[Pas d'image disponible.]CHAPITRE IISAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE FÉODALE.

[Pas d'image disponible.]Fig. 20.—Statue de saint Michel placée au sommet de l’hôtel de ville de Bruxelles. Quinzième siècle.

Fig. 20.—Statue de saint Michel placée au sommet de l’hôtel de ville de Bruxelles. Quinzième siècle.

Fig. 20.—Statue de saint Michel placée au sommet de l’hôtel de ville de Bruxelles. Quinzième siècle.

récit aux yeux de l’historien est légendaire; mais il doit être regardé comme l’expression d’une croyance généralement reçue au moyen âge. Roland va mourir. Il adresse la parole à sa chère Durandal, «il cause longuement avec elle, et cet entretien est trempé de larmes; il lui dit de très-douces choses, comme un Français en dirait à la France: O ma Durandal, comme tu es claire et blanche! comme tu luis etflamboies au soleil! comme tu es sainte et belle!» Puis par un magnifique mouvement d’éloquence, il se met à énumérer tous les royaumes, tous les empires qu’il a conquis avec l’aide de sa bonne épée: «Avec elle je conquis Normandie et Bretagne, je conquis Provence et Aquitaine... En ai-je assez conquis de ces pays et de ces terres que tient maintenant Charles à la barbe chenue! Plutôt mourir que de la laisser aux païens: que Dieu n’inflige pas cette honte à la France!» Et il prend le parti de la cacher sous son corps expirant: car il sent de plus en plus «que la mort l’entreprend et qu’elle lui descend de la tête sur le cœur.» Alors il retrouve dans ses yeux un reste de clarté, ce qu’il en faut pour découvrir l’Espagne, et il se tourne énergiquement de ce côté. «Et pourquoi le fait-il? Ah! c’est qu’il veut faire dire à Charlemagne qu’il est mort en conquérant.»

Mais Roland est chrétien, il est surtout chrétien, et va nous le montrer sur ce rocher d’où il peut contempler l’Espagne en triomphateur. Il lève les yeux au ciel, et d’une main encore puissante, frappe sa poitrine ensanglantée. «Mea culpa, dit-il, et naïvement il tend à Dieu son gant droit. Il semble alors que l’on entende un bruit d’ailes; et, en effet, voici que des milliers d’anges s’abattent autour de Roland:» et à la tête de tous on voitsaint Michel, «notre saint Michel du Mont au péril de la mer.» (Léon Gautier.)

La France carlovingienne était à peine formée, et déjà le nom de l’Archange se trouvait sur toutes les lèvres; dans les prières, il était invoqué en sa qualité de patron du royaume ou de conducteur des âmes; il avait une place d’honneur dans les arts et la littérature; son principal sanctuaire, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer, était regardé en quelque sorte comme un monument national. Les rois très chrétiens imitèrent l’exemple de Charlemagne. Louis le Débonnaire combla de ses pieuses largesses Saint-Michel de Verdun, et, en 817, il plaça de nouveau ses États sous la protection du prince de la milice céleste, pour lequel il eut toujours une grande dévotion. Dans la suite, les autres rois de France se firent un devoir d’aller en personne rendre leurs hommages à «Monseigneur saint Michel;» ou, s’ils ne purent accomplir cet acte religieux, «ils recommandèrent leur âme» aux prières des chanoines ou des religieux et encouragèrentles pèlerinages au mont Tombe. Aussi, dans le cours du dixième siècle et dans les âges suivants, on vit des guerriers courageux, des hommes de toutes conditions, des femmes et des enfants partir de presque tous les points de la France et venir prier dans le sanctuaire de l’Archange.

A cette époque, nous trouvons les traces d’une coutume qui s’est transmise jusqu’à nos jours. Ces nombreux pèlerins, voulant emporter dans leur famille des souvenirs de leur voyage, détachaient des parcelles de la pierre qui couvrait le tombeau de saint Aubert, ou dégradaient les murs de la basilique; la surveillance des chanoines ne

[Pas d'image disponible.]Fig. 21.—Coquilles de pèlerinage.A, Coquille noire de Saint-Michel.—B, Coquille en plomb fondu.

Fig. 21.—Coquilles de pèlerinage.A, Coquille noire de Saint-Michel.—B, Coquille en plomb fondu.

Fig. 21.—Coquilles de pèlerinage.

A, Coquille noire de Saint-Michel.—B, Coquille en plomb fondu.

suffit pas pour empêcher ces pieuses déprédations, il fallut les défendre sous les peines les plus sévères. Alors les pèlerins recueillirent sur la plage des galets et des coquilles, qu’ils conservaient ensuite avec soin; (fig. 21) plusieurs, disent les manuscrits, fixaient à leur gourde, attachaient sur leurs vêtements et suspendaient à leur cou des «conques marines,» ou d’autres objets qu’ils avaient fait bénir par les prêtres préposés à la garde de l’église; puis, fiers de ces glorieuses décorations, ils retournaient dans leurs foyers et communiquaient à tout le monde l’enthousiasme dont ils étaient animés. Dès lors la coquille était regardée comme le symbole du pèlerin; elle fut gravée sur un chapiteau du onzième siècle; les abbés du monastère et plusieurs gentilshommes la placèrent plus tard dans leurs armes; les chevaliers de saint Michel voulurent la porter autour du cou et sur la poitrine, en forme de collier et de croix.

Pouravoir une juste idée de la grande célébrité dont jouissait le Mont-Saint-Michel sous les rois Carlovingiens, il suffit de lire les lettres d’Odon, abbé de Glanfeuille, le livre des miracles de saint Frodobert et la vie de saint Vannes de Verdun; il y est parlé de la célèbre montagne comme du sanctuaire de prédilection où l’Archange se plaisait à manifester sa puissance.

Mais des jours de deuil, qui devaient être suivis d’un triomphe éclatant, allaient se lever pour la Neustrie: on était à la veille des calamités que Charlemagne entrevoyait sur son lit de mort et que ses faibles successeurs ne pouvaient prévenir plus longtemps. Les terribles enfants du Nord avaient quitté leurs froides contrées, et déjà leurs barques légères cinglaient vers les côtes de France. Bientôt ces guerriers redoutables mirent le pied sur le sol qu’ils convoitaient, et, avant de s’y établir en maîtres, ils le couvrirent de ruines et l’arrosèrent de sang. Le Mont-Saint-Michel échappa au pillage et servit d’asile à ceux qui fuyaient devant le flot de l’invasion; cependant les Danois s’attaquaient de préférence aux monastères, profanaient les églises et mettaient à mort les prêtres ou les moines qui n’avaient pu se dérober à leurs coups par une fuite précipitée. Les barbares rendaient un culte sacrilège à Odin, cette farouche divinité que l’on représentait montée sur un cheval à huit pieds, tenant une lance à la main et ayant sur ses épaules deux corbeaux, ses messagers; aussi se plaisaient-ils à profaner les sanctuaires dédiés à saint Michel, vainqueur du paganisme; par exemple, après s’être emparé de l’île de Noirmoutiers, en 846, ils détruisirent le monastère et l’oratoire élevés par la piété de saint Philbert. C’était le dernier effort que Lucifer tentait pour faire revivre le culte des faux dieux dans les régions les plus chrétiennes de la France.

