Chapter 5

[Pas d'image disponible.]Fig. 17.—Le Mont-Saint-Michel. Vue prise de la côte au sud-ouest.

Fig. 17.—Le Mont-Saint-Michel. Vue prise de la côte au sud-ouest.

Fig. 17.—Le Mont-Saint-Michel. Vue prise de la côte au sud-ouest.

l’étendard de la croix et donné un coup mortel au paganisme. Dès les premières années de l’ère chrétienne, des prédicateurs de l’Évangile ayant abordé dans les Gaules, après saint Lazare et saint Denis, quelques-uns pénétrèrent dans les provinces armoricaines, et jetèrent les premières semences de la foi sur cette terre où devaient fleurir tant de vertus. Bientôt l’Avranchin lui-même posséda un bon noyau de chrétiens, et dès le cinquième siècle on y voyait un siège épiscopal illustré par saint Léonce. Les temples païens commençaient à disparaître et les mœurs s’adoucissaient peu à peu, sous l’influence salutaire de la religion. La forêt de Scissy, dont une assez grande étendue n’était pasencore détruite ni envahie par les empiétements périodiques de l’Océan, se peupla de solitaires qui fuyaient le monde pour vaquer librement aux exercices de la prière et de la pénitence; il y en eut même qui se distinguèrent par des vertus éminentes, et méritèrent une place dans le catalogue des saints que l’Église honore d’un culte spécial. Cette page de notre histoire nous révèle un des traits du culte de saint Michel. L’Archange a été le modèle et le protecteur de ces hommes qui, semblables à des sentinelles vigilantes, ont combattu aux avant-postes de la chrétienté, et n’ont cessé depuis l’origine de l’Église de répéter le cri de guerre: Qui est semblable à Dieu.

Parmi les solitaires qui ont cherché un asile dans la forêt de Scissy, saint Gaud, saint Pair et saint Scubilion méritent une place à part. Le premier quitta son évêché d’Évreux, et se retira auprès du bienheureux Aroaste pour se préparer à la mort. Il s’endormit dans le Seigneur en 491. Saint Pair, né à Poitiers vers l’an 480, se réfugia aussi sur les bords du Thar avec son ami Scubilion; après avoir vécu dans une solitude profonde, menant la vie d’un ange et se nourrissant «plus d’oraison que de pain,» il établit un monastère dans le village qui porte aujourd’hui son nom, et le gouverna jusqu’au moment où il fut arraché à l’affection de ses disciples pour être placé sur le siège épiscopal d’Avranches. Vers la même époque, «des ermites, embrasés d’une ardente piété, se fixèrent au pied du mont Tombe;» leur nombre augmenta rapidement et, au témoignage des anciens chroniqueurs, ce rocher isolé du commerce des hommes devint une véritable Thébaïde où les louanges de Dieu n’étaient jamais interrompues par le tumulte du monde. L’illustre évêque d’Avranches qui, avant et après son élévation à l’épiscopat, travailla sans cesse au développement de la vie religieuse à Saint-Pair et dans toute la contrée, dut avoir des relations avec les solitaires du mont Tombe; il est même permis de croire qu’il les réunit sous une règle commune et transforma l’ermitage en un monastère florissant, dont la conduite fut confiée à son ami Scubilion. Par là on explique facilement pourquoi ce dernier a été l’objet d’un culte particulier au Mont-Saint-Michel, et quelle origine il faut assigner aux rapports intimes qui ont existé entre la cité de l’Archange et le prieuré de Saint-Pair.

Après la mort de saint Pair et de saint Scubilion, les solitaires du mont Tombe persévérèrent pendant plus d’un siècle dans leur ferveur primitive et donnèrent au monde l’exemple des plus grandes vertus. La prière n’était pas leur unique occupation; car plusieurs se livrèrent à l’étude des sciences divines et se distinguèrent à la fois par leur savoir et leur piété. Ils contribuèrent ainsi à faire fleurir la religion dans l’Avranchin et sur les côtes de Bretagne, et ils exercèrent dans ces contrées la même influence que les moines de Scissy dans le Cotentin. A l’étude et à la prière ils joignirent aussi le travail manuel, selon l’usage établi dès l’origine dans tous les monastères d’Orient et d’Occident; ils construisirent des cellules et élevèrent à la gloire des martyrs saints Étienne et saint Symphorien deux oratoires qui sont restés longtemps debout, comme pour attester la foi et la piété de ces premiers âges. Il existe encore sur la grève, au bas des remparts, une petite fontaine qui porte le nom de Saint-Symphorien; preuve irrécusable que ce généreux confesseur de la foi, honoré dans toutes les Gaules à cause de son glorieux martyre, fut, sur le mont Tombe, l’objet d’un culte très ancien. Les autres traces de ces âges reculés ont disparu; mais le souvenir des pieux solitaires ne s’est point effacé. On aime toujours à visiter les lieux sanctifiés par leur présence et à lire le récit de leur vie héroïque.

Les origines de l’histoire du Mont-Saint-Michel nous offrent un intérêt d’un autre genre. Dans le cours du moyen âge, toutes les scènes de la vie de l’Archange, tous les traits de sa noble physionomie, ses luttes, ses victoires, ses fonctions, ses titres ont été traduits dans un langage figuré et rendus sensibles dans un grand nombre de fictions poétiques, dont la grâce et la naïveté charment nos loisirs, et dont le sens souvent profond nous révèle la sublime théologie de nos pères: telles sont, par exemple, les légendes du bouclier, de la plume et du Saint-Graal, qui seront rapportées dans la suite de cet ouvrage. Ces récits sont imaginaires, du moins dans les détails; mais ils renferment presque toujours une vérité ou un fait, que l’œil du critique peut découvrir et dégager de toute obscurité. Plusieurs de ces légendes enveloppent le berceau de notre histoire. L’une des plus célèbres est celle de l’Ane et du Loup.

Il est écrit: «Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, etle reste vous sera donné par surcroît. «Fidèles à cette maxime, les anachorètes du mont Tombe avaient tout quitté et s’étaient ensevelis vivants dans un obscur désert; de son côté, la Providence qui prend soin de vêtir les lis de la vallée, leur vint en aide dans les moments de détresse et leur fournit la nourriture dont ils avaient besoin pour soutenir leur existence; elle voulut même leur épargner la peine de sortir de leur solitude pour aller au loin chercher le pain de chaque jour, et dans ce but elle inspira au curé d’un village voisin nommé alors Astériac, aujourd’hui Beauvoir, de leur envoyer les vivres nécessaires. D’après les anciensmanuscrits, toutes les fois que le saint prêtre voyait une épaisse vapeur, semblable à un nuage de fumée, s’élever de la forêt, il regardait ce signe comme un avertissement du ciel, et aussitôt il chargeait des provisions sur un âne, qui se rendait sans guide au mont Tombe, et regagnait la demeure de son maître, après avoir été déchargé de son fardeau. Un jour, ajoute la légende, «un loup affamé se rua de grande furie» sur le fidèle messager et le dévora; mais Dieu «qui a soin de repaistre les petits des corbeaux», entendit les gémissements de ses serviteurs et condamna le loup à remplir l’office de l’âne, c’est-à-dire à porter lui-même la nourriture destinée aux solitaires. Cette légende, racontée par les chroniqueurs et les poètes du moyen âge, fut représentée au quinzième siècle dans une des verrières de la basilique du Mont-Saint-Michel.

