la pauvre Livette, toute seule, dans le salon, avec les oiseaux morts et les coquilles, roule en son cÅ“ur des inquiétudes. La tristesse qui est en elle n’est pas dissipée,—loin de là!—par l’endroit où elle se trouve.

Tous ces oiseaux morts, qu’elle reconnaît la plupart pour des oiseaux de passage, lui racontent les ennuis de l’hiver, de la saison où les brumes se traînent sur l’île inondée....

Il y a des effraies, ces chouettes d’un jaune pâle, qui habitent les clochers et qui, la nuit, vont boirel’huile des lampes des églises; des vautours qui, des Alpes et des Pyrénées, descendent ici par les grands froids; le vautour cendré, qui habite la Sainte-Baume. Il y a de ces petites mésanges, nomméesserruriers, qu’on ne trouve qu’aux bords du Rhône, et despendulines, ainsi nommées parce qu’elles suspendent leurs nids, comme de petites escarpolettes, aux branches flexibles qui se balancent au-dessus de l’eau; desfaiseurs de bas, dont les nids ressemblent au tissu d’un bas tricoté; et l’alcyon, c’est-à-dire lebleuretou martin-pêcheur; et la sirène, aux couleurs variées, merveilleuses, appelée aussimange-miel, qui passe au mois de mai et se tient de préférence en Camargue. Voici une cigogne, qui trouvait sans doute la Camargue, entre les digues du Rhône, un peu semblable à la Hollande. Voici le héron, avec son jabot de fines plumes retombantes, comme des franges longues, sur sa gorge. Livette ne le connaît que sous le nom degalejonqu’on lui donne ici parce que les hérons, de préférence, se rassemblent dans l’étang de Galejon. En voici un qui porte sur son socle cette date: 1807, et la mention:Acheté au marché d’Arles; il est bleu d’ardoise et il a sur la tête trois plumes grêles, noires, longues d’un pied. Puis, des flamants, il y en a, pardi, à volonté, puisqu’on les voit quelquefois nicher dans les marais de Crau, assis par myriades, jambe de-ci, jambe de-là, sur leurs nidshauts comme leurs pattes. Et des plongeons! et des grêbes! et des pingouins manchots, qu’on voit rarement! Et le vilain pélican, que les gens d’ici nommentgrand gousier!

Livette croit entendre au loin, lamentable et déchirant, l’appel des oiseaux de passage surmonter le bruit des rafales, des eaux pleurant dans les eaux; dominer le gémissement des choses, la nuit.... Les grues, les pétrels, le courlis d’Égypte, l’ibis, que de fois elle les a entendus crier, au-dessus du Château d’Avignon, dans la saison où les nuits sont longues, où la vue du feu réjouit le cœur comme une chose vivante, pleine de promesses, quand la mort noire enveloppe le monde. Ces oiseaux lui rappellent aussi les soirs de Noël, ces soirs où les bûches en flamme dans la grande cheminée, les lampes nombreuses, semblent dire: «Courage! la nuit passera.» C’est en ce temps que le blé montre sa tige verte, disant, lui aussi: «Oui, courage! le mauvais temps finit comme l’autre.»

Livette songe ainsi, et machinalement ses yeux se lèvent vers le plafond où est suspendu le crocodile[B].

Elle ne se dit pas, Livette, qu’il y a quelque part, de l’autre côté de la grande mer, dans cette Égypte où s’enfuirent saint Joseph et la Vierge Marie, afin de dérober l’enfant Jésus aux persécutions du roi Hérode, un grand fleuve, frère puissant du Rhône, et qu’aux heures chaudes, dans les îlots du Nil, les crocodiles nombreux se traînent sur le sable surchauffé, pour offrir leur dos aux rayons d’un ciel ardent comme un four.