D’autre part, la civilisation, les sciences et les arts étaient en pleine décadence; la nuit approchait et annonçait le dixième siècle, avec ses ténèbres profondes et ses luttes sanglantes; la monarchie n’était plus assez puissante et la féodalité pas encore suffisamment affermie pour opposer une digue aux invasions du dehors ou maintenir à l’intérieur la paix et l’unité. Quel fut le sort du Mont-Saint-Michel pendant une période si douloureuse? L’histoire est sobre de détails; elle en fournit pourtant un certain nombre qui peuvent nous instruire et nous intéresser. Nous trouvons d’abord un épisode assez important, surtout à cause des circonstances singulières qui l’accompagnent.

En 861, un membre de la collégiale, nommé Pierre, visita Rome avec «une troupe de pèlerins illustres,» séjourna quelque temps au Mont-Cassin et revint en France, après un voyage de deux ans. Comme souvenirs, il apportait dans une corbeille de vieux ouvrages qui contenaient les biographies de saint Benoît et de ses disciples, Honorât, Maur, Simplice, Théodore et Valentinien. Arrivé sur les bords de la Saône, il rencontra le célèbre Odon, abbé de Glanfeuille, qui, à l’approche des Normands, s’était enfui de son monastère avec ses religieux et avait emporté les restes de saint Maur, pour les soustraire à la profanation. Après avoir raconté les incidents de son voyage et décrit les merveilles qu’il avait admirées dans la Ville sainte, le chanoine montra les précieux manuscrits dont il était possesseur. Odon, désireux de les acquérir, réussit mais avec peine à les acheter pour un prix élevé. Il retoucha la vie de saint Maur écrite par Fauste, polit le style sans en modifier le sens et ajouta une épître dédicatoire adressée à son ami Adelmode, archidiacre du Mans.

En 870, six ou sept ans après le retour du chanoine Pierre, un moine français du nom de Bernard fit le voyage du monte Gargano, de Jérusalem et de Rome, avec deux autres religieux animés des mêmes sentiments de dévotion; il retourna ensuite dans sa patrie et termina son pèlerinage par le mont Tombe. Dans une relation intitulée:Voyage aux lieux saints, il nous a laissé une description où la poésie et la légende ont une large part; cependant la page relative au Mont-Saint-Michel doit être rapportée ici, non seulement à cause de sa haute antiquité, mais parce que l’auteur y parle de la cité de l’Archange comme d’un sanctuaire mystérieux entouré de la vénération des fidèles. «Saint-Michel-aux-deux-Tombes,» d’après lepieux visiteur, se trouve situé sur une montagne «qui s’avance à deux lieues dans la mer;» le sommet est couronné d’une église dédiée à saint Michel et le pied est baigné, le matin et le soir, par les flots de l’Océan, «excepté le jour de la fête de l’Archange où la mer s’arrête et forme un rempart à droite et à gauche,» pour laisser à toute heure un libre accès auxpèlerins. S’il est difficile de croire à la réalité de ce prodige, du moins est-il indubitable, au témoignage du moine Bernard, que le Mont-Saint-Michel était dès lors le rendez-vous d’un grand nombre de pieux visiteurs.

Vers la même époque, les apparitions des Normands étaient de plus en plus fréquentes sur les côtes de France: «Les temps que nous décrivons, dit M. l’abbé Desroches, rappelaient les persécutions des Dèce et des Dioclétien.» Le diocèse d’Avranches en particulier «devint une effrayante solitude; la plupart de ses villages étaient consumés par les flammes; les autres n’offraient plus que des enceintes désertes.» Pour éviter la hache des pirates, il fallait renoncer à la foi de son baptême et «jurer sur le cadavre d’un cheval immolé en sacrifice» d’adorer le cruel Odin et les autres divinités du Nord. La désolation ne connut pas de bornes, quand les Danois, sous la conduite du célèbre Rollon, s’abattirent sur la Neustrie, non plus pour la dévaster comme un torrent qui passe, mais afin de s’y établir en maîtres souverains. Alors quelques familles d’Avranches se réfugièrent au Mont-Saint-Michel et s’y établirent comme dans un camp retranché, dont les abords étaient presque inaccessibles. Là, sous l’égide de l’Archange et protégés par le voisinage de la Bretagne qui opposa une vive résistance aux invasions normandes, les fugitifs n’eurent pas à redouter la visite des pirates. Un groupe de maisons furent construites sur le versant de la colline, à l’est et au sud, et formèrent une paroisse sous le vocable de l’apôtre saint Pierre, qui était depuis longtemps honoré sur le mont Tombe, où il avait un oratoire appelé dans leRoman du Mont-Saint-Michel, «l’igliese Seint-Perron.»

Ainsi s’écoulèrent les dernières années du neuvième siècle et les premières du siècle suivant. Le zèle des chanoines s’était ralenti; la règle n’était plus observée avec la fidélité des anciens jours, et même certains membres de la collégiale avaient renoncé aux avantages de la vie commune pour rentrer dans le monde. Les pèlerinages existaient encore; mais ils devenaient moins fréquents. Les Français n’osaient plus affronter les fatigues d’un long voyage, ni s’exposer à la fureur des Danois. Mais saint Michel, vainqueur du paganisme, allait dompter les farouches enfants du Nord et les soumettre aux lois de l’Évangile; il devait même les transformer en ses plus fidèles et plus dévots serviteurs.

