Quand vous étiez sur la grande eau,Sans rames à votre bateau,Saintes Maries!Rien que la mer, rien que les cieux...Vous appeliez de tous vos yeuxLa douceur des plages fleuries[C].
Quand vous étiez sur la grande eau,Sans rames à votre bateau,Saintes Maries!Rien que la mer, rien que les cieux...Vous appeliez de tous vos yeuxLa douceur des plages fleuries[C].
Quand vous étiez sur la grande eau,Sans rames à votre bateau,Saintes Maries!Rien que la mer, rien que les cieux...Vous appeliez de tous vos yeuxLa douceur des plages fleuries[C].
—Saintes Maries!hurle le peuple; et, poussé d’unmême élan par mille poitrines, cet appel furieux part comme une explosion.
Tous appellent de toutes leurs forces, car il faut bien que les saintes entendent! Chacun crie de tous ses poumons, de tout son cœur, de tout son corps, on peut le dire. Le ciel est si loin! Les bouches s’ouvrent, béantes vers le haut, avec des torsions. Les veines des cous sont gonflées à éclater. Les muscles s’épaississent sur les visages où le sang afflue. Les frères, les fiancés, les maris, les mères, les pères des malades, profitent de leur vigueur pour appeler au secours, avec des hurlements de bêtes fauves blessées, tournées vers l’aube. Toute cette foule douloureuse, toute cette chair grouillante, entassée, malade, infecte, pousse un cri terrifiant de monstre qui souffre.... Et toujours la plainte suraiguë de quelque mère affolée domine ce tumulte féroce. Et, autour de l’église, pleine de l’appel sans nom de ces damnés de la terre, s’étalent, insensibles, le désert, muet, calme, la mer bleue, aux écumes gaies, la lumière.
Sous le soleil, sous les étoiles,De vos robes faisant des voiles(Vogue, bateau!)Sept jours, sept nuits vous naviguâtes,Sans voir ni trois-ponts ni frégates...Rien que la mer et la grande eau!
Sous le soleil, sous les étoiles,De vos robes faisant des voiles(Vogue, bateau!)Sept jours, sept nuits vous naviguâtes,Sans voir ni trois-ponts ni frégates...Rien que la mer et la grande eau!
Sous le soleil, sous les étoiles,De vos robes faisant des voiles(Vogue, bateau!)Sept jours, sept nuits vous naviguâtes,Sans voir ni trois-ponts ni frégates...Rien que la mer et la grande eau!
—Saintes Maries!rugit le peuple, et chaque fois ce cri, poussé par mille poitrines, éclate, brusque et d’ensemble, comme une explosion unique!
Dieu, qui fait son fouet d’un éclair,Pour fouetter le ciel et la mer,Saintes Maries!Amena la barque à bon port...Un ange, qui parut à bord.Vous montra des plages fleuries!
Dieu, qui fait son fouet d’un éclair,Pour fouetter le ciel et la mer,Saintes Maries!Amena la barque à bon port...Un ange, qui parut à bord.Vous montra des plages fleuries!
Dieu, qui fait son fouet d’un éclair,Pour fouetter le ciel et la mer,Saintes Maries!Amena la barque à bon port...Un ange, qui parut à bord.Vous montra des plages fleuries!
—Saintes Maries!mugit encore le peuple.
Et cette clameur d’appel, faite de tant d’appels, éclate comme un paquet de mer qui crève en bloc, aussitôt éparpillé contre une roche! Et de nouveau la voix de la jeune fille s’élève, monte au-dessus de tous ces êtres grimaçants qui vocifèrent.... Ne croirait-on pas voir une hirondelle de mer, toute blanche, pareille à la colombe de l’Arche, voler au-dessus des abîmes!
Vous pour qui Dieu fit ce miracle,Voyez, devant son tabernacle,Tous à genoux,Souillés du péché de naissance,Nous invoquons votre puissance...Saintes femmes, protégez-nous!
Vous pour qui Dieu fit ce miracle,Voyez, devant son tabernacle,Tous à genoux,Souillés du péché de naissance,Nous invoquons votre puissance...Saintes femmes, protégez-nous!
Vous pour qui Dieu fit ce miracle,Voyez, devant son tabernacle,Tous à genoux,Souillés du péché de naissance,Nous invoquons votre puissance...Saintes femmes, protégez-nous!
Et, pour la dernière fois, l’appel monstrueux brise les poitrines:
—Saintes Maries!
Oh! ces mille, ces deux mille élancements de désirs fous, qui, d’un seul vol, s’enlèvent, claquant des ailes tous à la fois, pour retomber, morts, sur eux-mêmes!
Il est bien certain qu’il y a, dans la frénésie de cette prière, toute la rage de souffrir, toute la colère de n’être pas exaucés, une fureur d’animaux, déchaînée contre celles-là mêmes que l’on implore!
Cependant le volet double ne s’ouvre pas encore là -haut. Et, selon la recommandation de M. le curé, Livette doit reprendre le dernier couplet.
Elle le recommence donc:
Vous pour qui Dieu fit ce miracle....
Vous pour qui Dieu fit ce miracle....
Vous pour qui Dieu fit ce miracle....
... Mais à peine a-t-elle chanté ces premiers mots que sa voix a fléchi, et elle s’est tue. Il y a, dans l’église, quelques secondes d’un grand silence plein d’étonnement. A quoi donc songe Livette?... A quoi? Depuis un moment, bon Dieu! elle fixe obstinément ses yeux sur l’ouverture noire par où l’on descend à la crypte. Au bord de ce soupirail, au ras du sol de l’église, une tête lui est apparue: c’est la Boumiane qui, du fond de la crypte, monte, maligne, curieuse de voir Livette chanter. Juste au-dessous dumaître-autel, elle apparaît sur la profondeur obscure du caveau d’où sort la fumée des cierges. Elle arrive de son royaume d’en bas, et, avec sa couronne de cuivre et ses anneaux d’oreilles qui reluisent, avec sa peau sombre, ses yeux d’un noir en feu, elle fait à Livette l’effet d’une vraie diablesse d’enfer.
Zinzara a monté encore deux marches, et son buste paraît. Elle a dardé sur Livette son regard perçant, fixe. Voilà pourquoi Livette s’est troublée, invoquant de toutes ses forces, contre cette femme de la chapelle du dessous, celles de là -haut, les femmes de pitié, les Saintes.
Et voilà que, là -haut, les volets qui cachaient les châsses se sont ouverts. Et, au bout des deux cordes ornées çà et là de petits bouquets, les châsses suspendues, en se balançant, descendent, avec de légères saccades, très lentement.
N’est-ce pas ici l’image de toute la vie? Voilà tout notre monde! Quelque chose du ciel descend; quelque chose de l’enfer monte; et nous souffrons de terreur et d’espérance.
—Saintes Maries!
Au milieu des vociférations, Livette perd la tête, elle oublie de chanter, et entraînée par la folie commune, espoir et terreur, elle se prend à crier avec tous les autres, comme une perdue, tandis que Zinzara, là -bas dessous, la regarde toujours de son œil fixe.
Que diriez-vous, monsieur le curé, des pensées de Livette qui, pauvre être du monde où nous sommes! entre les Saintes et la diablesse, ne sait plus que devenir? N’a-t-elle pas raison de trembler? Car les châsses ont beau descendre, elles ne nous apporteront que des reliques mortes,—tandis que la magicienne est un être de chair et d’os, dont les pieds marchent, dont les yeux regardent.
