VIIILA PORTE DE LA FOI

Adalia — jadis Attalia — est un petit port sur la côte de l’Asie Mineure, dans le pays qu’on appelait, au temps de saint Paul, la Pamphylie.

Par un doux matin de septembre j’y fis une escale enchanteresse. Il me semblait avoir déjà vu en songe, au creux de cette anse, les maisons accrochées en rond, les rochers dont le gris se fondait en or azuré, la vieille tour sur la butte, les murailles à créneaux ébréchées par intervalles, un minaret pointu non loin d’un peuplier, les terres ocreuses ou saignantes alternant avec le jaune gai d’un champ de colza, cette oasis de fraîcheur surplombant des rivages arides vaporisés sous le soleil, et, plus haut, la frise argentée des montagnes aux gradins abrupts.

En quittant Chypre, c’est là, ou un peu plus à l’est, vers l’embouchure du Coestros, que débarquèrent Paul, Barnabé, Jean-Marc, pour atteindre, dans l’intérieur, Pergé, puis, derrière les monts, Antioche de Pisidie.

De Paphos, on peut s’étonner qu’ils n’aient point fait voile vers l’Égypte. Alexandrie les appelait, champ de conquête prodigieux. Mais d’autres missionnaires avaient pris les devants. Apollos, Juif alexandrin, quand Aquilas et Priscilla le catéchiseront à Éphèse[195], connaîtra déjà les éléments de la foi ; d’où les tenait-il ? Apparemment, d’une chrétienté formée autour des synagogues d’Alexandrie. Or Paul se posait une règle, et, lorsqu’il le put, il la suivit toujours : éviter de bâtir sur un terrain labouré par autrui. Il se réservait les gentils ignorants, l’effort le plus ingrat, ou, s’il aboutissait, le plus fructueux. C’est pourquoi, pouvons-nous croire, il négligea l’Égypte. L’Esprit, sans doute, l’en détournait.

[195]ActesXVIII, 24-26.

[195]ActesXVIII, 24-26.

Il marcha vers des peuples qu’il savait abandonnés au culte du dieu Men (Lunus), vers ces montagnards qu’il avait vus, à Tarse, descendre par le défilé du Taurus.

Dans son petit groupe, accru au cours de la route, le passage à Chypre avait décidé quelque chose d’important : le miracle convertisseur, l’attitude résolue de Paul, la prééminence de ses dons avaient en lui révélé un chef. Désormais les compagnons de Paul et de Barnabé sont appelésceux d’autour Paul. Barnabé ne conduit plus, il suit ; et Jean-Marc, au sortir de la Pamphylie, se sépare d’eux, pour des motifs mal expliqués.

Paul reçut de cet abandon un froissement grave. Car, dans la suite, lors de la seconde mission, il refusa d’emmener Jean-Marc ; et Barnabé s’en irrita.

On a prêté au jeune homme la peur de s’aventurer en pays idolâtre, dans de farouches passages où les voyageurs, au tournant de chaque gorge, pouvaient s’attendre à voir surgir des bandits. Il est plus vraisemblable d’imaginer Jean-Marc, attaché aux traditions judaïques, proposant pour l’apostolat des vues que Paul ne pouvait admettre. Paul le rabroua ; il se piqua, partit, s’en retourna jusqu’à Jérusalem. Il devait regretter son coup de tête. Au moment d’une autre campagne il voulut de nouveau se joindre à Paul. Celui-ci fut sévère ; Jean-Marc était, devant ses yeux, un ouvrier indocile « qui n’était pas allé avec eux au travail[196]». Le reprendre dans son équipe lui parut impossible.

[196]ActesXV, 37-39.

[196]ActesXV, 37-39.

Plus d’un historien blâme l’Apôtre de son attitude intraitable. Comme si nous pouvions en évaluer les motifs ! Évidemment, un amour-propre autoritaire ne dicta point sa rigueur. Des principes étaient en jeu dans ce conflit ; sans quoi il eût aussitôt pardonné. Il se réconcilia plus tard avec Marc, et pressant Timothée de le rejoindre à Rome, il lui recommandait :

« Prends Marc et l’amène avec toi[197]. »

[197]IITim.IV, 9-11.

[197]IITim.IV, 9-11.

Marc, d’après ce langage de Paul, demeura longtemps un subalterne, « un auxiliaire[198]», le secrétaire de l’évêque qu’il accompagne en ses voyages, mais un secrétaire humble, intelligent et saint, digne de consigner avec fidélité l’Évangile que Pierre lui confia.

[198]ActesXIII, 5.

[198]ActesXIII, 5.

