En entrant, je la vis, ma future maîtresse,À côté du génie un peu reine et déesse,En sarrau du matin, éclatante sans art,M'embarrassant d'abord de son fixe regard.Et moi qui d'elle à lui détournais la paupière,Moi, pudique et troublé, le front dans la lumière,J'étais tout au poète; et son vaste discoursA peine commencé, se déroulant toujours,Parmi les jets brillants et l'écume sonore,Comme un torrent sacré que le pasteur adore,Faisait flotter sans cesse et saillir à mes yeuxDans chaque onde nouvelle une lyre des dieux;Et mon choix fut rapide, et j'eus ma destinée!Debout la jeune épouse écoutait enchaînée;Et je me demandais quel merveilleux accordLiait ces flots grondants à ce palmier du bord.Puis elle se lassa bientôt d'être attentive;Sa pensée oublieuse échappa sur la rive;Ses mains, en apparence, au ménage avaient soin;Mais quelque char ailé promenait l'âme au loin,Et je la saluai trois fois à ma sortie;Elle n'entendait rien, s'il ne l'eût avertie.
De son côté, quoiqu'il n'eût plus sa simplicité de novice et qu'il fût en quête d'une belle passion, afin de franchir agréablement les détroits orageux de la jeunesse, il ne paraît pas avoir été dans les premiers temps bien vivement impressionné:
Je cherche autour de moi comme un homme averti,Demandant à mon coeur: «N'ai-je donc rien senti?»Et comme, l'autre soir, quittant la causerieD'une femme pudique et saintement chérie,Heureux de son sourire et de ses doigts baisés,Je revenais, la lèvre et le front embrasés;Comme, en mille détours, la flatteuse insomnieFaisait luire à mes yeux son image bénie,Et qu'à travers un bois, volant pour la saisir,Mon âme se prenait aux ronces du désir,Un moment j'espérais que, fondant sur sa proie,Amour me déchirait, et j'en eus grande joie.Mais tout s'évanouit bientôt dans le sommeil,Et je ne sentais plus de blessure au réveil.
Il n'y a donc pas eu, vous le voyez, decoup de foudre. Ce fut par l'accoutumance, en avançant tous les jours dans une familiarité de plus en plus intime qu'ils prirent peu à peu l'un pour l'autre un de ces amours furieux, dévorants, qui vous mettent au coeur une blessure pour le restant de vos jours. «En France, a-t-on dit, les grandes passions sont aussi rares que les grands hommes.» Puisque je rencontre ici les deux ensemble, on me permettra de m'y arrêter un instant.
Et tout d'abord disons quelques mots du physique. On a vu plus haut le portrait de Mme Adèle X…; celui de Sainte-Beuve mérite d'être dessiné à son tour. Il était de taille moyenne, plutôt petit que grand, n'ayant pas de quoi se vanter mais non plus de quoi se plaindre, car, suivant une remarque assez juste, passé un certain niveau, il est rare que la qualité de l'esprit soit dans toute sa vivacité. Ne l'ayant connu que beaucoup plus tard, je ne puis dire quels agréments distinguaient alors sa personne. Un étranger qui le visita vers ce temps, M. Just Ollivier, nous en fait deviner quelques-uns:
«J'arrive au n° 19 de la rue Notre-Dame-des-Champs; je demande M. Sainte-Beuve. Une vieille dame, sa mère, apparaît à une fenêtre, et, après quelques légères difficultés, elle crie: «Sainte-Beuve, es-tu là?» Je vois une figure derrière une petite croisée; on m'indique l'escalier, je heurte. Un jeune homme m'ouvre, c'était Sainte-Beuve.—M. Sainte-Beuve n'achève pas toujours ses phrases; je ne dirai pas qu'il les bredouille; mais il les jette, et il a l'air d'en être dégoûté et de n'y plus tenir déjà avant qu'elles soient achevées. Cela donne à sa conversation un caractère sautillant,—depuis, le sautillant devint scintillant et plus soutenu.—Sa voix est assez forte; il appuie sur certaines syllabes, sur certains mots. Quant à son extérieur, j'ajoute que sa taille est moyenne et sa figure peu régulière. Sa tête pâle, ronde, est presque trop grosse pour son corps. Le nez grand, mais mal fait; les yeux bleus, lucides et d'une grandeur variable, semblent s'ouvrir quelquefois davantage. Ses cheveux rouge-blonds, très-abondants, sont à la fois raides et fins. En somme, M. Sainte-Beuve n'est pas beau, pas même bien; toutefois sa figure n'a rien de désagréable et finit même par plaire. Il était mis simplement, cependant bien. Redingote verte,—c'était alors la mode,—gilet de soie, pantalon d'été. Sa chambre m'a frappé; il était derrière un paravent, dans un petit enclos qui renfermait deux tables chargées de livres, de journaux et de papiers. Son lit était à côté.»
Le croquis serait incomplet, et par là même disgracieux, si l'on n'y ajoutait aussitôt ce qui relevait admirablement cette physionomie, une nature morale des plus nobles, ayant en soi un idéal, un type élevé d'honnête homme qui peut céder aux orages des sens, mais qui ne s'y laissera point submerger. Ce n'est certes pas un de ces amoureux platoniques dont la flamme dort sous la cendre et qu'une mère de famille garde impunément près d'elle pendant une éternité. En revanche, il apporte dans le commerce de la vie un charme contenu et à demi voilé, l'insinuant et l'art de relever à ses yeux la femme qui glisse, de lui voiler sa faute, de lui ennoblir sa faiblesse. Il est à cet âge où l'excès des espérances confuses, des passions troublantes se dissimule mal sous un stoïcisme apparent, où l'on a l'air de renoncer à tout, parce qu'on est à la veille de tout sentir.
Adèle vit en lui un bras sur lequel, dans son délaissement, elle pouvait s'appuyer, même avec abandon. Celui-là, du moins, il était permis de l'aimer sans aller sur les brisées d'une rivale. Entre un mari qui n'est plus aimable et un soupirant qui promet de l'être beaucoup, comment hésiter? Ces raisons ne sont pas moralement bonnes, si l'on veut; mais seraient-elles encore plus mauvaises, on ne laisse pas de s'y rendre lorsque les sens font taire le scrupule. N'était-ce pas d'ailleurs le seul moyen de ramener à la foi l'ami que de mauvaises moeurs avaient rendu incrédule? Prêchée par une si jolie bouche, la religion devient séduisante. Sainte-Beuve y retrouvait une beauté de coeur entrevue dans les extases pieuses de son enfance qu'il regrettait d'avoir perdue. Aussi fut-il sensible à cette affection, mêlée de coquetterie et de pudeur, qui entretenait longuement son désir et savait le contenir sans le désespérer. Par, un restant de moeurs chevaleresques, de sentiments à la troubadour, il brida son impatience, vécut d'amour pur pendant six mois et mangea son pain à la fumée du rôti. Son âme, dit-il,
Sut, sans se dissiper aux folles étincelles,Sans heurter à la vitre et s'y briser les ailes,Demeurer en son lieu, certaine du retour,Et s'asseoir dès l'entrée, en attendant l'Amour.