Déjà le chef des pirates, le fameux Rollon, avait renoncé aux dieux du paganisme, pour embrasser la religion chrétienne; en 911, il signait avec Charles le Simple un traité qui lui cédait la Neustrie à titre de fief royal, et lui assurait la main de Gisèle; l’année suivante il recevait le baptême et devenait le modèle de ceux qu’il avait étonnés par sa barbarie. Plusieurs de ses compagnons d’armes imitèrent son exemple, et bientôt la piété refleurit avec plus d’éclat que jamais là où hier encore le paganisme dressait des autels. Pendant la semaine qui suivit son baptême, Rollon, vêtu de la blanche tunique des régénérés, fit de larges présents à un certain nombre de sanctuaires, afin d’obtenir la faveur et l’assistance des plus grands saints du ciel; s’adressant à l’archevêque de Rouen, nommé Franco, il lui dit: «Quelles sont dans les terres que je possède les églises les plus vénérées et les plus puissantes par le mérite et la protection de leurs saints patrons?»—«Les églises de Rouen, de Bayeux et d’Évreux, répondit le prélat, ont été dédiées en l’honneur de la très sainte Vierge, Mère de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ; l’égliseIn periculo marisa été consacrée sous le nom de saint Michel, l’Archange, gardien du paradis.» Les trois premiers jours qui suivirent cet entretien, les cathédrales de Rouen, de Bayeux et d’Évreux reçurent de riches présents: il était juste que la Mère du Sauveur eût les prémices; le quatrième jour, ce guerrier, qui s’appelait Robert depuis son baptême, donnait à la basilique du mont Tombe la belle terre d’Ardevon, et semblait par cet acte mettre son épée au service de saint Michel. A partir de ce jour, dit un historien, les «Normands n’eurent après Dieu et la Vierge oncques plus cher patron.»

Aussitôt les chanoines se soumirent à leurs règles, et l’ordre parut se rétablir dans la collégiale de saint Aubert; la dévotion des fidèles se ralluma aux récits des victoires que l’Archange avait remportées sur les ennemis du nom chrétien, et l’ère des pèlerinages reprit son coursun moment ralenti: le prince Robert, dit dom Hugues, «donna une grande confiance aux estrangers qui désiroient visiter cette saincte montagne, de s’y acheminer, et d’y rendre leurs vœux avec toute asseurance. Car il establit une telle police par toute sa province et eut un tel soin de bannir de ses terres tous les voleurs et meurtriers que de jour et de nuict on pouvoit cheminer par toute la Normandie sans crainte d’aucun péril ou danger.» Ainsi, l’Église acheva en peu d’années la civilisation de ces pirates que la France essayait en vain de réduire par la force des armes depuis plus d’un siècle; et saint Michel fut encore l’ange tutélaire qui présida du haut du ciel à ce triomphe de la foi sur le paganisme.

Les ducs de Normandie marchèrent sur les traces de Rollon. Guillaume-Longue-Épée, que deux martyrologes placent au nombre des saints, favorisa les pèlerinages au Mont-Saint-Michel, et, l’an 927, il fit don à la collégiale de plusieurs domaines importants situés dans les localités voisines. Parmi les nobles barons et les riches seigneurs de la Normandie, du Maine et de la Bretagne, un certain nombre imitèrent sa générosité; par exempte la famille du célèbre Yves de Bellême dota richement les chanoines de saint Michel et leur envoya des vases précieux pour le service du sanctuaire.

La collégiale méritait encore de telles faveurs, et loin d’abuser de ses richesses, elle en fit d’abord un saint usage. Outre les aumônes qui étaient distribuées aux pèlerins et aux pauvres de la contrée, des églises et des maisons religieuses furent bâties aux frais des chanoines, sur les terres qui dépendaient du mont Tombe; de ce nombre étaient les anciennes églises de Bacilly et de Vessey. Et même, d’après les chroniqueurs, les membres de la collégiale auraient fait des fondations importantes non seulement sur le littoral, mais encore dans l’île de Guernesey. Cependant la prospérité ne fut pas moins funeste aux clercs du Mont-Saint-Michel que les épreuves du siècle précédent. «La négligence et la paresse» s’introduisirent dans la petite communauté; ce n’était plus le même zèle, ni la même ferveur. Il fallait d’autres apôtres pour le pèlerinage national de la France, et le sanctuaire de l’Archange réclamait des gardiens plus dévoués.

En effet, une impulsion nouvelle devait être imprimée au culte desaint Michel dans la dernière moitié du neuvième siècle. Les populations, persuadées que le monde finirait avec l’an 1000, allaient tourner leurs regards suppliants vers le messager céleste chargé de recevoir les

[Pas d'image disponible.]Fig. 22.—Vue du sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe.

Fig. 22.—Vue du sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe.

Fig. 22.—Vue du sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe.

âmes au moment de la mort, pour les conduire au tribunal du juge suprême et les défendre au jour redoutable du jugement. Le mouvement sembla partir du Mont-Saint-Michel, il se communiqua d’abord à la Normandie et à la Bretagne, et gagna ensuite le Maine, l’Anjou et les autres parties de la France. Les Bretons se distinguaient entre tous parl’élan et la vivacité de leur foi; ils venaient souvent et en grand nombre prier dans le sanctuaire de l’Archange, qu’ils enviaient aux Normands; ils accusaient même le Couësnon d’avoir fait une folie en séparant le Mont de la Bretagne. Dans les contrées où les voyages au mont Tombe étaient plus longs et plus difficiles, nous voyons des oratoires s’élever en l’honneur du prince de la milice céleste; le plus célèbre de tous est celui de Saint-Michel-d’Aiguilhe, en Velay (fig. 22). Les particularités qui s’y rattachent sont du plus haut intérêt pour notre histoire.

Au pied de la montagne que domine Notre-Dame du Puy, au sein d’une belle vallée, se dresse le rocher célèbre qui, par son élévation, sa forme et sa hardiesse, a mérité le nom de merveille. Le sommet, où Diane reçut autrefois un culte sacrilège, est couronné d’un édifice sous le vocable de saint Michel, le vainqueur du paganisme; le milieu est consacré à saint Gabriel, le médiateur de la paix entre le ciel et la terre, et la partie inférieure est dédiée à saint Raphaël, le guide et l’ami des hommes voyageurs sur la terre d’exil. C’est ainsi que le moyen âge associait souvent le culte des trois archanges, dont les saints livres nous ont appris les noms et les titres particuliers. Le sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe fut bâti sous le règne si agité de Lothaire, de 962 à 965. A la même époque de 960 à l’an 1000, cent douze monastères importants, parmi lesquels un certain nombre étaient sous la protection du glorieux Archange, furent construits ou réparés: il faut mettre en première ligne l’abbaye du Mont-Saint-Michel, dont l’origine sera décrite dans le deuxième chapitre de cette histoire.

[Pas d'image disponible.]Fig. 23.—Sceau de Robert, abbé du Mont-Saint-Michel (1442).

Fig. 23.—Sceau de Robert, abbé du Mont-Saint-Michel (1442).

Fig. 23.—Sceau de Robert, abbé du Mont-Saint-Michel (1442).

