Renaud, après sa victoire, descendit un moment de cheval, et, s’asseyant à côté de Bernard, au bord du Vaccarès, où bÅ“ufs et cavales de sa manade reprirent leur attitude de repos,—il se mit à repasser en lui les choses.
Détruire le projet de son mariage, son avenir, à cause de cette bohémienne, à cause de cet amour mauvais qui lui travaillait la tête, à cela, sûrement, Renaud n’y songeait pas.
La première fougue de son désir dépensée en bonds sauvages, à la manière de Leprince, il trouvait avec lui-même des accommodements. Son honnêteté brute était entamée. Il essayerait d’obtenir de la gitane maudite ce qui se pourrait, à l’occasion; et cela—il en était bien certain—n’ôtait rien à Livette!
Tout comme un raisonneur savant, il combattait en lui sa pensée honnête, prime-sautière, par des raisons qu’il trouvait à grand’peine et qu’il affinait ensuite avec complaisance, rusant contre lui-même.
Maintenant qu’il pouvait se vanter d’avoir battuRampal à cause de Livette,—en négligeant dans sa pensée les deux autres raisons qu’il avait eues de se battre, à savoir la volonté de reprendre le cheval volé et le désir de montrer sa force et son courage à la Zinzara,—maintenant il pouvait retourner, la tête haute, au Château d’Avignon, et revoir sa fiancée comme si de rien n’était!
Pourquoi, après tout, aurait-il honte? Ne venait-il pas de gagner de nouveaux titres à l’estime des parents et à la reconnaissance de Livette?
Il ramènerait à la jeune fille ce pauvre Blanchet, qu’elle aimait tant,—et il pourrait annoncer à Audiffret que le cheval volé broutait de nouveau, avec la manade, les roseaux du domaine.
Non, il n’y avait rien, tout bien réfléchi, qui pût lui faire honte.
Tant qu’on n’est pas marié, d’ailleurs, est-on tenu d’être si fidèle? Et comment faire, après tout, quand les choses se présentent?
Les yeux voient, bien avant qu’on le leur ait pu défendre! Même marié, peut-on s’empêcher d’être ému en voyant de belles jeunesses? Est-ce qu’on est maître des mouvements de son sang? Désir n’est pas péché, et tant que Livette ne savait rien, tant qu’elle ne souffrait pas par lui, qu’aurait-il eu, voyons, en toute franchise, à se reprocher?
Rien n’était de sa volonté. Il était décidé encore Ãne pas parler à la femme bohême,—mais il serait bien sot de ne pas étendre le bras, si la pêche dorée venait s’offrir d’elle-même à lui.
Et le vent salé qui souffle sur les enganes, affolant les troupeaux sauvages, lui courait dans les sangs, faisait monter à ses joues de soudaines brûlures.
Que peut, contre ce vent-là , que respirent avec joie les taures, tous les «je ne veux pas» d’un jeune homme qui sent sa jeunesse? Le bon Dieu en pardonne d’autres! «Je me donne, depuis quelque temps, bien du tourment d’esprit pour peu de chose!...» Et Renaud conclut sagement qu’il allait retourner tout de suite aux Saintes, pour rassurer Livette, comme c’était son premier devoir, sans éviter ni rechercher l’autre....
Pendant ce temps, qu’avait-elle fait, Livette?
En sortant de chez M. le curé, à l’heure à peu près où Renaud atteignait Rampal, Livette avait envie de reprendre son cheval et de retourner tout de suite, sans dîner même, à sa maison.
Elle se sentait comme perdue, si près de ces zangui de malheur.
Elle avait pensé d’abord que Renaud, s’il avait rencontré Rampal, dont il ne pouvait manquer d’être le vainqueur, irait, tout de suite après, au Château d’Avignon.
Mais sa seconde idée fut qu’il reviendrait auxSaintes pour y montrer son triomphe. Elle le connaissait, ce Renaud! Il avait l’orgueil de sa force, de son adresse. Gâté par le public des courses, qui applaudit des mains, de la voix, il aimait s’entendre dire: «Bravo, Renaud!»—et il reviendrait aux Saintes, oui, bien sûr!
Il pouvait deviner aussi qu’elle, Livette, y était restée, et y revenir pour elle... comme aussi un peu, en même temps, pour l’autre!... Ah! pauvre petite! quelque chose de soupçonneux commençait à lui venir! Si elle allait lui plaire, à Renaud, cette zingara, bon Dieu!
Livette, ayant repris son cheval, toujours attaché au mur de l’église, le fit mettre à l’écurie de l’auberge, et alla manger la bouillabaisse du pêcheur Tonin.
—Tu as bien fait, Livette, lui dit ce Tonin, tu as évité un bon coup de mistral. Mais je m’y connais; ce n’est qu’une bourrasque, et cette après-midi tu marcheras tranquille. Il ne fera que trop chaud! Mais qu’as-tu, d’être si pensive?
... Livette n’entendit pas grand’chose de tout ce qui fut dit à la table du pêcheur, et ayant bien réfléchi, vint de nouveau, plus tard, chez M. le curé.
—Tu es encore aux Saintes, petite? fit-il avec un sourire triste.
—Une peur m’est venue, mon père....
Par habitude de la confession, ainsi quelquefois Livette nommait le curé.
—Une peur? et laquelle?
