[Pas d'image disponible.]Fig. 62.—Sceau et contre-sceau de Raoul de Villedieu. Archives nationales.
Fig. 62.—Sceau et contre-sceau de Raoul de Villedieu. Archives nationales.
Fig. 62.—Sceau et contre-sceau de Raoul de Villedieu. Archives nationales.
vertus, après avoir achevé ses grandes entreprises; il mourut le 12 février 1236 et fut inhumé dans l’église du Mont. Non content de nous léguer le cloître du Mont-Saint-Michel, il favorisa de tout son pouvoir l’impulsion générale qui devait amener la France de Louis IX aux pieds de l’Archange.
Depuis les beaux jours de saint Aubert, les pèlerinages n’avaient jamais complètement cessé, même pendant les années d’épreuves et de décadence; le culte du prince de la milice céleste avait pénétré avec l’Évangile chez toutes les nations chrétiennes; la France surtout avait bâti un grand nombre de monastères, érigé plusieurs églises ou chapelles sous le vocable de l’ange qu’elle s’était choisi pour protecteur; depuis l’année 1210, Paris possédait sa confrérie pour les pèlerins qui accomplissaient «le voyage du Mont au péril de la mer.» Mais cet élan généreux des populations, alors si profondément attachées à la foi de leur baptême, devint plus universel dans la deuxième moitié du
[Pas d'image disponible.]Fig. 63.—Sceau et contre-sceau de Richard. Archives nationales.
Fig. 63.—Sceau et contre-sceau de Richard. Archives nationales.
Fig. 63.—Sceau et contre-sceau de Richard. Archives nationales.
treizième siècle et dans le cours du siècle suivant; c’est pourquoi nous pouvons appeler cette époque l’ère des grandes manifestations et la regarder comme la préparation du quinzième siècle, où la dévotion envers le saint archange atteignit son apogée.
Les souverains pontifes enrichirent le monastère de faveurs insignes, confirmèrent les différentes donations faites à la basilique, et employèrent tous les moyens soit pour encourager les pèlerinages, soit pour assurer l’exemption des bénédictins et rehausser la dignité d’abbé dans la personne de Richard Toustin, qui avait succédé à Raoul de Villedieu, en 1236. Innocent IV accorda de nombreuses indulgences àceux qui visitaient le sanctuaire de saint Michel. Par une bulle datée de 1255, Alexandre IV permit à Richard Toustin qui gouvernait «honorablement» son abbaye depuis dix-neuf ans, de porter la mitre, l’anneau, la tunique, la dalmatique, des gants et des sandales; en même temps il lui accorda le pouvoir de conférer la première tonsure ainsi que les ordres mineurs, et de donner la bénédiction solennelle. Richard, dit dom Louis de Camps, fit faire une mitre fort belle, toute couverte de perles et de pierreries, et «se voyant ainsi coeffé à la mode,» il donna sa bénédiction jusque sur les places publiques, dans les villes et les châteaux; mais on en porta «complaintes» au souverain pontife, qui modifia la bulle précédente et défendit en général aux abbés de bénir solennellement le peuple «ailleurs qu’aprez la messe, vespres et laudes.» A cette même époque, le Mont-Saint-Michel était le centre d’une grande association de prière et de fraternité, que plusieurs abbayes indépendantes avaient formée entre elles.
Le plus grave événement de la prélature de Richard, le plus significatif relativement au culte de saint Michel et le plus heureux pour le mont Tombe, se rattache à l’année 1256 ou 1259. Le roi de France, célèbre déjà par sa bravoure et l’éclat de ses vertus, fit un premier voyage au Mont, au retour de cette croisade fameuse pendant laquelle il avait plus d’une fois échappé à la mort. Il arriva au pied de la montagne, suivi d’une brillante escorte. Richard, qui était descendu avec ses moines pour le recevoir, le complimenta et le conduisit dans la basilique au chant des hymnes et des psaumes. Après une fervente prière, saint Louis déposa sur l’autel de l’Archange une somme considérable pour réparer la croix des grèves et augmenter les fortifications de l’abbaye. Ce pèlerinage solennel accompli par le plus pieux de nos rois, ce don fait à l’Archange lui-même sur son autel privilégié, tout ce concours de circonstances a une haute portée pour l’histoire de saint Michel et de son culte.
Richard Toustin employa une grande partie des ressources dont il disposait à compléter les travaux de ses prédécesseurs: «Ce fut luy, dit dom Huynes, qui fit faire Belle-Chaire et le corps de garde qui est dessous, non pour des soldats, car il n’y en avoit point encor, mais pour les portiers du monastère. Et tout joignant il fit commencer unautre bastiment qui est encor imparfaict. Il fit aussi commencer le chapitre qui se voit imparfaict du costé du septentrion joignant le cloistre.» Nous pouvons aussi lui attribuer l’ancienne tour fortifiée qui surmontait autrefois la fontaine de Saint-Aubert, et la tour du nord, la plus fière de toutes celles qui composent les fortifications du Mont-Saint-Michel et lui donnent l’aspect d’une forteresse inexpugnable. Ces constructions méritent d’être classées parmi les plus beaux modèles d’architecture militaire au moyen âge.
En 1264, Richard Toustin mourut et fut enterré dans l’église, au bas de la nef. Les bénédictins choisirent pour lui succéder un religieux du Mont, nommé Nicolas Alexandre. Le nouvel abbé, non content de faire observer la discipline avec une grande exactitude à l’intérieur de son monastère, opéra aussi de sages réformes dans les prieurés qui étaient soumis à sa juridiction, et ses attraits pour la vie cachée ne l’empêchèrent pas de veiller aux intérêts des religieux. Sa piété contribua beaucoup à faire honorer le glorieux Archange en attirant au Mont des pèlerins célèbres. Il mourut le 17 novembre 1271, et reçut la sépulture dans le transept nord de l’église, à côté de l’autel dédié à saint Nicolas, son patron.
Sous cette prélature, Louis IX donna de nouvelles marques publiques de sa dévotion envers le prince de la milice céleste. Il fit un deuxième pèlerinage au sanctuaire de l’Archange, et, par une charte royale promulguée en 1264, il légua au Mont la terre de Saint-Jean-le-Thomas; de plus, pour favoriser les vues de l’abbé, il interdit les assemblées parfois tumultueuses qui se tenaient dans la ville, et transféra au village de Genêts les foires du dimanche des Rameaux et du mardi de la Pentecôte.
