Chapter 9

[Pas d'image disponible.]Fig. 38.—Saint Augustin écrivant sous la dictée d’un ange.Fig. 39.—Lettre B historiée.Fig. 40.—Saint Michel terrassant le démon.Dessins au trait coloriés d’un ms. du Mont-Saint-Michel:Sancti Augustini super psalmos. Onzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

Fig. 38.—Saint Augustin écrivant sous la dictée d’un ange.Fig. 39.—Lettre B historiée.Fig. 40.—Saint Michel terrassant le démon.Dessins au trait coloriés d’un ms. du Mont-Saint-Michel:Sancti Augustini super psalmos. Onzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

Fig. 38.—Saint Augustin écrivant sous la dictée d’un ange.

Fig. 39.—Lettre B historiée.

Fig. 40.—Saint Michel terrassant le démon.

Dessins au trait coloriés d’un ms. du Mont-Saint-Michel:Sancti Augustini super psalmos. Onzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

enfants de Saint-Benoît. Tous, maîtres et élèves, vénéraient l’Archange comme leur guide et leur patron. C’est ainsi que, dès la plus haute antiquité, saint Michel exerce sa mission de protecteur des lettres et de propagateur des saines doctrines.

Parmi les moines du Mont-Saint-Michel, un grand nombre comme Hilduin, Scoliand, Gautier, Raoul et Fromond, transcrivaient et enluminaient les manuscrits précieux dont la révolution a dépouillé l’abbaye (fig.37 à 44); d’autres composaient de pieux commentaires sur les livres saints, ou annotaient les ouvrages des Pères de l’Église et des philosophes de l’antiquité; au premier rang brillaient les Anastase, les Robert de Tombelaine, et les autres dont il a été parlé dans le cours de cette histoire. Les travaux exécutés par ces humbles religieux ont été dans ces derniers temps l’objet d’études sérieuses, et ont fixé l’attention de plusieurs érudits, en tête desquels nous pouvons placer M. l’abbé Desroches, Ravaisson, Bethmann, Taranne et Léopold Delisle. En parcourant ces vieux parchemins que le temps a épargnés, on voit revivre le moyen âge avec ses traits les plus saillants. La littérature est simple et naïve, comme il convient à son berceau; les récits historiques sont accompagnés de pieuses légendes où la poésie a une large part; la pensée a presque toujours quelque chose d’élevé, et, à chaque page, une note, une réflexion, une prière nous révèle les sentiments du copiste ou du lecteur. La méditation des saintes Lettres était la principale occupation des bénédictins; venait ensuite l’étude des Pères de l’Église et des auteurs profanes; les arts libéraux et la linguistique elle-même occupaient les moments de loisirs. Ainsi, pour en fournir des exemples, un manuscrit du dixième ou onzième siècle renferme des cantiques composés à la gloire de saint Michel et notés en musique; un autre du onzième siècle contient un passage intéressant sur les divers alphabets. Les couleurs employées pour les titres et les initiales, les miniatures dont les majuscules sont ornées, les dessins qui accompagnent les récits ou les controverses, l’écriture gothique avec ses variétés, nous fournissent des détails importants sur le progrès des arts à la fin du dixième siècle et dans le cours des deux siècles suivants. Les sujets qui sont choisis de préférence et représentés dans ces enluminures appartiennent le plus souvent à l’histoire du Mont; par exemple, c’est l’Archange saint Michel avec le dragon sous ses pieds (fig. 37 et 40). Nous trouvons aussi dans le volume des œuvres choisies de saint Jérôme, de saint Augustin et de saint Ambroise, une scène où l’évêque d’Hippone dispute avec un hérétique, pendant que Notre-Seigneur, placé au-dessus dans une tribune, semble assister à la discussion et y prendre un vif intérêt. Tous ces ouvrages avaient une grande valeur à une époque où les livres étaient rares; aussi les bénédictins les regardaient comme l’une de leurs principales richesses, vouaient à l’anathème quiconque oserait les dérober et les plaçaient sous la garde de l’Archange lui-même. Le volume de l’Exposition morale de saint Grégoirecontient la note suivante: «Ce livre appartient à saint Michel;..... Si quelqu’un le dérobe, qu’il soit anathème. Amen. Fiat. Fiat. Amen dans le Seigneur.»

La construction de la basilique et les travaux entrepris par les Roger avaient favorisé ce progrès des sciences et des arts en attirant au

[Pas d'image disponible.]Fig. 41.—Saint Augustin discutant contre Fauste. Miniature d’un ms. du Mont-Saint-Michel:Augustinus contra Faustum. Onzième ou douzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

Fig. 41.—Saint Augustin discutant contre Fauste. Miniature d’un ms. du Mont-Saint-Michel:Augustinus contra Faustum. Onzième ou douzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

Fig. 41.—Saint Augustin discutant contre Fauste. Miniature d’un ms. du Mont-Saint-Michel:Augustinus contra Faustum. Onzième ou douzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

Mont des artistes habiles et des savants distingués; mais Robert de Torigni contribua plus à lui seul que tous ses prédécesseurs à la gloire littéraire du Mont-Saint-Michel. En effet, quelle plume fut alors aussi féconde que la sienne? Outre les manuscrits précieux dont la bibliothèque se trouva enrichie en peu d’années, plusieurs ouvrages furent composés par les bénédictins eux-mêmes. L’abbaye mérita le beau titre decité des livres, et Robert, le plus savant, le plus laborieux de tous les moines, reçut le nom de grandlibrairedu Mont-Saint-Michel. Onlui doit en particulier l’Histoiredu roi d’Angleterre, Henri Iᵉʳ, qui est

[Pas d'image disponible.]Fig. 42.—Charte de donation de Gonnor.Fig. 43.—Charte de donation de Robert.Dessins à la plume d’un ms. du Mont-Saint-Michel:Cartularium monasterii montis sancti Michaelis. Douzième siècle. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

Fig. 42.—Charte de donation de Gonnor.Fig. 43.—Charte de donation de Robert.Dessins à la plume d’un ms. du Mont-Saint-Michel:Cartularium monasterii montis sancti Michaelis. Douzième siècle. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

Fig. 42.—Charte de donation de Gonnor.