—S’ils se sont battus, qui sait, mon Dieu! le hasard est fort, et ce Rampal est si traître que ce pourrait être Renaud, le vaincu.... Je voudrais, monsieur le curé, avec votre permission, monter tout de suite sur l’église, et, de là , beaucoup plus tôt, je pourrais apercevoir Renaud, s’il doit revenir ici.
Cette bonne idée lui était venue, d’épier de là son fiancé, comme il avait, lui, le matin même, épié Rampal, de la fenêtre du cabaret.
Le curé, de nouveau, sourit, et, bonnement, prit les clefs du petit escalier qui mène à la chapelle haute, et de là au clocher.
Il sortit, suivi de Livette.
Au pied du grand mur nu, si haut, si froid, de l’église,—un rempart, c’est bien vrai, avec ses créneaux découpés tout là -haut sur le bleu du ciel,—le brave curé ouvrit la petite porte.
Ils montèrent....
Arrivés à la chapelle haute, qui est, comme on le sait, juste au-dessus du chœur de l’église:
—Je reste ici, moi, petite, Ã prier un peu les saintes... tu peux aller seule.
Mais sans répondre, Livette, auprès du curé, dévotement, devant les châsses, s’agenouilla un instant.
Les châsses étaient là , derrière les cordes enroulées au cabestan, au moyen desquelles on les descend dans l’église, tout comme on descend, dans le puits miraculeux qui est en bas, la petite cruche où boivent avidement les lèvres des fidèles;—elles étaient là sur le rebord de l’ouverture par où on les pousse dans le vide....
Dans l’encadrement de cette fenêtre, ouverte sur l’intérieur de l’église, Livette voyait, tout en bas, les chaises bien alignées, et, plus haut, les tribunes et la chaire, et les tableaux,—tout cela perdu au fond d’une ombre noire que traversaient deux rayons entrant comme des flèches, par les meurtrières étroites.
Là -bas, bien en face, au-dessous de la tribune du fond, on voyait luire, en fines raies de feu, les jointures de la grande porte carrée.
Elle regarda, un long moment, les saintes châsses, et les conjura d’éloigner le maléfice qu’elle sentait autour d’elle.
Et, malgré elle, en les regardant, ces châsses qui ont la forme de deux cercueils juxtaposés et soudés l’un à l’autre, Livette se sentait venir des pensées plus tristes. N’avait-elle pas vu, tous les ans, quelque infirme au désespoir s’étendre, sur des coussins, dans le creux, en angle aigu, formé par les deux couvercles de la châsse double? Et combien de ceux-lÃavaient été guéris! Un, de loin en loin, sur cinquante mille?
Et pourtant, dans cette chapelle haute, que d’ex-voto, tableaux, plaques de marbre commémoratives, béquilles, fusils aux canons crevés, petits bateaux offerts par des marins sauvés d’un naufrage! Oui, mais en combien de temps ont été faits les miracles dont ces ex-voto sont le souvenir.... On tremble d’y songer.
Et Livette, heureuse de détourner sa pensée de ces choses pénibles, laissa M. le curé à ses prières et monta sur la terrasse de l’église.
La vaste lumière du ciel, tout grand déployé sur elle, l’éblouit. Elle dut cligner les paupières, puis regarda la plaine. La plaine était rayonnante.
Ce gueux de mistral qui, lorsqu’il s’établit, souffle par trois, six et neuf jours, n’avait eu qu’un caprice, comme Tonin l’avait bien prévu. Maintenant plus rien ne remuait. La mer n’avait pas eu le temps de se fâcher jusqu’au fond. Elle riait. Les étangs étaient lisses. Le soleil, dans l’air nettoyé, ne rayonnait que plus chaud.
Tout autour de Livette, les hirondelles, les martinets, poussaient en tournoyant ces cris grêles, finement perçants, qui se succèdent l’un derrière l’autre et sans fin s’éloignent et se rapprochent. Les ailes pointues des martinets, qu’on nomme aussiarbalétriers, rasaient les tourelles, filaient dans les créneaux comme des flèches.
Livette regardait au loin, droit devant elle, et, n’apercevant pas ce qu’elle attendait, laissait son regard errer çà et là sur cet immense pays attirant et monotome, qu’on peut voir tout entier sans apercevoir jamais autre chose que la répétition des mêmes sables, des mêmes touffes d’herbe, des mêmes eaux reluisantes.
Du haut de l’église, l’horizon apparaît presque infini de tous côtés, car les Alpilles dorées, perdues là -bas dans le nord-est, ne semblent que des découpures de nuages.
Quand vous les regardez de là , vous avez à droite, c’est-à -dire dans l’est, la Crau et les sansouïres, les Martigues, et puis Marseille par delà les salins de Giraud, divisés en hauts rectangles de sels scintillants. Dans l’ouest, la petite Camargue avec ses étangs temporaires, ses quelques pinèdes, les euphorbes et les asphodèles rameuses, et son Étang des Fournaux, père des mirages,—et plein de coquilles, quoique la mer n’y pénètre pas.
Dans ce pays si plat et si vaste, l’esprit et les regards prennent l’habitude de se porter toujours aux horizons, d’embrasser le plus d’espace possible, pour chercher l’accident.
Mais ils ne peuvent échapper à cette vaste monotonie, plus égale que celle de la mer qui, elle, change de couleurs, tour à tour noire, bleue, dorée, vert pâle ou tout empourprée.
