Corentine à la fenêtre de sa cuisine recueillait les derniers rayons d’un jour pluvieux de mars pour achever un raccommodage pressé.
Tout en tirant l’aiguille, elle parlait à sa poule noire, Freluquette, qui picorait des miettes sur le carreau. La poule s’interrompait par moments pour regarder la servante de son œil vif et brillant, une patte levée, d’un air profond.
Tout à coup, Corentine tressaillit :
On avait sonné deux fois à la porte d’entrée.
— Par ma foi ! murmura-t-elle, si je ne savais point que ça n’est pas le temps de sa permission, je jurerais bien que c’est lui !
Elle alla ouvrir… C’était le lieutenant !
Sa grande taille s’encadra dans le chambranle.
— Jésus, Marie ! Monsieur Hervé ! Si je m’attendais à vous voir ce soir !
— Embrasse-moi, d’abord, Corentine. Comment va grand’mère ?
— Tout doucement ; elle se maintient. Mais, Seigneur, vous êtes trempé ! Entrez dans la salle à manger que je vous essuie, vous allez m’égoutter partout sur mon parquet ciré… Eh bien ! en voilà une surprise !
— J’ai vingt-quatre heures de permission. Grand’mère est-elle dans sa chambre ?
— Elle ne l’a point quittée de tout l’hiver, la chère dame. Mais je vous préviens que la demoiselle est avec elle.
— Quelle demoiselle ?
— La demoiselle qui vient tous les jours, dame ! Celle qui lui fait la lecture, qui…
— Qui écrit ses lettres à ta place ? dit Hervé vivement.
— Oui, et ça fait tant de plaisir à madame ! Au moins elle peut vous en mettre long…
C’est plus comme de mon temps !
Hervé se mit à marcher de long en large ; le front penché, il réfléchissait.
Au grand étonnement de la Bretonne, il n’avait pas l’air pressé des dernières fois pour courir à sa grand’mère aussitôt entrée.
A quoi rêvait-il donc ?
Tout à coup, le lieutenant s’arrêta et dit à mi-voix :
— Écoute, Corentine, puisqu’elle ne m’attendait pas, je veux faire une surprise à grand’mère.
J’arriverai doucement dans sa chambre sans qu’elle s’en doute.
Entre chez elle en trouvant un prétexte…
— Je peux toujours porter une bûche au feu, souffla la servante dont toute la figure se plissa dans un rire silencieux.
— Si tu veux. Tu repartiras ensuite par mon cabinet en laissant la porte entr’ouverte, tu comprends ?
— La porte entr’ouverte ? Oui, oui, monsieur Hervé.
Ce qu’elle va être contente, madame !
Pendant que la servante entrait dans la chambre de sa maîtresse par la porte de l’antichambre, le lieutenant traversa la salle à manger, le salon et de là, il pénétra dans son cabinet où il attendit dans l’obscurité.
Une minute plus tard, Corentine entra d’un air mystérieux, laissant entr’ouverte la porte qui communiquait à la chambre de la baronne.
— C’est fait, monsieur Hervé, dit-elle à voix basse, madame ne se doute de rien et la demoiselle non plus.
— Va, répondit-il, laisse-moi. J’entrerai tout à l’heure.
Malgré la joie qu’il éprouvait à revoir le cher visage ridé qui lui faisait face, et ne pouvait le voir, le lieutenant de Kéravan ne se pressait pas de courir à son aïeule.
Après lui avoir jeté un regard de tendresse, le cœur battant d’attente et de curiosité, il tenta d’apercevoir l’autre personne, celle qui, à ce moment, écrivait sous la dictée de Mme de Kéravan.
— Enfin, se disait-il, je saurai qui est cette Rose Perrin. Ce ne peut être qu’elle, les écritures sont identiques… il n’y a aucun doute !
La jeune femme, assise en face de sa grand’mère, lui tournait à demi le dos ; il la voyait de trois quarts, c’est-à-dire qu’il n’apercevait d’elle que la courbe d’un cou très blanc, un ovale fuyant et des cheveux bruns encadrant la tête penchée sur le papier.
Hervé, de peur de trahir sa présence, ne bougeait plus, le silence de l’appartement était tel qu’il entendait, de sa place, le grincement de la plume que maniaient avec dextérité des doigts longs et fins.
— Rose Perrin, se répéta-t-il, c’est elle, je vais la voir ! Comment se trouve-t-elle ici ? Tant pis !… j’entre !