Fig. 43.—Charte de donation de Robert.

Dessins à la plume d’un ms. du Mont-Saint-Michel:Cartularium monasterii montis sancti Michaelis. Douzième siècle. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

la continuation du travail de Guillaume de Jumièges sur les ducs de Normandie, l’Appendiceà la Chronique de Sigebert, moine de Gembloux,unTraitésur les ordres religieux, uneHistoire du monastèredu Mont-Saint-Michel, unProloguesur l’exposition des épîtres de saint Paul, d’après saint Augustin. Ces ouvrages et les autres du même auteur ont un mérite sérieux; la chronique surtout a obtenu un grand et légitime succès. Robert du Mont y corrige avantageusement les défauts de Sigebert de Gembloux; son style calme, grave, simple, naïf parfois, est plus en rapport avec la dignité de l’histoire; sa critique est plus impartiale, plus judicieuse, plus sûre, sans être pourtant à l’abri de tout reproche; il suit une méthode plus rigoureuse dans l’arrangement des faits, ce qui le rend agréable, clair et facile à suivre. Les auteurs de l’Histoire littéraire de la Franceen ont porté ce jugement: «C’est, depuis la mort d’Orderic Vital, le seul historien français que nous puissions opposer au grand nombre d’historiens anglais qui, à la même époque, écrivaient leurs chroniques.»

Sous la prélature de Robert du Mont, Guillaume de Saint-Pair, nommé «le moine jovencel» ou «la kalandre de la solitude,» composait sonRoman du Mont-Saint-Michel. Il ne le cède pas à l’auteur duRoman de Roupour l’exactitude historique, et comme poète il lui est supérieur. Rien n’est plus attachant que le récit des événements accomplis au mont Tombe jusqu’au règne de Robert Courte-Heuse! Le but qu’il se propose d’atteindre, son nom et celui de l’abbé sous lequel il écrit, nous sont révélés en tête du poème:

«Molz pelerins qui vunt al Munt,«Enquierent molt, e grant dreit unt,«Comment l’igliese fut fundée«Premierement, et estorée.«Cil qui lor dient de l’estoire«Que cil demandent, en memoire«Ne l’unt pas bien, ainz vunt faillant«En plusors leus, e mespernant.«Por faire-la apertement«Entendre à cels qui escient«N’unt de clerzie, l’a tornée«De latin tote et ordenée«Par veirs romieus novelement«Molt en segrei, par son convent,«Uns jovencels; moine est del Munt,«Deus en son reigne part li dunt!«Guillelme a non de Seint-Paier,«Cen veit escrit en cest quaier.«El tens Robeirt de Torignié«Fut cil romanz fait e trové.»

«Molz pelerins qui vunt al Munt,«Enquierent molt, e grant dreit unt,«Comment l’igliese fut fundée«Premierement, et estorée.«Cil qui lor dient de l’estoire«Que cil demandent, en memoire«Ne l’unt pas bien, ainz vunt faillant«En plusors leus, e mespernant.«Por faire-la apertement«Entendre à cels qui escient«N’unt de clerzie, l’a tornée«De latin tote et ordenée«Par veirs romieus novelement«Molt en segrei, par son convent,«Uns jovencels; moine est del Munt,«Deus en son reigne part li dunt!«Guillelme a non de Seint-Paier,«Cen veit escrit en cest quaier.«El tens Robeirt de Torignié«Fut cil romanz fait e trové.»

«Molz pelerins qui vunt al Munt,«Enquierent molt, e grant dreit unt,«Comment l’igliese fut fundée«Premierement, et estorée.«Cil qui lor dient de l’estoire«Que cil demandent, en memoire«Ne l’unt pas bien, ainz vunt faillant«En plusors leus, e mespernant.«Por faire-la apertement«Entendre à cels qui escient«N’unt de clerzie, l’a tornée«De latin tote et ordenée«Par veirs romieus novelement«Molt en segrei, par son convent,«Uns jovencels; moine est del Munt,«Deus en son reigne part li dunt!«Guillelme a non de Seint-Paier,«Cen veit escrit en cest quaier.«El tens Robeirt de Torignié«Fut cil romanz fait e trové.»

Robert du Mont ne travailla pas avec moins d’ardeur au progrès de l’art chrétien qu’au développement des lettres et des sciences divines ou humaines. Sous sa direction, les moines copièrent plusieurs volumes dont un certain nombre sont regardés comme des chefs-d’œuvre de calligraphie et renferment des enluminures précieuses pour l’histoire du Mont-Saint-Michel. Dans le beauCartulairequi remonte à cette époque, on trouve la troisième apparition de saint Michel au bienheureux Aubert; l’Archange aux ailes déployées s’incline vers le pontife et le touche à la tête, tandis que des personnages mystérieux jouent de divers instruments de musique en signe de réjouissance; le lit et la chambre de l’évêque, l’édifice qui est représenté au-dessous, la vivacité du coloris, les différentes ornementations des dessins nous offrent autant de particularités à la fois originales et instructives (fig. 42 à 44).

L’illustre abbé joignit à son titre delibrairecelui d’architectedu Mont-Saint-Michel. D’après les indications de M. Corroyer, on lui doit, à l’extrémité de la façade romane de la basilique, les deux anciennes tours et le porche qui servait à les unir; à l’ouest, les bâtiments adossés aux substructions primitives; et, au sud, les corps de logis que les modernes ont désignés sous les noms d’hôtellerie et d’infirmerie du Mont-Saint-Michel. Ces édifices, dont les uns ont disparu et les autres sont restés debout comme des témoins éloquents de la puissance et du génie de nos pères (fig. 45 et 46), appartiennent à cette belle époque où le roman, parvenu à son plus haut degré de perfection, s’élance, se dégage en quelque sorte des entraves du plein-cintre pour se transformer bientôt en ogive élégante et gracieuse.

