Chapter 15

[Pas d'image disponible.]Fig. 116.—Sceau et contre-sceau de la chevalerie de Saint-Michel, exécutés sous Louis XIV.

Fig. 116.—Sceau et contre-sceau de la chevalerie de Saint-Michel, exécutés sous Louis XIV.

Fig. 116.—Sceau et contre-sceau de la chevalerie de Saint-Michel, exécutés sous Louis XIV.

Au point de vue stratégique, l’abbaye-forteresse eut son importance sous ce règne, comme sous les précédents. En 1661, Louis XIV envoya au Mont trente soldats dont dix étaient pour le fort de Tombelaine; mais comme cette garnison imposait à la ville des charges trop onéreuses, l’abbé de Souvré réduisit à cinq le nombre des soldats; c’est pourquoi, dit dom Louis de Camps, les religieux lui souhaitèrent «toute prospérité en ce monde et la gloire en la vie éternelle.» Cependant, comme la guerre devenait de plus en plus imminente avec les Anglais, le sieur de la Chastière, qui espérait, selon l’expression d’Étienne Jobart,«monter sur la roue de la Fortune,» et rendre sa personne «plus considérable,» fit venir au Mont-Saint-Michel une compagnie de piétons. Ils s’installèrent dans la ville et le château, le 10 janvier 1666. Mais ce capitaine se rendit odieux par ses vexations, au point que les moines invoquèrent solennellement contre lui l’assistance «du glorieux Archange saint Michel.» Il mourut peu de temps après, et, le 13 juillet 1667, l’abbé commendataire, Jacques de Souvré, obtint le titre de gouverneur. Cette nouvelle fut accueillie avec reconnaissance par les habitants du Mont, «lesquels, dit dom Jobart, en feirent des feux de joye avec les salvades et descharges de l’artillerie tant de la ville que du chasteau, ce qui fut encore réitéré avec joye et allégresse le 25 du mesme mois, jour de saint Jacques, apostre, patron de M. nostre abbé et gouverneur.» Maieul Hazon, prieur claustral, fut chargé de la garde du mont Tombe en qualité de lieutenant; il divisa toute la bourgeoisie en six escouades de 9 à 10 hommes, et les chargea de veiller tour à tour aux portes de la ville, et de fournir trois hommes pour garder le château avec les portiers de l’abbaye.

Tel était le Mont-Saint-Michel sous le règne de Louis XIV. A cette époque fameuse dans l’histoire, la cité de l’Archange apparut encore «orgueilleuse et fière» selon la belle expression de Mᵐᵉ de Sévigné. La vieille basilique fut, comme au moyen âge, le centre et le foyer de la dévotion des peuples envers le prince de la milice céleste. Plusieurs pèlerins, après avoir visité le sanctuaire du mont Tombe, élevèrent des chapelles ou des autels en l’honneur du saint Archange; d’autres établirent des confréries ou firent de pieuses fondations. La paroisse du Sap, dans le diocèse de Séez, nous en offre un exemple remarquable. En 1688, plusieurs bourgeois de cette localité, entreprirent un voyage au sanctuaire «du bienheureux Archange saint Michel par esprit de dévotion,» afin d’obtenir sa puissante protection «pendant et après le cours de leur vie.» De retour au Sap, ils fondèrent «à l’honneur de Dieu, sous les auspices et intercession» du glorieux Archange, «une messe solennelle à diacre, sous-diacre et chappiers.» Elle devait être célébrée tous les ans et à perpétuité le jour de la fête de saint Michel, «le 16 octobre.» Cette messe était précédée d’une procession où l’on chantait les litanies de tous les saints anges; elle se

[Pas d'image disponible.]Fig 117.—Médaille (face et revers) des membres de la confrérie de Saint-Michel à Joseph-Bourg.Fig. 118.—Bourdon des processions solennelles (face et revers) de la confrérie électorale de Saint-Michel, pour les agonisants, érigée premièrement à Joseph-Bourg, en Bavière. 1693.

Fig 117.—Médaille (face et revers) des membres de la confrérie de Saint-Michel à Joseph-Bourg.Fig. 118.—Bourdon des processions solennelles (face et revers) de la confrérie électorale de Saint-Michel, pour les agonisants, érigée premièrement à Joseph-Bourg, en Bavière. 1693.

Fig 117.—Médaille (face et revers) des membres de la confrérie de Saint-Michel à Joseph-Bourg.

Fig. 118.—Bourdon des processions solennelles (face et revers) de la confrérie électorale de Saint-Michel, pour les agonisants, érigée premièrement à Joseph-Bourg, en Bavière. 1693.

terminait par le chant duLiberaet la récitation duPaterpour les fondateurs défunts, leurs parents et leurs amis. La solennité était annoncée par quatorze coups de cloche, suivis du carillon. Pour cette fondation annuelle, les bourgeois du Sap versèrent entre les mains de Jean Lesage, trésorier, la somme de cinquante livres. Les membres de la confrérie devaient choisir tous les ans l’un d’entre eux pour «roy,» à charge de présenter à la messe du 16 octobre un pain à bénir, avec deux cierges blancs. Le roi veillait aussi à l’exécution des règlements et poursuivait les membres qui voulaient s’y soustraire.