Dans notre désert, toujours les mêmes tamaris, les mêmes enganes, et,—autour des six mille hectares d’eau du Vaccarès,—toujours les mêmes lignes d’horizon, nulle part simplement unies, mais partout au contraire festonnées très légèrement par les touffes des tamaris; toujours le mirage d’un étang apparu, luisant, sur un point de la plaine où il n’en existe pas; et, par réfraction, toujours le grandissement démesuré de quelque pêcheur qui, longeant la plage, grandit toujours davantage à mesure qu’il s’éloigne.
Le mois de mai, quelquefois, est ici chaud comme l’août.
Au mois de mai,Va comme il te plaît.
Au mois de mai,Va comme il te plaît.
Au mois de mai,Va comme il te plaît.
Livette, éblouie, s’abîme les yeux à fouiller, de son regard tendu, les touffes les plus lointaines des tamaris, à suivre le ruban, à peu près invisible, du chemin charretier qui, du Vaccarès, tombe sur les Saintes-Maries. Ses yeux sont fatigués, brûlés. Rien ne les repose.
Partout en effet le sol sans arbres exhale une ardente respiration qui s’élève en vibrations visibles.L’esprit de la terre se dégage, flotte au-dessus d’elle. On le voit qui brûle et ondoie. Les yeux perçoivent cet ondoiement diaphane, la chaleur tremblotante de l’air chaud, l’âme même du feu, si frémissante aux regards qu’on croit l’entendre bruisser. C’est la danse éternelle de la lumière réverbérée.
Lasse du resplendissement de la plaine, Livette se tourna vers la mer, mais la mer n’était qu’un immense miroir brésillé qui, par les milliards de facettes de ses fragments vivement mobiles, renvoyait aux yeux l’éclat sans fin multiplié du ciel flamboyant.
Quand ses yeux se portèrent sur la plaine, elle vit, à près d’une lieue, un cavalier qui, au grand trot, arrivait droit vers les Saintes. Facilement,—à je ne sais quoi de très parlant dans l’allure de cette fourmi,—elle reconnut son Renaud.
Il ne lui était donc arrivé aucun mal!
Et elle allait redescendre, quand tout à coup elle se commanda de demeurer là encore un peu, pour voir ce que, dès l’arrivée, il allait faire.
Déjà il passait près de la citerne publique. Il tourna bride à sa gauche, disparut un moment derrière les maisons.... Il venait vers l’église.
De créneau en créneau, elle courait, Livette, pour le suivre du regard; et il arriva en quelques secondesdevant l’église, sur la place, au pied du Calvaire qui est là .
Penchée, elle le regardait.... Où allait-il?... Il s’était arrêté. Son cheval, las, immobile, ne remuait que sa queue longue, pour chasser les Å“stres et les mouïssales qui criblaient de piqûres sa croupe saignante, car—après le mistral tombé—les mouïssales dansent. Et puis? Rien. Un grand silence dans une grande lumière vide. Machinalement, Livette remarquait que l’ombre du cheval, violette, bien découpée sur le sol, allongée déjà , devait marquer quatre heures....
Et elle continuait à s’interroger sur l’attitude de Renaud (que faisait-il là , ainsi immobile?) quand tout à coup monta vers elle le son d’une voix de femme qui chantait.
Dans le grand silence, cette voix, très claire, lançait des paroles barbares que ni Renaud ni Livette ne comprenaient.
La zingara disait:
Laissez passer le romichâl, le tzigane. C’est le spectre vrai d’un roi. Royal est son manteau troué. Une selle est son trône. Ton royaume, c’est la terre entière, Romichâl!A Bœrenthal, on parle le zend. Oh! le çoudra deviendra pape! Croyez-vous que ce soit le malin qui a fait la malignité? Non, non; méfie-toi donc de Dieu, et reste libre, Romichâl!Le Rhin aussi est un Nil. Et le Rhône est un Nil également. Mais c’est dans le fleuve du Châl que ta cavale préfère boire! Le Nil seul fait hennir ton espérance, Romichâl!
Laissez passer le romichâl, le tzigane. C’est le spectre vrai d’un roi. Royal est son manteau troué. Une selle est son trône. Ton royaume, c’est la terre entière, Romichâl!
A Bœrenthal, on parle le zend. Oh! le çoudra deviendra pape! Croyez-vous que ce soit le malin qui a fait la malignité? Non, non; méfie-toi donc de Dieu, et reste libre, Romichâl!
Le Rhin aussi est un Nil. Et le Rhône est un Nil également. Mais c’est dans le fleuve du Châl que ta cavale préfère boire! Le Nil seul fait hennir ton espérance, Romichâl!
De son œil d’oiseau rôdeur, la zingara avait depuis longtemps aperçu Livette, perchée là -haut entre les créneaux de la haute église, et voyant ensuite Renaud venir vers elle, la gitane, toujours joueuse, s’était mise à chanter, par fantaisie et bravade, dans l’écho des hautes murailles.
Comme les serpents au son de la flûte, Renaud était charmé. La tzigane s’en doutait bien.
Et quand elle eut chanté, elle se montra.