Les conseils qu'il donne à Adèle sont de tous points excellents, car la vertu est un dragon qu'il s'agit d'endormir, si l'on veut s'emparer du trésor:
Craignons de trop presser le sol où vont nos pas;Le voile humain est lourd, ne l'épaississons pas!Si la pure vertu cache un moment sa joue,Que sa ceinture d'or jamais ne se dénoue;Qu'entre les sons brillants de l'enchanteur désir,L'éternel sacrifice élève son soupir;Que, tendre et pénitent, mélancolique, austèreComme un chant de Virgile au choeur d'un monastère,Ce soupir, triomphant des transports mal soumis,Nous apprenne à rester dans le bonheur permis!En expiation d'une trop douce chaîne,Acceptons-en ce point de souffrance et de gêne.Toi surtout, aie en toi des protecteurs cachés,Par qui d'un chaste effort aux âmes rattachés,Nous sauvions à ton coeur toute souillure amère;Fais-moi souvent aller au tombeau de ta mère.
S'il n'y avait dans toute vraie passion une sincérité qui désarme, le dernier vers semblerait burlesque. Il ne le parut pas sans doute aux deux amants.
Pourtant l'indécis de leur situation, les méchants propos qu'elle excite et aussi la crainte que leur commencement d'intrigue ne soit découvert, ne laissent pas de les inquiéter. Ces divers sentiments me paraissent assez agréablement résumés dans la pièce suivante:
Nonchalamment, hier, la dame que tu sais,Comme dans le salon près d'elle je passais,M'appela, me parla de toi, daigna te plaindreDe l'abandon, dit-elle, où tu te vas éteindre,Puisque un si noble époux par Phryné t'est ravi;Et d'autres s'y mêlant, ce furent à l'enviPlaintes, compassions et touchants commentairesSur tes pleurs d'Ariane en tes nuits solitaires:«Elle s'en veut cacher, mais le mal est plus fort!Chaque soir, quand vient l'heure où l'infidèle sort,Voyez-la bien. Son oeil qui couve la penduleA l'air de demander que l'aiguille recule.Sensible comme elle est, ce chagrin la tuera.—Non, elle est douce et calme, elle s'habituera.—S'habituer, monsieur! Jeune encore, il est tristeD'être ainsi négligée!» Et la plus belle insiste,Prenant des airs d'égards pour ta pauvre beauté.Et moi je me rongeais en silence irrité.—Qui donc vous a permis, indifférents sublimes,D'ouvrir si vite un coeur le plus vaste en abîmes,Le plus riche en tendresse, en parfums renfermés,Le coeur de mon amie, ô vous qui la nommez!D'où savez-vous les pleurs de sa paupière émue?De quel droit jugez-vous cette âme à moi connue?[…]Souvent ainsi, le nom qu'aime ma rêverie,Que je redis sans fin au bout de ma prairie,Ce nom subitement par d'autres prononcé,Qui derrière la haie, au revers du fossé,Jasent à tout hasard,—ce nom chéri m'irrite,—Ou le mien fait rougir mon Adèle interdite.
Une autre fois, il la rassure et demande grâce pour quelque légère faveur dont elle se repentait:
Nous sommes, mon amie, aussi pleins d'innocenceQu'en s'aimant tendrement le peuvent deux mortels;Ne t'accuse de rien! Tes voeux purs dans l'absencePourraient se suspendre aux autels.Te vient-il du passé quelque voix trop sévère,Redis-toi tout le bien qu'en m'aimant tu me fis,Que par toi je suis doux et chaste, et que ma mèreMe sent pour elle meilleur fils.Tu n'as jamais connu, dans nos oublis extrêmes,Caresse ni discours qui n'ait tout respecté;Je n'ai jamais tiré de l'amour dont tu m'aimesNi vanité ni volupté.
Rien n'est oublié pour faire vibrer la sensibilité féminine, toucher à ses fibres les plus délicates et amener peu à peu l'amollissement voulu; la séduction insensiblement énerve et aveugle sa proie. On met à profit les trop longs loisirs que procure l'absence du mari, et l'on trouve le moyen de ne point s'ennuyer sans lui. Si douce qu'elle soit, une telle situation finirait, en se prolongeant, par devenir ridicule. Notre nature s'y oppose. La femme la plus inhumaine et la moins sensuelle tiendrait en médiocre estime l'individu qui en pareil cas se montrerait insensible à sa possession. Une telle apparence de dédain ne tarderait pas à décourager ce qu'elle aurait eu de favorable pour lui. Bon gré mal gré, il faut en venir à l'essentiel, à la conclusion du roman. Ils s'y acheminaient par le plus long, trouvant sans doute les stations agréables. Voici celle du premier baiser, le baiser que l'on refuse et que l'on laisse prendre. La pièce est magnifique. Dès que le coeur de l'homme est sérieusement ému, la poésie apparaît et dore tout des reflets de sa lumière:
Comme au matin l'on voit un essaim qui butineS'abattre sur un lis immobile et penché:La tige a tressailli, le calice s'incline,Et s'incline avec lui tout le trésor caché.
Et tandis que l'essaim des abeilles ensemblePèse d'un poids léger et blesse sans douleur,De la pure rosée incertaine et qui trembleDeux gouttes seulement s'échappent de la fleur.
Ce sont tes pleurs d'hier, tes larmes adorées,Quand sur ce front pudique, interdit au baiser,Mes lèvres (ô pardonne!) avides, altérées,Ont osé, cette fois, descendre et se poser:
Ton beau cou s'inclina, ta brune chevelureLaissa monter dans l'air un parfum plus charmant;Mais quand je m'arrêtai, contemplant ta figure,Deux larmes y coulaient silencieusement.
