[Pas d'image disponible.]Fig. 109.—Sceau de Jean de Lamps, abbé du Mont-Saint-Michel en 1520. Archives nationales.
Fig. 109.—Sceau de Jean de Lamps, abbé du Mont-Saint-Michel en 1520. Archives nationales.
Fig. 109.—Sceau de Jean de Lamps, abbé du Mont-Saint-Michel en 1520. Archives nationales.
c’est-à-dire le dernier chef-d’œuvre que l’art chrétien ait produit au Mont-Saint-Michel en l’honneur de l’Archange. Il mourut le 4 décembre 1523 et fut enterré dans la chapelle de la Vierge Marie, du côté de l’épître. «Pour tesmoigner leur reconnoissance en son endroict, dit dom Louis de Camps, et en conserver plus longtemps la mémoire, (les religieux) firent poser son effigie sur un pilier, comme on voit encore à présent (fig. 108). Ce qui n’a esté accordé à d’autre qu’à luy, et à la vérité est une chose assez remarquable; car si après luy nous n’avons eu aucun abbé, qui ait porté l’habit de Saint-Benoist; au moins, nous pouvons dire qu’iceluy nous est resté qui le porte jour et nuit en peinture. Ses armes se voient en divers endroits de l’église.»
Pendant ces prélatures qui terminent la troisième période de l’histoire de saint Michel, le culte de l’Archange avait atteint son apogée; les pèlerinages se succédaient sans interruption; un grand nombre de seigneurs firent à l’abbaye des donations en terre et en argent; le souverain pontife approuva par un bref solennel l’ordre des chevaliers; François Iᵉʳ, marchant sur les traces de ses ancêtres, fit un pèlerinage au Mont avec plusieurs personnages de la cour. Un historien rapporte que l’abbé Jean de Lamps reçut le monarque «avec tous les devoirs et plus grande soubmission qu’il put, allant processionnellement au-devant en habits pontificaux, imprimant par sa modestie des tendresses de dévotion au cœur du roy.» La basilique avec son abside merveilleuse et sa flèche élégante était achevée; sur le sommet dominait la statue de l’Archange, dont l’épée flamboyante menaçait les ennemis de la France et le pied foulait le dragon infernal; le règne de la chevalerie avait commencé et les enfants de saint Benoît se montraient toujours les dignes gardiens du sanctuaire de saint Michel.
[Pas d'image disponible.]Fig. 110.—Fac-simile d’un cul-de-lampe desStatuts de l’Ordre de Saint-Michel. 1725.
Fig. 110.—Fac-simile d’un cul-de-lampe desStatuts de l’Ordre de Saint-Michel. 1725.
Fig. 110.—Fac-simile d’un cul-de-lampe desStatuts de l’Ordre de Saint-Michel. 1725.
LorsqueJean de Lamps descendit dans la tombe, l’abbaye fut soumise au régime de lacommendeet une ère nouvelle commença pour le Mont-Saint-Michel; d’un autre côté, l’Église venait de lancer ses foudres contre Luther, et, avec la grande hérésie des temps modernes, le culte de l’Archange revêtait un nouveau caractère. Le paganisme ancien avait disparu et les Anglais ne conservaient plus sur notre territoire que la ville de Calais; mais d’autres luttes ni moins acharnées, ni moins dangereuses, les guerres de religion s’annonçaient menaçantes. Saint Michel devait prendre part à ces combats, et mériter le titre de vainqueur de l’hérésieque les siècles lui décernèrent, surtout depuis la défaite des Albigeois et des autres précurseurs de Luther et de Calvin. Il ne sera pas sans intérêt de voir l’Archange aux prises avec cet ennemi toujours vaincu, mais toujours vivant, toujours irréconciliable, avec cet antique serpent qu’il chassa du ciel et combattit dans la synagogue, au sein de l’Église et chez les nations chrétiennes, qu’il poursuit sans cesse et sur lequel il remportera unevictoire décisive, au dernier jour, quand Dieu aura complété le nombre des élus. Le Mont-Saint-Michel devait être encore le principal théâtre de ce nouveau combat.
Depuis son origine, l’abbaye eut souvent à lutter contre les ennemis de l’Église et de la France, ou à défendre ses intérêts contre les empiétements des seigneurs féodaux; mais elle conserva toujours son indépendance, et, pendant plus de cinq siècles, la règle primitive fut observée sans modifications importantes. A l’intérieur, les religieux partageaient la journée entre la prière, l’étude et le service des pèlerins. De temps en temps des fêtes de famille venaient rompre l’uniformité de la vie habituelle. Quand un moine avait cinquante ans de profession religieuse, on célébrait sonjubilé. Il était conduit au chapitre où l’abbé le relevait de ses fonctions; ensuite tous les bénédictins l’accompagnaient devant le maître-autel de la basilique. Le chantre entonnait le répons de saint Michel, et, après l’oraison, le président du chapitre offrait de l’eau bénite au frèrejubilé, montait avec lui les degrés de l’autel et lui donnait le baiser de paix. Le reste de la journée se passait en pieuses réjouissances. Les principaux mystères de la religion étaient représentés sous des formes sensibles. A Pâques, un des moines figurait Notre-Seigneur ressuscité; il était vêtu d’une aube marquée de gouttelettes de sang; une longue barbe descendait sur sa poitrine, un diadème ornait son front, et il portait une croix à la main; à l’heure des matines, il passait dans le chœur devant tous les religieux, au moment où les jeunes frères qui jouaient le rôle desangeschantaient l’hymne de la résurrection. Les liens de fraternité qui unissaient tous les moines ne se brisaient point à la mort. Plusieurs fois l’an, des services funèbres étaient célébrés pour les morts, et chaque jour trois prêtres offraient le sacrifice de la messe dans la chapelle des Trente-Cierges aux intentions des bienfaiteurs défunts. A l’extérieur, le Mont-Saint-Michel formait une association intime avec plus de soixante abbayes et un grand nombre de prieurés, dont plusieurs étaient sous la dépendance de l’abbé. Celui-ci devait être élu par le suffrage des moines et choisi dans une maison de l’ordre de Saint-Benoît; en vertu d’un privilège accordé à Richard Toustin, il avait le droit de porter la mitre et l’anneau; de plus il était ordinairement archidiacre du diocèse d’Avranches. Sauf de rares exceptions, tous s’étaient fait un bonheur de vivre parmi les religieux comme des pères de famille au milieu de leurs enfants. Quelques-uns même, à l’exemple de Pierre le Roy, avaient employé les moments de loisir à enseigner aux jeunes frères les sciences profanes et les arts libéraux.
