Chapter 13

[Pas d'image disponible.]Fig. 95.—Réception d’un chevalier de l’ordre de Saint-Michel, créé par Louis XI, au château d’Amboise le 1ᵉʳ août 1469. Fac-simile d’une miniature desStatuts de l’Ordre, daté du Plessis-les-Tours, ms. du seizième siècle. Bibl. de M. Ambr. Firmin-Didot.

Fig. 95.—Réception d’un chevalier de l’ordre de Saint-Michel, créé par Louis XI, au château d’Amboise le 1ᵉʳ août 1469. Fac-simile d’une miniature desStatuts de l’Ordre, daté du Plessis-les-Tours, ms. du seizième siècle. Bibl. de M. Ambr. Firmin-Didot.

Fig. 95.—Réception d’un chevalier de l’ordre de Saint-Michel, créé par Louis XI, au château d’Amboise le 1ᵉʳ août 1469. Fac-simile d’une miniature desStatuts de l’Ordre, daté du Plessis-les-Tours, ms. du seizième siècle. Bibl. de M. Ambr. Firmin-Didot.

amiral de France, Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, grand maître d’hôtel de France, Jean d’Armagnac, comte de Comminges, maréchal de France et gouverneur du Dauphiné, Georges de la Trémouille, seigneur de Craon, Gilbert de Chabannes, seigneur de Courton, sénéchal de Guyenne, Louis, seigneur de Crussol, sénéchal de Poitou, et Tanneguy-du-Châtel, gouverneur des pays de Roussillon et de Sardaigne.

Pour notifier à un chevalier son admission dans l’ordre de Saint-Michel, le roi lui envoyait «un collier d’or, fait (de) coquilles lacées l’une avec l’autre, d’un double (lacs), assises sur (chaînettes) ou mailles d’or, au milieu duquel sur un roc (pendait) un imaige d’or de Monsieur sainct Michel,» avec la devise: «Immensi tremor Oceani,» il est la terreur du vaste Océan:

«Pour dompter la terreur des démons et de l’onde,«Qui nous peut plus ayder que cet Archange au monde!»

«Pour dompter la terreur des démons et de l’onde,«Qui nous peut plus ayder que cet Archange au monde!»

«Pour dompter la terreur des démons et de l’onde,«Qui nous peut plus ayder que cet Archange au monde!»

Le souverain et les chevaliers de l’Ordre devaient porter ce collier à découvert sur leur poitrine, sous peine de faire dire une messe et de donner une aumône de sept «solz six deniers tournoiz;» cependant, à l’armée, en voyage, dans leurs maisons ou à la chasse, ils pouvaient porter une simple médaille de saint Michel attachée à une chaîne d’or, ou à un cordonnet de soie noire; mais ils ne devaient jamais quitter ce dernier insigne, même dans les plus grands dangers et pour sauver leur vie. Le grand collier était du poids de deux cents écus d’or, sans pierres précieuses ni ornements superflus (fig. 96); il appartenait à l’Ordre et il était remis au trésorier après la mort de chaque membre.

La fraternité la plus cordiale régnait entre le souverain et les chevaliers; ils se prêtaient un mutuel appui, et travaillaient ensemble au maintien de la paix et à la prospérité du royaume; avant d’entreprendre une guerre, ils prenaient conseil de leurs frères, et, s’ils étaient Français, ils ne s’engageaient point au service d’un autre prince et ne faisaient jamais de longs voyages sans la permission du roi; d’autre part, les membres étrangers ne devaient pas prendre les armes contre la France, sinon dans les cas exceptionnels où ils ne pouvaient s’en dispenser; alors tout chevalier qui faisait un confrère prisonnier de guerre, lui rendait la liberté. Le roi, de son côté, s’engageait à protéger les membres de l’ordre, à les maintenir dans leurs privilèges, et à n’entreprendre aucune guerre, ni aucune affaire importante sans avoir leur avis, sauf dans les circonstances où il fallait agir en secret et sans retard. Il était défendu sous la foi du serment de révéler les entreprises sur lesquelles le souverain avait consulté les chevaliers.

[Pas d'image disponible.]Fig. 96 et 97.—Collier de l’ordre de Saint-Michel et médaille de pèlerin de Notre-Dame de Boulogne, portant sur le revers le collier de l’ordre de Saint-Michel, disposé selon la prescription des statuts royaux de 1469.

Fig. 96 et 97.—Collier de l’ordre de Saint-Michel et médaille de pèlerin de Notre-Dame de Boulogne, portant sur le revers le collier de l’ordre de Saint-Michel, disposé selon la prescription des statuts royaux de 1469.

Fig. 96 et 97.—Collier de l’ordre de Saint-Michel et médaille de pèlerin de Notre-Dame de Boulogne, portant sur le revers le collier de l’ordre de Saint-Michel, disposé selon la prescription des statuts royaux de 1469.

Tout membre convaincu d’hérésie, de trahison ou de lâcheté, devait être dépouillé de ses insignes et rayé de la liste des frères; parfois même, il était condamné à la peine capitale. Nous en avons un exemple frappant dans la personne du connétable de Saint-Pol: comme il s’était rendu coupable du crime de lèse-majesté, il fut condamné à mort et amené au palais du Parlement. Au moment où il entrait, dit Philippe de Commines, le chancelier lui adressa ces paroles: «Monseigneur de Saint-Pol, vous avez été par cy-devant, et jusqu’à présent réputé le plus ferme et le plus constant chevalier de ce royaume, et puis donc que tel avez été jusqu’à maintenant, il est encore mieux requis que jamais que ayez meilleure constance que oncques vous eutes.» On lui enleva ensuite le collier de Saint-Michel dont il était décoré, et on lui lut la sentence qui le déclarait «crimineux» et le condamnait à mort: «Dieu soit loué, répondit le connétable; véez bien dure sentence; je lui supplie et requiers qu’il me donne la grace de le bien connoitre aujourd’huy.» Au contraire, tout chevalier fidèle à ses engagements était environné d’honneur pendant sa vie, et, à sa mort, le dernier frère reçu dans l’Ordre faisait chanter vingt messes et donnait six écus d’or en aumône pour le repos de son âme.