Lestendances vers l’ordre féodal s’étaient manifestées sous les rois de la première race; plus tard, au milieu de la déchéance des Carlovingiens, les seigneurs travaillèrent à se rendre indépendants, et l’Église, souvent obligée de défendre elle-même ses droits et les intérêts des faibles, revendiqua une place légitime dans le gouvernement temporel du royaume; enfin, rassemblée de Quiersy-sur-Oise et l’avénement de la dynastie capétienne assurèrent l’hérédité des grands fiefs et le triomphe définitif de la féodalité. Sous ce régime, qui avait des avantages réels, mais aussi de graves inconvénients, le culte de l’Archange conducteur des âmes et défenseur des opprimés fleurit dans les monastères, en particulier au Mont-Saint-Michel. Au milieu de ces combats journaliers des seigneurs entre eux, ou des vassaux avec les suzerains, comme pendant la lutte contre le paganisme, les moines exercèrent une influence religieuse et sociale qu’on essaierait en vain de leur contester; l’abbaye normande va nous en fournir un exemple frappant.

Depuis 943, le fils de Guillaume Longue-Épée, Richard-sans-Peur, appelé par Guillaume de Saint-Pair «le gentil duc de Normendie,» gouvernait l’héritage qu’il avait reçu de son illustre prédécesseur; sa dévotion pour saint Michel lui fit entreprendre plus d’une fois le voyage du mont Tombe, et sa vaillante épée protégea toujours les pèlerins contre les voleurs et les meurtriers. Le noble prince, dit dom Huynes, «recevoit un grandissime contentement d’avoir en son duché ce Mont-Sainct-Michel où tant de miracles s’opéroient tous les jours par les mérites de ce sainct Archange. Mais il se contristoit fort, d’autre part, de voir qu’en ce lieu si sainct il y eut des personnes si négligentes et paresseuses à célébrer l’office divin.» Il employa tour à tour les promesses et les menaces, afin de ramener les chanoines à l’exacte observance de la règle. Tout fut inutile; car, ajoute le même auteur, «comme il est bien difficile que l’Éthiopien quitte sa noirceur, aussy ce n’est point chose plus facile de faire qu’un homme quitte ses péchez, s’il ne le veut.» C’est pourquoi, la réforme étant impossible, le duc de Normandie résolut de prendre une mesure énergique. De concert avec l’archevêque de Rouen, après avoir consulté l’évêque de Bayeux, il conçut le projet de remplacer la collégiale par une abbaye de bénédictins. Quand tout fut disposé, il choisit en plusieurs monastères, surtout à Fontenelle, à Saint-Taurin et à Jumièges, trente religieux d’une vertu à toute épreuve, et les réunit secrètement dans la ville d’Avranches au printemps de l’année 966; lui-même alla bientôt les rejoindre, sous prétexte de traiter avec eux d’affaires importantes et de s’éclairer de leurs sages conseils.

Alors un officier, avec des hommes d’armes, fut député vers les chanoines du Mont-Saint-Michel, pour leur annoncer la résolution de Richard et leur proposer de revêtir l’habit de saint Benoît, ou d’évacuer le poste qu’ils ne remplissaient plus avec assez de fidélité. Presque tous quittèrent l’asile où leur piété chancelante ne savait pas trouver le vrai bonheur, et se retirèrent dans les localités voisines; deux seulement demandèrent à garder leur habitation, mais avec des vues bien différentes: le premier, connu sous le nom de Durand, voulait se livrer aux exercices salutaires de la pénitence et désirait rester au Mont, «à cause de la dévotion qu’il portoit à saint Michel;» l’autre,appelé Bernier, se proposait de dérober le corps de saint Aubert. Le ciel ne lui permit pas de consommer ce vol sacrilège, et le lecteur verra bientôt comment les restes du vénérable prélat furent reconnus et portés en triomphe dans le sanctuaire dédié à saint Michel. Les préparatifs étant achevés, Richard, à la tête de sa petite colonie, quitta la ville d’Avranches et se dirigea vers le mont Tombe. Quelle ne fut pas l’émotion des pieux enfants de saint Benoît à la vue de cette montagne dont la renommée racontait tant de choses merveilleuses! Quelle ardente prière dut s’échapper de leurs lèvres quand ils s’agenouillèrent pour la première fois dans la basilique de l’Archange! D’après la chronique, leur premier chant fut une hymne en l’honneur de saint Michel, leur céleste protecteur.

Richard introduisit les bénédictins dans leur nouvelle demeure, où, d’accord avec eux et les grands de sa suite, il rédigea la charte qui devait assurer l’avenir de la fondation et fixer les rapports des religieux avec les ducs de Normandie. La règle de saint Benoît observée dans les autres monastères était mise en vigueur au Mont-Saint-Michel. L’abbé devait être élu par les religieux et pris dans leurs rangs, ou dans une autre maison du même ordre. Le duc de Normandie ne gardait que le privilège d’offrir le bâton pastoral au nouvel élu. Les possessions des chanoines furent transférées aux bénédictins, avec pleine juridiction temporelle sur les habitants du Mont. Richard signa cette ordonnance et la porta lui-même sur l’autel de l’Archange. Il voulait par cet acte solennel placer la communauté naissante sous la garde et le patronage de saint Michel. Le pieux fondateur ne mettant point de bornes à sa générosité, enrichit l’église de vases précieux et de riches ornements; aux dépendances du monastère il ajouta de nouveaux revenus, et toute sa vie, dit la chronique, il protégea les religieux et «moult les ama.»

La même année, 966, eut lieu l’élection du premier supérieur. Les suffrages se portèrent sur Maynard, ancien abbé du monastère de saint Vandrille, homme d’une naissance illustre, et avant tout remarquable par sa science et ses vertus. Il s’était démis de ses hautes fonctions, pour venir en qualité de simple «soldat» se ranger sous l’étendard de saint Michel; mais son humilité ne put déguiser son mérite, et pour la deuxième fois le bâton pastoral fut déposé entre ses mains. Lepape Jean XIII ratifia l’élection et confirma tous les privilèges accordés au monastère. Dans sa bulle, il louait le zèle de l’archevêque de Rouen et de Richard, duc de Normandie, et plaçait leur entreprise sous la garde de l’Archange. De son côté le roi Lothaire, loin de mettre obstacle à la restauration projetée par son illustre vassal, sanctionna de son autorité les donations qui avaient été faites aux religieux de saint Benoît. Il enjoignait à tous ses successeurs et aux grands du royaume de respecter ses ordres et de laisser les serviteurs de Dieu prier en paix pour le bonheur et la prospérité du royaume, qui était sans cesse en proie à des dissensions intestines et avait à lutter contre les prétentions de l’Allemagne.

