Lorsqu’il rentra de Venise au monastère de Bologne, vers le milieu de juillet 1221, saint Dominique était atteint du mal qui devait l’emporter[189]. Il sentait une grande fatigue et avait de fréquents accès de fièvre. A son arrivée, il oublia sa lassitude pour s’entretenir avec le prieur, Frère Ventura, et le procureur, Frère Rodolphe, des intérêts du couvent, jusqu’à une heure avancée de la nuit. Malgré leurs instances il voulut encore assister, selon sa coutume, aux Matines et prier jusqu’au jour. De violentes douleurs de tête le forcèrent alors à se coucher sur le sac de laine qui lui servait de lit ; il ne devait plus se relever. La fièvre augmenta, consumant rapidement ses forces, et bientôt, la dysenterie vint compléter son œuvre. Les médecins consultés déclarèrent que tout espoir était perdu. Lui-même ne se faisait aucune illusion : il annonça à plusieurs reprises qu’il ne verrait pas les fêtes prochaines de l’Assomption.
[189]Nous nous sommes servi, pour raconter les derniers moments de saint Dominique, des dépositions qui furent faites en 1232 dans l’enquête de canonisation, par les religieux de Bologne, qui avaient assisté le Maître pendant sa dernière maladie. A l’exemple de Lacordaire, nous nous sommes borné le plus souvent à traduire leurs récits aussi véridiques que touchants.
[189]Nous nous sommes servi, pour raconter les derniers moments de saint Dominique, des dépositions qui furent faites en 1232 dans l’enquête de canonisation, par les religieux de Bologne, qui avaient assisté le Maître pendant sa dernière maladie. A l’exemple de Lacordaire, nous nous sommes borné le plus souvent à traduire leurs récits aussi véridiques que touchants.
Il voulut profiter de ses derniers jours pour donner à ses religieux de graves enseignements. A plusieurs reprises, il groupa les jeunes novices auprès de lui, et conservant toujours un visage serein, il les exhorta, « en termes très doux », à observer fidèlement la règle, dans son esprit. Il appela ensuite douze des plus anciens Frères ; en leur présence, il fit tout haut à Ventura la confession générale de sa vie. Puis, s’adressant aux religieux, il leur recommanda de garder la chasteté : « La miséricorde de Dieu, leur dit-il, m’a conservé jusqu’à ce jour une chair pure et une virginité sans tache. Si vous désirez la même grâce, fuyez toute relation suspecte. C’est le soin de cette vertu qui rend le serviteur agréable à Dieu, et lui donne crédit auprès du peuple. Servez toujours le Seigneur dans la ferveur de l’esprit ; soutenez et étendez notre Ordre naissant, soyez fermes dans la sainteté et l’observance de la règle ; croissez en vertu ! » Craignant sans doute de s’être glorifié, en parlant publiquement de sa chasteté, il reprit : « Quoique la bonté divine m’ait préservé jusqu’à cette heure de toute souillure, je vous avoue cependant que je n’ai pu échapper à cette imperfection de trouver plus de plaisir à la conversation des jeunes femmes qu’à celle des vieilles. » Craignant toujours d’en avoir trop dit, il se tourna vers son confesseur, et lui dit tout bas : « Frère, je crois que j’ai péché en parlant tout haut de ma virginité : j’aurais dû m’en taire. » Enfin, devenant plus grave et donnant à ses paroles toute la solennité d’un testament, il ajouta : « Voici, ô mes frères et mes fils, le patrimoine que je vous laisse : ayez la charité, gardez l’humilité, conservez la pauvreté volontaire. » Il insista alors tout particulièrement sur le vœu de pauvreté, expliquant à ses Frères l’importance qu’il avait pour la vie religieuse et la prospérité de l’Ordre ; s’échauffant de plus en plus, « il lança sa malédiction et appela celle du Dieu tout-puissant sur ceux qui donneraient aux Prêcheurs des biens temporels et terniraient d’une poussière terrestre un Ordre destiné à briller à jamais par sa pauvreté. »
Quoiqu’il souffrît beaucoup, il gardait sa sérénité et son enjouement habituels ; il ne poussait aucune plainte, aucun gémissement. Cependant, pour calmer ses douleurs, on le transporta hors de la ville, sur les hauteurs de Sainte-Marie du Mont, où l’air était plus pur et plus frais. Il voulut parler au prieur ; à son appel, celui-ci monta auprès de lui accompagné de vingt religieux qui voulaient, une fois encore, entendre les conseils de leur Père ; il les leur donna en termes beaux et émouvants. Comme le curé de Sainte-Marie du Mont annonçait l’intention de présider aux funérailles du Saint et de l’ensevelir dans son église, saint Dominique déclara humblement que son tombeau devait être sous les pieds de ses Frères ; pour assurer l’exécution de ce vœu, sans qu’elle pût soulever de contestation, il se fit reporter au couvent.