Au moment où cette union devenait plus nécessaire, pour se prémunir contre les dissensions qui allaient éclater au sein de l’Église de France, les gardiens du sanctuaire de Saint-Michel furent contraints de renoncer au privilège d’élire leur abbé; bien plus, on les soumit au régime de lacommendedont ils étaient exempts aux termes du concordat passé entre Léon X et François Iᵉʳ. A la mort de Jean de Lamps, en 1523, les religieux essayèrent en vain de lui donner un successeur; la cour de France rendit tous leurs efforts inutiles, et, malgré leurs vives réclamations, le roi fit agréer en 1524 la nomination de Jean le Veneur, évêque de Lisieux, grand aumônier du royaume et cardinal de la sainte Église romaine. «Ainsy, dit dom Louis de Camps, cette sainte et dévote maison fut mise encommendeet abandonnée à la discrétion d’une domination estrangère.»
François Iᵉʳ avait fait le pèlerinage du Mont; cependant il ne comprenait pas encore la nécessité de recourir au puissant Archange et de protéger son sanctuaire. Il ne tarda pas à être instruit à l’école du malheur. Le désastre de Pavie avec ses tristes conséquences ne suivit que d’un an l’élection de Jean le Veneur; aussitôt la France, menacée d’une nouvelle invasion implora son céleste défenseur; le roi lui-même, après avoir été captif sur un sol étranger, voulut donner une preuve de sa confiance envers le protecteur du royaume: il fit remplacer la salamandre qui était sur ses armes par la coquille de Saint-Michel. De son côté Gabriel du Puys acheva les fortifications du mont Tombe, en élevant la fameuse tour qui porte son nom (fig. 111), et il prémunit la place contre les surprises du dehors; en même temps des pèlerins nombreux visitaient la basilique de Saint-Michel; de ce nombre furent les chanoines de Bayeux, qui, à leur retour, emportèrent différents objets confiés à la garde des bénédictins. Après la mort du lieutenant, Guillaume du Solier, qui reçut la sépulture dans la chapelle Sainte-Anne-du-Circuit, le roi nomma le sieur d’Estouteville d’Aussebosc capitaine du château à la place d’Imbert de Baternay. Le monarque travailla aussi avec zèle à la réforme de l’ordre militaire de Saint-Michel. On rapporte qu’il fut excité par une fine allusion de Raphaël à recourir au belliqueux Archange, afin d’arrêter le progrès de l’hérésie. Comme on faisait des tentatives pour attirer le grand artiste à la cour de France, celui-ci refusa, mais il envoya au souverain le tableau du Louvre, qui représente la victoire de saint Michel sur le dragon infernal, ou le triomphe du défenseur de la vérité sur le prince de l’erreur. Malgré tout, François Iᵉʳ ne rendit pas aux Bénédictins le droit de choisir leur abbé; car à la mort de Jean le Veneur, en 1543, Jacques d’Annebault, cardinal du titre de Sainte-Suzanne, évêque de Lisieux et grand-maître de la chapelle royale, prit possession de l’abbaye en vertu des bulles qu’il avait reçues de Rome le 18 août 1539. Il séjourna quelque temps parmi les religieux; mais il quitta bientôt la vie du cloître pour retourner à la cour. Il mourut en 1558, et, l’année suivante, le roi choisit pour lui succéder François le Roux d’Anort, qui porta la crosse jusqu’à l’année 1570.
Les événements se précipitaient et la France, divisée par des haines profondes, était à la veille d’une grande catastrophe. A mesure que l’hérésie devenait plus menaçante, la confiance envers le glorieux Archange grandissait dans le cœur des véritables Français. Grâce aux dons généreux des pèlerins, les moines élevèrent dans la basilique du Mont un maître-autel couvert de lames d’argent du prix de dix mille livres. A la même époque, le roi Henri II présida dans la ville de Lyon une assemblée de l’ordre de Saint-Michel (fig. 98). Rien ne fut négligé pour donner à cette réunion toute la pompe que les circonstances réclamaient. «La veille de Saint-Michel, dit un auteur, le roy assista à vespres, et célébra le chapitre des chevaliers de l’ordre, qui n’avoit de longtemps esté fait en France. Par ainsy Sa Majesté fut oüyr les vespres en l’ordre qui s’ensuit: après les Suisses, leurs tabourins et fiffres sonnans, et les cent gentilshommes avec leurs haches, marchoit premièrement l’Huissier de l’Ordre, vestu d’une robe longue de satin blanc, et d’un chaperon à bourrelet, comme les advocats de Paris, lequel estoit de satin cramoisi rouge, la cornette autour du col et le chaperon estendu derrière et attaché sur les espaules, portant une grossemasse d’argent doré, le dessus fait avec les armories du roy couronnées; après luy le Hérault de l’Ordre, le Greffier et le Maistre des Cérémonies,
[Pas d'image disponible.]Fig. 111.—Tour ou bastillon Gabriel.—Restauration.
Fig. 111.—Tour ou bastillon Gabriel.—Restauration.
Fig. 111.—Tour ou bastillon Gabriel.—Restauration.