Les articles XIX et XX sont conçus en ces termes: «Pour la très singulière confiance et dévotion qu’avons à Monsieur saint Michel, premier chevalier, qui pour la querelle de Dieu victorieusement batailla, et qui son lieu et oratoire à tousiours gardé et défendu, sans estre prins ne subjugué des anciens ennemis de la couronne de France, et est invincible; Et soubs le nom et tiltre duquel est par Nous ce présent Ordre fondé et institué: Nous avons institué et ordonné, que tous divins services, et autres cérémonies Ecclésiastiques, biens faicts et fondations qu’entendrons faire, et qui se feront, tant par Nous, que par nos successeurs Souverains de l’Ordre, et les frères et Chevaliers d’iceluy, se feront, célébrèront et emploiront au lieu et Église du Mont sainct Michel: lequel lieu nous élisons et ordonnons, tant pour les choses dessusdites, qu’autres; ainsi qu’après sera déclaré.... Au cueur de ladicte Église, seront ordonnez sièges, ausquels seront le Souverain et lesdicts Chevaliers de l’Ordre, quand ilz seront illec rassemblez: et au-dessus desdicts sièges, contre le mur, premièrement dessus le siège du Souverain, sera mis et affiché l’escu de ses armes, et dessus son heaulme et timbre, et subséquemment de chacun desdicts chevaliers, en gardant l’ordre de préférence.»

Les assemblées générales où se traitaient les plus graves intérêts de l’ordre devaient se tenir le jour de la fête de saint Michel. La veille, tous les membres se présentaient devant le souverain à l’heure des vêpres, et allaient ensemble à l’Église revêtus de manteaux de damasblanc traînant à terre, «brodez» d’or, avec des coquilles «d’or» et lacs d’amour en broderie et «fourrez d’hermines,» la tête couverte d’un chaperon

[Pas d'image disponible.]Fig. 98.—Chapitre de l’ordre de Saint-Michel, tenu par le roi Henri II, en 1548. Fac-simile d’une gravure desStatuts de l’ordre de Saint-Michel, édition de 1725, appartenant à M. Ed. Corroyer.

Fig. 98.—Chapitre de l’ordre de Saint-Michel, tenu par le roi Henri II, en 1548. Fac-simile d’une gravure desStatuts de l’ordre de Saint-Michel, édition de 1725, appartenant à M. Ed. Corroyer.

Fig. 98.—Chapitre de l’ordre de Saint-Michel, tenu par le roi Henri II, en 1548. Fac-simile d’une gravure desStatuts de l’ordre de Saint-Michel, édition de 1725, appartenant à M. Ed. Corroyer.

de velours cramoisi «à longue cornette.» Le jour de la solennité ils assistaient à la messe, et, à l’offertoire, ils donnaient une pièce d’or; ensuite ils dînaient avec le roi; le soir, ils se rendaient de nouveau àl’église pour entendre les vêpres; mais ils portaient alors un manteau noir et un chaperon de même couleur, excepté le roi qui était vêtu d’un manteau violet. Les vêpres étaient suivies de l’office des morts. Le lendemain, à la messe, tous les chevaliers offraient un cierge d’une livre, auquel leurs armes étaient attachées; le jour suivant une autre messe était chantée en l’honneur de la sainte Vierge; mais chaque membre pouvait y assister sans le costume de l’ordre.

D’après les premiers statuts, le nombre des officiers était de quatre seulement: le chancelier qui devait être prêtre, le greffier, le trésorier et le héraut nomméMont-Saint-Michel. Ce dernier, qu’on appelait aussi «roy d’armes,» devait être «homme prudent et de bonne renommée, souffisant et expert;» il portait un émail comme signe de distinction et jouissait d’une pension de douze cents francs. Sa charge consistait à porter les lettres du souverain aux frères de l’ordre, à signifier les trépas des membres défunts et à notifier les nominations faites dans les assemblées générales; il avait aussi l’obligation de s’enquérir «des prouesses» et hauts faits du souverain et des chevaliers. A la messe solennelle, le jour de l’assemblée générale, ces officiers portaient «des robes longues de camelot de soye blanc, fourrez de menu ver, et des chaperons d’escarlate.» Le 22 décembre 1476 Louis XI créa un prévôt ou maître des cérémonies, et le chargea d’établir à Paris une collégiale «pour célébrer, chanter et dire l’office divin, et faire les prières condignes à obtenir la très bénigne grâce de Dieu nostre Saulveur et Rédempteur, au moyen de la très vertueuse intercession de (Monseigneur) sainct Michel, qui continuellement sans intermission» a conduit les affaires du royaume. A cette occasion vingt-six articles furent ajoutés aux premiers statuts. Enfin, le 24 du même mois, la fondation de cette collégiale fut résolue pour dix chanoines, un doyen et un chantre, huit chapelains, six enfants de chœur, un maître, deux clercs, trois huissiers, un receveur et un contrôleur; les offices devaient se célébrer dans l’église Saint-Michel du Palais. Alexandre VI approuva et loua le projet de Louis XI; mais, contrairement à l’assertion de plusieurs historiens, la chapelle du Palais ne servit pas de lieu de réunion pour les chevaliers de Saint-Michel.

Pendant de longues années, le nouvel ordre militaire jouit d’une haute réputation. Non seulement les souverains de France; mais les

[Pas d'image disponible.]Fig. 99.—Martin de Bellay, seigneur de Langey, prête serment de chevalier de Saint-Michel en 1555, dans la chapelle de Vincennes. Le cardinal de Lorraine tient le livre des Évangiles. Fac-simile d’une gravure desStatuts de l’Ordre de Saint-Michel, édition de 1725, appartenant à M. Ed. Corroyer.

Fig. 99.—Martin de Bellay, seigneur de Langey, prête serment de chevalier de Saint-Michel en 1555, dans la chapelle de Vincennes. Le cardinal de Lorraine tient le livre des Évangiles. Fac-simile d’une gravure desStatuts de l’Ordre de Saint-Michel, édition de 1725, appartenant à M. Ed. Corroyer.