On le plaça dans la cellule de Frère Monéta. Le procureur, Frère Rodolphe, ne le quitta plus, soutenant sa tête et essuyant, sans cesse, les gouttes de sueur qui perlaient sur son visage. Autour de lui se tenaient les religieux, contemplant, les yeux en pleurs, cette sainte agonie. Saint Dominique les vit et voulut les consoler : « Ne pleurez pas, fils bien-aimés ; que la disparition de mon corps ne vous trouble pas ; je vais en un lieu où je vous serai plus utile qu’ici. » L’un des Frères lui demanda où il voulait que fût sa sépulture, il répondit encore : « Sous les pieds de mes Frères. »
Le moment suprême approchait : le Saint appela une dernière fois le prieur et les moines : « Père, lui dit le prieur, vous savez dans quelle tristesse et dans quelle désolation vous nous laissez ; souvenez-vous de nous devant le Seigneur. » Et Dominique, tout absorbé en Dieu, leva les mains au ciel et dit : « O Père saint, j’ai accompli avec bonheur ta volonté et j’ai soigneusement gardé ceux que tu m’as confiés ; à mon tour, je te les recommande, garde-les ; voici que je vais à toi, ô Père céleste. » Et s’adressant aux Frères : « Commencez », leur dit-il : Aussitôt, les religieux récitèrent les prières de la recommandation de l’âme, en les entrecoupant de pleurs et de sanglots, tandis que, remuant faiblement les lèvres et absorbé dans sa contemplation, le Bienheureux les répétait. Lorsqu’à la fin de la prière, on en fut à ces mots : « Venez à son aide, saints de Dieu, venez au-devant de lui, anges du Seigneur, prenez son âme et portez-la en présence du Très-Haut », il éleva les mains au ciel et mourut. C’était le vendredi 6 août 1221 ; il était à peine âgé de cinquante et un ans[190].
[190]Bernard Gui fait remarquer que la mort de saint Dominique fut une dernière leçon de pauvreté. « Il mourut, dit-il, dans le lit de Frère Monéta, parce qu’il n’avait pas lui-même de lit ; il mourut dans la tunique de Frère Monéta, parce qu’il n’avait pas une seconde tunique pour remplacer celle qu’il portait depuis longtemps. » (Martène,op. cit., t. VI, p. 339.)
[190]Bernard Gui fait remarquer que la mort de saint Dominique fut une dernière leçon de pauvreté. « Il mourut, dit-il, dans le lit de Frère Monéta, parce qu’il n’avait pas lui-même de lit ; il mourut dans la tunique de Frère Monéta, parce qu’il n’avait pas une seconde tunique pour remplacer celle qu’il portait depuis longtemps. » (Martène,op. cit., t. VI, p. 339.)
Le même jour, étant en voyage, Frère Raon disait la messe. Au mémoire des vivants, il allait prier pour le rétablissement de saint Dominique, lorsqu’il tomba en extase et le vit, la tête ceinte d’une couronne d’or et éclatant de splendeur. Il était midi ; c’était l’heure où le Saint mourait à Bologne. Frère Rodolphe procéda à son ensevelissement tandis que les moines psalmodiaient des cantiques ; mais bientôt, dit Lacordaire[191], « un chant de triomphe succéda aux lamentations funèbres, une joie immense descendit du ciel dans les esprits. » Le culte du saint commençait avant sa sépulture !
