Chapter 12

[Pas d'image disponible.]Fig. 88.—Armoiries de Raoul de Mons, un des défenseurs du château du Mont-Saint-Michel. Données par M. Rodolphe de Mons. 1420-1434.

Fig. 88.—Armoiries de Raoul de Mons, un des défenseurs du château du Mont-Saint-Michel. Données par M. Rodolphe de Mons. 1420-1434.

Fig. 88.—Armoiries de Raoul de Mons, un des défenseurs du château du Mont-Saint-Michel. Données par M. Rodolphe de Mons. 1420-1434.

de l’année 1423, le commandant de la place put communiquer avec le grand maître de l’artillerie, et recevoir des munitions de guerre. Il obtint en particulier, «sept-vingts livres de salpêtre fin, soixante livres de soufre, un millier de traits communs, et cinquante pelotons de fil d’arbalète.» Ce secours arrivait à propos; car, à la fin d’octobre de la même année, une armée nombreuse serra de près le blocus par terre et par mer, et isola les assiégés de toutes communications extérieures. Le roi d’Angleterre avait donné la baronie d’Ardevon à Jean Swinfort, à la condition qu’il construirait une bastille sur le rivage; la garde en fut confiée à Nicolas Bourdet, capitaine habile et courageux; en même temps, les autres redoutes furent garnies de soldats, et des vaisseaux légers mouillèrent dans la baie du Mont-Saint-Michel: «tellement, dit dom Huynes, qu’on ne pouvoit entrer» en ce mont, ni en sortir, «ny moins l’avitailler.» Les Anglais, après avoir épuisé tour à tour les promesses et les menaces pour se faire ouvrir les portesde la ville, se préparaient à un assaut général, quand tout à coup la flotte de Jean V, duc de Bretagne, apparut dans la baie du Mont-Saint-Michel; elle portait le cardinal Guillaume de Montfort, évêque de Saint-Malo, l’amiral de Beaufort, les sieurs de Montauban et de Coëtquin, avec l’élite de la noblesse. La lutte s’engage aussitôt. Les Bretons cramponnent les vaisseaux anglais, abordent l’ennemi la hache à la main, et font des prodiges de valeur. Parmi les bâtiments les uns coulent à fond, les autres s’enfoncent dans les sables ou gagnent la haute mer. La victoire fut complète, et le Mont put se ravitailler par mer. L’armée de terre, effrayée à la vue des Bretons, prit la fuite, et alla chercher un abri derrière ses redoutes; mais le brave Jean de la Haye, baron de Coulonces, accourut du Maine, se précipita sur les Anglais pendant que les assiégés faisaient une vigoureuse sortie, en tua plus de deux cents, et fit un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait Nicolas Bourdet, gouverneur de la bastille d’Ardevon. Cette nouvelle victoire permit à la garnison de recevoir par terre de nouveaux secours. Du reste, les Anglais, occupés à conquérir d’autres parties de la France, laissèrent quelques mois de trêve à l’abbaye du Mont-Saint-Michel.

Notre étendard flottait victorieux dans la cité de l’Archange; mais partout ailleurs, nos armes étaient humiliées. Bientôt la journée de Verneuil renouvela les désastres de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt. Le comte d’Aumale, qui avait quitté le Mont afin de voler au secours de l’armée française, fut trouvé parmi les morts. Charles VII nomma pour le remplacer Jean d’Orléans, qui vingt-cinq ans plus tard expulsa de la Normandie le dernier des Anglais; ce fameux capitaine, resté célèbre dans nos annales sous le nom de Dunois, porta comme Jean d’Harcourt le titre de comte de Mortain, que le roi d’Angleterre donnait aussi comme récompense à ses plus dévoués partisans. Par malheur, Dunois ne put à l’exemple de son prédécesseur se rendre en personne au Mont-Saint-Michel; retenu auprès de Charles VII, il chargea son lieutenant, messire Nicolas Paynel, de veiller à la garde du château, tout en respectant les droits et privilèges des bénédictins. Les ennemis profitèrent de cette circonstance et de leurs succès dans le reste du royaume pour tenter encore la prise du mont Tombe. Ils

[Pas d'image disponible.]SAINT-MICHEL TERRASSANT LE DÉMON.etVue du Mont-Saint-Michel au commencement du XVᵉ. siècle.Miniature duLivre d’heures de Pierre II, duc de Bretagne, ms. du XVᵉ. siècle, nº 1159 à la Bibl. Nat. de Paris

SAINT-MICHEL TERRASSANT LE DÉMON.etVue du Mont-Saint-Michel au commencement du XVᵉ. siècle.Miniature duLivre d’heures de Pierre II, duc de Bretagne, ms. du XVᵉ. siècle, nº 1159 à la Bibl. Nat. de Paris

SAINT-MICHEL TERRASSANT LE DÉMON.

et

Vue du Mont-Saint-Michel au commencement du XVᵉ. siècle.

Miniature duLivre d’heures de Pierre II, duc de Bretagne, ms. du XVᵉ. siècle, nº 1159 à la Bibl. Nat. de Paris