Telle fut, d’après les documents les plus dignes de foi et les inductions les plus sérieuses, l’origine de l’histoire de notre sainte montagne. Les préparatifs étaient terminés; le prince de la milice céleste pouvait descendre pour accomplir sa mission providentielle, et présider comme envoyé de Dieu aux destinées de cette belle et grande nation qui, dès lors, commençait à s’appeler la France.

AByzanceet à Rome, Constantin et saint Grégoire, c’est-à-dire un grand prince et un grand pape proclamèrent la gloire et la puissance de saint Michel; un grand évêque fut choisi pour établir le culte de l’Archange sur le mont Tombe. Le huitième siècle, si important dans l’histoire de la Neustrie, était à peine commencé quand cette ère nouvelle se leva pour la célèbre montagne, déjà sanctifiée par la prière et la pénitence; saint Michel en prit alors possession et de là, comme du sommet d’une forteresse inexpugnable, il étendit sa protection sur la France entière. Le saint évêque, choisi pour être l’intermédiaire du ciel dans l’accomplissement d’un tel dessein, était remarquable par sa naissance et ses qualités naturelles, non moins que par l’éclat de ses vertus. Il se nommait Aubert. L’Avranchin était sa patrie; car, au témoignage de plusieurs annalistes, il naquit dans la seigneurie de Genêts, non loin du mont Tombe. Sa famille, l’une des plus illustres de la contrée, le forma de bonne heure à la pratique de la piété chrétienne, et favorisa ses heureuses dispositions pour l’étude en le confiant à des maîtres habiles; sous leur conduite il fit des progrès rapides dans les sciences divines et humaines. A la mort de ses proches, il divisa ses biens en trois parts, en donna deux aux églises et aux pauvres, et garda la dernière pour son usage personnel; ensuite il s’engagea dans l’état ecclésiastique, reçut les saints ordres avec les sentiments de la plus tendre dévotion, et à partir de ce moment il se consacra sans réserve au service de Dieu et au salut de ses frères, qu’il aidait, dit la chronique, «tant ès nécessitez corporelles que spirituelles.» Une si grande sainteté ne pouvait rester dans l’oubli. A la mort de l’évêque d’Avranches, le clergé et les fidèles se réunirent pour lui désigner un successeur; mais, comme ils ne pouvaient tomber d’accord, ils firent un jeûne de sept jours, pendant lesquels ils supplièrent Dieu de donner à son église un pontife selon son cœur. Le septième jour, au milieu d’un nombreux concours de peuple, tous les suffrages se portèrent spontanément sur le bienheureux Aubert. Les hagiographes rapportent que, pendant l’élection, une voix mystérieuse se fit entendre et prononça ces paroles: «Le prêtre Aubert doit être votre pontife.»

Le pieux évêque exerça les fonctions pastorales avec tant de zèle et de succès, qu’il répandit la lumière du christianisme et de la civilisation dans tout le pays et mérita d’être appelé illustre entre ceux qui gouvernèrent l’église d’Avranches. Il fut constamment occupé à détruire les derniers restes du paganisme expirant, à préserver ses diocésains contre les ravages de l’hérésie naissante et à délivrer les faibles de l’oppression des forts; en un mot, pour nous servir du langage figuré de nos pères, il combattit avec courage le monstre de l’idolâtrie, de l’erreur et de la tyrannie: noble lutte qui fut symbolisée au moyen âge dans une allégorie que dom Huynes rapporte en ces termes: «Un jour ce vigilant pasteur, venant de visiter son cher troupeau et s’en retournant en son église cathédrale, se vit environné sur le chemin d’une multitude de villageois lesquels joignant les mains s’escrioient d’une voix triste et lamentable qu’il eut pitié de leur misère, le supplians, la larme à l’œil, qu’il daignast regarder leur affliction et chasser loin de leurs terres un espouvantable dragon qui se retiroit vers la mer et venoit presque à chaque moment les poursuivre pour les dévorer eux et leurs troupeaux, infestant de son haleine puante tous les lieux par lesquels il passoit. Le saint, à ces clameurs, s’arresta et consolant toute cette populace par ses discours remplis de charité et prudence leur promit de les ayder et secourir en tout ce qu’il pourroit. Se munissant donc des armes spirituelles de l’oraison et mettant toute sa confiance en Dieu, il se résolut d’aller attaquer et combattre ce dragon, lequel dès qu’il eut apperceu le saint et le peuple qui le suivoit, jettant feu et flammes par les narines, et sa gueule béante, s’approcha d’eux comme pour les dévorer, bruslant du feu qu’il degorgeoit les herbes et arbrisseaux par où il passoit. Mais saint Aubert ne s’espouvantant nullement pour cela, bien que le peuple retournast en arrière, demeura ferme et stable au mesme endroict, fit le signe de la croix et jettant son estolle sur le dragon luy commanda de se tenir coy et de ne bouger non plus que s’il eut esté mort. O vertu divine! A ces paroles le dragon demeura immobile et tout le peuple quitrembloit de frayeur et regardoit de loin ne sçavoit que penser de cela, jusques à ce qu’après avoir bien considéré, ils virent clairement que le dragon ne se remuoit nullement et de là prirent la hardiesse de s’approcher de leur sainct évesque lequel pour lors reprenant son estolle conjura le dragon de ne nuire doresnavant à aucun. Et afin que personne par après n’en fut incommodé il supplia Notre Seigneur de permettre que la mer faisant son flux et reflux l’engloutit. Ce qui fut fait, et depuis ne fut veu ni apperceu de personne.»

Cependant, comme les saints eux-mêmes ont besoin de se recueillir de temps en temps et de puiser dans la retraite une nouvelle vigueur, le bienheureux Aubert suspendait parfois les travaux de son ministère et cherchait la solitude pour y vaquer plus librement à la prière et à la contemplation; il se retirait de préférence sur le mont Tombe, où l’attiraient et les exemples des anciens ermites et l’amour de la retraite. Là, au milieu du plus profond silence, il passait de longues heures en communication avec Dieu, oubliant les fatigues de la vie pastorale et se préparant à de nouveaux combats; peut-être aussi hâtait-il par ses prières le jour où sa solitude bien-aimée, autrefois sous l’empire du démon, allait devenir «le palais des anges,» et pressait-il le ciel d’accomplir ses desseins de miséricorde sur la Neustrie et le reste de la France. Bientôt, en effet, «le prince des armées du Seigneur, le protecteur de la sainte Église et le vainqueur du serpent infernal,» l’archange saint Michel apparut au pieux évêque pendant qu’il prenait un peu de repos et lui commanda de construire un sanctuaire au sommet du mont Tombe, où il devait être honoré à l’avenir comme il l’était déjà en Italie sur le monte Gargano. Après cette vision, saint Aubert resta tout pensif, et craignant d’être l’objet d’un rêve ou d’une illusion, il se contenta de redoubler ses prières, ses jeûnes et ses aumônes, et il ne se rendit pas au désir du messager céleste; mais, quelques jours après, l’Archange apparut pour la deuxième fois: son aspect était plus sévère et ses ordres plus pressants. Le pontife éprouva une vive agitation; il ne put reposer le reste de la nuit, croyant toujours apercevoir le personnage mystérieux qui s’était montré à lui, et se figurant entendre ses paroles menaçantes; néanmoins il recourut de nouveau à la pénitence, supplia le Seigneur de l’éclairer et de lui faire connaître sa volonté, puis cettefois encore il refusa d’obéir et suivit le conseil de l’apôtre saint Jean, qui nous dit «d’éprouver les esprits pour savoir s’ils viennent de Dieu.» Bientôt une troisième apparition le tira de toute incertitude. Saint Michel le reprit sévèrement de son infidélité, et après lui avoir intimé les ordres du ciel, il le toucha du doigt et lui fit à la tête une cicatrice profonde.