Elle a pleuré, mais elle cédera. Passons à l'instant décisif. Le fruit mûr à point va comme de lui-même tomber dans la main:
Un jour, comme j'entrais vers l'heure de trois heures,Chers instants consacrés et qu'aujourd'hui tu pleures,Il venait de sortir; tu voulus, je m'assis;Nous suivîmes longtemps je ne sais quels récits,Mais qui me tenaient moins que ta langueur chargée,Ta beauté si superbe et toute négligée,Laquelle encor, baignant aux voiles de la nuit,Entr'ouvrait au soleil et la fleur et le fruit.Tel, en un val ombreux, sur la pente boisée,Un narcisse enivrant garde tard la rosée;Tel, aux chaleurs d'été sur les étangs dormants,Au pied des vieux châteaux peuplés d'enchantements,Au sein des verts fossés, aux pleins bassins d'Armide,Nage un blanc nénuphar dans sa splendeur humide.J'osai voir, j'osai lire au calice entr'ouvert;J'osai sentir d'abord ce parfum qui me perd;Pour la première fois le rayon qui m'éclaireFit jouer à mes yeux un désir de te plaire.Frêle atome tremblant, presque un jeu d'Ariel,Mais devenu bientôt monde, soleil et ciel.Ta beauté dans l'oubli dévoilait sa lumière.Un moment, au miroir, d'une main en arrière,Debout, tu dénouas tes cheveux rejetés:J'allais sortir alors, mais tu me dis: «Restez!»Et, sous tes doigts pleuvant, la chevelure immenseExhalait jusqu'à moi des senteurs de semence[5].Armée ainsi du peigne, on eût dit, à te voir,Une jeune immortelle avec un casque noir[6].Telle tu m'apparus, d'un air de Desdémone,Ô ma belle guerrière! et toute ta personneFut divine à mes yeux. Depuis ce jour, tout bas…Qu'est-ce? j'allais poursuivre les combats,Les désirs étouffés, les ardeurs et les larmes…
Il a eu quelque peine à se décider; enfin, il y est arrivé; raison de plus pour réparer le temps perdu; si la conquête a coûté des soins, du moins on n'y aura pas de regret:
Au temps de nos amours, en hiver, en décembre,Durant deux nuits, souvent enfermés dans sa chambre,Sans ouvrir nos rideaux, sans lever les verrous,Ardents à dévorer l'absence du jaloux,Nous avions dans nos bras éternisé la vie;Tous deux, d'une âme avide et jamais assouvie,Redoublant nos baisers, irritant nos désirs,Nous n'avions dit qu'un mot entre mille soupirs,Nous n'avions fait qu'un rêve…
Lorsque, sans plus tarder, glissant par sa croisée,Je la laissais au lit haletante et brisée,Et que, tout tiède encor de sa molle sueur,L'oeil encor tout voilé d'une humide lueur;Le long des grands murs blancs, comme esquivant un piège,Le nez dans mon manteau, je marchais sous la neige,Mon bonheur ici-bas m'avait fait immortel;Mon coeur était léger, car j'y portais le ciel.
Arrivée à son paroxysme, la passion n'a ni scrupule ni remords. Plus tard, peut-être, au réveil, à la première désillusion, les regrets auront leur tour; mais, au moment où l'incendie intérieur est si ardent et attisé, cette crainte est étouffée; elle compte pour peu, pour rien.
Voltaire, dans la préface de saHenriade, préface qui vaut mieux que son poëme, prétend que Milton, seul parmi les poëtes, a su lever d'une main chaste le voile qui couvre ailleurs les plaisirs de l'amour. Il est vrai que la description de l'Eden et du bonheur innocent de nos premiers pères transporte notre imagination dans le jardin de délices et semble nous faire goûter les voluptés pures dont Adam et Ève sont remplis: «Ainsi parla notre commune mère, et, avec des regards pleins d'un charme conjugal non repoussé, dans un tendre abandon, elle s'appuie, en l'embrassant à demi, sur notre premier père; son sein demi-nu, qui s'enfle, vient rencontrer celui de son époux, sous l'or flottant des tresses éparses qui le laissent voilé. Lui, ravi de sa beauté et de ses charmes soumis, sourit d'un amour supérieur, comme Jupiter sourit à Junon lorsqu'il féconde les nuages qui répandent les fleurs de mai: Adam presse d'un baiser pur les lèvres de la mère des hommes. Le démon détourne la tête d'envie…». Voltaire ajoute: «Comme il n'y a point d'exemple d'un pareil amour, il n'y en a point d'une pareille poésie.»
Quel que soit mon respect pour l'opinion du grand génie auquel on élève aujourd'hui des statues au lieu de lire ses oeuvres, je dois dire qu'il commet là une petite erreur. Bien avant Milton, Virgile, le plus pieux des poëtes de l'antiquité, avait tracé de l'amour conjugal un tableau vrai et chaud, sans aucune des surcharges que la fantaisie érotique des chrétiens a voulu depuis ajouter à cet acte. C'est au livre VIII de l'Enéide, lorsque Vénus veut obtenir de Vulcain des armes pour son fils:
Dixerat, et niveis hinc atque hinc diva lacertisCunctantem amplexu molli fovet: ille repenteAccepit solitam flammam, notusque medullasIntravit calor, et labefacta per ossa cucurrit.Non secus atque olim tonitru quum rupta coruscoIgnea rima micans percurrit lumine nimbos.
Je ne sais pas assez de latin pour traduire ce passage comme il le faudrait[7]; d'instinct, je l'ai toujours admiré.
Sainte-Beuve n'approche, j'en conviens, ni de Virgile ni de Milton; il n'en est pas moins de leur famille et grand poëte aussi par l'imagination et les idées. L'expression seule lui a fait défaut. Impuissant à dompter la langue poétique, à lui faire rendre toute sa pensée, il en gémit, il en souffre; le tourment de son âme a passé dans ses vers et nous le subissons nous-même en le lisant.
Où vont nos amoureux, la main dans la main et le front épanoui sous les brises du printemps? Ils fuient loin de Paris où chacun les jalouse et les épie, loin des propos médisants, loin de la chambre où tout leur rappelle un souvenir importun, sans cesse présent à leur esprit et qui trouble leurs plus voluptueux épanchements. De bois en bois, de colline en colline, le long des haies fleuries et des buissons qui chantent, presque toujours à couvert et dérobés aux regards, ils s'oublient des heures entières à causer de leur affection, à faire des voeux pour qu'elle soit éternelle. Là, tout leur sourit: les douces couleurs dont l'oeil ne se lasse jamais et ce charme de l'isolement que l'on sent, que l'on goûte avec délices et que la parole ne rend pas. Se coucher sur l'herbe à l'ombre des peupliers, entouré de productions qui naissent du sein de la terre, n'est-ce pas se retremper, pour ainsi dire, à la source de l'amour et en purifier les actes? En face d'un beau ciel, au milieu de la verdure et des fleurs, l'âme se sent plus libre et la volupté plus sainte.