La carrière de Robert était remplie. Son âme, disent les annalistes, se détacha de son corps et alla jouir de la vie bienheureuse, avec le saint Archange dont «il avait si honorablement gouverné l’abbaye;» sa dépouille mortelle reçut la sépulture sous le portique de l’église, aupied de l’une des tours qu’il avait élevée lui-même pendant sa vie. Il était âgé de quatre-vingts ans, dont trente-deux s’étaient écoulés depuis sa nomination à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Les religieux l’inhumèrent

[Pas d'image disponible.]Fig. 44.—Troisième apparition de saint Michel à saint Aubert. Dessin au trait colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel:Cartularium monasterii montis sancti Michaelis. Douzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

Fig. 44.—Troisième apparition de saint Michel à saint Aubert. Dessin au trait colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel:Cartularium monasterii montis sancti Michaelis. Douzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

Fig. 44.—Troisième apparition de saint Michel à saint Aubert. Dessin au trait colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel:Cartularium monasterii montis sancti Michaelis. Douzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.

avec sa crosse et ses ornements pontificaux, et placèrent dans le sarcophage un disque de plomb portant les inscriptions suivantes:

✠ HIC. REQVIESCIT. ROBERTUS. DE. TORIGNEIO.ABBAS. HVIVS. LOCI.✠ QVI. PREFVIT. HVIC. MONASTERIO. XXX. II.✠ VIXIT. VERO. LXXX ANNIS.

[Pas d'image disponible.]Fig. 45.—Constructions de Robert de Torigni. Coupe longitudinale, de l’est à l’ouest.Plans et Détails des Bases de la Façade romane.

Fig. 45.—Constructions de Robert de Torigni. Coupe longitudinale, de l’est à l’ouest.Plans et Détails des Bases de la Façade romane.

Fig. 45.—Constructions de Robert de Torigni. Coupe longitudinale, de l’est à l’ouest.

Plans et Détails des Bases de la Façade romane.

[Pas d'image disponible.]Fig. 46.—Constructions de Robert de Torigni. Coupe transversale, du nord au sud.

Fig. 46.—Constructions de Robert de Torigni. Coupe transversale, du nord au sud.

Fig. 46.—Constructions de Robert de Torigni. Coupe transversale, du nord au sud.

Ici repose Robert de Torigni, abbé de ce lieu. Il gouverna ce monastère trente-deux ans et en vécut quatre-vingts (fig. 47 et 48).

C’est au 23 ou au 24 juin 1186, qu’il faut rapporter la mort de l’illustre abbé. Le Mont-Saint-Michel perdait en lui un savant et un saint; Robert, en effet, était un théologien profond, un érudit remarquable, un historien consciencieux, un architecte habile, et par-dessus tout un moine régulier, pieux et zélé, en un mot l’une des plus belles figures du cloître à cette époque si féconde en grands hommes. Jamais cette double auréole de la science et de la vertu ne devait briller avec autant d’éclat sur le front des religieux qui portèrent la crosse dans la suite; cependant les hommes d’une telle valeur impriment à leurs œuvres une forte impulsion qui se ralentit d’ordinaire, mais ne s’arrête pas au moment où ils descendent dans la tombe; c’est pourquoi, après la mort de Robert, le Mont-Saint-Michel compta des années et même des siècles de prospérité.

Un religieux du monastère, dom Martin, désigné dans une inscription de l’époque sous le nom de Martin «de Furmendeio,» fut élu en 1187, treize mois après la mort de Robert de Torigni. Ce long délai prouve que les bénédictins, avant de procéder à une élection canonique, prirent toutes les mesures de prudence nécessaires pour ne pas éveiller les susceptibilités de Henri II. Leur choix ne pouvait tomber sur un sujet plus digne de succéder à Robert; Martin, en effet, gouverna l’abbaye avec sagesse, défendit énergiquement les droits de ses religieux et montra une grande habileté dans la gestion des biens temporels; mais sa prélature devait être de courte durée. Il mourut le 19 février 1191, et reçut la sépulture à côté de son prédécesseur; un disque de plomb fut aussi placé dans son sarcophage, avec l’inscription suivante:

✠ HIC. REQVIESCIT. DOM. MARTIN. DE.FVRMENDEIO. ABBAS. HVIVS LOCI:Ici repose dom Martin «de Furmendeio,» abbé de ce lieu (fig. 49).

✠ HIC. REQVIESCIT. DOM. MARTIN. DE.FVRMENDEIO. ABBAS. HVIVS LOCI:

Ici repose dom Martin «de Furmendeio,» abbé de ce lieu (fig. 49).

Dans cette dernière moitié du douzième siècle, le culte de l’Archange dut principalement son extension en France et chez les nations voisines à

[Pas d'image disponible.]Fig. 47.—Épitaphe de Robert de Torigni.—Face.Fig. 48.—Épitaphe de Robert de Torigni.—Revers.

Fig. 47.—Épitaphe de Robert de Torigni.—Face.Fig. 48.—Épitaphe de Robert de Torigni.—Revers.

Fig. 47.—Épitaphe de Robert de Torigni.—Face.

Fig. 48.—Épitaphe de Robert de Torigni.—Revers.

l’influence du mont Tombe, et aussi à l’institution de l’ordre de Saint-Michel en Portugal, sous le règne d’Alphonse Henriquez. Cet ordre fondé en 1167, avait pour but de combattre l’erreur et de défendre la foi; les membres devaient en outre réciter chaque jour les mêmes prières que les convers de Cîteaux, donner l’exemple de la douceur et de l’humilité,

[Pas d'image disponible.]Fig. 49.—Crosse de Robert de Torigni.Fig. 50.—Crosse de dom Martin.