Elles sont loin, bien loin de nous, dans le pays des rêves, des espérances surhumaines, par-dessus le ciel et toutes les étoiles, les âmes saintes qui ont pitié; aussi loin de l’homme que le paradis, les chastes épouses qui dans les aromates ensevelissent les crucifiés, tandis qu’elle est là , toujours toute prête, toujours armée contre le repos des âmes, la reine d’amour diabolique qui, ne cherchant que son caprice, se moque de tout!
Livette s’est troublée de plus en plus sous l’œil fixe de Zinzara, et en vain, au milieu d’un profond silence enfin rétabli, elle a essayé de reprendre l’invocation... Elle balbutie et s’arrête encore.
Un grand trouble alors se fait parmi la foule des assistants. Tous ces gens qui restaient muets afin d’écouter, dans la voix de la jeune fille, le chant même de leur âme, la secrète et pure prière qui esten eux et qu’ils ne savent pas dire, sont retombés, une fois de plus et plus désespérément, sur eux-mêmes, sur leur impuissance, au moment où Livette s’est tue... C’est juste à l’instant décisif, que leur interprète leur manque! Ils ont peur de leur grand silence, si contraire à l’élan de leur cœur! Il faut, pour qu’elle soit entendue là -haut, que leur prière soit proférée; et, saisi de la même pensée, chacun chante ou crie à sa guise, les uns reprenant le commencement, les autres la suite du couplet qu’ils savent par cœur ou qu’ils lisent dans le livre, d’autres récitant, au hasard, des lambeaux de litanies, ceux-ci lecredo, ceux-là lepater, et jamais prière n’a fait devant Dieu pareil vacarme d’enfer, depuis que montent au ciel les cris discordants de toutes les douleurs des hommes.
De plus fortes que Livette seraient troublées comme elle, se sentiraient défaillir... Elle porte à son front sa main, pour retenir sa pensée qui lui échappe. N’est-elle pas cause de tout ce désordre? Que devient-elle donc? Elle a peur et elle a honte.
Au lieu de regarder en haut, de voir les saintes reliques qui à présent sont à mi-chemin de leur descente, elle ne peut s’empêcher de regarder fixement, elle aussi, en bas, la femme bohême dont le regard la pénètre.
Livette souffre beaucoup. Le regard de la gitane entre en elle et elle sent qu’elle ne peut rien. Il lui semble qu’une bête avec des dents rongeuses lui travaille le cœur. Au lieu de prier, elle écoute en elle de terribles pensées. Elle croit sentir la haine sortir d’elle avec les regards de ses yeux! Elle essaye d’en piquer au cœur cette mauvaise créature qui la nargue, là -bas. Est-ce qu’on ne la tuera pas, cette sorcière, cause de tout!... Ah! saintes Maries! quelles pensées en lieu pareil! en pareil moment!
Les châsses lentement descendent, et, au milieu des rugissements qui les accueillent, Livette, l’imagination surexcitée, croit se voir elle-même cramponnée à Renaud qu’elle supplie de lui être fidèle et bon, de ne pas aller vers cette femme; et comme il la quitte, elle saute au visage de la gitane, l’égratigne, s’acharne contre elle comme un chat.
Ainsi l’âme de la magicienne passe dans Livette.
Voici que déjà , sans s’en douter, elle se met à ressembler à son ennemie, à cette tzigane qui a sauté aux naseaux du cheval de Renaud, l’autre jour. Elle n’est pourtant pas de ces noires filles d’Arles qui ont dans les veines du sang d’Afrique et du sang d’Asie, cette petite blonde! N’importe, elle a aussi des fureurs de bête. L’amour et la jalousie sont en train de faire une âme de femme....
Les châsses descendent toujours; et, fiévreusement, sur son chapelet, Livette égrène lespateret lesave... Enfin, patience! au lendemain de la fête, elle le sait,—les bohémiens quitteront la ville!... Encore deux jours et son supplice sera fini.
En attendant,—elle prend devant les saintes cet engagement,—elle ne donnera pas à Renaud la joie de se montrer à lui jalouse comme elle est, et ce n’est que plus tard,—la Zinzara partie, bien loin, sans aucune chance d’être retrouvée,—qu’elle dira peut-être à son futur qu’il a menti, qu’il est un traître, puisqu’au lieu de la venger de la bohémienne, il a, au bout du compte, trahi avec elle sa fiancée, car il l’a trahie, puisqu’il n’est pas là !... Elle le lui dira alors, non plus par passion, mais pour le punir. Ce sera justice.
A force de se dérouler par petites secousses, les cordes ont amené les reliques presque à portée des mains qui s’élèvent au-dessous d’elles.... Alors la foule des misérables ne se contient plus. Tous veulent les premiers arriver à les toucher. Ceux qui sont déjà dans le chœur, au-dessous même des châsses suspendues, chancellent, refoulés par ceux qui du fond de l’église arrivent, se bousculant, s’écrasant les uns les autres, d’une pesée continue. Dans ce flot, Livette emportée ne voit plus rien, et n’a plusqu’une pensée: toucher, elle aussi, les saintes reliques!... Il faut cela, pour qu’elle échappe à l’influence du regard que lui a jeté la femme noire. Elle va enfin conjurer le sort qui est contre elle depuis le jour où elle a vu cette sorcière pour la première fois! Mais arrivera-t-elle?... Livette se sent saisir à la taille par deux bras solides. Elle se retourne: c’est Renaud! Il vient d’entrer dans l’église avec deux autres gardians, ses amis. Ces trois jeunes hommes, tout brûlants de la lumière du dehors, bien sains et bien forts parmi cette foule de malades, ont l’insolence, involontairement cruelle, de la beauté, de la vie elle-même. Ils dégagent la jeune fille, l’entourent... elle peut respirer.
—Vous voulez toucher les châsses, demoisellette?
Et sans grand effort, sans pitié, fendant au-devant d’elle cette foule de souffreteux, ils se font faire passage. Livette se dépêche, elle approche, et Renaud, la saisissant par la taille, la soulève comme un enfant, si bien que, la toute première, elle a touché les saintes châsses!
Protégée toujours par les trois garçons, devant lesquels il faut bien qu’on s’écarte, et sans plus songer,—pauvres vous! c’est la loi du monde,—aux malheurs sans nombre et sans nom dont elle est entourée, elle s’en va contente! La paix lui est rentrée au cÅ“ur. Son Renaud est là près d’elle. Tout ce qu’elle craignait n’est donc qu’un rêve?
—Ah! c’est bon, le dehors! dit-il en respirant à pleine poitrine.
—Oui, mais les cierges, Renaud, que, selon ma promesse, vous devez brûler à l’église, quand les allumerez-vous?
—Oh! j’ai devant moi, lui répondit-il, un jour tout entier. Allons aux courses, maintenant.
Les châsses descendues, une grande partie des assistants quitte l’église noire, regagne le dehors éblouissant.
A mesure que, par les étroites portes latérales, la foule dégorge, une foule nouvelle, qui avance difficilement, faisant deux pas tous les quarts d’heure, se presse sous le grand portail, toute chaude de soleil, en sueur, dans un nuage de poussière lumineuse.