La simplicité de ce récit, l’accord unanime de tous les historiens sérieux et les témoignages de la science moderne ne laissent aucun doute sur la réalité de ces apparitions. En 1009 les ossements du saint évêque furent élevés de terre et placés sur les autels; depuis cette époque, des milliers de pèlerins ont constaté avec admiration la marque imprimée par le doigt de l’Archange (fig. 18): le célèbre auteur duNeustria piadit qu’il eut deux fois ce bonheur, en 1612 et en 1641. A la grande révolution, un médecin savant et consciencieux sauva la précieuse relique, et au commencement de ce siècle il la rendit à l’autorité diocésaine, en jurant «sur sa part de paradis» qu’elle était authentique et que lui-même, après l’avoir soustraite à la profanation, l’avait conservée avec le plus grand soin. Il y a peu d’années, un autre docteur remarquable par ses vertus et sa science, ayant fait une étude sérieuse sur le chef de saint Aubert, a démontré que l’ouverture pratiquée au crâne ne peut être attribuée à une cause naturelle, et il n’a pas hésité à reconnaître la vérité du prodige attesté depuis dix siècles par la foi des fidèles. Il est donc impossible de le nier, la destinée du Mont-Saint-Michel est toute providentielle, et, à l’origine comme dans la suite de cette histoire, le surnaturel jaillit à chaque pas et défie les attaques de l’impiété moderne. Les précautions, les doutes, les hésitations du sage prélat servent à consolider notre croyance, et ce grand pontife, l’un des plus illustres parmi ceux qui ont formé la France de même que l’abeille «forme sa ruche,» était digne de servir d’intermédiaire entre saint Michel et notre patrie. Cependant, il faut l’avouer, tous les détails relatés dans les anciens manuscrits ne présentent pas le même degré de certitude, et des circonstances que nous omettons paraissent empruntées au récit de l’apparition du monte Gargano.

Enfin, le ciel avait manifesté ses volontés par des signes éclatants, et désormais il n’était plus possible d’hésiter; aussi le bienheureux Aubertse hâta-t-il d’exécuter les ordres de l’Archange, et travailla-t-il sans relâche à la construction de l’église du mont Tombe. Cet édifice, le premier que la Neustrie dédiasolennellementau prince de la milice céleste, fut l’objet de la vénération et en même temps de la curiosité des peuples; la piété se plut à l’entourer de mystères et l’imagination de légendes: la rosée du ciel traça les dimensions, saint Michel fut l’architecte, un petit enfant écarta de son pied les obstacles que présentait la nature, le Sauveur

[Pas d'image disponible.]Fig. 18.—Chef de saint Aubert, conservé dans l’église Saint-Gervais d’Avranches.

Fig. 18.—Chef de saint Aubert, conservé dans l’église Saint-Gervais d’Avranches.

Fig. 18.—Chef de saint Aubert, conservé dans l’église Saint-Gervais d’Avranches.

avec ses anges fit la dédicace; en un mot, dans la pensée des fidèles, ce sanctuaire était comme l’esprit céleste apparu à Aubert, il n’avait rien de terrestre. Il est utile, pour faire connaître cette époque, de rapporter fidèlement le récit des annalistes du moyen âge; le lecteur saura faire la part de la foi et de l’imagination, du surnaturel et de l’humain, du miracle et de l’allégorie, de l’histoire et de la légende.

Il est raconté que saint Aubert, après avoir communiqué à ses chanoines et à son peuple les visites dont saint Michel l’avait honoré, partit de sa ville épiscopale, accompagné du clergé et d’un grand nombrede fidèles, et se dirigea vers le mont Tombe. Tous étaient animés d’un saint enthousiasme et chantaient dans le parcours des hymnes et des cantiques, inaugurant ainsi pour le Mont-Saint-Michel l’ère des pèlerinages publics et solennels. Arrivé au terme de son voyage, Aubert purifia par de pieuses cérémonies le sol autrefois souillé par les sacrifices offerts aux faux dieux, et bénit l’emplacement que devait occuper le nouveau sanctuaire. Sans plus attendre, une phalange de travailleurs se mirent à l’œuvre pour aplanir le terrain et commencer la construction; mais un obstacle inattendu vint s’opposer à leur dessein et défier tous leurs efforts. Au sommet de la montagne se dressaient deux énormes rochers que les bras les plus vigoureux «ne purent ni ébranler ni arracher de leur place.» Des archéologues de mérite affirment que ces pierres étaient des menhirs ayant servi au sabéisme des Gaulois, à l’époque où le mont Tombe était placé comme un vaste autel entre deux localités celtiques, Scessiacum et Astériac. Le saint pontife, loin de perdre courage, résolut de ne pas regagner son église d’Avranches avant d’avoir vaincu cette difficulté; l’ordre de l’Archange était une preuve manifeste de la volonté de Dieu, et la pieuse entreprise devait réussir. Cette confiance ne tarda pas à être récompensée. On rapporte qu’une nuit, au village d’Itius, connu aujourd’hui sous le nom de Montitier, «saint Michel se montra en vision à un homme appelé Bain,» l’un «des plus apparens de sa paroisse,» et par-dessus tout enrichi de douze enfants dont l’un était encore au berceau; l’Archange l’ayant averti d’aller au mont Tombe travailler avec ses fils sous les ordres du vénérable Aubert, il s’empressa d’obéir, et au grand étonnement de tous, il ébranla les deux rochers qui dominaient comme des géants la cime de la montagne; il les déracina et les fit rouler au fond de l’abîme. En récompense d’un tel service, il reçut une ferme que sa famille posséda pendant plusieurs siècles et pour laquelle elle payait une redevance au Mont-Saint-Michel. «D’autres, dit Dom Huynes, rapportent cette action autrement et le tout, selon qu’ils disent, se voit dépeint sur une vitre de l’église faicte il y a environ cent soixante ans, et de plus cela est dans quelques manuscripts de ce Mont. Ils disent donc que cet homme estant venu avec onze de ses enfants et ne pouvant rien faire non plus que les autres, saint Aubert luy demanda s’il avoit amené tous ses enfants, ainsy que saint Michel luy avoit commandé, et qu’iceluy répondit qu’ouy, excepté qu’il avoit encore un petit garçon et qu’il ne l’avoit apporté estant incapable de travailler, alors saint Aubert dit qu’on l’allast querir, d’autant, dit-il, que Dieu a eslevé les choses infimes et foibles de ce monde pour confondre les forts et puissants. Ayant esté apporté, il le prit entre ses bras et ayant approché son petit pied sénestre contre une de ces poinctes qui estoit plus difficile à desmolir, il l’imprima dedans comme si c’eust esté cire molle et fit tomber par cet attouchement cette poincte du haut en bas où on la voit encore à présent avec l’impression du pied de l’enfant. Depuis saint Aubert ayant esté canonizé, on bastit en son honneur sur icelle la chapelle qu’on y voit encore.» Telle est la légende du petit Bain, si célèbre au moyen âge et dans les temps modernes. C’est la faiblesse de l’homme élevant un temple à l’Ange de la force.