Les autres confréries n’étaient pas moins prospères. Un ouvrage intéressant, l’Explication de l’institution des règles et des usages de la confrérie électorale de Saint-Michel archange, nous fournit des détails curieux sur l’association érigée en 1693 pour lesagonisantsà Joseph-Bourg en Bavière. Le but de l’œuvre était d’imiter la douceur et l’humilité de Jésus-Christ en se dévouant au service des agonisants et des défunts. La devise était le cri de guerre de saint Michel:Quis ut Deus!L’esprit dont les confrères devaient donner l’exemple, était exprimé par quatre lettres: F. P. P. F.:force,piété,persévérance,fidélité. Un archichapelain, un prédicateur et deux autres prêtres administraient la confrérie. Chaque membre devait porter la médaille qu’il recevait le jour de son entrée dans l’association (fig. 117). Le costume variait selon les circonstances: il y avait l’habitsolennel, l’habitordinaire, l’habit depénitence, l’habit defunérailles, l’habit depèlerinage(fig. 114 à 129). Chacun de ces costumes était accompagné d’une croix particulière comme marque distinctive: la croixdoublepour l’habit solennel, la croixsimplepour l’habit ordinaire, la croixrecroiséepour l’habit de pénitence, la croixorbéepour l’habit de funérailles, la croixen sautoirpour l’habit de pèlerinage. Tous les confrères portaient le bourdon à la main (fig. 118). Cette pieuse association s’établit à Freisengen, à Bonne, à Cologne, à Liège et en plusieurs autres localités; elle était très florissante au commencement du dix-huitième siècle, et, en 1706, elle recruta trois cent quatre-vingt-quinze membres dans la seule cité de Lille. Elle comptait alors cent mille affiliés.

Cependant, comme nous l’avons déjà dit, le culte de saint Michel trouva des contradicteurs à cette époque. Des catholiques, par exemple à Malines, avancèrent hardiment que le chef des anges en sa qualité de pur esprit ne pouvait être représenté sous des formes sensibles, et

[Pas d'image disponible.]Fig. 119.—Pièces d’un habit de confrère.Fig. 120.—L’habit solennel.

Fig. 119.—Pièces d’un habit de confrère.Fig. 120.—L’habit solennel.

Fig. 119.—Pièces d’un habit de confrère.

Fig. 120.—L’habit solennel.

[Pas d'image disponible.]Fig. 121.—L’habit ordinaire.Fig. 122.—L’habit de pénitence.

Fig. 121.—L’habit ordinaire.Fig. 122.—L’habit de pénitence.

Fig. 121.—L’habit ordinaire.

Fig. 122.—L’habit de pénitence.

qu’il n’était pas permis de porter son image en procession; d’autres, parmi les protestants, osèrent nier l’existence personnelle de saintMichel, malgré l’enseignement unanime de l’Écriture sainte, de la tradition et de la théologie. Bossuet dans son langage énergique vengea le nom et la gloire du saint Archange: «Il ne faut point hésiter, dit-il, à reconnaître saint Michel pour défenseur de l’Église, comme il l’étoit de l’ancien peuple, après le témoignage de saint Jean... conforme à celui de Daniel... Les protestants qui par une grossière imagination

[Pas d'image disponible.]Fig. 123.—L’habit de funérailles.Fig. 124.—L’habit de pèlerin.

Fig. 123.—L’habit de funérailles.Fig. 124.—L’habit de pèlerin.

Fig. 123.—L’habit de funérailles.

Fig. 124.—L’habit de pèlerin.

croient toujours ôter à Dieu tout ce qu’ils donnent à ses saints et à ses anges dans l’accomplissement de ses ouvrages, veulent que saint Michel soit dans l’Apocalypse Jésus-Christ même, le prince des anges, et apparemment dans Daniel le Verbe conçu éternellement dans le sein de Dieu; mais ne prendront-ils jamais le droit esprit de l’Écriture?»

Les disciples de Luther et de Calvin essayèrent de faire disparaître l’Archange en le confondant avec le Fils de Dieu. Les disciples de Voltaire et de Rousseau devaient nier à la fois la divinité de Jésus-Christ et l’existence de saint Michel.

Aafin du siècle de Louis XIV, la France conservait encore son prestige et occupait le premier rang parmi les nations chrétiennes; cependant les nuages s’amoncelaient à l’horizon et des symptômes alarmants faisaient craindre une grande catastrophe; les dissidences religieuses, les passions politiques, et le débordement des mœurs grandissaient de jour en jour et menaçaient d’engloutir l’Église et l’État dans un commun naufrage. L’abbaye du Mont-Saint-Michel ne fut pas la dernière à ressentir les effets de ces commotions violentes; et telle fut toujours sa destinée dans le cours des siècles. Comme monument national, elle a été soumise à toutes les vicissitudes dont la trame souvent mystérieuse compose l’histoire de notre pays; comme centre de la dévotion à saint Michel, elle a éprouvé le contre-coup de toutes les luttes que le paganisme, l’hérésie et l’impiété ont dirigées contre l’Église. Nous allons donc assister à une décadence dans ce siècle où le sensualisme, comme une plaie hideuse, va s’étendre sur nos provinces et envahir une grande partie du monde civilisé. De distance en distance, nous verrons la cité de l’Archange jeter un dernier éclat; mais, partageant enfin le sort de la France, elle disparaîtra pour un temps sous le flot de la révolution.