Bien des jeunes gens sont là , pour la joie d’être serrés, par la poussée de la foule, contre les belles filles, leurs bien-aimées, dont ils sentent, tout contre eux, le corps sinueux, et qui, là , ne peuvent leur échapper. Que de mains, de tailles pressées, sans que les mères puissent rien voir!
Et tout bas:
—Je t’aime, Lionnette.
—Finis, François!
—Laisse-moi, Tiennet!...
Ainsi, à côté des infirmes, des incurables, qui n’éprouvent rien des bonnes choses de la vie, l’amour effronté joue et rit, se cherche et se sent. L’encensde l’église ne sert qu’à exciter son désir, et plus d’un offre à sa bonne amie un chapelet dont il a, sous ses yeux, baisé ardemment la croix de buis, afin qu’elle y retrouve ce baiser sous ses lèvres.
Et, tout le jour, de nouveaux pèlerins, de nouveaux malades, entrent dans l’église. Beaucoup y passeront la nuit, veillant, avec les cierges, à genoux ou prosternés devant les châsses; plus d’un même, chacun à son tour, couché dessus, et sur des coussins apportés exprès.
Pour l’heure (c’est la première journée), on n’entend plus, dans les rues de la ville, que des conversations sur les taureaux et les ferrades.
—Allez-vous aux courses?
—Oui.
—Leprince court-il? C’est le meilleur cheval de toutes les manades!
—Il ne court pas, non; Renaud, qui le ménage à l’ordinaire, m’a dit qu’il l’a trop fatigué.
—Ah! tant pis!
—Et les taureaux? En aurons-nous d’un peu méchants?
—Il y ale Sirous,le DogueetMâchicoulis. Je les aitriésmoi-même avec Bernard et Renaud. Ils nous ont donné bien du mal! Ils refusaient de quitter le troupeau. A peine triés, ils y retournaient. Mais nous leur avons lâché dans les jarretsMartinetCommetoi, deux chiens de taureaux qui n’ont pas leurs pareils; etMâchicoulislui-même a fini par obéir!
—Martin et Commetoi? En voilà des noms pour un chien!
—C’est pour rire. Quand on demande: «Comment s’appelle ton chien?» Le maître répond: «Commetoi!» L’autre se fâche, et l’on rit!
—Et le pur-sang espagnol, avec ses cornes contournées en lyre, le verra-t-on?
—Angel Pastor?Il est malade. J’aime bien mieux nos taureaux à cornes droites. L’essentiel est que deux cornes soient assez écartées pour que le corps d’un homme puisse passer entre elles!
—Et des vaquettes, y en a-t-il?
—Une méchante,la Serpentine.
—Et des bioulets?
—Des taureaux jeunes? Renaud en a gardé six, expressément pour donner aux étrangers le spectacle d’une ferrade.
—Et quand aura-t-elle lieu, la ferrade?
—Dans un moment. Allons-y.
La bohémienne assistait à la ferrade.
Le cirque était contre l’église, à l’extrémité opposée au portail.
L’enceinte polygonale, à côtés inégaux, était formée, d’un côté, par le haut mur de l’église; d’un autre, par une maison isolée, à laquelle s’adossait une estrade à gradins, grossement charpentée; d’un autre côté encore, par trois ou quatre petites maisons, dont les fenêtres encadraient chacune plus de quinze visages de filles et de garçons, entassés et tout riants. Au bas d’une de ces maisons, un café ouvrait sur le cirque sa porte vitrée, barricadée au moyen de quelques tables et quelques chaises renversées. De chaque côté de cette porte sont peintes, en noir violent, sur le mur très blanc, deux silhouettes de taureaux bien encornés, bien camarguais, c’est-à -dire à cornes bien droites.
Tous les côtés de l’enceinte, qui n’étaient pas formés par des murs de pierre, étaient faits de charrettes dételées, engoncées les unes dans les autres par leurs brancards fortement assujettis.
A l’angle du mur de l’église, il y avait trois gros bracelets de fer, fixes, superposés, et dans lesquels entraient trois barres de bois, étagées et parallèles, glissant à volonté.
Cette barrière devait s’ouvrir devant les jeunes taureaux qui, l’un après l’autre, une fois marqués, sont lâchés hors de l’arène et regagnent seuls le désert. En dehors de cette barrière, un système de barricades leur fermait les issues de la ville, et,—les forçant à passer derrière ces quelques maisonsdont la façade donnait sur le cirque,—les conduisait forcément au bord même de la libre plaine, en moins de cent pas.
Zinzara, debout sur une charrette, assistait donc aux jeux du cirque. Elle en suivait d’un œil impassible toutes les péripéties, qu’elles fussent grotesques ou héroïques.
Ces duels entre la bête et l’homme prennent en effet laideur ou beauté selon le caractère des adversaires. Il arrive que l’homme attaque lâchement, ou que la bête, soit étonnement, soit fatigue, recule et cherche l’étable. Les belles luttes sont même rares.
Tantôt une pierre aiguë est lancée de loin par un ennemi déloyal... L’animal surpris l’a reçue en plein mufle; le sang lui coule des naseaux, en longs filets, jusqu’à terre.... Il regarde devant lui, avec ses grands yeux encore pleins de mirage, et ne bouge, comme attristé et méprisant.
Tantôt, un gars malin imagine de venir lui jeter, de très près, dans les yeux, du sable à pleines mains. Un autre, plus malin encore, le couvre d’ordures ramassées au coin d’une borne! Mais voici que le premier, atteint par ces immondices, en attrape une poignée, et les deux héros luttent à coup de fumier, de bouse ramassée fumante à terre, sous la queue même du taureau, aux applaudissements et aux rires de tout un peuple, jusqu’à ce que brusquement lesdeux champions, salis et puants, soient séparés par le taureau, qui s’émeut enfin et les charge.
—Par ici! par ici, Livette!
Livette arrive. On lui fait une place sur les gradins de l’estrade. Ses petites amies l’appellent. On se serre volontiers pour elle.
Une écurie qui est là , à côté du café, a été transformée en toril. Juste au-dessus de la porte de cette écurie, la fenêtre du grenier à foin s’ouvre au ras du plancher. Deux gardians encadrés dans cette fenêtre, jambes pendantes au dehors, de temps en temps se lèvent, et on les voit là -haut, qui, par les trous à foin ouverts dans le plancher, au-dessus des crèches, piquent le dondaïre, le bœuf à sonnailles, conducteur aimé du troupeau. Le dondaïre sort, et vient chercher le taureau fatigué qu’il ramène à l’étable. Un homme adroit, chaque fois qu’une bête nouvelle quitte le toril ou qu’une bête fatiguée y rentre, ferme lestement la porte.
Toutes ces choses, peu nouvelles sans doute pour la bohémienne, qui devait d’ailleurs connaître les courses tragiques de Madrid et de Séville, la laissaient indifférente. Son œil ne s’allumait pas; il regardait, morne, vague, comme celui des génisses.
Les «amateurs» jouèrent avec quelques taureaux. Ils n’étaient pas méchants. On en prit un par laqueue. Une farandole entière s’y attacha... bientôt dispersée. La course jusqu’ici n’était pas belle, mais elle était amusante.
Derrière la porte vitrée du café, ouverte sur le cirque même, quelques buveurs vidaient bouteille et fumaient, tout en jouissant du spectacle. La porte était protégée par un rempart de tables renversées, leurs quatre jambes en l’air passées au travers d’un enchevêtrement de chaises dépaillées.