voulaient à tout prix se rendre maîtres de la ville, et passer les habitants au fil de l’épée. Le 12 septembre 1424, ils commencèrent un blocus complet qui dura jusqu’au milieu de l’année suivante; ce blocus, plus long et plus rigoureux que les autres, fut en partie dirigé par Robert Jolivet lui-même, comme l’atteste une lettre conservée auxArchives nationales. Dans cette lettre écrite à Coutances, le 12 mai 1425, Robert prend les titres d’humble abbé du Mont-Saint-Michel au péril de la mer, de conseiller du roy, son sire, et de commissaire au pays de la basse Marche de Normandiepour le recouvrement de la place du Mont-Saint-Michel. Il mande à son bien-aimé Pierre Sureau, receveur général, que les ennemis et adversaires du roi ayant pris messire Nicolas Bourdet, bailli du Cotentin et capitaine de la bastille d’Ardevon, chargé de tenir par terre le siège du mont Tombe, «Jehan Olivan et James Days escuyers» l’ont remplacé dans cette dernière charge. Mais, comme ils manquent des ressources nécessaires pour acquitter les gages des hommes d’armes qui sont sous leur commandement, Pierre Sureau reçoit ordre de payer immédiatement cette solde, à cause des inconvénients graves qui pourraient résulter du moindre retard. (Arch. nat., c. k. 62, n. 18-².) Indignés de voir Robert entretenir une troupe de mercenaires aux portes de leur abbaye pour en faire le siège, les religieux bénédictins et les chevaliers normands s’affermirent plus que jamais dans leur résolution de s’ensevelir sous les ruines de la place, plutôt que de trahir la cause du roi. Charles VII, de son côté, voyant que la présence d’un capitaine habile était nécessaire au Mont-Saint-Michel, remplaça en 1425 Jean d’Orléans par Louis d’Estouteville, dont le père s’était immortalisé pendant le siège d’Harfleur, et qui avait sacrifié lui-même ses riches domaines pour rester fidèle à sa patrie. De concert avec Jean Gonault, d’Estouteville prit plusieurs mesures afin d’assurer la défense de la place. Les fortifications de la ville furent complétées; on fit transporter ailleurs les prisonniers de guerre, et l’entrée de la place fut interdite aux femmes, aux enfants et à toutes les bouches inutiles.

L’année même de son arrivée au Mont-Saint-Michel, le brave capitaine remporta un avantage signalé; il fit une sortie avec ses chevaliers, attaqua l’ennemi et lui causa de grandes pertes. Dom Huynes raconte ainsi cette nouvelle victoire: «Un jour (les Anglois) laissèrent tous leurs carcasses sur les grèves. Car ceux de ce Mont s’estant résolus de les poursuivre et charger à toute outrance, ils le firent si brusquement et courageusement, l’an mil quatre cent vingt-cinq vers la Toussaincts, qu’ils les laissèrent presque tous occis et estendus sur les grèves. Ce qui fachoit grandement tous les autres Anglois qui maudissoient tous ceux de ce Mont, tandis que le roy de France les benissoit.»

En effet, Charles VII, touché du noble dévouement des «humbles religieux

[Pas d'image disponible.]Fig. 89.—Sceau de Louis d’Estouteville, sire d’Aussebosc et de Mozon, capitaine du Mont, 1425. Archives nationales.

Fig. 89.—Sceau de Louis d’Estouteville, sire d’Aussebosc et de Mozon, capitaine du Mont, 1425. Archives nationales.

Fig. 89.—Sceau de Louis d’Estouteville, sire d’Aussebosc et de Mozon, capitaine du Mont, 1425. Archives nationales.

et honnestes hommes de son moustier du Mont-Saint-Michel,» leur écrivit au mois de décembre 1425 pour les féliciter d’avoir loyalement gardé et tenu «en l’obeyssance et seigneurie de France» cette place qui était sous la protection «du benoist archange, Monsieur saint Michel.» Le monarque, voulant aussi donner une nouvelle preuve de sa «parfaicte dévotion et singulière fiance,» envers le saint Archange et son église du Mont, accorda des faveurs signalées aux religieux bénédictins. Ceux-ci, encouragés par les paroles du roi et par leur dernier succès, engagèrent après leur argenterie, les croix, les calices, les chapes, les mitres, les crosses et les autres ornements d’église pour «sustenter les chefs et les soldats de la forteresse.» Mais les secours qu’ils se procurèrent furent bientôt épuisés. Que faire alors? Lechâteau manquait de provisions, et les richesses du monastère étaient engagées ou vendues. Les religieux avaient le droit de prélever une taxe sur le Mont et certaines villes de Normandie; mais dans les circonstances, un tel droit était illusoire, à cause de la pénurie générale et de l’occupation anglaise; la France, d’ailleurs, était privée de ressources et ne pouvait venir en aide aux défenseurs du Mont-Saint-Michel. Dans cette extrémité, Charles VII accorda aux religieux un privilège exceptionnel: il leur permit en 1426 de «battre toute sorte de monnoye qui eust cours par toute sa domination. D’après les témoignages les plus compétents, la pièce que M. Corroyer publie à l’appui de

[Pas d'image disponible.]Fig. 90.—Mouton d’or, frappé au Mont-Saint-Michel pendant le règne de Charles VII.

Fig. 90.—Mouton d’or, frappé au Mont-Saint-Michel pendant le règne de Charles VII.

Fig. 90.—Mouton d’or, frappé au Mont-Saint-Michel pendant le règne de Charles VII.

notre texte, a été frappée au Mont-Saint-Michel sous le gouvernement de Louis d’Estouteville; c’est unmouton d’or(fig. 90), portant sur la face un agneau nimbé avec une bannière surmontée d’une croisette, et présentant sur le revers une croix fleuronnée, anglée de quatre fleurs de lys (M. Corroyer,Revue archéol.).

La détresse n’était pas moins grande dans les villes et les campagnes soumises à l’étranger. D’un côté, des impôts onéreux ruinaient les populations; ainsi, en 1426, la vicomté d’Avranches dut payer sept cent cinquante livres dix sous tournois, pour sa quote-part du subside accordé au roi d’Angleterre par les États de Normandie; d’un autre côté, des bandes nombreuses ravageaient le pays, et Henri VI fut obligé d’envoyer des gens de guerre pour protéger les marchands et veiller à la sûreté générale (Arch. nat., k. 62, n.II¹⁴ et c. k. 62, n. 29 et 29bis).

Comme le siège du Mont-Saint-Michel n’était plus poussé avec la même vigueur depuis la dernière victoire de la garnison, Louis d’Estouteville, à l’exemple du comte d’Aumale, fit de fréquentes sorties avec ses chevaliers. A cette époque le château de Pontorson tomba au pouvoir des Français. La nouvelle de ce succès alarma Henri VI, et, le 11 janvier 1427, ce monarque ordonna de prendre les mesures nécessaires pour commencer immédiatement le siège de Pontorson et le pousser avec vigueur (Arch. nat., c. k. 62, n. 32).