A quoi bon s’attarder sur cet incident ou s’enquérir pourquoi Paul et Barnabé ne s’arrêtèrent pas en Pamphylie ? Ils auraient pu y faire des disciples. Le Christ n’était pas inconnu dans cette région. Le jour où les langues de feu descendirent, après la première homélie des Douze, parmi ceux qui crurent, il y avait, à côté d’Égyptiens, desPamphyliens[199], des Juifs du moins habitant la Pamphylie. Elle logeait un amalgame de races et de religions. Les Ciliciens, descendants ou continuateurs de pirates, y voisinaient avec des montagnards du Taurus, plus ou moins fils de brigands. Des trafiquants de tous pays s’y donnaient rendez-vous. Les Apôtres, dans cette masse confuse, avaient chance de susciter les éléments d’une église. Mais d’autres, c’est probable, avant eux, l’avaient fondée ; et surtout Paul était impatient de porter la foi à ceux qui semblaient le plus loin d’elle.

[199]ActesII, 10.

[199]ActesII, 10.

Ses compagnons et lui s’engagèrent — peut-être à la suite d’une caravane — dans la montagne pleine de torrents, de mauvais pas et d’embuscades.

Aujourd’hui encore les routes du Taurus gardent une sauvagerie inquiétante, brisées en lacets rapides, se précipitant au-dessus d’abîmes, rebondissant entre des murailles perpendiculaires qui, par endroits, veulent se toucher. Des pitons, aiguisés en cônes, se laissent entrevoir à l’infini derrière d’autres pitons. On conçoit que, dans ces repaires, même après la conquête romaine, des bandes pillardes se soient maintenues, inexpugnables.

Paul et Barnabé y passèrent sans encombre, et parvinrent, au nord de deux lacs bleus, à Antioche de Pisidie, ville grecque, devenue colonie de l’Empire, et centre d’une puissante juiverie.

Le jour du sabbat, au moment de l’office, les Apôtres entrèrent dans la synagogue. Ils s’assirent, comme deux étrangers discrets, sur l’un des bancs, contre le mur, au fond de la salle.

Le chef de la synagogue, l’archisynagôgos, récita les prières, puis le sacristain passa au lecteur le rouleau de la Loi et celui des prophètes. A mesure que le lecteur, de sa voix nasillarde et monotone, avait psalmodié un verset hébreu, le traducteur, du même ton, l’interprétait pour l’assistance en langue vulgaire. Puis l’archisynagôgos se tourna vers les deux visiteurs dont il savait que l’un était lévite et l’autre disciple de Gamaliel. Il les invita, selon la formule, à commenter les textes qu’on avait lus[200]:

[200]Voir, sur cet ordre liturgique,Juster,op. cit., t. I, pp. 369-370, etKnabenbauer, commentateur de ce passage desActes.

[200]Voir, sur cet ordre liturgique,Juster,op. cit., t. I, pp. 369-370, etKnabenbauer, commentateur de ce passage desActes.

« Hommes frères, si vous avez quelque chose à dire pour l’exhortation du peuple, parlez. »

Paul se leva ; sa main droite s’abaissa d’un mouvement solennel, pour commander l’attention. Ce geste était, chez les juifs, traditionnel[201]. Il y a des orateurs qui, avant d’ouvrir la bouche, s’imposent ; et les hommes petits ont volontiers le geste plus impérieux que les grands.

[201]Voir saint Jean Chrysostome, HomélieXXIXsur lesActes.

[201]Voir saint Jean Chrysostome, HomélieXXIXsur lesActes.

Le discours de Paul, tel qu’on nous l’a transmis, est mieux qu’un morceau fictif d’éloquence ; il donne en abrégé le type de ses homélies dans les milieux juifs. L’accent en est grave, même guindé ; on dirait que les voûtes de la synagogue oppriment la vivacité de sa dialectique et qu’il se contraint à parler impersonnellement.

Au début, l’Apôtre remémore la vocation du peuple saint, les prodiges où Dieu a prouvé qu’il le conduisait, lui réservant une terre d’héritage, des chefs comme David, « un homme selon son cœur ». De la descendance du roi David il a fait venir le Sauveur Jésus, celui dont Jean « se disait indigne de dénouer les sandales ».

« C’est pour vous que cette parole de salut a été envoyée. Car les habitants de Jérusalem, l’ayant méconnu, l’ont jugé et ont ainsi rempli les prophéties qui sont lues à chaque sabbat… Mais Dieu le ressuscita… »

Et Paul ramène le texte du Psaume toujours invoqué : « Tu ne permettras pas que ton Saint voie la corruption[202]. »

[202]Ps. XV, 10 plus longuement cité par Pierre (ActesII, 25-26).

[202]Ps. XV, 10 plus longuement cité par Pierre (ActesII, 25-26).