[191]Vie de saint Dominique, p. 301.
[191]Vie de saint Dominique, p. 301.
A cette nouvelle, le cardinal Hugolin accourut à Bologne et voulut présider lui-même aux funérailles de celui dont il avait été l’ami. Après avoir été exposé aux yeux de la foule, le corps du Bienheureux fut déposé dans un cercueil de bois soigneusement fermé, et, en présence du cardinal, du patriarche d’Aquilée, d’évêques, d’abbés et de tout un peuple, il fut inhumé dans l’église de Saint-Nicolas. Le tombeau fut fortement scellé, on le couvrit d’un bloc pesant « pour prévenir l’enlèvement sacrilège qu’aurait pu inspirer une fausse dévotion. » Bientôt, des miracles se produisirent sur cette sainte sépulture.
Douze ans après, en 1233, le Siège Apostolique était occupé par Grégoire IX, le grand Pape centenaire, l’ancien cardinal Hugolin. Les merveilles de plus en plus nombreuses qui s’opéraient à Saint-Nicolas, attiraient à Bologne des foules de pèlerins ; l’église ne suffisait plus à contenir les religieux qui s’y pressaient, et il fallut la reconstruire. A cette occasion, le Maître général, Jourdain de Saxe, décida de transférer dans un tombeau magnifique les restes de son prédécesseur. Il présida lui-même à cette cérémonie, le 24 mai 1233, en présence des nombreux Frères qui étaient venus à Bologne pour le Chapitre général, de l’archevêque de Ravenne, des évêques de Bologne, de Brescia, de Modène et de Tournai[192], de nombreux seigneurs et d’une grande foule. « Cependant, raconte-t-il lui-même, les Frères sont dans l’angoisse ; ils prient, palissent et tremblent. Longtemps exposé à la pluie et à la chaleur dans une vile sépulture[193], le corps de saint Dominique n’apparaîtra-t-il pas rongé de vers et exhalant une odeur fétide ? » O merveille ! « Lorsque la pierre du tombeau eut été soulevée, il se dégagea une odeur suave et délectable, qui semblait sortir d’un coffre de parfums plutôt que d’un sépulcre. Remplis d’étonnement et de joie, l’archevêque, les évêques et tous les assistants tombèrent à genoux, pleurant d’émotion et louant le Seigneur qui avait glorifié d’une manière aussi éclatante son élu. » Le cercueil fut ouvert et Jourdain en retira les ossements qu’il déposa dans un coffre de mélèze et dans un monument de marbre. Huit jours après, sur les instances du podestat et de la foule, on ouvrit encore une fois le tombeau et tour à tour, le Maître général et trois cents religieux vinrent déposer un dernier baiser sur le front desséché de leur Père, gardant longtemps sur eux le parfum qui se dégageait de ces précieuses reliques.
[192]D’après Bernard Gui. (Ampl. Coll., t. VI, p. 352.) Ces évêques furent envoyés à Bologne par le pape Grégoire IX : «ad quam translationem convenerunt mandato domini papae Gregorii».
[192]D’après Bernard Gui. (Ampl. Coll., t. VI, p. 352.) Ces évêques furent envoyés à Bologne par le pape Grégoire IX : «ad quam translationem convenerunt mandato domini papae Gregorii».
[193]Pendant les travaux de reconstruction de l’église, le tombeau de saint Dominique était resté en plein air.
[193]Pendant les travaux de reconstruction de l’église, le tombeau de saint Dominique était resté en plein air.