Elle ne se dit pas que sainte Sare, la noire patronne des bohémiens, est par eux appelée l’Égyptienne, et que, dans le Nil, les zangui, aussi bien que dans le Rhône, font boire leurs chevaux maigres. Elle ne peut pas se dire—parce qu’elle l’ignore—que les Égyptiens tenaient des Hindous une magie dégénérée, et que c’est sans doute la même, plus corrompue encore, qui fait la puissance de Zinzara.

Que Zinzara, dans un des coffres de sa maison roulante, emporte, à côté d’un crocodile du Nil et d’un ibis sacré, trouvés tous les deux dans une crypte égyptienne, une momie de jeune fille, âgée de six mille ans, et dont la face, dépouillée de ses bandelettes, porte un masque d’or, Livette l’ignore aussi. Elle ne peut établir aucun rapport entre l’ibis du Nil et celui-ci, tué l’an passé au bord du Vaccarès; mais elle subit l’influence de toutes ces correspondancesde mystère, pour qui l’espace et le temps ne sont rien.

Ces êtres morts, rangés autour d’elle, revivent par la puissance de la forme perpétuée.... Et la peur la prend, car voici que, tout à coup, l’idée folle, magique, à la fois vague et précise, lui entre dans l’esprit, d’une ressemblance du profil de ce grand lézard, suspendu au plafond, avec le bas du visage de la zingara....

Livette se croit malade, et se lève pour s’en aller, sans plus attendre; mais comme elle approche sa main de la porte, elle pousse un cri.... Un mille-pieds, bien vivant, court sur la clef. Elle recule, et voit, sur la blancheur du mur, à hauteur de sa tête, unetarente, immobile, qui semble, avec ses yeux gris pâle, la guetter. La tarente est inoffensive, mais Livette n’en sait rien. C’est le gecko de Mauritanie, qui abonde en Provence, un lézard répugnant au regard, avec ses granulations grises sur la tête et sur le dos, semblables à celles des melons cantalous. Et puis... cela si petit, cette bête, si petitette, ressemble au crocodile!... Livette, pour sûr, a la fièvre....

—Qu’avez-vous donc, mon enfant?

C’est M. le curé qui entre. Il a un air de bonté qui, tout de suite, rassure la pauvrette.

Il lui montre une chaise. Elle s’assied, et n’ose rien dire. Par où commencer?

Il la presse.

—Voyons, mon enfant!...

Il ferme les yeux, pour ne pas l’embarrasser avec son regard, qu’il sait pénétrant. Il a laissé là-haut ses lunettes sur son gros livre. Il ferme les yeux; et, les lèvres serrées, il presse l’une contre l’autre ses mâchoires, d’un effort rythmé, en sorte qu’on voit se gonfler et s’abaisser ses tempes, comme des ouïes de poisson. C’est un tic. Il a croisé ses mains sur sa ceinture; il mêle ses doigts et joue à les faire virer l’un sur l’autre, machinalement; mais il est très attentif. M. le curé aime les âmes. Il sait qu’elles souffrent, que la vie est infinie, et que, dans l’espace et le temps, elles tournent en s’appelant comme des oiseaux de tempêtes. Il réfléchit. C’est un bon prêtre. Il a l’esprit de l’Évangile. Il est indulgent. Ne sait-il pas que de grandes saintes ont été de grandes coupables? Il veut être bon. Il sait l’être.

De quoi s’agit-il?