Les plus grands obstacles étaient surmontés; mais quelle forme et quelle dimension fallait-il donner à l’édifice? Ici encore le ciel vint en aide au bienheureux Aubert. Pendant la nuit une forte rosée mouilla le sommet de la montagne, à l’exception de l’espace que devait occuper le nouveau sanctuaire. A ce signe, le saint Pontife reconnut les volontés de l’Archange et s’empressa de commencer la construction. Les murs s’élevèrent rapidement et bientôt l’édifice fut achevé. Si l’on en croit les anciens auteurs, il était rond, en forme de crypte et pouvait contenir environ cent personnes. Par une coïncidence remarquable, la grotte du monte Gargano avait à peu près les mêmes dimensions, la même sévérité de style, le même cachet, la même simplicité. Cet oratoire n’égalait pas en magnificence et en grandeur les monuments qui viendront plus tard couronner le Mont-Saint-Michel; néanmoins, il fit longtemps l’admiration des pèlerins, et surtout il devint célèbre par des prodiges éclatants; plus d’une fois il fut célébré par les poètes chrétiens: l’un d’eux rapporte qu’il s’éleva de terre au chant joyeux des saints cantiques, et que, par sa beauté et ses proportions, il était digne de l’Archange qui devait en être le protecteur.

Avant de célébrer la dédicace «l’évêque d’Avranches reçut du bienheureux Michel l’ordre d’envoyer très promptement des frères au monte Gargano,» à l’extrémité de l’Italie méridionale, pour en rapporter des reliques précieuses, qui seraient déposées dans le nouveau sanctuaire. Les chanoines députés pour cette importante mission reçurent dans leur voyage la plus cordiale hospitalité, et les prêtres préposés à la garde de l’église du monte Gargano les accueillirent comme des envoyés du ciel; l’évêque de Siponto, aujourd’hui Manfredonia, voulut lui-même connaître les merveilles accomplies sur le mont Tombe et il se réjouit de voir le culte de saint Michel s’étendre au loin dans les Gaules. Les chanoines d’Avranches exposèrent alors le but de leur voyage, et l’on s’empressa de les satisfaire en leur donnant «une partie du voile de pourpre» que l’Archange avait déposé sur l’autel du monte Gargano, et «un fragment du marbre» qu’il avait marqué d’une empreinte miraculeuse, lors de son apparition. Chargés d’un trésor si précieux, les messagers d’Aubert prirent congé de leurs hôtes, après avoir promis de rester avec eux en union intime de prières et de bonnes œuvres; promesse qui fut toujours fidèlement gardée, comme on pourra le constater plus d’une fois dans le cours de cette histoire. Le retour à travers l’Italie et les Gaules fut une marche triomphale, signalée chaque jour par des prodiges sans nombre; partout les populations se portaient en foule sur le passage des voyageurs; «douze aveugles recouvrèrent la vue,» et plusieurs malades furent rendus à la santé. Ainsi, dans la pensée des peuples, saint Michel exerçait déjà les fonctions «d’ange médecin,» que le moyen âge lui fit partager avec saint Raphaël.

Aux approches du mont Tombe, les pèlerins furent accueillis par l’évêque d’Avranches, qui était venu à leur rencontre avec ses prêtres et un grand nombre de fidèles. Il faudrait avoir la foi de ces premiers âges pour comprendre les transports de joie, les élans d’enthousiasme et les accents de piété qui s’échappèrent de tous les cœurs à la vue des saintes reliques apportées du monte Gargano. Il est rapporté qu’une femme aveugle, s’étant fait conduire sur le parcours de la procession, recouvra soudain la vue et s’écria: «Qu’il faitbeau voir!» Dès lors son village, appelé Astériac, prit le nom deBeauvoirqu’il a toujours gardé. Les chanoines furent saisis d’étonnement quand ils arrivèrent sur la plage, à une petite distance du mont Tombe; non seulement le sanctuaire de l’Archange était achevé, mais on avait bâti sur le flanc de lamontagne plusieurs petites cellules, qui formaient le noyau de la cité de Saint-Michel. Enfin, le jour de la dédicace solennelle était arrivé. Le 16 octobre 709, l’évêque d’Avranches, en présence d’un concours extraordinaire de peuple, fit la consécration, selon l’usage établi dans l’Église depuis le pape saint Sylvestre. Le morceau de pourpre et le fragment de marbre donnés par l’évêque de Siponto furent portés en procession et déposés sur l’autel, dans une châsse; ensuite le pieux pontife, assisté de ses chanoines et de ses prêtres, célébra les saints mystères et distribua le pain de vie à un grand nombre de fidèles. La basilique fut dédiée au prince de la milice céleste, et à partir de ce moment, la montagne s’appela leMont-Saint-Michel au péril de la mer.

Cette fête eut un retentissement qui s’étendit au loin dans l’Église et se perpétua d’âge en âge; au dix-septième siècle on montrait encore aux visiteurs un débris de l’autel sur lequel le bienheureux Aubert offrit le saint sacrifice le jour de la dédicace. Cette relique était conservée dans la chapelle de la Vierge, probablement à l’endroit même où s’élevait le premier sanctuaire. Une fête qui se célèbre encore le 16 octobre dans le diocèse de Coutances et Avranches, fut instituée pour honorer l’anniversaire d’un si beau jour. D’après une pieuse tradition, Notre-Seigneur, accompagné de saint Michel et assisté par les anges, descendit des cieux, fit lui-même la consécration de l’église et en confia le soin au glorieux Archange. A partir de ce moment les esprits célestes ne quittèrent plus la sainte montagne et dans le silence des nuits, quand la prière des hommes ne montait plus vers le trône de l’Éternel, ils commençaient une hymne de louange à la gloire du Très-Haut. Telle était la croyance de nos pères, de ces chrétiens vigoureux dont la foi simple et naïve n’avait point reçu les atteintes du scepticisme et de l’incrédulité; dans leur pensée, l’Archange inaugura par une série de prodiges l’introduction de son culte solennel en France, et traça lui-même en caractères visibles les premières pages de son histoire, pour nous faire entrevoir dès l’origine combien la trame en serait merveilleuse. Ils ne savaient pas toujours dégager la vérité des récits légendaires ou des fictions poétiques, et parfois leur enthousiasme voyait des miracles dans les événements qui pouvaient s’interpréter sans l’intervention directe du ciel; mais ils comprenaient mieux que nous la belle et sublime physionomie de saint Michel. D’un autre côté pourquoi tant de pompe et tant d’éclat pour un modeste oratoire isolé au fond de la Neustrie? Pourquoi cet élan général qui s’empare à la fois de tous les cœurs, ce frémissement mystérieux qui soudain fait tressaillir nos pères? Ne faut-il pas en conclure que l’on saluait déjà dans le vainqueur de Satan l’ange tutélaire de la France mérovingienne?