Il passa le seuil très doucement, et à pas feutrés, assourdis par le tapis, il se rapprocha de la table…, lentement…, lentement.
La jeune fille — elle était jeune ; la taille, les cheveux, ce beau cou onduleux, tout l’indiquait — la jeune fille continua d’écrire, inconsciente de son approche, et l’aveugle dictait :
« Au revoir, mon enfant chéri, je compte les jours jusqu’à ta prochaine permission. Si ce pouvait être bientôt, je serais si heureuse !
— … Si heureuse ? répéta une voix qui fit tressaillir le jeune homme de la tête aux pieds.
— C’est tout, reprit Mme de Kéravan. Mettez : « Je t’embrasse bien tendrement » et signez.
La jeune inconnue écrivit :
« Je t’embrasse tendrement » ; elle allait signer, lorsqu’elle se retourna brusquement ; elle venait de sentir une présence tout près d’elle.
Mais Hervé fit un geste ; lui aussi la reconnaissait. Diane ! c’était Diane !
Il regarda la jeune fille, hésitant, stupéfait, puis… une inspiration le saisit ; ilvoulutsavoir.
Prenant la plume que Diane venait de poser, il traça rapidement deux mots au bas de la lettre.
C’était la signature qui y manquait.
Diane y jeta les yeux, elle lut :
« Rose Perrin ? »
Puis elle leva son regard étonné sur le jeune homme qui tenait le sien fixé sur elle d’un air interrogateur.
Elle baissa la tête et dit très bas :
— Oui, c’est moi !…
Mme de Kéravan, qui assistait sans la voir à cette scène muette, s’étonna de ne rien entendre ; elle demanda :
— Vous avez fini, chère enfant ?
— Oui, madame.
— Mais… Vous n’êtes pas seule ! J’entends remuer près de vous. Qui est là ? Est-ce que Corentine est rentrée ? Il faut lui donner la lettre.
Hervé allait parler. Mlle de Trivières lui fit signe de se taire, puis :
— Non, chère madame, ce n’est pas Corentine ; et je crois que nous aurons écrit une lettre inutile…, une lettre que votre petit-fils ne recevra jamais…
— Grand Dieu ! Est-ce que cela signifie ?…
— Cela signifie que je suis ici, grand’mère, tout près de vous… Me voici !
Et le lieutenant s’agenouilla sur le tapis pour mettre son visage à la portée des caresses de l’aïeule. Mme de Kéravan, suffoquée de joie, embrassait son petit-fils et prononçait des mots entrecoupés :
— Mon petit !… mon enfant ! Hervé ! Dieu soit loué ! Tu es là, mon chéri… bien portant… Quel bonheur ! Mais… où est Mlle Diane. Est-elle partie ?
— Non, chère madame, répondit la jeune fille en prenant une des mains de l’aveugle, mais je vais vous quitter, maintenant que je vous vois en si bonne compagnie.
— Si tu savais, Hervé, reprit la baronne en retenant Diane par la main, comme elle est bonne et charmante ! Quelle délicieuse petite compagne j’ai là !…
— Madame ! dit Diane en riant, laissez-moi partir… Je ne veux pas en entendre davantage !
Hervé s’était relevé.
— Permettez-moi de vous reconduire, mademoiselle.
D’un air cérémonieux, le lieutenant ouvrit la porte et fit passer Mlle de Trivières dans le vestibule où elle reprit son manteau de pluie.
Elle s’apprêtait à en rabattre le capuchon sur sa tête, car on entendait au dehors la pluie qui cinglait les vitres.
Hervé l’arrêta d’un geste, et, ouvrant le salon, il dit, d’un ton moitié grave, moitié plaisant :
— Voulez-vous que nous causions un instant ? Ne pensez-vous pas, mademoiselle, que Rose Perrin me doit quelques explications ?
— Et vous, répliqua-t-elle en le précédant dans la pièce où il alluma l’électricité, et vous, monsieur de Kéravan, m’expliquerez-vous que vous me nommiez par ce nom que vous devriez ignorer ?
— Comment pourrais-je l’ignorer, lorsque la personne qui a pris ce pseudonyme m’écrit depuis près d’un an ?
— Vous écrit… à vous ? Non, mais à votre ami Hubert de Louvigny !
— Ah ! c’est vrai !
Hervé s’était si bien substitué à son ami qu’il en était arrivé à oublier qu’il écrivait sous son nom.
Et, se souvenant soudain de tout ce qu’il avait osé écrire, il se recula dans l’angle le plus obscur du salon.