Ainsi, grâce à l’initiative de Hugues et de Richard, par l’autorité du souverain pontife et avec l’agrément du roi de France, le sanctuaire «vénérable dans le monde entier» et cher à tous les cœurs fut confié aux enfants de saint Benoît; et dès lors, dit dom Hugues, «ces belles fleurs cueillies ès cloistres bénédictins commencèrent à fleurir en ce palais des anges et à respandre de tous costez une odeur si suave que plusieurs, détestans les délices mondaines, se veinrent renfermer dans ce parterre céleste.» Maynard brillait entre tous par l’éclat de ses vertus; fidèle observateur de la règle, il se chargea de sonner l’office, et pour être plus voisin de l’église, il choisit la chambre occupée naguère par le chanoine Bernier; il ignorait quel précieux trésor était caché dans cette humble cellule. Le jour de la manifestation n’était pas encore arrivé. Sa prudence, sa douceur et sa charité lui gagnèrent tous les cœurs. Les religieux, dit encore l’historien du dix-septième siècle que nous venons de citer, trouvaient en lui l’affection d’un «père bénin» et d’un «maistre sévère;» les pèlerins se disputaient le bonheur de le voir et de l’entendre; les habitants du Mont vivaient heureux sous sa houlette pastorale; et plusieurs, touchés par ses paroles et ses exemples, embrassèrent avec ardeur les pratiques de la vie chrétienne: de ce nombre fut le chanoine Durand, qui renonça pour toujours aux vaines joies du siècle, se mit sous la conduite des bénédictins et mérita le titre de chapelain du monastère. Le pieux abbé s’endormit dans le Seigneur, le 16 avril 991, et ses restes mortels furent inhumés dans un petit cimetière, à côté de l’église; la même année, son neveu, connu aussi sous lenom de Maynard, ayant été choisi pour lui succéder, reçut la crosse des mains de Richard-sans-Peur, qui s’était transporté au Mont pour rendre les derniers devoirs à son illustre ami. Le nouvel abbé suivit les traces de son oncle, et gouverna le monastère avec la même sagesse et la même bonté.

Ces deux prélatures, dont l’une s’étend de 966 à 991 et l’autre embrasse les dernières années du dixième siècle et les premières du siècle suivant, de 991 à 1009, nous rappellent une des dates les plus importantes dans l’histoire du culte de saint Michel. A cette époque où le dogme des anges avait conservé toute sa pureté et son intégrité, les fidèles attribuaient une large part aux démons dans les luttes continuelles et les guerres sanglantes dont le monde était le théâtre; ils se représentaient l’esprit de mensonge «rôdant sans cesse autour de l’homme, selon la parole des saints Livres, et cherchant à le dévorer.» Les religieux qui faisaient profession d’une vie intellectuelle plus pure et plus parfaite, étaient comme les sentinelles avancées de la chrétienté, et à ce titre ils se trouvaient exposés à toute la fureur et à tous les pièges de l’ennemi; c’est pourquoi les légendes du moyen âge sont remplies de scènes allégoriques, où les moines sont dépeints le plus souvent assiégés de démons hideux, de monstres, de sirènes, de dragons occupés jour et nuit à troubler la paix et la sérénité du cloître. Au milieu de ces luttes incessantes, de ces préoccupations de tous les instants, les fils de saint Basile et de saint Benoît d’abord, et plus tard ceux de Pierre le Vénérable, de saint Bernard, de saint Bruno, de saint Dominique, de saint François, songèrent à faire alliance avec le vainqueur du serpent infernal; par là, ils mettaient le ciel dans les intérêts de la terre et se choisissaient comme modèle de fidélité au Seigneur, de persévérance dans le bien, l’ange qui avait résisté aux suggestions de l’égoïsme et de l’orgueil; contre les traits empoisonnés du démon, ils trouvaient le bouclier impénétrable, le glaive éprouvé, l’armure fortement trempée qui avait servi à l’origine dans le combat livré sous le regard de Dieu; au sein de la mêlée, ils combattaient sous la conduite du prince des armées célestes que la victoire suivait partout et dont la vue seule intimidait l’enfer. Au rapport des chroniqueurs, saint Michel accepta cette alliance; car, au moment où la vie monastiques’épanouissait au sein de l’Église, il apparut à deux religieux sur le mont d’Or. Ainsi s’était-il manifesté aux hommes dans les grandes circonstances: à Constantinople, pendant que le saint empire succédait au pouvoir tyrannique des Césars; à Rome, lorsque la papauté luttait contre le paganisme; dans la Neustrie, quand cette province formait le noyau de notre unité nationale.

A l’époque où la dynastie capétienne montait sur le trône, la plupart des monastères où florissait la dévotion à saint Michel offraient un contraste frappant avec le reste de la France et du monde chrétien. Ils étaient des foyers de lumière et des centres de vie au milieu des ténèbres qui couvraient la terre; pendant que les peuples, attendaient avec anxiété l’heure du jugement et n’osaient rien entreprendre, cent douze de nos plus célèbres abbayes étaient construites ou réparées sur le territoire français; le cloître servait d’asile à la piété, à la science, à la paix et aux biens qui l’accompagnent; ailleurs régnaient l’ignorance, le vice, la guerre et tout son cortège de maux. Le Mont-Saint-Michel occupa le premier rang parmi ces sanctuaires de la civilisation. Maynard joignit à tous ses titres la réputation de savant et d’amateur de livres; son neveu qui devait lui succéder et plusieurs autres religieux se livrèrent à l’étude des lettres divines et humaines. Les uns travaillaient à réunir les documents qui avaient été dispersés par les derniers chanoines; les autres transcrivaient des ouvrages de critique, de philosophie et d’éloquence religieuse, ou des chefs-d’œuvre de littérature ancienne, par exemple les principaux traités de saint Augustin, de saint Grégoire le Grand, d’Alcuin, de Boëce, d’Aristote, de Cicéron. Il existait encore dans le monastère des classes de lecture, d’écriture et de calcul. Ainsi se formaient dans le silence du cloître les savants qui devaient bientôt enrichir le monde de leurs écrits, et les architectes distingués qui allaient construire en l’honneur de saint Michel ces monuments hardis dont le style à la fois sévère et correct unit l’élégance à la majesté. Les beaux jours de saint Aubert refleurissaient depuis que la basilique de l’Archange était de nouveau confiée à de pieux et fidèles gardiens.