De 1703 à 1719, l’abbé commendataire qui avait succédé à Étienne le Bailly de Hautefeuille, s’appelait Jean Frédéric Karq. Il était né à Bamberg, en 1648. Jeune encore, il mérita la confiance de son évêque et reçut le titre de doyen de Munich; il entra plus tard dans les conseils intimes de l’électeur de Bavière, et fut nommé grand chancelier de l’électeur de Cologne. Ses brillantes qualités et sa haute noblesse lui valurent le titre «d’abbé très illustre.» A l’exemple de ses prédécesseurs, il laissa aux religieux du Mont l’entière administration du monastère et se montra pour eux d’une bonté vraiment paternelle; mais il ne veilla pas aux intérêts de son abbaye et ne signala sa prélature par aucun acte important. Une lettre datée du 8 avril 1706, et écrite à Mabillon par le prieur Julien Doyte, nous révèle la véritable situation du Mont-Saint-Michel à cette époque. Mabillon avait demandé le dessin de l’abbaye avec les renseignements qui pouvaient lui servir pour sesAnnales. Julien Doyte lui écrivit à peu près en ces termes: «Je ne sais si j’ai répondu à la lettre que Votre Révérence m’a fait l’honneur de m’adresser au sujet de notre monastère. Dans le doute où je suis, j’aime mieux lui écrire deux fois que de manquer à une. Je dois lui avoir dit que j’ai cherché le dessin de notre abbaye fait par nos pères; mais inutilement.» Il avouait ensuite qu’il n’avait personne assez habile pour refaire ce travail; ce qu’il regrettait vivement, parce que le Mont-Saint-Michel méritait sans contredit de figurer à la première place dans l’œuvre du savant bénédictin. Il ajoutait plusieurs détails dont voici les principaux: «La fontaine de Saint-Aubert est au bas d’un grand escalier qui descend au pied de notre bâtiment sur la grève. Elle se trouvait autrefois renfermée dans une tour que la mer a détruite; c’est un grand puits élevé de quinze à vingt pieds de la grève. Au premier étage de la Merveille sont de grandes salles voûtées; au deuxième étage est le réfectoire, la cuisine, la salle des chevaliers, au bout de laquelle est l’escalier qui descend à la fontaine de Saint-Aubert; au troisième étage, est un dortoir avec le cloître; au quatrième étage, un deuxième dortoir, au-dessus du premier, et surmonté lui-même d’un cinquième étage, où est laclassed’un bout et de l’autre un grenier.»

A ces renseignements curieux, Julien Doyte en ajoutait d’autres qui n’ont pas moins de valeur: «Du côté du midi, dit-il, on a joint à ce bâtiment un autre petit corps de logis qui ne commence qu’au deuxième étage, c’est-à-dire au plain-pied du réfectoire. Il y a quatre étages; le premier sert de lavoir, le deuxième est la chambre des hôtes; les autres n’occupent qu’une petite partie du bout du dortoir joignant le cloître, parce que, s’ils s’étendaient tout le long du dortoir, ils en déroberaient le jour et lescellulesen seraient inutiles; ils en occupent trois qui ne servent de rien. Le troisième étage est une chambre commune et le quatrième, la bibliothèque. Il n’y a qu’une espace de six à sept pieds entre le rond-point de l’église et ce petit corps de logis qui sertd’entrée au monastère.» Julien Doyte terminait sa lettre en s’excusant de ne pouvoir contribuer à l’œuvre de Mabillon: «Il seroit trop juste, ajoutait-il, que notre monastère contribuast à la gravure des planches, et si j’en avois eu la nouvelle quand notre premier procureur étoit à Paris, je l’aurois chargé de donner quelque chose à votre révérence; mais il me seroit plus facile de tirer de l’eau de notre rocher que de l’argent de nos officiers. Et en vérité, quand ils le voudraient, ils ne le pourraient pas à présent; lamisèreest si grande que cela passe l’imagination (Bibl. Nat., f. fr., n. 19,652).»

Il faut conclure de cette lettre que le niveau des études avait déjà baissé au Mont-Saint-Michel. Outre que le frère Doyte lui-même n’était pas familier avec la langue française, il ne se trouvait pas dans le monastère un homme capable de fournir à Mabillon le dessin qu’il

[Pas d'image disponible.]Fig. 125.—Armoiries du Mont en 1733. Écu semé de coquilles avec un chef de France timbré d’une mître et d’une crosse, embrassé par deux palmes. Archives nationales.

Fig. 125.—Armoiries du Mont en 1733. Écu semé de coquilles avec un chef de France timbré d’une mître et d’une crosse, embrassé par deux palmes. Archives nationales.

Fig. 125.—Armoiries du Mont en 1733. Écu semé de coquilles avec un chef de France timbré d’une mître et d’une crosse, embrassé par deux palmes. Archives nationales.

désirait; toutefois, il existait encore une classe reléguée au dernier étage, à côté du grenier. Nous voyons aussi combien est fausse l’idée que plusieurs écrivains modernes se sont faite de la richesse des moines du Mont-Saint-Michel. Les revenus de l’abbaye, il est vrai, atteignaient encore le chiffre de quarante à cinquante mille livres; mais il fallait en défalquer vingt-sept mille pour le titulaire de la commende, plus douze à quatorze mille pour les charges annuelles. Si l’on ajoute à cela les vexations de tout genre, les difficultés avec les fermiers, les procès ruineux, on comprendra que la modicité des ressources fut plutôt un écueil pour les religieux que le faste et l’opulence.

De 1721 à 1766, un homme, issu d’une illustre famille, Charles-Maurice de Broglie, quatrième fils de Victor-Maurice de Broglie, maréchal de France, porta le titre de commendataire du Mont-Saint-Michel, et en perçut la mense abbatiale. Sa prélature, l’une des plus longues de cette histoire, est loin d’être l’une des plus riches en souvenirs pour le culte de l’Archange. Louis XV sembla marcher d’abord sur les traces de ses glorieux ancêtres. Il reçut le collier de l’Ordre le 1ᵉʳ septembre 1715; l’année suivante, il chargea le maréchal d’Estrées de présider en son nom les assemblées générales et d’user de toute son autorité pour réformer les abus, faire observer les règlements et veiller à l’honneur de la chevalerie; en 1722, il fit à l’église de Reims un présent digne de la magnificence royale: «C’est, dit Piganiol, un soleil d’argent doré, du poids de cent-vingt-cinq marcs;» il est soutenu par deux anges: l’un, qui est saint Michelprotecteurde la France, offre à Dieu l’épée royale, et l’autre lui présente la couronne. Au milieu s’élève un socle, auquel sont agrafés deux cartouches, ornés des armes de France et remplis par l’inscription suivante: «Louis XV, roi de France et de Navarre, couronné à Reims en la XIIIᵉ année de son âge et la VIIIᵉ de son règne, le XXV d’octobre 1722, par Armand-Jules de Rohan, archevêque, duc de cette ville, premier pair de France, fit au jour de son sacre ce don à l’église de Reims.» Le monarque parut aussi s’intéresser au Mont-Saint-Michel. Par ordre de Sa Majesté, le sieur de Caux, ingénieur en chef sur les côtes de Normandie, fut chargé en 1731, de faire le devis des réparations que nécessitait l’état des remparts. Ce devis atteignit la somme de 37,146 livres que l’on préleva «sur tous les habitants taillables des trois généralités de la Province.»