Aussitôt, Grégoire IX décida d’ouvrir le procès de canonisation de ce serviteur de Dieu. Par une lettre du 11 juillet 1233, il nomma commissaires enquêteurs Tancrède, archidiacre de Bologne, Thomas, prieur de Sainte-Marie du Reno, et Palmiri, chanoine de la Trinité. Pendant plus de vingt jours, du 6 au 30 août, ils reçurent, sur la vie et les miracles du Saint, les dépositions des religieux qui l’avaient approché, en particulier de Frère Ventura, qui l’avait assisté à ses derniers moments, de Guillaume de Montferrat, Jean de Navarre, Rodolphe de Faenza, Étienne d’Espagne, Paul de Venise, et plusieurs autres qui l’avaient accompagné dans ses voyages ou avaient vécu dans son intimité. Une seconde commission d’enquête fonctionna à Toulouse, sous la direction de l’abbé de Saint-Serrin et des archidiacres de Saint-Sernin et de Saint-Étienne ; devant elle, un grand nombre de témoins vinrent raconter la vie que le Saint avait menée en Languedoc, pendant ses dix ans de prédication contre l’hérésie. Le procès terminé, Grégoire IX proclama la sainteté de Dominique et, par une bulle solennelle, datée de Spolète, le 13 juillet 1234[194], il rendit son culte obligatoire dans l’Église universelle et fixa sa fête au 5 août[195].
[194]Potthast,Reg. pont. Rom., no989, où sont indiquées les nombreuses éditions de cette bulle de canonisation.
[194]Potthast,Reg. pont. Rom., no989, où sont indiquées les nombreuses éditions de cette bulle de canonisation.
[195]On ne put pas la placer le 6 août, anniversaire de la mort du saint, parce que ce jour-là était déjà occupé par la fête de la Transfiguration. Plus tard, pour rendre sa solennité à la fête de sainte Marie aux Neiges (dédicace de sainte Marie-Majeure), Clément VIII avança encore d’un jour celle de saint Dominique, et la fixa définitivement au 4 août.
[195]On ne put pas la placer le 6 août, anniversaire de la mort du saint, parce que ce jour-là était déjà occupé par la fête de la Transfiguration. Plus tard, pour rendre sa solennité à la fête de sainte Marie aux Neiges (dédicace de sainte Marie-Majeure), Clément VIII avança encore d’un jour celle de saint Dominique, et la fixa définitivement au 4 août.
Après avoir évoqué en un style mystique le souvenir des grands fondateurs d’Ordres, le Pape rappela à grands traits la vie de saint Dominique, faisant un éloge magnifique de sa sainteté. « Tout jeune encore, dit-il, il portait dans sa poitrine d’enfant un cœur de vieillard ; adoptant à jamais une vie de mortification, il rechercha l’Auteur de la Vie ; voué à Dieu, consacré Nazaréen sous la règle de saint Augustin, imitant le zèle de Samuel pour les choses sacrées, il rappela, par le soin qu’il mit à châtier ses désirs, la sainteté de Daniel. Ferme comme un athlète dans les sentiers de la justice et la voie des saints, ne s’écartant jamais ni des enseignements, ni du service de l’Église militante, soumettant la chair à l’esprit, les sens à la raison, s’unissant à Dieu en esprit, il s’efforça de marcher à lui en restant attaché au prochain par les liens d’une sage compassion. Devant cet homme qui foulait aux pieds les plaisirs charnels et foudroyait les cœurs de pierre des impies, la secte des hérétiques trembla tout entière, tout entière l’assemblée des fidèles tressaillit d’allégresse. Il crût en même temps en âge et en grâce ; goûtant un plaisir ineffable au salut des âmes, il voua son cœur aux paroles du Seigneur et fit naître à la vie, des foules par l’Évangile du Christ… élevé à la dignité de pasteur et de guide parmi le peuple de Dieu, il institua par ses mérites un nouvel Ordre de Prêcheurs et il ne cessa de le conformer par des merveilles évidentes et certaines ; car, outre les œuvres de sainteté et les miracles de vertu qui donnèrent tant d’éclat à sa vie mortelle, il rendit, après sa mort, la santé aux malades, la parole aux muets, la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement aux paralytiques, montrant ainsi quelle âme avait animé son corps.