Tout à coup, le taureau, bousculant tables et chaises, mit en fuite les buveurs: il avait passé sa lourde tête au travers d’un carreau de vitre.... Le café retentit de joyeux cris d’alarme. Les charrettes du cirque furent secouées d’un piétinement de joie; les bordages en furent décloués par des mains en délire; les gens qui se trouvaient aux fenêtres des maisons basses agitèrent les volets à grand fracas de gaieté. A voir rire les groupes entassés sur les toitures on put craindre un écroulement. Ainsi fut applaudi le taureau folâtre. La bohémienne seule ne riait pas.
Un grand coffre à avoine était là , exprès peut-être, dans un coin du cirque. Un très vieil homme, demeuré farceur, armé d’un vieux parapluie rouge, souleva le couvercle, entra dans le coffre, ouvrit son parapluie d’un rouge éclatant. Le taureau se précipita.... Le vieillard laissa retomber le couvercle. Parapluie etcoffre se refermèrent en même temps sur la tête chauve qui riait. L’hilarité du public fut portée à son comble. La bohémienne ne parut pas amusée par la facétie du vieillard.... Elle ne rit pas non plus quand on planta au milieu du cirque un mannequin que le taureau emporta sur ses cornes et lança à toute volée au milieu des spectateurs; et elle ne sourit même pas quand, une fenêtre du rez-de-chaussée s’étant ouverte, on vit, derrière les barreaux de fer, un tout petit enfant sur les bras de sa mère agacer l’animal en fureur. A travers la grille, il tendait en riant son joujou, un petit moulin de carton, dont l’aile, en papier rose et bleu, tournait au souffle du monstre.
Puis vint un épisode tragique. Un homme, «un amateur», atteint par les cornes aiguës; la cuisse percée de part en part; le premier mouvement de fuite lâche des autres lutteurs; le retour des vaillants qui vinrent distraire le taureau, l’attirer contre eux, pendant que l’homme était emporté chez lui, accompagné des cris aigus de sa femme et de sa fille.
Enfin, cela devenait sérieux. A ce moment, on annonçait la ferrade.... Et tout de suite après aurait lieu le jeu des cocardes, qui consiste à arracher une cocarde fixée par une ficelle entre les deux cornes du taureau. A la main ou avec un crochet, le coureur casse la ficelle, arrache la cocarde.... Crac, un toursur lui-même, et le vainqueur a gagné l’écharpe!
La ferrade est un travail, tourné en jeu, qui consiste à marquer au fer rouge les bioulets au chiffre du maître.
Un jeune taureau ayant donc été lâché dans l’arène, Renaud marcha à lui et, comme la bête s’élançait, il l’évita adroitement en pivotant sur lui-même. Le taureau s’étant alors arrêté court, Renaud le saisit aux cornes.
Par ses deux poings, serrés comme des nœuds d’acier, l’homme, attaché à la bête, fut un moment traîné tout debout sur l’arène que ses semelles fortes égratignaient, creusaient en rubans. On battit des mains. Le taureau, tête basse, devint immobile. Renaud, les deux jambes écartées, un peu infléchies, les deux pieds rivés en terre, portait tout le poids de son effort à gauche. On voyait, sous la chemise du gardian, collée à sa peau par la sueur, tous les nœuds de son torse et de ses bras. La bête, de toute sa lourde force, tentait de se rejeter en sens contraire. Renaud brusquement lui céda, et le taureau, perdant l’appui de la résistance de l’homme, tomba sous un effort brusquement inverse. Voici que, haletant, il gisait, collé à terre, sur le flanc, de tout son long.
L’homme, qui n’avait pas lâché prise, lui clouait la tête contre le sol.
—Bravo, le Roi! bravo, le Roi! criait la foule.
Dans un brasier, Bernard prenait le fer rouge, l’apportait à Renaud. Et lui, alors, lâchant une corne, pesant du genou sur l’encolure, saisissait le fer rouge de sa main droite, et l’appuyait sur l’épaule de la bête. Les poils, la chair fumaient. Renaud se relevait bien vite et le taureau, brusquement debout, se secouait tout entier, fouettait son flanc de sa queue, mugissait de colère, creusait la terre du pied, puis, au milieu des cris, enfilait la barrière ouverte à ce moment.... On le voyait, un peu après, fuir au grand galop, bien loin, en plein désert. Il regagnait la manade, qu’ils savent bien retrouver tout seuls, fût-elle de l’autre côté du Rhône, souvent traversé à la nage.
Six taureaux tour à tour furent ainsi renversés par Renaud.
Ce jeu l’animait, il s’enivrait de sa force. Excité encore par l’applaudissement d’un peuple, il palpitait de tout son être. Il suait à grosses gouttes et, de temps en temps, du dos de sa main essuyait son front.
Une bande de soleil coupait, sur un des bords, l’arène où le mur de la haute église jetait toute sa grande ombre. Renaud y courait sans chapeau, en bras de chemise, sa taïole rouge très serrée, secouant les courtes mèches tortillées de ses cheveux drus, bien noirs.
Les filles applaudissaient, je vous jure, plus fort que les garçons, un peu jaloux. L’œil de Zinzara, dont la charrette se trouvait dans la raie de soleil, s’était avivé enfin.—Et Livette, toute rouge, se sentait fière de son Roi.
Quand le sixième taureautombéfut sous lui, Renaud fit un signe à Bernard. Bernard accourut, s’agenouilla à son côté et saisit, à sa place, le taureau aux cornes. Un autre gardian vint aider Bernard à maintenir la bête, et Renaud se leva.
Il traversa l’arène et, étant arrivé devant Livette, il l’appela. Tout le monde comprit et applaudit.
Elle s’avança au bord de l’estrade et, légère, mit le pied sur la forte traverse qui servait d’appui aux spectateurs du premier rang; et de là , s’élançant avec confiance, elle tomba dans les bras de Renaud qui, l’ayant saisie à la taille, la posa à terre comme il eût fait d’une toute petite enfant. Il la prit par la main, et la conduisit vers le taureau.
Si Renaud, à ce moment, eût regardé Zinzara, il eût surpris dans son regard l’éclair qu’elle cachait de son mieux sous ses paupières mi-fermées. Le sourire de ses lèvres moqueuses s’était effacé.
Mais Livette et Renaud, les beaux promis, étaient tout à la fête, rien qu’à eux-mêmes, à ces fiançailles étranges où tout leur peuple assistait, et telles que des princes ne pourraient se donner les pareilles, carelles veulent du fiancé force et adresse rares. C’était ici, vraiment, le triomphe d’un roi mâle.
—Bravo, le Roi! Bravo, la Reine!
En passant près du brasier, au milieu du cirque, il se baissa vivement, saisit, de sa main libre,—sans s’arrêter et sans quitter la main de Livette,—le fer rougi, qu’il lui présenta dès qu’ils furent arrivés près du taureau. Elle le prit et, s’étant inclinée, marqua le taureau à l’épaule; et quand, sous le fer qu’elle tenait de son petit bras ferme, on vit fumer la chair, quand le taureau se mit à faire frissonner sa peau, de colère,—l’enthousiasme du peuple éclata. Les chapeaux, les mains, les écharpes s’agitaient:
—Bravo, le Roi! Bravo, la Reine!