Les prophéties, puis le témoignage de ceux qui ont vu le ressuscité sont les seuls arguments mis en œuvre. Paul semble oublier qu’il a, lui-même, eu la vision du Seigneur. Pas un mot sur Damas ni sur sa conversion. Il se présente comme le messager d’une doctrine qui ne sort pas de lui.

« Sachez donc bien, hommes frères, conclut-il, que par celui-ci la rémission des péchés vous est annoncée. De toutes les choses dont la loi de Moïse n’a pu vous justifier, par lui tout croyant est justifié… »

Cette doctrine hérétique dut remuer une sourde improbation, des murmures. Paul, sentant l’hostilité qui grondait, laissa pendre sur l’auditoire une menace enveloppée dans trois versets d’un prophète, la perspective du Jugement où Dieu « fera une œuvre que vous ne croiriez pas si on vous la racontait[203]».

[203]Citation d’Habacuc,I, 5.

[203]Citation d’Habacuc,I, 5.

Cependant, l’archisynagôgos, ayant prononcé les Bénédictions d’usage, à la sortie de l’assemblée, invita par politesse les deux missionnaires à revenir le sabbat suivant. Il est permis d’induire que leur enseignement l’avait troublé.

Au dehors, dans la rue, dans la maison d’un hôte israélite ou d’un « craignant Dieu », Paul et Barnabé continuèrent à prêcher. Beaucoup de Juifs et plus encore de païens les entouraient ; ils leur parlèrent avec une telle force persuasive qu’un certain nombre, convaincus, se préparèrent au baptême.

Aussi, le sabbat suivant, « presque toute la ville », — entendons tous ceux qui purent entrer dans la synagogue — s’y pressa pour écouter les Apôtres. L’affluence des païens, leur zèle vexa nettement les Juifs. Toujours, cet orgueil jaloux, irréductible ; il est prodigieux que, dans l’Église primitive, l’amour du Christ l’ait fléchi vers une fraternité où les Grecs, les Barbares étaient admis au même titre que les Hébreux.

Paul ou Barnabé exposa l’économie du mystère divin, comment la Grâce est donnée par le sang du Christ à celui qui croit, Juif ou gentil. De rauques interpellations coupèrent son homélie. Les Juifs insultèrent le nom du Christ. Alors, se dressant contre les blasphémateurs, Paul et Barnabé proférèrent audacieusement cette sentence :

« Il fallait qu’à vous les premiers la parole de Dieu fût dite. Mais, puisque vous la repoussez, puisque vous vous jugez indignes de la vie éternelle, voici, nous nous tournons vers les gentils. Car tel est l’ordre du Seigneur :

Je t’ai posé en lumière des nationsAfin que tu sois leur salut jusqu’au bout de la terre[204].

Je t’ai posé en lumière des nations

Afin que tu sois leur salut jusqu’au bout de la terre[204].

[204]IsaïeXLIX, 6.

[204]IsaïeXLIX, 6.

Ceux des païens qui tendaient l’oreille au message de vie furent transportés d’entendre qu’il était maintenant pour eux, pour eux d’abord, puisque Israël n’en voulait point. Il y eut, à travers le pays, une grande rumeur. Jusque dans les huttes des bûcherons et chez les brigands des hauts plateaux on sut que l’Homme-Dieu avait sauvé le monde.

Mais les Juifs, outrés, excitèrent contre les Apôtres les grosses influences de la ville, les riches dévotes qui fréquentaient la synagogue[205], les commerçants grecs, les magistrats, même le monde militaire romain. Ils obtinrent que les intrus fussent expulsés hors du territoire d’Antioche.

[205]Les femmes païennes, plus aisément que les hommes, venaient au judaïsme, n’ayant pas à subir la circoncision.

[205]Les femmes païennes, plus aisément que les hommes, venaient au judaïsme, n’ayant pas à subir la circoncision.

Paul et Barnabé se souvinrent du précepte : « Partout où vous ne serez pas reçus, sortez de la maison, de la ville, et secouez la poussière de vos pieds[206]. »

[206]Math.X, 14.

[206]Math.X, 14.

Eux aussi secouèrent sur les Juifs d’Antioche la poussière de leurs sandales, signifiant qu’ils ne gardaient avec eux plus rien de commun. Ils marchèrent vers le Sud-Est, traversant les steppes de la Lycaonie, pays nourricier « d’ânes sauvages et de moutons à la laine rude[207]», battu par des vents froids.

[207]Strabon, l. XII,VI.

[207]Strabon, l. XII,VI.

