XXI

Ils galopaient. A chaque temps de galop, Renaud se sentait, par le bras de la fille, doucement pressé. Ils galopaient, Zinzara et Renaud, sur le cheval de Livette!

A quoi songeait-il, le gardian?

Fille ou femme? Il s’obstinait malgré lui, par orgueil d’homme, à vouloir qu’elle fût fille, bien que cela ne lui parût guère probable. Elles sont mûres si vite, ces femelles de païens!

Un souffle d’air passa. Il leur vint aux narines une senteur mâle de fleurs de tamaris. Il ralentit la marche de son cheval.

—Va, va! dit-elle, presse-toi! Plus tard nous causerons... chez nous, Romi, à l’abri des yeux.

Le cheval, de nouveau, s’élança.

Renaud sentait des fiertés, un orgueil confus et puissant d’être là, de fouler la plaine avec quatre pieds, de ne pas connaître d’obstacles, d’avoir à lui, tout près, cette femme,—et, là-bas, une autre!

L’une, pour lui, courait des périls, trahissait sa race. Et l’autre, si elle venait à l’apprendre, en pourrait mourir! Et, bien qu’il l’aimât, cette pensée lui donnait un mouvement, vite réprimé, de joie cruelle.... Heureusement, du reste, elle ne saurait rien.... Et il se grisait de vitesse et d’orgueil, homme et bête, follement lâché.

Magnifique était le ciel, piqueté de plus d’étoiles que les dunes n’ont de grains de sable et le désert de fleurs tremblotantes, accrochées aux ramilles des saladelles. La voie lactée était blanche comme le sel des camelles vu à travers le brouillard du matin. On eût dit qu’un grand voile de mariée traînait, déchiré, sur toute la plaine en rumeur d’amour.

D’innombrables petits colimaçons blancs surmontaient, comme des fleurettes, les tiges des frames, des enganes, et s’y balançaient.

Une brise très lente passait, soulevait, tout contre le bord des marais, un pli de vague, mince, faible, et cela faisait juste le bruit d’un baiser furtif, entre les roseaux qui étaient en fleurs.... Parfois une alouette, un flamant, endormi dans les sansouïres ou au bord de l’eau, parlait, en s’éveillant un tout petit peu, et c’était un gazouillis menu, de quoi faire entendre à sa femelle ou à son mâle qu’on est là, pas loin.

Juin n’est pas plus chaud. Des odeurs de rosiers, très lentes, très diffuses, venues de jardins lointains, passaient parfois en bouffées.... Là-bas, dans le parcdu Château d’Avignon, l’arbre de Syrie jetait des poussières....

Renaud, après avoir longé la mer, remontait droit sur le nord-est, au delà de l’étang de la Dame.

Il allait au Grand-Pâtis. Les gens du Sambuc avaient des barques qu’il connaissait.

Ils passèrent, à un moment, près d’une manade. Des taureaux, à peine entrevus, de l’eau jusqu’aux jarrets, paissaient les roseaux en fleurs. Des cavales blanches s’enfuirent à leur approche, suivies fidèlement des étalons attentifs à ne pas les perdre. La sève de mai grésillait sourdement dans les frames et les enganes rigides, dans les sambucs et les tamaris. L’eau elle-même exhalait un arome salé plus vigoureux et plus chargé de désirs. Les lambrusques appelaient le mâle, qui leur arrivait dans l’haleine lourde du désert en sève....

De nouveau, Renaud s’arrêta, pris d’un vertige lent et très doux.

Le grand courant de l’air amoureux, qui les baignait de toutes parts, finalement le commandait.

—Descends, dit-il, descends vite! Le repos ici sera bon.

Mais elle, froidement, songea à l’ordre qu’elle avait donné.

—Où nous allons, dit-elle, il faut aller. Je ne descendrai que là. Il faut, dis-tu, passer le Rhône?Presse-toi donc!... Au galop! la gitane aime le cheval.

Elle ne voulait caresse de lui qu’au lieu désigné. Elle ne le subirait voluptueusement que mis par elle en péril de mort ou de douleur. Tout autre baiser serait triomphe pour lui, et c’est pour elle seule qu’elle se donnait. Elle voulait, au jeu des caresses, savoir que l’humidité de sa lèvre était du poison, que sa morsure amènerait une agonie ou une rage.

Fermement assise sur la croupe, tenant toujours du bras le gardian—sa proie—bien enlacé, ses jambes nues mollement pendantes dans les plis de sa jupe que soulevait le vent de la course, très fièrement cambrée, elle se laissait aller, souple, au bercement du galop; et sa face blafarde, sous la lueur du ciel nocturne, tout contre la nuque de l’homme,—qu’elle emmenait, en se faisant emporter par lui,—était souriante....

Lorsque Hérodiade eut obtenu la tête de Jean, elle la prit par les cheveux, dans le plat d’or où elle reposait droite, le cou encerclé de sang, la souleva à la hauteur de son visage, et, après en avoir examiné, curieuse, les paupières closes aux longs cils, toute la pâleur diaphane, appuyant tout à coup sa bouche sur la bouche, elle chercha, de sa langue dardée, à pénétrer sous les lèvres jusqu’au froid des dents trop serrées, trouvant à ce baiser, infligé à l’ennemi mort, volupté plus savoureuse qu’aux caresses de l’inceste—qu’il lui avait reprochées.

De ses méfiances contre Zinzara, que restait-il à Renaud, pendant qu’elle souriait dans la nuit et que le souffle de ses lèvres courait sur la nuque du gardian? Il ne réfléchissait plus; il allait. Il retardait volontiers, puisqu’il y était forcé, l’heure appelée. Il ne songeait pas à la violence.... C’était sûr.... Il pouvait attendre. Pourtant, au milieu de ces déserts, tout chauds encore du jour, rafraîchis par la nuit, l’amour était commandé, mais il en trouvait l’attente meilleure que tout ce qu’il connaissait.... Et puis, elle pouvait lui échapper encore. Il ne fallait pas l’effaroucher. Là-bas, au gîte, il la garderait quelque temps. Et il allait, respirant ce désert salé, qui était à lui,—battant, des quatre pieds sans fer de son étalon, les sables et les eaux, qui étaient siens,—gagnant l’horizon, qui allait lui appartenir.

Une fois pourtant, au beau milieu d’un marais, son cheval ayant de l’eau par-dessus les jarrets, il l’arrêta encore.

—Qu’y a-t-il? dit-elle.

Renaud tourna la tête, et, se renversant en arrière, l’appela d’un bruit de lèvres.

—C’est quand je veux! dit Zinzara d’une voix riante.

Et sur ce mot, Blanchet bondissant, enlevé des quatre pieds, fit éclater autour d’eux dans l’eau un rejaillissement qui retomba sur leurs têtes, en lourde pluie.

Et, invisible pour Renaud, la gitane, derrière lui, souriait tout contre sa nuque, en repiquant dans ses cheveux la longue épingle dorée qu’elle venait d’enfoncer dans la croupe de la bête!

Tout à coup, devant eux, partit un cri de «Qui vive?» si inattendu, dans la solitude, que, de nouveau, Blanchet fit un bond.