Fig. 99.—Martin de Bellay, seigneur de Langey, prête serment de chevalier de Saint-Michel en 1555, dans la chapelle de Vincennes. Le cardinal de Lorraine tient le livre des Évangiles. Fac-simile d’une gravure desStatuts de l’Ordre de Saint-Michel, édition de 1725, appartenant à M. Ed. Corroyer.

rois d’Espagne et d’Angleterre, de Suède et de Danemarck, les princes, les guerriers et les savants les plus illustres ambitionnèrent le titre de chevalier de Saint-Michel. Cinq rois de France: François Iᵉʳ, Henri II, Charles IX, Henri III, et Louis XIV modifièrent les règlements de 1469. François Iᵉʳ remplaça «le double lacs» du collier par «une cordelière»

[Pas d'image disponible.]Comme le Roy donne l’accollade et fait les Chevaliers de Sᵗ Michel le jour qui precede la Ceremonie de l’ordre du Sᵗ Esprit.Fig. 100.—Fac-simile de la gravure d’Ab. Bosse.

Comme le Roy donne l’accollade et fait les Chevaliers de Sᵗ Michel le jour qui precede la Ceremonie de l’ordre du Sᵗ Esprit.Fig. 100.—Fac-simile de la gravure d’Ab. Bosse.

Comme le Roy donne l’accollade et fait les Chevaliers de Sᵗ Michel le jour qui precede la Ceremonie de l’ordre du Sᵗ Esprit.

Fig. 100.—Fac-simile de la gravure d’Ab. Bosse.

en mémoire d’Anne de Bretagne, qui l’en avait prié avant de mourir. Ce prince, dit Brantôme, était très zélé pour son ordre et un jour il fit une réprimande à un chevalier, qui, étant prisonnier de guerre, avait caché ses insignes pour n’être pas condamné à une forte rançon. Henri II introduisit des modifications dans l’habillement des chevaliers. D’après les ordonnances de ce prince, les simples frères devaient porter «le manteau de toile d’argent brodé à l’entour desa devise, savoir trois croissans d’argent entrelassez de trophées semez de langues et de flammes de feu, avec le chaperon de velours rouge cramoisi couvert de la même broderie;» le chancelier avait un manteau de velours blanc et un chaperon de velours cramoisi; le prévôt et maître des cérémonies, le trésorier, le greffier et le héraut portaient un manteau de satin blanc et un chaperon de satin cramoisi, avec une chaîne d’or au bout de laquelle pendait une coquille «d’or.» Charles IX ordonna de limiter à cinquante le nombre des frères

[Pas d'image disponible.]Fig. 101.—Armoiries de Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemar, créé chevalier de l’ordre du Saint-Esprit par Louis XIII, à Fontainebleau, le 14 mai 1633. Ces armoiries sont entourées des deux colliers réunis.

Fig. 101.—Armoiries de Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemar, créé chevalier de l’ordre du Saint-Esprit par Louis XIII, à Fontainebleau, le 14 mai 1633. Ces armoiries sont entourées des deux colliers réunis.

Fig. 101.—Armoiries de Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemar, créé chevalier de l’ordre du Saint-Esprit par Louis XIII, à Fontainebleau, le 14 mai 1633. Ces armoiries sont entourées des deux colliers réunis.

que François II avait beaucoup trop multipliés, au détriment de la chevalerie et malgré la défense des statuts. Henri III ayant créé l’ordre du Saint-Esprit, le fondit pour ainsi dire avec celui de Saint-Michel. En effet, tous les membres de l’ordre du Saint-Esprit prenaient l’ordre de Saint-Michel la veille de leur réception (fig. 100); ils faisaient entourer leurs armes des deux colliers réunis et s’appelaient «les chevaliers des ordres du roi (fig. 101).» Enfin, Louis XIV ajouta treize articles aux statuts rédigés par ses prédécesseurs, et défendit de porter à plus de cent le nombre des chevaliers, parmi lesquels devaient être six prêtres âgésau moins de trente ans. D’après l’article IX, «aucun des confrères» ne pouvait se dispenser de porter la croix de l’ordre; elle avait la «forme et la figure» de la croix du Saint-Esprit; mais elle devait être moitié plus petite. La colombe était remplacée par l’image en émail de saint Michel, que les chevaliers portaient en écharpe avec un ruban noir. Plus tard, par tolérance, ils attachèrent cette croix avec un ruban bleu «à la boutonnière du just-au-corps.»

Telle est la constitution de cet ordre fameux, qui dut son origine à l’héroïsme des défenseurs du mont Tombe, et à la confiance de nos pères envers le saint Archange. Si le fondateur céda, en l’instituant, aux vues d’une politique humaine, les statuts qu’il rédigea n’en respirent pas moins un attachement sincère à la foi catholique et un amour ardent pour la prospérité, l’honneur et la dignité de la France. Les chevaliers ne marchèrent pas tous sur les traces des d’Estouteville, mais la plupart se montrèrent dignes des marques de distinction et des privilèges dont le souverain les gratifia; fiers d’être enrôlés sous l’étendard de saint Michel, ils honorèrent dans leur céleste patron l’ange des batailles ou le prince de la lumière, le type de la bravoure ou le protecteur des sciences et des lettres; on compta parmi eux des guerriers et des savants. Cet ordre, malgré des siècles de gloire, ne trouva pas grâce aux yeux de la révolution; rétabli sous Louis XVIII et Charles X, il fut aboli de nouveau, et, depuis la mort de son dernier représentant, monsieur de Mortemar, il partage le sort des grandes et nobles institutions du moyen âge.

Biendes fois, dans l’histoire du culte de saint Michel, un fait remarquable a dû frapper le lecteur: dans les circonstances solennelles, au moment où se formait notre unité nationale, dans les dangers extrêmes et à l’heure du triomphe, la dévotion des Français prenait comme un nouvel élan, la confiance grandissait, de nombreuses caravanes s’acheminaient vers le mont Tombe, des confréries s’établissaient, des temples et des autels s’élevaient sous le vocable de l’Archange. Après la guerre de cent ans, la France venait d’échapper au plus grand des périls et sa victoire était complète; aussi, jamais le nom de saint Michel ne fut environné de plus d’honneur; jamais son culte ne fut plus populaire, ni plus universel.