Et Renaud, envié de tous, reconduisit la jolie fille à sa place, pendant que le taureau, lâché, s’élançait hors du cirque à son tour et gagnait la plaine. Non, Zinzara ne riait plus.
Maintenant allait avoir lieu le jeu des cocardes.
Les deux ou trois premières furent assez facilement enlevées, une même au front d’Angel Pastor, le taureau espagnol,—par des jeunes gens des Saintes, sans que Renaud songeât à s’en mêler.
Enfin, la Serpentine, une petite vache nerveuse, fut lâchée dans l’arène. Tout le monde comprit tout de suite qu’elle était méchante, et qu’elle allait se défendre.
Plusieurs s’essayèrent contre elle, mais, au moment où l’on étendait la main vers la cocarde, la Serpentine se retournait d’un mouvement si prompt, si souple pour une taure, si inattendu, qu’on lâchait pied. Ah! la mâtine! Zinzara se prit à s’intéresser au jeu. Renaud descendit dans le cirque.
—Le Roi! le Roi! vive le Roi! cria la foule.
Et Renaud fit des prodiges.
A trois reprises, il mit son pied sur le front baissé de la Serpentine, et se fit lancer dans l’espace pour retomber sur ses jambes élastiques. Et au moment où, pour la troisième fois, il retombait à terre, il se retourna vif comme un éclair, courut droit à la vache, lui arracha la cocarde,—tout en évitant le coup de corne qu’elle lui détacha, furieuse,—et il s’éloignait tranquille... quand le souple animal revint contre lui à la charge.
Renaud prit sa course, sans choisir sa direction, poursuivi de près par la bête, et, quand il eut bondi au hasard sur la charrette la plus voisine, il se trouva près de la bohémienne qu’il avait, d’un mouvement nécessaire, saisie par la taille.
La taure déjà s’était retournée contre d’autres joûteurs, et très heureusement, car la bohémienne, debout au bord de sa charrette, appuyée à peine de la hanche contre le bordage, perdit l’équilibre et fit, de force, le saut dans l’arène, avec Renaud.
Livette là -bas était pâle.
La vaquette revenait à fond de train du côté de Renaud et de Zinzara qui, gênée dans les plis de ses oripeaux, se crut perdue.—Insolemment, elle fit face au péril, trop fière pour fuir, du moins sans utilité. Mais déjà Renaud avait passé devant elle pour la protéger, et, pris d’on ne sait quelle folle idée,—bravade de dompteur, peut-être d’amoureux,—au lieu d’entrer en lutte avec la taure, de l’empoigner aux cornes ou aux jambes, il s’arrêta, et sans cesser de regarder la bête bien en face, il mit rapidement un genou en terre, s’assit sur son talon, croisa les bras et, le buste rejeté en arrière, il la défia. Comme les «coureurs» expérimentés, il comptait sur la surprise de la bête qui en effet s’arrêta court, pour juger avec méfiance; et la bohémienne étant remontée, les lèvres serrées, à sa place, sur la charrette, put voir encore son protecteur dans cette attitude de singulière audace. Tout le monde, comme on pense, criait «Vive Renaud!» On ne s’en fatiguait pas.
Quand il se releva, chargé par la Serpentine, il n’eut que le temps de regagner son refuge auprès de la tzigane; et la bête en rage vint attaquer, juste au-dessous de leurs pieds, le plancher de leur charrette, d’un si furieux coup de sa tête fortement armée, qu’elle y demeura un moment clouée par ses deuxcornes, dont Renaud dut repousser la pointe à grands coups du talon de sa grosse botte ferrée.
Cette fois la bohémienne avait souri, et, légèrement inclinée vers l’oreille du gardian, elle chuchota deux paroles qui firent sourire à son tour le beau dompteur.
Livette,—qui cependant était bien loin de là , à l’autre bout du cirque, mais presque en face d’eux, et qui les voyait en pleine lumière,—n’avait pas perdu un seul de leurs gestes, pas un seul de leurs regards.
Ce que la jalousie ne voit pas, elle le devine, et cela n’est pas surprenant, car ce qui n’est pas, elle le voit.
Les châsses passeront vingt-quatre heures exposées dans l’église.
Le second jour elles remonteront dans leur chapelle au milieu du même hurlement des misérables dont elles emporteront l’espérance.
C’est à ce moment du départ des châsses que le spectacle devient terrifiant. Quoi! tout est fini! quoi! elles nous laissent dans nos maux aigris par la déception! C’est fini! fini, pour un an! Et la puissance qui guérit est là cependant, enfermée là , dans cette boîte, si près de nous! parmi nous.... On se rue autour des châsses, on s’y cramponne. Des ongles crispés se retournent, saignants, contre les ferrures des angles!—Et l’inexorable treuil tourne là -haut, arrachant à la foule, qui se tord au fond de ce puits, le cercueil étrange qui monte, monte, au bout des cordes tendues.... Haussés sur la pointe des pieds, les malheureux, se bousculant, se renversant, s’écrasant sans pitié les uns les autres, tâchent d’avoir chacun le dernier contact,—le suprême, celui qui peut-être, parce qu’il est le dernier, obtiendra la grâce unique!... Le tout en vain.... Au bruit des litanies qui pleurent, le seau fermé, mystérieux, remonte vers la chapelle haute, emportant l’eau de salut où tant de lèvres fiévreuses voudraient boire. Et quand la châsse disparaît là -haut, près de la voûte, derrière les volets rabattus, alors de véritables râles s’entendent, furieux, dans cette foule qui ne veut pas mourir à l’espérance.
C’est alors que le tumulte est effroyable; c’est alors que les égoïsmes démuselés poussent, chacun pour son compte, le cri bestial qui doit amener sur lui seul la pitié d’en haut; alors la plainte est sauvage, la supplication est horrible, la prière est forcenée! Et c’est, dans cette fosse profonde, dont les murs tressaillent, un hourvari de bêtes fauves et puantes, affamées de leur Dieu comme d’un bien physique, comme d’une pâture promise et vainement attendue! Et, cloué contre l’une des vastes parois de l’église-forteresse, un grand Christ en croix, bras ouverts et face au ciel, par-dessus toutes ces têtes grimaçantes, tous ces bras levés et tordus, semble mêler aux lamentations féroces des brutes humaines, sa longue plainte divine mais non moins inutile et bien plus désespérée!
Et cependant, c’est presque toujours à la dernière minute, à la seconde précise où les châsses disparaissent, que le miracle a lieu, et qu’un paralytiquemarche, qu’une fillette aveugle voit. Elle pousse un cri: «Miracle!»
Heureuse, celle-là ! On l’entoure, on l’étouffe.
«—Y vois-tu?—J’ai vu!—Vois-tu encore?—Attendez... oui!—Quoi?—Un lis de feu! un éclair! un ange!—Miracle! miracle!»
Un homme, un Saintin, prend aussitôt l’enfant dans ses bras. Ah! il en a vu, celui-là , des miracles! Aussi, comme il se dépêche d’enlever l’enfant sur ses épaules, sur le pavois! Il la porte ainsi pour que tous la voient bien, la miraculée! pour que personne n’oublie qu’aux Saintes, il se fait vraiment des miracles, et pour qu’on revienne! Et la foule suit en rendant grâce. On court au presbytère; on enregistre le miracle devant plusieurs prêtres assemblés.