Tel est le résultat de cette lutte, où brille à la fois tout ce que la bravoure a de plus héroïque, le dévouement de plus sublime, le patriotisme de plus pur et de plus généreux. Cent dix-neuf chevaliers, l’élite de la noblesse et la fleur de la distinction, s’enferment dans le château avec le brave d’Estouteville, Nicolas Paynel, une poignée de soldats et une quarantaine de moines bénédictins; sur leurs écussons brillent les emblèmes de la foi, de l’innocence, de la force et de la pureté, du courage, de la beauté et de l’espérance, du deuil et de la tristesse; leur devise à tous est de mourir pour la patrie malheureuse. Dieu, qui les réservait pour d’autres combats, leur donna la victoire. Les Anglais, vaincus, humiliés, renoncèrent pour quelque temps à lutter contre des hommes que l’Archange semblait couvrir de sa puissante protection. Ils avaient dépensé pour la prise du Mont, ou plutôt, selon l’expression d’un annaliste, ils avaient «jettez par les fenestre, cent quatre-vingt-onze mille quatre cent trois livres et quinze sols tournois.»

Les cent-dix-neuf chevaliers qui s’étaient immortalisés sous la conduite de leur capitaine Louis d’Estouteville, firent graver leurs noms et leurs armoiries sur les murs de l’église, dans la chapelle du trésor; et bientôt après, comme le Mont jouissait d’un moment de trêve, un certain nombre d’entre eux, en particulier Thomas de la Paluelle, se joignirent à l’armée de Jeanne d’Arc pour partager ses périls et ses victoires. Dix hommes d’armes et vingt-huit archers à morte-paie, restaient au Mont-Saint-Michel sous la conduite de leur capitaine, le sieur «du Bouchaige». (Achiv. nat., c. k. 83, n. 19.)»

Leculte de saint Michel a toujours exercé une influence sociale dans le monde chrétien, surtout en France; mais cette influence fut plus sensible à l’époque de Jeanne d’Arc. Un écrivain moderne, célèbre par son impiété, avoue lui-même que l’épisode de Jeanne est inexplicable sans l’intervention de cet esprit céleste qu’elle appelleson Archange. Saint Michel prépara l’humble et modeste vierge de Domremy à sa sublime et difficile mission; quand l’heure solennelle fut arrivée, il lui fit connaître les desseins du ciel sur la France malheureuse; il la conduisit au milieu des combats, et, au moment suprême, il recueillit sa belle âme pour la présenter au tribunal de Dieu.

[Pas d'image disponible.]Fig. 91.—Angelot d’or de Henry VI, frappé à Rouen à partir de 1427.

Fig. 91.—Angelot d’or de Henry VI, frappé à Rouen à partir de 1427.

Fig. 91.—Angelot d’or de Henry VI, frappé à Rouen à partir de 1427.

Les Anglais, comprenant cette action mystérieuse de l’Archange sur l’esprit de Jeanne d’Arc et d’un grand nombre de Français, voulurent en paralyser les effets. En plusieurs endroits, ils s’efforcèrent de remplacer le culte du prince de la milice céleste par celui de saint Georges, leur patron; ailleurs ils essayèrent de se rendre l’Archange propice en lui érigeant des temples et des autels; leurs souverains firent frapper des pièces d’or et d’argent à l’effigie de saint Michel (fig. 91), dont ils se montrèrent les dévots serviteurs, à l’exemple de nos rois; mais l’Ange tutélaire de la France ne devait pas favoriser des ennemis qui ravageaient notre territoire depuis un siècle, le couvraient de ruines et l’arrosaient de sang.

Le signal de la délivrance fut donné au Mont-St-Michel. Les défenseurs de la place reconnurent qu’ils avaient triomphé par «l’ayde de Dieu et de Monseigneur sainct Michel, prince des chevaliers du ciel,» et le succès de leurs armes fut le prélude d’une série de victoires dont la France s’est toujours crue redevable à la protection du belliqueux Archange. Par une coïncidence d’ailleurs bien remarquable, pendant que d’Estouteville, à la tête d’une poignée de braves, battait l’ennemi sur les bords de l’Océan, le prince de la milice céleste apparaissait dans la vallée de la Meuse à Jeanne d’Arc, notre libératrice. Un jour il lui dit d’une voix pleine de douceur: «Jeanne, sois bonne et sage enfant; va souvent à l’église.» Lorsque la petite bergère vit pour la première fois cet ange au visage resplendissant et aux grandes ailes déployées, «elle eut grand paour,» et, dans sa frayeur, «elle voua sa virginité tant qu’il plairait à Dieu.» Mais bientôt la présence de saint Michel ne l’effraya plus: «Quand elle le voyait, luy estoit advis qu’elle n’estoit pas en peschié mortel.» Un jour, elle l’aperçut entouré d’une troupe d’anges dont la beauté la saisit d’admiration: «Je les ai vus des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois, disait-elle plus tard à ses juges; et lorsqu’ils s’en allaient de moi, je pleurais, et j’aurais bien voulu qu’ils me prissent avec eux.» Dans ces premières apparitions, de 1425 à 1428, l’Archange lui montrait «la grande pitié qui était au royaume de France,» sans lui découvrir ouvertement les desseins de Dieu sur son peuple infortuné; cependant il lui disait déjà qu’elle quitterait un jour sa mère, ses jeunes amies, sa chère vallée, et qu’elle irait au secours du roi; puis, pour la guider, il lui envoya sainte Catherine et sainte Marguerite. Fidèle à la voix de son ange, la petite Jeanne se donna tout entière à Dieu et lui voua sa virginité.

L’heure était arrivée. En 1428, Jeanne vit l’Archange sous la forme d’un guerrier: «il avait des ailes aux épaules, mais pas de couronne sur la tête;» il prononça ces mots d’une voix forte: «Lève-toi, et va au secours du roi de France, et tu lui rendras son royaume.»—«Messire, répondit Jeanne, je ne suis qu’une pauvre fille; je ne sais chevaucher, ni conduire des hommes d’armes.» Saint Michel répliqua: «Tu iras trouver messire Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, et il te baillera des gens que tu conduiras au Dauphin.» Jeanne d’Arc,la plus simple et la plus timide des jeunes filles, obéit aux ordres de l’Archange; elle quitta sa famille et tout ce qu’elle avait de cher au monde, alla trouver le sire de Baudricourt, partit de Vaucouleurs et se présenta devant le Dauphin qu’elle reconnut, grâce à l’assistance

[Pas d'image disponible.]Fig. 92.—La vierge avec l’enfant Jésus, saint Michel et Jeanne d’Arc. D’après une peinture exécutée du temps même de la Pucelle, et appartenant à M. Auvray à Paris.—Saint Michel porte la balance dans laquelle il pèse les âmes. La Pucelle tient d’une main son étendard, et de l’autre son écu armorié.