Non seulement en France, mais chez toutes les nations chrétiennes, à Byzance et à Moscou, des princes et des guerriers, des familles illustres, des magistrats, des prêtres, des artistes portaient le nom de Michel; la fête de l’Archange était une date célèbre que l’on choisissait

[Pas d'image disponible.]Fig. 102.—Méreau (face et revers) de la corporation des pâtissiers-oublieurs. Quinzième siècle.

Fig. 102.—Méreau (face et revers) de la corporation des pâtissiers-oublieurs. Quinzième siècle.

Fig. 102.—Méreau (face et revers) de la corporation des pâtissiers-oublieurs. Quinzième siècle.

pour tenir des cours plénières, pour rendre la justice, contracter des obligations, élire un nouveau domicile ou entreprendre une affaire importante; à côté de l’ordre militaire de Saint-Michel, plusieurs corporations ouvrières, les ajusteurs de balances, les chapeliers, les étuvistes, les boulangers, les pâtissiers-oublieurs et plusieurs autres prirent saint Michel comme patron; dans la ville d’Argentan, les tanneurs se placèrent sous la protection de l’Archange qui avait, dans leur pensée «tanné la peau du diable» quand il le précipita du haut des cieux. Ces corporations, surtout à Paris, gravaient sur les méreaux l’image du saint patron (fig. 102), célébraient sa fête avec pompe, et devaient envoyer tous les ans une députation en pèlerinage au mont Tombe.

Mais avant tous ces patronages, presque sur la ligne de la chevalerie, nous devons placer les nombreuses confréries qui s’établirent sur divers points de la France, spécialement dans la province de Normandie,sous le nom bien connu deCharités. Ces pieuses associations, qui existent encore en certaines paroisses, ont pour but l’ensevelissement des morts, et reconnaissent pour patron l’Archange, gardien des sépultures, conducteur et peseur des âmes (fig. 103). Il est curieux et instructif à la fois d’en étudier la nature, afin de bien comprendre quelle était alors l’influence du culte de saint Michel. Bernay, Menneval et quelques autres paroisses du diocèse d’Évreux ont probablement servi de berceau à ces confréries, dont l’origine semble remonter à une peste qui ravagea le pays en 1080. Comme la plupart des habitants avaient pris la fuite pour échapper au terrible fléau, un petit groupe de personnes de toutes les classes de la société se réunit pour inhumer les morts, et forma une association sous le vocable de saint Michel. D’après un manuscrit du seizième siècle, voici quels étaient les règlements de laCharitéde Menneval, fondée par «J. Planquette, esquevin, J. Bolquier, prévost, et J. Dumoutier.»

Quiconque voulait «bénignement» faire partie de ladite Charité, soit homme ou femme, devait être «puissant de corps pour gaigner sa vie» et n’avoir encouru aucune excommunication; de plus il payait dix deniers tournois au moment de la réception, et autant aux deux principales fêtes de saint Pierre et à la Saint-Michel. Ces mêmes jours de solennité, on chantait une messe «à diacre et sous-diacre» pour le «salut de l’âme des frères et bienfaiteurs tant vifs que trépassés.»

L’association était gouvernée par un échevin, un prévôt et treize frères ou servants, tous gens «prudhommes et loyaux.» A chacune des trois fêtes désignées, les treize frères ou officiers, portant des torches de cire du poids de deux livres, allaient «quérir» l’échevin, le conduisaient à l’église pour les premières vêpres et la messe, et le ramenaient à son hôtel, après la fin de la cérémonie; ils pouvaient en cette circonstance «porter croix, campenelle et bannière de la frairie par toutes les paroisses.»

Leplaceboet ledirigede l’office des morts devaient être chantés par sept chapelains; on pouvait cependant se contenter d’un seul dans les cas extraordinaires, par exemple dans les grandes mortalités. Le luminaire pour les trépassés était de quatre gros cierges de trois livres, qui brûlaient autour du corps, et de deux autres d’unelivre pour l’autel. Si un frère servant «allait de vie à trépas,» il était accompagné de sa demeure à l’église et de l’église au cimetière par deux officiers portant des torches du poids de trois livres; si le défunt avait rempli les charges de prévôt ou d’échevin, quatre torches devaient être allumées en son honneur pendant le service. Tous les frères ou officiers servants étaient tenus «de lever le corps de son hostel» pour le porter à l’église, où l’on «célébrait une messe solennelle

[Pas d'image disponible.]Fig. 103.—Saint Michel, peseur des âmes. Un homme ayant été transporté en esprit au tribunal de Dieu, voit, grâce à l’intervention de la sainte Vierge, le poids des bonnes actions l’emporter sur celui des mauvaises. D’après un ms. du quinzième siècle, peint en camaïeu:Les Miracles de Notre-Dame, nº 9199, à la Bibl. nat.

Fig. 103.—Saint Michel, peseur des âmes. Un homme ayant été transporté en esprit au tribunal de Dieu, voit, grâce à l’intervention de la sainte Vierge, le poids des bonnes actions l’emporter sur celui des mauvaises. D’après un ms. du quinzième siècle, peint en camaïeu:Les Miracles de Notre-Dame, nº 9199, à la Bibl. nat.

Fig. 103.—Saint Michel, peseur des âmes. Un homme ayant été transporté en esprit au tribunal de Dieu, voit, grâce à l’intervention de la sainte Vierge, le poids des bonnes actions l’emporter sur celui des mauvaises. D’après un ms. du quinzième siècle, peint en camaïeu:Les Miracles de Notre-Dame, nº 9199, à la Bibl. nat.

à diacre et sous-diacre.» Le même jour, chaque membre faisait dire pour le frère défunt une messe basse aux frais de la Charité, et treize pains étaient distribués à treize pauvres devant la fosse du cimetière. A toutes les fêtes, la confrérie plaçait sur l’autel deux cierges d’une livre, et deux torches de trois livres étaient tenues par des officiers«à la lévation du corps de Nostre Seigneur Jesus Christ;» les frères servants donnaient aussi «le pain benoist» à toute l’assistance, et un clerc était spécialement chargé de servir le prêtre à l’autel.