«—Tu as vu!—Oui, j’ai vu!»
Et la promenade reprend de plus belle.
Ah! le vieux forban, que ce Christophore!...—Comme il se hâte dans sa course, son mensonge sur ses épaules!—C’est un pauvre habitant des Saintes, à qui la présence de tant d’étrangers tous les ans rapporte quelque chose, comme à tous les Saintins, et qui promène, joyeux, sa réclame vivante!
Le lendemain, on retrouve l’enfant du miracle toute seule au pied du calvaire, sur la plage, laissée là un instant par la femme ou l’enfant qui la guide.
«—Eh bien, y vois-tu?—Non.—Et alors, le miracle?»
Oh! la pauvre enfant! De sa voix plaintive elle répond: «—Il est reparti!—Mais tu asvu, hier?—Oui.—Si tu y voyais, pourquoi te portait-on?—Oh! monsieur, je voyais seulement des fleurs, des lis de feu; mais pour marcher, oh! non, je n’y voyais pas!... Et à présent c’est tout noir. Je n’y vois plus, plus du tout;... oui, le miracle,—il est reparti!»
Dès que les châsses sont remontées, on sort de l’église en procession, pour aller bénir la mer, cette mer qui a porté les saintes jusqu’en Camargue, et où, tous les jours, se risquent les braves pêcheurs.
Le curé marche en tête. Il tient dans sa main un reliquaire: c’est le Bras d’argent, creux, où sont enfermées, visibles à travers une petite vitre carrée, quelques reliques des saintes.
La foule en ordre, suit. On est cinq cents, on est deux mille, en rang. Des milliers de pèlerins, juchés sur les dunes, regardent la procession qui se déroule, en serpentant, le long de la plage sablonneuse où dorment, tirés à terre, quelques bateaux plats.
Derrière M. le curé, six hommes portent sur leurs épaules une image peinte et taillée, assez grande, en bois: les deux saintes dans la barque. Pour se disputer l’honneur de remplacer les porteurs, on se bouscule si souvent et en si grand nombre que la barque tangue et roule sur les épaules des gens comme si elle voguait sur la mer par un grand vent.
Sainte Sare, la sainte noire, arrive ensuite, portée par des bohémiens aux cheveux sombres, aux faces fauves, aux yeux de jais très luisants.... Les petits de ces hommes, pendant ce temps, se glissent à travers la foule comme des rats, entre les jambes du monde, et volent mouchoirs et bourses.
Et, à la suite des saintes, arrivent des jeunes filles, des jeunes garçons, tenant des lis, des lis parfumés, apportés en gerbe, chaque année, par des fidèles, pour cette procession.
D’autres tiennent des cierges dont les flammes jaunes ne paraissent plus rien, sous la pleine lumière du soleil, mais les lis embaument.... C’est la joie de Livette, ces lis.
M. le curé arrive au bord de la mer. Il étend le Bras d’argent. Alors la mer, une seconde, recule... seulement un peu. Les pauvres femmes des pêcheurs font vite un signe de croix....
Et tous ceux qui, debout sur les dunes, regardent la procession se dérouler, voient, à mesure qu’elle avance, les porteurs qui sont en tête grandir, grandir à chaque pas, de plus en plus, par un effet de mirage.
Et, sur les épaules de ceux qui les portent, les saintes avec eux lentement grandissent, grandissentdans la lumière, montent vers le ciel, démesurées comme une vision....
—Protégez-nous, grandes saintes! que la mer, cette année, soit bonne aux Saintins!
... Pauvres gens, pauvres âmes! A l’an prochain.
... Chaque année, c’est la même chose. Tout cela reviendra toujours, comme les saisons.
Le lendemain du jour où les châsses sont remontées, le gros des pèlerins quitte le village.... Tous les campements sont levés presque à la même heure.
Les carrioles de toutes sortes, les cabriolets, les dog-carts, les chars à bancs, les jardinières, les casse-cou, les breaks des fermiers riches, les charrettes des paysans, recouvertes de tentes posées sur des cerceaux, emmènent sept ou huit mille, jusqu’à dix mille voyageurs de tout âge, sains ou malades, et le long défilé s’éloigne en serpentant sur la route plate, entre deux déserts. Çà et là , sur la gauche du défilé, des cavaliers, beaucoup portant une fille en croupe, se cherchent, s’attendent, se rejoignent, puis partent au galop pour dépasser la caravane.
Et c’est encore un spectacle que ce départ, pour les Saintins qui, par groupes bruyants, aux abords du village, font un dernier geste d’adieu aux hôtes qu’ils ont exploités.
Ceux qui par force, ayant hébergé des amis, ontdû mettre à moins haut prix leur hospitalité, répètent allègrement cette formule comique, moins arabe à coup sûr que les chevaux du pays:Les amis qui viennent nous voir nous font toujours plaisir: Si ce n’est pas lorsqu’ils arrivent, c’est quand ils partent!
Le surlendemain du jour où la bohémienne avait souri au gardian, quand défila à son rang, en queue de la caravane, la troupe des zingari, les uns montés sur des rosses étiques, d’autres cahotés dans leurs misérables charrettes,—quelques femmes, à pied pour mieux mendier, portant sur leur échine leurs enfants roulés dans des toiles en bandoulière,—on remarqua que la voiture de la reine n’y était pas.
Zinzara était restée aux Saintes.
Elle voulait se donner la joie de rebuter le gardian de qui elle avait pour le soir même accepté un rendez-vous.
Voici ce qui s’était passé....
Pendant la ferrade, Renaud avait chuchoté à l’oreille de Zinzara:
—Ah! je te tiens, boumiane! et c’est dommage devant tout ce monde!
—J’ai, ma foi,en ce moment, la même pensée, avait-elle répondu, très touchée du beau sang-froid qu’il venait de montrer pour la défendre.
—Eh bien, lui avait-il dit, j’irai te parler tout à l’heure. Les nuits sont belles.
—Non, demain, fit-elle, demain, entends-tu, après le départ des voitures.
Mais à la fin de la course, tout de suite, quand il vit venir à lui Livette pâle, si pâle qu’elle semblait une morte, il fut pris d’un grand remords.
«Elle m’a vu, se dit-il, et elle souffre par la jalousie.»
Et si grande lui vint la pitié pour la petite demoiselle, qu’il se sentit capable de lui sacrifier une bonne fois, au moment où c’était devenu le plus difficile, le désir fou qu’il avait de l’autre. Toute la douce amitié qu’il avait dès le premier jour éprouvée pour Livette, si différente de la passion, si bonne à ressentir, lui revint comme une bouffée d’air salubre qui réveille d’un rêve méchant.
En plus, il était tout surpris et comme déconcerté de n’avoir pas, des promesses formelles de la gitane, la joie qu’il en attendait lorsqu’il y rêvait dans le désir!
Livette quitta Renaud pour rejoindre son père. Elle ne devait rentrer au château que le lendemain au soir, deux ou trois heures après le départ des pèlerins, afin d’assister à la fête jusqu’au bout, et d’éviter la grosse poussière et la lenteur forcée du défilé.
Et ce jour-là ,—dans l’après-midi,—Renaud rencontra M. le curé.
—Bonjour, gardian. Qu’as-tu, mon garçon? Ton air est préoccupé.
—Oh! curé, fit Renaud, il est difficile parfois de bien faire!