Leculte de saint Michel se développa et revêtit une forme plus solennelle sous la prélature du bienheureux Aubert, au commencement du huitième siècle; mais, comme on l’a vu, ce triomphe était préparé depuis longtemps. Des auteurs autorisés pensent que l’Archange veilla sur le berceau de la France mérovingienne, et que dès lors son nom fut en grande vénération parmi les tribus qui avaient embrassé l’Évangile. Quand le roi Clovis engagea nos destinées à la journée de Tolbiac, le succès parut un moment déserter ses drapeaux et la victoire pencha pour les Suèves; mais le héros franc, à la sollicitation du patrice Aurélien, leva les yeux au ciel et invoqua le Dieu de Clotilde: «Si tu me donnes de vaincre, lui dit-il, je croirai en toi et je recevrai le baptême; car mes dieux sont sourds à ma prière et me refusent leur appui.» Il parlait encore lorsque les hordes barbares prirent la fuite, laissant un riche butin au pouvoir du vainqueur. A l’exemple de Constantin, Clovis triompha par la vertu de la croix, et, d’après de graves écrivains, saint Michel fut le messager céleste dont Dieu se servit pour écraser la puissance du paganisme dans les champs de Tolbiac comme sur les rives du Tibre. Une ancienne légende rapportée dans Guillaume Chasseneuz ajoutait que le prince de la milice céleste avait fourni lasainte ampouleavec l’huile pour le baptême du roi, et qu’il avait dirigé les Francsdans leur expédition contre les Goths. Quoi qu’il en soit, le culte de l’Archange était en honneur à la cour des rois mérovingiens; car Wulfoald, maire du palais du jeune Childéric II, fit ériger le monastère de Saint-Mihiel, dont nous avons déjà parlé. Ainsi, dans les contrées austrasiennes qui secouèrent le joug des Romains même avant l’élévation de Clovis, sur les bords de la Meuse où l’idolâtrie «s’attachait aux arbres des forêts, aux eaux des fontaines, aux dieux de pierre et de bronze que Rome avait délaissés,» saint Michel, vainqueur du paganisme, fut honoré par les vieilles peuplades gallo-franques. Après avoir présidé à la formation de notre unité nationale, sous les premiers rois mérovingiens, il fixa sa demeure au sommet du mont Tombe. «La nation des Francs, dit l’auteur de laLégende dorée, s’était illustrée au loin par la grâce du Christ, et après avoir dompté partout dans les provinces les têtes des superbes, elle vivait heureuse sous la conduite du pieux roi Childebert, qui régnait en maître sur toutes les parties de ses vastes États. Alors, comme Dieu gouverne l’univers entier par les légions des esprits célestes soumis à sa puissance, le bienheureux Michel archange, un des sept qui sont toujours debout en présence du Seigneur, celui qui est préposé à la garde du paradis pour introduire les âmes des justes dans le séjour de la paix, après s’être offert à la vénération des fidèles sur le monte Gargano, et avoir illuminé dans la grâce du Christ toutes les nations latines de l’Orient, voulut se manifester comme leprotecteur des peuples de l’Occident, lui qui avait autrefois prêté l’appui de sa force aux enfants d’Israël bénis par les patriarches. Il faut comprendre par queldessein mystérieuxil a choisi, sur les côtes occidentales, un lieu où afflue de tous les points de la terre la religieuse multitude des fidèles.»

L’Archange ne prêta pas seulement l’appui de son épée pour détruire les idoles; il eut sa place dans l’œuvre de civilisation que l’Église entreprit et acheva au prix de tant de labeurs et de sacrifices. Les difficultés étaient sans nombre: le paganisme offrait encore de vives résistances, et les Francs conservaient, même après le baptême, leur nature féroce et leurs instincts barbares. Pour remédier au mal, Dieu suscita de nobles dévouements. Des hommes, que nous pouvons appeler les pionniers de la civilisation, se réunirent et formèrentsur tous les points de la Gaule des collégiales ou des monastères florissants, que plusieurs maires du palais des rois mérovingiens prirent sous leur puissante protection, à l’exemple de saint Léger, de Wulfoald et de saint Éloi. Parmi ces asiles de la science et de la piété, un certain nombre se placèrent sous la garde de l’Archange, protecteur des moines et en général de tous ceux qui sont engagés dans les voies de la perfection. Ils ne pouvaient choisir un plus beau modèle que cet esprit céleste, dont l’un des profonds penseurs de nos jours a pu dire en toute vérité: «L’éclat de la puissance et de la beauté de saint Michel serait capable de nous donner la mort, s’il nous était manifesté dans la chair. Sa gloire nous éblouit, bien que nous ne puissions la contempler qu’à travers le voile des imperfections nécessaires à la créature (P. Faber).»

La plus célèbre collégiale fondée sous les auspices de l’Archange fut celle du Mont-Saint-Michel au péril de la mer. Le vénérable évêque d’Avranches avait compris que son œuvre n’était pas achevée. Le temple matériel avait reçu sa consécration; mais pour y célébrer le sacrifice de l’autel il fallait des prêtres, et la montagne était déserte depuis la mort des derniers solitaires. C’est pourquoi le zélé pontife établit au Mont une collégiale de douze chanoines, «qui devaient se consacrer au service du bienheureux Archange.» Il existe des détails importants sur l’habitation, la règle de vie et les ressources temporelles de cette communauté naissante. Les chanoines habitaient douze cellules construites autour de l’église; ils devaient partager les heures de la journée entre la prière publique, la garde du sanctuaire, l’étude et le travail manuel; ils avaient aussi la mission de recevoir les pèlerins et de remplir auprès d’eux les diverses fonctions du ministère sacerdotal. Les repas se prenaient en commun; le même vestiaire servait pour toute la collégiale et les revenus étaient affectés aux frais du culte, à l’entretien de chaque membre ou au soulagement des malheureux. Pour couvrir les premières dépenses et subvenir aux nécessités les plus urgentes, saint Aubert fit le sacrifice des domaines qu’il possédait à Genêts. Bientôt la libéralité des pèlerins augmenta ces ressources et assura l’avenir de la fondation.

D’après une pieuse croyance, deux nouvelles apparitions de saintMichel se rattachent à l’origine de cette collégiale. On rapporte que l’évêque d’Avranches, attristé de voir sa chère montagne dans la plus grande pénurie d’eau, se mit à genoux et supplia l’Archange de venir à son aide. Il fut exaucé au delà de ses désirs; car saint Michel lui montra au pied de la montagne, du côté de l’aquilon, une source

[Pas d'image disponible.]Fig. 19.—Chapelle Saint-Aubert, à l’ouest du Mont-Saint-Michel.

Fig. 19.—Chapelle Saint-Aubert, à l’ouest du Mont-Saint-Michel.

Fig. 19.—Chapelle Saint-Aubert, à l’ouest du Mont-Saint-Michel.

abondante, qui dès lors fut appelée laFontaine Saint-Aubert. Ses eaux, dit dom Huynes, servaient à rafraîchir les «sitibons» et rendaient aux «fébricitants» leur «pristine santé.» Mais, ajoute la légende, elles ont cessé de couler quand la France s’est écartée des traditions d’autrefois et a renoncé à sa glorieuse destinée. Dans une dernière apparition, le prince de la milice céleste dit au bienheureux Aubert, qui priait dans l’église avant de regagner sa ville épiscopale: Je suis Michel, l’Archange qui se tient devant le trône de Dieu; désormais j’habiterai ce sanctuaire et je le prends sous ma protection. L’œuvre du saint prélat était terminée.