Mlle de Trivières reprit :
— C’était donc vous qui m’écriviez ? Vous qui signiez H. de L…? Dites ?
— Oui, de même que vous écriviez sous un nom supposé. Au moment où est arrivée votre première lettre, Hubert ne se souciait pas de prendre une correspondante… Il m’a poussé à écrire à sa place.
— Pourquoi n’avez-vous pas signé de votre vrai nom ?
— Vous disiez connaître Hubert par un ami… J’ai pensé que vous ne répondriez peut-être pas à un inconnu et…
— Et vous avez abusé de la bonne foi de Rose Perrin…
— Qui abusait de celle d’Hubert de Louvigny !
Ils rirent ensemble en se regardant.
Diane reprit la première d’un ton piqué :
— Si M. de Louvigny ne voulait pas correspondre avec moi, il pouvait ne pas répondre du tout !
— Cette lettre était si charmante, dit Hervé de sa voix profonde. Quelque chose me poussait à y répondre… Le regrettez-vous ?
Diane baissa les yeux à son tour, gênée, confuse Elle fit un léger signe de dénégation, puis elle s’assit devant la table du milieu et cacha son front dans ses mains.
Hervé se rapprocha, et plus bas :
— Dois-je vous rendre vos lettres ? dit-il, le désirez-vous ?
— A quoi bon ! répondit-elle, sans le regarder. Elles ne sont pas signées de mon nom et Rose Perrin ne risque pas d’être compromise par… ses confidences. Mais si vous-même, monsieur, vous préférez que je vous rende les vôtres, surtout les dernières, où il est question de certaine personne ?…
Elle osa le regarder…
Elle voulait être plus certaine de ce qu’elle savait déjà.
Hervé était devenu très pâle. Il était si troublé qu’il ne pensait pas à dissimuler l’altération de ses traits.
Il ne répondit rien et se détourna légèrement.
Diane comprit au tremblement de ses lèvres ce qu’il brûlait de dire et s’était juré de garder.
Une joie profonde l’inondait. Cet homme si fort, ce héros, ce brave, tremblait devant elle.
Elle comprenait que son amour pour elle était de ceux qui durent toute une vie…
Elle attendait, le cœur palpitant, qu’il prononçât le mot qui lierait leurs destins… Mais non, il ne le dirait point !…
Cependant, ici même, dans ce petit salon, quelque chose avouait pour lui.
Diane se dirigea vers le piano : elle prit la chanson ouverte et la présenta en souriant.
— C’est vous qui avez écrit cela ?… Oui, n’est-ce pas ? Je reconnais la date…
— Vous ne l’avez pas oubliée ?
— Non… Me permettez-vous de vous donner un conseil, monsieur de Kéravan, puisque nous nous retrouvons ce soir comme d’anciens amis ?
Relisez bien certaine lettre que Rose Perrin vous écrivait l’automne dernier ! d’oser… de vous… déclarer !
— Mademoiselle ! Cet amour dont vous parliez aussi… puis-je croire ?
— Croyez ce que vous voudrez, et ne me parlez de rien maintenant. Réfléchissez, parlez à votre grand’mère… A bientôt !… Espérez !
Elle partit très vite, sans qu’Hervé tentât de la suivre.
Il demeura quelque temps dans le salon essayant de comprimer la joie qui l’étouffait.
Elle l’aimait… Diane ?
Cette chose était possible !
Elle avait compris son amour et elle y répondait…
Comment se méprendre au ton dont elle avait dit :oser,espérer!
Ainsi, son espoir le plus cher pourrait se réaliser ? Quel avenir de félicités s’ouvrait devant lui !
Tout à coup sa joie tomba et se changea en angoisse… Il venait de se rappeler la fortune de Diane, la situation de sa famille et la sienne propre.
Qu’était-il pour la marquise de Trivières autre chose qu’un inconnu, pauvre, obscur, étranger à son monde et à sa vie ? Et quelle réponse lui ferait cette mère quand il oserait aller déclarer ses sentiments ?
N’allait-elle point le renvoyer honteusement comme un vulgaire intrigant, lui qui possédait pour tout bien son pauvre manoir breton, sa croix et son épée ?
Et lorsque la marquise apprendrait de quelle façon étrange étaient nées leurs relations, ne le soupçonnerait-elle point d’avoir voulu se substituer à Hubert de Louvigny, le prétendant officiel, d’avoir inventé ce stratagème dont l’enjeu était le cœur de sa fille… et sa dot ?