Les environs de Paris semblent avoir été aménagés à dessein pour de galants rendez-vous. Une nature souriante, sans rien de rude ni de trop agreste, y invite au plaisir. Gardez-vous, par exemple, des jours où la foule s'y précipite: au lieu du mystère et du silence que vous cherchez, vous n'y rencontreriez que groupes criards, joies vulgaires, caresses banales de gens qui mesurent leur plaisir à l'argent qu'il leur aura coûté. Paul de Kock nous a souvent égayés du tableau de ces parties bourgeoises et fait rire avec les scènes bouffonnes de ses épiciers en goguette; mais sa plaisanterie n'enlève rien au charme véritablement poétique de tant de lieux chers aux amoureux et aux rêveurs. Mme Adèle-X… et Sainte-Beuve le savaient bien. Aussi s'échappaient-ils souvent ensemble vers Chevreuse ou vers Romainville, ou sur les coteaux de Montmorency. LeLivre d'amournous redit quelques-unes de ces anciennes folies, que le souvenir dore après coup de la lumière dont s'éclairaient ces années riantes:
Voilà que tout s'éclaire et tout change à la fois.Quelques printemps de plus ont embelli les boisEt préparé pour nous la charmille épaissie;—Pour nous! car ta prison s'est enfin adoucie;Car lui, le dur jaloux, l'orgueilleux offensé,S'est pris au piége aussi d'un amour insensé.Il court après l'objet qui nuit et jour l'enlève,Et nous, prompts à jouir de cette courte trêve,Nous courons non moins vite aux bois les plus voisins,Comme en la jeune idylle, ombrager nos larcins;Si bien qu'au frais retour de nos marches fleuries,Au seuil où nous entrons des blanches laiteries,L'hôtesse, habituée à nous revoir tous deux,Sourit et semble dire: «Ah! ce sont les heureux!»
D'autres fois, lorsqu'ils ne pouvaient disposer que de quelques heures, leur rencontre avait lieu dans le voisinage, à l'église et même, le croirait-on? au cimetière Montparnasse. Ce choix réfrigérant était-il dû à l'amour du contraste? Se sentaient-ils plus disposés à jouir des plaisirs de la vie en présence des tombeaux? Le poëte voulait-il engager par là sa maîtresse à mettre à profit une existence de si peu de durée? Je ne sais, mais le fait est certain. Lisez plutôt:
Les plus gais de nos jours et les mieux partagésSont ceux encore où seuls, et loin des yeux légers,Dans les petits sentiers du lointain cimetière,Ensemble nous passons une heure tout entière.En ce lieu qui pour nous garde des morts sacrés,Nos pas sont lents et doux, nos propos murmurés;Rarement le soleil, débordant sur nos têtes,Rayonne ce jour-là; de nos timides fêtesLes reflets mi-voilés ont gagné la saison:C'est vapeur suspendue et tiède nuaison[8].Si quelque veuve en deuil dans le sentier se montre,Un cyprès qu'on détourne évite la rencontre.La piété funèbre, errant sous les rameaux,Donne au bonheur discret le souvenir des maux,Le prépare à l'absence; et quand, l'heure écoulée,On part,—rentré chacun dans sa foule mêlée,On voit longtemps encor la pierre où l'on pria,Et la tombe blanchir sous son acacia.
Que devenaient, durant ces escapades, l'intérieur du ménage et les enfants? Hélas! on voudrait ne pas le savoir. Tandis que la mère de famille courait ainsi la ville ou les champs, fuyant le sérieux de la vie, la responsabilité, le labeur et l'esclavage du foyer, tout y était à l'abandon. Quel désordre! quel gâchis! Un seul fait en donnera la mesure. La cuisinière, fille novice et livrée à elle-même, s'avisa un jour d'assaisonner le potage à l'eau de javel. Toute la maison faillit s'empoisonner. Ah! la poésie, l'amour, c'est charmant. Un peu de prose toutefois et de pot-au-feu feraient bien mieux l'affaire.
Ch. R…, rédacteur d'un important journal, avait pour femme une romancière de mérite, sorte de clair-de-lune de Mme Sand, mais plus jolie qu'elle. Un de ses amis,—c'est toujours un ami!—le docteur Melchior Yvan, que tout le Paris du boulevard a connu, s'en éprit et la lui enleva. Cela mit entre eux un peu de froid. Non, certes, que le mari le prît mal; il disait, au contraire, à qui voulait l'entendre: «Qu'a donc Melchior contre moi? il ne me salue plus! Est-ce parce qu'il m'a soufflé ma femme? S'il savait combien je lui en suis reconnaissant!»
N'allez pas traiter le propos de cynique. Il avait grandement raison, ce mari. J'ai pu voir moi-même combien sa résignation couvrait de prudence. À quelque dix ans de là, ayant été envoyé auprès de Mme Ch. R… par Sainte-Beuve, qui était son compère (ils avaient tenu ensemble le fils Buloz sur les fonts), j'eus grand'peine à la reconnaître. La muse, dont j'avais jadis admiré l'éclat et les charmes, fort appétissants, ma foi! dans leur opulente maturité, n'était plus qu'une ruine. Figurez-vous un gros nez en bec de corbin et deux mèches de cheveux grisâtres cachant mal le ravin des tempes, avec un menton de galoche; l'oiseau de paradis était métamorphosé en chouette.
Ma commission faite, Yvan voulut me reconduire. Il était encore vert et passait pour courir le cotillon. Tout le long du chemin, il s'efforça de m'insinuer qu'il n'y avait plus entre lui et son ex-maîtresse que des rapports d'amitié et de confraternité littéraire. Cela m'était bien égal; mais il paraissait tenir fort à me convaincre. Son insistance avait à la fois quelque chose de comique et de triste. Oh! comme je compris ce jour-là l'obstination des femmes à repousser le divorce!
On aura beau dire et beau faire, l'adultère sera toujours une sotte histoire. Si vous prenez la femme et vivez conjugalement avec elle, vous voyez l'inconvénient. Dans le cas contraire, il faut se résigner au partage et se contenter, en maugréant, des restes du mari. La plupart des amants, il est vrai, trouvant désagréable de se poser nettement cette question d'amour-propre et de point d'honneur, préfèrent la sous-entendre et l'éluder. D'autres acceptent comme parole d'Évangile l'explication qu'on leur donne de ces témoignages obligés où la prétendue antipathie se voile des apparences de la tendresse. Sainte-Beuve, à ce qu'il paraît, était de ceux-là; il croit à de certains refus, tandis que le mari dans sa barbe en rit.
Adèle! tendre agneau! que de luttes dans l'ombre,Quand ton lion jaloux, hors de lui, la voix sombre,Revenait usurpant sa place à ton côté,Redemandait son droit, sa part dans ta beauté,Et qu'en ses bras de fer, brisée, évanouie,Tu retrouvais toujours quelque lutte inouïePour te garder fidèle au terrible vainqueurQui ne veut et n'aura rien de toi que ton coeur!
Pourtant, la jalousie le mordait parfois, quoi qu'on pût lui jurer, mais il en repoussait aussitôt l'idée comme indigne de lui. Il y a une histoire de portrait assez plaisante, qui lui donna fort à réfléchir. Boulanger avait offert à Mme X… de la peindre en peignoir blanc, toilette négligée et d'autant plus ravissante. Lamartine la pressait d'accepter, mais elle s'y refusa, et, comme font les coquettes, jura qu'elle n'aurait jamais d'autre portrait que celui qui était gravé au coeur de son amant, ce qui, bien entendu, ne l'empêcha pas de poser devant le peintre quelques jours après.