—Qui vive? répéta la voix.

—Le Roi! répondit gaiement Renaud.

—Ah! c’est toi, Renaud? fut-il répondu.

C’étaient les douaniers; mais, pour qu’on ne connût point la gitane, Renaud, vite, passa au large.

Ils étaient près de la saline de Badon. Les tas de sels rectangulaires (les camelles) semblaient autant de maisons longues et basses, avec leur toiture aiguë. Dans sa blancheur de linceul, la saline avait l’air d’une petite ville géométrique endormie sous des neiges mortes. Ils arrivèrent au bord du grand Rhône.

Zinzara avait glissé à terre avant que Renaud eût arrêté son cheval.

Il descendit à son tour, donna la bride à la bohémienne. Elle tint Blanchet, qui buvait au fleuve.

—Un peu d’avoine à présent! dit Renaud.

Il prit un petit sac, posé et lié en travers de l’arçon, d’une fonte à l’autre, et à la demande de Zinzara il le vida dans sa robe tendue à deux mains.

Pauvre, pauvre Blanchet! il n’y avait plus là qu’une poignée de grain.

—Attends-moi, je vais querir le bateau.

Renaud disparut dans la nuit claire, derrière les aubes, les saules et les roseaux du bord, noyés d’une brume, pâles et comme flottants dans la nuit.

Zinzara n’entendait plus que le bruit de l’eau et le crenillement tendre de l’avoine sous les dents de Blanchet, qui, de sa longue lèvre, happait le grain au creux de la robe tendue.... Oh! si Livette avait pu voir cela!

—Me voici, viens! dit la voix de Renaud.

Il abordait, élevant les deux avirons.... Elle avança.

—Tiens ferme la bride.... Le cheval nous suivra.

Elle mit un pied dans la barque, se tint debout à l’arrière.... Blanchet suivit, dans le sillage.

Renaud connaissait le courant à cet endroit. Il le traversait en diagonale et il aborda de l’autre côté, plus de cent mètres plus bas.

Il attacha la barque au tronc d’un aube, visita les nœuds des sangles, et repartit.

Il fallait remonter, pour trouver, beaucoup plushaut, un passage sur le canal qui va d’Arles à Port-de-Bouc. Le canal passé:

—Nous approchons, dit-il.

Ils avaient marché près de cinq heures.

La joie lui venait d’être proche du but. L’impatience du dernier quart d’heure le prenait. Il avait la vision de la chose attendue. Il dit:

—C’est dans la gargate. Et il expliqua: Dans la gargate, on entre comme dans de l’eau épaisse. C’est de la boue. La cabane où nous serons est au milieu d’une de ces boues. Ah! là, crois-moi, gitane, nous serons bien gardés. Un homme y a vécu longtemps, autrefois; un conscrit qui voulait échapper au sort, et, plus tard, un forçat évadé, un homme du pays, qui savait. Personne, là, ne put le dénicher.... D’autres connaissent l’endroit, mais ne dis rien, j’ai mes ruses. Crois-moi, gitane, nous serons bien gardés, par la mort—cachée dans l’eau autour de nous!

Ils étaient arrivés.

Renaud attacha son cheval à un saule, et ayant pris Zinzara par la main: «Suis-moi,» dit-il. La lune se levait. Du bout d’un bâton, il lui montra, à fleur d’eau, les têtes des pieux, tout noirs parmi les tiges d’ajoncs, de roseaux, et les feuilles larges étalées des nénufars.

—Mets ton pied, dit-il, toujours à gauche des pieux, ils indiquent le bord droit du sentier solide qui est sous l’eau.

Renaud s’était déchaussé. Elle, soulevant ses jupes, marchait jambes nues. Il lui tenait la main. Ils allèrent ainsi quelque temps. Elle était curieuse de cet endroit. Il lui plaisait.

L’eau remuait un peu çà et là. Elle s’arrêta la regardant.

—Les tortues, dit-il. Et il ajouta:—Voici la cabane.

La cabane était là, au milieu du marécage, établie sur pilotis, comme le sentier qui y conduisait. Des roseaux, quelques tamaris, l’enserraient, la rendaient invisible, presque de toutes parts. Sur le toit gris cendré, fait de siagnes, et en forme de meule, luisait, aux rayons de la lune, la petite croix inclinée en arrière, comme renversée par le vent.

La cabane tournait le dos au mistral. Ils entrèrent. Une allumette brilla. Renaud tira de son bissac une chandelle. La clarté dansa sur les murs.

Les murs bas étaient en «tape», saisis dans une lourde charpente. Le sol était recouvert d’un lit de roseaux. Une toile de protection contre les mouïssales retombait devant la porte. Une table fixe attenait au mur de droite, à la tête du lit; c’était une pierre plate portée sur quatre madriers trapus fichés en terre.

Renaud, sur la pierre, colla sa chandelle. La tzigane, assise déjà sur ce lit sauvage, le regardait faire, d’un air farouche. Voilà qu’elle se trouvait un peu trop chez lui, trop en son pouvoir.

La cabane était pareille à toutes celles du pays. Les fleurs des roseaux pendaient du plafond en panaches d’argent flexible.

Les grosses traverses du plafond étaient reliées entre elles par des chevilles dont le gros bout faisait saillie, et auxquelles étaient encore appendus quelques menues ficelles, des lambeaux de hardes hors d’usage. Il y avait un foyer dans un coin, fait de grosses pierres rapprochées, et, au-dessus du foyer, dans le toit, un trou pour la fumée.

A l’une des chevilles Renaud suspendit son bissac.

—Maintenant, attends-moi, dit-il avec un gros rire, je vais m’occuper de mon cheval.

Elle fut étonnée, mais, l’ayant regardé... elle ne songea plus qu’à Rampal!

Il sortit, rejoignit Blanchet, lui ôta la selle qu’il posa à terre et, le montant à cru, il le conduisit au galop à quelque distance de là, dans un pâtis où il le laissa, après l’avoir entravé.

Un quart d’heure après, Renaud, sa selle sur les épaules, regagnait la cabane où l’attendait Zinzara. Mais, à mesure qu’il avançait sur le sentier solide, ruban noir, perdu sous une mince nappe d’eau, il déplaçait les pieux qui marquaient l’un des bords du passage, et de droite les portait à gauche,—en sorte que si ce gueux de Rampal, le seul qui pût songer à le poursuivre dans cette cachette, voulait y venir, pour sûr il n’irait pas loin, et devrait demeurer là, enlisé au moins jusqu’au cou.

Quand il eut déplacé les vingt premiers piquets, les seuls qui, de la berge, pouvaient être visibles, Renaud se redressa et marcha vivement vers la cabane. Son cÅ“ur à ce moment était sombre, et plus vaseux, plus plein de bêtes obscures que l’eau du marais qui,—luisant sous la lune,—était noir en dessous.

Dans la cage étroite, dont la toiture de siagnes, avec son arête de tuiles roses, luisait au milieu des paluns, sous la lune, les deux bêtes de même espèce, Zinzara et Renaud, étaient enfermées ensemble.

—J’ai faim, dit-elle d’un ton hostile.