La nouvelle des événements accomplis au Mont-Saint-Michel ne tarda pas à se répandre de tous côtés. L’Europe catholique fut saisie d’un religieux enthousiasme, et le printemps de l’année 710 vit se renouveler dans les Gaules les prodiges qui s’opéraient depuis plus de deux siècles en Italie, sur le monte Gargano. Des foules de pèlerins, accourus souvent des plus lointaines régions, se pressaient autour du sanctuaire de l’Archange, attendant avec émotion l’heure où ils pourraient s’agenouiller devant l’autel et vénérer les saintes reliques. Les chanoines recevaient les pieux visiteurs et leur racontaient les apparitions de l’Archange et les merveilles qui avaient accompagné la construction de la basilique. Avant le départ, chaque étranger descendait le versant de la colline et allait puiser de l’eau miraculeuse. En un mot, l’ère des grandes manifestations était ouverte pour le Mont-Saint-Michel, qui pouvait dès lors rivaliser avec les principaux sanctuaires du monde catholique. Le pape Constantin, qui gouvernait l’Église universelle, voulut favoriser lui-même le nouveau pèlerinage et encourager le zèle des populations; dans ce but, il enrichit la basilique de nombreux privilèges, accorda des faveurs spirituelles aux chanoines et leur fit don d’une petite châsse très précieuse, renfermant une parcelle de la vraie Croix, de la sainte Couronne et du berceau de Notre-Seigneur. Ce reliquaire contenait encore, disent les annalistes, un morceau du voile de «Nostre-Dame,» une partie des vêtements de sainte Anne et de saint Jean l’Évangéliste, un fragment de la verge du prophète Aaron, des ossements des saints apôtres Pierre et Paul, des glorieux martyrs Étienne, Laurent, Anastase, des illustres vierges Agnès, Luce, Agathe, et de plusieurs autres saints ou saintes des premiers siècles de l’Église. Ce don généreux prouve l’intérêt que le Pontife romain portait au sanctuaire du mont Tombe.

Au huitième siècle et dans les âges suivants, les souverains ne craignirent pas de se joindre à la foule des pèlerins, et plusieurs monarques puissants vinrent déposer leur sceptre et leur couronne entre les mains de celui qu’ils appelaient «Monseigneur saint Michel.» Childebert donna l’exemple et fut, dit un auteur, «la première têtecouronnée qui humilia son front devant l’autel élevé dans ce lieu, sous l’invocation du prince de la milice céleste.» Dans un voyage qu’il fit en Neustrie, quelques mois après la cérémonie du 16 octobre 709, ce monarque, surnomméle Justepar ses contemporains, visita la basilique de l’Archange pour y «faire ses dévotions;» il combla les chanoines de ses pieuses largesses; il leur donna, en particulier, des reliques du martyr saint Sébastien et de l’apôtre saint Barthélemy. Ce pèlerinage royal, accompli dès les premières années du huitième siècle, est la preuve certaine que le culte de saint Michel a pris un caractère national sous la dynastie mérovingienne, et l’on doit regarder l’acte de Childebert comme l’offrande publique et solennelle de la Neustrie au prince de la milice céleste, en attendant que Charlemagne place la France entière sous son puissant patronage.

A partir de cette époque, le Mont-Saint-Michel a été le centre et le foyer d’un mouvement religieux dont l’importance n’a jamais été bien comprise au dix-neuvième siècle, et dont les conséquences sociales sont depuis longtemps méconnues. Après la foi au Sauveur et à sa très sainte Mère, la croyance au belliqueux Archange exerça la plus salutaire influence sur l’esprit guerrier et le cœur généreux de nos pères; pour eux saint Michel était bien plutôt un modèle qu’un protecteur. Aussi, l’enthousiasme se communiqua-t-il avec la rapidité de l’éclair. Le culte de l’Archange fit des progrès rapides sur les côtes de l’Armorique; il pénétra dans les diverses parties de la Gaule, franchit les limites de notre territoire, jeta de profondes racines en Allemagne, d’où il devait s’étendre chez tous les peuples du nord, et passa le détroit pour gagner l’Angleterre et l’Irlande; bientôt il reçut la sanction des évêques, qui introduisirent la fête du 16 octobre dans les liturgies particulières, et enfin, à mesure que les nations se formaient et se civilisaient au contact de l’Évangile, il revêtit cette forme d’universalité qui le distingua dans le cours du moyen âge.

L’Irlande, qui avait reçu son premier apôtre de l’Armorique, nous envoya plus tard à son tour une colonie de religieux qui travaillèrent sous les rois mérovingiens à civiliser les Francs; elle fut aussi à la tête des nations voisines qui députèrent des pèlerins au Mont-Saint-Michel, en témoignage de leur foi et de leur piété. Ces visiteurs inconnus produisirent en Neustrie une vive sensation et leur voyage fut regardé comme un événement dont la renommée se répandit «bientost de tous costés.» Un jour, dit la chronique, les chanoines préposés à la garde du sanctuaire reçurent quatre pèlerins étrangers qui venaient, paraît-il, des lointaines contrées de l’Hibernie. Ils racontaient que leur pays avait été le théâtre d’une lutte mémorable, dans laquelle le prince de la milice céleste avait triomphé du serpent infernal. Dans leur reconnaissance, les Hibernois avaient choisi quatre des leurs pour les envoyer au delà des mers, déposer sur l’autel de l’Archange un petit glaive avec un bouclier d’airain de forme ovale et parsemé à la surface de quatre croix d’argent. Que faut-il voir dans ce trait, sinon le combat de saint Michel vainqueur du paganisme contre l’horrible superstition des druides qui dominaient en maîtres sur toute la surface de l’Irlande, avant la prédication de saint Patrice? Et ces armes, déposées dans la basilique du mont Tombe, sont-elles autre chose qu’unex-voto, un gage de confiance, un symbole? La légende, dans son langage figuré, s’exprime en ces termes: L’Hibernie fut désolée par un affreux serpent dont l’haleine empestée corrompait l’air et le seul contact brûlait les plantes comme le feu dévore l’herbe des champs. Ce monstre, hérissé de dures écailles et couronné d’aigrettes, avait établi son repaire à la source d’un fleuve dont il empoisonnait les eaux, et de là il répandait au loin la terreur et la mort. Dans cette cruelle extrémité, les habitants comprirent que Dieu seul pouvait les secourir; ils prièrent donc leur vénérable prélat d’intercéder pour eux auprès du Créateur de toutes choses. Le pontife, touché des malheurs de son peuple, ordonna un jeûne de trois jours, afin d’implorer la protection du ciel et de fléchir le cœur de Dieu. Le quatrième jour, dès l’aurore, un grand nombre de clercs et de fidèles se réunirent sous l’étendard de la croix, et tous se dirigèrent vers l’antre redoutable. A la vue du monstre, les plus braves pâlirent d’effroi. Cependant, après une courte et fervente prière, ils reprirent courage et au signal donné ils lancèrent à l’ennemi une grêle de flèches et de pierres. Quelle ne fut pas leur surprise! Le dragon resta immobile, comme foudroyé par une force invisible. On hésita un instant, puis on s’approcha, non sans éprouver encore une secrète frayeur. Mais, ô prodige! le monstre gisait sans vie au fond de son antre. A ses côtés ontrouva un bouclier et un glaive, que chacun voulut voir et admirer. La nuit suivante, l’Archange saint Michel apparut à l’évêque et lui dit: «C’est mon bras qui a terrassé le serpent, dont tous vos efforts n’auraient pu triompher; prenez ces armes et portez-les dans mon sanctuaire de prédilection.» Aussitôt les quatre délégués se mirent en marche, traversèrent l’Océan et prirent la direction du monte Gargano; mais l’espace semblait grandir devant eux, et au lieu d’avancer, ils reculaient. Ayant ouï dire qu’il existait en Neustrie un nouveau sanctuaire dédié au prince de la milice céleste, ils rebroussèrent chemin et arrivèrent sans peine au terme de leur voyage. Depuis lors la vieille Hibernie, la Grande-Bretagne et le royaume des Pictes s’associèrent au mouvement général, et envoyèrent des pèlerins au Mont-Saint-Michel.