Livette enfin parle. Elle dit tout: la première apparition de la gitane, son refus de lui donner l’huile qu’elle demandait insolemment avec des moqueries sur l’extrême-onction; puis le sort jeté, menaçant, déjà réalisé peut-être; le changement de caractère de son Renaud, ses froideurs, sa fuite, et puis, ce matin même, la scène des serpents; comment elle a été attirée—elle, Livette—par lacuriosité sans doute, mais aussi par la conviction qu’elle aurait là des nouvelles de Renaud.... Et elle a livré sa main à la bohémienne, pour se faire dire la bonne aventure! Cela, elle l’a fait bien malgré elle! Elle sait que c’est une faute.... Qui lui eût dit, un instant plus tôt, qu’elle commettrait un péché pareil? Mais elle a eu peur de paraître peureuse, et cela non pas à cause du monde, mais à cause d’elle, de cette gitane devant qui elle a cru devoir faire la fière, montrer du courage. Elle la sent très ennemie. Elle en a peur, et cependant, malgré elle, elle la bravera. C’est plus fort qu’elle.... Elle arrive enfin à son aveu le plus pénible... elle est jalouse.... Une terreur lui est venue: est-ce que Renaud pourrait?... Mais non.... N’a-t-il pas, pour la défendre contre Rampal, risqué sa vie, sauté d’un premier étage, toute la hauteur de la maison? Il est vrai que Rampal a volé un cheval de Renaud et que depuis longtemps Renaud le cherche....

Livette s’est tue. Elle a regardé M. le curé qui, maintenant, avant de répondre, s’écoute lui-même, les yeux toujours fermés, pour n’être pas distrait. Il joue à faire tourner les uns sur les autres ses doigts entre-croisés.

Autour d’eux, les cygnes, le pélican, le flamant rose, le pétrel, l’ibis, regardent avec leurs yeux de verre enchâssés dans leurs têtes qui ont vécu! Lesailes repliées, une patte en avant, ils sont là, ces fantômes d’oiseaux, exactement pareils de forme, de couleurs, de plumage, à des oiseaux qui volent à cette heure, par delà les mers, sur le Nil, sur le Gange, et non moins pareils à d’autres oiseaux qui, il y a six mille ans, vécurent.

Le lézard du plafond, qui rit là-haut avec ses dents aiguës, longues, nombreuses, ressemble en vérité, vaguement, un peu, à quelqu’un... à qui?

Livette, qui s’interroge, tout à coup se trouve folle, parfaitement folle, d’avoir eu pareille idée! Elle en sourit elle-même. Et voici qu’ellesentson sourire. Elle le sent. Elle croit le voir!

Et à ce moment, elle a l’impression—qui lui est pénible—d’être là, dans cette même salle, au milieu de ces bêtes et devant un prêtre,—pour la seconde foisde sa vie!...

Oui, tout ce qui l’entoure ici, elle l’adéjà vu... ce qui lui arrive lui estdéjà arrivé. Seulement, la première fois, c’était... oh! c’était il y a longtemps, si longtemps! Le grand lézard du plafond s’en souvient peut-être.... C’est pour cela qu’il rit.... Mais elle, ellea toutoublié. Pourquoi est-elle ici? Elle n’en sait même plus rien. C’est bête, d’être venue là!

Voyez-vous, ce pays de Camargue est un pays de fièvre maligne. Il sort des marécages, au soleil, avec l’odeur du corrompu, certaines exhalaisons quitroublent le sang, la tête.... Des choses mortes, des eaux mortes, il sort, comme une fumée, certaines songeries, la fièvre.... Il y ale mauvais air... etle mauvais œil, songe Livette.

Or, qui sait à quoi songe, pendant ce temps, dans la voiture de Zinzara, la momie couchée, que Livette ignore, et qui a l’âge de Livette, plus six mille ans? Elle a, comme Livette, des cheveux ondés, très longs, mais un peu rougis par le temps. Ils étaient bien noirs autrefois, comme des cheveux d’Arlésienne.... Elle a l’âge de Livette, la momie, plus six mille ans!... Les zanguis prétendent que tant que la forme des morts subsiste, quelque chose de leur esprit reste en elle. La Zinzara raconte que cette momie, qu’elle a prise en Égypte, lui parle quelquefois, lui apprend des choses....