L’affluence des pèlerins augmentait en proportion des progrès rapides que le culte de saint Michel faisait tous les jours en France et dans lescontrées voisines. L’an 1000 approchait, et, d’après une croyance populaire, l’heure du dernier jugement allait sonner pour tous les hommes. On vit alors accourir au Mont-Saint-Michel un grand nombre d’étrangers qui venaient se mettre sous la protection de l’Archange et le suppliaient avec larmes de les défendre dans le dernier combat, et de présenter leur âme au juge redoutable des vivants et des morts. Ce concours de pèlerins était si considérable que Raoul Glaber a pu dire, en parlant du Mont-Saint-Michel à cette époque: «Ce lieu est le rendez-vous de presque tous les peuples de la terre.» Les seigneurs donnaient eux-mêmes l’exemple. En première ligne brillèrent le duc de Normandie et son épouse, Richard et la princesse Gonnor, les ducs de Bretagne, Conan I et Geoffroy, saint Mayeul, abbé de Cluny, et un grand nombre de prélats, de comtes et de barons. Des personnages haut placés en dignité renoncèrent à tous les honneurs, pour revêtir l’habit de Saint-Benoît; de ce nombre fut l’évêque d’Avranches, appelé Norgot le Vénérable. Une nuit, disent les chroniqueurs, le saint pontife, après avoir longtemps prolongé son oraison, regarda par la fenêtre de sa chambre et vit le Mont-Saint-Michel comme environné d’un éclat surnaturel. Il réunit les chanoines qui composaient le chapitre de son église cathédrale, et, «tout baigné des larmes qui descouloient de ses yeux,» il leur fit connaître la vision dont le ciel l’avait honoré; ensuite il quitta sa ville épiscopale, pour aller se mettre sous la conduite de Maynard et vivre ignoré parmi les simples religieux.

Grâce aux pieuses largesses des seigneurs et aux dons des pèlerins, les religieux exécutèrent des travaux assez importants sur la montagne: les anciens bâtiments furent en grande partie restaurés ou remplacés par d’autres plus spacieux; et même, d’après certains annalistes, les fondateurs de l’abbaye élevèrent une muraille qui sépara le sommet de la montagne du reste de la ville.

Le monastère, qui avait dû se recruter d’abord à Fontenelle, à Saint-Taurin, à Jumièges, fut à son tour le berceau d’où sortirent des évêques et des abbés qui répandirent au loin les parfums de vertu dont le mont Tombe était embaumé, et devinrent comme autant d’apôtres de la dévotion à saint Michel. Dès l’an 987, un des religieux, qui se nommait Hérivard, fut choisi à la mort de son frère Herluin pour gouverner l’abbaye de Gembloux, dans le Brabant; il était d’une grande piété et d’une rare sagesse. Par une coïncidence remarquable, le culte de l’Archange jeta dès lors un vif éclat en Belgique. Le prince Lambert, après avoir passé sa jeunesse en France, rentra en possession de la ville de Bruxelles et prit les armes pour rétablir la fortune de sa maison. Avant de croiser la lance avec son compétiteur, il fit tracer les fondements d’un sanctuaire auquel il donna pour patron le chef des légions célestes, l’archange saint Michel. Le prince n’eut pas le temps d’achever son œuvre, car il trouva la mort à la sanglante bataille de Florennes, en 1015; mais la Belgique, ayant hérité de sa foi et de sa piété, termina l’église de Bruxelles et envoya dans la suite de nombreux pèlerins visiter le mont Tombe, en Normandie. Un autre bénédictin, appelé Rolland, monta sur le siège de Dol et prit le gouvernement de ce beau diocèse, où la dévotion des fidèles éleva plusieurs sanctuaires en l’honneur de l’Archange; enfin, à la même époque, un troisième religieux, du nom de Guérin, fut élu abbé du monastère de Cérisy-la-Forêt.

Cependant, comme il arrive d’ordinaire dans les œuvres de Dieu, des heures d’épreuves succédèrent à la prospérité des premiers jours. Sous la prélature de Maynard II, un vaste incendie, dont la cause est toujours demeurée inconnue se déclara au pied de la montagne et commença cette série de désastres qui désolèrent si souvent la cité de saint Michel. La flamme prit aux maisons de la ville, gagna le monastère et le réduisit en cendre, excepté la cellule de Maynard qui échappa seule au désastre, et fut, disent les anciens annalistes, conservée par miracle, à cause du précieux dépôt qu’elle renfermait. Les mêmes auteurs parlent aussi d’une autre circonstance merveilleuse, où l’intervention de l’Archange apparaît plus visible encore. Après l’incendie, les bénédictins ouvrirent la double châsse qui contenait les reliques apportées d’Italie, afin de s’assurer si quelque voleur n’aurait point commis un larcin sacrilège; en effet, comme l’observe un historien du dix-septième siècle, «c’est une chose manifeste et connue de tous temps qu’où se rencontre l’infortune du feu, là ne manquent de se trouver trois sortes de gens pour s’occuper qui à regarder, qui à ayder et qui à dérober.» Le reliquaire était intact; mais le voile de pourpre et le fragment de marbre avaient disparu. Qui pourrait peindre la douleur des religieux? Toute la communauté multiplia ses jeûnes, ses aumônes et ses prières. Bientôt le ciel se laissa fléchir. Une lumière, semblable aux rayons du soleil, jaillit soudain du pied de la montagne et fit connaître l’endroit où les saintes reliques étaient déposées. Cette marque sensible de la protection de l’Archange remplit tous les cœurs d’un saint enthousiasme; chacun voulut contribuer pour sa part à réparer les ruines amoncelées par l’incendie. Bientôt le monastère se trouva rétabli dans son état primitif, et la vie silencieuse du cloître un moment interrompue reprit son cours habituel.

Le sinistre événement dont nous venons de parler et les circonstances qui l’accompagnèrent sont mentionnés dans les auteurs contemporains. L’un d’eux, Raoul Glaber, écrivait en 1047 que, sous le roi Robert, on vit dans le ciel, vers l’occident, une étoile appelée comète. Elle apparut en septembre au commencement de la nuit, et resta visible près de trois mois. Elle brillait d’un tel éclat qu’elle semblait remplir de sa lumière la plus grande partie du ciel; puis elle disparaissait au chant du coq. Ce phénomène, ajoute le chroniqueur, ne se manifesta jamais aux hommes dans l’univers, sans annoncer une catastrophe merveilleuse et terrible. En effet, un incendie consuma bientôt l’église de Saint-Michel archange, bâtie sur un promontoire de l’Océan, et qui a toujours été l’objet d’une vénération particulière en tout l’univers. C’est là, dit encore le même auteur, qu’on observe le mieux l’effet de la loi qui a soumis le flux et le reflux de l’Océan aux révolutions progressives de la lune. Il existe aussi près de ce promontoire une petite rivière qui grossit tout à coup ses eaux après l’incendie, et cessa d’offrir un libre passage. Les personnes qui voulaient se rendre à l’église de Saint-Michel furent quelque temps arrêtées par cet obstacle imprévu; mais la rivière rentra bientôt dans son lit accoutumé, laissant sur la plage des traces profondes de son passage.

