CHAPITRE V

Diane entra dans le grand salon au moment où Mme de Trivières prenait le bras de sir Richardson pour passer à la salle à manger.

La marquise jeta à sa fille un regard de reproche et dit cependant avec un sourire aimable à l’Américain qui saluait :

— Vous connaissiez ma fille, je crois ?

Sir Richardson répondit avec un fort accent et en cherchant ses mots :

— J’ai eu l’honneur, chère Mrs Stevens, un long temps avant d’être présenté, et quand on a eu le plaisir de voir mademoiselle une fois… on n’oublie pas !

Diane sourit en réponse au compliment, puis salua au passage Mrs Richardson qui suivait au bras du comte de Voylans.

Il y avait en tout une douzaine de convives, y compris les hôtes du château.

Les invités du cru étaient deux vieux ménages, voisins de campagne, plus deux officiers venus à cheval du cantonnement de Bonnétable.

Diane s’excusa de son retard sur ses nombreuses occupations, et la baronne de Rivoire, qui s’intéressait aux œuvres de bienfaisance du pays, s’informa des progrès en cours à la Biche-au-Bois.

Elle manifesta son admiration de ce que la jeune fille avait su créer avec ses seules ressources.

Sir Richardson écoutait attentivement.

Très grand ami de la France, l’Américain s’y était fixé depuis qu’ayant cédé la direction de ses immenses affaires à son fils unique, il s’était trouvé libre de suivre ses goûts.

Depuis la guerre, il avait largement contribué aux œuvres fondées par ses compatriotes pour venir en aide à la France.

Et, sans embarras, sans faste, saisissant les occasions qui s’offraient ou les faisant naître, sir Reginald Richardson répandait l’or à pleines mains et soulageait des misères sans nombre.

L’initiative de cette belle jeune fille dont la haute taille gracieuse, les manières libres, le ferme et droit regard, lui rappelaient les façons de ses compatriotes, lui plut. Il admira la volonté, l’esprit d’organisation qui avaient su créer une œuvre avec des ressources limitées.

— Splendide fille, pensait sir Reginald en regardant Diane ; grand nom, caractère, énergie, beauté et de la race !By Jove !tout à fait la femme désirable pour mon Joe. Il serait fier de présenter à New-York cette fille de marquise… Attention !… Il faut voir.

Il se ménagea dans la soirée un tête à tête avec la jeune fille, sous prétexte de faire un tour au bord du bassin où les cygnes, leur long col replié sous la neige de l’aile, dormaient au clair de lune.

Sir Reginald n’était pas sensible à la beauté des cygnes ni à celle du clair de lune, mais il l’était beaucoup aux attraits de la charmante fille en robe blanche qui marchait à son côté !

Leur conversation avait pris un tour général sur les mérites respectifs des deux pays amis. Sir Richardson s’étendit aussi sur ceux de son fils.

— Joe Richardson sera un rude combattant.

Un bon garçon, mon Joe, vous savez : du cœur, de la tête, du jarret et une bonne poigne !…

Un garçon qui rendra une femme heureuse !

Diane écoutait distraitement.

Soudain, l’Américain dit sans transition :

— Je désire,miss Diana, je désire vivement visiter le sanatorium, l’école des enfants, l’ouvroir.

Je suis curieux de cette Biche dans les bois dont vous avez entretenu vous-même à table avec la forte dame en noir.

— Dès demain, sir Reginald, nous nous proposons de vous emmener là-bas si toutefois ce n’est pas un ennui pour vous ?

— Tout à fait le contraire,miss Diana.

— A côté des œuvres dont vous vous occupez, c’est si peu de chose ! Un simple chalet dans les bois avec quelques malades, une cour de ferme où jouent des enfants… Ce n’est rien !

Je rêverais, moi aussi, de plus grandes choses…

— Il ne faut pas rêver,miss, il faut agir.

Sur cette parole laconique, sir Reginald jeta son cigare et ils rentrèrent au salon.

Après la soirée, quand ils furent rentrés dans leur appartement, sir Reginald dit à sa femme :

— Jessie,jolly girl, je pense bientôt vous faire une surprise.

— Agréable, cher ?

— Certainement, puisque c’est une surprise pour vous.A very pleasant one !

— Oh ! dites ?

— Non, c’est encore trop tôt. Attendez !

—All right, dear !

Mrs Richardson passa dans le cabinet de toilette et son mari, s’asseyant devant une table Empire destinée à cet effet, écrivit le brouillon d’un télégramme qui devait être câblé le lendemain à New-York.