Du bissac, il tira une boîte de fer-blanc, dont il souleva le couvercle à poignée; il avait là du «vivre»; il coupa le pain, déboucha la bouteille.

Elle mangeait, silencieuse, l’air toujours farouche. Il la servait, mordant aussi dans le pain très sec; accolant la bouteille plate et bombée, pleine d’un fort vin de lambrusque.

Quand ils eurent mangé, il lui tendit une gourde, petite; de l’eau-de-vie. Elle en but, joyeusement, et bientôt ses yeux étincelèrent. Il la regardait, prêt à l’étreindre. Elle lui répondait d’un regard si moqueur, si obscur, qu’il hésitait, attendant il ne savait quoi, las d’ailleurs, et sentant se brouiller en lui ses idées.

Il la vit alors prendre son tambour de basque, qu’elle portait attaché, sous sa cotte, par une cordelette à sa ceinture; elle se mit à en jouer. Elle étaitassise. Elle frappait des coups réguliers, monotones, sur la peau vibrante, et, à chaque coup, les amulettes, qui pendaient autour du tambourin, s’entre-choquaient.

Puis, lentement, elle se mit à chanter des mots bizarres en continuant à frapper le tambourin. Et cela, à la longue, charmait le gardian qui la regardait, immobile, fasciné comme un lézard qui écoute la cigale, l’été, au soleil.

Cela dura une heure. Il la regardait ravi, fier, ne songeant plus à rien, à rien d’autre, et il sentait dans sa poitrine, à chaque coup du tambourin, son cœur sauter et vibrer.

Mais on eût dit qu’elle s’entourait d’un cercle qu’il ne pouvait dépasser.—Il attendait que ce cercle fût rompu. Il était là comme un de ces grands chiens de taureaux, si hardis contre les coups de corne, et qui, docilement assis, regardent le repas du maître, puis, attendent une miette, esclaves du roi, de leur Dieu qui est l’homme.

Elle lui faisait maintenant l’effet d’une vraie reine, d’une reine des contes de fée, avec ses attitudes étudiées qu’accompagnait cette musique monotone, scandée par le bruit des sequins qui frémissaient autour de sa couronne de cuivre, sur son front fauve et sur le noir mat de ses cheveux.

Tout à coup elle posa son tambourin à terre. Il fitvers elle un mouvement. Elle le retint d’un regard dur, et, arrachant le foulard qui couvrait ses épaules, elle apparut en corsage bariolé, riche; et il vit sur sa poitrine des colliers de pièces d’or,—sa fortune d’Orientale.

—Attends mon heure, dit-elle. Laisse-moi en paix un moment.

Elle couvrit sa tête de l’ample foulard qu’elle avait retiré, et demeura cachée sous ce voile un instant. Renaud entendait un murmure, des mots barbares,mormô,gorgô, des mots de sorcière, sans doute....

Quand elle rejeta son voile, elle riait.

Quelle vision avait-elle évoquée, la magicienne? Qu’avait-elle appris, la voyante?

—Ce sera mieux que je n’espérais!... dit-elle. A présent, regarde!

Elle se leva, et au seul bruit des médailles de son diadème et des pièces d’or de son collier qu’agitait sa danse lente, dansée sur place, elle ôtait, un à un, tous ses vêtements.

Aux lueurs vacillantes de la chandelle, dont parfois un souffle du dehors inclinait la flamme, Renaud regardait cette apparition connue lui réapparaître.

La Zinzara ondulait, dégrafait l’une après l’autre sa veste, ses jupes,—les ôtait avec des flexions, des grâces, des bras recourbés au-dessus de sa tête ou abaissés jusqu’à ses chevilles.... Et maintenant on eûtdit une statue de bronze, luisante, dans cette demi-obscurité. Renaud la connaissait bien, cette forme, pour l’avoir vue un jour au grand soleil, et si souvent, depuis, revue en pensée....

Sur les seins bombés, tintait le collier; aux chevilles plusieurs grands anneaux; sur le front, la couronne d’où pendaient des médailles.

Elle se tordait, souple, avec des miroitements sur sa peau brune.

—Tu vois, Zinzara se donne, lui dit-elle, on ne la prend pas, romi. La fille sauvage n’est qu’à elle. Et maintenant encore, je pourrais, s’il me plaisait, te clouer où te voilà, pour toujours!

Elle jeta à terre, sur ses hardes, un stylet serpentin, qui tout à coup avait lui dans sa main.

Viens! dit-elle.

... Ils étaient étendus, côte à côte, au fond de cette tanière, sur les roseaux qui craquaient.

En ce moment, il la regardait au fond des yeux, et il voyait, tout au fond, les choses vagues dont il avait été, plusieurs fois déjà, épouvanté en son cœur. L’arrière-pensée de la gitane, obscure à elle-même, s’agitait dans le dessous de son regard, et, sans se laisser deviner, se laissait sentir.

Son sourire, qui, à l’ordinaire, n’était visible que dans un coin de sa bouche, s’était répandu, plus insaisissable, sur tout son visage. Une moquerie triomphante y rayonnait, l’embellissant encore. Plus mystérieuse elle apparaissait et plus elle était désirable. Si Renaud eût connu les bêtes de pierre sculptées qui dorment au désert d’Égypte, il en eût retrouvé l’expression, que nul mot n’explique, sur ce visage bien vivant qui le regardait, l’appelait.

Et voilà qu’une haine, déjà éprouvée pour ce regard, pour ce visage, lui revint impérieuse, rapide; l’envie irrésistible de prendre au cou cette femme et de serrer, avec ses mains dures, solides.

Cela encore était de l’amour, car autrement l’idée de se séparer brusquement de la sorcière, de la fuir, cette idée-là lui serait venue, au moins une fois, et elle ne lui vint pas. Il sentait bien au contraire qu’il ne la possèderait vraiment qu’avec des violences pareilles. Est-ce que pour les aigues, les morsures ne sont pas des caresses?—Elle vit, dans son regard, passer cette fureur, et se mit à rire.

De nouveau elle reconnaissait distinctement, avec joie, la bête semblable à elle qu’elle éveillait en lui. Et elle l’éveillait pour se prouver sa puissance à la dompter, d’un regard.

—Oh! tu peux! dit-elle, souriante.

Il eut, à ce mot, une conscience rapide de ce qu’elle était dans sa destinée: le mal définitif, la perte du bonheur vrai, de tout repos, l’amour faux,—le plus fort.

Leurs haines amoureuses se croisaient dans leurs regards comme des lames de couteau.

Il la saisit au cou, il fut tout près de serrer réellement; il crut qu’il l’étoufferait.—«Va, va!» dit-elle, d’une voix soupirée: mais, brusquement, ayant senti la pesée de la main qui, tout de bon, la serrait à la gorge, elle eut un sursaut vers lui et, avec un rire étranglé, heurtant sa bouche à celle du gardian, elle le mordit aux lèvres.... Ils entendirent sonner leurs dents.... Il poussa un cri aussitôt étouffé, fondu, car, à peine s’étaient-elles touchées, les deux bouches, irritées, s’étaient amollies....