tous d’un pareil accoustrement, chacun sa coquilled’orpendante au col, et tous au devant de M. le cardinal de Guise, qui marchoit en ce rang comme Chancelier de l’Ordre, vestu par dessus sonroquet d’un manteau rond de veloux blanc attaché sur l’espaule droite, et rebrassé sur l’autre, son chaperon de veloux cramoisi rouge; les Chevaliers de l’Ordre venoient suivamment, deux à deux, suivant leur rang et qualité, avec chacun son manteau rond pendant jusques à terre, tout de drap d’argent, attaché et rebrassé semblablement comme dessus, tout autour un rang de riche broderie de croissans se joignans oppositement dessus et dessous, à l’imitation d’une nuë, à force rais et flammes d’or entre lesdits croissans, et au dessous un autre rang de l’Ordre, de semblable riche broderie, le chaperon de veloux cramoisi, bordé pareillement de belle broderie de l’Ordre, tout l’accoustrement de dessous de veloux ou satin blanc, et estoient en nombre de dix-huit, Messeigneurs de Vendosme et de Guise les derniers: Puis venoit Sa Majesté, vestu de mesme les autres, excepté que son accoustrement estoit enrichi davantage de merveilleusement grosses perles, et quelque frange d’or tout autour de son manteau; Messeigneurs les Cardinaux de Bourbon, Vendosme, Lorraine, et Ferrare, revestus de leurs roquets et grandes chapes de Cardinal de camelot rouge: Tous lesquels en cette pompe entrèrent au chœur de la grande Église Saint Jean bien en ordre et richement tapissée: Sa Majesté se mit à la place du Doien, les autres selon leur rang, laissans les places de leurs compagnons absens vuides: Et au dessus de chaque place estoient attachées les armoiries et noms des Princes absens, et des présens seulement les armes. Auprès du grand Autel fut dressé un parquet haut élevé, et richement paré, pour la Reine et les Dames. Le samedy matin,jour de Saint Michel, le Roy et les Chevaliers de l’Ordre furent ouïr la grande Messe en pareil ordre que du soir; mais avec sigrande foule de peuple, qu’à peine pouvoient-ils passer: Et la grande solemnité fut à l’offerte, en observant les anciennes cérémonies belles à voir. Au sortir de là ils vinrent tous disner ensemble dans la grande salle du logis du Roy, la table de Sa Majesté au milieu; puis ils continuèrent les Vespres dudit jour, vestus toutesfois de grandes robes de deüil, le chaperon à bourrelet et tout le reste de leur vestement de drap noir, le Roy semblablement, mais d’écarlate violette, célébrant la mémoire de leurs Compagnons trespassez. Le jour suivant, qui fut Dimanche, ils furent aussy ouïr la grande Messecomme le jour précédent et en habit du soir; où au sortirSa Majesté toucha les malades, puis disnèrent encore ensemble.» (Statuts de l’Ordre de Saint-Michel.)
La fraternité qui régnait entre les chevaliers de Saint-Michel contrastait singulièrement avec la division qui désolait la France. Les dévots serviteurs de l’Archange avaient besoin de fidélité, d’union et de dévouement, pour soutenir les intérêts de l’Église et de l’État; car, bientôt après, la guerre éclata et couvrit le royaume de sang et de ruines. Le prince de Condé se mit à la tête des hérétiques et se déclara l’ennemi juré de Charles IX, son souverain, et de tous les catholiques de France. Comme en toutes les calamités publiques, les regards se portèrent aussitôt vers le prince de la milice céleste. Paris donna l’exemple. Le 29 septembre 1568, jour de la fête de saint Michel, on fit dans la capitale une procession solennelle pour implorer la protection de l’Archange vainqueur de Satan; la cour, plusieurs évêques, les ordres religieux, une foule innombrable de fidèles assistaient à cette pieuse cérémonie; au milieu des rangs pressés de la multitude, on portait les reliques insignes de toutes les églises de la ville. Jamais Paris n’avait organisé une manifestation plus imposante en l’honneur de saint Michel. L’année suivante, les ennemis furent taillés en pièce à Jarnac et à Moncontour, et, en 1570, la paix fut signée à Saint-Germain.
De son côté le mont Tombe recevait chaque jour de nombreux pèlerins. Ceux-ci venaient, à la suite de l’évêque et des chanoines d’Avranches, déposer leurs trésors sous la garde des moines; ceux-là priaient le saint Archange de les protéger contre les attaques des hérétiques, et de les délivrer des embûches du démon; d’autres imploraient des grâces surnaturelles ou demandaient la santé du corps. Le roi de France, Charles IX, voulut se mêler à cette foule de pieux visiteurs, et, en 1561, un an après avoir reçu le titre de chevalier, il vint en pèlerinage au Mont avec son frère, le prince Henri. Le 3 avril 1565, il modifia, comme nous l’avons dit, certains articles des statuts primitifs, et réduisit le nombre des frères à cinquante. D’après les manuscrits du temps, et au témoignage des autorités les plus graves citées par S. Prévost, Feuardent et dom Huynes, cette époque fut signalée par des faits miraculeux.
Bientôt les pèlerinages allaient devenir plus difficiles et plus périlleux, à cause des attaques continuelles qui devaient être dirigées contre le Mont. En 1570, François le Roux se démit de sa charge en faveur de l’évêque de Coutances, Arthur de Cossé-Brissac. Pendant que ce dernier vidait ses démêlés avec Jean de Grimouville, prieur claustral, et le parlement de Normandie, les disciples de Calvin, nommés huguenots, levaient de nouveau l’étendard de la révolte et dévastaient une partie des campagnes. En l’année 1576, le Mont-Saint-Michel embrassa contre eux le parti de la ligue et résolut de leur opposer une vigoureuse résistance. Alors, comme au temps de la guerre des Anglais, la cité de l’Archange devint le boulevard de la France en Normandie, et l’épée victorieuse des chevaliers repoussa les attaques des calvinistes.
Au mois de juillet de l’année 1577 une bande de huguenots, conduits par le sieur «du Touchet,» s’approchèrent du Mont à la faveur de la nuit. Sur les huit heures du matin, vingt-cinq d’entre eux placèrent des armes sous la selle de leurs chevaux et pénétrèrent dans la place déguisés en pèlerins; les autres, cachés sur la rive d’Ardevon, attendaient le moment favorable pour voler au secours de leurs compagnons d’armes. Les huguenots, après avoir entendu la messe et visité le monastère, se réunirent sur le Saut-Gautier, et, de là, se répandirent dans la ville pour accomplir leur dessein. Au signal donné, ils désarmèrent les soldats, en tuèrent un qui refusait de rendre son épée, et frappèrent plusieurs moines et pèlerins. Jean Le Mansel, secrétaire de l’abbaye, reçut un coup de sabre sur la tête. En même temps le sieur «du Touchet sortit de son embuscade avec ses cavaliers et se dirigea au galop vers les portes de la ville.» Déjà les calvinistes criaient: «ville gaignée, ville gaignée.» Les habitants étaient dans la consternation et n’avaient d’espoir que dans la protection de Saint-Michel.