C’était sa manière habituelle de correspondre.

« Monsieur Joe Richardson,

« 278,5th Avenue, New-York.

(Nous traduisons.)

« Cher fils, laissez les affaires à Smith. Partez par le prochain paquebot. Venez en France.

« Trouvé pour vous splendide fiancée, grand nom, petite fortune, tout à fait la chose pour vous. Je vous attends château de Vauclair, Bonnétable (Sarthe). Vous oublierezmissSmith ; celle-ci est préférable, mais il faut conquérir.

«Affectionately yours.

« R.Richardson. »

— A partir de demain, je regarde avec attention dans leHeraldles noms des navires torpillés.

Sur cette parole de tendresse paternelle qu’il proféra à mi-voix, l’ex-directeur de cinquante usines et le propriétaire d’un quartier de New-York s’endormit et fit les songes les plus agréables.

Il y vit passer tour à tour un lac agrémenté de cygnes, une jeune fille belle comme une reine… Celle-ci contemplait avec admiration l’héritier de la raison sociale, Richardson Smithand Co, lequel se tenait à ses pieds, une main sur son cœur et l’autre appuyée sur la tête d’une biche blanche, le tout dans un décor de verdures.

Un petit vent d’est, rafraîchissant et chargé de l’odeur résineuse des sapins, faisait trembler les corolles des clématites lorsque, le jour suivant, vers quatre heures de l’après-midi, Rose Perrin dit à Mlle de Trivières, occupée à compter des bandes de pansement :

— Mademoiselle, j’entends les voitures… les voilà. Elles sont dans l’avenue.

On appelait l’avenue la simple allée de sapins, pareille à toutes les autres, mais aboutissant directement du château à l’ancien pavillon de chasse.

Deux automobiles débouchaient dans la petite clairière et stoppaient devant l’entrée.

Diane parut sur le seuil au milieu de son état-major d’ouvrières et de gardes-malades. Au même instant, la troupe d’enfants, sous la conduite de la sœur Philomène, sortait du chemin de la ferme.

Une fillette en blanc, portant un gros bouquet, marchait la première ; elle devait avoir l’honneur de réciter le compliment de bienvenue à Mme la marquise.

Voyant descendre d’auto deux dames également belles et respectables, l’enfant hésita, ne sachant à laquelle s’adresser, et Mrs Richardson faillit recevoir l’hommage destiné à la châtelaine, bévue qui eût été fort sensible à Mme de Trivières.

Cependant, la marquise répondit très gracieusement au compliment ; elle daigna accepter le bouquet et adressa même quelques mots de félicitation à sœur Philomène sur la bonne tenue de ses enfants.

Et ces derniers, en souvenir des bonbons qu’ils avaient reçus et dans l’espoir de ceux qu’ils attendaient encore, se mirent, sur un geste de la bonne sœur, à crier à pleins poumons :

— Vive madame la marquise !

Très sensible à l’accueil chaleureux qui lui était fait, Mme de Trivières, saluant de droite et de gauche, prit le bras que lui offrait sir Richardson et entra au chalet, suivie de tout son monde.

La visite dura plus d’une heure et se termina par celle de la ferme, où un goûter champêtre était préparé.

Sir Reginald approuvait et admirait tout ; les dames s’extasiaient, la marquise s’avouait étonnée et satisfaite.

Elle laissait sa fille faire les honneurs de chez elle, expliquant à ses amis comment le domaine de la Biche-au-Bois appartenant à ses enfants par héritage, elle les laissait entièrement maîtres d’en disposer. Comme on retournait du côté du pavillon où attendaient les autos, sir Richardson, qui marchait auprès de Diane, laissa passer le groupe de visiteurs pour s’arrêter au milieu de la clairière, d’où la vue embrassait la vallée.

On découvrait de là, à une courte distance, les tours du château ; sur la droite, le village de Vauclair et un peu plus loin, à gauche, le gros bourg de Bonnétable.

Il répéta à plusieurs reprises :

—Beautiful country… Splendid country !

— N’est-ce pas, dit Diane, que c’est un beau pays ? L’endroit est si favorable à nos convalescents que ceux qui arrivent à la Biche-au-Bois n’y restent que très peu de temps ; ils repartent guéris au bout de peu de jours. Quant aux enfants… vous avez vu leur mine ?