Elle le regarda longtemps, cherchant toujours ses yeux. Elle les vit, plus d’une fois, se troubler, se voiler, mourir, et, alors, heureuse de sentir tout faible, par elle, ce taureau, elle riait en silence, mais jamais aucun trouble n’éteignait son regard à elle.... Tout à coup, lui, enfin calmé, à un soupir plus profond qu’elle fit, regarda, attentif, la créature sauvage enfin vaincue sous lui. Une pâleur de l’autre monde était répandue sous le brun de sa face aux traits distendus. Elle ne souriait plus. Le pli qui soulevait à l’ordinaire un coin de ses lèvres et leur donnait un air de moquerie, s’était effacé. Les deux coins de la bouche au contraire tombant un peu, semblaient exprimer la tristesse. On eût dit, en vérité, un autre être. Il n’y avait plus trace d’expression vivante sur son visage.Elle ne s’appartenait plus. Un tournoiement de vertige avait emporté, en arrière, sa pensée perdue. Elle n’était plus qu’une noyée à la dérive. Quelque chose d’éternel comme la mort avait été plus fort qu’elle.

Comme du fond d’un de ces rêves qui, en une seconde, ont ouvert l’infini, elle revint à elle avec étonnement.

La charmeuse de serpents eut le sentiment d’une défaite assez nouvelle pour elle, elle éprouva une honte bizarre, le regret orgueilleux de s’être oubliée, comme jamais.... Et puis, allait-il, sans même s’être douté du piège qu’elle lui avait tendu, emporter tranquillement la joie d’amour qui avait été l’appât du piège? Elle se serait, alors, trahie elle-même!... Elle serait donc la vaincue de son amant détesté! de ce fiancé de Livette!....—La seule pensée lui en fut intolérable.... Et, rageuse, humiliée, étendant un bras, elle chercha, sans rien dire, de sa main tâtonnante, dans les replis de ses hardes entassées tout proche, le stylet qu’elle y avait tout à l’heure insolemment jeté.

Renaud ne comprit qu’une chose: la bête redevenait maligne! Et, saisissant les deux poignets de la sorcière, clouant au sol ses deux bras en croix, à son tour il se mit à rire.

Sa rage folle s’agitait en elle. Elle se tordit; tâcha de mordre, et ne put pas. Elle se sentait déchue, livrée décidément à plus fort qu’elle. Sans la comprendre,il la sentait dangereuse et la maîtrisait. Il la tenait donc, le chrétien! C’était trop. Elle sentit des larmes, prêtes à jaillir, lui crever les deux yeux, mais elle se résista. Un peu d’écume parut au coin de ses lèvres....

—Chien! dit-elle.

Et lui, alors, dont elle voyait la face au-dessus de la sienne, se courbant, vite relevé, effleura ses lèvres.... Et il eut l’impression que la main, crispée sur le stylet, s’était détendue....

A ce moment, au dehors, une plainte de loin arriva, déchira l’air au-dessus de la cabane, et trop brusquement se perdit, avant de se faire lointaine, comme si l’oiseau qui jetait dans l’espace cet appel de détresse se fût posé tout proche dans les roseaux, en se taisant aussitôt.

Le visage de Renaud quitta celui de la gitane.

—Qu’est cela? dit-il. Et elle, immobile:—Un courlis qui passe!—Le courlis passe l’hiver.

Renaud, debout, était pâle.

—Roi, disait-elle, aimes-tu ta reine? Regarde-la donc!

Et couchée sur le dos, elle se mit, en riant, à faire ondoyer et miroiter son corps de couleuvre, au son rythmé de son tambour de basque, qu’elle élevait au-dessus de sa tête....

Les éclats de rire, dont elle scandait sa musiquebarbare, découvraient jusqu’au fond toute sa mâchoire blanche.

—Reviens là, dit-elle. As-tu peur?

Il eut honte et regagna, sur le lit de paille, sa place de molosse dompté, amoureux d’une louve.

Le jeune homme, en cette seule nuit, éprouva toute sa jeunesse, goûta plus de vie, épuisa plus de rêves que bien des rois véritables.

La joie d’amour n’est pas meilleure aux princes qu’au charbonnier.

Le jour se fit. Des bandes violettes qui étaient sur l’horizon, se firent roses, jaunes.... Une fraîcheur de réveil courut comme un frisson sur tout le désert de sable et d’eau, entra dans la cabane, éteignit un reste de lumière sur la table de pierre.

Un coq lointain appela l’aurore.

Renaud voulut sortir alors, pour aller voir son cheval. Et puis, le bissac était vide.

—Au mas d’Icard, dit-il, je trouverai ce qu’il faut.

—Et crois-tu, lui dit-elle, que je veuille ici passer tout le jour comme une oie captive?...

—Est-ce donc fini, dit-il? et vas-tu partir ainsi?

—Revenir peut être une joie, dit-elle, demeurer n’est jamais qu’ennui.

Elle fredonna en langue bohême:

Dieu n’a pas bridé ta cavale, Romichâl!

Dieu n’a pas bridé ta cavale, Romichâl!

Dieu n’a pas bridé ta cavale, Romichâl!

—Allons, si tu veux, reprit-elle, courir ensemble jusqu’au soir.... Ma maison à moi a des ailes.

—Soit, dit Renaud. Repasse donc la première sur la terre ferme. Nous irons ensemble prendre mon cheval. Le jour sera beau.

—... Et bon! sois-en bien sûr! dit-elle de sa voix saccadée, sa voix qui semblaitd’une autre.

Il l’accompagna, pour lui indiquer la route sûre, jusqu’au premier des piquets qu’il avait déplacés, et quand il la vit, soixante pas plus loin, toucher le bord du marais, il se baissa et commença, en allant vers la terre ferme, de remettre un à un les piquets en place.

Quand il arriva au dernier, il se releva dans un sursaut, tout debout, les yeux hagards.

La tête de Livette, renversée, la face vers le ciel, les yeux clos, la bouche ouverte, des herbes emmêlées sur ses cheveux défaits, semblait dormir, dans un mauvais rêve, au milieu des nénufars. Il voyait aussi hors de l’eau les deux petites mains crispées, accrochées à des roseaux.

Un moment changé en statue, Renaud se réveilla et, courbé sur Livette, il la prit, à plein bras, sous les aisselles. Tout le pauvre corps, enfoncé dans le limon visqueux et noir, en sortit, lentement arraché, comme la tige molle d’un lis d’eau.

Quand il eut entre ses bras ce pauvre corps tout flexible, glacé, mort peut-être, la pauvre fillette aimée, dont les jupes entortillées dans un réseau d’herbes longues, serraient les jambes ballantes, Renaud tout à coup poussa un hurlement de bête enragée, et, courant aussi vite qu’il le pouvait, il alla comme un fou au mas le plus proche.

Les seuls aimés sont ceux qu’on pardonne; les seuls aimants sont ceux qui pardonnent. L’amour à son apogée n’est que la puissance d’inspirer des pardons et d’en répandre; et les lois sociales, qui sont de la justice mécanique, paraissent l’avoir compris, puisqu’elles récusent tout ceux qui, à un degré quelconque, doivent, semble-t-il, aimer le coupable.