Le lendemain on vit apparaître à la tête d’une poignée de soldats Louis de la Moricière, seigneur de Vicques, et enseigne du maréchal de Matignon. Il triompha des huguenots, les fit sortir de la ville et rentra dans la forteresse au milieu des acclamations des Montois qui le regardaient comme un libérateur. En récompense d’un tel service, le roi de France,Henri III, le nomma capitaine du Mont, à la place de René de Baternay et lui donna le titre degouverneurdu château. Le brave officier repoussa pendant dix ans les attaques réitérées des calvinistes. En 1589, le sieur de Montgommery accompagné des capitaines Corboson et La Coudraye, surprit la ville et la livra au pillage; mais tous ses efforts échouèrent devant la résistance de la citadelle dont il ne put jamais s’emparer. Le gouverneur alors absent du Mont-Saint-Michel, accourut en toute hâte et pénétra dans la place par une entrée secrète; il rallia autour de lui une poignée de braves, fit une vigoureuse sortie contre les huguenots et les rejeta loin des remparts. L’année suivante, le héros chrétien mourut au siège de Pontorson victime d’une lâche perfidie. Les moines transportèrent sa glorieuse dépouille dans la basilique de Saint-Michel, et, après lui avoir rendu tous les honneurs funèbres, ils l’inhumèrent dans la chapelle Sainte-Anne, où reposaient déjà plusieurs guerriers célèbres. Au-dessus de la tombe on suspendit «la lance, le guidon, le casque et la rondache» dont l’illustre capitaine se servait dans les combats. Sa digne épouse, Esther de Tessier, mourut trente ans plus tard et reçut la sépulture à l’ombre du même autel. Leur fils, Jacques de la Moricière, doyen de la cathédrale de Bayeux, donna quarante-cinq livres de rente au monastère pour une fondation de trois messes annuelles; l’une devait être chantée en l’honneur des saints anges, le 23ᵉ jour de juillet; à la procession tous les moines portaient un cierge de cire blanche, afin de témoigner leur reconnaissance «à Dieu, à la Vierge et à saint Michel» qui s’étaient servi de l’épée du bon et pieux gouverneur, pour délivrer la ville de l’oppression des huguenots.
Louis de la Moricière fut remplacé par le sieur de Boissuzé. Les calvinistes occupaient alors une partie de l’Avranchin, et le Mont-Saint-Michel leur offrait seul une sérieuse résistance. Pendant plusieurs années, ils employèrent tour à tour la force et la ruse pour s’emparer de cette place, mais toujours ils furent pris dans les pièges qu’ils tendaient eux-mêmes aux catholiques. Dom Huynes raconte en ces termes une des tentatives de Montgommery: «Les huguenots tenant une grande partie de cette province de Normandie sous leur puissance et particulièrement les villes et chasteaux des environs de ce Mont, dressoient des embusches pour envahir ce sainct lieu. Et dès aussy tost qu’ils pouvoient attraper quelqu’un de cette place le tuoient sur le champ ou le réservoient pour le mener au gibet. Il arriva un jour en autres qu’ils prirent un soldat et luy ayant desjà mis la corde au col luy dirent que s’il vouloit sauver sa vie qu’il leur promit de leur livrer cette abbaye, et que de plus ils lui donneroient une bonne somme de deniers. Cet homme bien content de ne finir sitost ses jours, et alléché de l’argent qu’ils luy promettoient, dit qu’il le feroit et convint avec eux des moyens de mettre cette promesse à exécution, qui furent que le soldat reviendroit en ce Mont, espiroit sans faire semblant de rien la commodité de les introduire secrettement en cette abbaye et leur assigneroit le jour qu’il jugeroit plus commode pour cet effect. Le soldat leur ayant promis de n’y manquer, ils luy donnèrent cent escus, et, bien résolu de jouer son coup, revint où il fut receu du capitaine de ce Mont et des soldats, sans aucun soupçon, puis se mit en devoir d’exécuter sa promesse. Pour donc la mettre à chef, il advertit quelques jours après ces huguenots de venir le vingt-neufiesme de septembre, à huict heures du soir, jour de dimanche et de la dédicace des esglises Sainct-Michel, qu’ils montassent le long des degrez de la Fontaiyne Sainct-Aubert; qu’estant là au pied de l’édifice, il se trouveroit en la plus basse sale de dessous le cloistre, ou se mettant dans la roue il en esleveroit quelques-uns des leurs qui par après luy ayderoient en grand silence à monter les autres. Ainsi par cet artifice, ce Mont estoit vendu. Mais ce soldat considérant le mal dont il alloit estre cause, fut marry de sa lascheté et advertit le capitaine de tout ce qui se passoit. Iceluy luy pardonna et se résolut avec tous ses soldats et autres aydes de passer tous ses ennemys au fil de l’espée. Quant à eux ne sçachant le changement de volonté de cet homme, et se réjouissans de ce que le temps sembloit favoriser leur dessein, tout l’air estant ce jour là rempli d’espaisses vapeurs (comme nous voyons arriver souvent), qui empeschoit qu’on les put veoir venants de Courteil jusques sur ce rocher, ne manquèrent de se trouver au lieu assigné à l’heure prescrite. Alors le soldat faisant semblant qu’il estoit encore pour eux, se mit dans la roue et commença de les enlever l’un après l’autre, puis deux soldats de cette place les recevoient à bras ouverts, les conduisant jusques dans la sale qui est dessous le refectoire, où ils leur faisoient boire plein un verre de vin pour leur donner bon courage, mais les menant par après dans le corps de garde, ils les transperçoient à jour, se comportans ainsy consécutivement envers tous. Sourdeval, Montgomery et Chaseguey, conducteurs de cette canaille, s’esmerveillans de ce qu’ils n’entendoient aucun tumulte, y en ayant desjà tant de montez, demandoient impatiemment qu’on leur jettast un religieux par les fenestres afin de connoistre par ce signe si tout alloit bien pour eux, ce qui poussa les soldats de céans desjà tout acharnez de tuer un prisonnier de guerre qu’ils avoient depuis quelques jours, lequel ils revestirent d’un habit de religieux, puis luy firent une couronne et le jettèrent à ces ennemys. Mais entrant en soupçon si c’estoit un religieux, Montgomery voulant sçavoir la vérité, donna le mot du gué à un de ses plus fidelles soldats et le fit monter devant luy; estant monté en haut et ne voyant personne des siens, il ne manqua de s’escrier: trahison! trahison! et de ce cry les ennemys prenant l’espouvante descendirent au plus fort du rocher, se sauvèrent le mieux qu’ils purent, laissant quatre vingt dix huict soldats de leur compagnie, lesquels on enterra dans les grèves à quinze pas des poulins.» Cette tentative eut lieu en 1591.