Louis XV commit une faute regrettable en ouvrant de nouveau la prison qui était restée fermée pendant une partie du règne précédent. Au mois d’août 1745, Victor de la Castagne, connu sous le nom de Dubourg, fut enfermé dans une cage de fer. Il appartenait à une famille catholique de la ville d’Espalion en Rouergue, et avait reçu dans sa jeunesse une éducation solide et brillante; mais il s’affilia plus tard à des intrigues politiques, trahit la cause qu’il devait défendre, et mit sa plume au service des cours étrangères. Retiré à Francfort, il composa des libelles diffamatoires, et les répandit à profusion sous le titre duMandarinet del’Espion chinois. Voltaire lui-même, dans sesremarquessur lesmensonges imprimés, le compteparmi ces pauvres scribes en robe de chambre et sans bonnet de nuit, sans meubles et sans feu, qui compilent et qui altèrent des gazettes. Pendant son séjour au Mont, il fut traité par les moines avec la plus grande humanité; le sous-prieur le visita souvent et usa de son influence pour obtenir sa liberté; afin de le préserver du froid et de l’humidité, il lui procura une robe de calmande avec un gilet d’étoffe, et fit couvrir sa cage de larges planches de bois. Dubourg fut insensible à toutes ces marques de charité et ferma son cœur au repentir. Dans son désespoir, il refusait de prendre toute nourriture, et les religieux, pour l’empêcher de mourir de faim, lui faisaient avaler du bouillon «par force avec un entonnoir.» Il mourut dans un accès de folie furieuse, la nuit du 26 au 27 août 1746. Nous voyons par là ce qu’il faut penser du roman inventé et accrédité par un certain nombre

[Pas d'image disponible.]Fig. 126.—Cachet de Ch. Maurice de Broglie, abbé commendataire du Mont-Saint-Michel. 1765. Archives nationales.

Fig. 126.—Cachet de Ch. Maurice de Broglie, abbé commendataire du Mont-Saint-Michel. 1765. Archives nationales.

Fig. 126.—Cachet de Ch. Maurice de Broglie, abbé commendataire du Mont-Saint-Michel. 1765. Archives nationales.

d’auteurs modernes. Pour jeter l’odieux sur le règne de Louis XIV, ces écrivains ont avancé que Dubourg, «protestant hollandais,» homme de mérite et «patriote inflexible,» fut victime de la tyrannie du grand roi. Afin de rendre le tableau plus émouvant, ils ont imaginé une lettre touchante écrite par le prisonnier à son épouse et à ses enfants «chéris» peu de jours avant sa mort; puis, comme dernier trait, ils ont dépeint le malheureux expirant sur la paille, épuisé par cinq années de souffrances, et «dévoré par les rats.» Or, nous l’avons vu, Victor de la Castagne était né d’une famille catholique française; comme preuve de son patriotisme, il avait vendu sa plume aux ennemis de la France; interné au Mont plus de trente ans après la mort de Louis XIV, il y mourut au bout d’une année de détention, non point dévoré par les rats, mais emporté par un accès dedésespoir et de folie; de plus, il est certain qu’il ne fut jamais marié.

En 1776, le nombre des prisonniers s’élevait à dix-huit, dont trois s’évadèrent à la faveur d’un incendie qui éclata dans le château. L’année précédente, le trop célèbre Loménie de Brienne avait été nommé à la commende du Mont-Saint-Michel, après la mort de Charles-Maurice de Broglie; mais, trois ans plus tard, il échangea son abbaye pour le riche monastère de Froidmont, au diocèse de Beauvais.

Malgré ces épreuves, l’abbaye «royale» de Saint-Michel, comme elle s’appelait alors, attirait toujours une multitude considérable de pèlerins et un chroniqueur a pu dire en plein dix-huitième siècle: «Le Mont-Saint-Michel est un des plus fameux pèlerinages de la France, particulièrement pour les gens de basse naissance, qui y vont par troupes en été.» Au mois de mai 1777, le comte d’Artois, qui devait ceindre la couronne sous le nom de Charles X, et quelques mois après le duc de Chartres, qui fut plus tard Louis-Philippe, visitèrent le Mont dans un voyage qu’ils faisaient en Normandie et en Bretagne. Le comte d’Artois ordonna la démolition de la fameuse cage, et le duc de Chartres lui donna le premier coup de hache. Ces deux princes furent les derniers qui courbèrent le front devant l’autel de l’Archange, avant la grandecatastrophe. Des confréries et des corporations avaient encore saint Michel pour patron spécial; mais le nombre en diminuait peu à peu à mesure que la révolution approchait. Les boulangers invoquaient déjà saint Honoré; cependant ils n’oubliaient point leur premier chef. Ceux des Andelys, par exemple, avaient toujours saint Michel pour patron. L’ordre institué par Louis XI comptait parmi ses membres des hommes de mérite; néanmoins l’esprit chevaleresque diminuait de plus en plus, et désormais le collier était donné de préférence aux hommes qui se distinguaient par leur savoir. Quelques confréries prirent des mesures pour se maintenir dans leur ferveur primitive. Le 24 mai 1767, au retour d’un pèlerinage au Mont-Saint-Michel, les membres de la confrérie de Vimoutiers, au nombre de vingt-deux, s’engagèrent entre autres choses à assister avec leur costume aux processions du saint sacrement «sous peine de 12 sols,» à éviter dans les réunions toute parole blessante «sous peine de 4 sols,» à faire dire chacun une messe pour les frèresdéfunts, à tenir leur «pique bien propre et sans rouille sous peine de 2 sols,» et enfin à ne pas faire servir les ornements de la compagnie à des usages profanes «sous peine de 12 sols.»