Quand ils approchèrent d’Iconium, Paul dut songer à Damas. Comme Damas, cette ville (aujourd’hui Koniah) adosse à des collines brûlées ses remparts, ses tours et ses lourdes portes. Les arbres de ses vergers sont abreuvés, comme à Damas, par les eaux d’un torrent canalisé en ruisseaux. Iconium est, comme Damas, un croisement de vastes routes ; c’est par là que la Galatie et la Phrygie donnaient la main à la Cappadoce, à l’Arménie, au Pont, à la Cilicie, à la Syrie.

Mais tout le passé d’Iconium se concentre dans un seul fait splendide : la rencontre de Paul avec Thècle, cette étrange jeune fille, éperdue d’amour divin, dont la figure s’anime ardemment parmi les traits simplistes des autres femmes que l’Apôtre convertit. Thècle nous révèle en Asie, à l’aurore de la foi, une âme pareille à celle d’Angèle de Foligno, de Catherine de Sienne, de sainte Thérèse. Son histoire est, par malheur, en trop d’épisodes, une mauvaise fiction. L’auteur desActes apocryphes, selon Tertullien, un prêtre d’Asie, ment pour édifier, et multiplie des prodiges extravagants. Il donne dans l’hérésie des encratites, faisant de la chasteté absolue le fondement de la foi.

Cependant, sainte Thècle n’est pas inventée par lui. Origène, saint Jean-Chrysostome, saint Augustin parlent d’elle comme d’une martyre authentique. AuIVesiècle, l’aquitanienne Silvia visita son tombeau, non loin de Tarse, à Séleucie d’Isaurie et lut ses Actes officiels[208].

[208]Voir DomLeclercq,Actes des Martyrs, t. I, p. 151 et suiv.

[208]Voir DomLeclercq,Actes des Martyrs, t. I, p. 151 et suiv.

Dans sa légende on peut discerner des vestiges de faits réels ou symboliquement vrais. Quand Paul entra dans la maison d’Onésiphore, il sourit et Onésiphore dit : « Salut, serviteur du Dieu béni », et Paul répondit : « La grâce de Dieu soit avec toi et avec ta maison ! » Puis on ploya les genoux, on rompit le pain (l’Eucharistie) et on parla le langage de Dieu sur la continence et la résurrection.

Cet Onésiphore est-il celui même pour qui Paul chargea Timothée de ses salutations[209]? Il faudrait le supposer déjà chrétien au moment où Paul vint à Iconium ; et c’est peu vraisemblable. Mais comme cette entrée de l’Apôtre nous laisse reconnaître la simple mansuétude et les tendresses de l’âge d’or chrétien !

[209]IITim.IV, 19.

[209]IITim.IV, 19.

Tandis que Paul prêchait, portes ouvertes, dans la maison d’Onésiphore, Thècle, fille de Théoclie, fiancée à Thamyris, écoutait nuit et jour l’étranger, assise à la plus proche fenêtre du logis de sa mère. Elle n’en bougeait point ; elle était « figée dans la foi ». Et, voyant beaucoup de femmes et de vierges introduites auprès de Paul, elle désirait être jugée digne de se tenir en face de lui ; car elle n’avait pas encore vu ses traits.

Mais, comme elle ne quittait pas la fenêtre, sa mère envoya chercher Thamyris. Le jeune homme, plein d’allégresse, arrive, croyant la recevoir ce jour même en mariage. Il dit à Théoclie : « Où est ma Thècle ? que je la voie ! » Alors Théoclie : « J’ai du nouveau à t’apprendre, Thamyris. Voilà en effet trois jours et trois nuits que Thècle ne se lève pas de la fenêtre, ni pour manger ni pour boire ; mais, fascinée dans la joie, elle s’attache à un homme étranger qui enseigne des paroles artificieuses. Thamyris, cet homme bouleverse la ville des Iconiens comme aussi ta Thècle elle-même, car toutes les femmes et les jeunes gens viennent à lui et apprennent ceci : « Il faut, dit-il, craindre Dieu, seul et unique, et vivre chastement. » Et ma fille aussi,liée par ce qu’il dit comme une araignée à la fenêtre, est prise ; mais aborde-la et parle-lui… »

Thamyris s’approche, empli d’amour pour elle et craintif devant son ravissement : « Thècle, ma fiancée, dit-il, pourquoi restes-tu assise ainsi ? Quelle passion te possède, te mettant hors de toi ? Tourne-toi vers ton Thamyris ; aie honte. »

La mère, à son tour, vint la supplier : « Mon enfant, pourquoi restes-tu assise, regardant vers le bas, et ne répondant rien, hors de toi ? »

Et ils pleuraient amèrement, Thamyris qui perdait son épouse, Théoclie son enfant, et les jeunes esclaves, leur maîtresse. Et, pendant tout cela, Thècle ne se détournait point ; elle demeurait en extase, ne voyant, n’entendant que Paul.