Fig. 49.—Crosse de Robert de Torigni.Fig. 50.—Crosse de dom Martin.

Fig. 49.—Crosse de Robert de Torigni.

Fig. 50.—Crosse de dom Martin.

réprimer les superbes et protéger les faibles. Cette institution, si noble dans sa fin, était née sur un champ de bataille, à Santarem, où Alphonse Henriquez, à la tête d’une poignée de braves, tailla en pièces l’armée formidable d’Albrac, roi musulman de Séville, et reprit l’étendard du royaume que l’ennemi lui avait enlevé au plus fort du combat.

Robert et ses moines, en se livrant à l’étude avec ardeur, avaienthonoré celui qu’ils appelaient leur maître et dont ils se disaient les disciples; leur maison était devenue «la cité des livres,» et leur école «un phare lumineux» qui jetait un vif éclat au milieu de la société féodale. A mesure que l’Église ouvrit de nouveaux asiles aux sciences et aux lettres, et posa les fondements de ces mille universités libres qui se disputèrent l’honneur de répandre en tous lieux le bienfait de l’éducation,

[Pas d'image disponible.]Fig. 51.—Épitaphe de dom Martin.

Fig. 51.—Épitaphe de dom Martin.

Fig. 51.—Épitaphe de dom Martin.

l’Archange fut choisi pour veiller sur ces chères espérances de l’avenir; il partagea cette noble mission avec la sagesse éternelle, avec Charlemagne, sainte Barbe et sainte Catherine d’Alexandrie, avec saint Augustin, saint Louis, saint Thomas d’Aquin, le bienheureux Albert le Grand, et tant d’autres qui avaient allié le culte des lettres à l’amour et à la pratique de la vertu; les grandes villes, à l’exemple de Paris et de Bruxelles, bâtirent des collèges sous le nom et le vocable de saint Michel; dans les ordres militaires eux-mêmes, spécialement en celui de France, les dignités étaient souvent la récompense des travaux intellectuels. En 1771, les chevaliers, au nombrede soixante-dix-sept étaient presque tous des savants distingués; c’est sous le même patronage qu’une société s’est établie de nos jours pour la diffusion des bons livres.

Porte-drapeau du Christ et vainqueur de l’Islam, protecteur des lettres et propagateur des saines doctrines; tels sont les principaux titres que la piété donnait de préférence à saint Michel à la mort de Robert de Torigni. Des circonstances ménagées par la Providence allaient resserrer les liens qui unissaient l’Archange avec la France du moyen âge.

Depuisla mort de dom Martin jusqu’à l’an 1286, quatre abbés gouvernèrent successivement le Mont-Saint-Michel: Jourdain, Radulphe des Isles, Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu. Tous se montrèrent les dignes héritiers de Robert du Mont. Les bénédictins les ayant élus librement, leur obéirent avec le respect et la soumission qu’un moine doit à son supérieur légitime; aussi, pendant que la France et l’Angleterre étaient en proie à l’agitation et à la discorde, le monastère jouit d’une grande prospérité à l’intérieur et opposa une vive résistance aux attaques du dehors. Il est facile de juger par là avec quelle sagesse les règles primitives laissaient aux religieux du Mont le libre choix de leurs abbés. C’est pour avoir méconnu ce droit que les ducs de Normandie et les rois de France compromirent plus d’une fois les intérêts de l’abbaye.

Jourdain, qui était venu se ranger sous la houlette de Robert à l’exemple de plusieurs personnages distingués, comme Hamon de Beauvoir, Alfred de Moidrey, Guillaume de Verdun et Raoul de Boucey, fut élu le 12 mars 1191 et mourut le 6 août 1212, après une prélature de 21 ans. Pour se conformer au désir qu’il avait exprimé, on l’inhuma dans le prieuré de Notre-Dame-la-Gisante, sur le rocher de Tombelaine. Il montra une prudence consommée au milieu des grandsévénements dont il fut non seulement le témoin, mais auxquels il dut prendre part, malgré son amour de la vie humble et cachée; cependant

[Pas d'image disponible.]Fig. 52.—La Merveille.—Bâtiments de l’ouest. Coupe transversale du nord au sud. État actuel.

Fig. 52.—La Merveille.—Bâtiments de l’ouest. Coupe transversale du nord au sud. État actuel.

Fig. 52.—La Merveille.—Bâtiments de l’ouest. Coupe transversale du nord au sud. État actuel.

ses vertus ne le mirent pas à l’abri de tous soupçons, et des esprits malveillants critiquèrent son administration; ils portèrent même leursplaintes au tribunal du souverain Pontife, Innocent III, qui, après un mûr examen, rendit justice à l’accusé et infligea un blâme sévère à ses indignes détracteurs.

Radulphe des Isles était également religieux du Mont-Saint-Michel quand il réunit les suffrages des bénédictins et prit le gouvernement du monastère; il se fit remarquer par une grande fermeté de caractère, et sa principale occupation fut de maintenir la discipline dans toute sa vigueur primitive. Au témoignage des historiens les plus accrédités, il n’occupa la stalle que six ans, de 1212 à 1218.

Thomas des Chambres montra peut-être moins d’énergie que Radulphe des Isles; mais, en retour, il se distingua davantage par l’éminence de ses vertus, la modération de son caractère et la sagesse de ses conseils. Il ne négligea rien pour inspirer à ses religieux le détachement des biens périssables de ce monde, ou leur faire comprendre la sublimité de leur vocation et l’excellence de la vie monastique; dans ce but il rédigea des constitutions, qui furent approuvées par Théobald, archevêque de Rouen.