Cette pensée amena une rougeur au front de l’officier. Oh non ! non ! Plutôt que de subir certains soupçons, il aurait le courage de renoncer…
Oh ! Diane ! Diane ! si noble, si parfaite, il faudrait donc se détourner du bonheur qu’elle-même lui offrait !
Hervé essuya quelques larmes qui avaient coulé jusqu’à sa moustache sans qu’il s’en aperçût, et, assurant sa voix par un violent effort, il rentra dans la chambre de l’aveugle.
Mlle de Trivières était rentrée chez elle dans le même état d’esprit que le lieutenant au début de sa songerie.
Une joie ailée la transportait.
Elle traversa le jardin en rêvant, sans s’apercevoir que la pluie descendait en cataractes du ciel.
Cette soirée était à ses yeux la plus belle du monde.
Hervé l’aimait, ils s’étaient expliqués…
Diane croyait toucher le bonheur de la main.
Certes, elle ne se dissimulait point les difficultés qu’elle rencontrerait du côté de la marquise.
Mais elle avait une foi tenace dans la force de son amour et elle se faisait fort, en fille habituée à faire ses volontés, d’obtenir le consentement de sa mère.
— Ce ne sera pas très facile, se dit-elle.
Mais elle sourit avec un petit haussement d’épaules, qui bravait toutes les embûches.
Ils s’aimaient, ils se l’étaient dit…
Ils se l’étaient même écrit sans le savoir…
Dans le piquant de leur aventure la marquise finirait par reconnaître la main de la Providence qui les destinait l’un à l’autre.
Il lui tardait de parler à sa mère.
— Madame est-elle rentrée ? demanda-t-elle à sa femme de chambre.
— Non, mademoiselle. Madame la marquise a dit qu’elle ne rentrerait qu’à huit heures pour le dîner.
— Qui est venu ? dit-elle en prenant des cartes sur un plateau.
— M. le général est venu à six heures, très contrarié de ne trouver ni madame ni mademoiselle.
— A-t-il dit s’il était revenu depuis longtemps ?
— Depuis hier soir, mademoiselle.
Diane remonta chez elle, pensive.
Bon ami à Paris !
N’était-ce pas une indication de la Providence qu’elle invoquait tout à l’heure en faveur de son amour ?
Si une opinion était susceptible de peser sur l’esprit de Mme de Trivières, c’était celle du général.
Diane réfléchit longuement au meilleur parti à prendre.
Elle se dit que le général avait été le meilleur ami de son père et avait pris devant lui l’engagement de veiller sur ses enfants. Cela, sans nul doute, impliquait aussi la grave question de leur avenir.
Autant de raisons d’avoir confiance en lui. « Il faut que je le voie, pensa-t-elle, et seul.
« Bon Ami parlera à ma mère… Ce sera lui que j’enverrai en ambassadeur… Il est bon, il ne refusera pas… » Elle sentait bien qu’Hervé n’oserait jamais agir par lui-même et que c’était elle-même qui devait préparer les voies…
« Bon Ami va être furieux, réfléchit-elle, avec un sourire moqueur ; il avait si bien comploté son petit roman avec Hubert !…
« Il va tempêter quand il apprendra que cela a tourné au profit d’un autre.
« Je laisserai passer l’orage… Quand il aura bien crié, il finira par se rendre à mes raisons.
« A nous deux, nous convaincrons ma mère que le monde et l’argent ne sont pas les seuls buts du bonheur. Le cœur doit bien aussi compter pour quelque chose ! »
Si le général d’Antivy, suprême espoir de Diane, avait pu lire cette dernière réflexion dans l’esprit de sa pupille, il eût été charmé et étonné de la trouver si bien d’accord avec ses principes.
La jeune fille passa cette soirée en tête-à-tête avec sa mère, sans rien lui dire du sentiment qui faisait luire son regard et entr’ouvrait ses lèvres dans un heureux sourire.
Diane chanta.
En l’écoutant, la marquise remarqua que la voix de sa fille prenait une merveilleuse ampleur et une expression qu’elle n’avait point atteinte jusqu’alors.
Le pauvre garçon qui pleurait là-haut sur son espoir condamné entendit-il les accents de cette enchanteresse ?
Leur expression passionnée eût ravivé le lancinant regret qui, à cette heure même, broyait son cœur et le déchirait d’une douleur sans nom !
Il était environ dix heures du matin. Le général d’Antivy, reposé de ses fatigues par une bonne nuit et content de retrouver ses habitudes, ayant pris sa douche et déjeuné, parcourait les journaux du matin.