Le Mont-Saint-Michel triomphait des ennemis de l’Église; mais la discipline religieuse s’affaiblissait au milieu du tumulte des armées. Le cardinal de Joyeuse, qui porta le titre d’abbé de 1588 à 1615, ne fut pas aimé des bénédictins; en retour, il parut insensible aux intérêts du monastère et négligea les réparations même les plus urgentes. En 1594, un onzième incendie allumé par le feu du ciel renversa la flèche et fondit les cloches. Le sieur de Brévent, gouverneur de l’abbaye, et Jean de Surtainville élevèrent la tour massive qui existe aujourd’hui; mais cette belle «pyramide» qui «estoit, au dire des annalistes, l’une des plus hautes du royaume,» ne fut pas reconstruite et l’on ne vit plus l’image de l’Archange dominer sur le pinacle de l’édifice.
La trahison se joignit encore aux horreurs de la guerre et de l’incendie. Jacques de Boissuzé, jaloux de voir le sieur Vaulouet nommé à sa place capitaine du château, jura de tirer une vengeance éclatanteet tourna ses armes contre la cité de saint Michel. Après plusieurs tentatives il pénétra dans la ville en 1595; mais il ne put se rendre maître de la citadelle, et quelque temps après il fut tué par les habitants du Mont. Un an plus tard, le marquis de Belle-Isle voulut se faire ouvrir les portes de la forteresse, en sa qualité de gouverneur de la Basse-Normandie, et, «aussy, disait-il, pour prier l’Archange saint Michel.» Henri de la Touche, frère et lieutenant du capitaine Julien de Quéroland, qui venait de succéder au sieur de Vaulouet, sortit du corps de garde et alla représenter au marquis de Belle-Isle, qu’il n’était pas prudent de pénétrer dans l’intérieur du château avec sa suite nombreuse. Il fut convenu que cinq hommes seulement le suivraient. Julien de Quéroland, gentilhomme breton aussi loyal que brave, reçut le traître avec tous les honneurs possibles, sans soupçonner sa perfidie; mais comme tout le monde entrait malgré les conventions, le caporal de garde ferma la porte. Le sieur de Belle-Isle dit alors que si sa suite n’entrait pas il allait sortir. Aussitôt, par ordre du capitaine, la porte fut ouverte de nouveau. Le traître mit la main à l’épée, se précipita sur le caporal et le tua; puis, se tournant vers Henri de la Touche, il l’étendit mort sur le pavé. Ceux de sa suite armés de pistolets et d’épées attaquèrent le sieur de Quéroland, massacrèrent sept hommes de la garnison et s’emparèrent du corps de garde; mais le capitaine rallia ses hommes et revint au combat. Le marquis de Belle-Isle tomba mort, et parmi ses gens les uns furent tués ou blessés, et les autres prirent la fuite. Le brave de Quéroland restait maître de la ville. Les annalistes disent qu’il reçut dans le combat «dix-huit coups tant d’espée que de pistolet.» Après avoir triomphé d’un traître, il périt victime d’un infâme complot. Un jour, il était sorti de la place et chevauchait sur les grèves suivi de son valet; celui-ci soudoyé par la famille de Belle-Isle, s’approcha de lui, le tua d’un coup de pistolet et prit la fuite à toute bride. Le héros breton fut inhumé avec son frère dans la basilique de l’Archange auprès de la tour.
Les mêmes scènes se reproduisaient dans le reste de la France, et partout saint Michel était vénéré comme le vainqueur de l’hérésie; il suffira d’en citer un exemple. Avallon, perchée à la cime de son rocherde granit, était au pouvoir de la Ligue. Dans la nuit du 28 au 29 septembre 1591, les assiégeants y pénétrèrent après avoir pratiqué une large brèche dans le mur d’enceinte. Ils croyaient la ville prise, quand le maire et le syndic accoururent à la tête des habitants et les repoussèrent avec vigueur. Ce triomphe, coïncidant avec la fête de saint Michel, fut attribué à la protection du glorieux Archange, et, l’année suivante, les magistrats de la ville, de concert avec les chanoines de Saint-Lazare, arrêtèrent que l’on ferait en l’honneur du prince de la milice céleste une procession générale à laquelle assisteraient les habitants d’Avallon «jusqu’aux escoliers, deux à deux, honestement vestus, ayant chacun ung cierge ardent, accompagnés et conduits par le principal du collège et ses subalternes;» et tout celà, disaient-ils, parce que «l’Archange, monsieur saint Michel,» les avait protégés contre les efforts de «Sathan,» et s’était montré sur la «braîche» de la place pour en défendre l’entrée «aux hérétiques» et à leurs suppôts; de même que jadis, au «temps de Jehanne la Pucelle,» il parut sur le pont d’Orléans et préserva la ville contre les attaques des Anglais.
Toutes ces luttes ajoutèrent plus d’une page émouvante à l’histoire de saint Michel. D’un autre côté, la perfidie et la cruauté des huguenots n’arrêtèrent pas complètement les manifestations religieuses. Les rois de France, il est vrai, ne visitaient plus le sanctuaire national depuis la mort de Charles IX; mais ils favorisaient la dévotion du peuple envers le saint Archange: par lettres patentes de 1585, 1588 et 1601, Henri III et Henri IV confirmèrent les privilèges de la confrérie établie dans la capitale pour les pèlerins du Mont-Saint-Michel. Cependant l’abbaye était en décadence. François de Joyeuse avait réduit à treize le nombre des religieux et plusieurs articles de la règle primitive étaient tombés en désuétude; mais l’Archange veillait à l’honneur de son sanctuaire et l’on vit bientôt se lever des jours plus calmes et plus prospères.