Thomas des Chambres étant mort le 5 juillet 1225, Raoul de Villedieu lui succéda dans la charge d’abbé. Choisi comme ses prédécesseurs parmi les bénédictins du mont Tombe, il aimait son monastère, et, pendant les onze années de son gouvernement, il s’occupa sans cesse à défendre les intérêts et les privilèges de ses religieux. Il se rendit célèbre surtout par les travaux remarquables qu’il fit exécuter, et mérita d’être appelé par les annalistes l’un des grands «architectes» du Mont-Saint-Michel.

Les quatre prélatures de Jourdain, de Radulphe des Isles, de Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu, renferment presque un demi-siècle, de 1191 à 1236, et embrassent une grande partie du règne de Philippe-Auguste, le règne entier de son successeur, Louis VIII, surnommé le Lion, et les premières années de saint Louis; de plus, elles sont restées célèbres à cause des événements qui s’y rattachent.

Philippe-Auguste, malgré les fautes qui ont terni une phase de son existence, a mérité le nom de «Charlemagne capétien;» il opéra de sages réformes pour remédier aux abus du régime féodal; il dota magnifiquement l’Université de Paris appelée dès lors lafille aînée des

[Pas d'image disponible.]Fig. 53.—Façades est de la Merveille et des bâtiments formant l’entrée de l’abbaye.—Restauration.

Fig. 53.—Façades est de la Merveille et des bâtiments formant l’entrée de l’abbaye.—Restauration.

Fig. 53.—Façades est de la Merveille et des bâtiments formant l’entrée de l’abbaye.—Restauration.

rois de France; il réunit à la couronne la terre d’Auvergne, les comtés d’Artois, d’Évreux, de Meulan, de Touraine, du Maine, d’Anjou, du Poitou, de Vermandois, de Valois et d’Alençon, avec le beau duché de Normandie; en un mot il contribua pour une large part à fonder notre unité nationale. Sous ce règne, le culte de saint Michel fit de rapides progrès dans toute l’étendue de la France. Les ducs de Normandie, surtout depuis la fameuse journée de Mortemer, en 1054, avaient presque toujours vécu en mauvaise intelligence avec leurs suzerains, et le Mont-Saint-Michel qu’ils tenaient sous leur domination n’offrait plus à nos rois l’intérêt d’un sanctuaire national; Louis VII l’avait bien visité, s’y était même réconcilié avec son ennemi, Henri II; mais cette alliance n’avait pas été de longue durée, et la guerre s’était allumée de nouveau entre les deux nations rivales. Avec Philippe-Auguste, le Mont-Saint-Michel se dégage pour ainsi dire des liens de la féodalité, et devient la propriété exclusive de la France; aussitôt les rois de la troisième race imitent, surpassent même la piété des rois de la première et de la deuxième dynastie: dons généreux, pèlerinages fréquents, ordre militaire, institutions pieuses, monuments séculaires; rien ne manquera désormais au culte du puissant et belliqueux Archange.

Dans les desseins de la Providence, cette ère de prospérité commença par des épreuves, et le nouveau Mont-Saint-Michel s’éleva sur des ruines qui pouvaient paraître irréparables aux yeux des hommes. Sous le gouvernement de Jourdain, Jean sans Terre, prince aussi cruel et fourbe qu’il était poltron et débauché, mérita d’être déshérité de toutes ses possessions relevant de la couronne de France, pour avoir assassiné son neveu, Arthur de Bretagne. Après l’arrêt qui condamnait Jean sans Terre comme meurtrier et contumace, Guy de Thouars, allié du roi de France, se jeta sur la Normandie et vint attaquer le Mont-Saint-Michel: Les Bretons, dit dom Huynes, «se ruèrent de grande furie contre ce Mont,... mirent le feu par toute la ville et firent passer par le fil de l’épée ceux qui se présentèrent pour leur résister.» Le feu réduisit en cendres les maisons de la ville et, «comme son naturel le porte toujours en haut,» il monta «de maison en maison» et «parvint jusque sous les chapelles du tour du chœur, lesquelles n’estoient point basties ny couvertes, comme on les voit maintenant,mais comme sont les aisles de la nef. De là sautant et gaignant de tous costez, sans qu’on y apportast aucun remède et résistance, il brusla les toicts de l’église du monastère et toute autre matière combustible qu’il put rencontrer. Cela faict le duc de Bretagne, Touars et sa suite s’en allèrent et estants à Caen racontèrent au roy Philippe tous leurs beaux faicts. Mais ce monarque fut très marry du dégast que le feu avoit faict en ce Mont et particulièrement à l’église Sainct Michel où les plus oppressez des misères de ce monde recevoient de tout temps soulagement en leurs afflictions et de plus il sçavoit bien que ceux de ce Mont ne refusoient de luy obéyr. Ce qu’il put faire pour réparer cette faute du boutefeu Toüars fut d’envoyer une grande somme de deniers à l’abbé de ce Mont nommé Jourdain, lequel remédia à toutes ces pertes.»

Ainsi le désastre causé par les Bretons, loin d’être irréparable, tourna au profit du monastère et à la gloire de saint Michel; car il réveilla l’antique dévotion de nos rois envers le prince de la milice céleste et fournit aux religieux le moyen d’entreprendre et d’exécuter des travaux gigantesques. Non content d’envoyer à Jourdain une grande somme de deniers, Philippe-Auguste fit bâtir un fort sur le rocher de Tombelaine afin de protéger le Mont contre les attaques de l’ennemi; de plus, pour dédommager l’abbaye des pertes matérielles que devait lui causer en Angleterre la privation des avantages dont les ducs-rois l’avaient gratifiée, il lui donna une partie des domaines enlevés aux partisans de Jean sans Terre. Les nombreux pèlerins qui visitaient la basilique de l’Archange, imitèrent la générosité de Philippe II en faisant de riches offrandes au Mont-Saint-Michel ou au sanctuaire de Notre-Dame-la-Gisante. Déjà en 1190, une pieuse fondation avait été faite pour l’entretien d’une lampe qui devait brûler à perpétuité devant l’image de la Vierge. D’après une charte de l’époque, la chapelle de Saint-Étienne était encore debout et un chanoine, nommé Pierre, en fit l’acquisition.