Un autre sentiment a dicté l'épîtreà la petite Adèle, qui est, à tous les points de vue, la pièce la plus remarquable duLivre d'amour. Ayant cru discerner sur le visage de cette enfant, dont il était le parrain, je ne sais quelle vague indication de sa propre physionomie, il s'était pris pour elle d'une affection particulière et un jour que, pour apporter sans doute un secret message, elle était venue à la chambre du bon ami de sa maman, il lui dit en vers faciles et d'un accent attendri:
Enfant délicieux que sa mère m'envoie,Dernier-né des époux dont j'ai rompu la joie;De vingt lunes en tout décoré, front léger,Où les essaims riants semblent seuls voltiger,Où pourtant sont gravés, doux enfant qui l'ignores,Pour ta mère et pour moi tant d'ardents météores,Tant d'orages pressés et tant d'événements,Depuis l'heure innocente où, sous des cieux cléments,Sous l'ombre paternelle immense, hospitalière,Nous assistions, jeune arbre, à ta feuille première;Jeune arbre qu'à plaisir a cultivé ma main,Qui toujours m'apparais dans mon ancien cheminComme un dernier buisson, une touffe isolée;Enfant qui m'attendris, car pour nous tu souffris,Qui dus à nos chagrins tes sucs presque taris,Et restas longtemps pâle.—Enfant qu'avec mystèreIl me faut apporter comme un fruit adultère,Oh! sois le bien venu, chaste fruit, noble sang!Que ma filleule est grande et va s'embellissant!Et ce sont tout d'abord, au seuil de ma chambrette,De grands yeux étonnés, une bouche discrète,Presque des pleurs, enfant, mais bientôt les baisers.Les gâteaux t'ont rendu tes ris apprivoisés,Ta sérénité d'âme un moment obscurcie,Et ton gazouillement qui chante et remercie!Tu viens toi-même offrir à mes doigts caressésTes cheveux qui de blonds sont devenus foncés;Ils seront noirs, enfant, noirs comme ta paupière,Comme tes larges yeux où nage la lumière.
Adèle est ton doux nom, nom de ta mère aussi:Parrain religieux, je t'ai nommée ainsi,Refusant d'ajouter au sien, suivant l'usage,Un de mes noms; pour toi j'eusse craint le présage.Que d'aimables bienfaits tu me rends aujourd'hui!Toi seule, enfant sacré, me rattaches à lui;Par toi je l'aime encore, et toute ombre de haineS'efface au souvenir que ta présence amène.Mon amitié peu franche eut bien droit aux rigueurs,Et je plains l'offensé, noble entre les grands coeurs!
Il me faut sauter quelques vers où le poëte entre dans une précision de détails que personne ne lui demandait à ce degré.
Or toi, venue après, et quand pâlit la flamme;Quand ta mère à son tour, déployant sa belle âme,Tempérait dans son sein les fureurs du lion;Quand moi-même apparu sur un vague rayon,Comme un astre plus doux aux heures avancées,Je nageais chaque soir en ses tièdes pensées,Oh! toi venue alors, enfant, toi, je te voisPure et tenant pourtant quelque chose de moi!Tu seras noble et douce, et tout simplement bonne,Humble appui de ta mère, et sa fraîche couronne,La dernière que tard elle voudra garder.Que ne puis-je à ses yeux par la main te guider,Jeune ange; que ne puis-je, en longues matinées,Suivre avec toi les bords de tes jeunes années,Et dans l'odeur première, aisée à retenir,Au fond du vase élu fixer mon souvenir?—À peine tu sauras mon nom, sans rien d'intime.Ces visites, enfant, qu'on cache comme un crime,Si rares qu'elles soient, vont cesser aussitôtQue ta langue achevée aura dit tout un mot,Et qu'heureuse, empressée à ravir la parole,Rivale en sons joyeux de l'abeille qui vole,Tu pourras sans obstacle à chacun raconterLa vie et ses douceurs, et qu'on t'a fait monterBien haut, dans une chambre étroite, et retirée,Mais où ton bon ami t'a de joie entourée…
N'est-ce pas là, dites, un charmant verbiage, une caresse de quasi-paternité admirablement rendue? Ce qui suit est plus délicat, s'il se peut:
Enfant, mon lendemain, mon aube à l'horizon,Toi ma seule famille et toute ma maison,C'est bonheur désormais et devoir de te suivre:Elle manquant, hélas!… pour toi j'aurais à vivre.Pour ta dot de quinze ans j'ai déjà de côtéL'épargne du travail et de la pauvreté;Je l'accroîtrai, j'espère… Ô lointaines promesses!Ne hâtons pas l'essor des plus belles jeunesses.Qui sait si de tes yeux quelque éclair échappé,En tombant sur un coeur, ne sera pas trompé?
La générosité du poëte n'eut pas lieu de s'exercer. On dirait même qu'un sort fatal fût attaché à cette enfant. Car devenue grande et restée timide et taciturne comme l'avait été sa mère, elle s'énamoura en Angleterre d'un officier pauvre; sur le refus de ses parents de le lui laisser épouser, elle se fit enlever et partit avec lui pour les Indes.
Il serait trop long de suivre dans toutes ses phases la passion de Sainte-Beuve pour Mme X… Je ne citerai plus qu'un sonnet, un seul, non qu'il soit très-remarquable, mais parce qu'il laisse deviner en partie les causes d'une rupture devenue inévitable.
Nec amare decebit(Tibulle).
J'ai vu dans ses cheveux reparaître et pâlirUne trace d'argent qu'un hiver a laissée;À son front pur j'ai vu la ride ineffacée,Et n'ai su d'un baiser tendrement la polir.
J'ai vu sa fille aînée à son bras s'embellir,Et rougissante au seuil de la fête empressée,Appeler tous regards, ravir toute pensée;Et la mère en oubli pourtant s'enorgueillir.
Assez, ô muse, assez! Taisons ce qui s'avance;Étouffons les échos pour les ans de silence;Enfermons les soupirs et cachons-les à tous.Plus de chants, même au loin en notre deuil modeste.Plus de perle au collier! que le fil seul nous reste,Un fil indestructible! ô muse, arrêtons-nous.
Les fins de roman ne sont jamais aussi agréables que la mise en train. Une seule scène suffira pour peindre au naturel les embarras où nous jettent de telles intrigues. Le récit en a été fait à M. d'Haussonville par une dame.