Thamyris entre en furie ; il dénonce le sorcier au gouverneur de la ville. Paul, entraîné par la foule devant le proconsul, lui prêche Jésus crucifié. Il est jeté dans un cachot. Mais Thècle, pendant la nuit, ôtant de ses mains ses bracelets, les donna au portier du logis ; et, la porte lui ayant été ouverte, elle s’en alla vers la prison. Pour séduire le geôlier, elle lui fit don d’un miroir d’argent. Elle entra près de Paul ; et, s’étant assise à ses pieds, elle écouta les grandeurs de Dieu. Et Paul ne craignait rien ; et la foi s’affermit en elle pendant qu’elle baisait ses chaînes.

Théoclie et Thamyris font chercher Thècle ; ils la surprennent auprès du captif, la séparent de lui. Mais « elle se roulait » en sanglotant à la place même où Paul l’avait instruite. Tous deux comparaissent aux pieds d’un juge. La foule hurle : « C’est un sorcier ; tuez-le ! » Thècle, ravie, contemple son Maître. Sa mère, exaspérée, crie au gouverneur : « Brûlez cette perverse ; brûlez au milieu du théâtre cette ennemie du mariage, afin que toutes les femmes soient épouvantées. »

Le gouverneur, complaisant, fait flageller Paul, le chasse hors d’Iconium et condamne Thècle au bûcher. Le feu ne la touche pas ; elle est enlevée par un miracle, rejoint Paul qui s’est réfugié avec Onésiphore et les gens de sa maison dans un tombeau.

La suite est un dédale de fables où surgissent quelques débris de tradition historique.

Tout pauvre qu’il paraisse, le roman de Thècle est inestimable. On y sent palpiter cette ferveur éperdue qui sera, plus tard, appelée d’après saint Paul la folie de la Croix. Thècle n’est point en extase devant la personne de Paul, elle ne s’arrête pas à son éloquence. Mais elle boit sur ses lèvres la vérité dont, sans la connaître, elle avait soif. Elle reçoit tout d’un coup la promesse des béatitudes ; elle découvre « la voie[210]». Le ciel s’ouvre ; l’Êtreest connu, possédé.

[210]Le mot grec qui, dans lesActes, désigne simplement la doctrine du Christ a ce sens en effet. La Révélation apparaît comme une voie, une méthode pour atteindre la vie bienheureuse.

[210]Le mot grec qui, dans lesActes, désigne simplement la doctrine du Christ a ce sens en effet. La Révélation apparaît comme une voie, une méthode pour atteindre la vie bienheureuse.

Il y aurait une grossière confusion à juger cette violence d’enthousiasme comme une frénésie asiatique issue du même fond que les fureurs des prêtres de Cybèle dans leurs orgies sanglantes. C’est l’ivresse de la doctrine qui suspend Thècle aux paroles de l’Annonciateur. Il lui a révélé deux choses : la pureté sublime et la résurrection.

Pour que le cœur des païens fût retourné comme leur intelligence, il fallait, en même temps que des certitudes rationnelles, leur offrir l’exaltation de la charité, les délices du renoncement, l’espérance du bonheur sans terme.

Peu de légendes, au même degré que celle de Thècle, font sentir l’incroyable enthousiasme de cette première initiation.

Sur le séjour à Iconium de Paul et de Barnabé l’histoire véridique ne nous apprend que des choses vagues. Ils y demeurèrent un temps assez long. Des « signes », des miracles soutenaient leur témoignage. Ils convertirent de nombreux Juifs et des Grecs. Mais les Juifs restés incrédules soulevèrent contre « les frères » la masse des païens. Le peuple se divisa en deux factions : les uns étaient avec les Juifs, les autres avec la nouvelle église. Un tumulte éclata, et la foule avec des bâtons, des pierres, marcha vers la maison où enseignaient les Apôtres. Ils allaient être assommés, lapidés. Ils purent s’enfuir et se réfugièrent à cinq lieues au sud-est, en Lycaonie, dans la petite ville de Lystres ; là, ils étaient sûrs de trouver peu de Juifs et un pays presque barbare qu’ils ouvriraient à l’Évangile.

A Lystres, en effet, il semble que leur apostolat s’exerça d’abord sans être contredit. Ils purent même porter la parole — ce qu’ils n’avaient point fait ailleurs — à travers les bourgades environnantes, baptiser des campagnards.