La sympathie n’est qu’une abdication,—en faveur des êtres aimés,—de cette sévérité implacable dont on use peu contre soi et qui suppose, d’ailleurs, chez les justiciers, une sûreté de sagesse qui n’est pas humaine ou une confiance en soi qui l’est trop.

Livette, malade, couchée dans le meilleur lit du mas d’Icard, avait déjà pour Renaud, en son cœur tout plein de sa peine, un sentiment d’indulgence adorable qui faisait sourire de joie, dans le ciel mystique de la chapelle haute, les saintes filles qui ensevelirent le Crucifié. Elle croyait bien mourir de son fiancé, et elle le plaignait.... Le pardon, tôt outard, rachète qui le reçoit et console qui l’accorde. Dans la pitié est caché l’avenir divin des hommes.

Renaud, lui, ignorait encore l’indulgence de Livette. Il ne pouvait la mériter du reste qu’après s’en être considéré comme à jamais indigne.

Pour l’heure, il n’avait même pas fini de descendre dans l’enfer des pensées mauvaises.

Quand il avait trouvé Livette à demi noyée dans la gargate, son premier mouvement, tout d’amour vrai et de pitié pour elle, dans l’oubli réel, entier, de lui-même,—n’avait guère duré que le temps d’un éclair, mais enfin il avait existé. Renaud avait d’abord et tout simplement souffert en elle.

Son second mouvement, presque immédiat, bon encore quoique déjà égoïste, avait été un retour sur lui-même par la crainte des responsabilités morales. N’avait-il pas déplacé, de sa main, les pieux du sentier, dans la pensée, condamnable d’ailleurs, que Rampal se prendrait à ce moyen perfide de défense?... Oui, presque tout de suite après avoir jeté son cri de douleur, il avait eu une épouvante, à l’idée seule du remords, dès qu’il avait senti, en prenant Livette entre ses bras, qu’elle était comme morte.

Quand il l’eut confiée aux femmes, dans la grande ferme du mas d’Icard, mise en rumeur par une telle aventure, à cette heure-là de la nuit,—il interrogea deux vieilles paysannes, plus entendues que tous lesmédecins de la terre. Après les premiers soins, elles affirmèrent gaiement que la pauvre n’en mourrait pas, et même que «ce n’était rien!» Lui, rassuré, ne s’occupa même point de comprendre comment elle était venue, de si loin, se prendre au piège!

Elle ne mourrait pas! L’essentiel en ce moment, c’était cela.... Quel soulagementpour lui, qui déjà s’accusait de la mort de sa petite fiancée!... il avait eu si peur!... Et voilà que ce n’était qu’une alerte! Dieu soit loué, et bénies les grandes saintes, qui allaient faire un tel miracle!

... Mais en regardant dans la conscience de Renaud, le diable se réjouissait, car il voyait la pente que ses idées allaient suivre et qui menait du bien au pire!

Rassuré sur Livette,—et sur lui-même, il eut, contre la gitane maudite, cause au moins indirecte de tout le mal, un mouvement de rage indignée: «Oh! la gueuse! je la tuerai!... il sera facile de la retrouver.... Elle ne peut être loin... je vais la tuer!...» Cette colère l’envahit... il courut à son cheval.... La tuer!—la tuer! Rien de plus juste.... Et il y allait.

Pauvre Renaud, victime de tous les mensonges spontanés qui, jaillis de nous-mêmes, et s’engendrant l’un l’autre, poussent parfois les meilleurs, presqueirresponsables, aux catastrophes, quand la passion nous rend fous!

Cette chaîne, souvent insaisissable, de fausses bonnes raisons dont on se dupe, toutes sortant l’une de l’autre sans secousse, chacune expliquant et légitimant la suivante,—aboutit insensiblement aux actes inexplicables pour qui ne sait pas remonter les chaînons. C’est la chaîne deFatalitéoù les maillons des menus faits suggestifs, des circonstances déterminantes, ignorées parfois du coupable, alternent avec les faux bons motifs qu’il s’est forgés à lui-même dans les mouvements réflexes de sa pensée! Retrouver cette suite logique des faits, des sensations transformées subitement en idées, c’est l’œuvre de l’équité qui pense, ou de l’amour qui devine. Faute de remonter la suite des transitions insensibles et impérieuses, on trouve entre le criminel longtemps honnête et son acte, l’abîme devant lequel les sots et les indifférents ne manquent jamais de crier, pleins de leur orgueil de pécheurs implacables: à la monstruosité! mais si Dieu, l’amour infini, existe, tout est pardonné parce que tout est compris: il n’y a peut-être plus que des malheureux d’un côté et de la pitié de l’autre.

Avec une âpre joie, oui certes, pour venger Livette, Renaud l’eût tuée, la sorcière. Mais ce désir, qu’il croyait légitime, n’était-il pas le seul prétexte qu’ilpût avoir encore de la rechercher ce jour-là, de la revoir une fois encore?... C’est du moins ce que pensait, accroupi dans la crypte de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, à la place occupée hier par les noirs sorciers de Bohême, sous la châsse de sainte Sare,—le diable en personne!

Et donc, à cheval sur Blanchet, Renaud, pour tuer Zinzara, galopait furieusement sur ses traces de la nuit.

... Livette ne mourrait pas!—Cette idée lui donnait une grande joie, si grande qu’à peine au dehors, dès qu’il n’eut plus sous les yeux le spectacle pénible, ennuyeux, de la pauvre enfant évanouie, il fut, hélas! aisément repris tout entier par la puissance du gai soleil, et respira d’aise.... Déjà il ne songeait plus aux souffrances de Livette. Sa satisfaction déjà n’était plus qu’égoïsme: non seulement il n’aurait pas à se reprocher sa mort, mais de plus, maintenant qu’elle savait tout, n’était-il pas comme dégagé? Il n’y avait plus rien à craindre. Tout le pire était arrivé! Et voilà qu’il se sentait léger, comme redevenu sincère envers elle! meilleur en somme, grâce aux événements! Sans qu’il raisonnât ces choses, elles se passaient ainsi en lui. C’est là ce qu’il éprouvait. Car tout sert la passion d’amour; elle tourne à son profit même ce qui semble devoir la contrarier le plus! Du reste, il pouvait être tranquille dans sa conscience, puisqu’il allait la châtier... la tuer enfin, cette bête maligne,—mauvaise race!

Non, elle ne pouvait être bien loin. Sans doute, si elle avait préparé le malheur, elle s’était cachée par là, pour voir....

Il remonta vers le pont du canal. Là, on n’avait pas vu la bohémienne. Il redescendit, le long du Rhône, jusqu’à la barque qu’ils avaient prise cette nuit. La barque était à la même place, amarrée par le même nœud.

Il commença à craindre de ne pas la retrouver.... Mais lorsque, après deux heures de recherches, il en fut certain, il fut bien surpris de ressentir non point la rage d’un justicier à qui sa vindicte échappe, mais la soudaine détresse d’un amant trahi! Il ne s’écriait pas en lui-même: «Je ne la punirai donc point!» mais: «Je ne la verrai donc plus!...» Et ce cri éclata en lui comme une révélation furieuse de l’amour sans pardon, sans merci. Quoi! il l’aimait donc! il l’aimait! et il l’apprenait seulement en cette minute! il en convenait avec lui-même pour la première fois!... oui, à coup sûr, il l’aimait...maintenant! Le cœur lui manqua. Il fut oppressé. Il éprouva un bien-être sourd qui était la joie d’aimer, traversée d’une douleur très aiguë, qui était le sentiment de l’abandon où il allait être. Ilse fit horreur, et dans le même instant, en prit son parti avec rage.