Son ordonnance vint l’avertir qu’une dame désirait lui parler.
Au même instant, Mlle de Trivières entrait sans cérémonie.
Ce visage animé, ces yeux rayonnants ! Le général s’avoua à part soi que sa pupille avait singulièrement embelli.
— Toi, ma chère enfant ! Tu es gentille d’avoir pensé à venir embrasser ton vieux tuteur.
Voyons cette mine ?… Superbe !
Tu sais que je suis allé avenue Malakoff, hier. On vous l’a dit ?
— Oui, bon ami. Votre tournée s’est-elle bien passée ? N’êtes-vous pas trop fatigué ?
— Sain comme l’œil, petite. J’ai retrouvé mes jambes de vingt ans. Si tu m’avais vu marcher, dans les terres labourées, moi qui me traîne sur les boulevards, tu ne m’aurais pas reconnu !
A propos de prouesses, j’ai entendu parler de toi ; tu as fait des merveilles à Vauclair ! Mes compliments ! As-tu reçu mon obole ?
— Votre chèque ? Oui, bon ami, et je vous ai écrit pour vous remercier. A moins que ma lettre…
Diane cessa de parler, car le général s’était levé comme mû par un ressort et il se tenait debout devant elle, les bras croisés, la regardant d’un air courroucé.
— Ah ! oui, mademoiselle, s’écria-t-il d’une voix de stentor, parlons-en de lettres ! Qu’est-ce que m’a chanté ta mère ? que tu entretenais une correspondance avec mon neveu ? Voyons, de qui se moque-t-on ?
Lui as-tu écrit, oui ou non, réponds ?
« Nous y voilà ! » pensa Diane.
Elle s’était demandé tout le long du chemin comment elle aborderait la question brûlante, et voici que son tuteur entrait de lui-même dans le vif de la question.
Il n’y avait plus qu’à faire face à l’ennemi.
Elle le regarda. L’ennemi avait des yeux fulminants, une moustache hérissée, mais Diane fit la réflexion qu’il n’était pas si terrible qu’il en avait l’air.
Elle répondit d’un ton innocent :
— Je lui ai écrit, certainement, bon ami, c’est-à-dire que…
— Voyons ! tu ne me feras pas croire cela, à moi ! J’en arrive. J’ai vu Hubert. Il m’a juré ses grands dieux que tu ne lui avais pas écrit une seule fois ! Pourquoi t’obstiner à soutenir le contraire ?
— Mais, bon ami, vous ne me permettez pas de m’expliquer…
— Il n’y a pas d’explication, mademoiselle !
Aucune !… aucune ! Tu as écrit ou tu n’as pas écrit ! Je ne sors pas de là !
— J’ai écrit, mon tuteur, et très souvent.
— Alors fichtre ! Qu’est-ce que ces cachotteries de la part d’Hubert ? J’y perds mon latin ! Sarpejeu ! ne peut-on me dire la vérité ?
— C’est ce que j’essaie de faire, bon ami.
Hubert ne ment pas… et moi aussi je dis la vérité. Votre neveu n’a jamais reçu mes lettres, sauf la première, et encore… je ne l’avais pas signée de mon nom.
Le général se laissa tomber dans son fauteuil.
— Par exemple ! Voilà qui est fort !… Explique-toi, que diable ! Voilà une heure que je te le demande.
— Eh bien, bon ami, voici ce qui s’est passé.
Diane alors ouvrit tout son cœur à son vieil ami qui se demanda plus d’une fois, en l’écoutant, s’il entendait bien cette histoire romanesque sortir des lèvres de sa pupille : de la froide, pratique, insensible Diane, qu’il avait comparée naguère à une idole.
Diane lui avoua son ardent désir d’être aimée pour elle-même, malgré la question d’argent qui empoisonnait à ses yeux tous les sentiments, dans l’espoir de se faire aimer sous un nom d’emprunt.
— Très bien ! interrompit le général ; je comprends maintenant pourquoi Hubert affirme que tu ne lui as jamais écrit : il ignorait que c’était toi. Mais que vous ayez correspondu sous un nom ou sous un autre, le résultat est le même : je suis certain qu’il est tombé amoureux.
— Bon ami, je suis désolée d’accuser votre neveu, et c’est là le point le plus épineux de l’histoire, mais il est arrivé une chose à laquelle je ne pensais guère.