Les religieux triomphèrent d’une autre épreuve qui ne leur fut pas moins sensible que l’incendie de leur maison. Jourdain et Raoul de Villedieu eurent de graves démêlés avec Guillaume de Chemillé et Guillaume d’Otteillé, évêques d’Avranches, touchant la juridiction et le droit de visite; la cour de Rome dut intervenir, et, grâce à cette sage

[Pas d'image disponible.]Fig. 54.—Façade nord de la Merveille.—Restauration.

Fig. 54.—Façade nord de la Merveille.—Restauration.

Fig. 54.—Façade nord de la Merveille.—Restauration.

médiation, l’accord fut rétabli sans préjudice pour l’autorité de l’ordinaire et les privilèges de l’abbaye.

[Pas d'image disponible.]Fig. 55.—La Merveille, bâtiments de l’est. Coupe transversale du sud au nord.

Fig. 55.—La Merveille, bâtiments de l’est. Coupe transversale du sud au nord.

Fig. 55.—La Merveille, bâtiments de l’est. Coupe transversale du sud au nord.

Tant d’actions importantes auraient suffi pour illustrer le règne de Jourdain et de ses trois successeurs; mais l’œuvre capitale de cette époque est la construction de laMerveille(fig. 52 à 55), qu’il faut attribuer, sinon en entier, du moins en grande partie, à ces quatre prélats. Ils pouvaient entreprendre un travail digne de saint Michel; ils avaient, avec le talent, la patience et la fermeté qui ne reculent pas devant les obstacles; sous leur conduite étaient venus se ranger de riches et puissants seigneurs, parmi lesquels on peut citer André de Lezeaux, Rainold et Jean de Cantilly; les dons des pèlerins, par-dessus tout les secours et l’appui de Philippe-Auguste et de ses successeurs, ne devaient pas leur faire défaut. Un duc de Normandie avait élevé la basilique en témoignage de sa dévotion envers le prince de la milice céleste; il était digne d’un roi de France d’offrir la Merveille pour dot, le jour où la nouvelle alliance avec le glorieux Archange et l’union définitive du Mont-Saint-Michel au royaume de Clovis et de Charlemagne étaient célébrées avec joie par tous les cœurs français.

On désigne sous le nom de Merveille le corps de bâtiments qui occupent la partie nord du Mont et regardent la mer du côté de Tombelaine; Vauban ne trouvait rien en ce genre de plus hardi, de plus achevé; les archéologues modernes y reconnaissent eux-mêmes le plus bel exemple d’architecture religieuse et militaire que nous offre le moyen âge avec ses richesses, ses gloires et ses chefs-d’œuvre. La base, assise sur le roc et adossée au flanc de la montagne, est d’une solidité à toute épreuve, le faîte s’élève à une hauteur prodigieuse au-dessus des grèves et l’ensemble étonne le regard par sa hardiesse, ses proportions, sa grandeur à la fois sévère et poétique. Cette construction vraiment gigantesque se compose de trois étages superposés et de deux bâtiments réunis en un seul tout d’une unité, d’une harmonie parfaite. Au premier plan, se trouvent l’aumônerie et le cellier; le réfectoire et la salle des Chevaliers forment la deuxième galerie; à la troisième zone, on voit le dortoir et le cloître; les deux corps de logis, orientés de l’est à l’ouest, contiennent en hauteur l’aumônerie, le réfectoire et le dortoir, à l’est; à l’ouest, le cellier, la salle des Chevaliers et le cloître. Les murs, appuyés par des contreforts dont la forme varie selon la disposition des salles intérieures, restent inébranlables depuis plus de six siècles; souvent l’incendie a dévasté le monastère; la révolution a passé avec son esprit de destruction, et la Merveille est debout, toujours solide dans ses parties principales, toujours majestueuse et de plus portant le cachet des années sur ses murailles rembrunies, et offrant à l’historien des pages émouvantes écrites pour ainsi dire sur chacune de ses pierres.

[Pas d'image disponible.]Fig. 56.—La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest près des grandes cheminées.

Fig. 56.—La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest près des grandes cheminées.

Fig. 56.—La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest près des grandes cheminées.

L’aumônerie nous rappelle les abondantes distributions que le frère aumônier faisait à certains jours aux indigents et aux étrangers dans lesmonastères dédiés à saint Michel et dans la plupart des maisons religieuses. Il n’existe pas au monde une salle plus belle ni plus vaste destinée aux pauvres de Jésus-Christ, et ces aumônes, accompagnées d’un bon conseil ou d’une parole affectueuse, nous montrent dans les moines du moyen âge des hommes dévoués aux véritables intérêts de l’humanité. La porte qui s’ouvre au sud sur la petite cour d’entrée, tout près de la tour des Corbins, nous rappelle aussi ces portes dites de la «miche,» sur lesquelles le frère se tenait pour distribuer de grandes miches bien blanches, aux malheureux qui vivaient ordinairement de pain noir. Dans la suite, Guillaume de Lamps fit construire une autre aumônerie, sur l’esplanade appelée le Saut-Gauthier, là même où se trouve aujourd’hui le bureau du télégraphe.

De la salle des Aumônes on pénètre par une large ouverture dans le cellier où étaient contenues les provisions de bouche; à l’extrémité, du côté de l’ouest, une porte s’ouvre sur les jardins, et un escalier pratiqué dans la muraille conduit à la salle des Chevaliers (fig. 56); on y remarque aussi, dans la deuxième travée, le passage par lequel on montait les provisions dans le cellier au moyen d’une roue placée à l’intérieur; c’est par là que le célèbre calviniste, Montgommery, essaya de pénétrer dans le monastère au prix d’une trahison qui tourna contre lui et causa la perte de plusieurs des siens, comme on le verra dans la suite de cet ouvrage. Depuis cette tentative infructueuse, les deux cryptes ont porté le nom deMontgommeries.