Si un membre était «ladre et séparé de la compagnie,» les frères avec «la croix, campenelle et bannière,» l’accompagnaient jusqu’au lieu où le curé de la paroisse devait le conduire. Les infirmes qui ne pouvaient plus gagner leur vie sans mendier, et demandaient des secours à la confrérie, recevaient «six blancs par semaine.» Ceux qui avaient failli à leur devoir étaient condamnés à une amende: «les chapelains payaient cinq deniers tournois» et «les frères serviteurs cinq deniers.»

Dans les temps de grande mortalité, quand le service de la charité devenait trop difficile et trop «grevable,» les frères ou officiers pouvaient s’adjoindre des aides. Quatre ou six serviteurs restaient le dimanche à la table de la recette pour régler après la messe les intérêts de la Charité, et accueillir les nouveaux frères qui demandaient à entrer dans la confrérie.

Outre les divers ornements d’église, l’association possédait un drap mortuaire chargé au milieu d’une croix blanche. Sur la bannière on représentait l’image de l’Archange gardien des sépultures et conducteur des âmes. Le costume des frères se composait ordinairement d’une soutanelle assez longue, d’une ceinture noire à frange blanche, d’un rabat en mousseline, et d’un chaperon qui fut transformé plus tard en barrette conique; ce chaperon portait, bordés sur le devant, le nom de la paroisse et la date de l’institution. Sur une écharpe placée en sautoir, on voyait l’image de saint Michel terrassant le démon.

Dans toutes les confréries on admettait des membres honoraires, qui prenaient part aux frais et assistaient aux réunions des frères serviteurs, sans partager leurs modestes et pénibles fonctions; ainsi, dans la commune des Chambrais les chefs de la famille de Broglie ont toujours compté parmi les membres honoraires de la Charité. Plusieurs de ces confréries avaient également un dignitaire appeléroi; son emploi consistait surtout à présider les réunions générales, à servir de guide aux pèlerins que l’association députait au Mont-Saint-Michel; au bout d’un an, il devenait prévôt, puis l’année suivante échevin,et ensuite il rentrait parmi les simples frères; son costume et celui des deux autres frères dignitaires, se distinguait par la richesse et les couleurs; il portait, comme le prévôt et l’échevin, un bâton historié, surmonté d’une petite niche, tandis que les officiers servants n’avaient à la main que des torches allumées. Un ou deux frères avaient le titre de sonneurs et convoquaient les membres à la réunion; dans les enterrements, ils étaient vêtus d’une dalmatique et agitaient une clochette pour inviter les fidèles à la prière.

D’autres associations non moins florissantes s’étaient établies dans le but d’honorer l’Archange et de favoriser les pèlerinages au Mont-Saint-Michel. Leur nombre se multiplia au quinzième siècle, mais pour en trouver l’origine, il faut remonter plus haut dans le moyen âge. Dès l’année 1210, d’après le frère Jacques du Breul, le roi Philippe-Auguste «fonda la confrérie de saint Michel l’Ange, du Mont de la mer, en l’église Saint-Michel près le palais, à Paris, pour les pèlerins et pèlerines» qui avaient fait le «voyage» du mont Tombe. Quelques-unes de ces confréries possédaient des hôtels, où l’on hébergeait gratuitement les pèlerins de passage à Paris; on y distribuait aussi des secours aux enfants et aux pauvres qui n’avaient pas les ressources nécessaires pour aller visiter le Mont-Saint-Michel, Saint-Jacques de Compostelle, ou tout autre sanctuaire vénéré. Le nombre de ces pieux voyageurs devint si considérable au quinzième siècle que le seul hôpital de la confrérie deSaint Jacques aux pélerins, à Paris, en hébergea 16,690 en moins d’un an; et, comme nous l’apprend une requête de la même époque, 36 à 40 «povres pelerins et austres povres» logeaient chaque nuit dans cet hôpital, qui se trouvait par là «moult chargé et en grande nécessité de liz, de couvertures et de draps.» En certaines contrées où ces confréries n’existaient pas, des quêtes étaient faites pour venir en aide aux pèlerins du Mont-Saint-Michel; dans les paroisses où elles étaient établies, comme à Bernay, Menneval, Argentan, les confrères possédaient leur chapelle, et même leur sacristie particulière; ils avaient leur jour de fête et de réjouissance. Par exemple, à Moulins-sur-Orne, si célèbre par sa confrérie de saint Michel, la solennité de l’Archange est suivie d’une véritable fête de famille; après les vêpres, tous les assistants chantent le cantique traditionnel, et le soir les associés donnent un repas auquel 60 à 80 personnes prennent part chaque année.

Le Mont-Saint-Michel était le centre et le foyer de toutes ces œuvres, tandis que le glorieux Archange en était l’inspirateur, le chef et le patron. Les diverses confréries devaient envoyer des pèlerins au Mont, et plusieurs n’admettaient jamais un nouveau membre, s’il n’avait auparavant visité le sanctuaire de saint Michel (fig. 104). D’après le livre desUsde Saint-Firmin, l’une des villes les plus anciennes et les plus célèbres du Pas-de-Calais, Montreuil-sur-Mer, possédait de temps immémorial une confrérie de célibataires dont la plupart accomplissaient chaque année le pèlerinage du Mont-Saint-Michel au péril de la mer; avant le départ, ils recevaient la bénédiction du curé et se munissaient auprès du «mayeur» d’un laissez-passer collectif; ils vivaient en route de quêtes et d’aumônes, et arrivaient au terme de leur voyage le quinze octobre, veille de la fête du saint patron; tous passaient la nuit en prière, communiaient le lendemain et revenaient chargés de coquilles, mendiant toujours leur pain et portant, selon l’usage, le bourdon et la bannière des pèlerins. A l’arrivée, le curé de l’église Saint-Michel et les habitants de la ville allaient à leur rencontre et les recevaient «avec force démonstrations de joie et de piété.» Cette coutume n’est point particulière au moyen âge; nous la retrouvons dans les siècles derniers et même au dix-neuvième siècle. Plusieurs paroisses du diocèse de Séez en offrent une preuve évidente: pour être reçu dans les confréries d’Almenesches, de Silly-en-Gouffern, de Sai, de Moulins, de Sarceaux, il fallait avoir visité le Mont-Saint-Michel, et s’être nourri avant le départ de la divine Eucharistie, afin d’accomplir en état de grâce cet acte religieux.