Ainsi quelques années s’étaient à peine écoulées et déjà la dévotion au saint Archange avait pris une extension prodigieuse. A cette même époque, on voit se dessiner l’un des principaux caractères du culte de saint Michel. Nos pères aimaient à le vénérer comme l’ange de l’Eucharistie, veillant à la garde des sanctuaires et punissant les misérables qui se permettaient des irrévérences aux pieds des saints autels. D’après une ancienne légende, un jeune homme appelé Colibert voulut passer la nuit dans l’église, malgré les observations et les menaces que lui firent les chanoines. Vers minuit, saint Michel apparut avec «la pieuse Mère de miséricorde,» et «le porte-clefs du royaume céleste;» il se dirigea vers le jeune homme, et lui reprocha sa témérité. Colibert fut saisi d’épouvante. Une sueur froide ruisselait de son front. Il se blottit dans un coin et pensa que sa dernière heure était sonnée. La sainte Vierge vint à lui et le consola; ensuite elle le fit sortir de la basilique, en lui adressant ces paroles, que nous empruntons à dom Huynes: «Colibert, pourquoi avez-vous esté si outrecuidé que d’entrer en la connoissance de ces secrets des citadins du ciel? Levez-vous et sortez de l’église au plutost, et estudiez-vous de satisfaire aux esprits célestes de l’injure que vous leur avez faict.» Le pauvre jeune homme sortit plus mort que vif et tomba sur le pavé, à la porte du sanctuaire. Dès le matin, il confessa sa faute à tous les religieux, et, l’ayant pleurée pendant deux jours, «le troisième il trespassa.»

La France mérovingienne reconnut aussi dans saint Michel l’ange du repentir, le conducteur des âmes, et même parfois l’ange médecin; c’est pourquoi les malades, les affligés, les pécheurs venaient s’agenouiller dans le sanctuaire du mont Tombe, pour obtenir la santé, la paix et le pardon. Les chanoines, dont la piété ne se démentit pas durant de longues années, accueillaient les pèlerins avec empressement; aux uns ils faisaient d’abondantes aumônes, ils rompaient aux autres le pain de la divine parole, à tous ils donnaient l’exemple des vertus chrétiennes.

Cependant la collégiale fut soumise à une épreuve sensible. L’évêque d’Avranches vécut encore seize ans après la fondation du Mont-Saint-Michel. Il employa ce temps à consolider et à parfaire son œuvre. Quand il pouvait dérober quelques heures à ses occupations, il se retirait dans sa chère solitude et se joignait aux chanoines pour vaquer à la prière, ou recevoir les pèlerins qui venaient des différents points de la France et des contrées voisines. Mais le ciel voulait récompenser les vertus et le zèle du saint prélat. Le 10 septembre de l’année 725, le bienheureux Aubert s’endormit dans le Seigneur. Sur son lit de mort, il exprima le désir d’être inhumé à l’ombre de l’autel qu’il avait érigé et sur lequel il aimait à offrir les saints mystères. Ce vœu fut accompli avec une religieuse fidélité; de hauts personnages, précédés d’un clergé nombreux et suivis d’une foule émue, portèrent la précieuse dépouille dans l’église du Mont-Saint-Michel et la déposèrent dans la tombe que le saint avait choisie lui-même pour le lieu de son repos. Bientôt la voix du pieux évêque retentira plus forte que jamais; Dieu glorifiera son serviteur en opérant par son entremise des prodiges éclatants, et les fidèles dans leur culte ne sépareront plus saint Aubert de saint Michel.

La tombe de l’évêque d’Avranches, placée à côté de l’autel de l’Archange, semble nous révéler encore un autre caractère de la dévotion des Francs pour le prince de la milice céleste; ils pensaient que celui-ci, après avoir protégé les justes dans le dernier combat, recevait leur âme pour l’introduire devant le juge suprême, et veillait sur leurs dépouilles mortelles en attendant le jour de la résurrection. Saint Michel, croyait-on, était le gardien des sépultures. En résumé, à l’époque mérovingienne, le culte de l’Archange nous apparaît avec la plupart des attributs dont la foi et la piété du moyen âge l’ont entouré. Mais, sous le règne des derniers successeurs de Clovis, les attaques continuelles des ennemis du dehors et surtout les dissensions qui existaient entre l’Austrasie, la Neustrie, la Bourgogne et l’Aquitaine, ralentirent le progrès du catholicisme, et furent un obstacle aux manifestations religieuses dont le Mont-Saint-Michel était le théâtre depuis la fondation de la basilique. Il fallait l’épée de Charles-Martel, de Pépin et de Charlemagne pour rendre à la France son unité, sa force et son ascendant, et préparer au glorieux Archange un triomphe plus durable et plus complet.

Versle milieu du huitième siècle, pendant que Charles-Martel et Pépin le Bref luttaient contre les Saxons, les Frisons, les Sarrasins, les Lombards et les autres ennemis de la France et de l’Église, saint Boniface, qui devait sacrer le premier roi carlovingien, parcourait l’Allemagne, renversait les temples païens et établissait les sièges épiscopaux de Mayence, de Passau, de Freisingen, de Ratisbonne, de Salzbourg, d’Erfurt, de Wurzbourg. Pour soumettre ces contrées à l’Évangile, il avait à vaincre un obstacle en apparence insurmontable: les barbares, qui vivaient des dépouilles enlevées à l’ennemi et du fruit de leur chasse, ne voulaient pas renoncer au culte de Wuotan, le dieu de la guerre, et de Diane, la chasseresse. Le zélé missionnaire, qui était venu d’Angleterre et avait traversé les Gaules, n’ignorait pas les merveilles accomplies sur le mont Tombe. A l’exemple de saint Aubert, il opposa aux fausses divinités l’Archange vainqueur du paganisme; il fonda des monastères et bâtit des églises sous le vocable de saint Michel; il fit célébrer avec pompe la fête établie en son honneur et lui consacra le sommet des montagnes où les Germains rendaient à Wuotan et à Diane un culte sacrilège: «Observez, dit un illustre écrivain de nos jours, l’admirable coïncidence de ces deux faits qu’on n’a pas encore rapprochés l’un de l’autre. A l’extrémité de la Gaule, au bord de l’Océan, saint Michel apparaît à un saint évêque; à l’extrémité occidentale de l’Europe chrétienne, saint Michel est donné pour patron à ces tribus germaniques qui sont en voie de se convertir. C’est ainsi que se fonde la société chrétienne, sous la protection de l’Archange. Elle existe encore et vivra toujours.» (Léon Gautier.)