La piété de saint Louis trouva de nombreux imitateurs. Une multitude de pèlerins des différentes contrées de l’Europe s’agenouillaient chaque jour devant l’autel de l’Archange. Ils ne reculaient devant aucun sacrifice et s’imposaient souvent de rudes privations pour satisfaire leur piété. A cette époque de foi, nous voyons aussi de grands coupables traverser la France, visiter le Mont-Saint-Michel et de là se rendre à Saint-Jacques en Galice; ils prenaient ensuite le chemin de Rome, d’où ils partaient pour Jérusalem. Ainsi, au treizième sièclecomme dans les âges précédents, les peuples vénéraient en saint Michel non-seulement le prince guerrier, mais aussi l’ange du repentir, l’appui, le guide des malades et des affligés.
Les croisés, au retour de leur expédition lointaine, allaient de leur côté remercier «monseigneur» saint Michel de les avoir préservés des horreurs de la peste et arrachés aux mains de l’ennemi; de ce nombre fut l’héritier de Louis IX, Philippe le Hardi. Ce monarque ayant échappé à la contagion qui ravagea nos armées devant les murs de Tunis, attribua cette grâce à saint Michel, protecteur de la France, et conserva toujours une vraie dévotion pour le glorieux Archange; c’est pourquoi sous ce règne, comme sous les précédents, le prince de la milice céleste présida au progrès et à la formation de notre unité nationale.
Pendant que Philippe le Hardi réunissait à la couronne plusieurs domaines ou duchés de France, le Mont fut gouverné par deux abbés qui montrèrent une grande sagesse dans l’administration intérieure, et déployèrent un zèle ardent pour défendre les intérêts des religieux contre les empiétements du dehors. Ils se nommaient Nicolas Fanegot et Jean le Faë. Le premier fut élu en 1271, à la mort de Nicolas Alexandre, et resta huit ans à la tête du monastère; il reçut la sépulture dans la basilique à côté de son prédécesseur. Jean le Faë, prieur claustral, lui succéda de 1279 à 1298. Cet abbé, dit dom Louis de Camps, charma par sa modestie les riches seigneurs de la contrée et les rendit «libéraux de plusieurs belles terres et seigneuries en faveur des religieux.» Il reçut de Rome des bulles qui confirmaient les dites donations et accordaient à l’abbaye de nombreux privilèges.
Ces lettres, émanées de l’autorité pontificale, alors si respectée dans le monde chrétien, jettent une grande et vive lumière sur l’histoire du culte de saint Michel. Pendant le cours du moyen âge, en particulier à l’époque où nous sommes arrivés, les pèlerinages au sanctuaire de l’Archange étaient si célèbres en toute l’Europe que plusieurs papes, non contents d’approuver ces pieuses pérégrinations, accordèrent de précieuses faveurs à tous ceux qui visitaient la basilique. Nous voyons aussi, d’après les lettres des papes, que si les pèlerins du moyen âge n’essuyaient pas les attaques d’une presse impie et railleuse, ils étaientquelquefois assaillis par des bandes de voleurs; ils avaient surtout à craindre de continuelles vexations de la part des guides ou des vendeurs qui abondaient dans la ville et les environs. Pour faire cesser de pareils abus, il existait une arme plus puissante que la force physique et plus en rapport avec la mission de l’Église que le glaive matériel: les souverains pontifes, à l’exemple d’Alexandre III, défendirent sous peine d’excommunication de voler ou de molester les pèlerins qui venaient au Mont-Saint-Michel pour prier.
[Pas d'image disponible.]Fig. 64.—Enseigne (image) en plomb de saint Michel trouvée dans la Seine, à Paris. Treizième siècle.
Fig. 64.—Enseigne (image) en plomb de saint Michel trouvée dans la Seine, à Paris. Treizième siècle.
Fig. 64.—Enseigne (image) en plomb de saint Michel trouvée dans la Seine, à Paris. Treizième siècle.
Depuis la conquête de la Normandie, les rois de France marchèrent sur les traces des «seigneurs papes de la sainte Église romaine.» Philippe-Auguste, Louis IX, Philippe le Hardi joignirent leur vaillante épée aux armes spirituelles des souverains pontifes et la mirent au service de l’archange saint Michel, qui, en retour, veillait sur les destinées du royaume. De leur côté, les évêques de la province de Normandie travaillèrent à la sécurité générale en condamnant une bande de scélérats, qui se disaient de la famille du géant Goliath et répandaient la terreur dans toute la contrée. C’est ainsi que la France de saint Louis, cette France si noble et si prospère, rendit un solennel hommage au prince de la milice céleste et mérita de figurer dans l’histoire de son culte avec la France de Clovis et de Charlemagne.
Le treizième siècle touchait à sa fin. Le successeur de Philippe leHardi, Philippe le Bel, malgré les fautes qui ternirent l’éclat de son règne, montra la même vénération, la même générosité que ses ancêtres pour le Mont-Saint-Michel. Ce prince, violent mais brave jusqu’à l’héroïsme, religieux malgré ses luttes scandaleuses contre l’Église, prouva par son exemple l’influence que l’Archange exerçait sur la nature fière et indomptable des chevaliers chrétiens. Sous ce règne, un religieux d’un rare mérite, appelé Guillaume du Château, prit le gouvernement du Mont, un an après la mort de Jean le Faë; il alla recevoir la bénédiction de l’évêque dans la cathédrale d’Avranches, et revint prendre possession de sa stalle la veille de Noël, 1299; il fut reçu à la porte principale par les bénédictins qui lui firent jurer d’observer les lois et les privilèges de l’abbaye, et le conduisirent dans la basilique. Tout faisait espérer une ère de longue prospérité sous la conduite d’un chef si remarquable et d’un maître si habile, quand tout à coup un sinistre inattendu vint consterner la cité de l’Archange et mit en péril l’avenir du monastère. Au mois de juillet 1300, la foudre tomba sur le clocher et le renversa: «Les cloches furent fondues, dit dom Huynes, et le métail découla de part et d’autre. Les toicts de l’église, du dortoir, et de plusieurs autres logis furent bruslez et les charbons tombans sur la ville ne laissèrent presque aucune maison sur pied.» La tour des livres, bâtie par le célèbre Robert du Mont, eut le sort de la flèche; elle s’écroula et ensevelit sous ses décombres plusieurs manuscrits d’une grande valeur. D’autres désastres signalèrent les premières années du treizième siècle. D’après les annalistes de l’époque, des tempêtes affreuses renversèrent les maisons et déracinèrent les forêts; la mer franchit ses limites, exerça de grands ravages sur le littoral et engloutit dans son sein «des animaux d’espèces diverses.»