—La passion de Sainte-Beuve pour Mme X… avait fini par une brouille de longue durée. Ils n'étaient pas encore réconciliés, lorsqu'un soir le hasard les amena en présence devant moi. Jusque-là, rien que de très-ordinaire: c'est ce qui arrive tous les jours; mais la chose piquante, c'est que M. Sainte-Beuve, voulant dire tout ce qu'il avait sur le coeur, se servit de moi pour exprimer ses plus amères réflexions sur l'inconstance en amitié, les sentiments méconnus, etc.. Comme j'étais assez près d'elle pour qu'elle entendît, et comme, immobile, elle écoutait[9], sans perdre un mot, vous voyez d'ici la scène et mon embarras entre les trois personnages, car le mari, à deux pas plus loin, écoutait aussi. C'était, comme on dit, à brûle-pourpoint qu'il m'adressait son discours, auquel je n'avais pour mon compte rien à répondre, et ses paroles étaient aussi incisives que vous pouvez le supposer de ce vindicatif personnage. On m'a dit cependant qu'ils s'étaient réconciliés depuis.
Hormis levindicatifqui est un contre-sens, rien de plus vrai que ce récit et les mots qui le terminent: la rupture définitive n'eut lieu en effet qu'en 1837 par le départ de l'amant pour Lausanne. Et même on peut dire que des relations amicales persistèrent entre eux jusqu'au bout. Plus tard, il écrivait à quelqu'un qui avait causé de lui avec elle à Bruxelles: «C'est la seule amie constante que j'aie eue dans ce monde-là. Les autres ne m'ont jamais pardonné de m'être séparé à un certain moment. Les enfants ne doivent me connaître qu'à travers leurs préjugés.» Lui-même gardait bon souvenir de ceux qu'il avait une fois aimés, alors que déjà tout amour avait disparu. Il se plaisait à faire de temps à autre de petits présents à la famille. En 1860 il envoya une robe à Mlle Adèle qui lui écrivit pour l'en remercier. Mais la lettre, ayant probablement été soumise au père, arriva toute barrée de traits sur les passages qui exprimaient surtout la gratitude. Sainte-Beuve en fut indigné.—«Voyez, me dit-il en me la montrant; il est toujours le même: il empoche le cadeau, mais il ne veut pas qu'on me disemerci.»
Plus tard, un jour que je me trouvais chez lui, survint une dame, qui, connaissant le chemin, grimpa lentement le petit escalier, après avoir jeté son nom à la servante. Lorsqu'elle redescendit, accompagnée cérémonieusement jusqu'à la porte par le galant critique, je vis une personne déjà âgée, aux traits nets et décidés, d'un profil italien plutôt que français. Le léger duvet qui, dans la fleur de la jeunesse, estompait la lèvre supérieure et n'était sans doute qu'un charme de plus, s'était accentué avec le temps d'une façon moins gracieuse. Aussi, quand nous fûmes seuls, ne pus-je m'empêcher de lui dire:—Eh! mais! elle a une fière moustache, votre connaissance.—Ah! répondit-il avec un triste sourire, nous ne sommes plus jeunes ni l'un ni l'autre.
Qui n'a lu dans le conte dela Coupe enchantéela plaisante énumération des avantages que procure à un mari l'infidélité de sa femme?
Tout vous rit. Votre femme est souple comme un gant.[…]Quand vous perdez au jeu, l'on vous donne revanche;Même votre homme écarte et ses as et ses rois;Avez-vous sur les bras quelque monsieur Dimanche,Mille bourses vous sont ouvertes à la fois.Ajoutez que l'on tient votre femme en haleine:Elle n'en vaut que mieux, n'en a que plus d'appas;Ménélas rencontra des charmes dans Hélène,Qu'avant qu'être à Paris la belle n'avait pas.
Et tout ce qui suit. Il est pourtant encore un avantage oublié par La Fontaine, qui mérite d'être signalé: c'est, si vous êtes auteur, d'avoir sous la main un porte-drapeau qui, sans crainte des huées et des coups, sonne de la trompette, annonce votre gloire et fasse ranger la foule pour ouvrir un passage aux merveilles que vous enfanterez. L'école romantique, grâce à la passion de Sainte-Beuve pour Mme X…, trouva en lui ce héraut d'armes. Cette école chantait le moyen âge, la chevalerie, Jehova, l'Orient et une foule d'autres choses qu'elle ne voyait que de loin et sur la foi du rêve. De là un peu d'hésitation dans le public à l'accepter. Lamartine, il est vrai, avait du premier jour conquis la renommée par les femmes et la jeunesse; mais Vigny, Hugo, Musset et le reste du cénacle furent plus lents à percer, à se faire lire. Ils devaient désirer qu'une plume exercée et subtile donnât la clef de leur pensée et les débrouillât, devant tous. Plusieurs d'entre eux en avaient grand besoin.
Le critique se mit donc à leur service et ne s'épargna pas à la besogne, abdiquant son droit d'examen, se plaçant au point de vue des auteurs pour l'appréciation de leurs livres, leur appliquant enfin les règles et les principes d'après lesquels eux-mêmes voulaient être jugés. Il inculqua au public les formes nouvelles et lui fit agréer, à travers quelques ornements étranges, les beautés que l'on n'avait pas saluées tout d'abord.
«Dans cette école dont j'ai été depuis la fin de 1827 jusqu'à juillet 1830, ils n'avaient dejugementpersonne: ni Hugo, ni Vigny, ni Nodier, ni les Deschamps; je fis un peu comme eux durant ce temps, je mis mon jugement dans ma poche et me livrai à la fantaisie, savourant les douceurs de la louange qu'ils ne ménageaient guère.» Les poëtes, en effet, ne sont pas gens à prendre du galon à demi; il faut les encenser largement, sans restriction, et leur en donner sur toutes les coutures. À genoux au pied de leur statue, demandez-leur humblement la permission d'enlever, en soufflant, quelque grain de poussière à leur marbre, à peine s'ils daigneront y consentir. On sourit de voir un esprit si net que Sainte-Beuve abonder, à la merci de son imagination, dans ce phoebus romantique. Pour n'en citer qu'un exemple, ayant à consoler Alfred de Vigny de son échec d'Othello, il lui adresse une épître terminée par ces vers:
Et puis, un jour, bientôt, tous ces maux finiront,Vous rentrerez au ciel une couronne au front,Et vous me trouverez, moi, sur votre passage,Sur le seuil, à genoux, pèlerin sans message;Car c'est assez pour moi de mon âme à porter,Et, faible, j'ai besoin de ne pas m'écarter.Vous me trouverez donc en larmes, en prière,Adorant du dehors l'éclat du sanctuaire,Et pour tâcher de voir, épiant le momentOù chaque hôte divin remonte au firmament.Et si, vers ce temps-là, mon heure révolue,Si le signe certain marque ma face élue,Devant moi roulera la porte aux gonds dorés,Vous me prendrez la main, et vous m'introduirez.
Pour Victor Hugo, l'encens est plus fort:
Votre génie est grand, ami; votre penserMonte, comme Élisée, au char vivant d'Élie;Nous sommes devant vous comme un roseau qui plieVotre souffle en passant pourrait nous renverser.