Dans la ville, un miracle — un des rares de Paul que lesActesmentionnent avec précision — leur valut une apothéose indiscrète. Paul avait remarqué, près du lieu où il parlait — dans un faubourg apparemment — un mendiant assis à terre, boiteux de naissance et perclus. L’infirme écoutait de toute son âme les enseignements qui lui promettaient la béatitude. Paul avait peut-être cité devant lui la phrase du Seigneur[211]: « Les aveugles voient, lesperclus circulent… » Il appuya sur lui son regard de Voyant, et, de sa voix puissante, lui cria :

[211]Math.XI, 5. Allusion aux versets d’Isaïe (XXXV, 5-6) : « Alors les yeux des aveugles s’ouvriront… le boiteux sautera comme un cerf, la langue des muets se déliera. »

[211]Math.XI, 5. Allusion aux versets d’Isaïe (XXXV, 5-6) : « Alors les yeux des aveugles s’ouvriront… le boiteux sautera comme un cerf, la langue des muets se déliera. »

« Lève-toi, tiens-toi droit sur tes pieds. »

Pierre avait semblablement crié au perclus du Temple[212]: « Au nom de Jésus-Christ le Nazaréen, dresse-toi et marche. » Et il lui avait saisi la main pour le mettre debout.

[212]ActesIII, 1-10.

[212]ActesIII, 1-10.

Paul s’abstient de nommer Jésus ; il ne touche pas le perclus. Mais cet homme, instantanément guéri, se lève d’un bond, se met à gambader, se promène. Et la foule émerveillée, ayant vu que l’étranger avait fait cette chose inouïe, pousse des acclamations délirantes :

« Des dieux ! Ce sont des dieux qui ont pris forme humaine et sont descendus vers nous ! »

Ces cris retentissaient en langue lycaonienne ; de sorte que Paul et Barnabé n’en comprenaient pas le sens. Les gens du pays entendaient le grec ; entre eux, dans la vie commune, et surtout au milieu d’une effervescence, ils parlaient un dialecte étrange, proche parent, croit-on, du syriaque ou du cappadocien. Ils connaissaient la légende de Zeus voyageant avec Hermès, hébergé par le pieux ménage de Philémon et Baucis, à qui les dieux assurent de longues années tranquilles. Ils retrouvèrent, facilement exaltés, Zeus en Barnabé, et en Paul Hermès. L’extérieur imposant de Barnabé prêtait sans doute à cette illusion ; petit, vif, guérisseur d’un incurable, et maître des paroles persuasives, Paul leur évoqua l’agile Hermès, dieu de la santé, patron des hommes éloquents.

Or, près de l’endroit où tonnait leur ovation, appuyé aux portes des remparts, un temple s’offrait[213]dédié à Zeus, gardien de la cité. On courut annoncer au prêtre la visite imprévue des dieux, le prodige qui la certifiait. Il s’empressa de croire à cette aubaine et disposa tout pour un sacrifice. La pompe se déroula selon les bienséances ; taureaux blancs chargés de guirlandes, victimaires, joueurs de flûte, acolyte portant la farine et le sel, rien ne manquait à la fête, sinon les augustes personnages qu’on voulait encenser.

[213]Dont une inscription trouvée à Claudiopolis en Isaurie confirme l’existence.

[213]Dont une inscription trouvée à Claudiopolis en Isaurie confirme l’existence.

Les Apôtres, dès la première explosion des enthousiasmes, s’étaient dérobés. On vint les avertir de l’hommage qui se préparait. Un saint courroux les emporta ; en signe de douleur, ils déchirèrent, à la mode juive, la couture de leur manteau ; ils bondirent au-devant de la procession, clamèrent :

« Hommes, que faites-vous ? Nous sommes des hommes passibles comme vous autres. Ces vanités impies, nous vous prêchons de les quitter, de vous tourner vers le Dieu vivant, le Dieu qui a fait le ciel et la terre et tout ce qui vit en eux ; ce Dieu, dans les temps passés, laissa toutes les nations s’en aller dans leurs voies, et pourtant, il ne s’est pas laissé lui-même sans témoignage, faisant du bien, vous envoyant du ciel les pluies et les saisons porteuses de fruits, rassasiant vos cœurs de nourriture et de joie. »

Les Apôtres, en improvisant cette apostrophe, n’oubliaient pas qu’ils s’adressaient à des païens. Ils réduisaient au plus simple la notion du divin, parlant du Dieu unique, mais sous-entendant Jésus-Christ. Ils eurent beau dire ; les Lycaoniens exigeaient que les deux étrangers fussent des immortels. Enfin, désabusé, le peuple se dispersa. Déception énorme ! Il éprouvait le besoin de toucher les dieux puissants et bons ; le Dieu qu’annonçaient les nouveaux prophètes ne s’était jamais montré. Comment y croire ?

Quant au prêtre, il ne pardonna point la cérémonie manquée, l’outrage fait au grand Zeus et la perte de prospérités palpables qu’il escomptait probablement.