Fig. 92.—La vierge avec l’enfant Jésus, saint Michel et Jeanne d’Arc. D’après une peinture exécutée du temps même de la Pucelle, et appartenant à M. Auvray à Paris.—Saint Michel porte la balance dans laquelle il pèse les âmes. La Pucelle tient d’une main son étendard, et de l’autre son écu armorié.

Fig. 92.—La vierge avec l’enfant Jésus, saint Michel et Jeanne d’Arc. D’après une peinture exécutée du temps même de la Pucelle, et appartenant à M. Auvray à Paris.—Saint Michel porte la balance dans laquelle il pèse les âmes. La Pucelle tient d’une main son étendard, et de l’autre son écu armorié.

de ses célestes protecteurs qui l’accompagnaient partout, la fortifiaient et l’éclairaient. Avant d’engager la lutte avec l’armée qui assiégeait Orléans, elle envoya un message aux Anglais, les invitant à retourner dans leur pays: «Je suis cy venue de par Dieu, dit-elle, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France.» Ses parolesayant été accueillies avec dérision, elle pénétra dans la ville où on la reçut comme une libératrice envoyée du ciel; aussitôt, avec le brave Dunois, ancien capitaine du Mont-Saint-Michel, elle attaqua les ennemis; le 7 mai, veille de l’apparition de l’Archange sur le monte Gargano, elle remporta une victoire décisive, et le lendemain elle fit lever le siège d’Orléans. La fête établie pour perpétuer la mémoire de ce glorieux triomphe se célèbre toujours le 8 mai, et l’office chanté est celui de saint Michel. Ainsi, par une heureuse inspiration, la cité reconnaissante n’a pas voulu séparer l’Archange et la Pucelle, le messager céleste et l’instrument des desseins de Dieu, le prince de la milice du Seigneur et la vierge de Domremy.

Après la délivrance d’Orléans et plusieurs victoires remportées sur les Anglais, Jeanne alla rejoindre le roi, «son gentil sire,» et le conduisit à Reims où il fit son entrée, le 16 juillet 1429, au milieu d’une foule qui criait dans le transport de son bonheur: «Noël! Noël!» Le lendemain, Charles VII était sacré dans l’ancienne basilique de nos rois et la jeune héroïne, surnommée désormais la Pucelle de France, versait des larmes de joie et remerciait «Messire saint Michel» de l’avoir protégée au milieu des combats. A partir de ce jour nos armées allèrent de victoire en victoire. La France était sauvée.

Jeanne déclara plus tard à ses juges qu’elle avait eu «par saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, cette révélation de Dieu, qu’elle ferait lever le siège d’Orléans, couronner Charles, son roi, et chasserait tous ses adversaires du royaume de France.» Orléans était délivré et Charles avait reçu l’onction royale; la Pucelle se mit à l’œuvre pour expulser les Anglais de nos villes et de nos provinces; mais elle devait laisser à Dunois l’honneur d’accomplir cette dernière partie de sa mission. Dieu lui réservait à elle-même l’héroïsme du martyre, après l’héroïsme de la bravoure. Prise à Compiègne et conduite à Rouen, elle fut condamnée par un tribunal inique à mourir sur un bûcher. Le trop célèbre abbé du Mont, Robert Jolivet, siégea comme assesseur parmi ses juges: «Combien son âme dut souffrir alors, dit monsieur O’Reilly! La cause de Jeanne d’Arc, c’était la cause du Mont-Saint-Michel, la cause de ses frères et de tous ceux qui persistaient à lutter contre les conquérants. Du moins ne le voit-on intervenir qu’à la fin, à la séance du 24 mai, comme si ce semblant de rétractation eût dû être une excuse pour sa propre lâcheté.» Dans le cours de ce procès odieux, Jeanne fait connaître ses rapports intimes avec saint Michel, depuis son âge de treize ans; et enfin, à l’heure du supplice, quand la terre l’abandonne, elle invoque l’Archange avec la confiance la plus touchante et la piété la plus tendre.

Jean Beaupère lui parle-t-il de cette voix mystérieuse qu’elle appelle sa voix: «Oui, répond-elle sans hésiter, je l’ai entendue hier et aujourd’hui, le matin, à vêpres et à l’Ave Maria, et il m’est plusieurs fois arrivé de l’entendre bien plus souvent... Elle m’a dit de répondre hardiment, et que Dieu m’aiderait.»—«Cette voix, ajoute-t-elle, vient de la part de Dieu, et je crois bien que je ne vous dis pas à plain tout ce que je sais... Cette nuit même, la voix m’a dit plusieurs choses pour le bien du roi que je voudrais bien que le roi sût, quand je devrais ne pas boire de vin jusqu’à Pâques; car s’il le savait, il en serait plus aise à son dîner.» Lui demande-t-on quelle était cette voix qui se fit entendre à elle à l’âge de treize ans: «C’était saint Michel, s’empresse-t-elle de répondre; je l’ai vu devant mes yeux, et il n’était pas seul, mais bien accompagné des anges du ciel.» Elle refuse d’abord de dire quelle figure il avait; mais le juge la pressant de ses questions puériles et malséantes, elle répond: «Je ne lui ai pas vu de couronne.»—«Avait-il des vêtements?» reprend son indigne interlocuteur.—«Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir?» dit-elle, en le rappelant à la pudeur.—«Avait-il des cheveux?—Pourquoi lui seraient-ils coupés?—Tenait-il une balance?—Je ne sais.» Dans la dernière séance publique, celle du 3 mars 1431, on revint sur le même sujet: «Vous avez dit que saint Michel avait des ailes; avait-il aussi une tête naturelle?—Je l’ai vu de mes yeux, répondit-elle, et je crois que c’est lui aussi fermement que Dieu est.» Plus tard elle dit encore: «Oui, je le crois, c’est saint Michel qui vient pour me conforter et me conseiller, et je ne crois pas avec plus d’assurance que Notre-Seigneur a souffert mort pour nous racheter des peines de l’enfer.» Enfin, l’heure solennelle étant arrivée, Jeanne se mit à genoux devant son bûcher, invoquant Dieu, la Vierge, saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, pardonnant à ses ennemis et demandant pardon pour elle-même, disant à l’assistance de prier pour elle, et aux prêtres de célébrer une messe pour le repos de son âme: «Tout cela, dit un historien, de façon si dévote, si humble et si touchante, que l’émotion gagnant, personne ne put se contenir: l’évêque de Beauvais se mit à pleurer, celui de Boulogne sanglotait, et voilà que les Anglais eux-mêmes pleuraient et larmoyaient aussi, Winchester comme les autres. Quand la flamme environna la jeune héroïne, les deux vénérables religieux qui étaient présents entendirent encore la voix de Jeanne murmurer le nom de «son Archange.»