Saint Michel, ange médecin et protecteur des agonisants, fut aussi l’objet d’un culte spécial, surtout à Liège et en certaines villes de la Flandre, où l’on fonda des confréries sous son patronage, pour venir en aide aux malades. A cette heure suprême, où l’âme est sur le point de paraître devant son juge, nos pères voulaient se concilier la faveur du puissant et redoutable Archange; ils ne l’oubliaient pas même dans leurs testaments. Louis Raoul Bachelier légua, en 1459,trente sous tournois de revenu pour entretenir dans l’église de «Nismes» deux cierges d’une demi-livre, qui devaient brûler le jour de la fête de saint Michel; le frère de Louis XI, Charles de Valois, duc de

[Pas d'image disponible.]Fig. 104.—Pèlerinage de la confrérie de Camembert (Orne) au Mont-Saint-Michel en 1772. Tableau de l’église de Camembert. D’après une photographie de M. Gatry, vicaire de Vimoutiers.

Fig. 104.—Pèlerinage de la confrérie de Camembert (Orne) au Mont-Saint-Michel en 1772. Tableau de l’église de Camembert. D’après une photographie de M. Gatry, vicaire de Vimoutiers.

Fig. 104.—Pèlerinage de la confrérie de Camembert (Orne) au Mont-Saint-Michel en 1772. Tableau de l’église de Camembert. D’après une photographie de M. Gatry, vicaire de Vimoutiers.

Guyenne, comte de Saintonge et seigneur de la Rochelle, a laissé ces belles paroles dans son testament de 1472: «(Nous) commettons (notre âme) à la Vierge glorieuse, qui des pécheurs, jusques icy, nous confessons estre advocate, et qui non sans cause est dite duRédempteur de l’humain genre, et Roy de gloire, Mère très débonnaire; à Monsieur saint Michel, et toute la cour du Paradis céleste, afin que par leurs prières, elle monte ès saints lieux, pour régner avec eux: si leur prions et requerrons, et très dévotement les supplions qu’ils me soient en aide.»

Les magistrats honoraient en saint Michel l’ange justicier, les écoliers reconnaissaient en lui le prince de la lumière et le protecteur des lettres; les artistes lui bâtissaient des temples et des autels, le peignaient sur la toile et lui élevaient des statues, les poètes le chantaient, les orateurs célébraient sa gloire et sa puissance, les princes et les derniers enfants du peuple s’agenouillaient ensemble pour le prier; saint Michel avait sa place dans les fêtes de famille; il paraissait partout, sur le théâtre, dans les réunions publiques, en particulier dans les processions solennelles; il fallut même parfois écarter son image, pour empêcher des manifestations indiscrètes, et arrêter l’élan d’un enthousiasme pas assez réfléchi. Il est bon de rappeler certains traits, pour faire mieux comprendre cette époque, glorieuse par-dessus toutes dans l’histoire de saint Michel (V.Le Mistere du siege d’Orleans).

Nos pères ignoraient les jouissances raffinées que notre siècle matérialiste et sensuel demande aux exhibitions du théâtre; pour se procurer des délassements, ils aimaient à reproduire les vérités de la religion dans des scènes naïves, parfois bizarres, mais dont l’honnêteté n’avait jamais à rougir. Souvent l’archange saint Michel, vainqueur de Satan et gardien des âmes, jouait un rôle important dans ces représentations symboliques. D’après les vieux historiens de Paris, les pâtissiers de cette ville célébraient la fête de saint Michel, leur protecteur, par une procession qui attirait un grand nombre de curieux. Ils se rendaient en pompe à la chapelle de l’Archange, dans l’église Saint-Barthélemy. Les uns étaient habillés en diables, les autres en anges, et au milieu de la troupe on voyait saint Michel agitant une grande balance et traînant après lui un démon enchaîné, qui s’efforçait de molester les passants, menaçait les uns, frappait les autres et faisait à tous des niches plus ou moins ridicules. Anges et diables étaient à cheval, accompagnés de tambours et suivis à distancepar des prêtres qui portaient le pain bénit. Des drames analogues se jouaient au Mont-Saint-Michel, «en présence de ces foules immenses qui, à certains jours privilégiés, encombraient les abords de l’abbaye (E. de Beaurepaire,Les miracles du Mont-Saint-Michel).»

La procession que le roi René institua en 1462, dans la ville d’Aix, offrait une scène non moins singulière, appeléeLe jeu des diablesouLa lutte de la petite âme. Des démons revêtus de costumes aux emblèmes satiriques et la tête surmontée de longues cornes se pressaient autour d’un enfant qui représentait la petite âme. Cet enfant portait un gilet blanc, symbole de l’innocence, et tenait à la main une grande croix qu’il serrait sur sa poitrine (fig. 105). D’abord, à l’aspect du signe de

[Pas d'image disponible.]Fig. 105.—Le jeu des diables ou la lutte de la petite âme; groupe de la procession instituée à Aix en 1462, par le roi René. D’après A. Millin.

Fig. 105.—Le jeu des diables ou la lutte de la petite âme; groupe de la procession instituée à Aix en 1462, par le roi René. D’après A. Millin.

Fig. 105.—Le jeu des diables ou la lutte de la petite âme; groupe de la procession instituée à Aix en 1462, par le roi René. D’après A. Millin.

notre salut, les démons prenaient la fuite, mais ils ranimaient bientôt leur courage et se précipitaient une seconde fois sur la petite âme; ils n’osaient pourtant pas l’approcher de trop près, et, se tenant à distance, ils essayaient de l’enlever avec des bâtons fourchus; furieux de ne pouvoir réussir, ils n’écoutaient plus que leur colère et redoublaient d’efforts pour s’emparer de leur victime. La petite âme allait succomber,quand saint Michel, vêtu de coton blanc, ayant des ailes dorées et la tête environnée d’une auréole céleste, apparaissait tout à coup et se jetait au milieu de la mêlée, aussitôt il était assailli par les démons, et recevait des coups innombrables sur son dos, qu’il avait prudemment rembourré d’un épais coussin. Les diables désespérés, n’en pouvant plus de lassitude, renonçaient à leur dessein et prenaient la fuite en faisant d’horribles grimaces. Alors le nouveau Michel, comme s’il avait triomphé de Lucifer en personne, poussait un cri de victoire et sautait à plusieurs reprises, pour témoigner sa joie d’avoir sauvé la pauvre petite âme des griffes du démon.