—As-tu assommé ton ennemi au moins, romi? lui dit-elle. Tiens! je ne vois pas son cÅ“ur au bout de ta pique? Ta poulette au sang de neige te le demandera tout à l’heure. Ah! que voilà , pour un chrétien, un baiser bien vengé!... Car si ton ennemi était encore en selle, tu n’y serais plus, toi, je suppose? Écoute donc, mon beau,—quoique à la vérité ce soit un crime pour nous, femmes de zingari, de trouver beau un chrétien, je dois te le dire quand même! Parole de reine, romi! tu es beau comme un fils dema race, brave comme un voleur de grand chemin, cavalier comme les meilleurs de nous, fier comme un homme libre enfin!... Je ne regrette ni ma colère de l’autre jour, ni ma chanson de tout à l’heure, ni mon compliment de ce soir: car je ne fais jamais, sache-le, que ce qui me plaît! et mes colères elles-mêmes me servent mieux que des réflexions! Adieu, romi, ton Dieu te garde, s’il me connaît!
Des paroles de la zingara, Livette n’avait guère entendu que le bruit, incisif et saccadé.
Mais la bohémienne qui s’éloignait, prit soin, quand elle fut près de disparaître à l’angle de la place, d’envoyer, du bout des doigts, au gardian, un baiser qui, à lui, parce qu’il voyait son sourire, devait sembler signe de moquerie, et à Livette d’amour partagé.
Renaud alors s’avoua à lui-même qu’il n’était pas venu chercher autre chose aux Saintes que ce compliment de la gitane,—une nouvelle approche de l’attirante créature!
Maintenant, il n’avait qu’à s’en retourner.... Il n’aurait pas voulu retrouver Livette tout de suite! Il préférait reprendre le large du désert, pour débrouiller ses idées, reconnaître en lui ses sentiments, calculer ses chances, et demeurer bien seul, en fin de compte, avec l’image de cette gitane, dont il s’éloignait cependant volontiers.... Ce n’est pas sans plaisiren effet qu’il allait, pour mieux penser à elle, se retrouver loin d’elle, dans ses chemins libres....
Avant de quitter la terrasse de l’église, Livette jeta un dernier coup d’œil sur l’étendue du pays camarguais. Ah! que cette immensité était vide! Les quelques maisons éparses qu’elle aurait pris plaisir à voir dans la plaine, étaient cachées par les bouquets de pins parasols qui les abritent. Rien d’humain ne répondit au cri de détresse de son pauvre cœur qui aurait voulu suivre au vol dans le désert le gardian ensorcelé, et il lui sembla que, du haut de la tour, il tournoyait, son cœur, jusqu’à terre, où il s’écrasait du coup, comme un oiseau tombé du nid.
Renaud, au pas de son cheval, gagnait leMénage, une des fermes du Château d’Avignon. Il avait commandé à Bernard de lui amener là Blanchet, qu’il voulait reconduire au Château. Du Ménage au Château la distance ne serait plus rien.
Chose décidément surprenante pour lui, plus il réfléchissait à ce qui venait de lui arriver, et qu’en somme il avait souhaité, plus il était mécontent.
Il s’aperçut qu’il avait fini par se faire, malgré tout, du caractère de la gitane, une idée assez bonne,—celle qui le flattait. Il s’était dit simplement qu’elle était une sauvage, celle qui avait pu oublier ainsi toute honte d’être nue, dans sa hâte à châtier de son mieux un homme trop hardi.... De son impudeur même, de l’arrogance, de la méchanceté qu’elle lui avait prouvée à leur première rencontre, il avait tiré bizarrement la preuve d’une chasteté si sûre d’elle-même, si dédaigneuse du péril, que l’effrontée gitane ne lui en paraissait que plus désirable.
Il n’ignorait pas que les femmes bohèmes estiment les voleuses mais non pas les impures, et il s’était plu à voir en Zinzara on ne sait quelle vierge farouche, féroce même comme une bête des pays d’Orient, dont il aurait, lui, dompteur, la première joie et l’orgueil. Et voilà qu’elle lui inspirait tout à coup une répulsion qu’il s’expliquait mal. Voilà que,—seulement pour lui avoir entendu prononcer quelques paroles obscures comme toutes les paroles de zingari, menaçantes comme il fallait s’y attendre, et, au bout du compte, plus aimables qu’il ne pouvait l’espérer,—il la croyait, comme en une révélation de rêve, capable de tout, une «mauvaise femme!» Il sentait en elle le diable.
Sur son âge, il ne savait rien de précis. Avait-elle dix-sept ou vingt-cinq ans? Le ton bistre de son visage impassible et pourtant souriant ne disait rien, cachait rougeurs et pâleurs.
Ce visage était infiniment jeune et l’expression en était sans âge. Renaud avait subi le charme inexplicable de ce visage où, toute menteuse pour être toute-puissante, la malignité de l’expérience féminine avait quelque chose d’enfantin.
De plus forts que lui y eussent été pris. Ni un roi, ni un prêtre n’aurait pu échapper au charme mauvais de la gitane! Elle n’aurait eu qu’à vouloir. Cela même qui repoussait d’elle, était attirant!
Renaud était donc pris, et en vérité cela se voyait un peu. Sur son cheval fatigué, sur l’étalon que finissaient par calmer tant de courses en tous sens, et qui portait moins haut la tête, le gardian, appuyant sur l’étrier le fer de son trident dont le bois reposait dans le pli de son bras, semblait maintenant un roi vaincu, humilié de se sentir prisonnier à l’air libre.
Il trouva Bernard au Ménage, dans la vaste salle basse, pareille à toutes celles des fermes du pays, avec la haute cheminée à manteau, la longue table massive au milieu, le pétrin de noyer bien ciré, la huche à pain sculptée, à colonnettes, accrochée au mur comme une cage, les bassines de cuivre bien reluisantes. Sur la blancheur des murs, çà et là , se détachaient quelques gravures enluminées: les saintes Maries dans le bateau; Napoléon Iersur le pont d’Arcole, et Geneviève de Brabant, avec la biche, au fond d’une forêt.