C’est qu’Hubert de Louvigny a fait fi de ma lettre et… qu’il l’a passée à l’un de ses amis.
Le général fit retentir la table d’un coup de poing.
— Le fou !… De sorte que toi, Diane de Trivières, tu as entretenu pendant un an une correspondance suivie avec un inconnu, qui est capable de s’être amouraché de toi ?
Elle baissa la tête et dit très doucement :
— Oui, je le crois… Mais ce correspondant, mon cher tuteur, n’est pas tout à fait un inconnu. C’est un officier de mérite que vous-même avez connu…
— Son nom ?
— Hervé de Kéravan, lieutenant au même régiment que votre neveu.
Le visage du général se détendit un peu.
— Ah ! cela aurait pu être pire !
M. d’Antivy se leva et se mit à arpenter son salon à grandes enjambées, tirant sa barbiche d’une main nerveuse.
Diane le suivait des yeux.
Elle entendait de temps à autre des phrases hachées sortir de sa bouche comme autant de boulets de canon :
« L’imbécile ! l’idiot ! Je lui tirerai les oreilles… A sa prochaine permission, je lui flanque quatre jours, aux arrêts, dans sa chambre ! Ça lui apprendra ! »
Tout à coup, le général se planta devant sa pupille :
— Enfin, puisqu’il est trop tard pour revenir sur toutes ces sottises… j’espère, du moins, que cette correspondance a cessé ?
— Oui, bon ami.
Diane regardait le bout de ses souliers vernis avec un petit air embarrassé.
Qu’y avait-il encore ?
Le général devint très rouge et dit d’un ton rogue :
— J’espère que tu as déjà oublié ces balivernes et qu’il n’en sera plus question ? Mettons qu’il y a de ma faute dans tout ceci : j’aurais dû te parler carrément. Puisque ces lettres ne sont pas signées de ton nom, elles ne te compromettront pas. Du reste, je connais Kéravan ; c’est un homme d’honneur.
Laissons cela.
A sa prochaine permission, je te referai faire la connaissance de mon neveu… Tu verras quel gentil garçon !
Allons, fillette, regarde-moi !
Que diable ! Je m’emporte, mais la minute d’après je n’y pense plus !
Tu deviendras ma nièce comme je l’ai résolu. Vous ferez un gentil ménage, Hubert et toi…
Il en sera quitte pour redemander tes lettres à son camarade… Cela ira tout seul !
Pendant ce petit discours, Diane avait pâli davantage. Elle reprit peu à peu son empire sur elle-même et, se levant, elle dit d’un ton calme :
— Bon ami, je ne vous ai pas encore tout dit. J’étais venue ce matin pour faire appel à votre affection comme à celle du meilleur ami de mon père. Je vous parle à vous qui le remplacez comme je lui parlerais s’il pouvait m’entendre.
Très ému, le général prit doucement la main de la jeune fille et la fit asseoir près de lui.
— Tu me fais peur, Diane. Que vas-tu me dire encore, grand Dieu !
— Voici, bon ami, c’est que vous aviez deviné juste : M. de Kéravan m’aime…
— Il ne te connaît pas !
— Pardon, Jacques et lui se sont liés l’été dernier ; nous nous sommes vus assez souvent. C’était pendant le séjour que ma mère fit en Suisse.
— Ah ! ta mère a la manie de changer de place ! Mais, mon enfant, remarque que c’est une chose dont on n’est jamais sûr…, à moins que l’un des intéressés ne l’avoue…
— M. de Kéravan ne me l’a pas avouée. Il sait la différence de fortune qu’il y a entre nous. Malgré cela, je suis sûre qu’il m’aime.
— Eh bien, ma chère petite, s’il t’aime, le pauvre garçon, c’est très regrettable ; mais ce n’est pas cette raison qui t’empêchera d’épouser Hubert ?
Il ne voulait donc pas comprendre !
Diane pencha la tête et, cette fois, une lueur rose aviva la pâleur de son teint.
Elle dit presque bas :
— Mon bon ami, je suis désolée de contrarier vos projets, mais… je n’épouserai pas un autre homme que M. de Kéravan.
— Ah ! ça, Diane ! tu as juré ce matin de me faire sortir de mon caractère ! Kéravan est un brave garçon, certes, un officier d’avenir. Mais, ma pauvre petite, il n’a pas le sou ; ce n’est pas un mari pour toi !
— C’est un mari pour moi si je l’aime ! Et c’est le seul que je puisse épouser, puisque c’est le seul que j’aimerai.