Afin de compléter cet aperçu général, il faut arrêter les yeux sur la cité de l’Archange. En 1470, un an après l’institution de la chevalerie, Louis XI visita le Mont-Saint-Michel, et, au témoignage d’Hélyot, il y tint la première assemblée de l’ordre, dans la salle des Chevaliers. Un autre chroniqueur, Jean de Troyes, parlant de ce voyage, s’exprime ainsi: «Le roi, qui estoit à Amboise, s’en partit et ala au Mont Sainct Michel en pèlerinage. Et après icelluy fait et accomply,» il inspecta Tombelaine, Avranches, Coutances, Caen, et plusieurs autres places de Normandie. Deux ans plus tard, Louis XI revint au Mont avec une brillante escorte. A son passage dans la ville d’Alençon, il faillit être écrasé par la chute d’une pierre qui se détacha d’un mur; aussitôt, disent les historiens, le roi fit un grand signe de croix, se mit à genoux en témoignage de sa reconnaissance et baisa la terre. Quelques jours après, il était dans la basilique de Saint-Michel, et suspendait auprès du crucifix la pierre qui était tombée à ses pieds dans la ville d’Alençon. Jean de Troyes nous apprend que dans le cours de l’année 1474 les Anglais menacèrent de faire une descente sur les côtes de Normandie, peut-être pour tenter la prise du Mont-Saint-Michel: «le roy, dit-il, fut au service la veille de Noël en l’église Nostre-Dame de Paris. Le lendemain de Noël qui estoit le jour Sainct Estienne, le roy eut des nouvelles que les Anglois estoient en armes en grant nombre sur mer, et estoient vers les parties du Mont Sainct Michel. Et incontinent fist monter à cheval et envoyer en Normandie les archiers par lui mis de sus sa nouvelle garde, nommée la garde de monsieur le Dauphin.»

A cette époque, les armoiries du Mont étaient chargées de coquilles sans nombre, avec le chef de la maison de France (fig. 106); l’abbaye jouissait de nombreux privilèges que Louis XI confirma par ses lettres de 1477, en abolissant toutes les taxes qui pesaient sur les religieux; mais pour servir ses vues politiques, le monarque se réserva le droit de faire garder le château par un officier de son choix; il construisit

[Pas d'image disponible.]Fig. 106.—Armoiries de l’Abbaye, sous le règne de Louis XI.

Fig. 106.—Armoiries de l’Abbaye, sous le règne de Louis XI.

Fig. 106.—Armoiries de l’Abbaye, sous le règne de Louis XI.

même des cachots à l’ouest du mont Tombe. Il prouvait par là que sa piété envers l’Archange n’était pas sans mélange d’intérêt personnel.

Cependant l’institution de l’ordre militaire fut suivie de plusieurs années glorieuses pour l’histoire de saint Michel. Le chevalier de cette époque passait pour le vrai type de la bravoure française, et, dans les circonstances périlleuses, il figurait toujours au premier rang; pour lui, reculer sur un champ de bataille était un acte de félonie que rien ne pouvait excuser; sa vaillante épée était au service de Dieu, de l’Église, de la veuve et de l’orphelin. D’autre part, l’ancienne abbaye, avant d’accepter le régime de lacommandeet de se soumettre à une juridiction étrangère, jetait un vif éclat et montrait que la vie n’était pas épuisée dans son sein.

Plusieurs religieux se livrèrent à l’étude avec ardeur. Il fautrapporter à cette époque le manuscrit intitulé:Varia ad historiam Montis Sancti Michaelis. Ce volume, orné de longues lettres gothiques, est l’œuvre d’un moine du Mont-Saint-Michel. La vérité historique n’y est pas toujours respectée avec assez de scrupule; cependant nous y trouvons plusieurs détails qui méritent d’être rapportés. L’auteur raconte en style naïf la légende «du benoist archange, Monseigneur saint Michiel;» puis il cite les «oroisons aux angels de paradis, et premièrement à l’ange qui de nous est garde.» A la fin de son ouvrage, le moine bénédictin nous a laissé des pièces de poésie remarquables à la fois par l’onction de la piété et les grâces du langage; par exemple qui ne serait touché en lisant cette prière au Sauveur et à la Vierge?

«Doulz Jhésus Crist, doulz créateur«En qui j’ay toute m’espérance,«Doulz roy, doulz Dieu, doulz Sauveur,«Qui n’as ne fin ne commensance,«Doucement me donne t’amour,«Et de ta gloire cognoissance,«Et m’ottroy par ta douceur«Vraie confession et repentance.....«Sainte Marie, dame, royne, genitrix,«Glorieuse pucelle, porte de paradis,«Se vous onqs oytes par la vostre merci«La voix d’un pécheur qui vous criast merci...«Si vraiment com Dieu prist en vous chair et sans,«A trestous mes besoings me soiez vous aidant...»

«Doulz Jhésus Crist, doulz créateur«En qui j’ay toute m’espérance,«Doulz roy, doulz Dieu, doulz Sauveur,«Qui n’as ne fin ne commensance,«Doucement me donne t’amour,«Et de ta gloire cognoissance,«Et m’ottroy par ta douceur«Vraie confession et repentance.....«Sainte Marie, dame, royne, genitrix,«Glorieuse pucelle, porte de paradis,«Se vous onqs oytes par la vostre merci«La voix d’un pécheur qui vous criast merci...«Si vraiment com Dieu prist en vous chair et sans,«A trestous mes besoings me soiez vous aidant...»