Sur ces entrefaites, des Juifs enragés contre l’Évangile, et conduits par leur commerce en ces régions excentriques, arrivèrent d’Antioche de Pisidie. Ils diffamèrent Paul et Barnabé, Paul surtout, comme étant le plus actif des deux. Ils s’indignèrent de ses propos trop libres sur la circoncision et les autres pratiques de la Loi. Ils révélèrent que les habitants d’Antioche avaient dû mettre à la porte ces bateleurs, ces gens de rien qui faisaient d’un misérable, justement supplicié, le vrai Dieu. La foule, versatile, mal disposée, s’exaspéra. Une bande entoura Paul dans un moment où il était séparé de ses compagnons. On lui lança des pierres à la tête ; il tomba évanoui ; ses assassins le crurent mort et le traînèrent hors de la ville, pour que son cadavre fût abandonné aux chiens et aux corbeaux. Mais ses disciples, prévenus, accoururent, le trouvèrent miraculeusement ranimé ; il se leva, et rentra, escorté de ses défenseurs, dans Lystres.

Lelendemain, tout meurtri encore, il se mit en route avec Barnabé. Ils parvinrent à un gros bourg fortifié, dernier bastion de la frontière, dans la province romaine de Galatie. Le lieu s’appelait Derbé et se trouvait, d’après Strabon[214], au pied des monts d’Isaurie, en un pays farouche que les brigands du Taurus dévastaient par des razzias. Les Juifs, semble-t-il, ne s’aventuraient pas jusque-là, et les Apôtres, sans être inquiétés, instruisirent paisiblement ces montagnards au cœur simple. Un chrétien de Derbé, Gaïus[215], accompagnera Paul à travers la Macédoine, dans un voyage périlleux.

[214]L. XII, ch.V.

[214]L. XII, ch.V.

[215]ActesXX, 4.

[215]ActesXX, 4.

De Derbé, ils pouvaient, en cinq ou six journées de marche, atteindre Tarse en franchissant le Taurus. Au rebours — et l’on aimerait savoir si l’honneur de cette décision fut à Paul, à Barnabé, ou si la mesure fut concertée, avant leur départ, en Syrie — ils revinrent sur leurs pas, visitèrent de nouveau Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie.

Méthode d’une singulière audace et fructueuse ; cette fois, nulle violence extérieure ne paraît avoir contrarié leur action.

Dans chaque ville, après le passage des missionnaires, les chrétiens s’étaient maintenus en une confrérie fervente qui s’accroissait obscurément. Ils se réunissaient, le soir, dans la chambre haute d’une maison. Leur propagande troublait peu les cultes établis. Toute nouveauté révolutionnaire, quand elle commence, se développe avec la complicité de l’incurie officielle. Qui, dans le monde païen, eût alors soupçonné l’avenir de ces petits groupes intimes où l’on adorait un Dieu sans gloire ?

Quand Paul et Barnabé repassèrent à Lystres, à Iconium, et ailleurs, de longs mois avaient fait oublier les agitations populaires soulevées par leur présence. Ils ne prêchèrent plus dans la synagogue, ni sur l’agora. Ils s’attachèrent, dans l’intimité des homélies, de la cène et des agapes, à sanctifier les néophytes, à leur forger la bonne armure chrétienne, ce que Paul appellera « le casque et le bouclier de la foi[216]». Par leur propre exemple ils démontraient qu’il faut avoir souffert pour mériter le royaume de Dieu. Ce mystère devait étonner des païens convertis, malgré le mythe d’Héraclès, du héros qui était monté, après douze épreuves, dans l’Olympe. Car Héraclès avait subi la loi de son destin ; il n’avait pas enduré en aimant ; il avait dompté des monstres, il n’avait point dompté sa chair ; il avait cherché son triomphe, et jamais le salut du monde. Paul portait déjà sur son corps « les stigmates du Christ[217]». Il l’offrait « comme une hostie vivante, agréable à Dieu[218]».

[216]Éphés.VII, 10-18.

[216]Éphés.VII, 10-18.

[217]Gal.VII, 17.

[217]Gal.VII, 17.

[218]Rom.XI, 1.

[218]Rom.XI, 1.

Ainsi les Apôtres, dans chaque communauté, revinrent avec le prestige des travaux accomplis, des souffrances vaincues. Ils se préoccupaient d’y constituer un ordre stable.

En leur absence, elles n’étaient pas restées sans dirigeants. Quelqu’un présidait les réunions, faisait lire les Psaumes et les Prophéties, proférait sur le pain qu’il allait rompre et sur le vin de la coupe la bénédiction qu’on appellera « l’eucharistie ». Certains fidèles étaient chargés de distribuer le pain aux assistants, de baptiser les catéchumènes, d’ensevelir les morts. Parmi eux, selon les grâces de l’Esprit, se révélaient des prophètes, des docteurs ; d’autres avaient le don de gouvernement[219]. Quelques-uns étaientglossolales, émettaient, quand leur en venait l’inspiration, des effusions sans suite, élans de tendresse et de joie mystique, souvent inintelligibles pour l’auditoire.