De telles exagérations dont il trouvait la source dansHernani, faisaient dire à Armand Carrel: «On ne peut attaquer par trop d'endroits à la fois une production pareille quand on voit la déplorable émulation qu'elle peut inspirer à un esprit délicat et naturellement juste.» Patience! le désabusement viendra assez tôt; la raison prendra le dessus, et quand le charme qui enchaînait la plume du critique aura cessé, il ne se relèvera que plus vivement contre ses anciennes admirations et redeviendra un témoin indépendant, au franc parler, un juge impartial. «La passion que je n'avais qu'entrevue et désirée, je l'ai sentie: elle dure, elle est fixée, et cela a jeté dans ma vie bien des nécessités, des amertumes», écrivait-il à l'abbé Barbe (singulier confident pour de tels aveux!) Ce sont ces amertumes qui ont dicté plus tard la protestation indignée que voici:
«S'il veut obtenir de vous un service qui flatte son amour-propre, l'homme grossier est homme à faire intervenir près de vous dans la conversation le nom de sa femme, pour peu qu'il se doute que vous en êtes un peu amoureux; il ne voit aucune indélicatesse, mais seulement une ruse très-permise à cela. Quand il unit une sorte de génie à un grand orgueil, l'homme grossier devient irrassasiable en louanges. Quand vous lui en serviriez tous les matins une tranche aussi forte et aussi épaisse que l'était la fameuse table de marbre sur laquelle on jouait les comédies au Palais, il l'aurait bientôt digérée, et avant le soir, à demi bâillant, il vous en demanderait encore.»
Le motif qui aux amitiés éteintes fait succéder l'aigreur ou même l'animosité, se trouve expliqué suffisamment dans un autre passage:
«Il est presque impossible au critique, fût-il le plus modeste, le plus pur, s'il est indépendant et sincère, de vivre en paix avec le grand poëte régnant de son époque: l'amour-propre du potentat, averti sans cesse et surexcité encore par ses séides, s'irrite du moindre affaiblissement d'éloges et s'indigne du silence même comme d'un outrage.»
En attendant, Sainte-Beuve, sans renoncer à son métier de critique,donnait essor au secret penchant de poésie qui tourmente toute jeunesse.L'originalité de son premier recueil,Joseph Delorme, fit du bruit.J'en dirai brièvement les raisons.
Pour qui ne se paie pas de mots, l'idéal en religion, en littérature et en art, n'est que l'image de l'homme lui-même, aperçue dans un nuage, où il se complaît à la voir affranchie de ses misères et de ses imperfections. Dans les siècles de barbarie, le nuage, éloigné de la terre, reproduit l'image en silhouettes gigantesques où, loin de nous reconnaître, nous croyons deviner des êtres supérieurs, qui nous inspirent tantôt de l'effroi, tantôt du respect ou de l'admiration. Mais à mesure que la race humaine s'améliore, le nuage s'abaisse, l'ombre devient moins effrayante, plus semblable à nous.
Supposez un instant que, par impossible, une nation soit parvenue, à force de culture et de progrès, au degré de perfection le plus complet que sa nature comporte, il n'y aura plus de nuage, et l'idéal se confondra avec la réalité. Chaque individu sera à lui-même son propre poëte, son artiste, son pontife, et ne célébrera, n'adorera, ne reproduira que lui, jouissant de la félicité que le catéchisme attribue à Dieu,se contempler et s'aimer. Nous n'en sommes pas là certes; mais il semble par moments que nous y tendions.
Joseph Delormea supprimé en partie le nuage. Cet émule des Werther, des René, au lieu de regarder en haut, n'aperçoit que la misère et les ennuis d'une destinée incertaine de sa voie et qui se cherche. En proie à la maladie du génie, ou plutôt, à l'épidémie alors régnante, il exhale avec mélancolie le mécontentement et la nausée que lui causent les vulgarités actuelles.
L'auteur de ce recueil, habitué par ses études à se tâter le pouls à toute heure, a recueilli chacune de ses sensations, de peur qu'elle ne se perdît ainsi que la goutte de rosée qui tombe et sèche sur les rochers. Persuadé, en outre, que les formes intermédiaires nuisent plus ou moins, selon qu'elles s'éloignent du naïf détail des choses éprouvées, il traduit tout crûment et ne vise au roman que le moins possible.
La société refusa de se reconnaître dans ce miroir peu flatteur. À l'apparition du livre, ce furent des effarouchements, des cris de pudeur révoltée: Fi! le vilain; cachez vos nudités.Immoral, murmura la duchesse de Broglie. M. Guizot le traita deWerther jacobin et carabin. Les classiques firent des gorges chaudes de ces plaintes, de ces imprécations, de ces désespoirs rendus en une langue si peu débrouillée.
On n'avait pas affaire à un entêté. Sainte-Beuve retourna sa veste, s'ennuagea de catholicisme au contact de l'amie, enduisit ses crudités d'un vernis de décence et l'on eutles Consolations. Mais ce rideau de dévotion, tiré devant un manque absolu de foi, ne put tromper les malins. Béranger, dans une lettre, mit le doigt sur tous les points faibles:
«Savez-vous une crainte que j'ai? C'est que vosConsolationsne soient pas aussi recherchées du commun des lecteurs que les infortunes si touchantes du pauvreJoseph, qui pourtant ont mis tant et si fort la critique en émoi. Il y a des gens qui trouveront que vous n'auriez pas dû vous consoler sitôt: gens égoïstes, il est vrai, qui se plaisent aux souffrances des hommes d'un beau talent, parce que, disent-ils, la misère, la maladie, le désespoir sont de bonnes muses. Je suis un peu de ces mauvais coeurs. Toutefois, j'ai du bon; aussi vos touchantesConsolationsm'ont pénétré l'âme, et je me réjouis maintenant du calme de la vôtre. Il faut pourtant que je vous dise que moi, qui suis de ces poëtes tombés dans l'ivresse des sens dont vous parlez, mais qui sympathise même avec le mysticisme, parce que j'ai sauvé du naufrage une croyance inébranlable, je trouve la vôtre un peu affectée dans ses expressions. Quand vous vous servez du motSeigneur, vous me faites penser à ces cardinaux anciens qui remercient Jupiter et tous les dieux de l'Olympe de l'élection d'un nouveau pape. Si je vous pardonne ce lambeau de culte jeté sur votre foi de déiste, c'est qu'il me semble que c'est à quelque beauté, tendrement superstitieuse, que vous l'avez emprunté par condescendance amoureuse…»
Stendhal, de son côté, disait à l'auteur: «Je trouve encore un peu d'affectation dans vos vers. Je voudrais qu'ils ressemblassent davantage à ceux de la Fontaine.» Excellent conseil, plus facile à donner qu'à suivre. Sainte-Beuve comprit sans doute la leçon. Puis, sa maîtresse le négligeait, l'ardeur première allait s'attiédissant; mieux valait rompre. Romantisme, poésie[10], amour, il envoya tout au diable et d'un ton vibrant:
Osons tout et disons nos sentiments divers:Nul moment n'est plus doux au coeur mâle et sauvageQue lorsque, après des mois d'un trop ingrat servage,Un matin, par bonheur, il a brisé ses fers.