Un vieux pâtre, assis à table, à côté de Bernard, mangeait lentement sa tranche de pain.
—C’est toi, le Roi! dit-il en voyant entrer Renaud.... Je t’ai connu plus fière mine!... Qu’est-ce donc qui te ronge? tu es soucieux. N’es-tu donc plus gardeur de bÅ“ufs, mon bon? La vertu des bergers, mon homme, c’est, souviens-t’en, la patience.Ce qui ne se trouve pas en un jour, se trouve en cent ans.
—Ah! vous voilà , Sigaud? répondit Renaud... sans répondre. Quand partez-vous pour l’Alpe?
—Tout à l’heure, mon fils. Nous sommes en retard cette année.... Je m’apprête.
Rien autre ne fut dit. Quand ils eurent mangé en silence leur tranche de pain et leur fromage de brebis, et bu un coup d’un âpre vin de lambrusque, ils se levèrent.
Le berger jeta sur son bras sa cape, prit son bâton dans un coin, et, ayant ôté son large chapeau devant une vieille image de la Nativité, suspendue au mur, ornée d’un rameau chargé de cocons, et au-dessous de laquelle, sur une tablette de chêne sculptée, dormait une petite lampe, éteinte depuis bien longtemps, il sortit à pas lents.
Quand Renaud, à cheval sur Leprince, tenant en main Blanchet, quitta le Ménage, il marcha quelque temps avec les bergers, le long de l’immense troupeau en route vers les Alpes où ils allaient passer la saison d’été.
Deux mille brebis, béliers en tête, rangées par bataillons et par compagnies, sous la garde de plusieurs pâtres dont le vieux Sigaud était le chef, s’en allaient, le cou baissé, faisant, avec leurs huit mille pieds, un roulement sourd, étouffé, de grêle, dans la poussière soulevée.
Les chiens labris couraient sur les côtés, affairés, mais l’œil fréquemment tourné vers le maître.
Quelques ânes, entre les différentes compagnies, portaient, dans le double panier de sparterie, des agneaux bêlants, somnolents, le cou ballotté.
Le vieux Sigaud, réjoui, songeait à l’Alpe fraîche, où l’herbe est verte, où l’eau est pure, où, dans le ciel criblé de myriades d’étoiles, on regarde en paix, toutes les nuits, le char des Ames, les Trois Rois et la Poussinière.
—Adieu, Sigaud, fit Renaud, arrêtant son cheval, au moment de se séparer de la troupe en marche.
Et Sigaud, devant lui, s’arrêta aussi.
—Adieu, Renaud, fit-il gravement. Il y a de la femme sous ton chagrin. Tu es trop triste. Mais nous t’avons appeléle Roipour faire honneur à ton courage, il faut que tu t’en souviennes. Souviens-toi aussi que tout sert, mon bon, et que même le mal sert au bien. Il faut de tout pour faire un monde!...
... Renaud trouva Livette au seuil du Château, assise sur le banc de pierre. Il n’avait pas sauté à bas de Leprince, que déjà elle couvrait Blanchet de caresses. Audiffret fut content d’apprendre que le cheval volé avait fait retour à la manade; mais quand Renaud eut expliqué qu’il venait, à cette occasion, rendre Blanchet, Livette montra de l’humeur....
—Vous n’êtes donc pas content de ses services? dit-elle. Un si joli cheval! si brave!... ou bien cela vous ennuie-t-il de le dresser pour moi, d’empêcher qu’il prenne à l’écurie de mauvaises habitudes, de l’entraîner pour que j’aie la joie de le voir revenir vainqueur des fêtes de Béziers où veut l’envoyer mon père, le mois prochain?
—Certainement, Renaud, disait Audiffret, tu devrais le garder encore. Il se rouille ici, dans l’écurie... Je suis surpris pourtant d’entendre Livette... Figure-toi qu’elle le regrettait ce matin, disant qu’elle voulait qu’on te le redemande aujourd’hui même. Et maintenant elle n’en veut plus!... Bien malin qui comprend les filles!
Ce qu’Audiffret ne comprenait pas,—Renaud, lui, très bien, l’avait deviné. Elle se disait, l’amoureuse, que son fiancé se débarrassait, en rendant le cheval, d’un souvenir d’elle, qui lui était un remords peut-être,—tandis qu’en amoureux jaloux il aurait dû vouloir, le plus possible, garder Blanchet, le soigner pour elle!
Renaud résistait de son mieux... Il allait avoir, au moment des fêtes, des courses longues à faire; il ne voulait ni surmener Blanchet, ni le laisser, avec la manade, redevenir sauvage.
Là -dessus, Audiffret, influencé facilement par le dernier qui parlait, donna raison à Renaud.
Tout en disputant sur la chose, Renaud avait installé à l’écurie les deux bêtes. Cela fait, il gagna prestement la fénière, d’où il jeta, par les trous ouverts dans le plancher, une brassée de fourrage aux râteliers.