Ledix-septième siècle était à son aurore. La vérité avait triomphé de l’erreur. Louis XIII, dit le Juste, siégeait sur le trône de France. Quelle place le glorieux Archange devait-il occuper dans la pensée des fidèles, au milieu de ce grand siècle, qui fut comme une halte entre les guerres religieuses et les horribles scènes de la révolution? Saint Michel resta sur le trône que la piété de nos pères lui avait élevé, immédiatement au-dessous du Sauveur et de sa divine Mère; les sciences et les arts, l’éloquence, la poésie, la peinture, l’architecture publièrent à l’envi sa puissance et sa gloire; des paroisses érigèrent en son honneur de nouvelles confréries; le titre de chevalier fut regardé comme la récompense de la bravoure et dusavoir; de nombreux pèlerins fréquentèrent les chemins montois, et plusieurs d’entre eux furent témoins des merveilles que le ciel ne cessait d’opérer dans la vieille basilique du mont Tombe. Toutefois, les beaux jours du moyen âge ne devaient plus refleurir. Sous Louis XIII, saint Michel perdit son titre de premier patron du royaume; peu à peu la popularité de son nom diminua; la magistrature, l’armée, les écoles, les corporations se choisirent des protecteurs particuliers; les protestants ne crurent pas mieux faire pour se débarrasser d’un tel ennemi que de nier son existence personnelle, et Bossuet, le plus grand génie des temps modernes, dut prendre la défense du prince de la milice céleste.
Le principal sanctuaire de l’Archange inaugura cette ère nouvelle par une réforme que l’affaiblissement de la discipline avait rendue nécessaire. En 1615, Louis XIII choisit pour remplacer François de Joyeuse un descendant de la maison de Guise, Henri de Lorraine. A la demande du souverain Pontife, l’administration de l’abbaye fut confiée au général de l’Oratoire de France, Pierre de Bérulle, qui devait être honoré plus tard du titre de cardinal (fig. 112). Aussitôt un prêtre de cette congrégation, appelé Jacques Gastaud, se rendit au Mont-Saint-Michel,et travailla de concert avec le duc de Guise à réparer les bâtiments qui tombaient en ruine, et à ramener les moines à la stricte observance des règles de saint Benoît. Pour consolider à l’ouest de la montagne les
[Pas d'image disponible.]Fig. 112.—Portrait du cardinal Pierre de Bérulle, fondateur de la congrégation de l’Oratoire. D’après la gravure de B. Audran, conservée au collège des oratoriens à Juilly.
Fig. 112.—Portrait du cardinal Pierre de Bérulle, fondateur de la congrégation de l’Oratoire. D’après la gravure de B. Audran, conservée au collège des oratoriens à Juilly.
Fig. 112.—Portrait du cardinal Pierre de Bérulle, fondateur de la congrégation de l’Oratoire. D’après la gravure de B. Audran, conservée au collège des oratoriens à Juilly.
constructions de Robert de Torigni, il éleva le contre-fort marqué aux armes de l’abbé. L’année suivante, il fit orner le chœur de la basilique et achever les lambris de la nef.
La réforme des moines offrit de plus grandes difficultés. D’après les historiens du temps, la princesse de Guise, mère du jeune Henri deLorraine, apprit avec peine que plusieurs pèlerins du Mont parlaient «en mauvaise part» de l’abbé commendataire et des religieux; elle n’omit rien pour faire accepter à ces derniers un prieur d’un autre monastère. Ils y consentirent, et reçurent successivement dom Noël Georges et dom Henri du Pont. Ce remède n’étant pas proportionné à l’étendue du mal, il fallut songer à une réforme complète. Des tentatives furent faites pour introduire au Mont-Saint-Michel des prêtres de l’Oratoire, ou des bénédictins anglais de Saint-Malo; elles échouèrent devant l’opposition des religieux. Alors un des membres de la congrégation de Saint-Maur, Anselme Rolle, alla secrètement étudier la situation de
[Pas d'image disponible.]Fig. 113.—Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Dix-septième siècle. Archives nationales.
Fig. 113.—Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Dix-septième siècle. Archives nationales.
Fig. 113.—Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Dix-septième siècle. Archives nationales.
l’abbaye. Dom Martène rapporte, dans l’histoire manuscrite de son ordre, que ce bon religieux passa la nuit dans l’église du mont Tombe et fut favorisé d’une vision céleste: un personnage mystérieux lui apparut et lui dit: «Votre voyage ne sera pas inutile, vous réussirez dans votre entreprise et Dieu sera servi sur cette montagne par les bénédictins de Saint-Maur.» En effet, après de longs pourparlers, douze religieux de cette congrégation s’établirent au Mont-Saint-Michel, le 27 octobre 1622. Ainsi, grâce au duc de Guise et à sa noble épouse, l’antique abbaye, fondée par Richard Iᵉʳ, en 966, voyait naître une ère nouvelle, 656 ans après l’arrivée des premiers enfants de saint Benoît. La ferveur des anciens jours allait revivre, et des années de prospérité s’annonçaient pour la cité de l’Archange. On attribua une large part au chef de la milice céleste dans cette œuvre de rénovation; aussi, quand la petite colonie arriva au Mont, conduite par l’évêque d’Avranches, elle monta directement à l’église et entonna «un respond de saint Michel,» immédiatement après le chant duVeni Creator. Le même jour et au même moment, dit dom Huynes, le duc de Guise «deffit l’armée navale des impies et rebelles Rochelois,» et sa victoire «bien marquée sur les tablettes du Mont» fut attribuée à l’archange saint Michel, protecteur de la France, qui voulut de la sorte témoigner le «grand contentement qu’il recevoit de cette nouvelle réforme sur ce rocher esleu et choisy par luy pour estre réclamé et invoqué de toutes les nations ennemyes des heretiques.»
A la mort de l’illustre gentilhomme, l’héritier de son nom, Henri de Lorraine, renonça pour toujours à ses droits sur l’abbaye du Mont-Saint-Michel,
[Pas d'image disponible.]Fig. 114.—Cachet d’Étienne de Hautefeuille, abbé commendataire 1689.
Fig. 114.—Cachet d’Étienne de Hautefeuille, abbé commendataire 1689.
Fig. 114.—Cachet d’Étienne de Hautefeuille, abbé commendataire 1689.
et en 1644, le souverain Pontife ratifia l’élection de Jacques de Souvré, chevalier de Malte et commandeur de Valence. Il était, disent les chroniqueurs, «homme de grande vertu et prudence,» il aima ses religieux et soutint leurs intérêts avec énergie contre Jacques de Montgommery, seigneur de Lorges, et Roger d’Aumont, évêque d’Avranches. En 1670, la crosse passa aux mains d’Étienne Le Bailly de Hautefeuille, chevalier de Malte et commandeur de Villedieu (fig. 114). Il sut gagner l’affection des religieux par l’aménité de son caractère; mais sa prélature n’eut rien de remarquable. Il mourut à Paris, le 4 mars 1703, à l’âge de soixante-dix-sept ans.