Guillaume du Château, loin de perdre courage en face de tant d’épreuves, entreprit la restauration du monastère et se mit à l’œuvre avec un zèle infatigable. Grâce aux offrandes des pèlerins, surtout du roi de France, il put relever une partie des ruines et refaire les toitures de l’église, du cloître et des maisons de la ville; il rebâtit les magasins de l’abbaye et continua les fortifications commencées par ses prédécesseurs. En 1307, une bulle du pape Clément V confirma tous les droits des religieux et accorda de nouvelles faveurs aux pèlerins.Aussitôt les grandes manifestations, qui s’étaient un peu ralenties depuis le désastre de 1300, reprirent leur cours habituel. L’évêque d’Avranches, Nicolas de Luzarches, se rendit au Mont pour faire sa visite à l’église de l’Archange; l’abbé l’attendit à la porte du monastère, «vestu pontificalement, la croce en main et la mitre en teste.»
Le plus illustre pèlerin que reçut Guillaume du Château fut le roi de France, Philippe le Bel. Ce prince, non content de favoriser les bénédictins, en leur accordant le droit de pêche à Bricqueville et à Genêts, voulut à l’exemple de ses ancêtres, visiter en personne le sanctuaire du Mont-Saint-Michel; il se mit en route dans le cours de l’année 1311, et prit le chemin de la Normandie, suivi d’une brillante escorte. Guillaume du Château, qui avait su gagner «ses bonnes grâces,» célébra sa réception avec tout l’éclat que réclamait la majesté royale. Le monarque gravit le flanc de la montagne, entra dans la basilique et fléchit le genou pour prier le saint Archange; il fit ensuite de riches présents à l’abbaye et déposa sur l’autel deux épines de la sainte couronne avec une relique insigne de la vraie croix; il joignit à ces dons la somme considérable de 1,200 ducats pour l’acquisition de la fameuse statue de saint Michel en lames d’or, que l’on admirait encore au seizième siècle sous le grand crucifix de la nef. Dans la suite Charles VI, Charles VII, Louis XI, Charles VIII, François Iᵉʳ, Charles IX avec le prince Henri son frère, la fleur de la chevalerie française, plusieurs évêques suivis de leur clergé, des foules nombreuses viendront accomplir leur pèlerinage au Mont-Saint-Michel pour continuer les glorieuses traditions des anciens âges; et aujourd’hui, malgré nos récentes manifestations, «nous avons peine à nous faire une idée du respect et de la vénération que la sainte montagne inspirait autrefois (M. Demons).»
Guillaume du Château ne vécut que trois ans après le pèlerinage de Philippe le Bel; il mourut le 11 septembre 1314, et fut inhumé dans la basilique, au bas de la nef. Pendant cette prélature, un écuyer nommé Pierre de Toufou fut établi gardien de la porte du Mont-Saint-Michel, moyennant deux pains et une quarte de vin de Brion par jour, plus une somme annuelle de 25 sols de monnaie. Les religieux, d’après un registre ouvert à cette époque, devaient aussi fournir deshommes au roi pour l’armée de Flandre, et un jeune seigneur, appelé Robert Roussel, se chargea par procuration de ce service onéreux.
L’année même de la mort de Guillaume du Château, les bénédictins choisirent pour lui succéder le prieur de Saint-Pair, nommé Jean de la Porte; celui-ci resta vingt ans à la tête du monastère et mérita d’être placé parmi les premiers abbés du Mont-Saint-Michel. Ses religieux rendirent de lui le plus beau témoignage, dans une supplique adressée au souverain pontife: «Jean de la Porte nous a gouverné selon Dieu, écrivaient-ils; son humilité, sa piété, sa mansuétude, l’intégrité de ses mœurs, sa patience dans les épreuves, son amour de la justice, sa vie exemplaire, la bonne réputation qu’il s’est acquise, le charme de sa conversation en ont fait un pasteur accompli et un homme d’une grande probité.» Après son élection, le nouvel abbé se présenta devant le chapitre d’Avranches, qui administrait le diocèse depuis la mort de Michel de Pontorson; mais les chanoines le renvoyèrent à l’évêque de Dol qui le bénit en présence de l’abbé de la Lucerne; ensuite il fit serment de fidélité au roi de France et en reçut des lettres de protection près du bailli du Cotentin. Jean de la Porte ayant gouverné son monastère avec sagesse et fermeté, mourut le jour du vendredi saint, 14 avril 1334, à l’heure où les religieux devaient réciter l’office divin. Tous l’avaient aimé comme un père pendant sa vie; après sa mort, ils le vénérèrent comme un saint. Sa dépouille mortelle fut inhumée dans la chapelle dédiée à saint Jean l’Évangéliste, devant l’autel de la très sainte Trinité. Les bénédictins élevèrent à la mémoire de l’illustre abbé un mausolée remarquable, avec «son effigie relevée en bosse et revestue pontificalement;» ses armes, où brillait le symbole de la douceur unie à la force et à la charité, furent aussi reproduites dans le vitrail qui surmontait le tombeau, et à la voûte de la nef.
Jean de la Porte s’efforça d’inspirer l’amour de la règle par ses paroles et surtout par ses exemples; en même temps il employa tous les moyens qu’il avait à sa disposition pour favoriser les hautes études. Ses efforts ne furent pas inutiles. A cette époque l’abbaye compta parmi ses membres des hommes de mérite, au nombre desquels figure Jean Enète. Ce religieux était versé dans la connaissance de l’Écriture sainte et de la théologie; et même, si l’on en juge par les ouvragesqui lui appartenaient, il n’était pas étranger à l’étude de la langue hébraïque. Comme la plupart des savants, il aimait les livres, et l’un de ses amis, nommé Jean Hellequin, ne trouva pas de présent plus agréable à lui offrir qu’uneBibledu prix de 10 livres et un volume desSentencesde Pierre Lombard, qu’il avait acheté 8 livres parisis.