Elle est superbe et infâme, la puissance physique de l’amour. Elle ne tient compte de rien. Et près des désespérés, des mourants, même chéris, ceux qui les assistent se sentent courir au cœur la flamme de joie, si l’être qu’ils aiment avec leur jeunesse, vient à passer.

Renaud, lui, venait de tenir Livette presque morte entre ses bras, et déjà il n’avait de regrets que pour l’autre, pour celle-là même qu’il aurait dû écraser.

Alors, tous les souvenirs de la nuit lui revinrent, achevèrent de l’empoisonner. Il ne put accepter la pensée de ne plus ravoir jamais ce qu’il avait eu si peu de temps! Non, cela ne pouvait pas être fini.... Si elle était criminelle, eh bien, il l’aimerait dans le crime, voilà tout!... Le taureau noir était lâché.... Mais Livette? ah bien, Livette! une plume de cygne ou de flamant rose, sous le sabot de son cheval!

Qu’était cette tendresse, ce calme, que lui avait inspirés la jeune fille, à côté de l’emportement de douleur et de joie que lui donnait l’autre? Joie et douleur confondues, voilà l’amour; et l’amour qu’on préfère n’est pas celui des meilleures joies comparées à celui des pires douleurs,—c’est celui de l’intensité. C’est cette loi de passion que subissait Renaud. Ilcomprenait bien qu’il avait décidément choisi l’autre, l’Égyptienne, malgré le cri de son honnêteté en révolte.

Ce cri de son cÅ“ur honnête, qu’il n’écoutait plus, il l’entendait encore malgré lui, et il souffrait, à demi conscient,—pour beaucoup de raisons qu’il ne distinguait pas une à une, mais dont le résultat était, en lui, le sentiment confus d’être un monstre.

Un monstre! car maintenant qu’il approfondissait la chose, il devenait certain pour lui que la gitane avait voulu tuer Livette,—et cependant c’était cette même gitane qu’il aimait! qu’il voulait revoir!

Ah! la sorcière!... Bien sûrement, elle avait vu Livette, sa pauvre petite tête comme morte, sur l’eau, dans les herbes, sa bouche ouverte pour le dernier cri, ses dents luisantes d’eau, au soleil. Elle n’avait pu ne pas la voir!... Et elle avait passé sans rien dire.... C’est qu’elle avait voulu la perdre.... Elle l’avait, bien évidemment, amenée au piège.... Comment? qu’importait! mais, à n’en plus douter, c’était ainsi.

Mais alors... si vraiment elle était coupable, il ne pouvait douter non plus qu’ayant vu ce qu’elle voulait voir,—elle avait fui! Elle ne paraîtrait plus! il ne la tuerait pas! il ne la reverrait donc pas! Et ce qui déjà le touchait plus, dans le malheur de Livette, c’est cette idée qu’il entraînait la fuite de Zinzara!...Et il avait beau repousser ce regret abominable, il revenait en lui comme une vague.... Quoi! il ne la verrait plus!

... Oh! ces caresses de la nuit, dans la cabane du marais, il les avait sur lui comme des couleuvres, enlacées à ses bras, à ses jambes. Elles s’enroulaient, ces caresses, autour de son corps, comme les plantes grimpantes aux bras du tamaris, ou comme la murène à la murène en le mordant. Et des frissons le secouaient....

—Ah! la sorcière! répétait-il. Ah! la sorcière! Quoi! plus jamais!

Plus jamais!—N’avait-il pas cru, cette nuit même, qu’il allait pouvoir la retenir dans son île; que cela durerait une année au moins, jusqu’aux fêtes prochaines; qu’il aurait à lui, dans ce désert, dans son gîte de bête, cette bête à lui, à lui seul, toute à lui, avec son corps de souplesse et de vigueur, les anneaux de ses chevilles et ses bracelets, et sa couronne de reine mendiante?...

Mais elle ne l’aimait donc pas? Tout n’avait donc été de sa part que jeu et ruse?

... Sous les deux éperons du gardian le sang du cheval coulait; mais plus cruellement mille fois le cœur du cavalier saignait au dedans de lui.

... Tout n’avait été que jeu et ruse! il se le redisait et ne le voulait pas croire.

Qu’elle fût fausse tout entière, il le croyait fermement, et, à force d’y penser, ne le croyait bientôt plus. Cela véritablement aurait été trop affreux! Sa pitié de lui-même et un besoin d’être fier de lui l’éloignaient de cette idée, qui, chassée à un moment, revenait ensuite avec plus de force, comme une chose sûre, prouvée, connue. Elle lui revenait comme un coup de lumière qui, lui sautant aux yeux, les lui blessait. Oui, oui, elle était fausse tout entière! oui, cette femme par plaisir de vengeance l’avait trompé, de plusieurs manières, depuis le fameux jour du bain, où, si elle s’était montrée à lui toute nue, ç’avait été uniquement pour arriver, par un calcul à longue visée, à le tromper, à le laisser un jour perdu, dans son désert, sans fiancée, sans amour,—seul!

Et il cherchait désespérément à la revoir au moins dans son souvenir, afin d’interroger son visage de ruse, mais, quelque effort qu’il fît, son esprit ne parvenait pas à lui rendre l’image effacée, noyée sous un brouillard tremblant, irritant. Il ouvrait alors les deux yeux tout grands, comme si, à force de mettre dans ses deux yeux la volonté fixe de la voir, il eût pu l’obliger à lui apparaître en chair et en os, réelle. Et il ne voyait plus du tout les arbres, la lande qui étaient devant lui, ni l’horizon ni le ciel, mais il ne voyait pas non plus celle qu’il évoquait. Alors brusquement, il fermait les paupières, et,—durant une seconde,—dans le noir, il l’apercevait.... Était-ce bien elle?... Il n’avait pas le temps de la reconnaître.... Une fois pourtant, l’image se précisa et il lavit; mais ce n’était toujours qu’une figure douteuse, toujours voilée de mensonge, et qu’il ne put pas pénétrer.

Ce qu’il cherchait, c’était son vrai visage,QUI N’EXISTAIT PAS, car un visage exprime une âme, et elle n’avait point d’âme! L’avait-elle aimé? voilà du moins ce qu’il aurait voulu savoir!... Avait-elle souri à Rampal? Peut-être.... Serait-ce Dieu possible!... Qui sait? De quoi n’avait-elle pas été capable pour arriver à son crime? Et voilà que, pour la puissance de perfidie qu’il lui supposait, il l’admirait sourdement!... Il n’avait pas pour rien dans les veines du sang de Sarrasin, du sang de païen pirate!