En 1787, le cardinal Louis-Joseph de Montmorency-Laval, évêque de Metz et grand aumônier de France, reçut la commende du Mont-Saint-Michel, dont il prit possession le 2 mai de l’année suivante. Cet illustre rejeton d’une des plus anciennes familles du royaume devait clore la liste des abbés, qui, pendant plus de huit siècles, gouvernèrent le Mont-Saint-Michel. Il serait difficile de trouver dans l’histoire profane une série d’hommes plus célèbres, plus influents, et, sauf de rares exceptions, plus vertueux et plus fidèles à leurs devoirs. Un passé si glorieux ne devait pas protéger l’abbaye royale contre les envahissements et la barbarie de la Révolution. Dès l’année 1790, le prieur, dom Maurice, comparut devant les officiers d’Avranches pour se conformer à un édit de l’Assemblée nationale, et donner l’inventaire de tous les biens meubles et immeubles que possédait le monastère. Le 12 octobre de l’année suivante, 1791, les représentants du district d’Avranches vinrent avec une voiture «chercher les trésors, diamants, rubis et une partie des ossements de plusieurs saints qui étaient au Mont-Saint-Michel.» Le même jour, le procureur-syndic fit enlever les «calices, coupe, saint ciboire et soleil, avec trois mitres et ce qui était précieux sans aucune réserve.» Le 21 et le 22 novembre, on fit descendre la sonnerie de la tour, excepté le timbre de sauvetage et la grosse cloche qui porte le nom de l’abbé Jean-Frédéric Karq. Les habitants de Beauvoir échangèrent deux de ces cloches pour les leurs; les habitants de Genets s’emparèrent des autres, le 22 décembre 1791. La veille, deux commissaires d’Avranches avaient emporté «tous les titres et papiers du chartrier et tous les ornements de la sacristie.» La ruine était complète. Les beaux manuscrits du moyen âge, achetés à grands frais et copiés avec soin, gisaient pêle-mêle dans une salle du district, et les ossements des saints étaient dispersés ou détruits. Le chef de saint Aubert lui-même n’échappa point au pillage, et la montagne, que le bienheureux pontife avait choisie pour le lieu de son repos, se vit dépouillée de son plus précieux trésor. (Livre blanc de la Commune du Mont-Saint-Michel.)

Ces désastres n’étaient que le prélude de scènes plus tristes et plus sauvages. La convention enferma dans le château trois cents prêtres dont la plupart étaient trop avancés en âge pour être déportés. Ils furent traités avec la dernière barbarie. Non seulement ils étaient privés de la nourriture nécessaire pour le soutien d’une vie chancelante et épuisée par la souffrance; mais on voulut aussi leur enlever la consolation suprême que le captif trouve dans la prière. D’après un ordre émané de l’autorité supérieure, le comité républicain s’empara de tous les bréviaires des prisonniers, à l’exception d’un seul qui échappa aux perquisitions les plus minutieuses; encore celui-ci fut-il rongé par les rats pendant la nuit. Les membres de la commission ne montrèrent pas moins d’ignorance que de cruauté. Ayant mis la main sur un Homère imprimé en grec, ils jugèrent que l’Iliade était un livre de prières et que la gravure du poète placée au frontispice devait être l’image d’un saint; en conséquence, ils se saisirent du volume. D’autres, non moins avisés, prenaient saint Michel pour le génie de la liberté; ce qui, paraît-il, les empêcha de détruire sa statue en quelques localités. Le casque de l’Archange leur semblait être le bonnet phrygien; la balance et l’épée représentaient à leurs yeux la justice et la force du peuple; le dragon palpitant sous les pieds du céleste vainqueur était pour eux le symbole et l’image de la tyrannie, c’est-à-dire de la royauté.

Parmi les nobles victimes entassées au Mont-Saint-Michel figuraient le curé d’Avranches, nommé Pierre Cousin, Guillaume David, Georges Durel, Jacques Antoine Joubert, Osouf, prêtre de Cametours, et Denys, grand chantre de la cathédrale d’Avranches. Dans un seul jour la gendarmerie de Coutances conduisit cinquante et un ecclésiastiques au Mont-Saint-Michel. La cité de l’Archange portait alors le nom dérisoire deMont-Libre, et le drapeau rouge fut arboré sur une tour qui prit le nom deTour de la Liberté. Le 21 novembre 1793, les Vendéens marchèrent sur Granville. «Un détachement de cavalerie se porta au Mont-Saint-Michel et délivra les prêtres qu’on avait entassés dans la forteresse; ils avaient eu tant à souffrir que la plupart se trouvèrent hors d’état de suivre leurs libérateurs.» Les Vendéens, que leLivre de la commune du Montappelle «des brigands,» détruisirentl’arbre «chéri» de la liberté, s’emparèrent des clefs de la ville et couchèrent au Mont. Le lendemain et les deux jours suivants, ils enclouèrent les canons après avoir jeté les boulets dans les grèves, abattirent les pavillons et les emportèrent, à l’exception du drapeau rouge.