Dès le commencement du neuvième siècle, lorsque Charlemagne, après avoir triomphé des Saxons, des Lombards et des Sarrasins, reçut la couronne des mains de Léon III, saint Michel était connu et vénéré dans les vastes États qui composaient l’Empire d’Occident; la Neustrie en particulier et les provinces d’Allemagne, où les Romains et les Gaulois avaient laissé plus de traces de leur séjour, la Bavière, la Souabe et la Franconie se couvrirent de monastères et d’oratoires dédiés au glorieux Archange. En Neustrie, le pieux fondateur du Mont-Saint-Michel n’était plus; mais son esprit vivait dans ses enfants. Les chanoines rivalisaient de zèle et travaillaient de concert à faire honorer le prince de la milice céleste; les pèlerinages devenaient plus nombreux, depuis que Charlemagne avait réuni sous son sceptre une grande partie des nations chrétiennes; de pieuses dotations augmentèrent les ressources de la collégiale, et des reliques insignes enrichirent le trésor de l’église; à cette même époque des travaux assez importants furent exécutés sur la montagne: on disposa des bâtiments pour les pèlerins et quelques habitations s’ajoutèrent aux modestes cellules des chanoines. En un mot, l’œuvre de saint Aubert prospérait de jour en jour et portait des fruits abondants. Les évêques d’Avranches, à l’exemple de leur illustre prédécesseur, visitaient de temps en temps le mont Tombe, pour y chercher le silence de la retraite et y célébrer les saints mystères; chaque année, l’anniversaire de la dédicace était solennisé avec pompe; l’Église fêtait aussi les apparitions de saint Michel sur le monte Gargano et à Rome. De leur côté, les peuples germains évangélisés par saint Boniface eurent un Michelsberg ou mont Saint-Michel, célèbre dans tout le cours du moyen-âge par la fameuse légende de la plume, la plus naïve peut-être, la plus poétique et la plus intéressante de toutes celles que les annalistes d’outre-Rhin nous ont conservées.

Sur le Michelsberg, situé à l’extrémité du Stromberg, petite chaîne de collines du Zabergau, s’élève, dit Max de Ring, une chapelle qui formait jadis le chœur d’une église de capucins; elle est d’une date très ancienne et repose sur un temple de Diane, la déesse favorite des Germains. Le visiteur peut distinguer à la voûte et aux murs extérieurs des restes de figures, qui remontent au temps du paganisme. Or, d’après la légende, lorsque Boniface, l’apôtre de la Germanie, vint prêcher en ces lieux la doctrine du Christ, il fut entravé au milieu de sa mission par les malices et les pièges du diable; dans ce péril extrême, il invoqua l’assistance «du chevalier du ciel,» et aussitôt une lutte terrible s’engagea entre l’Archange et son implacable ennemi. Saint Michel, grâce à son courage, remporta la victoire et enchaîna Satan qu’il alla plonger dans l’abîme d’où il était sorti. «Mais dans la lutte le diable avait arraché à l’Archange une plume de ses ailes, toutes brillantes de rubis et d’émeraudes.» Saint Boniface la recueillit avec soin et, après avoir achevé la conversion du pays, il la plaça dans une châsse au-dessus de l’autel qu’il consacra sur la montagne en l’honneur de Jésus-Christ. Une médaille d’argent, fort rare de nos jours, rappelle cet événement merveilleux; pour la plume, elle a disparu depuis que les partisans de Luther ont pillé et profané l’église du Michelsberg, et malgré toutes les recherches, on ne l’a jamais retrouvée. Qui ne verrait dans cette fiction poétique une allusion au triomphe de l’ange, vainqueur du paganisme, sur le redoutable Wuotan et les autres divinités des Germains? Qui ne serait frappé en même temps de la foi de ces premiers âges?

Malgré les progrès rapides que le culte de saint Michel faisait dans le monde chrétien, il n’avait pas atteint toute son extension et quelque chose semblait manquer à la gloire de l’Archange. Le héros qui avait humilié l’orgueil du paganisme dans la personne de Witikind et d’Abiatar, et tenait sous sa domination le vaste empire d’Occident, Charlemagne n’avait pas encore par un acte public proclamé la puissance de saint Michel. L’heure solennelle était venue. Un pontife célèbre par l’éclat de ses vertus avait travaillé à répandre le culte de l’Archange en élevant la basilique du mont Tombe; l’un des plus grands monarques dont l’histoire ait enregistré le nom et les œuvres allait reconnaître le prince de la milice céleste pour le protecteur de la France, la fille aînée de l’Église et la première nation du monde. L’illustre empereur fit placer sur ses étendards le nom et l’image de saint Michel, reconnaissant ainsi que le chef de la milice céleste l’avait couvert de sa protection et veillait sur les destinées de ses États.Patronus et princeps imperii Galliarum: Saint Michel patron de l’empire des Gaules; tel est le beau titre que nos pères donneront désormais à celui que Daniel appelait le grand prince.

Pendant la période la plus glorieuse de la dynastie carlovingienne, la civilisation fit de rapides progrès, grâce à l’initiative des évêques et des moines. Les Maures d’Espagne d’un côté, et de l’autre les barbares du Nord furent obligés de suspendre pour un temps les invasions qui avaient été si désastreuses sous les règnes précédents. Le paganisme semblait vaincu pour toujours. Le culte de l’Archange fleurissait au Mont-Saint-Michel et dans toutes les provinces de l’Empire; un grand nombre de cathédrales et d’églises avaient au moins une chapelle dédiée au chef de la milice céleste; d’après un usage déjà très ancien, on représentait parfois au sommet des édifices religieux le prince de l’air, armé d’une flèche ou d’un dard qu’il enfonçait dans la gueule d’un monstre palpitant sous ses pieds (fig. 20). La ville de Cortone en fournit un exemple dès le septième siècle. Dans tous les monastères érigés sous le titre de saint Michel, la piété, la science et le travail étaient en honneur; les religieux vénéraient presque toujours l’Archange en sa qualité de vainqueur du paganisme; témoin le monastère de Noirmoutiers, fondé en 680 par saint Philbert. Dans cette île, située à l’extrémité de l’Aquitaine du côté de l’Armorique, il existait, à la place du cimetière actuel, un monument druidique que saint Philbert renversa pour y élever une église sous le patronage du puissant Archange. Ce sanctuaire fut en grande vénération dans toute la contrée jusqu’à l’époque où les Normands, en 846, dévastèrent l’île de Noirmoutiers.

A cette époque, où le respect de l’autorité n’avait pas encore subi les atteintes de la révolution, les peuples regardaient saint Michel comme l’ange tutélaire des souverains chargés de gouverner la France et desguerriers qui versaient leur sang pour elle sur le champ de bataille; cette protection se manifestait surtout dans la lutte suprême, à l’heure de la mort. Par exemple, rien de plus touchant que la scène où l’auteur de laChanson de Rolandnous raconte la mort de son héros? Ce


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