Tous ces détails extraits des anciens manuscrits offrent-ils le même degré de certitude et d’authenticité? Nous n’oserions le garantir; mais une conclusion évidente ressort des paroles de Raoul Glaber que nous venons de citer: pendant la première phase qui suivit le triomphe du régime féodal, le principal sanctuaire de l’Archange était «vénérable dans l’univers entier» et «servait de rendez-vous à toutes les nations chrétiennes;» bien plus, quand l’incendie dévasta le mont Tombe, ce désastre fut regardé comme une calamité publique qu’un signe céleste avait annoncée. Cependant le culte de saint Michel devait avoir dans le cours du onzième siècle une influence religieuse et sociale plus importante et plus universelle.

Dansla lutte héroïque de l’Espagne contre les Maures, le prince de la milice céleste était toujours honoré comme vainqueur du paganisme; mais les autres grands États de l’Europe, depuis la conversion des Lombards et des Normands, l’invoquaient surtout en sa qualité de conducteur et de peseur des âmes. C’est probablement au même titre que son culte pénétra en Russie sous les règnes de Vladimir et d’Iaroslav, et y jeta de profondes racines. Ce caractère de la dévotion des fidèles envers le puissant et glorieux Archange n’était pas inconnu dans les premiers siècles de l’Église; mais il se manifesta tout entier à cette époque, où la pensée de la lutte suprême et du jugement dernier occupait tous les esprits. Nos pères aimaient à faire intervenir saint Michel à l’heure de la mort pour écarter les traits de l’ennemi, recueillir les soldats tombés sur le champ de bataille, garder leur dépouille, introduire leur âme au tribunal de Dieu et la peser dans la redoutable balance de la justice; lui-même, pensait-on, devait frapper l’antechrist de son glaive foudroyant et remporter la victoire décisive en répétant son cri de guerre: Qui est semblable à Dieu. C’est pourquoi son image fut représentée sur les croix et dans les chapelles des cimetières, tandis que son nom était introduit dans leConfiteoret l’office des défunts.

Ici encore le cloître donna l’exemple. De bonne heure, les ordres monastiques reçurent la pieuse mission d’inhumer les morts, deveiller sur les sépultures et de prier pour le repos des justes; il y eut jusqu’à deux, trois, quatre cimetières au Mont-Saint-Michel, à Cluny, à Cîteaux, à Clairvaux et en tels monastères de leur filiation; les tombes se pressaient dans les cryptes, le long des galeries, sous les voûtes des églises, dans l’enceinte des préaux; les dalles et les murailles se chargèrent d’inscriptions; de toutes parts, on fonda de vastes associations de prières, on multiplia les anniversaires, les fondations, les messes pour les bienfaiteurs et les simples fidèles; à certains jours, d’abondantes aumônes étaient distribuées aux pauvres à l’entrée, qui s’appelait d’ordinaire la porte de lamiche. Cette pieuse et charitable pratique devait inspirer aux moines la pensée de se réunir sous la bannière de l’Archange, puisqu’ils partageaient pour ainsi dire avec lui le noble emploi et la sollicitude miséricordieuse dont la confiance générale les avait investis.

En tête figure, comme toujours, l’abbaye du mont Tombe. Les pèlerins ne se contentaient plus de venir pendant leur vie s’agenouiller devant l’autel de l’Archange, ils enviaient le bonheur de reposer après leur mort à côté des religieux. Sur cette montagne, leur dépouille devait être plus près du ciel et reposer en paix sous la garde de saint Michel. Les plus célèbres et les plus saints personnages de la contrée furent inhumés dans l’église paroissiale, dans le cimetière et les chapelles du monastère: ici on voyait le tombeau de l’archevêque Rolland et des ducs de Bretagne, Conan et Geoffroy Iᵉʳ; là reposait Maynard avec son neveu qui était mort en 1009 et avait eu pour successeur un des religieux du Mont, appelé Hildebert. Dans la suite, l’humble religieux comme le simple fidèle reçut la sépulture auprès des ducs, des évêques et des abbés; partout, dans les cryptes souterraines et dans la basilique, on vit se multiplier le nombre des tombeaux.

Cependant, la plus célèbre de toutes ces tombes avait été profanée. En 966, le chanoine Bernier déroba le corps du bienheureux Aubert et le cacha dans sa cellule, ayant l’intention de l’emporter avec lui; mais il n’eut pas le temps d’exécuter son dessein, car l’officier de Richard lui intima l’ordre de sortir du monastère et de n’y plus rentrer sans la permission des religieux. Retiré dans une maison de la ville avec Foulques son neveu, il vécut encore plusieurs années et mourutsans avoir avoué publiquement sa faute, ni indiqué l’endroit où les précieuses reliques étaient cachées. Les recherches les plus minutieuses n’avaient abouti à aucun résultat. Mais Dieu ne veut pas que la mémoire des saints périsse, ni que leurs ossements soient brisés ou livrés au mépris des hommes. Déjà, grâce à une protection spéciale, la chambre qui contenait le corps de saint Aubert avait été préservée des flammes dans l’incendie du siècle précédent, et par une permission du ciel, Maynard et ses successeurs s’étaient constitués les gardiens des saintes reliques, en s’installant dans la cellule de Bernier; enfin, le jour du triomphe était venu. Ici laissons parler les anciens annalistes et n’enlevons rien à la simplicité de leur récit.