Parmi les prieurs qui gouvernèrent le Mont, pendant l’absence des commendataires, un certain nombre, comme Charles de Malleville, Augustin Moynet, brillèrent par l’éclat de leurs vertus; Placide de Sarcus, Bède de Fiesque, Dominique Huillard, Pierre Terrien et Joseph Aubrée travaillèrent à la restauration de l’abbaye; d’autres, àl’exemple de Michel Pirou et de Maieul Hazon, rétablirent les hautes études et restituèrent au mont Tombe une partie de son ancienne réputation. Il existait pour les religieux des chaires de rhétorique, de philosophie et de théologie. Dom Hunault professa la rhétorique avec succès; dom Pirou commença en 1633 un cours de philosophie, et les RR. PP. Jérôme d’Harancourt et Philibert Tesson enseignèrent la théologie à «quinze profès de la congrégation.» De 1635 à 1640, dom Huynes, natif du diocèse de Beauvais, écrivit dans son style naïf l’Histoire générale du Mont-Saint-Michel. Elle fut annotée et complétée par Louis de Camps et Étienne Jobart. En 1647, un autre bénédictin du même monastère, Thomas le Roy, commença le livre desCurieuses recherches du Mont-Saint-Micheldepuis l’an 709 jusqu’au 24 février 1648. Le plus sérieux de ces annalistes, dom Huynes, mérite l’éloge que lui décerne M. E. de Robillard de Beaurepaire: il est «consciencieux jusqu’au scrupule, exact jusqu’à la minutie et d’une absolue sincérité.» Comme Guillaume de Saint-Pair, il a composé son ouvrage pour répondre à la juste curiosité des pèlerins: «Si vous désirez en faire la lecture, leur dit-il dans sa préface, vous pourez voir apertement quel est et a esté de tout temps ce Mont-Saint-Michel, en quel estime les fidelles l’ont eu, ce qui s’y est faict et passé et combien ce rocher est agréable aux anges, mais particulièrement à l’Archange st Michel, lequel vous veille un jour présenter devant le Throsne du Roy des roys pour jouir à jamais avec luy de la présence de Dieu.» A chaque page, le pieux auteur nous donne des preuves de sa dévotion envers les saints anges et spécialement envers le prince de la milice céleste; il leur demande avant tout de guider sa plume et de ne pas permettre qu’il s’écarte jamais de la vérité: «Soyez, je vous prie, o esprits célestes, conducteurs de cette mienne entreprise et gardez tellement mon esprit et ma plume qu’en tout ce que j’escriroy, je ne m’esloigne nullement de la vérité.»
Les constructions de cette époque n’ont plus la grandeur, ni la beauté des édifices du moyen age. Il faut l’attribuer en grande partie à la décadence de l’art au dix-septième et surtout au dix-huitième siècle. Dom Placide Sarcus bâtit sur la tour Gabrielle un moulin dont il existe encore des traces; le sanctuaire fut enrichi de vases et d’ornements précieux; Jacques de Souvré donna pour la chapelle de l’Archange un tableau d’une grande valeur; de concert avec le prieur dom Moynet, il fit exécuter des travaux importants pour isoler l’abbaye de toute communication avec la place dont il avait été nommé capitaine et gouverneur. Quelques moines s’occupèrent avec succès de la culture des arts, et laissèrent des œuvres qui n’étaient pas sans mérite. Si nous en croyons Louis de Camps, l’écusson du monastère portait toujours: «d’argent chargé de coquilles saint Michel de sable sans nombre, au chef d’azur à trois fleurs de lys d’or.» D’après un manuscrit fort curieux
[Pas d'image disponible.]Fig. 115.—Armoiries de l’abbaye au seizième et au dix-septième siècle.
Fig. 115.—Armoiries de l’abbaye au seizième et au dix-septième siècle.
Fig. 115.—Armoiries de l’abbaye au seizième et au dix-septième siècle.
sur les Monuments des abbayes de Bayeux et d’Avranches, les armoiries définitivement arrêtées se lisaient ainsi: «desableà dix coquilles, ou navets d’argentposées 4, 3, 2, 1, au chef d’azur chargé de trois fleurs de lys d’or, surmonté d’une mitre et d’une crosse d’or.» Des archéologues distingués veulent, au contraire, que l’émail soit d’argentet les coquilles desable(fig. 115).
Dans le cours du dix-septième siècle, plusieurs pèlerins visitèrent le Mont-Saint-Michel. L’un des plus célèbres, Charles de Gonzague, donna pour l’autel un tableau qui représentait la «cheute du démon.» L’an 1631, dit dom Huynes, «Henri de Bourbon, princede Condé, lors la première personne de ce royaume de France après le roy, et Monsieur frère unique de Sa Majesté» allèrent au Mont et y passèrent la nuit pour entendre la messe le lendemain, avant leur départ. Le vénérable père Montfort visita aussi le sanctuaire du mont Tombe et plaça ses grands travaux sous la protection de l’Archange.
Dom Louis de Camps et dom Étienne Jobart nous fournissent des détails curieux sur les pèlerinages de cette époque. En 1644, il arriva au Mont une compagnie d’Argentan, composée de cent vingt hommes «avec quatre bons tambours.» Deux ans plus tard, trente-cinq femmes de la ville de Beaugé, en Anjou, exécutèrent à pied le voyage du mont Tombe. L’une d’elles marchait en tête, portant un guidon d’une main et de l’autre un chapelet. «Un petit garçon de 10 à 12 ans leur battoit la caisse.» Elles entrèrent dans l’église deux à deux, se confessèrent, reçurent la sainte communion et accomplirent leurs dévotions à saint Michel. Au sortir de la ville, elles rencontrèrent une procession de cent vingt hommes de leur paroisse; ceux-ci les firent passer entre leurs rangs et gravirent à leur tour la pente de la montagne. L’année suivante, cinquante jeunes gens, «dont le capitaine, le lieutenant et le porte-enseigne estoient de fort honnestes gentilshommes,» arrivèrent du diocèse de Séez et se trouvèrent au Mont avec quarante pèlerins d’une paroisse du Mans. Le lendemain une compagnie de cinquante-cinq hommes, aussi du diocèse du Mans, firent leur entrée dans la ville avec bannière déployée et «tambour battant.» Deux mois après, les villes de Bayeux et de Vire envoyaient au Mont plus de deux cents pèlerins, dont plusieurs appartenaient aux premières familles du pays. Au dire des annalistes, l’année 1663 vit se renouveler les grandes manifestations du moyen âge. Dans une seule semaine, les moines reçurent «deux compagnies dont la moindre estoit de six cents personnes. En l’une il y avait plus de quatre cents chevaux.»
Monsieur de Montausier, gouverneur de Normandie, vint à la même époque prier devant l’autel de l’Archange. Les religieux lui firent une brillante réception, et l’invitèrent à s’asseoir à leur table. Deux ans plus tard, le duc de Mazarin, lieutenant du roi pour la province de Bretagne, fut accueilli avec les mêmes signes de distinction. La communauté, «revêtue en froc,» l’attendait au bas du Saut-Gautier;le R. P. prieur, accompagné de deux chantres en chappe et de deux acolytes en aube, présenta de l’eau bénite au duc et lui fit «une harangue.» Avant de quitter ses hôtes, le pieux gentilhomme se confessa et s’assit à la table sainte.
Les pèlerins devaient quitter leurs armes à l’entrée de la ville; les chevaliers de Saint-Michel et les princes du sang avaient seuls le privilège de franchir les portes du château l’épée au côté. Cet usage occasionna souvent de fâcheuses collisions. Un jour, Henri de la Vieuville, commandeur de Savigny, voulut traverser le poste des gardes sans se soumettre à la loi commune; les bourgeois de la ville lui fermèrent le passage; aussitôt le jeune cavalier dégaîna et dit avec colère: «On me laisse pénétrer ainsi dans le Louvre;» puis, il donna sur un portier plusieurs coups de plat de sabre. «Après quoi, dit une chronique, il se fit un grand tumulte à la porte, et peu s’en fallut qu’on ne le canardât. Mais bien lui en prit que cela arriva de bon matin et que les cervaulx de nos bourgeois n’estoient point encore eschauffez du cyldre de Normandie.»
Alors comme au moyen âge, la puissante protection de l’Archange se manifesta par des prodiges éclatants. Dans un fléau qui décima la ville de Pontorson, la rue saint Michel fut seule épargnée. Une famille du diocèse de Coutances reçut par l’entremise de l’Archange une grâce signalée. Au milieu d’un incendie des enfants furent trouvés sains et saufs sous les débris d’une maison; ils racontèrent qu’un ange au visage radieux était venu les secourir et les avait arrachés à la mort. Tous ces faits merveilleux furent contrôlés avec soin par les moines et relatés dans les annales de l’abbaye.
La dévotion envers le glorieux Archange n’était pas éteinte dans la maison de France. Au commencement du dix-septième siècle, Mˡˡᵉ Marie de Montpensier, comtesse de Mortain, fit bâtir sur le rocher qui domine cette ville un oratoire dédié à saint Michel. Au milieu des désordres qui accompagnèrent la minorité de Louis XIV, la reine mère, Anne d’Autriche, fit vœu d’élever un autel en l’honneur de l’Archange et le pieux fondateur de Saint-Sulpice, M. Olier, composa pour elle cette formule de consécration: «Abîmée dans mon néant, et prosternée aux pieds de votre auguste et sacrée majesté, honteuse dans lavue de mes péchés de paraître devant vous, ô mon Dieu, je reconnais la juste vengeance de votre sainte colère irritée contre moi et contre mon État; et je me présente toutefois devant vous au souvenir des saintes paroles que vous dîtes autrefois à un prophète: J’aurai pitié de lui et je lui pardonnerai, à cause que je le vois humilié en ma présence. En cette confiance, ô mon Dieu, j’ose vous faire vœu d’ériger un autel à votre gloire, sous le titre de saint Michel et de tous les Anges; et, sous leur intercession, y faire célébrer solennellement, tous les premiers mardis des mois, le très saint sacrifice de la messe, où je me trouverai, s’il plaît à votre divine bonté de m’y souffrir, quand les affaires importantes du royaume me le pourront permettre, afin d’obtenir la paix de l’Église et de l’État. Glorieux saint Michel, prince de la milice du ciel, et général des armées de Dieu, je vous reconnais tout-puissant par lui sur les royaumes et les États. Je me soumets à vous avec toute ma cour, mon État et ma famille, afin de vivre sous votre protection, et je me renouvelle, autant qu’il est en moi, dans la piété de tous mes prédécesseurs, qui vous ont toujours regardé comme leurdéfenseur particulier. Donc, par l’amour que vous avez pour cet État, assujettissez-le tout à Dieu et à ceux qui le représentent.»
Bientôt la paix succéda aux horreurs de la guerre civile et le règne glorieux de Louis XIV fit oublier les mesquines rivalités de la Fronde. Le jeune roi reçut le collier de Saint-Michel en 1643 et le porta soixante-douze ans. Le 12 janvier 1665, il entreprit la réforme de l’Ordre. Dans ce but, il réduisit à cent le nombre des chevaliers, et ordonna de les choisir parmi les hommes de naissance et de mérite; de plus, il joignit treize articles aux statuts primitifs. Le sceau de l’ordre était perdu. Le marquis de Torcy fit exécuter plusieurs dessins, et les proposa au monarque; «Sa Majesté choisit celuy qui avoit esté fait d’après le fameux tableau de Raphaël (fig. 116).» Louis XIV voulut aussi favoriser les pèlerinages du Mont-Saint-Michel, et, par ses lettres patentes du 15 janvier 1669, il confirma les privilèges de la confrérie dont le siège était à Paris, et lui donna l’autorisation de nommer tous les ans, à la manière accoutumée, deux maîtres et administrateurs, qui devaient avoir fait le voyage du Mont-Saint-Michel. A cette époque nos rois et les princes du sang étaient encore jaloux de «rendre le pain bénit à cetteconfrérie.» Les pèlerins, de leur côté, avaient conservé l’habitude de faire prier pour les confrères décédés dans le cours de l’année; à cette intention une grand’messe était célébrée dans la chapelle du palais le dimanche qui suivait la fête de saint Michel, et une messe basse était dite, le lendemain, ainsi que les seconds dimanches de chaque mois.