Le départ des Vendéens laissa le Mont-Saint-Michel au pouvoir de la Révolution. Il est difficile de se figurer quel spectacle offrit dès lors cette cité autrefois si brillante. Des mains sacrilèges avaient pillé le trésor de la basilique; le cloître, habité naguère par les enfants de saint Benoît, servit d’asile aux débris de nos guerres civiles; la cité des reliques et des livres était transformée enprisond’État; les louanges de Dieu ne retentissaient plus sous les voûtes de la basilique; les prêtres et les religieux qui avaient habité le Mont depuis la prélature du cardinal de Montmorency, étaient morts ou dispersés. De ce nombre étaient J. B. Mazier, curé de la paroisse, et Pierre-François Morilland, son vicaire; dom François Maurice, prieur de l’abbaye, et son frère; Michel Pichonnier, sous-prieur, et les religieux Lamy, Suhard et La Tour, dom Carton, cellérier, dom Dufour, ancien professeur de théologie, et quelques autres qui nous sont inconnus. Désormais la catastrophe semblait irrémédiable, et l’œil, en plongeant dans l’avenir, ne pouvait entrevoir le jour de la restauration; cependant tout espoir n’était pas éteint au fond des cœurs, et saint Michel veillait toujours sur son moutier et sur la France.

De 1793 à 1863, c’est-à-dire pendant une captivité de 70 ans, plus de quatorze mille détenus gémirent dans la prison du Mont-Saint-Michel. La cité radieuse du moyen âge offrait l’aspect d’un cadavre mutilé; les trois dernières travées de la nef romane et la belle façade de Robert de Torigni étaient remplacées par le portail grec, «dont le seul mérite est de rendre complet le cours d’architecture, qu’on peut suivre au Mont-Saint-Michel.» Au sommet de l’édifice que dominait autrefois l’image de l’Archange, le Directoire fit placer un télégraphe pour correspondre à la ligne de Brest à Paris. La milice, qui faisait la garde sur la côte, fermait l’entrée de la ville aux visiteurs et isolait les malheureux captifs de toute communication avec le dehors. Cette surveillance devint encore plus active après le décret de 1799.L’administration centrale de la Manche, irritée d’apprendre que Jacques des Touches avait été délivré de la prison de Coutances, ordonna d’employer «des précautions multiples et journalières» afin d’empêcher l’évasion «de plusieurs chouans détenus» dans les cachots du «Mont-Libre.»

Napoléon ne montra ni plus de respect pour l’abbaye, ni plus de goût pour les chefs-d’œuvre du génie chrétien. En vertu d’un décret du 6 juin, publié le 12 du même mois et signé par le comte Daru, ministre secrétaire d’État, l’empereur ordonna de conserver «lamaison de force» du Mont-Saint-Michel; en même temps il enjoignit au département de se charger des frais de réparation et d’y consacrer immédiatement une somme de 20,000 francs. En 1814, monsieur Demons, curé de Cherbourg, se munit d’une lettre du sous-préfet d’Avranches et d’un laisser-passer du maire de la ville, et se présenta au concierge du château, qui le reçut avec politesse et lui permit de visiter la prison. Le nombre des détenus s’élevait alors à deux cents; les hommes travaillaient dans la salle des chevaliers et les femmes dans le réfectoire des moines; leur occupation principale était «la filature du coton.» On avait vendu les fameuses stalles du chœur et la basilique était dépouillée de ses ornements les plus précieux. Monsieur Demons sortit l’âme brisée de douleur et les yeux mouillés de larmes. L’avénement de Louis XVIII sur le trône de France laissait espérer des jours meilleurs pour le sanctuaire où tant de rois étaient venus placer leur couronne sous la protection de l’Archange; mais le monarque n’imita pas ses ancêtres, et, cédant aux vues d’une politique toute humaine, il infligea une nouvelle flétrissure à l’ancienne abbaye. En vertu d’un décret donné au «château des Tuileries,» le 2 avril 1817, et publié le 6 du même mois avec la signature de Laîné, ministre de l’intérieur, secrétaire d’État, le Mont-Saint-Michel fut constitué «maison de force» pour les individus «des deux sexes» condamnés à la peine des travaux forcés. Le même décret portait que le Mont serait pareillement affecté «aux condamnés à la déportation,» jusqu’à leur départ pour une destination définitive. L’ordonnance royale prescrivait en même temps d’installer de nouveaux ateliers dans l’abbaye, afin de procurer du travail aux prisonniers. Des religieuses connues pour leur dévouement, les Filles de la Sagesse

[Pas d'image disponible.]Fig. 127.—Incendie du Mont-Saint-Michel, le 23 octobre 1834. Dessin de M. H. Scott, d’après un croquis du temps.

Fig. 127.—Incendie du Mont-Saint-Michel, le 23 octobre 1834. Dessin de M. H. Scott, d’après un croquis du temps.

Fig. 127.—Incendie du Mont-Saint-Michel, le 23 octobre 1834. Dessin de M. H. Scott, d’après un croquis du temps.

de Saint-Laurent-sur-Sèvre, furent chargées du soin des malades et des infirmes. L’administration générale du Mont-Saint-Michel fut confiée à des directeurs dont un certain nombre négligèrent les réparations les plus urgentes, ou mutilèrent les plus belles parties de la Merveille et de la basilique. La nef romane avec plusieurs chapelles, le réfectoire, le cellier, l’aumônerie furent divisées en deux ou trois étages, pour servir de salle à manger, de dortoirs et d’ateliers; la sacristie actuelle était alors une cuisine et le bras du transept que les pèlerins ont décoré de bannières et d’oriflammes, fut longtemps encombré de malheureux captifs qui traînaient aux pieds de lourdes chaînes de fer. Il n’est pas sans utilité de parcourir la liste des prisonniers qui ont été détenus à cette époque au Mont-Saint-Michel. Les nombreuses victimes de 1793 furent remplacées par Chastenaix, le Moine et la Houssaye, chefs de l’armée royaliste. Le pamphlétaire Babœuf, le sabotier Mathurin Bruno, qui se disait Louis XVII, fils du roi martyr, et Le Carpentier, conventionnel et régicide, subirent tour à tour les rigueurs de la captivité. Bientôt Colombat, Blanqui, Stuble et Barbès expièrent dans les cellules du château le sang répandu sur les barricades de Juillet. Quel singulier contraste dans ces destinées et quelle étrange vicissitude dans ces phases de nos révolutions!