Quand il redescendit, Blanchet, devant les mangeoires, le nez haut, était tout seul à happer pâture.... Renaud courut à la porte.... Livette, ayant ôté son licol à Leprince, le mettait en fuite, libre et nu, d’un grand cri et d’un grand geste de ses jolis bras levés.... Le bonhomme Audiffret, ravi de l’espièglerie de sa petite, riait, riait! Et Leprince, heureux, après ces quelques jours d’esclavage, de retourner au désert, sans plus songer à l’avoine du Château, se mâtait debout comme une chèvre, lançait au ciel des ruades de gaieté, secouait sa crinière foisonnante, érigeait sa queue qui fouettait l’air où tournoyaient les mouches chassées de sa croupe,—et détalait vers l’horizon, par la trouée des arbres du parc.
Force fut à Renaud d’en prendre son parti d’un air de reconnaissance, et de rire aussi;—mais il lui déplaisait toujours davantage de monter un cheval qui lui appartenait encore moins que tous les autres de la manade, et qui était celui de sa fiancée.
Audiffret, là -dessus, l’occupa à différents ouvrages; et, deux heures plus tard, dans la salle basse de la ferme, où tous étaient réunis, Renaud, saisi d’unsubit ennui à la pensée qu’il était, d’un moment à l’autre, exposé à un tête-à -tête embarrassant avec cette même Livette tant recherchée naguère, parla de se retirer. Audiffret se récria et l’invita à souper.... On boirait en l’honneur de sa victoire.... Renaud refusa gauchement, sentant combien son refus sans motif manquait de bonne grâce.
Mais la mère-grand ayant insisté, elle qui ne parlait guère, il demeura.
Elle parlait rarement, la vieille, songeant toujours au grand-père mort, qui avait été le compagnon fidèle de sa vie travailleuse. Elle se desséchait lentement, comme un bois bien sain dans toutes ses fibres, mais où la sève ne monte plus. C’était une de ces belles vieillesses des pays de cigales, où les gens vivent sobres, conservés par la lumière. Venue déjà vieille en Camargue, elle n’avait jamais souffert des malfaisances du marais. Il était trop tard. Le bois de cyprès ne se laisse pas piqueter aux vers.
Elle attendait la mort, patiente, marmonnant quelquefois despatersur son chapelet en noyaux d’olives, regardant sans peur, de ses yeux troubles, droit devant elle, l’ombre vague où l’attendait son vieil homme parti, son brave et fidèle Tiennet, qui, en quarante ans, ne lui avait pas donné sujet de peine, et à qui, même au temps de sa plus belle jeunesse,elle n’avait pas fait tort d’un sourire. Tiennet, du fond de l’ombre, l’appelait parfois doucement, et on entendait alors la vieille murmurer d’une voix de songe: «J’y vais, mon homme!... On y va!»
... Seul un moment avec Livette, un instant avant souper, Renaud ne sut que dire. Elle non plus. Il n’osait mentir et elle espérait qu’il ouvrirait son cœur, se confesserait.
Tantôt elle voulait, en le laissant dans son silence, se donner par là la preuve de sa trahison, et tantôt, au contraire, elle se disait: «Si tous deux s’étaient mis d’accord, il ne serait pas là ! J’étais folle! Il m’aime.»
Au souper, il s’étourdit, raconta des luttes, des chasses; comment, l’année dernière, avec ce gueux de Rampal, il avait forcé à la course, à cheval, dans une seule matinée, deux compagnies de perdreaux. Ils en avaient pris vingt-huit, dont plus de vingt tués, au vol, d’un jet de leur bâton lancé à la manière arabe.
Audiffret, tout à fait joyeux de ravoir un cheval qu’il avait cru perdu pour toujours, tira, de dessous les fagots, une bouteille antique, un cadeau des maîtres, de ces maîtres toujours absents,—comme tous ceux de Camargue, qui préfèrent habiter lesvilles, Paris et Marseille ou Montpellier, laissant le désert à leursbayles.... «Ah! les seigneurs d’autrefois! disait Audiffret, ils étaient plus courageux, mieux servis et mieux aimés!...» Renaud, s’animant de plus en plus, trouvait meilleurs les temps nouveaux... La grand’mère, toujours grave, dit une fois à Audiffret, à table, en parlant de Renaud: «Sers ton fils, mon fils.» Allons, allons, décidément il était de la famille.
Et voilà que cette certitude, qu’il lui fallait garder à tout prix, au lieu de gagner franchement son cœur à la reconnaissance, le poussait à l’hypocrisie. Il était prêt à trahir Livette, sans renoncer à elle, car il l’aimait si sincèrement, si bien, qu’il se sentait prêt d’autre part à renoncer, sans trop de peine, à la gitane, dans le cas où les circonstances le commanderaient. Il riait beaucoup, levant son verre souvent, et clignant des yeux du côté d’Audiffret, sans le vouloir, comme pour dire: «Nous sommes malins!» Mais ce brave Audiffret ne pouvait pas s’apercevoir de cette folie.... Il ne s’était jamais occupé que des comptes du domaine. Il n’avait jamais rien deviné de toute sa vie, oh non!... Quant à la bohémienne, pour sûr, elle ne quitterait pas les Saintes avant la fête, c’est-à -dire avant huit jours. Après, elle irait un peu où elle voudrait! il ne s’en embarrassait guère. Que pouvait-il espérer d’une fille errante? Un rendez-vous d’une heure, au carrefour du grand chemin d’Arles! voilà tout!
Du côté de Zinzara, il avait l’espérance; du côté de Livette, la sécurité. Et il était gai.
Aussi, quand vint le moment de la retirée, il eut, vers sa nouvelle famille, un grand mouvement de tendresse, bien contraire à ses allures, à celles des gardians, qui sont rudes par métier.