— Ta ! ta ! ta ! c’est à en perdre la tête, sacrebleu !
Je vous ai donné l’adresse d’un jeune homme, mademoiselle, pour que vous deveniez amoureuse de celui-là… et non d’un autre !… Et voilà comme on m’obéit !
— Ce n’est pas ma faute, mon tuteur, répondit Diane avec à-propos, c’est celle de votre neveu.
« Elle a raison, parbleu ! pensa le général, en se calmant tout à coup. Voilà qu’elle va pleurer maintenant ! Le diable soit des femmes ! J’étais plus tranquille en Champagne ! »
— Que dit ta mère de tout cela ? dit-il brusquement.
Diane dit en le regardant d’un certain air :
— Maman ne sait rien encore. J’étais venue à vous, bon ami… en toute confiance, parce que j’avais pensé…
— Que c’était moi qui aurais la corvée agréable d’aller demander ta main pour ce monsieur ?
Au fond, il était flatté que sa pupille l’eût pris pour confident de préférence à la marquise.
Il se laissa entourer le cou de deux belles mains, tandis qu’une voix câline disait à son oreille :
— Oui, mon cher bon ami : j’ai compté sur vous pour parler à maman ! Oh ! ne dites pas non, je vous en prie ! vous êtes si bon !
Mais le général détacha les mains de Diane et se remit à marcher en roulant ses épaules d’un air furibond.
— En voilà une corvée ! Parler à ta mère ! lui demander ta main pour un autre qu’Hubert !
T’aider à faire un mariage absurde, alors que je t’en avais arrangé un qui t’allait comme un gant !
Il plaisait à ta mère, il plaisait à ton tuteur, il aurait plu à Hubert… et à toi quand tu l’aurais mieux connu…
Non… non, mon enfant, ne compte pas sur moi pour cette besogne ! Tu as voulu embrouiller toute seule tes affaires, au lieu de suivre tranquillement le plan qu’on t’avait tracé… Arrange-les !… Je ne m’en mêlerai pas.
Diane se tenait assise auprès du bureau, la figure cachée dans ses mains.
De temps à autre le général lui lançait un regard entre deux bouts de phrases.
Soudain, il alla à elle, enleva les mains qui voilaient le beau visage désolé et, sortant son mouchoir de sa poche, il essuya les larmes qu’il avait vu couler entre ses doigts.
— Je suis furieux ! bougonnait l’excellent homme, en l’embrassant, furieux ! On le serait à moins ! Ce n’est pas une raison pour te désespérer. Allons… allons ! puisqu’il faut finir par céder, c’est entendu : je parlerai à ta mère.
Mais m’envoyer te demander en mariage pour un autre que pour mon candidat, bigre ! tu m’avoueras que c’est raide !
Diane revint chez, elle rassérénée : elle avait obtenu de son tuteur la promesse qu’il viendrait le soir même trouver la marquise entre cinq et six heures.
Elle ne devait pas être présente à l’entretien. D’autre part, elle s’était interdit de remettre les pieds chez Mme de Kéravan tant qu’elle n’aurait point obtenu le consentement de sa mère.
Vers quatre heures, ayant vu rentrer la marquise, Mlle de Trivières commanda l’auto et, pour tromper le temps de l’attente, elle se fit conduire dans divers magasins où elle avait à faire des emplettes pour la Biche-au-Bois.
Lorsqu’elle rentra, le général était parti.
Sa femme de chambre lui remit une lettre qu’on avait apportée en son absence.
Diane tressaillit en reconnaissant l’écriture d’Hervé ; elle monta à son appartement sans entrer dans le salon où l’attendait sa mère.
Elle décacheta la lettre d’une main tremblante et lut :
«Mademoiselle,
« Vous m’avez donné hier le plus immense bonheur, et de cela mon cœur vous gardera une reconnaissance infinie. Je me suis répété après votre départ les paroles magiques que vous aviez prononcées : oser, espérer !
« Hélas ! ce rêve est trop beau !…
« Souvenez-vous, mademoiselle, de ce que votre correspondant écrivait à Rose Perrin à la même époque. « Des raisons majeures me tiendront pour toujours éloigné d’elle. »
« Ces raisons existent.
« L’honneur, ma conscience, ma fierté m’interdisent de chercher jamais à me rapprocher de vous. Elles me font un devoir de me détourner de la félicité incomparable que vous m’avez fait entrevoir.
« Je ne vous dirai rien de mon déchirement. Un soldat n’a point le droit de penser à soi quand son pays est en péril.