Le Mont-Saint-Michel subit un désastre d’une autre nature. En 1834, un incendie se déclara dans la nef de l’église, sur le minuit; bientôt le feu détruisit les ateliers «de chapeaux» et gagna la toiture. Des flammèches emportées par le vent tombaient dans la ville et jusque sur les grèves. Pendant cette nuit lugubre, le directeur de la maison centrale, le curé de la ville, la garnison, les détenus eux-mêmes rivalisèrent de zèle et de dévouement (fig. 127). L’aumônier, monsieur l’abbé Le Court, montra tant «d’habileté, de sang-froid et de courage,» qu’il parvint à circonscrire le foyer de l’incendie. Sa belle conduite lui mérita la croix d’honneur.

L’accidentde 1834 fut comme le signal d’une résurrection. Les ruines amoncelées par l’incendie nécessitèrent une restauration matérielle, et celle-ci fut le prélude de la restauration religieuse. Le gouvernement fit reconstruire les trois derniers piliers de la nef romane, du côté du Midi. Un artiste breton, M. Barré, orna d’un bas-relief le tympan de la porte ogivale, qui donne sur le Saut-Gautier. Ce bas-relief représentela Vision de saint Aubert. L’Archange au visage sévère et aux ailes déployées apparaît au pontife et lui fait à la tête une profonde cicatrice. Ce travail a été beaucoup vanté, mais il ne paraît point mériter sa réputation; l’artiste n’a pas assez tenu compte de la vérité historique; la pose de l’Archange est trop raide et son geste un peu risqué. Un prisonnier sculpta le maître-autel de la basilique d’après un dessin de M. Théberg, architecte. Celui-ci, de concert avec M. Marquet, employa les ressources dont il disposait à faire les réparations les plus nécessaires dans l’église et le château.

L’heure fixée par la Providence était sonnée. La prison fut supprimée par un décret du 20 octobre 1863, et les détenus quittèrent bientôt le Mont-Saint-Michel pour aller reprendre leurs fers à Beaulieu et à Fontevrault; ensuite l’abbaye fut cédée à l’administration des domaines, qui, par un bail en date du 31 mars 1865, loua les bâtiments à Mgr Bravard, évêque de Coutances et Avranches; enfin au mois d’avril de l’année 1867, une colonie de religieux de Saint-Edme partait de Pontigny et venait prendre possession du Mont-Saint-Michel.

Quelques années à peine se sont écoulées depuis cette restauration religieuse, et déjà la cité de l’Archange n’a plus le même aspect; les métiers qui encombraient les bâtiments, les étages qui déshonoraient l’église et la Merveille, sont enlevés; partout l’ordre se rétablit, les ruines disparaissent et la montagne se transforme. Aujourd’hui,comme autrefois, la mère de Dieu et le prince de la milice céleste prennent possession de cette basilique où la piété de nos pères aimait à les invoquer. Depuis 1868, une statue de la Vierge remplace

[Pas d'image disponible.]Fig. 128.—Porte du roi en 1835; d’après un dessin duCharivari.

Fig. 128.—Porte du roi en 1835; d’après un dessin duCharivari.

Fig. 128.—Porte du roi en 1835; d’après un dessin duCharivari.

dans la crypte des Gros-Piliers l’ancienne image de Notre-Dame-sous-Terre; en même temps le transept nord de l’église a son autel dédié à l’Archange, et sert de chapelle pour les pèlerinages.

Par un décret du maréchal de Mac-Mahon, en date du 20 avril 1874, la propriété domaniale de l’abbaye du Mont-Saint-Michel est affectée au service des monuments, pour en assurer la conservation. Depuis ce jour les travaux de restauration se continuent sous la direction d’un habile architecte attaché à la commission des monuments historiques. La vaste plate-forme qui regarde la mer à l’ouest de la montagne, avait beaucoup souffert des injures du temps, et menaçait de s’affaisser du côté de l’hôtellerie. Un solide contre-fort a prévenu ce malheur. Le

[Pas d'image disponible.]Fig. 129.—Vue du Mont-Saint-Michel en 1845; d’après une lithographie deL’Artiste.

Fig. 129.—Vue du Mont-Saint-Michel en 1845; d’après une lithographie deL’Artiste.

Fig. 129.—Vue du Mont-Saint-Michel en 1845; d’après une lithographie deL’Artiste.

pavé de la même plate-forme a été réparé dans le courant de l’année 1875. La tradition rapportait que sous les dalles, à la place des dernières travées de l’église, reposaient d’illustres personnages parmi lesquels on citait Ranulphe de Baveux, Bernard le Vénérable, Geoffroy, Robert de Torigni, Martin, Raoul de Villedieu, Richard Toustin, Guillaume du Château, Geoffroy de Servon. Les historiens ne s’étaient pas trompés. Sous les moellons de pierre, devant le nouveau portail, on a trouvé les restes vénérables de plusieurs moines avec des débris d’ornements. Bientôt les fouilles ont mis à nu les fondations de l’église primitive, et il a été facile de reconnaître la base des colonnes qui soutenaient la tour de l’Horloge, l’ancien portail, et la tour des Livres. Là, sous les degrés de la porte principale, on a découvert, le 30 août1875, un sarcophage contenant le corps d’un abbé revêtu de ses ornements pontificaux, «noircis et comme brûlés par le temps:» à sa droite se trouvait une crosse en bois surmontée d’une volute de plomb, et sur le crâne était placé un disque en métal, avec les inscriptions suivantes: «Ici repose Robert de Torigni, abbé de ce lieu.» «Il a gouverné ce monastère l’espace de trente-deux ans et en a vécu quatre-vingts.» A côté, dans un autre cercueil de bois réduit en poussière, on a aussi découvert les ossements d’un abbé, avec la volute en plomb d’une crosse et une plaque de même métal portant cette inscription: «Ici repose Martinde Furmendeio, abbé de ce lieu.» Au milieu des disques de plomb, une main s’appuie sur une croix pattée à branches égales et s’étend pour bénir. Il est impossible d’en douter, nous sommes en présence des restes glorieux de Robert du Mont et de Martin, son successeur (fig. 130). La commission des monuments historiques continuera, nous l’espérons, l’œuvre qu’elle a entreprise, et pour laquelle elle a su choisir un homme à la hauteur d’une tâche qui demande tant de connaissances, d’habileté et de persévérance.