Rien ne manquait alors à la prospérité du mont Tombe et saint Michel était honoré sous tous les titres que nos pères aimaient à lui donner. Le monastère acquit de nouveaux revenus en Bretagne, dans la ville d’Avranches, à Jersey et dans le diocèse de Coutances; les rois Louis X, Philippe V et Charles IV accordèrent de nouveaux privilèges au Mont-Saint-Michel et mirent leur couronne sous la garde de l’Archange; le souverain pontife Jean XXII, la reine Jeanne de France et les ducs de Bretagne, le roi d’Angleterre Édouard II, plusieurs évêques et seigneurs féodaux écrivirent au vénérable abbé ou envoyèrent des présents au sanctuaire de saint Michel; les grandes voies de Paris, d’Angers, de Rennes étaient couvertes de pèlerins qui se réunissaient sur les grèves, et là se rangeaient en longues files pour gravir le versant de la montagne et faire leur entrée solennelle dans les vastes nefs de la basilique; ils retournaient ensuite dans leur pays et y racontaient les merveilles dont ils avaient été les heureux témoins. Cependant à la France riche, prospère et triomphante, telle que saint Louis l’avait faite, allait succéder une France pauvre, humiliée, vaincue. La ligne directe des Capétiens venait de s’éteindre pour faire place à la branche puînée des Valois; la guerre de cent ans avec ses horreurs s’annonçait déjà menaçante; un vainqueur impitoyable devait bientôt battre en brèche nos vieilles institutions féodales pour établir sa domination sur un amas de ruines et tenter d’introduire chez nous une dynastie que la loi salique proscrivait. La vieille abbaye normande changea d’aspect. Robert de Torigni ne sortait pas de son monastère sans être accompagné de ses vavasseurs portant la lance au poing et l’écu sur la poitrine. Cette pompe féodale prit de tels développements sous Richard Toustin, que l’archevêque de Rouen, Eudes Rigault, et le souverain Pontife lui-même se crurent obligés d’y porter remède. Dans lesConstitutionsde l’époque, il est défendu aux moines de «boire dans des verres au pied cerclé d’argent ou d’or,» de porterdes «couteaux à manche richement ciselé,» de sortir sur des «chevaux caparaçonnés, avec des selles ornées d’arabesques.» Cette magnificence disparaîtra dans les siècles suivants pour faire place à la pauvreté; ces vases de prix seront engagés ou vendus pour alimenter la garnison du château et nourrir les derniers défenseurs de la France. Mais d’autres gloires étaient réservées au Mont-Saint-Michel dans ces temps malheureux, et l’Archange guerrier allait remporter de nouveaux triomphes; après avoir présidé à la formation de nos grandes universités en qualité de prince de la lumière, il devait se présenter à nos armées vaincues comme l’ange desbatailles, le type de la bravoure et de la fidélité.
[Pas d'image disponible.]Fig. 65.—Sceau de la baronnie de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, à Ardevon, 1452.Archives nationales.
Fig. 65.—Sceau de la baronnie de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, à Ardevon, 1452.Archives nationales.
Fig. 65.—Sceau de la baronnie de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, à Ardevon, 1452.
Archives nationales.
Unécrivain versé dans l’étude du moyen âge, M. L. Gautier, a tracé les principaux caractères du culte de saint Michel pendant la guerre de cent ans: «Rien, dit-il, ne se ressemble moins que la France des Capétiens et celle des Valois. Avant la guerre de cent ans, la France était, à tout le moins, aussi peuplée que de nos jours; elle était généralement riche et prospère, et le sort des classes inférieures y était peut-être aussi fortuné qu’aux meilleurs jours de notre histoire. Mais la guerre de cent ans a tout changé, et elle a fait de ce beau pays une terre dépeuplée et misérable. Il y a des populations françaises qui ont, à cette époque, couché dans leurs églises durant plusieurs années, tant leurs habitations étaient menacées par les Anglais et les compagnies. On ne peut guère se faire l’idée d’une telle misère, ni surtout d’une telle décadence. Le sens de la justice avait notablement baissé, et, comme le montrent nos lettres de rémission, le crime n’inspirait plus l’horreur qu’il doit inspirer. Le jour vint où l’on vit à Paris se pavaner l’Anglais insolemment vainqueur, et là, tout près de l’Anglais, dans le palais de saint Louis, un pauvre vieux roi de France qui avait perdu la raison. Quelquefois le pauvre Charles se mettait aux fenêtres de ce palais qu’on lui laissait par pitié, et il était acclamé par tout ce qui restait encore de bons Français dans la capitale déshonorée de la France conquise. C’est alors que tous les Français se prirent à penser à saint Michel et à en faire leur idée fixe. Ils voyaient dans le ciel les grandes ailes lumineuses de l’Archange, qui s’étendaient au-dessus de ce beau pays, et qui nous promettait, en quelque sorte, la revanche tant souhaitée. Saint Michel fut obstinément, opiniâtrément aimé, prié, attendu, désiré, et c’est vers le sanctuaire du mont Tombe que se dirigeait le regard de l’espérance universelle. Jeanne d’Arc a partagé cette espérance; Jeanne d’Arc a eu ce regard. On sait le reste, et comment, la plus simple, la plus candide, la plus charmante de toutes les jeunes filles devint, avec l’aide de saint Michel, la libératrice d’une nation dont les destinées sont intimement liées avec celles de l’Eglise.»
De 1328 à 1337, c’est-à-dire dans les années qui précédèrent immédiatement les grandes hostilités, la France parut entrevoir les événements qui allaient s’accomplir, et dès lors, son attention se porta sur le Mont-Saint-Michel. Depuis 1333, le roi d’Angleterre, manifestant de plus en plus ses prétentions à la couronne de Philippe VI, les peuples se portèrent en foule vers le sanctuaire miraculeux, et tous, unis dans la même foi et la même espérance, supplièrent l’Archange de les secourir à l’approche du danger.