Et comme il s’éloignait sur ce mot, le curé le retint en lui saisissant le bras.
—Eh! curé, fit Renaud, vous avez encore la main solide!
—Prends garde, Renaud, dit lentement le prêtre, de devenir très coupable. Je sais ce que je sais. Ta fiancée pleure. Elle est jalouse. Déjà , sur ton compte, des bruits courent.... Et pour qui, bon Dieu! la trahirais-tu, cette petite, si sage, qui, riche, se donne à toi, pauvre et orphelin? C’est une famille que tu perdrais, pauvre toi! et tout l’honneur de ta vie, et tout le repos de ton cÅ“ur, pour toujours! Le diable est malin, tu as raison, et bien faire est difficile, mais ceux que le diable inspire, quand on suit leur caprice du moment et sa propre fantaisie vous mènent à des abîmes plus profonds que les «lorons» des paluns. Tu marches en ce moment sur la «trantaïère»! Si elle crève, adieu mon homme! Tu y passeras tout entier. Et toi, ce n’est rien! mais de quel droit fais-tu courir à la petite le risque de ton malheur? Tu as affaire à un esprit de malédiction, à une femme qui ne se connaît pas, qui n’est soumise à rien, et qui ne craint pas le malheur des autres. Elle le fera, rienque pour rire. Je l’ai regardée et je l’ai vue.... Les saintes m’ont appris bien des choses. Prends garde! La petite est brave, il peut y avoir un jour, sur tes mains, du sang innocent, si tu vas par la route que je te défends, car le diable est dans l’affaire, je te dis, et tous les monstres t’attendent au détour du mauvais chemin. L’infidélité des promis, comme celle des mariés, couve un Å“uf plein d’affreuses bêtes qui éclot quelquefois. Si tu as un cÅ“ur, montre-le, Renaud, et regagne, crois-moi, tes aigues et les bÅ“ufs, dans la solitude de tes paluns où la fièvre maligne est moins à craindre que le mal que tu gagnes ici!
Renaud, ce grand gaillard terrible, écoutait la bonne parole, tête basse, le pauvre, comme un enfant grondé au catéchisme.
—Si tu es un homme, voyons, prends ta résolution «de suite» et m’en donne ta parole de brave gardian.
—Touchez-moi la main, monsieur le curé. Ma parole, je vous la donne. J’étais en train de mal faire. Un sortilège était sur moi.
Les deux hommes échangèrent une poignée de main.
Le curé s’éloigna soucieux. Il savait Renaud sincère, mais il connaissait la force du désir des hommes, et leur ingéniosité à se mentir.
Ainsi, le curé était informé?—Alors, courir avecla bohémienne, c’était risquer la rupture avec Livette?
Renaud allait donc quitter le village, ou, si l’on veut, la ville, dans la résolution ferme de renoncer à la gitane. Il la sacrifiait décidément à Livette, à son franc désir d’avoir un foyer tranquille, une famille, lui, le bouvier errant, l’orphelin, l’enfant perdu du désert. Le bonheur, c’était cela: un toit sous lequel on se réfugie, qu’on voit de bien loin fumer à l’horizon, en songeant: les petits, la femme sont là .
Il renonçait à la gitane, oui, mais cette résolution, il entendait bien la lui porter lui-même. A l’idée de quitter les Saintes sans l’avoirrevuepour lui dire qu’il ne laverrait plus, il se sentait pris d’ennui, il lui semblait que, brusquement, il était enfermé dans un espace étroit, où il restait sans air, sans horizon.... Mais il la reverrait... il le fallait. Cela valait mieux. Ne fallait-il pas l’apaiser d’abord? elle serait bien assez irritée ainsi. A quoi bon l’exaspérer?... En vérité, s’il la revoyait, c’était (en réfléchissant bien, il arrivait à cette pensée), c’était ma foi, surtout pour protéger contre elle la pauvre Livette! Oui, oui, c’était pour cela qu’il allait la revoir.... La revoir! A ce mot, qu’il se répétait en lui-même, un bonheur d’être, d’aller devant soi, de respirer, rentrait en lui....
Pendant ce temps, Zinzara, de son côté, se jurait à elle-même qu’elle allait bien rire lorsque le gardian la viendrait chercher tout à l’heure!
Pourquoi alors avait-elle répondu oui à ses demandes amoureuses? Eh! c’est qu’au moment où il les avait chuchotées près de son oreille, si elle eût pu, sur-le-champ même, se laisser prendre par ce sauvage tout pantelant de sa lutte avec les taures et les taureaux, oui, sans doute, elle l’eût fait! Il lui avait donné envie, comme le chaud donne soif, comme un soir d’été donne le désir du bain.—Et puis, elle avait été bien aise de se dire que là -bas, à l’autre bout du cirque, souffrait celle à qui il venait de faire un honneur de reine en lui tendant le fer fumant, le fer rouge, pareil à un sceptre de magicien, de méchant roi zingaro.
Mais, à présent, le mâle venait trop tard. L’envie avait passé, et le suprême du plaisir allait être à présent pour elle, tout en donnant à croire à Livette que Renaud avait eu joie d’elle, de refuser cette joie promise au chrétien qu’elle détestait.
Et, seule, assise sur une pierre, à quelque distance de sa charrette, elle attendait le gardian. Sa résolution de vengeance par le refus était écrite sur ses lèvres serrées, dont le sourire s’emmaliça encore lorsqu’elle vit venir vers elle le cavalier.
A quelques pas d’elle, il s’arrêta. Il sentit, en la regardant, un sursaut brusque de tout son sang, une pression étrange et douce au creux de l’estomac. Il reconnut le trouble d’amour; mais, faisant un effort,et d’une voix qu’il sentait tremblante: «Je devais être libre ce soir; je ne le suis pas. Le maître m’a commandé, et je dois être loin d’ici, cette nuit. Il faut donc que je parte.... Adieu, boumiane!»
La zingara comprit, vitement, d’un trait, qu’il se dérobait, et pourquoi!... Elle se leva, pareille au serpent qui, dressé sur la queue, siffle la colère. Toute son âpre résolution tourna sur elle-même, plus vite que du lait; et d’une voix sèche, brève, saccadée, singulière, d’une voix autre que sa voix naturelle: «Je te veux, entends-tu, toi! Rien ne te commandera, quand je te commande. Ce que je veux qu’on fasse, on le fait. Vas-tu être lâche, dis, toi qui me plais parce que, sur ton cheval, tu ressembles à un zingaro qui ne connaît ni maître ni Dieu?... Allons, marche!...»
Ainsi, au fond, les mêmes motifs de haine passionnée, savoureuse pour elle comme l’amour, qui tantôt la décidaient à ne pas suivre Renaud,—la rejetaient vers lui. Et pour lui, amour ou haine, c’était d’une telle femme, du moment qu’elle se donnait, tout à fait même chose; n’était-ce pas toujours sa passion, son visage en éveil, ses yeux avivés, ses lèvres en mouvement montrant des dents humides, où luisaient des étincelles? C’était tout son corps de danseuse, flexible et expressif, tendu vers ce qu’elle exigeait.
Une joie sauvage secoua Renaud des pieds à la nuque; et, du frisson de son cavalier, comme au toucher d’une torpille, le cheval, sous lui, éprouvant quelque chose, piétina un instant, entre les genoux qui l’étreignaient d’une involontaire violence.