[219]VoirDuchesne,Histoire ancienne de l’Église, t. I, p. 46.

[219]VoirDuchesne,Histoire ancienne de l’Église, t. I, p. 46.

Il manquait encore à ces églises une succession de chefs, capables de transmettre les pouvoirs reçus d’en haut. Chacune d’elles était comme une vigne dont les rejets poussent en liberté, un peu confusément.

Paul et Barnabé leur donnèrent un conseil de presbytres, tel qu’ils l’avaient vu établi à Jérusalem, à Antioche, sans doute sur le type du presbytérion juif. Ce conseil d’anciens, dans les synagogues[220], veillait à la défense religieuse de la communauté, en administrait les biens — elle était personne juridique — la soutenait devant les autorités non juives, et possédait le pouvoir d’excommunier les indignes. Mais les presbytres chrétiens furent investis d’une puissance avant tout spirituelle. Il leur incombait, comme l’écrira Paul à son disciple[221], « de garder le dépôt », d’assurer l’intégrité des mystères et des rites. Après avoir jeûné et prié, les Apôtres choisirent dans l’église les plus aptes, et nous savons les qualités intérieures qu’ils exigeaient. Un presbytre devait être « un homme irréprochable, l’économede Dieu ; ni présomptueux, ni colérique, ni buveur, ni querelleur, ni cupide, mais hospitalier, ami du bien, sensé, juste, chaste,attaché à la parole de foi selon la doctrine, afin qu’il pût exhorter dans un saint enseignement et confondre les contradicteurs[222]».

[220]VoirJuster,op. cit., t. I, p. 142.

[220]VoirJuster,op. cit., t. I, p. 142.

[221]ITim.VI, 20.

[221]ITim.VI, 20.

[222]Tite, I, 7-9.

[222]Tite, I, 7-9.

Les Apôtres leur imposaient les mains, pour faire passer en eux les pouvoirs transmis. Paul recommandera plus tard à Timothée : « Ne te hâte pas d’imposer les mains à qui que ce soit[223]. » C’était une ordination semblable à celle des sept diacres, à celle que lui et Barnabé avaient reçue des presbytres d’Antioche.

[223]ITim.V, 22.

[223]ITim.V, 22.

Après l’élection du presbytérion, ils repartaient, « confiant les frères au Seigneur en qui ils croyaient ». En se rapprochant de Pergé, ils semèrent la parole dans toute la Pamphylie, et, cette fois, ils s’arrêtèrent à Pergé même pour y fonder une église. Ils se réembarquèrent dans le port d’Attalia, atteignirent l’embouchure de l’Oronte et remontèrent le long du fleuve jusqu’à Antioche où ils annoncèrent « les grandes choses que Dieu avait faites avec eux ».

Leur voyage avait duré quatre ou cinq ans, — de 44 ou 45 à 49 ; — le périple de l’exploration n’était pas très vaste ; mais elle configurait le plan de l’avenir. Des sept églises fondées ils savaient, avec leur sublime confiance, que pas une ne mourrait. Et surtout la preuve était faite :

« Dieu ouvrait aux gentils laporte de la foi. »

Faisons halte devant cette image pleine de sens. Depuis que la Révélation primitive s’était perdue, les générations étaient vraiment « assises dans l’ombre de la mort ». Israël serrait sur son cœur jaloux les tables de pierre duDécalogue. Pour les autres peuples, l’éternelle clarté ne cessait pas de luire ; mais leurs ténèbres n’en admettaient que des lueurs brisées ou vacillantes.

Ceux qui voulaient savoir s’écrasaient contre la porte d’airain ; l’énigme de la mort les rembarrait ; sur ce mystère de la destinée, Socrate, le moins vague des philosophes, n’avait pu dépasser l’hypothèse : ou bien la mort n’est qu’un sommeil sans rêve, ou une entrée dans la lumière, parmi les sages immortels et les dieux.

A présent, le Christ était descendu chez les morts ; en remontant victorieux, il avait pour jamais rompu la porte, et tous les hommes pouvaient entrer. Le Paradis rouvert au genre humain, la béatitude, Dieu possédé, tel était le message dont les Apôtres venaient d’établir l’allégresse, là où on ne l’avait pas encore entendu. Et il résonne, comme datant d’hier, pour nos oreilles ; car c’est de lui seul que les siècles, jusqu’à la fin, vivront.


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