« Lié d’une étroite amitié avec nous, lorsque nous étions dans une condition plus humble, il nous a donné par le témoignage de sa vie des preuves certaines de sainteté ; elles ont été confirmées ensuite par la vérité de ses miracles que nous ont rapportés de fidèles témoins. C’est pourquoi, partageant, avec les peuples qui nous sont confiés, l’assurance que, par ses suffrages, la miséricorde de Dieu pourra être aidée, et que nous nous réjouirons d’avoir dans le ciel le patronage de celui qui aura été notre ami sur la terre, de l’avis de nos frères et de tous les prélats présents auprès du Siège Apostolique, nous avons décidé de l’inscrire au nombre des saints, statuant et vous[196]ordonnant qu’aux nones d’août, la veille du jour où, déposant la charge de son corps, il est entré, riche en mérites, dans la gloire céleste, devenant semblable aux saints, vous célébriez sa fête et la fassiez célébrer avec solennité ; ainsi, fléchi par les prières de celui qui, vivant, l’a servi, Dieu nous donnera la grâce en cette vie et la gloire dans l’autre. Voulant honorer par l’affluence des pieux chrétiens la sépulture de ce grand confesseur, qui illustre l’Église universelle par l’éclat de ses miracles, à tous ceux qui, contrits et confessés, la visiteront chaque année, au jour de la fête, avec dévotion et respect, nous accordons, par la miséricorde de Dieu et l’autorité de ses apôtres, Pierre et Paul, un an d’indulgence[197]. »
[196]Il s’adresse aux archevêques, aux abbés et aux prélats de l’Église universelle.
[196]Il s’adresse aux archevêques, aux abbés et aux prélats de l’Église universelle.
[197]Labbe,Concilia, t. XI,parsI, p. 329.
[197]Labbe,Concilia, t. XI,parsI, p. 329.
Après l’Église, les arts et les lettres ont exalté saint Dominique ; une école de peintres et de sculpteurs s’est développée au sein de son Ordre, si bien que l’on a pu écrire des livres sur « les artistes de l’Ordre des Prêcheurs ». Ils ont consacré leur génie à la gloire de leur Père.
On ne tarda pas à trouver indigne d’un si grand Saint le tombeau que Jourdain de Saxe lui avait érigé en 1233 ; le couvent et la commune de Bologne confièrent à l’illustre Nicolas Pisano et à un Dominicain bolonais, Fra Guglielmo, le soin de de lui élever uneArcamagnifique en marbre sculpté. Les artistes y travaillèrent longtemps ; enfin, le 5 juin 1267, fête de la Pentecôte, en présence d’un grand concours de peuple, ils firent placer dans l’église Saint-Dominique de Bologne le tombeau que l’on y admire encore. Très simple, le sarcophage qui contenait les précieuses reliques reposait sur des rangées de colonnes. Les deux grandes faces ont été décorées chacune de deux bas-reliefs, séparés par des statues, celle du Christ sur l’une, celle de la Vierge sur l’autre, les faces étroites n’ayant chacune qu’un bas-relief. L’artiste a représenté les principales scènes de la vie du Bienheureux : le miracle de Fanjeaux, la vision d’Innocent III, l’apparition des Apôtres Pierre et Paul, la vision et la vocation dans l’Ordre du bienheureux Réginald, la résurrection de Napoléon Orsini, le neveu du cardinal de Fossanova. Le tout formait un ensemble de quatre-vingts figures. « Dans cette représentation tout unie d’événements contemporains et surtout dans les reliefs du devant, le maître (Nicolas Pisano) s’est surpassé lui-même par une meilleure proportion des figures, par la vie, le mouvement, par la mesure du style, l’élégance de l’exécution[198]. » Artiste moins puissant, Fra Guglielmo s’est élevé aussi au-dessus de lui-même, en travaillant pour le fondateur de son Ordre.
[198]Burkhardt,Le Cicérone, Art moderne(trad. franc.), p. 319.
[198]Burkhardt,Le Cicérone, Art moderne(trad. franc.), p. 319.