A cette époque se rattache un épisode touchant, qui jeta l’Europe dans l’admiration. Des croisades de jeunes bergers, appelésPastoureaux, s’étaient mises en marche pour aller combattre les Sarrasins et prier sur le tombeau du Sauveur; le Mont-Saint-Michel allait avoir aussi ses pèlerinages dePetits Enfants. Ne convenait-il pas aux anges de la terre de visiter le palais des anges du ciel, et la voix de l’innocence ne devait-elle pas se faire entendre sous ces voûtes sacrées, où les pécheurs venaient chaque jour implorer la miséricorde de Dieu? Laissons la parole à nos pieux chroniqueurs et n’enlevons rien à la naïveté, à la poésie, à la vivacité de leurs récits.
En 1333, dit dom Huynes, «une chose advint grandement admirable et est telle. Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoient pastoureaux vinrent en cette église de divers payslointinsles uns par bande, les autres en particulier.» Des voix mystérieuses leur avaient dit: Levez-vous et allez au Mont-Saint-Michel; «incontinant ils avoient obéys, poussez d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost mis en chemin, laissans leurs troupeaux emmy les champs, et marchant vers ce Mont sans dire adieu à personne.» Un enfant âgé de vingt-un jours dit à sa mère d’une voix forte et intelligible, comme s’il eût atteint l’âge de vingt ans: «Ma
[Pas d'image disponible.]Fig. 65.—Pèlerins arrivant au Mont-Saint-Michel, conduits par un petit enfant. Miniature d’un ms. du Mont. Quatorzième siècle. Bibl. d’Avranches.
Fig. 65.—Pèlerins arrivant au Mont-Saint-Michel, conduits par un petit enfant. Miniature d’un ms. du Mont. Quatorzième siècle. Bibl. d’Avranches.
Fig. 65.—Pèlerins arrivant au Mont-Saint-Michel, conduits par un petit enfant. Miniature d’un ms. du Mont. Quatorzième siècle. Bibl. d’Avranches.
mère, portez-moi au Mont-Saint-Michel.» Celle-ci «grandement étonnée, et ce n’est merveille, publia dès l’heure ces paroles par tout le voisinage, et vint en cette église apportant son petit poupon.» Deux autres du diocèse de Séez voulurent se mettre en marche à l’insu de leurs parents; mais ceux-ci les saisirent et les enfermèrent sous clef, espérant par là les détourner de leur projet; ils réussirent en effet, ajoute l’annaliste, car les deux enfants moururent de chagrin et on les trouva les bras étendus comme pour implorer le secours de l’Archange, «lequel (ainsy qu’il est croyable) receut leurs âmes et les conduisit au ciel; une tant ardente dévotion leur ayant esté réputée pour méritoire.»
Dieu prenait sous sa garde les petits pèlerins de saint Michel, et malheur à ceux qui les insultaient ou les accusaient de témérité. On rapporte que dans la ville de Chartres, une femme «superbe et malapprise» se moqua d’une troupe d’enfants qui venaient en pèlerinage au mont Tombe; à l’instant, le démon s’empara de cette malheureuse et la tourmenta d’une étrange façon. Ses amis supplièrent l’Archange «de prendre compassion» d’elle et de «luy restituer sa pristine santé,» ajoutant qu’elle irait le remercier dans son sanctuaire; en effet, elle fut délivrée du mal qui l’obsédait et bientôt on la vit «saine et joyeuse» s’agenouiller devant l’autel de l’Archange, rendant grâce à Dieu qui «chastie ceux qu’il ayme,» afin de les guérir et de les sauver. Un homme de Mortain, mettant obstacle au pèlerinage de plusieurs enfants qu’il avait en pension, perdit l’usage de la parole, et trois ouvriers de Sourdeval, attribuant au sortilège ou à la magie l’enthousiasme des petitspastoureaux, furent saisis d’une maladie douloureuse qui les conduisit aux portes de la mort; ils recouvrèrent la santé, grâce à l’intervention de saint Michel, et se rendirent au mont Tombe pour demander pardon à l’Archange de la faute dont ils s’étaient rendus coupables envers les jeunes pèlerins.
La bonne Providence, qui prend soin des petits oiseaux et donne au lis une riche parure, nourrit plus d’une fois les pastoureaux de saint Michel. Un jour, disent les annalistes, des enfants qui venaient de fort loin en pèlerinage au Mont, achetèrent un pain de deux deniers et s’assirent en cercle pour prendre leur repas. La part de chacun était bien faible; mais, par un miracle de la puissance divine, tous se rassasièrent et avec les restes ils remplirent leurs besaces. Une autre fois, une multitude de petits pèlerins entrèrent dans une hôtellerie et firent pour six sous de dépense: «A la fin du disner, ajoute dom Huynes, n’ayant de quoy payer, ils ne demandèrent à compter, mais à sortir.» L’hôtelier les retint et leur dit qu’il voulait être payé sur-le-champ; eux d’implorer sa miséricorde en le suppliant d’avoir compassion de leur pauvreté; mais cet homme impitoyable, aimant mieux «qu’on le satisfit d’argent que de belles paroles,» ne prit point «plaisir à ces discours.» C’est pourquoi, comme il ne pouvait rien attendre de ses hôtes, il les mit à la porte après leur avoir infligé à tous «un bon soufflet;» ensuite «il s’en alla retirer la nappe sur laquelle ils avoyent disné, et, chose admirable, il vit une plus grande quantité de morceaux de pain» qu’il n’en «devoit rester naturellement, et trouva dans unverre six sols, ce que considérant, il fut marry d’avoir souffleté ces petits pellerins, et prenant l’argent il courut après eux et le leur offrit, leur demandant pardon.» Ceux-ci refusèrent, et «joyeux, sains et gaillards,» ils continuèrent leur voyage vers le Mont-Saint-Michel où ils arrivèrent après trois jours de marche.
Parmi ces enfants, plusieurs malades ou infirmes éprouvèrent l’assistance de saint Michel. L’un d’eux, disent les anciens manuscrits, avait «le col tourné tout de travers, si bien qu’au lieu de voir devant soy, il voyait derrière.» Son père, qui était «fort marry,» avait donné beaucoup d’argent aux médecins pour obtenir sa guérison; mais, tous les remèdes humains étant inutiles, il avait imploré l’aide du glorieux Archange, afin que par son intervention «il plut à Dieu redresser le col» de son fils. Sa prière fut exaucée, et, dans le cours de l’année 1333, il fit en action de grâce un pèlerinage au Mont-Saint-Michel avec son enfant qu’il menait «par la main.»
La même époque fut signalée par d’autres prodiges ni moins célèbres, ni moins étonnants. Il est rapporté que pendant la nuit une vive lumière, appeléeclarté de saint Michel, enveloppait l’église et le sommet de la montagne, tandis que les anges faisaient entendre une céleste harmonie. Une femme depuis longtemps paralysée recouvra l’usage de ses membres, et aussitôt, dit un historien, elle jeta «les énilles» ou «potences» dont elle se servait pour marcher, et «estant arrivée devant le grand autel saint Michel,» elle remercia Dieu de l’avoir guérie par l’intercession de l’Archange. Un sourd-muet de la ville de Caen vint en pèlerinage au Mont avec plusieurs compatriotes. A peine était-il à genoux dans l’église que sa langue se délia et ouvrant la «bouche avec un fort grand bruit et rugissement» il dit: «Saint Michel, aidez-moi.» Un autre visiteur du pays de Mortain fut saisi d’une telle émotion en voyant la sainte montagne, qu’il se mit à courir pour devancer ses compagnons de voyage; arrivé dans le sanctuaire, il ne put proférer aucune parole; mais il invoqua le puissant Archange et fut guéri. La même année, deux femmes, l’une de Coutances, l’autre d’une paroisse de Bayeux, obtinrent une prompte guérison. Plus tard un cavalier normand, entraîné par les flots, appela saint Michel à son aide, et aussitôt il se sentit porté vers le rivage par une puissanceinvisible; dans un péril semblable, un autre pèlerin s’écria en tournant ses regards vers le Mont: «Saint Michel, aide-moi, et yrai à ta merci!» Cette prière à peine achevée, «la mer le rejeta vers Tombelaine, où, par les mérites et intercession de saint Michel, il fut trouvé sain et joyeux auprès de son cheval qui estoit mort.» «Enfin, ajoute dom Huynes, d’autres personnes (naviguant) sur la mer, eussent plusieurs fois estez engloutis de ses ondes si saint Michel, auquel ils se recommandoient, ne les eust secourus; et ce vieux navire, qu’on voit en la nef de cette église, vis-à-vis de la grand’porte, suffit entre mille pour nous en rendre tesmoignage.»
Ces faits rapportés par les anciens annalistes sont autant de preuves de la croyance et de la piété de nos pères. Tous étaient persuadés que la lutte engagée à l’origine, entre l’Archange et Satan, se continuait toujours, et le Mont-Saint-Michel était regardé comme le théâtre de ce combat terrible qui ne doit pas se terminer avant la fin des siècles. Les moines, en particulier, pensaient que leur abbaye était fidèlement gardée par le prince de la milice céleste, comme l’atteste une pieuse tradition rapportée par dom Huynes: «J’adjouteray, dit cet auteur, une chose qui a esté remarquée de tout temps et pourroit seule servir de preuve que le glorieux Archange a chosi et chérit cette sainte montagne, c’est que toustes et quantes fois que quelque moyne de ce Mont est proche de la mort, soit icy ou ailleurs, l’on entend comme une personne qui frappe, comme avec un marteau par trois fois en quelque endroit et l’on n’a point encore veu mourir de moyne en ce monastère, qu’il n’ait eu une belle fin.»
Il ne faut donc pas s’étonner si tous les regards se portèrent sur le Mont-Saint-Michel au moment où une guerre d’extermination paraissait imminente entre la France et l’Angleterre. Il était touchant, à cette heure décisive, de voir des milliers de pèlerins, et surtout les petits pastoureaux traverser les campagnes de Normandie qui devaient être bientôt arrosées de sang, gravir d’un pas agile le sentier qui conduisait au sanctuaire de l’Archange et s’agenouiller devant l’autel miraculeux. Il était beau de les voir attacher sur leurs vêtements la coquille traditionnelle, et de les entendre chanter quelques refrains populaires en l’honneur de saint Michel. A mesure que le danger approchait, levieux cri de nos pères s’échappait plus fort et plus suppliant de toutes les poitrines: saint Michel, à notre secours; défendez-nous dans le combat.
Cette protection de l’Archange devait se faire sentir d’une manière visible, pendant les longues épreuves qui allaient s’abattre sur notre patrie et la couvrir d’un amas de ruines. Les pèlerinages des petits pastoureaux furent suivis de la lutte sanglante qui désola pendant plus d’un siècle la France et l’Angleterre; mais le Mont-Saint-Michel résista toujours aux assauts de l’étranger. Souvent des armées entières firent des efforts suprêmes pour s’emparer de l’abbaye; chaque fois elles échouèrent contre l’invincible résistance des moines et des chevaliers. La montagne apparut alors semblable à une terre vierge que le pied du vainqueur ne foula jamais, et comme une citadelle d’où partirent les premiers traits qui repoussèrent l’invasion de l’Anglais. Pendant plusieurs années, l’indépendance nationale de la France ne compta plus qu’un petit nombre de défenseurs, et l’ennemi, favorisé par nos dissensions intestines, ne rencontrait dans sa marche aucun obstacle sérieux; la Normandie surtout, la Normandie qui avait conquis l’Angleterre à la journée d’Hastings, était vaincue à son tour et subissait le joug le plus dur et le plus humiliant. Désormais il ne fallait pas attendre des hommes la délivrance et le salut; mais le ciel qui n’avait point protégé les Anglo-Saxons contre le glaive de Guillaume le Conquérant, ne voulut pas qu’une race étrangère usurpât le trône de saint Louis, et l’Archange fut le messager dont Dieu se servit pour accomplir ses desseins de miséricorde.