Si larestauration matériellea déjà procuré d’heureux résultats, que dire des fruits abondants que larestauration religieusea produits dans le court espace de douze à treize ans? L’orphelinat qui occupe l’ancienne caserne, auprès de la tour Gabrielle, donne un asile sûr à une trentaine de petits enfants confiés aux soins maternels des religieuses de la Miséricorde, et offre tous les charmes de la solitude aux dames qui veulent se recueillir dans la retraite, loin de l’agitation du monde. L’Archange, protecteur de l’Église et de la France, conducteur et peseur des âmes, est honoré de nouveau sous les titres que nos pères lui donnaient. Une confrérie a été instituée sous son nom dans le but d’appeler la protection du ciel sur l’Église, le souverain pontife et la France, d’obtenir la grâce d’une bonne mort et de hâter la délivrance des âmes du Purgatoire. L’immortel Pie IX, non content de l’approuver, l’a enrichie des faveurs les plus précieuses, et déjà, grâce au dévouement des zélateurs et des zélatrices, elle compte ses membres par milliers et se répand chaque jour dans toutes les contrées du monde catholique. Le mois d’octobre de l’année 1875 a vu éclore sous les ailes de l’Archange une œuvre destinée à faire revivre les «alumnats» dumoyen âge: une école apostolique a été ouverte sous la direction du R. P. Robert. Le nombre des petits apôtres était de douze d’abord; il est aujourd’hui de dix-sept; il augmentera encore et les disciples de saint Michel travailleront un jour à répandre le culte de leur céleste protecteur et à faire connaître les gloires de la sainte montagne, sur laquelle ils auront passé les plus belles années de leur vie.

[Pas d'image disponible.]Fig. 130.—Aspect de la grande plate-forme à l’ouest, en 1875, lors de la découverte du tombeau de Robert de Torigni.

Fig. 130.—Aspect de la grande plate-forme à l’ouest, en 1875, lors de la découverte du tombeau de Robert de Torigni.

Fig. 130.—Aspect de la grande plate-forme à l’ouest, en 1875, lors de la découverte du tombeau de Robert de Torigni.

Le culte de saint Michel n’était pas entièrement aboli depuis les jours néfastes de la Révolution; il avait survécu à tous nos désastres, et la dévotion envers le grand Archange vivait toujours dans le cœur des véritables Français; elle s’était même plus d’une fois manifestée dans les heures d’angoisses et dans les calamités, comme au milieu des joies et des réjouissances publiques. «En 1820, après l’assassinat du duc de Berry, dit M. de Badts de Cugnac, de toutes parts des neuvaines furent faites en l’honneur de saint Michel. Le 29 septembre, jour même de la fête de l’Archange, naissait le duc de Bordeaux, appelé l’enfantdu miracle.» En mémoire de cet événement on fit frapper une médaille qui représente sur un lit d’une forme antique, une femme offrant à l’amour de la France son enfant éclairé d’un rayon du ciel; à ses côtés est le buste du duc de Berry; la face porte: «Dieu nous l’a donné.»—«Nos cœurs et nos bras, sont à lui;» le revers, sur lequel on lit la date du 29 septembre, présente l’image de l’archange saint Michel terrassant le diable, sous la figure d’un monstre moitié homme, moitié dragon. Ici, Lucifer personnifie la révolution armée du poignard de Louvel d’une main et portant de l’autre une torche incendiaire; son céleste vainqueur, l’ange tutélaire de la France, tient le bouclier crucifère et manie le glaive flamboyant (fig. 132). La Restauration avait même essayé de faire revivre l’ancienne chevalerie. En 1816, Louis XVIII rappela que l’ordre de Saint-Michel était spécialement destiné à servir de récompense et d’encouragement aux Français, qui se distingueraient dans les lettres, les sciences et les arts, ou par des découvertes, des ouvrages et des entreprises utiles à l’État. Le 30 mai 1825, il y eut à Reims une réception solennelle après le sacre de Charles X, et le 29 septembre de l’année suivante le chapitre général fut convoqué; mais à partir de la révolution de Juillet, l’ordre n’a plus existé que de nom, et son dernier représentant est mort depuis quelques années.

Chez les autres nations, le nom de saint Michel n’a jamais été non plus complètement livré à l’oubli. La Bavière conserve toujours l’ordre duMérite, fondé par Joseph Clément sous le patronage de l’Archange, pour soutenir la religion catholique, défendre l’honneur de Dieu et secourir les défenseurs de la patrie. En vertu d’un décret publié le 30 mai 1877, la reine d’Angleterre autorise l’admission de membres extraordinaires dans les ordres de Saint-Michel et Saint-Georges; elle nomme en même temps le prince de Galles grand-croix et le duc de Cambridge grand maître et principal chancelier. Les mahométans connaissent aussi le nom du puissant Archange et lui attribuent la fonction de secrétaire de la Divinité. L’Allemagne possède des confréries érigées sous le vocable de saint Michel, et la capitale de l’Autriche vient d’envoyer aux obsèques de Pie IX une députation prise parmi les membres de l’une de ces pieuses associations; l’immortel pontife s’est toujours montré lui-même le dévot serviteur de l’Archange, et le seulornement de sa chambre mortuaire était une pendule surmontée d’une statuette du vainqueur de Satan, avec une croix et quelques cierges.


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