Le réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par Radulphe des Isles, est un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture ogivale du treizième siècle; cette salle, la plus parfaite et la mieux proportionnée de toute la Merveille, est éclairée par neuf fenêtres, une au sud, deux à l’est et six au nord; à l’extrémité, du côté de l’ouest, se trouvent deux vastes cheminées (fig. 57). Ce réfectoire, autrefois meublé avec goût, aujourd’hui nu et mutilé, rappelle à la pensée du visiteur une des pages intéressantes de la vie religieuse à l’époque où la règle était observée dans toute sa vigueur primitive. Pendant une partie de l’année, les deux repas de midi et du soir avaient lieu dans le réfectoire commun et devaient être annoncés par l’abbé qui sonnait les cloches du cloître et de la salle à manger; le chantre commençait ensuite lebenediciteet lelecteur, après avoir reçu la bénédiction, faisait une lecture édifiante tirée desLeçons du tempsou de laVie des saints; le reste du temps,

[Pas d'image disponible.]Fig. 57.—Le réfectoire. Vue prise de l’est.

Fig. 57.—Le réfectoire. Vue prise de l’est.

Fig. 57.—Le réfectoire. Vue prise de l’est.

le dîner et le souper se prenaient au chapitre; alors on ne sonnait pas les cloches, et l’on se contentait de lire seulement à midi un passage deslivresde Salomon.

La salle des Chevaliers est un vaste et superbe vaisseau gothique admirablement disposé pour les grandes réunions (fig. 58). Là se sont tenus plusieurs chapitres importants; là encore se réunit la fleur des chevaliers de Saint-Michel, l’année même de l’institution et peut-être aussi trois ans plus tard, en 1472. Ainsi s’explique le nom traditionnel deSalle des Chevaliers. Ce monument rappelle les plus beaux âges de la vie monastique et de la chevalerie chrétienne; sous ces voûtes, le religieux de Saint-Benoît est venu s’agenouiller devant la stalle de l’abbé pour faire l’humble aveu de ses fautes, et le fier chevalier de Charles IX a juré fidélité à Dieu, à la France et à son roi. La vertu du cloître et la pompe féodale s’étaient, en quelque sorte, donné rendez-vous dans cette vaste enceinte.

Le dortoir, situé dans le voisinage du cloître et de l’église, était construit selon les anciens usages des bénédictins: les religieux dormaient seuls et vêtus dans un appartement éclairé par une lampe; ils travaillaient également une partie de la journée dans la même salle, qui se trouvait d’ordinaire attenante à la grande bibliothèque.

Le cloître avec ses arcatures composées de deux rangs de colonnettes portant des archivoltes d’un travail achevé, avec ses riches feuillages, ses figures symboliques, ses personnages habilement sculptés, est l’un des chefs-d’œuvre les plus curieux de l’architecture normande du treizième siècle, et mérite d’être appelé «le palais des anges (fig. 59).» Au milieu, il existe un préau où les bénédictins semaient des fleurs, et dans la galerie sud se trouve lelavatorium, c’est-à-dire la fontaine qui servait pour le lavement des pieds à certains jours de fête. Ici ce n’est plus l’austère grandeur, ni la gravité majestueuse des autres salles; tout est riant, fleuri, gracieux; c’est là, dans une atmosphère céleste, au-dessus des tempêtes et loin des agitations du monde, que les moines priaient, faisaient des lectures pieuses et entendaient les conférences spirituelles au sortir du dîner. Plus tard, par un de ces contrastes que la Révolution nous offre à chaque page de l’histoire, ce parterre angélique servit de promenade aux victimes des guerres civiles.

Parmi les architectes qui tracèrent les plans de ces édifices somptueux et triomphèrent des difficultés que la nature semblait leur opposer, il se trouve sans doute plus d’un moine bénédictin; maisla modestie les a soustraits aux louanges des hommes; cependant, si leurs noms demeurent inconnus, ils ont imprimé sur la pierre la

[Pas d'image disponible.]Fig. 58.—La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest de la salle.

Fig. 58.—La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest de la salle.

Fig. 58.—La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest de la salle.

trace du génie chrétien et élevé à la gloire de saint Michel un monument impérissable. Quelle hardiesse et quelle ampleur dans la conception de ces plans; quelle patience et quelle habileté dans la construction de ces bâtiments; quelle poésie et quelle variété dans cette architecture; quel intérêt et quel enseignement dans cette histoire, où tour à tour nous voyons apparaître l’austère figure du bénédictin, la bravoure du chevalier français et les tristes débris de nos révolutions! Oui, les siècles ont eu raison de décorer ces édifices du titre deMerveille.