Il faut savoir que les paysans, en général, ne s’embrassent pas, si ce n’est aux grands jours de noce ou de baptême. Les mères seules baisent les tout petits.... L’homme de la terre est sévère.
Audiffret, venait de dire tout à coup à son fils la mère-grand, posant sur la table son tricot, et sur le tricot, ses lunettes:—Audiffret, chaque jour me pousse, et je voudrais voir ce mariage avant de mourir. Il faudra le faire au plus tôt possible, puisqu’il est décidé. Et si je ne dois pas être là , le jour de la noce, n’oubliez pas, mes enfants, que du plus profond de son cÅ“ur, la vieille ce soir vous a bénis....
Et, sans autre geste, paisiblement, elle reprit le bas et les aiguilles.
Elle avait parlé presque sans inflexion, d’un ton grave, calme, ne remuant que les lèvres.
Tous furent émus. Livette regarda Renaud. Lui, sans arrière-pensée, entraîné, il oublia en ce moment tout ce qui n’était pas cette nouvelle famille qui s’offrait à lui, l’orphelin. Livette le vit bien et lui en sut gré. Elle le sentait reconquis, comme le cheval volé, et s’étant levée d’un élan:
—Embrassez-moi, mon promis! dit-elle fièrement.
Il l’embrassa, avec tout le bon de son cœur.
Le père et la grand’mère les regardaient d’un œil qui devenait trouble.
Et, quand il eut serré la main du père, Renaud, se tournant vers la mère-grand qui, dans les touffes de ses cheveux blancs, ébouriffés sur ses tempes, plantait son aiguille à tricoter:
—Embrassez-moi, grand’mère!... dit-il en lui souriant.
La vieille eut un sursaut, et, se levant toute droite, puis reculant d’un pas, comme apeurée:
—Depuis que mon mari est mort, jamais homme, dit-elle,—pas même mon fils qui est là !—ne m’a embrassée.... Que les jeunes promis s’embrassent. La vie est pour eux.... Moi, ajouta-t-elle, je suis avec mes morts....
Et toujours bien droite, rigide, sèche, la vieillepaysanne, image d’un temps qui fut, et où il était beau de demeurer voué à un sentiment unique, gagna son lit de vieillesse qui bientôt devait la voir morte, ayant sur sa face de parchemin la tranquillité des cœurs simples, aimants et fidèles.
C’est le grand jour. De tous les points du Languedoc et de la Provence sont arrivés les pèlerins, riches et pauvres. Ils sont bien dix mille étrangers.
Depuis trois jours, dans des véhicules de toutes les formes, de tous les âges, il en arrive! il en arrive!
Beaucoup de ces pèlerins logent chez l’habitant, à des prix étranges, princiers. Une paillasse sur le carreau se paie vingt francs. Le Saintin dort sur une chaise, ou passe la nuit à la belle étoile, sur le sable tiède des dunes. Si les taureaux, pour la course du lendemain, arrivent dans la nuit, il va assister les gardians, qui les poussent autoril, à la suite dudondaïre, le gros bœuf à sonnaille.
Les maisons regorgent bientôt. Il faut camper. On dresse des tentes. On habite les charrettes, les carrioles, les breaks, les tilburys, les calèches, les omnibus, le plus à l’écart possible, bien entendu, du campement des bohémiens.
Autour de la petite ville, toutes ces voitures, par centaines, forment une ville volante, posée là comme un vol d’oiseaux de passage autour du marais.
Et ce ne sont partout que des loqueteux, béquilleux, bossus, tordus, borgnes, aveugles, tous misérables de santé, boiteux, manchots, cancéreux et paralytiques, traînés ou se traînant, portés à bras ou à brancard, les uns avec des bandages sur la face, d’autres montrant des plaies vives dont on se détourne.
Un tel, qui a été mordu par un chien enragé, erre d’un air sournois, tourmenté d’une inquiétude et d’une espérance folles, car le pèlerinage aux Saintes est particulièrement efficace contre la rage.
Toutes les disgrâces sont ici représentées. Tous les enfants de Job et de Tobie se sont mis en route pour trouver l’ange guérisseur et le poisson miraculeux.
Une foule bariolée grouille, sur la place des Saintes, au plein soleil; et, dans les rues étroites, sous l’ombre lumineuse des tendelets. De temps en temps elle se divise, avec des cris, devant quelque gardian à cheval qui passe, fier, sa promise en croupe lui enlaçant la taille.
Çà et là , des éventaires chargés de chapelets, de saintes images, de couteaux catalans, de foulards aux couleurs éclatantes, se dressent comme des îlots au milieu du flot des promeneurs, et toute la marchandise est teintée, en rose ou en bleu tendre, par l’ombre transparente des grands parasols fixes qui l’abritent.
On entend, sous les tons perçants, envolés enarabesques, d’un galoubet, le tambourin bourdonner sourdement en cadence, à l’intérieur d’un cabaret, où dansent des filles du pays, en costume provençal, aux dents blanches sous des lèvres sensuelles, à la peau fauve, très semblables à des Mauresques, petites-filles de quelque pirate sarrasin, ravageur de plages ligures.
Le soleil est joyeux. Le «monde» est endimanché. Sur cette plage de fièvre où tout un peuple accourt demander aux saintes Maries la santé du corps, ce soleil si gai est dangereux. Et c’est ici comme une fête, un bal d’hospice, donnés par des moribonds. Le diable peut-être tient l’archet. On le croirait, à voir les figures des bohémiens dont, malgré certains regards narquois, l’expression reste indéchiffrable.