Ala mort de Jean de la Porte, en 1334, les bénédictins portèrent leurs suffrages sur Nicolas le Vitrier qui était natif du Mont et remplissait déjà dans le monastère la charge de prieur. Selon l’usage, le nouvel élu alla recevoir la bénédiction de l’évêque d’Avranches et revint ensuite prendre possession de sa stalle, après avoir jurésur les Évangiles d’observer fidèlement les lois et coutumes de l’abbaye. Trois ans plus tard, tandis que Nicolas le Vitrier gouvernait ses religieux avec sagesse et travaillait à opérer des réformes que les circonstances pouvaient rendre nécessaires, la guerre de cent ans éclata comme un coup de foudre annoncé par un orage menaçant, et avec elle s’ouvrit pour la cité de l’Archange cette ère mémorable pendant laquelle le monastère devait exercer à l’extérieur une influence jusque-là inconnue.
Sous Nicolas le Vitrier, le nombre des religieux s’élevait à quarante; leur vie était partagée entre la prière, l’étude et le service des pèlerins; deux des plus distingués étaient envoyés à Paris et à Caen aux frais des prieurés de l’abbaye, pour suivre les cours des universités et se livrer aux hautes études. Plusieurs monastères, églises et chapelles dépendaient des bénédictins ou formaient avec eux une vaste association de prière et de fraternité. Parmi les pèlerins de cette époque, un certain nombre venaient implorer le pardon de leurs crimes. Il est rapporté qu’un certain Guillaume Lesage, de Vains, ayant noyé son beau-père dans la grève du Mont, au mois de novembre 1357, obtint sa grâce du dauphin et fut délivré des prisons de Saint-James, mais à la condition qu’il ferait trois fois, «nu-pieds et en chemise,» le pèlerinage du Mont-Saint-Michel, et qu’il prierait Dieu de protéger le roi, son fils et la couronne de France.
L’abbaye protégée par l’escarpement de la montagne et le flux de la mer, était admirablement disposée pour la défense et possédait déjà une enceinte assez forte pour opposer une vive résistance aux attaques du dehors. Par-dessus tout, dit un historien, «l’Archange saint Michel en estoit le fidèle» gardien, selon qu’il l’avait promis au bienheureux Aubert. Cette abbaye-forteresse qui se dressait comme un géant aux portes de la France et défiait les menaces des Anglais, attira l’attention de nos rois. Sous le règne de Charles le Bel, en 1324, l’année même où Édouard d’Angleterre prenait les armes pour soutenir ses prétentions sur les limites de la Guyenne, Guillaume de Merle, capitaine des ports et frontières de Normandie, appréciant l’importance militaire du Mont-Saint-Michel, jugea utile d’y envoyer un soldat avec cinq valets. Les religieux leur ouvrirent l’entrée de l’abbaye et les logèrent dans l’appartement du portier; mais Guillaume voulant leur imposer la charge de les nourrir et de les payer, ils s’y refusèrent et adressèrent des plaintes à Charles IV. Des commissaires royaux, nommés par lettres patentes du 25 janvier 1326, déclarèrent après mûr examen que le Mont avait toujours été loyalement gardé par les chanoines d’abord et ensuite par les bénédictins, et qu’il serait injuste d’imposer à ces derniers l’obligation d’entretenir une milice que Guillaume de Merle leur avait imposée de son autorité personnelle. En 1334, Philippe VI, non content d’approuver cette déclaration signée par les premiers vassaux du pays, prit à sa charge l’entretien des soldats et accorda de nombreux privilèges au Mont-Saint-Michel.
[Pas d'image disponible.]Fig. 66.—Monnaie de Philippe VI, à l’effigie de saint Michel.
Fig. 66.—Monnaie de Philippe VI, à l’effigie de saint Michel.
Fig. 66.—Monnaie de Philippe VI, à l’effigie de saint Michel.
Deux années auparavant, dans une circonstance solennelle, le monarque avait donné une preuve éclatante de sa dévotion envers le chef de la milice céleste. Après avoir marié Jean, duc de Normandie, à Bonne, fille du roi de Bohême, il voulut le faire chevalier le jour de Saint-Michel. Un grand nombre de princes et de seigneurs se rendirent à Paris pour assister à cette fête qui fut des plus pompeuses, et donner un témoignage d’affection au jeune chevalier dont le nom devait être dans la suite le synonyme de la bravoure et de l’honneur. En choisissant cette date populaire pour une cérémonie aussi auguste, Philippe de Valois imitait les anciens rois de France, Charlemagne et ses successeurs; en effet, comme l’atteste l’auteur de laChanson de Roland, c’est à la Saint-Michel que se tenaient souvent les cours plénières et que l’on prenait les engagements les plus sacrés et les plus irrévocables. Sous le même règne, l’effigie de l’Archange terrassant le dragon à l’aidede la croix fut gravée sur des pièces de monnaie appeléesanges d’orouangelots. Saint Michel y apparaît revêtu de la puissance et de la dignité royale; il porte la couronne aux fleurs de lys, et sa main gauche s’appuie sur l’écusson de France (fig. 66).
En 1347, Philippe VI de Valois prit encore la défense de l’abbé contre Guillaume Paynel, et il ordonna de restituer aux moines le montant des taxes prélevées sur le monastère. Nicolas le Vitrier ne jouit pas d’un moindre crédit à la cour de Rome. Il vécut aussi en bonne intelligence avec l’évêque et les chanoines d’Avranches. Ceux-ci lui confièrent le trésor de leur église, pendant que les Anglais dévastaient l’Avranchin. Il profita de son influence et put exécuter des travaux importants, malgré les menaces incessantes de l’ennemi et le grave accident survenu en 1350. La foudre tomba sur l’église, et le monastère devint la proie des flammes. Sans perdre courage, Nicolas le Vitrier se mit à l’œuvre, fit réparer les désastres de l’incendie, restaura les bâtiments et veilla au bon entretien des remparts.