Quelque beau qu’il fût, ce tombeau ne satisfit pas encore la piété des Bolonais pour saint Dominique. En 1469, la commune vota 700 écus d’or pour faire exécuter le couvercle de son tombeau. On en confia le travail à l’un des disciples de Giacomo della Quercia, Nicolas de Bari, qui fut dès lors connu sous le nom de Nicolas dell’ Arca. Il consacra à cette œuvre quatre ans, de 1469 à 1473, et la laissa inachevée. Vasari la trouvait divine. Une série de statues ornent le couronnement pyramidal du tombeau, représentant un ange en prières, saint François d’Assise et saint Dominique, les deux saints que l’on se plaisait à unir en un commun hommage, saint Florian, saint Agricol, saint Vital, une déposition de croix entre deux anges, les quatre Évangélistes ; au sommet de la pyramide, présidant cette assemblée de saints, se dresse la statue grave et majestueuse du Père Éternel. Nicolas dell’ Arca eut pour continuateur Michel-Ange lui-même. Frère d’un Dominicain, ami de l’illustre moine de Saint-Marc, Savonarole, le grand sculpteur florentin apporta à saint Dominique l’hommage de son génie. En 1492, il fit pour son tombeau un ange à genoux, la statuette de saint Procule et celle de saint Pétrone, le protecteur de Bologne. Enfin, l’ami et le collaborateur de Michel-Ange, Alfonso Lombardi, acheva cette œuvre merveilleuse en sculptant le soubassement sur lequel le sarcophage fut posé. En 1532, il y représenta en bas-reliefs la naissance de saint Dominique, l’adoration des Mages, le triomphe de saint Dominique[199].
[199]Sur le tombeau de saint Dominique, on pourra consulter : Davia,Memorie intorno all’ Arca di S. Domenico; — R. P. Berthier,Le tombeau de saint Dominique; — laRevue de l’Art chrétien, «Le Tombeau de saint Dominique à Bologne», 1895, p. 456 ; — Burkhardt,le Cicerone, Art moderne, p. 319, 320, 404, 438 et suiv., et les histoires générales de l’art italien.
[199]Sur le tombeau de saint Dominique, on pourra consulter : Davia,Memorie intorno all’ Arca di S. Domenico; — R. P. Berthier,Le tombeau de saint Dominique; — laRevue de l’Art chrétien, «Le Tombeau de saint Dominique à Bologne», 1895, p. 456 ; — Burkhardt,le Cicerone, Art moderne, p. 319, 320, 404, 438 et suiv., et les histoires générales de l’art italien.
De leur côté, les peintres primitifs ont consacré au fondateur de l’Ordre des Prêcheurs d’admirables fresques sur les murs des cloîtres dominicains et des tableaux pleins de grâce et de piété. A sainte Catherine de Pise, Trains peignait, au quatorzième siècle, sur une table à champ d’or, un saint Dominique debout et il l’encadrait de huit histoires tirées de sa vie. A Sainte-Marie Nouvelle de Florence, Simone Memmi exécutait, dans la chapelle des Espagnols, cette belle fresque où il nous a montré la lutte acharnée de la théologie dominicaine contre l’erreur, des chiens du Seigneur (Domini Canes) contre les loups de l’hérésie. Mais c’est le grand peintre dominicain, Fra Angelico, qui a rendu à son Maître l’hommage le plus chrétien. Saint Dominique imposant la règle du silence, tel qu’il l’a peint sur la porte du couvent de Saint-Marc, est une image saisissante de l’austérité monacale. Et comment oublier les gracieuses scènes de la vie du Saint qu’il a peintes à Cortone sur la prédelle d’autel du Gesù, et la Crucifixion de Saint-Marc où saint Dominique assiste, avec les autres fondateurs d’Ordres, au mystère du Calvaire ? Pisano, Lombardi, Michel-Ange, Memmi, Fra Angelico, quels rayons éclatants dans la gloire de saint Dominique !