La mission de Jeanne d’Arc était accomplie. Elle avait songé avec Dunois à se rallier aux défenseurs du Mont-Saint-Michel; mais ce projet ne put se réaliser. Un accident survenu en 1433, deux ans après la mort de la Pucelle, fit naître dans les Anglais l’espérance de venger leurs défaites et de s’emparer du Mont-Saint-Michel. Lord Thomas Scales réunit une armée nombreuse avec «des machines épouvantables et plusieurs instruments de guerre,» entre autres de fortes pièces d’artillerie, et, le 17 juin 1434, veille de Saint-Aubert, il fit tout disposer pour un assaut général. L’heure solennelle était arrivée. Le soleil dorait de ses premiers rayons le sommet de la montagne; le vent faisait flotter sur les tours l’étendard de saint Michel et la bannière du roi de France. Bientôt les bataillons ennemis s’ébranlèrent; les canons furent dressés sur leurs affûts; on attendait le signal du combat. Le général anglais fit sommer la place de se rendre; mais Louis d’Estouteville répondit avec fierté: «Annoncez à votre maître que nous sommes résolus d’honorer le couronnement de notre légitime souverain, Charles VII, et de lui conserver cette place ou de nous ensevelir sous ses ruines.» Le général anglais répliqua: «Superbe étendard, bientôt je t’abattrai dans la poussière.» Il est rapporté qu’un vieux solitaire de Tombelaine vint lui dire: «Prenez garde; on ne s’attaque pas en vain à Monseigneur saint Michel.» Il méprisa cet avertissement et commanda le feu. En un moment, la lutte devint acharnée de part et d’autre. Le canon grondait avec force et battait le rempart. Un in nuage de fumée enveloppait le Mont-Saint-Michel. Soudain, on entendit un cri de joie retentir dans les rangs ennemis: un pan de muraille s’était écroulé et une large brèche livrait un accès facile aux assaillants.

De nombreux bataillons, soutenus par les compagnies d’archers, se précipitent vers le rempart et s’élancent à l’assaut. D’Estouteville avec ses chevaliers attend de pied ferme. Le silence a succédé au bruit du canon; on n’entend plus que le cliquetis des armes; une lutte corps à corps est engagée entre les soldats anglais et les défenseurs de la citadelle.

Quel spectacle! Un vieux moine témoin du danger s’écrie avec larmes: «Saint Michel à notre secours!» D’Estouteville est environné d’ennemis; il se dégage, monte sur une éminence, saisit l’étendard anglais et le jette dans la poussière. Guillaume de Verdun brise son épée sur la tête d’un adversaire; aussitôt, il s’arme de sa hache et frappe à coups redoublés. Les assaillants se retirent; mais un de leurs chefs, l’épée haute et le visage découvert arrête les fuyards et les ramène à la charge. Les assiégés font pleuvoir sur eux une grêle de pierres et les repoussent une seconde fois.

Huit jours s’étaient écoulés. Les Anglais tentèrent un autre assaut avec toutes leurs forces réunies. Dès le lever du soleil, ils commencèrent à battre le rempart, et bientôt plusieurs brèches furent pratiquées dans la partie basse de la ville. La garnison fit des prodiges de valeur, mais il fallut céder au nombre et se retirer dans le château. A la vue du danger, plusieurs moines se mêlèrent aux assiégés pour repousser l’assaut et combattirent avec le brave Guiton, Robert du Homme, Guillaume de Verdun, Thomas de Breuilly, et les autres chevaliers. L’ennemi fut de nouveau culbuté; la déroute devint complète et le champ de bataille resta au pouvoir des soldats de saint Michel.

Les Anglais perdirent plus de deux mille hommes dans ces derniers assauts et laissèrent de précieuses dépouilles aux mains des Français. Parmi les souvenirs de cette lutte à jamais mémorable, le Mont-Saint-Michel possède encore deux énormes bombardes appelées les Michelettes et dont l’une est chargée d’un boulet de pierre (fig. 93). Les vainqueurs et les vaincus attribuèrent l’issue du combat à l’intervention «de la Vierge, au glorieux Archange saint Michel, prince de la milice céleste, et à saint Aubert, l’honneur et la gloire des prélats.» Les soldats anglais dirent qu’ils avaient aperçu dans les airs à la tête des assiégés, saint Michel armé d’un glaive étincelant, et lorsque le roi Charles VIIenvoya le comte de Dunois complimenter d’Estouteville et ses chevaliers, il fit déposer un ex-voto dans la basilique du Mont. A la même époque l’image de l’Archange brillait sur nos étendards avec ces deux devises: «Voici que saint Michel, l’un des princes de la milice céleste, est venu à mon secours.» «Saint Michel est mon seul défenseur, au milieu des dangers qui m’environnent.» Le salut de la France était assuré grâce à la protection de l’Archange, et les premiers instruments dont le ciel se servit pour arracher nos provinces à la domination étrangère, furent les moines et les chevaliers du Mont-Saint-Michel avec l’humble vierge de Domremy.