La fin de cette prélature fut signalée par des événements d’une grande importance pour le Mont-Saint-Michel. A la faveur des troubles qui suivirent la mort de Philippe VI, les Anglais se jetèrent sur la France et ajoutèrent les désolations de la guerre aux horreurs de la Jacquerie; ils exercèrent de grands ravages sur le littoral, et s’ils n’essayèrent pas encore de mettre le siège devant la cité de l’Archange, ils rendirent le péril plus pressant et attirèrent de nouveau l’attention du roi sur la situation exceptionnelle de la place. Jean le Bon publia des lettres patentes par lesquelles il déclarait prendre l’abbaye sous sa protection. Charles V ayant la régence du royaume pendant la douloureuse captivité de son père, nomma l’abbé gouverneur et capitaine du château; il lui permit de prélever 50 livres de rente sur le prieuré de la Bloutière, et il exempta du service militaire les habitants de quatre paroisses voisines, Ardevon, Huisnes, L’Espas et Beauvoir, à la condition qu’ils mettraient des hommes à la disposition des bénédictins pour faire le guet au Mont-Saint-Michel. Cette page, l’une des plus curieuses et des plus instructives de cette histoire, est racontée par dom Huynes dans un langage plein de noblesse et de patriotisme: «l’abbé Nicolas le Vitrier, dit-il, estant venu à bout de la difficulté touchant le payement des soldats, sa vigilance ne s’arresta point là, car voyant toute sa chère patrie oppressée de misères et calamitez procédentes des malheureuses guerres qu’Édouard troisiesme du nom, roy d’Angleterre allumoit en France contre Philippe sixiesme dit de Vallois, successeur légitime de Philippe quatriesme dit le Bel, il prit luy mesme le soin de maintenir cette place en l’obéissance des rois de France et ne se fiant nullement à quelques externes qui disoient avoir commission du roy Philippe de la garder il les mit hors, du consentement du roi, et fit garder cette abbaye par ses hommes et serviteurs, faisant luy-mesme un tel guet autour de ce rocher que jamais nul Anglois durant les troubles n’y mit le pied. Cette grandeur de courage fit que par après plusieurs roys de France deffendirent par leurs patentes que nul fut capitaine de ce Mont sinon l’abbé ou celui qu’il plairoit à l’abbé. Et le roy Charles cinquiesme n’estant encore que duc de Normandie en donna des lettres à cet abbé Nicolas le Vitrier, le vingt-septiesme de janvier mil trois cent cinquante-six, et d’autres le vingt-deuxiesme décembre de l’an mil trois cent cinquante-sept.» Nicolas le Vitrier ne jouit pas longtemps de ses nouveaux privilèges. La mort vint le surprendre au milieu de ses travaux, le 30 octobre de l’année 1362. Quelques jours auparavant Urbain V l’avait honoré d’unbrefpontifical.
Ici une réflexion se présente d’elle-même à la pensée. Un moine à la fois abbé et seigneur, archidiacre et capitaine, supérieur d’une maison religieuse et gouverneur d’un château-fort, travaillant de concert avec le légat du saint-siège au maintien de la discipline monastique qui tend à s’affaiblir et commandant à des soldats toujours en alerte dans un pays agité par des guerres continuelles, assistant aujourd’hui à un chapitre de son ordre à Saint-Pierre de la Couture et demain siégeant sur un tribunal, favori des princes et protégé du souverain pontife; il n’y a rien là qui soit en rapport avec nos mœurs et nos idées modernes. Oui, sans doute; mais alors pouvait-il en être autrement, et, sans la mesure prise par Charles V, le Mont-Saint-Michel serait-il devenu l’un des boulevards de la France à cette heure de défection universelle et de lâches trahisons? L’histoire va se charger de répondre.
Comme on n’entendait de toutes parts que des bruits de guerre, les religieux choisirent pour remplacer Nicolas le Vitrier un hommed’une bravoure vraiment chevaleresque et aussi capable, dit un historien, de «commander à des soldats mercenaires et fougueux sur des murailles, qu’à des enfants d’obédience en leurs clouestres.» Il se nommait Geoffroy de Servon, et était issu d’une illustre famille de l’Avranchin. Sa prélature qui embrasse vingt-trois ans, de 1363 à 1386, est une des plus célèbres que nous offrent les annales du Mont-Saint-Michel. L’influence religieuse et sociale de l’abbaye-forteresse augmentait à mesure que l’invasion étrangère devenait plus redoutable et les troubles intérieurs plus menaçants. Le traité désastreux de Brétigny avait humilié la France sans lui rendre la paix, et, pendant que Jean le Bon allait reprendre ses fers en disant que si la bonne foi était bannie de la terre, elle devait trouver asile dans le cœur des rois, des factieux jetaient le trouble dans la capitale ou dévastaient nos campagnes déjà si pauvres et si désolées.
Dans ce péril extrême, les véritables Français levèrent au ciel des mains suppliantes, et appelèrent saint Michel à leur secours. Malgré les dangers auxquels on s’exposait en traversant un pays infesté par des bandes de voleurs, les pèlerinages continuaient avec une grande affluence. L’année même de l’élection de Geoffroy, les religieux virent arriver au Mont un prince non moins illustre par la sainteté de sa vie, que par la noblesse de sa naissance; il marchait pieds nus et portait l’habit sombre du pèlerin. C’était Charles de Blois, qui, peu de mois après, versait son sang dans les plaines d’Auray. Le pieux duc déposa dans le trésor de l’église des ossements de saint Hilaire et une côte de saint Yves qui fut renfermée dans un reliquaire de vermeil, avec cette inscription: «Voici la coste sainct Yves que monsieur Charles de Blois cy donna.» Le nombre des étrangers, surtout à certains jours de fête, devint si considérable qu’il fallut prendre des mesures énergiques pour la sûreté de la place. Charles V, désirant récompenser la grande loyauté et parfaite obéissance de ses «chiers et amez religieux,» et voulant empêcher toute surprise de la part des «adversaires» qui auraient pu se glisser parmi les pèlerins, nomma Geoffroy de Servon capitaine du château et le chargea de faire «grande diligence» contre «la force, malice ou subtilité» de l’ennemi. Le monarque écrivait la même année, 1364: «Nous deffendons estroitement» à tout visiteur d’entrer dans la villeavec «cuteaux poinctus, espées et autres armures;» cette permission n’est accordée qu’à «nos frères» et à ceux qui en auront un «espécial commandement.» La prescription du roi fut mise en vigueur, l’année suivante, contre Jean Boniant, vicomte d’Avranches, ville pour lors «navarroise et ennemye, lequel portant un grand cutel à poincte nez, de sa volonté, par force et puissance» avait voulu pénétrer dans l’abbaye «avecques plusieurs autres compagnons.»