Que faire?... Ah! bonnes saintes! Les fiançailles, vous savez, depuis un long temps le gardaient sage, loin des filles faciles qu’il courait autrefois, et sa jeunesse parlait. Au taureau marin, il faut la taure sauvage. Des lions qui ont aimé des gazelles, selon la légende arabe, en sont morts. Les créatures vivantes, de par la loi de la nature, cherchent les paroxysmes d’amour; tant qu’elles ne les ont pas, les appellent; et les payent à l’occasion de leur sang et du sang des autres. Qui leur donnera tort d’entrer parfois en délire, si l’on songe que la vie veut vivre, et que ce désir-là commande à la mort elle-même?
—Allons, marche!
Elle donnait l’ordre d’amour, la reine!
Et, d’un bond, elle sauta en croupe.... Déjà elle avait enlacé de son bras droit la taille du cavalier: «Marche donc!» dit-elle; puis plus bas, d’une voix qui était un souffle parlant, tiède, soufflé sur la nuque de l’homme, et qui le faisait frémir dans la racine de ses cheveux: «Je te veux, entends-tu, toi? Je te veux, répétait-elle. Marche! marche donc! qui marche arrive!»
Il était pris, lié. Le bras de la sorcière lui ceignait les reins. Il le sentait contre lui, vivant, frémissant, plus fort que tout!
Renaud, stupéfait, chercha à se reconnaître,—à secouer le charme. Il demeurait là , abêti, ne sachant encore ce qu’il pensait, ce qu’il ferait, essayant de ressaisir ses idées de tout à l’heure, les idées du bon curé, sa résolution, sa parole d’honneur, qu’il ne retrouvait plus, qu’il ne parvenait pas à se répéter, dans sa tête, avec des paroles. Tout cela était fondu, échappait à la prise de son effort de mémoire.... Quand l’intensité du désir amoureux commande, elle est légitime comme la force... l’honnêteté n’est pas trahie, non: elle n’existe plus!
Ces quelques secondes d’attente donnèrent à Zinzara le sentiment exact de ce qui se passait en lui. Elle n’était même plus, pour son orgueil, assez désirée, puisqu’il avait pu balancer un peu!
Où allons-nous? dit-elle, en reprenant sa voix sèche et saccadée, un peu sifflante. Où allons-nous? Tu dois savoir, quelque part, une cachette, une cabane perdue au milieu de tes marais, un endroit sûr,—bien à toi,—où tu en as mené d’autres... que m’importe! Je pense bien, pardi! que tu ne m’as pas attendue pourconnaître!—Où tu me conduiras, j’irai. Il faut—songes-y—qu’on ne puisse medécouvrir, car ma race répugne à la tienne: la zingara qui se donne à un chrétien est, chez nous, la seule méprisée,—et, si j’étais vue d’un des nôtres, il y aurait du couteau dans l’air,—sois-en sûr—pour toi et pour moi!
Il hésitait encore, se souvenant qu’il avait des raisons d’hésiter, sans parvenir à se rappeler lesquelles. Machinalement, il retenait son cheval (c’était Blanchet!), qui se cabra.
... Et enfin, dans la débâcle de ses pensées, il ressaisit, au hasard, un souvenir perdu, celui des cierges promis par Livette aux saintes Maries.... Il aurait dû, cette nuit passée, ou ce matin, dans l’église, les brûler dévotement. Hier encore sa fiancée lui avait rappelé ce vœu. Livette sans doute les avait allumés pour lui, les cierges, mais ce n’était pas la même chose! Quoi qu’il fît donc, il était au diable. La rage le prit. Il se sentait glisser sur une pente, et ne pouvant rien contre cela, il s’abandonna tout entier, précipita sa chute....
—Où nous irons, dit-il, je le sais. A laCabane du Conscrit, dans la gargate.
Il lui semblait qu’il était forcé de répondre, mais, contre cette obligation, il n’avait plus aucune révolte, au contraire.
—Est-ce loin?
—Oui, de l’autre côté du Rhône, en Crau, prèsle mas d’Icard. Le diable ne m’y retrouverait pas. Rampal seul pourrait y venir....
—Attends, dit-elle à ce mot, avec un éclair dans ses yeux de bête.
Et elle siffla.
Il se disait que quelqu’un des Saintes à coup sûr, en ce moment, devait les voir, et que Livette apprendrait tout... qu’il vaudrait mieux maintenant partir tout de suite.... Ou bien, qui sait, ce retard était bon! Livette pouvait passer et tout serait changé. Il courrait à elle, alors. On serait sauvé. Qui, sauvé? et de quoi? d’une chose vague et terrible qui était devant lui.... Il n’aurait pas su dire.... Ce n’était que l’abandon de sa volonté.
Le fin sifflet, très vif, de la tzigane avait fait accourir un petit zingaro de dix ans, un vrai chat sauvage.
Du haut du cheval, elle lui jeta sur un ton de commandement, bref, rapide, quelques paroles en langue bohème. Il y a, dans la langue bohème, de l’allemand, du cophte, de l’égyptien, du sanscrit. Renaud, sans se douter du sens de ses paroles, écoutait parler la gitane.
Prise de haine amoureuse, la reine fauve disait à son nain:
—Tu connais le gardian Rampal? cherche-le....Il est au village; je l’ai vu tantôt.... Et va lui dire tout de suite ceci: il me trouvera cette nuit, avec son ennemi que tu vois, à laCabane du Conscrit, qu’il connaît bien!... Et pour toi, avec la voiture, je te retrouverai demain soir dans la ville d’Arles, près des vieux tombeaux.
Elle pensait à tout. Le chat sauvage disparut.
Qu’as-tu dit? demanda Renaud.
Elle se mit à rire d’un rire insolent.
Il sentit qu’il la détestait, qu’il aurait joie à la tenir vaincue, tombée sous lui, tout en son pouvoir, comme une simple femme, la gitane reine et sorcière.
Ils se désiraient dans la haine.
Elle riait, songeant que celui qu’elle tenait là , qu’elle enlaçait du bras, comme une amoureuse, elle le menait à sa perte! Cette nuit même (avant ou après la joie d’amour—qu’en savait-elle?)—il y aurait, entre cet homme-ci et l’autre, une lutte de bêtes enragées qu’elle voulait voir, un sabbat d’amour à réjouir les morts; et elle riait.
—Les reines, dit-elle, ne peuvent, sans laisser des ordres secrets, quitter leur royaume. Allons, ma bête!
Était-ce à l’homme qu’elle parlait, ou au cheval?—à l’homme, sans doute, en qui elle éveillait en effet une bête semblable à elle.
Elle pressa sa taille... et de nouveau:
—Va, va! souffla-t-elle.
Et lui, dans les cheveux ras de sa nuque, sentit le souffle de la stryge courir, et un frisson chaud descendre à ses pieds qui, nerveusement, touchèrent les flancs de sa bête. Renaud tremblait. Toute sa passion l’avait ressaisi. Il sembla qu’un ouragan entrait dans l’homme et dans le cheval. Ils s’enlevèrent.
Renaud croyait tenir une proie, mais il était la proie lui-même, et il emportait la sorcière enroulée à lui,—comme parfois le milan des marécages, la couleuvre dont il se croit maître, mais qui, dans ses nÅ“uds, l’étranglera.