Dans le mois de juin de l’année 1010, disent-ils, un grand bruit se fit entendre dans la chambre d’Hildebert, successeur de Maynard II, «et se répéta pendant trois nuits consécutives avec un tel fracas que la montagne parut ébranlée jusque dans ses fondements.» Le vénérable abbé eut l’inspiration de faire fouiller la partie de la maison d’où le bruit semblait sortir, et l’on y découvrit une cassette qui s’ouvrit d’elle-même et laissa voir les ossements du bienheureux Aubert. Le 18 juin, les reliques furent transférées dans l’église au chant des hymnes et des cantiques. Dans le parcours, dit dom Huynes, «il plut à Nostre Seigneur de manifester plus évidamment à tous ce sien serviteur et favory, permettant qu’un de ceux qui portoient ces saincts ossements, nommé Hildeman, entrast en quelque doute si celuy qu’ils portoient estoit vrayment le corps de sainct Aubert ou bien de quelque autre trépassé, car, cependant qu’il ruminoit cela en soy-mesme, voicy que ce sainct fardeau qu’il portoit auparavant facilement vint à s’appesantir sur luy et à l’aggravanter si fort en un instant qu’il fut contrainct de tomber en terre sur ses genoux, sans qu’il luy fut possible de se lever, ny mesme de se mouvoir aucunement. Ce que voyant, il jugea que c’estoit une punition de Dieu à cause de ses doutes. Il confessa publiquement sa faute, et en fit pénitence, et, par ce moyen, à la mesme heure, recouvra ses forces par les mérites du glorieux sainct Aubert, et se levant acheva de porter ce sainct corps aussy facilement qu’il avoit faict auparavant, jusques sur le grand autel sur lequel ils le poserent. L’ayant mis là, ils estendirent unrideau à travers de l’église, puis tirèrent hors du vaisseau un petit coffre et mirent les saincts ossements sur une belle nappe, et les considérans diligemment et d’une pieuse curiosité, ils apperceurent en son chef letrouqu’on yvoitencoraujourd’huy, et un chacun connut apertement par ce signe le coup que l’archange saint Michel luy donna, s’apparoissant à luy la troisiesme fois.» A côté, on trouva aussi un autel portatif et une inscription conçue en ces termes: «Ici repose le corps de saint Aubert, évêque d’Avranches.» Les ossements furent placés dans une châsse d’un grand prix et déposés sur l’autel dédié en l’honneur de la sainte Trinité, à l’exception du chef et du bras droit que les religieux séparèrent pour les mettre à part dans des reliquaires précieux. Plus tard, les abbés juraient par ce bras, le jour de leur investiture, de garder fidèlement les règles ou coutumes de l’abbaye, et dans les grandes solennités, ce chef auguste qui portait l’empreinte du doigt de l’Archange était exposé à la vénération des fidèles. Afin de perpétuer le souvenir d’un si beau jour, le diocèse d’Avranches fêta chaque année l’élévation de saint Aubert, et à cette occasion les religieux des prieurés dépendant du Mont-Saint-Michel se réunissaient et tenaient le lendemain une assemblée générale. Dans la suite, le pape Martin V accorda sept ans et sept quarantaines d’indulgence à ceux qui viendraient le 18 juin visiter l’église du mont Tombe et se repentiraient de leurs péchés.

Dieu glorifia ainsi le pieux évêque dont les restes avaient été confiés à la garde de l’Archange; mais, dans les desseins de la Providence, ce triomphe devait servir à un autre but: le bienheureux Aubert allait après sa mort, comme pendant sa vie, être l’apôtre de la dévotion envers saint Michel et contribuer à son progrès dans la première partie du onzième siècle. La cérémonie de la translation attira sans doute un grand nombre de prêtres et de fidèles; car il suffit d’avoir assisté de nos jours à l’élévation des reliques d’un saint, pour comprendre quel retentissement une fête semblable devait avoir au moyen âge. Aussi les auteurs du temps rapportent-ils que jamais une telle multitude de pèlerins ne s’était encore pressée dans le sanctuaire de l’Archange. La date de 1010 est donc célèbre dans l’histoire religieuse du Mont-Saint-Michel; avec elle commence une ère de prospérité quiatteindra son apogée au quatorzième siècle et répandra dans le monde un éclat que les âges ne pourront effacer.

Tout laissait entrevoir de grandes choses. Non seulement les manifestations religieuses devenaient de jour en jour plus nombreuses; mais l’abbaye florissait sous le sage gouvernement d’Hildebert, et servait d’asile à la science et à la vertu. Plusieurs personnages illustres, à l’exemple du comte du Mans et de la princesse Gonnor, faisaient en Normandie, dans la Bretagne et le Maine de riches donations à l’église du mont Tombe. De leur côté, les bénédictins se mettaient en relation avec l’Italie, où les arts commençaient à renaître, après la période obscure du dixième siècle. Deux moines, dont l’un s’appelait Bernard et l’autre Vidal, partirent du Mont-Saint-Michel, traversèrent la France et l’Italie, pour se rendre au monte Gargano, et après avoir visité les villes où le génie chrétien bâtissait des monuments à la gloire de Dieu, ils revinrent en Normandie où ils racontèrent toutes les merveilles dont ils avaient été témoins. Vers la même époque, les religieux firent élever entre le Mont et le littoral cette croix devenue si célèbre, sous le nom de «Croix mi-Grève.» Si nous ajoutons foi au témoignage de certains archéologues, elle avait une hauteur prodigieuse et sa solidité était telle que pendant plusieurs siècles elle brava les efforts de l’Océan. Placée comme un phare entre la terre ferme et la cité de l’Archange, elle servait de guide aux pèlerins, et en même temps elle était le coup d’essai des architectes qui allaient bientôt jeter les fondations de la basilique de Saint-Michel.

Comme toutes les grandes époques de notre histoire, celle-ci fut signalée par des marques de protection céleste, qui contribuèrent dans une large mesure au progrès du culte de l’Archange, et encouragèrent la piété des fidèles. Écoutons encore les pieux annalistes, dont les récits sont toujours empreints d’une foi vive et d’une confiance sans borne. Après l’an 1000, nous disent-ils, l’espérance avait succédé à la crainte, la joie à la tristesse; mais bientôt une sombre rumeur se répandit dans la cité de saint Michel, et jeta la consternation parmi les religieux: une femme qui venait implorer le secours de l’Archange avait disparu engloutie sous les flots. Cette infortunée, malgré les observations de ses proches, s’était rendue en pèlerinage au mont Tombepour obtenir une heureuse délivrance. En traversant les grèves, elle fut entourée d’un épais brouillard qui lui déroba sa marche. Cependant la mer montait avec rapidité; déjà les vagues menaçantes se faisaient entendre à une petite distance. La malheureuse fut saisie d’épouvante et ressentit de vives douleurs qui l’empêchèrent de fuir le danger; elle s’affaissa sur elle-même, et levant au ciel des yeux baignés de larmes, elle supplia l’Archange de venir à son aide. Un instant après les flots venaient expirer à ses pieds. Ils l’enveloppèrent bientôt et la submergèrent. Désormais le ciel pouvait seul venir à son secours.

Une foule nombreuse s’était portée sur la grève, comme il arrive dans les jours de naufrage, et attendait avec anxiété l’heure où la mer, en se retirant, abandonnerait sa victime; mais celle que l’on croyait morte fut trouvée pleine de vie, souriant avec bonheur, et tenant dans ses bras son enfant nouveau-né. Celui-ci, ajoute Guillaume de Saint-Pair, reçut au baptême le nom de Péril:


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