... Oui ma foi, si, pour son Å“uvre de haine, elle avait eu besoin de Rampal, avec qui il l’avait vue causer plusieurs fois,—n’était-il pas possible qu’elle se fût donnée à lui, pour le soumettre à toute sa volonté?... Qu’allait-il imaginer là! Donnée à lui? Non, pas cela!... Pas cela tout à fait... mais elle avait pu lui donner d’elle quelque chose, lui laisser voler un baiser,—long peut-être,—sur ses lèvres!... Et le bouvier se sentait en plein cÅ“ur le coup de trident de la jalousie!

Il songeait, il songeait, le fiévreux d’amour, excitépar trop de fatigues, depuis plusieurs jours, et il allait à travers la plaine, dans les herbes, les marais et les cailloux de Crau, dans le bourdonnement des mouïssales exaspérées par le soleil, qui était terrible.

Bon Dieu! la veille encore, il avait cru qu’elle avait pour lui un véritable entraînement de femme, un amour semblable à ceux qu’il avait plus d’une fois éveillés chez des filles, avec sa force, son courage, son assurance de cavalier et de dompteur. Et comme elle était fille de race libre, celle-ci, et vraiment reine de tribu, il s’était senti très fier. Il avait eu, sur sa selle, des redressements de roi couronné, vainqueur dans les batailles. Il avait manié sa pique d’une main plus ferme. Il avait regardé d’un air d’orgueil, les autres, les bouviers ses camarades, se sentant bien décidément «plus qu’eux», puisque cette reine sauvage qui, à travers le monde, avait vu sans doute tant d’hommes beaux et hardis, l’avait choisi,—fût-ce à son tour!—lui, le Camarguais, elle à qui la loi de son peuple interdisait d’aimer un chien d’Europe, esclave après tout des villes!

Maintenant que ces bonheurs étaient perdus, il en sentait tout à coup le prix. Un vide immense était devant lui. Pour la première fois, le désert lui paraissait triste, trop vaste, dénudé. Il comprenait que plus rien d’autre que son passé ne pouvait plus le toucher! Il n’était plus roi, le Roi!... Il ne le serait plus!...Elle ne l’avait pas aimé! Et elle avait fait semblant!

Quand elle avait crié pourtant, et pâli entre ses bras, elle avait oublié même le mensonge? Il fallait donc qu’elle fût bien sûre de trouver partout semblables caresses, aussi ardentes, et d’un autre? Sans quoi, elle ne l’aurait pas fui, car il n’admettait pas, de sa part, la peur.... Elle ne pouvait avoir aucune peur, celle-là! Et si, comme il l’avait pensé la veille encore, si vraiment il lui avait plu, ne serait-elle pas demeurée, même coupable, pour retrouver ses caresses, dût-elle en mourir?

Mais elle n’en serait pas morte! Elle devait bien le savoir, elle, une sorcière, qu’il aurait tout pardonné. C’est donc qu’elle avaitvoulupartir.... Elle ne tenait pas à lui! S’il lui avait plu de le garder, au contraire, de continuer l’amour, elle aurait su, malgré tout. Elle n’avait qu’à vouloir. Elle n’avait pasvoulu!... Eh bien, il la voulait, lui!

Il partit à fond de train. Il fallait qu’il la retrouvât.... On verrait après! Et il tournait en rond, comme un épervier, autour de la cabane du marais, fouillant du regard les touffes d’ajoncs, les tamaris, les roseaux.... Oh! il la retrouverait!

Il courait depuis plusieurs heures, et il sentait son effort devenir inutile. Si, à présent, elle était en dehors de ce dernier cercle, le plus grand, que traçait sa course,—c’était fini, il était trop tard.

Enfin, convaincu de sa défaite, il se jeta à terre, s’assit au revers d’un fossé. Il devait être midi. Il n’avait ni faim, ni soif, mais, au soleil, on voyait bien qu’il était midi.

Les mouïssales bruissaient tournoyantes autour de lui, le dévoraient, criblaient de piqûres son cheval qui baissait le cou, flairait, sans y mordre, une touffe d’herbe saline, tirant un peu sur la bride que, d’une main molle, tenait Renaud, toujours assis.

Renaud regardait devant lui, et décidément assuré de son malheur, n’ayant plus ni fiancée ni maîtresse, ni présent ni avenir,—voilà qu’il se sentit devenir froid et dur en lui-même, et s’en étonna. Il eut l’impression que son malheur maintenant frappait sur du bois, sur de la pierre. La pierre et le bois c’était lui. Comment avait-il pu redouter si fort la certitude qu’il avait enfin? Tant qu’il craignait, il espérait encore, et il souffrait. Maintenant que tout était dit, il se voyait insensible,—une manière de mort. Et cela lui plaisait.

Lui, qui naguère avait tant pleuré, la nuit où il avait essayé de se défaire de la passion commençante,—présentement, dans ce malheur final qui aurait dû appeler toutes les larmes de son corps, il se sentait comme desséché. Au lieu de se retrouver plus attendri, il se retrouvait étrangement ferme, comme armé contre le sort.—Il le recevait en soldat, en gardian.Ce qu’il y avait de définitif dans l’excès de sa peine le trouvait définitivement et à l’excès tranquille.

Tranquillité d’une heure, peut-être! Mais qu’importait! Il ne s’en doutait pas. Il se trouvait fort. Ah! elle a pu partir? Elle se moquait de moi? Soit! Je n’ai pas besoin d’elle, la vagabonde!... Je l’ai percée à jour, la sorcière! Je la connais, je la connais! Bonsoir!

Il se leva pour rentrer.... Comme il redressait la tête, il aperçut la gitane... à cinq cents pas devant lui.... Elle lui tournait le dos et tranquillement s’en allait.

Déjà il était à cheval.... «Arrête!» Blanchet, cinglé d’un coup de courroie, filait, faisant voler les sables, les cailloux, soufflant de vitesse et de colère, sous l’éperon qui mordait.... Ils firent ainsi, en quatre minutes, une demi-lieue.... La bohémienne, toujours devant eux, leur tournant le dos, s’éloignait en paix.... C’était bien son foulard orange, sa couronne de cuivre, sa démarche ondulante.... C’était bien elle!

Tout à coup, arrivée au bord d’un étang, elle se mit, de son pas tranquille, à marcher sur l’eau qui la portait comme une glace! tandis que, non loin de là, à travers les bruyères et les kermès de Crau, sur la terre desséchée, s’avançait, toutes voiles dehors, un grand brick pavoisé....

Renaud baissa tristement la tête.... Le brick expliquait tout. Tout n’était que spectre et mirage! Le découragement s’abattit sur l’homme.

Ainsi, toutes ces violences dépensées, son acceptation honteuse d’un tel amour, cette journée de marche excessive, après la course folle de la nuit, l’éreintement du cavalier, l’épuisement du cheval, tout cela aboutissait à l’infinie déception d’un mirage!

La sorcière devait être loin! Et dans quelle direction?... Il n’y avait plus qu’à renoncer à la poursuite. Renaud reprit le chemin du mas d’Icard. L’inutilité de l’effort l’accablait plus que l’effort lui-même.