— Je pense, dit sir Reginald après un silence pendant lequel il n’avait cessé de fouiller le terrain du regard, je pense que c’est une pitié qu’il n’y a pas ici plus de sept ou huit malades et une si petite quantité d’enfants… Qu’est cela ? Rien.

Ce qu’il faut dans ce splendide pays avec cet air vivifiant, c’est soixante ou quatre-vingts malades et cent enfants !

Diane eut un petit rire :

— Oui, sir Reginald, je pense comme vous.

Mais ces idées font partie des rêves ambitieux dont je vous parlais hier. Tout cela est magnifique… en imagination.

— Ah ! que vous êtes bien Française,miss Diana!

Bien que vous soyez une pratique petite femme, vous me répondez par l’imagination quand je parle, moi, de réalités… Que vous ai-je dit hier,miss Diana?

— Je ne me souviens plus, dit-elle, ne sachant où l’Américain voulait en venir.

— J’ai répondu : il ne faut pas rêver : il faut agir…Well ! we will act !(Nous agirons !)

— Vous oubliez, dit-elle d’un ton pratique, que nous avons déjà beaucoup de peine à entasser dans un si petit espace un ouvroir, un refuge d’enfants et huit convalescents.

« Nous avons fait des dortoirs en abattant quelques cloisons et c’est à peine suffisant !

« Il serait vraiment impossible de…

— Ne dites pasimpossible: ce mot n’est ni français ni américain.

Voici : j’ai encore besoin de penser pour mûrir mon idée, car j’ai une idée.

Elle est petite encore, mais elle deviendra une vraiment grande idée !

Je vois déjà ce que nous pouvons faire.

Il faudra élargir ce rond-point ; abattre des deux côtés ces arbres inutiles ; bien dégager le plateau et bâtir ici — il indiquait l’endroit avec sa canne — l’hôpital ; un hôpital modèle avec cinquante chambres, des dortoirs, salles de désinfection, de chirurgie, etc. Nous abattons ce pavillon…

— Ah ! non, s’écria Diane, s’il vous plaît, ne touchons pas au pavillon ; mon père l’a fait construire et il aimait à y venir souvent… J’y tiens !

— Question de sentiment ! Ah ! Française ! Laissons donc le chalet debout. Il servira de lieu d’isolement pour les maladies contagieuses.

Elle demanda, croyant toujours qu’il plaisantait :

— Et mon ouvroir ? Qu’en faites-vous ?

— Nous le mettons à la ferme avec les enfants.

— La ferme avec cent enfants et l’ouvroir !

— Je ne parle pas de ce misérable bâtiment,miss Diana— excusez-moi, nous parlons affaires — mais d’une construction nouvelle, claire, spacieuse, confortable, construction arrangée spécialement pour les besoins de la jeunesse.

Vous mettrez là quelques-unes de ces respectables personnes avec des voiles et des bonnets blancs, lessisters, ce sera parfait ! Que pensez-vous de mon idée,miss Diana?

— Je pense, sir Reginald, que vous vous amusez à vous moquer de mes rêves ambitieux…

L’Américain répondit d’un ton froid :

— Je m’amuse rarement, je ne plaisante jamais et je pense : un vrai gentleman serait honteux de se moquer d’une femme, spécialement une charmante, brave et intelligente fille comme vous. On nous attend,miss Diana, venez, nous reprendrons plus tard cette conversation.

— Oh ! sir Reginald, exclama la jeune fille avec un mouvement de joie, vraiment tout ceci est sérieux ? Je pourrai voir réaliser mes plus chers désirs à la Biche-au-Bois ?

— Oui,missde Trivières, dans l’avenir, les habitants de ce pays et les convalescents guéris par vos belles mains rapprocheront votre nom avec le nom de Richardson dans leur action de grâces. Et il ne tiendra qu’à vous, ajouta-t-il d’un ton de voix plus bas comme ils se rapprochaient des autos, que ces noms deviennent unis d’une façon plus intime.

— Je ne vous comprends pas, murmura Diane.

— Vous ne devez pas comprendre encore, c’est trop tôt. Mais voici madame votre mère qui nous fait signe… Rentrez-vous avec nous ?

— Non, je vous retrouverai ce soir, au dîner.

La jeune fille, après avoir salué ses hôtes, regarda partir les voitures sans faire un seul mouvement… Elle était encore stupéfaite par tout ce qu’elle venait d’entendre et intriguée surtout par le sens caché des dernières paroles de l’Américain qu’elle ne parvenait point à s’expliquer.


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