Comme les arts, les lettres ont glorifié le fondateur de l’Ordre des Prêcheurs ; innombrables sont les panégyriques qui ont proclamé sa sainteté, depuis la bulle de Grégoire IX jusqu’à nos jours. Retenons entre tous celui que Dante a inséré dans son Paradis. Après que, devant l’assemblée des saints, saint Thomas d’Aquin a chanté la pauvreté de saint François, le grand docteur franciscain, saint Bonaventure célèbre la science et le zèle apostolique de saint Dominique. « Dans cette partie du monde où se lève le zéphyr, ramenant les feuilles nouvelles dont se revêt l’Europe, non loin du fracas de ces ondes, derrière lesquelles le soleil, dans sa longue fuite, se cache quelquefois à tous les hommes, est placée la fortunée Calahorra… C’est là que naquit l’amant passionné de la foi chrétienne, le saint athlète si bon aux siens, si formidable aux ennemis. Quand il fut conçu, Dieu remplit son esprit d’une telle vertu, que sa mère devint prophète.
« Après qu’il eut contracté sur les fonts sacrés une sainte alliance avec la foi, alliance dans laquelle ils se dotèrent d’une délivrance réciproque, la femme qui donna pour lui l’assentiment, vit en songe le fruit admirable qui devait sortir de lui et de ses héritiers.
« Un ange descendit du ciel, et pour manifester ce qu’était cet enfant, le nomma Dominique, du nom du Seigneur auquel il appartenait tout entier ; c’était le jardinier diligent que le Christ avait choisi pour l’aider dans sa vigne. On vit en lui l’envoyé chéri du Christ quand on connut le don du premier amour qui brillait en cet enfant, quand on sut comment il suivrait le premier conseil que donna le Christ… O toi, Félix, son père, que tu fus dignement nommé ! O toi, Jeanne, sa mère, que tu méritais de porter ce nom, s’il s’interprète comme on le dit[200]! Il ne se passionna pas pour le monde, comme quiconque étudie le cardinal d’Ostie et Thadée[201]; mais il chercha la manne véritable. En peu de temps, il acquit une science étendue et sut cultiver la vigne qui languit quand le vigneron ne travaille pas. Il ne demanda pas au Saint-Siège… qu’on le dispensât de rendre six moyennant deux ou trois ; il ne demanda pas l’assurance d’obtenir les premiers bénéfices vacants, ni les dîmes qui appartiennent aux pauvres de Dieu ; il ne sollicita que le droit de combattre la malice du monde avec la semence dont tu vois vingt-quatre plantes autour de toi. Ensuite, ce savant et saint religieux se mit en mouvement, avec la protection apostolique, comme un torrent que des pluies considérables ont formé. Son impétuosité frappa les germes de l’hérésie avec d’autant plus de force qu’on opposa plus de résistance. De cette source naquirent plusieurs ruisseaux qui baignent le jardin catholique et rafraîchissent ses arbustes[202]. »
[200]Felixen latin signifie heureux ; Jeanne, en hébreu, signifiefavorisée de la grâce.
[200]Felixen latin signifie heureux ; Jeanne, en hébreu, signifiefavorisée de la grâce.
[201]Le cardinal d’Ostie est un célèbre commentateur des Décrétales, Thadée un illustre médecin florentin.
[201]Le cardinal d’Ostie est un célèbre commentateur des Décrétales, Thadée un illustre médecin florentin.
[202]Dante,La Divine Comédie,Paradis, chant XII, vers 52-105. (Trad. Artaud de Montor.)
[202]Dante,La Divine Comédie,Paradis, chant XII, vers 52-105. (Trad. Artaud de Montor.)