Il ne cherchait plus, il ne pensait plus, il n’aimait plus, ne haïssait plus. La lassitude, brusquement, lui était tombée sur les épaules et sur les reins comme un poids trop lourd. Il allait, pliant l’échine, s’abandonnant, comme une chose inerte, au ballant du pas de son cheval. Il se sentait descendre dans une sorte de sommeil de malade. Ses yeux, fatigués de sonder le large et de fouiller partout chaque buisson, se fermaient malgré lui. Sa main molle ne savait plus où était la bride; son cerveau, où étaient ses idées.

Blanchet, le cou tombant vers la terre, avançait d’un pas mécanique. Il allait sans volonté lui aussi, surmené, accablé, ses yeux injectés de sang, l’haleine courte et rapide, ses flancs battant la charge.

En tout autre moment, le bon cavalier, qui aimait ses bêtes, eût bien vite senti l’animal se faire poussif,se gonfler sous lui, par saccades, de ce souffle énergique et court; mais Renaud ne sentait plus rien. Il n’y avait plus rien dans sa tête, qu’un vide ardent. Il ne désirait même pas l’ombre ni le repos, rien. Il subissait cet accablement qui suit les crises terribles, les grandes douleurs venues de la mort, les désespoirs sans recours. Tout empli de sa lassitude égoïste, s’il eût été capable de reconnaître en lui un sentiment, il y eût trouvé l’ennui vague, lâche, d’avoir à rentrer dans une chambre de malade, d’avoir à subir le spectacle des souffrances de Livette! Il eût voulu, mais il n’en avait plus la force, descendre de cheval et se coucher à l’air libre, sous un tamaris, et là dormir, longtemps, longtemps, s’oublier, ne plus voir, ne pas parler, ne pas entendre, ne pas s’écouter, ne plus être!... Il sommeillait à la manière d’un somnambule....

Tout à coup Blanchet, s’arrêtant, se mit à trembler de tout son corps, et, avant que son cavalier fût revenu à lui-même, ses quatre jambes, raidies sous lui comme des piquets, semblèrent se rompre d’un seul coup: il s’écroula.

Renaud se réveilla debout, à côté de son cheval tombé. Blanchet se mourait. Ce fut rapide. La bonne bête ouvrit démesurément ses gros yeux ternis, glauques comme l’eau morne des marais, pleins de cet étonnement que donne aux regards des petits enfants,des bêtes et des moribonds, l’infini mystère de vivre ou d’avoir vécu; elle allongea ses quatre pattes, aussi droites, aussi frémissantes que les roseaux du marécage.... Un frisson secoua toute sa peau, criblée des piqûres d’une myriade de mouïssales et de grosses mouches dont quelques-unes, s’envolant, revinrent se poser au coin des yeux troubles, restés ouverts.... Puis tout l’animal demeura immobile, avec on ne sait quoi, dans son immobilité, d’inquiétant et de terrible, de contraire à toute joie,—de visiblement définitif.... C’était la mort. Blanchet avait fini en plein désert, au plein soleil, sa pauvre vie de camarguais. Il était mort, le cheval de Livette, au service de la passion de Renaud pour Zinzara!

Elle n’avait pas su, la bête, ce qui lui arrivait; elle n’avait pas su pourquoi ces courses forcées, ces blessures multipliées sous l’éperon de Renaud, sous les dards des mouïssales, sous l’épingle que Zinzara avait plantée dans ses chairs; elle avait obéi, muette, à sa destinée de souffrir par ceux-là même qui auraient pu lui faire une vie meilleure, et morte, elle avait encore dans les yeux sa stupeur infinie de n’avoir pas compris ce qu’on lui voulait.

Et c’était fini. Elle était morte. Le caressant animal était tombé sous des violences et des malignités de passions humaines. L’homme l’avait trahi, à cause de la femme. Et maintenant ses belles formes, faitespour les mouvements rapides, étaient infiniment tristes à voir, parce que les yeux voyaient très bien,—entendez-vous,—ce qu’il y avait, dans leur immobilité, de contraire à leur vÅ“u—et d’irréparable.

Renaud, stupide, regardait.... Il revoyait déjà comme autant de reproches, le dernier regard de Blanchet, son souffle saccadé, le frisson de sa peau saignante! Et, rendu à lui-même par cette fin inattendue qui éveillait en lui mille pensées salubres, il sentit se résoudre l’endurcissement de son cœur.... Doucement il fondit en larmes.

Ainsi Blanchet en mourant servait une fois encore sa maîtresse. «Tout sert!» disait Sigaud.

Renaud se baissa, rendit au brave animal, sur ses naseaux tièdes encore, le baiser qu’il avait reçu de lui au jour de son premier désespoir; puis, l’ayant dépouillé de la bride et de la selle, qu’il cacha en lieu sûr, il gagna à pied le mas d’Icard, dans un grand désir attendri de soigner lui-même de son mieux et de consoler la pauvre Livette vers qui son cheval—mort—le ramenait plus tôt.

Il se promettait d’ensevelir Blanchet, mais il n’en devait pas avoir le temps. La brave bête appartenait au vautour et à l’aiglon.

Et le soir de ce même jour, quand Livette, profondément endormie, paraissait à tout le monde hors de péril,—tandis que Renaud se couchait, comme unchien, en travers de sa porte, bien résolu à la défendre et à la sauver,—la Zinzara arrivait aux Alyscamps d’Arles.

Là, pensant que Renaud pourrait, le diable aidant, parvenir à la rejoindre,—quoiqu’elle eût ses motifs peut-être pour deviner que le cheval du gardian était, à cette heure, hors de service,—elle quitta sa maison roulante afin de n’y être pas surprise comme une bête au gîte, et non point par peur, mais par désir avant tout de ne pas le revoir. Et elle alla, au fond de l’allée des Alyscamps, entre les hauts peupliers, au milieu des cercueils de pierre, allumer un feu de brindilles, de quoi s’éclairer un instant, assez pour choisir une place où dormir tranquille.

Elle y alla tard, quand les amoureux, qui, par les soirs de mai, viennent s’aimer là sur les tombes, sont rentrés dans la ville endormie....

Tout le long de l’avenue, entre les hauts peupliers, droits comme des ifs, courent deux rangées de sarcophages, les uns très grands, élevés, avec leurs couvercles massifs, les autres sans couvercle, bas, montrant au fond quelques fleurettes semées par le vent. Les morts qui ont dormi là étaient envoyés jusqu’à Arles, dans des vases scellés, livrés au courant du Rhône par les villes riveraines. Maintenant leur poussière est en fleurs; et leurs tombes ouvertes ne sont plus que des lits de vagabonds et d’amoureux.

Zinzara, à la clarté vive de son feu, qui faisait danser, sur le mur de la chapelle en ruine, son ombre démesurée, a choisi sa couche. Elle a mis, au fond d’un sarcophage, une brassée d’herbe et de feuilles; et maintenant,—tandis que le rossignol, qui tous les ans vient là faire son nid, chante à tue-tête dans la nuit—elle dort, face au ciel, l’étrange créature, sans inquiétude, sur la foi de sa destinée; et,—un rayon de lune frappant son visage calme aux paupières baissées,—la voilà, la magicienne, ressemblant à sa momie noire, qui cache et idéalise une pourriture embaumée—sous un masque d’or.


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