«Doulz Jhésus Crist, doulz créateur«En qui j’ay toute m’espérance,«Doulz roy, doulz Dieu, doulz Sauveur,«Qui n’as ne fin ne commensance,«Doucement me donne t’amour,«Et de ta gloire cognoissance,«Et m’ottroy par ta douceur«Vraie confession et repentance.....«Sainte Marie, dame, royne, genitrix,«Glorieuse pucelle, porte de paradis,«Se vous onqs oytes par la vostre merci«La voix d’un pécheur qui vous criast merci...«Si vraiment com Dieu prist en vous chair et sans,«A trestous mes besoings me soiez vous aidant...»

Tandis que le trouvère exerçait sa verve dans le silence du cloître, la crosse était portée par des hommes dont les brillantes qualités contribuaient à faire aimer et vénérer le principal sanctuaire de l’archange saint Michel. Le cardinal d’Estouteville était mort à Rome, en 1482. Après lui, les quatre neveux du capitaine de Baternay, André de Laure, Guillaume de Lamps, Guérin de Laure et Jean de Lamps gouvernèrent successivement le monastère à titre d’abbés réguliers. André de Laure, originaire du Dauphiné se distinguait par l’étendue de son savoir et la noblesse de sa naissance; de plus il avait pour lui lafaveur de son oncle, le comte du Boschage de Baternay, chambellan du roi et successeur de Jean d’Estouteville dans la charge de capitaine du Mont. Les religieux, qui désiraient vivement élire eux-mêmes leur abbé et recouvrer les droits qu’on leur avait enlevés lors de l’élection du cardinal d’Estouteville, se réunirent en chapitre dès qu’ils apprirent la mort de ce dernier; ils procédèrent au vote sous la présidence de Guillaume le Maire, prieur claustral de l’abbaye, et portèrent leurs suffrages sur André de Laure. Ils espéraient avec raison que le comte de Baternay ferait ratifier cette élection. Le nombre des moines était alors de 25. Le nouvel abbé, qui possédait le prieuré de Pontorson et remplissait les charges d’archidiacre et de chantre du monastère, ne voulut renoncer à ces titres qu’après avoir reçu les lettres du roi et s’être assuré que son élection ne serait pas invalidée.

André de Laure était docteur en l’un et l’autre droit; cependant il passa une partie de son temps à Paris pour se livrer à l’étude. Vers la fin de sa vie, il résida plus régulièrement dans son abbaye où il mourut le 25 mars 1499. Les bénédictins l’inhumèrent dans la chapelle de la Sainte-Trinité, devant l’autel du Sauveur qu’il avait lui-même érigé et qui fut dédié depuis à Notre-Dame de Pitié. Malgré ses longs séjours à la capitale, André de Laure ne négligea pas les intérêts de son monastère dont il augmenta les revenus; il mit en particulier tous ses soins à orner la basilique de l’Archange. D’après dom Huynes, il enrichit les chapelles de vitraux, dans lesquels «il fit peindre ses armes, celles du cardinal d’Estouteville, comme aussy l’histoire de la fondation du Mont et le sacre des roys de France. Plusieurs depuis ce temps là ont adjousté leurs armes à ces vitres.»

Guillaume de Lamps est resté célèbre parmi les abbés qui travaillèrent le plus à la gloire de saint Michel, et ses historiens disent qu’il brilla comme un «astre luisant,» à l’aurore du seizième siècle. Nous lui devons une partie duchœur, le grand escalier, la plate-forme appelée Mirande ou Saut-Gautier, une partie du logis abbatial, l’aumônerie, la grande citerne, le pont qui unit l’église et le quatrième étage du logis; il acheta des vases précieux et fit bâtir la chapelle qui touche le jardin de l’abbé. Pendant les onze années de sa prélature, de 1499 à 1510, il n’employa pas moins de quatre-vingts ouvrierspour les travaux du monastère et de ses dépendances. En 1509 la foudre renversa la flèche, fondit les cloches, et exerça de grands ravages dans la basilique; c’était la dixième fois que le Mont-Saint-Michel devenait

[Pas d'image disponible.]Fig. 107.—Tombeau de Guillaume de Lamps. D’après un design de M. de Rothemont; ms nº 4902 de la Bibl. nat. Dix-huitième siècle.

Fig. 107.—Tombeau de Guillaume de Lamps. D’après un design de M. de Rothemont; ms nº 4902 de la Bibl. nat. Dix-huitième siècle.

Fig. 107.—Tombeau de Guillaume de Lamps. D’après un design de M. de Rothemont; ms nº 4902 de la Bibl. nat. Dix-huitième siècle.

la proie des flammes. Guillaume de Lamps était occupé à réparer ce désastre, et déjà il avait construit, dans le transept du midi, le pilier décoré de ses armes, quand la mort vint le ravir à l’affection des religieux, le premier mars 1510. Il fut enterré dans la chapelle du rond-point, dédiée à la bienheureuse Vierge, du côté de l’évangile (fig. 107).

Guérin de Laure, cousin de Guillaume de Lamps et frère d’André de Laure, dut en partie son élévation à la faveur du comte de Baternay,

[Pas d'image disponible.]Fig. 108.—Monument de Jean de Lamps. D’après un dessin de M. de Rothemont; ms. nº 4902, de la Bibl. nat. Dix-huitième siècle.

Fig. 108.—Monument de Jean de Lamps. D’après un dessin de M. de Rothemont; ms. nº 4902, de la Bibl. nat. Dix-huitième siècle.

Fig. 108.—Monument de Jean de Lamps. D’après un dessin de M. de Rothemont; ms. nº 4902, de la Bibl. nat. Dix-huitième siècle.

capitaine du Mont, et à la recommandation du roi Louis XII, qui engagea ses «chers et bien amez» religieux à le choisir pour abbéà cause de ses «bonnes mœurs, vertus et honnesteté,» et pour la «seureté et bonne confidence» que le monarque avait «en sa personne.» Il gouverna l’abbaye l’espace de trois ans et mourut au château de Brion en 1513. Il reçut la sépulture à côté de son prédécesseur, dans la chapelle de la Vierge.

Jean de Lamps, frère de Guillaume de Lamps, montra une grande sagesse dans l’administration du monastère et donna aux religieux l’exemple de toutes les vertus; il continua la construction du chœur, fit placer aux voûtes les armes de France et de l’abbaye, et acheva la basilique,


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