Ah! si l’on se mettait à approfondir les faits les plus simples, comme ils nous troubleraient! Nos cavales sarrasines de Camargue, sœurs d’Al-Borak, la jument blanche de Mahomet, et les taureaux du Vaccarès, frères d’Apis, quelquefois, de leur dent distraite, attirent à eux, du fond des marécages, la longue tige, mollement ondulante, du lotus mystérieux qui vit de trois existences à la fois, dans le limon par ses racines, dans l’eau par sa tige, dans l’air bleu par sa fleur.

Ce n’est pas sans raison qu’ils viennent, les zanguis,descendants de Çoudra, vénérer, dans la crypte de l’église aux trois étages, la châsse de Sara, femme de Pilate,—Égyptienne....

Eh bien, M. le curé, qui est un savant, confusément roule en lui ces choses,—sans les bien comprendre, lui non plus—et il s’interroge.

Ah! s’il pouvait, comme il balayerait, loin de l’île, cette vermine de bohémiens! Mais il ne peut pas. La tradition commande. Sara dans la crypte est leur sainte. Il y a là un mélange de païen et de chrétien certainement bien fâcheux, mais qu’on n’a pas le droit de défaire. L’essentiel est que le chrétien saisisse le païen, en triomphe, que Dieu ait raison contre Satan,—car pour sûr, quoi qu’en disent quelquefois les bohémiens, ils ne descendent pas de ce roi mage qui était nègre et qui porta la myrrhe à Jésus.

Comment défendre Livette?

—Ne restez pas avec vos pensées, mon enfant. Portez sur vous toujours votre chapelet, et dites-le souvent, en y songeant bien et non pas machinalement. Confiez les chagrins de votre cÅ“ur à votre bonne grand’mère, dont je connais les sentiments chrétiens. Cette vieille femme simple a un très grand cÅ“ur.

Évitez de venir à la ville. Dites à votre père—qui a toujours fait vos volontés, sans avoir d’ailleurs à s’en repentir—de surveiller sa maison, de nejamais vous laisser seule. Fuyez Renaud quelque temps; du moins, ne le cherchez pas. Il faut qu’il voie clair en lui-même; il ne faut pas l’aider—en essayant de le ramener à vous—à se tromper sur ses sentiments pour vous, qui ne sont peut-être pas assez profonds. Je lui parlerai du reste quand il le faudra. C’est après-demain la fête des Saintes. Venez y assister; apportez-nous, ce jour-là, un cÅ“ur plein de foi et du désir de bien faire. Vous y rencontrerez beaucoup d’infortunes. Tournez vos yeux vers de plus malheureux que vous, et vous verrez, par la comparaison, que vous êtes heureuse, vous qui avez jeunesse et belle santé.

La santé de l’âme dépend de nous-mêmes. Vous la sauverez en vous.

Enfin ce sera vous, le jour de la fête (je vous le demande et je vous l’impose au besoin comme pénitence), qui chanterez le solo d’invocation, au moment où descendront les châsses.

Qui pense à Dieu et aux Saintes oublie les maux de la terre. Frappez et l’on vous ouvrira.... Ceux qui craignent seront rassurés.... Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés....

M. le curé, brusquement, s’interrompit. Il venait de sentir, avec son cœur de brave homme, que sa harangue tournait, par la force de l’habitude, au sermon banal, et vite, se levant, et se dirigeant versla porte, il donna sur la joue de l’enfant tremblante, avec deux doigts de sa main, qui tenait sa tabatière, une tape affectueuse, en lui disant d’un ton paternel:

—Va, petite, tu as un bon cÅ“ur. Les méchants ne pourront rien contre nous. Je prierai pour toi à la messe.... Tout le monde t’aime dans le pays.... Ne crains rien, ma fille.

Livette sortit. Le curé, demeuré seul, soupira. Il entrevoyait, devant Livette, un péril confus, inconnu, satanique, de ceux qu’on ne détourne pas, que Dieu seul peut conjurer.

—C’est le sort, murmura-t-il, employant, sans y songer, un mot à double entente. C’est le sort, répéta-t-il. La vie est trouble, et Dieu profond.


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