Dans l’église aux murs noirs, sales, que tant de misères accumulées, de chair malade, de corps en sueur, emplissent d’une odeur infecte, on se presse autour de la balustrade en fer du petit puits, comme autour d’une fontaine de Jouvence. La pauvre cruchette verte, égueulée, humblement descend au bout de sa corde, va chercher dans le sable une eau saumâtre, qui, ce jour-là , paraît douce.
Gardez-leur la foi, ô saintes!—La foi donne ce qu’on souhaite.
Et l’on attend quatre heures, l’heure où descendront les châsses.
A quatre heures juste, le volet de la haute fenêtre, tout là -haut, sous l’ogive de la nef, s’ouvrira. Les châsses descendront vers les bras tendus. On élèvera vers elles les petits enfants. On soulèvera vers elles les bras morts des paralytiques. Vers elles les aveugles tourneront les globes tout blancs de leurs yeux, ou leurs orbites vides et sanguinolentes.
En attendant, Livette qui est là , au beau milieu du monde, bien en face de l’autel, devant la grille par où l’on descend dans la crypte, se prépare à chanter le solo d’invocation. C’est sa voix fraîche, pure, qui va devenir celle de tous ces misérables, accablés sous l’impureté de leurs maux.
Juste au-dessous du maître-autel constellé de cierges, les bohémiens accroupis, des cierges aux mains, invoquent Sara dans leur crypte. Ce caveau est noir. Les bohémiens sont noirs. La petite châsse vitrée de sainte Sare, sous la crasse des ans, est devenue noire. Du milieu de l’église, on voit, par la grille du caveau ouverte comme un soupirail d’enfer, les nombreux points brillants des cierges d’en bas, mobiles dans les mains qui les tiennent. Une sourde rumeur de prière vaincue sort du soupirail.
Dans l’église, depuis un moment, pas une mainqui n’ait son cierge, et tous, de l’un à l’autre, se sont allumés rapidement. Toutes ces étincelles dansent. Noir aussi est l’intérieur de cette nef. Les hauts murs, percés de meurtrières, sont encrassés par le temps. Et toute cette obscurité, où rampent souffrance et misère, est étoilée comme un ciel. Pour les bohémiens de la crypte qui ne verront pas, eux, descendre les saintes châsses, ce sol de l’église, qu’ils entrevoient d’en bas par leur soupirail, est déjà un ciel supérieur, le monde des élus.
Ces élus, hélas! se trouvent des damnés. Leur ciel à eux, c’est cette chapelle haute, dans laquelle dort—sous le bois colorié des caisses en forme de cercueil double—le pouvoir invoqué, qui peut-être restera sourd, le pouvoir tout-puissant, qui peut-être ne s’éveillera pour personne, le merveilleux pouvoir d’où dépendent les guérisons, et qui détient le bonheur!
Tel est, ce jour-là , l’intérieur à trois étages de l’église des Saintes-Maries. Et par-dessus la chapelle haute, il y a le clocher qui voit le dehors. Entouré du vol incessant des hirondelles et des mouettes, depuis des siècles, il regarde le désert scintillant, l’éblouissante mer, l’infini muet qui a l’explication des choses, lui, et qui pourtant rayonne, rit.
L’heure approche. La foule halette de chaleur, et d’espérance et de crainte.
Renaud n’est pas là .
—Nous avons promis de brûler—souviens-t’en—chacun trois cierges devant les châsses, lui a dit tantôt Livette.
—J’irai cette nuit, a-t-il répondu. Il y a ferrade aujourd’hui. J’ai à m’occuper de mes taureaux.
Aussi Livette est un peu distraite. Elle pense à rejoindre Renaud, à assister à la ferrade, à surveiller son promis. Où est-il?
Mais M. le curé a fait un signe: Livette s’est mise à chanter.... Hélas! pourquoi n’est-il pas là , le promis? Sa voix, qu’elle sait jolie, ferait sur lui quelque chose peut-être. Comme il écoutait, l’autre jour, avec attention, chanter la gitane! Livette chante, et le bourdonnement des prières, des litanies, des invocations les plus diverses, que chacun murmurait à sa guise, s’apaise à mesure que monte sa voix, très pure. Qu’est-ce donc, bon Dieu! que notre humanité? Elle est sale, abjecte, mais elle en a honte. Les plus vils savent implorer la guérison de leur infamie. Et, si roulés qu’ils soient dans l’abjection de nature, un moment vient toujours où ils allument des flammes, où ils brûlent de l’encens, et où tous se taisent pour écouter la voix qui monte, appelant sur eux une grâceque nul ne connaît, qui n’existe peut-être pas, et que chacun conçoit et désire!
—«Mange ton excrément, chien! disent les Zangui, que m’importe! Il y a dans l’œil du chien une lumière qui n’est pas souvent dans les yeux des rois.»
Livette chante. Le curé se dit: «Celle-là , peut-être, ô mon Dieu, obtiendra grâce devant vous!»
La voix de Livette est fraîche comme l’eau de salut dont a soif ce peuple assemblé. Aussi, comme on l’écoute! Seulement, à la fin de chaque couplet, le peuple, las de retenir en lui l’élancement désordonné de son espérance, pousse, du fond de ses mille poitrines, un formidable hululement articulé où se reconnaissent ces deux mots:—Saintes Maries
Livette chante: