— Mademoiselle, dit la sœur Philomène à Diane qui arrivait le lendemain à la ferme, les mains pleines de jouets pour les enfants, dont les hôtes du château avaient bourré sa charrette anglaise, mademoiselle, il est passé tout à l’heure un soldat amputé d’une jambe et qui vous demandait.
— Un amputé ? Venait-il de l’hôpital de Bonnétable ?
— Non, mademoiselle, il arrivait de Paris, et il venait à pied de la station ; il m’a dit qu’il s’appelait Victor et qu’il venait pour la chose que mademoiselle savait bien.
— Merci, ma sœur. Je vais voir.
— Il n’a pas voulu en dire davantage. Je lui ai indiqué le chemin du pavillon, il doit y être en ce moment…
— Prenez ces jouets, ma sœur, vous les distribuerez.
Diane s’empressa de rentrer, elle souriait d’avance de la figure qu’allait faire Rose en voyant surgir devant elle le pécheur repentant.
La première personne qu’elle rencontra dans le vestibule fut la petite sœur des Anges qui vint à elle, plus rouge qu’une cerise, un doigt sur ses lèvres et les yeux brillants.
Elle chuchota :
— Mademoiselle, « il » est arrivé ; je l’ai fait entrer sans rien dire dans le petit parloir et puis j’ai été « la » chercher.
— Elle a consenti à le voir ?
— Elle ne savait pas que c’était lui ! Je lui ai dit que quelqu’un la demandait, je l’ai poussée dans le parloir, j’ai refermé la porte… et voilà !
La sœur des Anges soupira de contentement.
— Ils y sont encore ! acheva-t-elle.
— Y a-t-il longtemps ?
— Dix minutes, peut-être…
Mlle de Trivières réfléchit qu’en dix minutes on peut dire beaucoup de paroles et que si la rupture devait être consommée le tête-à-tête aurait déjà pris fin.
On pouvait donc présumer que tout allait bien.
En effet, Diane ayant pris la précaution de tousser avant d’entrer, pénétra dans le petit parloir.
Victor Plisson était précisément occupé à signer le traité de paix de baisers sonores plaqués sur les fossettes de Mlle Rose qui riait, ayant encore au bord des cils des gouttes perlées telles qu’on en voit briller sur le rosier étincelant aux premiers rayons d’un soleil de juin.
Victor Plisson était un homme de peu de paroles. Il alla droit au fait.
— Mademoiselle, dit-il à Diane d’un ton respectueux, j’ai décidé Rose à nous marier le plus vite possible. Pour ce qui est de la place que mademoiselle a la bonté de m’offrir, elle me convient, surtout comme ce pays-ci plaît à Rose, qui ne veut pas, même pour moi, — il jeta un regard à sa rougissante fiancée, — même pour moi, quitter mademoiselle… Alors, en nous prenant tous les deux, ça ferait le ménage, et mademoiselle n’aura pas à s’en repentir…
— Oui, ajouta Rose, j’ai dit à Victor que s’il me fallait quitter mademoiselle, notre mariage était rompu… J’ai pardonné les… les autres personnes, mais je ne lui pardonnerais pas de m’enlever d’ici. J’espère qu’avec le temps et… avec moi — un petit sourire à l’heureux fiancé — avec moi, il s’habituera au pays et qu’il ne s’y trouvera pas trop malheureux !
— Mademoiselle l’entend ! s’écria le brave garçon ravi, pendant que Rose enfouissait ses frisons sur son épaule, comme si je pouvais me trouver malheureux là où elle est ! Mais elle est rusée comme une ablette, elle aura toujours le dernier mot.
Le jour même, l’amputé, promu au grade de gardien en chef de la Biche-au-Bois, prenait possession de son poste.
Mlle de Trivières apprit avec plaisir qu’outre ses fonctions, Victor serait capable de cultiver la terre avoisinant la ferme, de soigner la basse-cour et le clapier, de conduire au besoin et de remplacer le chauffeur, qui se rendait à Bonnétable tous les matins pour les besoins de la colonie. C’était une précieuse acquisition, et Mlle Rose disait en se rengorgeant à la sœur des Anges, sa confidente :
— C’est un homme capable ! On irait loin pour trouver son pareil ! Il a quelquefois des idées d’indépendance, mais vous verrez, ma sœur, quand nous serons mariés, si je le mettrai au pas !
Ce même jour, au château, sir Reginald recevait cette réponse de son fils :
« New-York, 20 juin 1916.
(Traduction.)
« Prendrai prochain bateau si vous l’ordonnez, mais mon cœur est brisé. Engagé àmissSmith depuis deux ans, je l’aime. Elle m’aime.
« Cher père, je vous supplie encore, réfléchissez. Attends confirmation avant départ.
«Miss May is a sweet girl, pensez à cela.
«A respectful shake-hands from your
«Joe. »
(Réponse.)
« Vauclair, 22 juin 1916.
« Je ne puis,dear Joe, que confirmer dernière dépêche. Venez !
« Miss May est une douce fille, oui… Mais Mlle de T… est unefascinating beauty.
« Vous serez fier,old Joe, avec une telle femme à votre bras. C’est votre père qui vous le dit, et il s’y connaît.Make haste.
«Sincerely yours.
«R. Richardson. »
Depuis près d’une semaine qu’avait eu lieu la visite du château au pavillon, sir Reginald n’avait plus reparlé à Diane de ses projets, mais elle comprenait qu’il y pensait toujours.
Il avait, en la regardant, un air de malice plein de sous-entendus, et plusieurs fois, en rentrant au château, elle avait surpris l’Américain causant confidentiellement avec la marquise.
Ils se taisaient en la voyant.
Ce mystère ne laissait pas que de l’intriguer.
S’agissait-il seulement de l’hôpital en projet ou d’une question qui la touchait de plus près ?
Diane savait l’existence du fils Richardson, mais la mère ayant fait un jour, devant elle, allusion aux fiançailles de son Joe, elle ne soupçonnait pas qu’une proposition de mariage pût lui venir de ce côté.
Un après-midi, à la Biche-au-Bois, on vint avertir Mlle de Trivières qu’un monsieur demandait à la voir.
Diane se rendit au petit parloir et vit avec étonnement sir Reginald, avec qui elle avait déjeuné et qui ne lui avait pas annoncé sa visite.
Très étonnée, elle lui tendit la main en disant :
— Quelle bonne surprise, sir Richardson. Je ne m’attendais pas au plaisir de vous voir cet après-midi.
Vous deviez aller visiter le château de Bonnétable avec ma mère et nos amis…
— J’ai donné un prétexte,miss Diana. Je désirais causer avec vous loin des curieuses oreilles.
— Nous pouvons parler ici en sûreté. Voyons, de quoi s’agit-il ? Est-ce de votre grand projet ?
— Oui, premièrement. Ma petite idée a fait du chemin ces jours passés. J’ai téléphoné à Prévôt, mon architecte, à Paris.
La difficulté sera de trouver assez d’ouvriers. Nous en ferons venir de Suisse, s’il le faut.
Il sera nécessaire, peut-être,miss Diana, que vous obteniez une autorisation de votre tuteur.
— Je suis majeure, dit Diane, mais mon frère est encore mineur et ce domaine nous appartient à tous deux. Je connais d’avance la réponse de mon frère et je suis certaine d’obtenir l’autorisation de notre tuteur.
— Bien. L’architecte est prévenu, le plan va être fait ; il n’y aura plus qu’à commencer quand vous l’ordonnerez.
C’est vous,miss Diana, qui poserez la première pierre de l’édifice et, si vous voulez m’accorder cette faveur, j’en serai le parrain…
Diane tendit sa main et dit avec émotion :
— Vraiment, sir Reginald, je ne sais comment vous exprimer toute ma reconnaissance !
— Ne cherchez pas, chèremiss, j’ai trouvé un moyen.
— Vous ? sir Richardson ?
— Oui. Mon moyen se nomme Joe Richardson et, avec le consentement de la respectable marquise, votre mère, je vous demande si vous n’auriez pas de répugnance à faire sa connaissance ? Mon fils viendra exprès d’Amérique pour avoir l’honneur de vous être présenté… à vous la plusfascinating girldu vieux monde.
Ayant prononcé cette longue tirade d’un ton solennel, sir Richardson demeura immobile, son chapeau à la main, fixé au sol dans une attitude rigide et les regards rivés sur la jeune fille.
Diane fit attendre un instant sa réponse.
Elle pensait :
« C’est le vingtième. Encore un ! »
Puis, elle revit le long regard douloureux deceluiqui l’aimait.
Elle se tourna lentement du côté de l’Américain et répondit avec effort :
— Je suis étonnée, sir Reginald, que ma mère ne vous ait pas fait part d’un projet de mariage qui a été ébauché par elle-même et par mon tuteur avec… un ami d’enfance, le propre neveu du général d’Antivy.
—Well, miss Diana, si vous n’aimez pas l’ami d’enfance et si le projet est seulement ébauché, je pense vous pouvez rompre ? Joe Richardson est un beau garçon, vous savez, un mètre quatre-vingt-deux de hauteur, solide santé, le cœur à la bonne place et, enfin, bonne fortune, c’est mon unique héritier. Joe vous aimera et vous serez une heureuse femme.
Diane eut un léger sourire.
Cette manière de mêler les affaires au sentiment était bien américaine ; le pratique et l’idéal tout ensemble.
Comme elle ne répondait pas :
—Miss Diana, ajouta sir Reginald, d’un ton moins assuré, je ne vous demande aujourd’hui que de consentir à recevoir mon fils, à l’étudier comme un « aspirant » possible à l’honneur de votre main. Quand vous le connaîtrez, j’ose espérer que votre cœur parlera pour lui.
En Amérique, nous faisons toujours des mariages d’inclination : vos sentiments seront libres,miss. Quand vous aurez vu et jugé, vous direz oui… ou non, simplement… et si c’est non, Joe reprendra le prochain paquebot… Ce sera pour lui une petite promenade qui lui donnera le plaisir de revoir la France.
Pendant que l’Américain parlait, Diane se disait :
« A quoi bon le laisser venir ? Je serai plus gênée de dire nonaprès, surtout si ma mère s’est mis en tête de me faire faire ce mariage.
« Je sais que je dirai non… Pourquoi ? Qu’importe, je le sais !… Il vaut mieux trancher la question maintenant… »
Elle répondit avec fermeté, en plongeant son regard droit dans les yeux anxieux de sir Reginald :
— Je pense, cher monsieur, que cette petite promenade en France, qui pourrait porter préjudice aux affaires de monsieur votre fils, sera parfaitement inutile.
Je n’ai point le plaisir de connaître M. Joe, sauf par le portrait flatteur que vous m’en faites. Je suis donc bien à mon aise pour vous déclarer que je ne suis pas disposée à me marier maintenant et peut-être avant longtemps…
— Vous attendrez le retour de l’ami d’enfance ?… S’il revient !… Ah ! Miss Diana, je vois clair ! Vous êtes rougissante… Vous ne dites pas non…
« Vous aimez !
« Oui, je comprends, j’aurais dû me douter, belle comme vous l’êtes… Votre cœur est pris. Joe viendrait trop tard…
Vous êtes une fille avec une noble nature, tout d’un seul morceau, vous êtes incapable de changer. La question d’argent est nulle pour vous… Bien ! bien ! Je ne briserai pas votre cœur… ni celui de Joe… et demissSmith aussi… Je n’insiste pas ! Joe choisira un autre temps et une autre place pour faire son petit voyage et,by Jove !ce sera un voyage de noces ! avec lasweet girl !La respectable marquise, votre mère, sera désappointée, je le suis également… mais,no matter !Moi aussi, j’avais mes ambitieuses pensées, vous me faites comprendre qu’elles sont impossibles…All right !…
Maintenant, parlons de notre hôpital…
— Quoi, sir Reginald, malgré mon refus, vous ne renoncez pas…
— Renoncer ? Jamais ! quand une chose matérielle est en cause…
On ne doit pas briser un cœur,miss Diana; on peut et ondoitbriser les obstacles quand il s’agit de rendre la vie à ses semblables.
Diane tendit la main à l’Américain, qui la serra avec force…
— Sir Reginald, dit-elle, vous êtes un noble cœur !
— Et vous,miss Diana, vous êtes lamost fascinating girlque j’aie connue en France. Je regrette pour Joe qu’il soit trop tard… réellement ! Je souhaite le retour de l’ami d’enfance… un bon retour, et beaucoup de bonheur !
Diane était si confuse qu’elle ne savait que répondre.
Ce que voyant, sir Reginald se leva en disant qu’il désirait rentrer au château avant l’arrivée des invités et de la marquise.
— Je vais faire atteler mes poneys pour vous reconduire, proposa la jeune fille. J’ai maintenant un cocher à ma disposition.
Elle désigna de la main l’amputé qui fourbissait les harnais dans un coin de la cour avec autant d’ardeur qu’il en mettait naguère à frotter son ceinturon les jours de sortie.
— Non, merci ; je préfère la marche. Trois petits kilomètres, c’est une promenade.
Venez avec moi, chèremiss, vous m’accompagnerez jusqu’à la lisière de vos bois…
Nous causerons de notre hôpital. J’ai reçu une réponse de l’architecte.
Et, avec une étonnante liberté d’esprit, tout le long de l’allée des sapins, sir Reginald commença à déployer son grandiose projet dont les plans étaient déjà parfaitement élaborés dans son esprit.
Mlle de Trivières le quitta à l’orée du bois. Elle reprit seule le chemin du pavillon.
La démarche lente, la tête penchée, elle tâchait de trouver la clef d’un problème que, sans le savoir, sir Richardson venait de lui poser.
Elle aimait… Comment l’avait-il deviné ? Pourquoi, en entendant cette affirmation, n’avait-elle pas protesté ?
Elle ne pouvait s’expliquer, même maintenant, le trouble que ces paroles avaient soulevé tout au fond de son cœur.
Diane n’osait plus donner à la question une réponse négative et, malgré cela, il lui était tout aussi difficile de répondre par l’affirmative.
Elle aimait, c’était un fait.
Son esprit était sans cesse occupé d’un être qui lui avait fait découvrir le sens du mot « amour » ; mais cet être, quel était-il ?
Il avait tantôt le regard profond, la physionomie grave d’Hervé de Kéravan, tantôt les yeux rieurs, la figure animée d’Hubert de Louvigny.
Car, si elle ne pouvait se rappeler sans émotion certains moments passés à Paris auprès du premier, les lettres d’Hubert possédaient un charme inexprimable… Elle les attendait, les désirait et les voyait arriver avec une joie toujours renouvelée.
Lequel ?
« C’est Hubert, et ce doit être lui, raisonna-t-elle en arrivant au pavillon. Bon ami me le destinait, notre mariage le rendra heureux et ma mère le verra volontiers.
« C’est lui que j’aime… Je dois l’aimer ! »
Aussitôt rentrée, Diane se mit avec entrain à écrire à Hubert pour se faire pardonner l’infidélité de sa pensée dont les souvenirs la ramenaient sans cesse vers un autre.
Pendant ce temps, sir Richardson, revenu à Vauclair et trouvant que la bande des promeneurs n’était pas encore rentrée, monta dans son appartement, où il griffonna ce télégramme :
«Cher Joe,
« Inutile venir si votre présence nécessaire à New-York. Je renonce à lafrench girl; son cœur n’est plus libre…Too late !
« Épousez May Smith et Dieu vous bénisse.
« Prévenez-nous avant le mariage. Votre mère désire assister.
« Je regrette quand même lafascinating beauty, mais puisque vous croyez être heureux avec lasweet girl…All right !A bientôt.
« Votre père affectionné,
«R. Richardson. »