Les travaux grandioses exécutés par Jourdain, Radulphe des Isles, Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu, servirent à la gloire de l’Archange en augmentant l’éclat et la renommée du Mont-Saint-Michel. Le culte du prince de la milice céleste n’atteignit pas son plus haut degré de développement sous le règne de Philippe-Auguste; cependant il fit de rapides progrès non seulement dans les monastères, mais aussi dans les cités et les châteaux forts. Pour en citer un exemple, aux Andelys, que Richard Cœur de Lion avait reliés ensemble et rattachés à son merveilleux Château-Gaillard, dans cette formidable agglomération de murailles, de bastions et de tours, saint Michel, l’archange guerrier, avait son autel et sa statue. Partout, en France et chez les peuples voisins, les chevaliers prenaient pour modèle l’ange qui doit être regardé comme type surnaturel de la bravoure et de la fidélité; en Portugal l’ordre de l’Aile prospérait et produisait d’heureux résultats; chez les Allemands, saint Michel jouait déjà l’un des rôles principaux dans la fameuse légende du saintGraal. Le saint Graal était, disait-on, une pierre d’un grand prix qui ornait la couronne de Lucifer avant sa chute; dans le combat livré au pied du trône de l’Éternel, Satan, frappé à la tête par le glaive de saint Michel, avait perdu cette pierre précieuse que les anges avaient recueillie et gardée comme un trophée, jusqu’au jour où s’accomplit le drame sanglant du Golgotha; alors on en fit un vase pour recevoir le sang du Christ. Ce vase ne fut point porté en Angleterre par Joseph d’Arimathie, comme le croyaient les chevaliers de cette nation; mais l’archange, protecteur du saint-empire, le donna aux Allemands. Sa vertu mystérieuse nourrissait la milice des braves destinés à sa garde. Toutefois, exilé sur la terre, il aurait perdu ses privilèges célestes, si Dieu ne les avait conservés par de nouvelles bénédictions: le vendredi saint, une colombe descendait du ciel et déposait sur le vase une blanche hostie,dont le contact suffisait pour entretenir d’année en année sa fécondité

[Pas d'image disponible.]Fig. 59.—Le cloître du Mont-Saint-Michel. Vue prise de la galerie ouest.

Fig. 59.—Le cloître du Mont-Saint-Michel. Vue prise de la galerie ouest.

Fig. 59.—Le cloître du Mont-Saint-Michel. Vue prise de la galerie ouest.

inépuisable. Tous les chevaliers pouvaient y chercher une force invincible,quand ils savaient se prémunir contre les atteintes de l’orgueil. Le saint Graal a eu le sort de la plume; il a disparu depuis la révolte de Luther. Ces allégories et ces légendes sont naïves pour un siècle sceptique et railleur; mais elles n’en prouvent pas moins le caractère et la popularité du culte de saint Michel à l’époque féodale.

Une autre circonstance contribua efficacement à étendre le dévotion des peuples pour l’Archange, vainqueur de l’hérésie. Les Albigeois étaient pour le midi de la France ce que les Danois avaient été pour

[Pas d'image disponible.]Fig. 60 et 61.—Tympans de la galerie sud du cloître. Sur le deuxième sont les noms des architectes ou scuplteurs du cloître: Maître Roger, Dom Garin, Maître Jehan.

Fig. 60 et 61.—Tympans de la galerie sud du cloître. Sur le deuxième sont les noms des architectes ou scuplteurs du cloître: Maître Roger, Dom Garin, Maître Jehan.

Fig. 60 et 61.—Tympans de la galerie sud du cloître. Sur le deuxième sont les noms des architectes ou scuplteurs du cloître: Maître Roger, Dom Garin, Maître Jehan.

le nord et le centre, une cause de perpétuelles alarmes et un fléau qui dévastait sur son passage les monastères, les villes et les bourgades. Dans les mêmes périls, on eut recours au même génie protecteur, à saint Michel. Le héros de la croisade des albigeois, Simon de Montfort, appelé leMachabée chrétien, imita le chef du peuple juif et plaça le sort de ses armes sous la garde de l’ange tutélaire, du «grand Prince» chargé de défendre et de conduire le peuple de Dieu. Le brave guerrier mourut au siège de Toulouse, le 25 juin 1218; mais l’hérésie était vaincue et le triomphe de la bonne cause était assuré. Les exemples de même nature abondent au treizième et au quatorzième siècle. S’agit-il de combattre le père du mensonge, aussitôt apparaît saint Michel, son heureux contradicteur et son implacable ennemi; c’est toujours l’affirmation du vrai et du bien opposée à la négation, au mal, à l’erreur. Sous le règne de Philippe-Auguste, en particulier, la dévotion au prince de la milice céleste prit de tels développements et les pèlerinages au Mont-Saint-Michel devinrent si nombreux, qu’il fallut établir à Paris même une confrérie dans le but de venir en aide aux pieux voyageurs qui allaient invoquer le secours de l’Archange dans son sanctuaire de prédilection.

Lasainte Chapelle et laSommedeThéologiesuffiraient pour nous donner une idée du siècle d’Innocent III, de saint Louis, de saint Thomas, d’Albert le Grand, de Roger Bacon, de Giotto et de Dante. La France, peuplée alors comme aujourd’hui, était forte et prospère. Religieux, sage, impartial, jaloux du prestige et de la félicité de son peuple, Louis IX s’appliqua toute sa vie à faire respecter les droits de Dieu, à rendre la justice, à émanciper les communes, à réprimer les abus, à donner une nouvelle impulsion aux lettres, au commerce et à l’industrie. A cette époque, la plus glorieuse du moyen âge et la plus illustre de la féodalité, le saint Archange occupa la première place dans la dévotion des fidèles, après le Sauveur du monde et l’auguste Mère de Dieu; on se disputait l’honneur de porter son nom, son image dominait dans les églises et les chapelles, sur les tours et les beffrois, elle se trouvait gravée sur les plombs de pèlerinage, sur les sceaux et les monnaies; c’était partout un concert unanime de louanges et de prières. L’Archange avait presque toujours une place d’honneur dans ces poëmes qu’un auteur moderne appelle à juste titre «les sources de laDivine Comédie.» La flotte pisane vogue-t-elle vers les côtes d’Afrique, le Christ pousse les galères, et saint Michel sonne la trompette à la tête des armées chrétiennes; quand le Sauveur et l’apôtre des gentils descendent aux enfers, l’ange conducteur des âmes les accompagne; si les justes se présentent aux portes du paradis, c’est encore le chef de la milice céleste qui les introduit dans le séjour de la félicité.

Le Mont-Saint-Michel était avec le monte Gargano le centre de ce mouvement et le foyer de cette dévotion. L’année même de la majorité de saint Louis, Raoul de Villedieu alla recevoir la récompense de ses


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