Cependant, les Anglais ne renoncèrent pas encore au projet de s’emparer du mont Tombe; ils réparèrent et armèrent la bastille d’Ardevon, non pour «revenir chercher des coquilles..... et en achepter à meilleur marché,» dit dom Huynes; mais afin de continuer le blocus par terre. Thomas Scales occupa aussi le roc de Lihou, à Granville, le fortifia et y établit une garnison. En même temps, un officier habile, le duc de Sommerset était capitaine et gouverneur du fort de Tombelaine. D’un autre côté, la situation matérielle du Mont-Saint-Michel était toujours précaire; les sacrifices que les bénédictins s’étaient imposés pendant la durée du siège avaient ruiné l’abbaye; dans le désastre de 1421, le chœur de la basilique s’était écroulé, et l’incendie de 1433 avait réduit en cendre un partie de la ville. Le premier soin du prieur, Jean Gonault, fut de procurer des ressources au monastère; dans ce but, dit dom Huynes, il «eut recours au concile de Basle, se plaignant que l’abbé Robert jouissoit des biens de cette abbaye et y laissoit aller tout en ruine, et obtint une bulle de ce concile pour contraindre cet abbé. Mais, c’estoit perdre du parchemin et de l’encre, car le roy d’Angleterre qui occupoit toute la Normandie et qui permettoit à l’abbé Robert de jouir des biens de son monastère ne luy eut permis d’y apporter du secours, ce Mont seul en tout ce pays résistant à ses commandements.» Jean Gonault fut plus heureux auprès du roi de France. Charles VII s’empressa de lui venir en aide; il exempta l’abbaye de toutes redevances et rendit une dizaine de chartes en faveur des religieux. Catherine de Thienville, le duc de Bretagne François Iᵉʳ, avec un grand nombre de seigneurs, imitèrent la générosité du roi; grâce à leurs pieuses largesses et aux rançons des prisonniers, Jean Gonault put relever une partie des ruines et entretenir une garnison dans le château.

Les chevaliers de Louis d’Estouteville, non contents d’avoir défendu le Mont-Saint-Michel au péril de leur vie, prirent l’offensive contre les

[Pas d'image disponible.]Fig. 93—Bombardes prises sur les Anglais.

Fig. 93—Bombardes prises sur les Anglais.

Fig. 93—Bombardes prises sur les Anglais.

Anglais. Dans une sortie, ils incendièrent le manoir de Thomas d’Argouges qui avait cédé le rocher de Lihou à Thomas Scales; bientôt après, ils s’introduisirent dans la place de Granville et en chassèrent la garnison qui alla chercher un asile à Gavray. Le 18 février 1442, Henri VI, roi d’Angleterre, établit dans les bailliages de Caen et du Cotentin un receveur chargé de percevoir les subsides accordés par les états de Normandie pour l’entretien d’une armée devant Dieppe et la prise de Granville, récemment occupée par les chevaliers du Mont-Saint-Michel; mais la forteresse de Lihou devait rester au pouvoir des Français, malgré les efforts de l’ennemi (Arch. nat., c. k. 67, n. 20 et 20²).

Quelques années après ce glorieux fait d’armes, le 17 juillet 1444, Robert Jolivet mourut à Rouen et reçut la sépulture dans l’église Saint-Michel-du-Vieux-Marché qui dépendait de son monastère. Jean Gonault fut choisi pour lui succéder; mais le souverain Pontife, à la prière de Charles VII, nomma le cardinal Guillaume d’Estouteville abbé commendataire du Mont-Saint-Michel. Gonault se soumit aux ordres du pape, et, deux ans après son élection, il déposa la crosse et la mitre pour vivre en simple religieux. A sa mort, il fut inhumé dans la basilique où reposaient déjà plusieurs personnages célèbres par leur science et leur vertu. Le cardinal Guillaume d’Estouteville était frère du brave chevalier qui gouvernait le Mont depuis 1425. Les brillantes qualités de son esprit, son savoir profond et sa haute naissance lui méritèrent l’estime et la faveur du roi de France et du souverain Pontife; il fut appelé le soutien et la gloire de la sainte Église romaine. Tous ces titres le recommandaient au respect et à la soumission des bénédictins; cependant une élection faite en des circonstances semblables devait leur inspirer des craintes sérieuses pour l’avenir. D’après la pragmatique-sanction de Bourges, promulguée en 1438, le Mont-Saint-Michel n’était pas soumis au régime de lacommende; mais la nomination que Charles VII venait de faire ratifier par le pape n’était-elle pas un antécédent fâcheux pour l’indépendance et la prospérité du monastère? Cette prévision ne tardera pas à se réaliser.

Pendant les premières années de cette prélature, les Anglais inquiétèrent la garnison du Mont-Saint-Michel, mais ils ne tentèrent aucun engagement sérieux. En 1450 la longue période militaire commencée dès 1417 était terminée. La plupart des défenseurs vivaient encore et pouvaient jouir de leur triomphe; quelques-uns cependant avaient succombé dans la lutte. De ce nombre était le représentant d’une illustre famille, Pierre Michel de la Michellière (fig. 94). Enfin les bastilles d’Ardevon et d’Espas avaient été livrées aux flammes, comme pour «donner à conoistre à la postérité, dit un historien, que (les) grandes prétentions (des Anglois) contre le royaume de France et particulièrement contre le Mont-Saint-Michel se resoudoient en fumée;» Tombelaineétait au pouvoir des Français; Pontorson, Avranches et toute la contrée jouissaient du bienfait inestimable de la paix après une guerre de plus d’un siècle. Ainsi se réalisa la prophétie de Jeanne d’Arc: «Vous partirez tous, bon gré, mal gré, en votre pays, excepté ceux qui seront enterrés en France.»

[Pas d'image disponible.]Fig. 94.—Armoiries de la famille Michel. Données par le représentant de la branche aînée, M. S. Michel de Monthuchon.