« Je pars ce soir rejoindre mon poste, mais je vous aurai vue !
« Je connais maintenant toute la valeur de la femme sublime à laquelle je renonce, et je la supplie de ne pas me garder rancune d’un sentiment qu’elle comprendra…
« Adieu, mademoiselle. Je n’implore de vous qu’un souvenir dans vos prières.
« L’offensive est proche : la dernière, sans doute. C’est votre nom adoré que je répéterai en partant à l’assaut.
« Daignez agréer mes respectueux hommages.
« H.de Kéravan. »
Mlle de Trivières avait négligé d’allumer l’électricité tant elle était pressée de lire sa lettre aux derniers reflets du jour.
Il faisait complètement nuit quand elle eut achevé sa lecture ; malgré l’obscurité, elle demeura longtemps à cette place, le front appuyé à la vitre du jardin où les branches des lilas tournoyaient en gémissant sous les rafales du vent.
Un quart d’heure plus tard, entendant sonner la cloche du dîner, elle s’éveilla comme d’un songe, baigna longuement ses yeux rougis et descendit au salon.
En voyant entrer sa fille, Mme de Trivières lui dit d’un ton sec :
— Tu t’es fait attendre, Diane. Je désirais te parler avant le dîner. Maintenant il est trop tard.
— C’est inutile, maman. Je n’ai plus besoin d’entendre ce que vous aviez à me dire…
— Comment, c’est inutile ! Tu profites de la faiblesse de ton tuteur à ton égard pour me faire arracher mon consentement à un mariage ridicule et tu ne t’inquiètes pas de connaître ma réponse !
Tu t’imagines sans doute que je vais m’estimer très heureuse de donner ma fille et ses millions à un intrigant qui devait savoir parfaitement en te faisant la cour que…
— Ma mère ! interrompit la jeune fille.
Son cri était si douloureux qu’on eût dit que ces paroles l’avaient blessée.
La marquise remarqua alors les traits bouleversés de sa fille.
Celle-ci, pour toute réponse, lui tendit un papier d’un geste brisé.
— Voyez, lisez, dit Diane d’une voix contenue, comme vous avez peu sujet de l’accuser…
Quand Mme de Trivières eut fini la lecture de la lettre, elle resta un moment sans rien dire, la feuille entre les mains, confondue par la preuve d’un désintéressement qui lui avait paru impossible.
Puis, par l’effet d’un de ces revirements dont elle était coutumière, la marquise courut à sa fille qu’elle prit entre ses bras et, appuyant la belle tête brune sur son épaule, elle la baisa avec tendresse.
— Dianette, ma chérie, dit-elle, retrouvant l’appellation qu’elle lui donnait dans son enfance, pourquoi n’as-tu pas eu confiance en ta mère ? Pourquoi ne m’as-tu pas parlé plus tôt ?
— Oh ! maman, vous aviez toujours tant de choses à penser ! Et puis, savais-je moi-même avant-hier que nous en arriverions là ?… Vous m’aviez permis d’aller chez sa grand’mère. C’est là que je l’ai rencontré…
— Et tu lui as écrit pendant un an sans que je m’en doute ?
— Moi non plus, maman, je vous assure.
Je croyais écrire à Hubert ; vous-même m’aviez donné l’adresse.
— C’est vrai ! C’est ton original de tuteur qui est cause de tout avec ses idées romanesques. Il a bien réussi ! Et nous voilà bien avancées ! Tu n’épouseras pas son neveu, dont tu ne voudrais pas… et tu n’épouseras pas davantage ce monsieur qui ne veut plus de toi…
Te refuser, toi, ma fille ! Cela, c’est trop fort. Ce petit lieutenant a bien de l’audace !
— Mais, maman, vous lui reprochiez tout à l’heure d’oser prétendre à ma main et vous lui reprochez maintenant de se retirer !
— Tiens ! ne parlons plus de tout cela ! Je me suis déjà mise en colère avec ton tuteur. Oh ! je ne lui ai pas caché ma façon de penser. C’est assez pour un jour. Allons dîner.
Que dirais-tu d’un petit voyage à Vauclair ? Nous serons bientôt à Pâques.
— Oh ! oui, oui. Allons-nous-en, partons d’ici… Et à Vauclair plus qu’ailleurs.
J’y retrouverai mes malades, mes occupations. Cela m’empêchera de trop penser, de trop me souvenir…
Et elle ajouta en elle-même :
« De trop souffrir… »