Après avoir signé la bulle de canonisation, Grégoire IX déclara qu’il ne doutait pas plus de la sainteté de saint Dominique que de celle des apôtres Pierre et Paul ; de nombreuses générations de chrétiens l’ont redit avec lui. Il est impossible, en effet, d’imaginer une abnégation plus complète de soi-même, une vie plus entièrement vouée au service de Dieu. Depuis le jour où, jeune étudiant à Palencia, il vendait ses livres pour secourir les pauvres, jusqu’à celui où mourant, il adressait à ses religieux ses dernières exhortations, saint Dominique n’a poursuivi qu’un but, la gloire de Dieu ; et c’est ce qui donne à sa vie une merveilleuse unité. En cela, il ressemble à un grand nombre de saints ; mais sa physionomie devient plus précise et plus personnelle, quand on considère les moyens dont il s’est servi. Parmi les élus, les uns se consacrent à la contemplation des choses divines ; pour mieux pratiquer l’ascétisme, ils s’enfoncent dans la solitude, s’enferment dans les cloîtres, afin qu’aucun bruit extérieur ne vienne troubler leurs extases. D’autres se lancent dans l’action, soit pour opérer des miracles de charité, soit pour étendre toujours plus loin le règne de l’Évangile. Quelques-uns même arrivent à la sainteté par des moyens qui répugnent à notre délicatesse et étonnent notre esprit. Rares sont ceux qui ont uni harmonieusement le mysticisme et l’action, en les poussant l’un et l’autre jusqu’au sublime.
Saint Dominique fut de ceux-là. Si l’on considère ses austérités, si l’on se rappelle le cilice qui était attaché à sa chair, la chaîne de fer qui adhérait à ses reins, les disciplines qu’il se faisait donner jusqu’au sang, les abstinences qu’il pratiqua toute sa vie, les nuits entières qu’il passa en prières ; si l’on n’oublie pas qu’il a fondé un Ordre de religieuses cloîtrées qui, derrière leurs grilles, se vouent à la pénitence et à la contemplation, il nous apparaît comme un mystique digne de figurer sur les autels à côté de saint Bruno, sainte Thérèse, saint Paul de la Croix. Mais le même Saint a parcouru à pied l’Europe occidentale pour prêcher ; il a fait entendre sa voix à des milliers de villes et de bourgades ; il a fondé un Ordre où tout converge vers l’action de l’apostolat ; il a organisé lui-même la plupart de ses couvents, dirigé les délibérations de ses Frères réunis en Chapitre. Savant dans les choses du ciel, connaissant à merveille les choses de la terre, il excellait à conduire ou une négociation ou une controverse, à gérer des intérêts matériels, à faire des achats, des échanges, des comptes d’exploitation rurale pour assurer l’existence de ses chères filles de Prouille. Ami de Simon de Montfort, conseiller des Papes, il a été mêlé aux affaires politiques les plus importantes de son temps : il a jugé les hérétiques ; le crucifix à la main, il a paru dans les batailles, et, à peine âgé de cinquante-un ans, il est tombé, épuisé par son activité autant que par ses macérations.
C’est ce qui a rendu son influence si profonde et si durable. C’est ce qui nous permet aussi de rechercher dans sa vie des enseignements qui s’appliquent à merveille aux nécessités de l’heure présente. Ce n’est plus seulement en Lombardie ou dans le Languedoc que l’Église est aujourd’hui reniée et que la société est agitée par des doctrines néfastes. Ce n’est plus dans un pays isolé que les gouvernements favorisent les missionnaires de l’erreur et entravent les apôtres de la vérité. Les grands moyens qu’employa saint Dominique avec tant de succès, sont encore nécessaires aujourd’hui ; plus que jamais, il faut des Prédicateurs ; plus que jamais, il faut que l’Église fasse œuvre de science et que, tout en augmentant en eux-mêmes par la prière et les secours surnaturels, la vie divine, ses défenseurs ne manquent pas d’aller puiser dans les Universités et dans l’étude, la connaissance des choses divines et humaines.
La vie de saint Dominique est encore une école de patience et de courage. Après dix ans de prédications en Languedoc, il n’avait encore que quinze compagnons et les hérétiques semblaient triompher ! Mais sa foi restait inébranlable et, cinq ans après, plus de mille Frères étaient répandus dans le monde chrétien tout entier, attestant par leur zèle combien était féconde cette œuvre qui avait paru d’abord échouer. Il n’avait pas attendu le succès pour avoir confiance : ouvrier dans la vigne du Seigneur, il était assuré d’avance que le Père céleste la ferait fructifier.