Fig. 94.—Armoiries de la famille Michel. Données par le représentant de la branche aînée, M. S. Michel de Monthuchon.

Fig. 94.—Armoiries de la famille Michel. Données par le représentant de la branche aînée, M. S. Michel de Monthuchon.

Pendantque la France humiliée subissait le joug d’un vainqueur impitoyable, tous les regards s’étaient tournés vers le Mont-Saint-Michel pour implorer le secours de l’ange des batailles; après l’expulsion des Anglais, les mêmes regards se portèrent de nouveau sur la sainte Montagne pour remercier l’ange de la victoire. L’enthousiasme était universel, et jamais peut-être l’affluence des pèlerins n’avait été plus considérable. Guillaume d’Estouteville favorisa ces pieuses manifestations, en obtenant des faveurs signalées pour ceux qui visiteraient le Mont et contribueraient par leurs aumônes à la restauration de la basilique. «Par ce moyen, dit dom Huynes, comme aussy avec l’ayde du revenu de l’abbaye, on commença à rebastir le haut de l’église,...... non pas comme auparavant, mais si superbement et avec tant d’artifice que si on eut voulu continuer à faire bastir le reste de l’église de mesme façon, on n’en eut pu voir en France une plus belle pour la structure.» En effet, la hardiesse et la force de cet édifice, la majesté de l’ensemble et la perfection des détails, l’élégance et la pureté du style en font l’un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture du quinzième siècle. La crypte avec ses piliers robustes, ses nervures prismatiques, et ses chapelles rangées autour du rond-point, saisit l’âme d’étonnement et de respect. Le jour y pénètre à peine par l’étroite ouverture des fenêtres trilobées, et vient s’unir à la lumière mystérieuse des lampes qui brûlent autour de l’image de la Vierge, devant laquelle les pèlerins viennent s’agenouiller, unissant comme autrefois le culte de l’Archange à celui de la Mère de Dieu. La partie supérieure, avec ses colonnes élégantes, ses voûtes élancées, ses larges ouvertures et sa forêt de clochetons, rappelle le beau nom de palais des anges que nos pères aimaient à donner au Mont-Saint-Michel. Cet édifice, aux proportions vraiment gigantesques, resta inachevé. Guillaume d’Estouteville, dans sa visite au monastère en 1452, fit cesser les constructions pour travailler à enrichir l’intérieur de la basilique.

A cette époque les pèlerins non seulement de France, mais aussi des autres nations, affluaient sans cesse dans la cité de l’Archange. A leur tête, on vit l’épouse de Charles VII, la reine Marie, et plusieurs princes qui s’étaient illustrés pendant la guerre de cent ans. Pour favoriser cet élan universel, le pape Eugène IV avait accordé une indulgence plénière à ceux qui visiteraient la basilique le jour de la fête de Saint-Michel. En vertu d’un autre privilège concédé par Pie II à Guillaume d’Estouteville et à ses successeurs, deux des prêtres séculiers ou réguliers chargés du pèlerinage pouvaient absoudre de toutes les censures de l’Église.

Il est rapporté que, l’an 1450, François Iᵉʳ, duc de Bretagne, vint au Mont après la prise d’Avranches et de Tombelaine sur les Anglais. Il y séjourna huit jours et dans l’intervalle il fit célébrer un service funèbre pour Gilles, son frère, dont il était peut-être le meurtrier. A la sortie de la ville, un vieux moine accosta, dit-on, le duc de Bretagne et lui prédit que dans quarante jours il paraîtrait au tribunal de Dieu, pour rendre compte du sang de son frère: «Il n’y manqua pas, ajoute un historien, car au bout du terme il mourut.»

L’Allemagne et la Belgique s’ébranlèrent aussi, et, dans le cours des années 1457 et 1458, on vit des bandes d’hommes, de femmes et d’enfants partir des bords du Rhin et s’acheminer bannière en tête vers le sanctuaire de l’Archange. Un auteur contemporain, Jacques du Clercq, nous a laissé une description intéressante de ces manifestations religieuses: «Environ le caresme et après Pasques, l’an 1458, écrit-il dans sesMémoires, grande multitude d’Alemans et de Brabanssons et d’aultres pays, tant hommes que femmes et enfans en très-grand nombre, par plusieurs fois passèrent par le pays d’Artois, et les pays d’environ, et alloient en pélerinage au Mont-Saint-Micquel, et disoient que c’estoit par miracles que monsieur saint Micquel avoit fait en leur pays: entre aultres choses ils racomptoient que ung homme mourut soudainement en battant son enfant, parce que l’enfant vouloit aller au Mont-Saint-Micquel: ils disoient que monsieur saint Micquel le avoit fait mourir; aulcuns disoient aussy que communément cette volonté leur venoit et ne sçavoient pourquoy sinon que nullement ne pourroient avoir repos, par nuit, qu’ils n’euissent volonté de aller visiter le saint lieu du Mont-Saint-Micquel,et en y passa des milliers par plusieurs fois.» Les savants d’outre-Rhin s’en émurent et plusieurs écrivirent pour empêcher ces «migrations» lointaines et ces pèlerinages entrepris sous la neige, malgré les difficultés de la route et les rigueurs de l’hiver.

Comme toutes les grandes manifestations religieuses, celle-ci fut signalée par des prodiges éclatants. Le 15 octobre, veille de la dédicace du mont Tombe, une femme du diocèse de Rennes fut surprise par la marée et ensevelie sous les flots; mais, disent les annalistes, «il plut au glorieux Arcange saint Michel la prendre sous sa protection et bien que la mer l’environnast de ses ondes de tous costez,» elle n’en fut pas atteinte, et, quand les eaux se furent retirées, un laboureur d’un village voisin «la porta en sa maison, fit allumer un (grand) feu et la mit reschauffer auprès;» peu à peu, «par la charité de ce bon homme,» elle «recouvra ses forces, commença à parler et à raconter ses désastres.» Des hommes dignes de foi, «Thomas Verel, inquisiteur, Jean Naudet, Jean Fouchier et Estienne de la Porte,» docteurs en théologie, ayant examiné ce prodige, n’hésitèrent pas à le classer parmi les miracles sans nombre opérés par l’intercession de l’Archange. Parfois, disait-on, une clarté surnaturelle environnait la cime de la montagne, et saint Michel apparaissait dans les airs sous la forme d’un guerrier. Enfin, comme le rapporte Jacques du Clercq, un homme des environs de Liège fut puni de mort dans les circonstances suivantes: son fils s’était réuni à trois autres petits pèlerins qui venaient au mont Tombe, il courut à sa poursuite et le saisit par les cheveux en disant: «Retourne, au nom du diable.» Cet homme, observe un écrivain, prenait un mauvais «advocat,» car il ne pouvait rien espérer du démon, «l’ennemy de l’Arcange» aux inspirations duquel son fils correspondait. «A peine avait-il proféré les dernières syllabes de ce blasphème exécrable, qu’il tomba roide mort par terre et ne dit oncques depuis un seul mot.» Tous ces signes de la protection de saint Michel entretenaient et augmentaient la confiance des populations; aussi, d’après les anciens chroniqueurs, le nombre des pèlerins était si considérable qu’on ne pouvait pas même compter les enfants qui visitaient chaque année le Mont-Saint-Michel.

En 1462, le successeur de Charles VII, Louis XI, accomplit son premier pèlerinage au sanctuaire de l’Archange; il était environné de toute la pompe royale et fit son entrée dans la ville à la tête d’une brillante escorte; il donna aux religieux six cents écus d’or, et, de retour à Paris, il envoya pour l’église une statue de saint Michel et une chaîne qu’il avait portée pendant son exil. Le même souverain permit «d’ajouter le chef de la maison de France aux armoiries» du monastère. D’après Jean de Troyes, Louis XI fit un autre voyage au Mont-Saint-Michel en 1467: «Et avecques lui fist mener quantité de son artillerie, et si aloient avecques lui grant nombre de ses gens de guerre.» Toutes ces manifestations solennelles nous montrent quelle était après la guerre de cent ans la renommée du pèlerinage national de la France; cependant Louis XI devait ajouter une nouvelle gloire à la cité de l’Archange.

Les ordres militaires du moyen âge avaient eu pour saint Michel une dévotion spéciale; quelques-uns même l’avaient choisi pour chef et protecteur, par exemple, en Portugal. Les chevaliers l’invoquaient sur le champ de bataille, et reconnaissaient en lui l’Archange guerrier; ils aimaient aussi à reposer sous sa garde en attendant l’heure du jugement suprême: ainsi dans les caveaux de Rhodes, l’image de saint Michel est plusieurs fois représentée avec ses attributs de gardien des sépulcres, de conducteur et de peseur des âmes. Depuis longtemps, Louis XI avait résolu, de son côté, d’établir unOrdre de chevaleriepour honorer le patron de la France et perpétuer le souvenir des glorieux événements dont le mont Tombe avait été le théâtre pendant la guerre de cent ans. Il mit son projet à exécution en 1469, au château d’Amboise (fig. 95).

Le Mont-Saint-Michel servit pour ainsi dire de berceau à cet ordre fameux dont chaque membre devait être un type de bravoure, un modèle de distinction et un exemple de dévouement. Cette noble origine est clairement indiquée dans les lettres patentes écrites à la date du 1ᵉʳ août 1469; le roi s’exprime en ces termes: «Loys, par la grâce de Dieu roy de France, sçavoir faisons à tous, presens et advenir, que pour la très parfaicte et singulière amour qu’avons au noble Ordre et estat de Chevalerie, dont par ardente affection, désirons l’honneur et augmentation; à ce que selon nostre entier désir, la saincte foy catholique, l’estatde nostre mère saincte Église, et la prospérité la chose publicque, soyent tenuz, gardées et defendues, ainsi qu’il appartient; Nous à la gloire et louenge de Dieu nostre créateur tout puissant et révérence de sa glorieuse Mere,et commémoration et honneur de Monsieur sainct Michel Archange, premier Chevalier, qui pour la querelle de Dieu victorieusement batailla contre le Dragon, ancien ennemy de nature humaine, et le trébucha du ciel;et qui son lieu et oratoire, appelé le Mont Sainct Michel, a tousiours seurement gardé, préservé et défendu, sans estre pris, subjugué ne mis és mains des anciensennemis de nostre Royaume:et afin que touts les bons, haults et nobles couraiges soyent esmeuz et incitez à œuvres vertueuses, le premier jour du mois d’Aoust, l’an de grace mil quatre cens soixante neuf, et de nostre règne le IX, en nostre Chastel d’Amboyse, avons constitué, créé, prins et ordonné, et par ces présentes constituons, créons, prenons et ordonnons, un Ordre et fraternité de Chevalerie, ou aimable Compagnie de certain nombre de Chevaliers: lequel Ordre nous voulons estre nommél’Ordre de sainct Michel, en et soubs la forme, condition, statuts, ordonnances, et articles cy après escripts.»

Les premiers statuts, au nombre de soixante-six, renferment des détails intéressants sur la constitution intime de l’ordre militaire de Saint-Michel. Les membres, qui ne devaient pas être plus de trente-six, étaient choisis parmi les «gentilshommes de nom et d’armes, sans reproche,» vaillants, prud’hommes et vertueux. Avant d’être élu, il fallait renoncer à toute dignité semblable; toutefois les empereurs, rois et ducs pouvaient appartenir aux ordres dont ils étaient chefs, avec l’autorisation des souverains de la nouvelle chevalerie, c’est-à-dire de Louis XI et de ses successeurs. Après d’amples informations, le monarque choisit quinze chevaliers, tous hommes de «bons sens, vaillance, preud’hommie et autres grandes et louables vertus;» savoir: Charles, duc de Guyenne, frère du roi, Jean, duc de Bourbonnais et d’Auvergne, cousin du roi, Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol et connétable de France, André de Laval, maréchal de France, Jean, comte de Sancerre, Louis de Beaumont, seigneur de la Forêt et du Plessis-Macé, Jean d’Estouteville, seigneur de Torcy, Louis de Laval, seigneur de Châtillon, Louis de Bourbon, comte de Roussillon,


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