La flèche le perçait et pénétrait ses chairs,Et le suivait partout: de bocage en bocageIl errait. Mais le trait tout d'un coup se dégage:Il le rejette au loin tout sanglant dans les airs.
Ô joie! ô cri d'orgueil! ô liberté rendue!Espace retrouvé, courses dans l'étendue!Que les ardents soleils l'inondent maintenant!
Comme un guerrier mûri, que l'épreuve rassure,À mainte cicatrice ajoutant sa blessure,Il porte haut la tête et triomphe en saignant.
Ne chantons pas victoire si tôt; le drame aura son épilogue, et précisément à l'occasion duLivre d'amour. J'ai dit que Sainte-Beuve cédant, comme le font tous les poëtes, à la démangeaison de mettre le public dans la confidence de ses vers et ne pouvant se résoudre à les garder en portefeuille, les avait fait imprimer à petit nombre. Je ne pense pas que son intention fût alors de les divulguer. Ces confessions que l'on fait de soi, touchent de trop près à celles d'autrui pour ne pas exciter de réclamation. Déposez votre masque, si bon vous semble, le voisin n'entend pas que vous enleviez le sien. Je crois donc que la plaquette devait rester inédite jusqu'après la mort des intéressés; mais l'indiscrétion de quelque compositeur de l'imprimerie éventa le secret. On s'en émut autour d'Adèle, et l'un de ces officieux, qui font partout les empressés et déploient trop souvent un zèle intempestif, M. Alphonse Karr, lança dansles Guêpesl'odieux article que voici:
«Il ne s'agit tout simplement que d'une grande infamie que prépare dans l'ombre un poëte béat et confit, un saint homme de poëte.
«Le dit poëte est fort laid. Il a rêvé une fois dans sa vie qu'il était l'amant d'une belle et charmante femme. Pour ceux qui connaissent les deux personnages, la chose serait vraie qu'elle n'en resterait pas moins invraisemblable et impossible.
«Cet affreux bonhomme ne s'est pas contenté des joies qu'il a usurpées à la faveur de quelques accès de folie ou de désespoir causés par un autre. Il ne trouve pas que ce soit assez d'avoir une belle femme, il veut un peu la déshonorer.—Sans cela, ce ne serait pas un triomphe suffisant.
«Il a réuni dans un volume de 101 pages toutes sortes de vers au moins médiocres, qu'il a faits sur ses amours invraisemblables. Il a eu soin d'en faire un dossier, avec pièces à l'appui, pour laisser sur la vie de cette femme la trace luisante et visqueuse que laisse sur une rose le passage d'une limace.
«Non-seulement il a eu soin de relater dans ses vers toutes les circonstances de famille et d'habitudes, qui ne permettent pas d'avoir le moindre doute sur la personne qu'il a voulu désigner, mais encore il l'a nommée à diverses reprises. Cette infamie, tirée à cent exemplaires, doit être cachetée et déposée chez un notaire pour être distribuée entre certaines personnes désignées, après la mort de l'auteur.
«J'espère qu'à cette époque les gens qui liront cette oeuvre de lâcheté, trouveront ce monsieur encore plus laid qu'il n'était de son vivant.
«Ce livre de haine est appelé par l'auteurLivre d'amour.»
L'article était suivi du sonnet le plus libre du volume: une promenade en fiacre aux Champs-Élysées:
Laisse ta tête, amie, en mes mains retenue,Laisse ton front pressé; nul oeil ne peut nous voir.Par ce beau froid d'hiver, une heure avant le soir,Si la foule élégante émaille l'avenue,
Ne baisse aucun rideau, de peur d'être connue;Car en ce gîte errant, en entrant nous asseoir,Vois! notre humide haleine, ainsi qu'en un miroir,Sur la vitre levée a suspendu sa nue.
Chaque soupir nous cache, et nous passons voilés.Tel, au sommet des monts sacrés et recélés,À la voix du désir le Dieu faisait descendre
Quelque nuage d'or fluidement épars,Un voile de vapeur impénétrable et tendre:L'Olympe et le soleil y perdaient leurs regards[11].
Un tel article ne peut nuire qu'à celui qui l'écrit[12]. Je ne crois pas qu'il soit possible de lancer un plus maladroit pavé à la tête de ses amis. Ce qui rend le procédé plus bouffon, c'est que l'homme qui prenait ainsi en main la défense des vertus conjugales, était lui-même juridiquement séparé de sa femme. Il est fâcheux, quand on fait un tel acte public, au nom de la morale, de prêter soi-même le flanc à la médisance. Et notez que cette agression eut un résultat diamétralement contraire à celui que probablement on s'était proposé. Le poëte ainsi outragé répondit en publiant la plus grande partie du volume à la suite deJoseph Delorme. Ces poésies ont, depuis, et du vivant de l'auteur, été éditées deux fois par P. Malassis et Michel Lévy. Eh bien! y a-t-il eu le moindre scandale? Quelqu'un s'est-il retourné seulement? Ce n'était donc pas la peine de faire tant de bruit et de jeter de si hauts cris.
Avant de nous embarquer avec Sainte-Beuve pour Lausanne, il nous faut dire quelque chose de ses relations purement amicales avec deux femmes célèbres, placées dans des milieux bien différents, et qui offrent entre elles un parfait contraste, George Sand et Mme Récamier.
Dans les années fiévreuses qui suivirent la révolution de 1830, et où l'on vit se produire tant de nouveautés hardies, un des événements littéraires qui firent le plus de bruit, fut l'apparition de cette femme jeune, originale, menant la vie de garçon et d'étudiant, qui, sans demander appui ni secours aux journaux, entrait fièrement en lice et s'attaquait au sexe fort, justifiant les paradoxes de sa révolte par l'éloquence de ses plaidoyers.
Ce qui plaît avant tout dans son oeuvre, c'est la crânerie et la franchise de l'allure. Que le moment soit propice ou non, elle exprime ses sentiments, ses émotions à l'heure même, avec une netteté que l'on a pu qualifier de brutale, et qui n'en reste pas moins la marque des vrais maîtres.
Avant d'incarner dans ses personnages la flamme et les tourments de la passion, elle les avait subis elle-même; ses premiers livres, on peut le dire, sont écrits avec le sang de sa blessure. Voulez-vous son portrait en deux mots? Prenez le contrepied de la définition que Mme du Deffand donnait de son caractère: «Ni tempérament ni roman.» Aspirant, comme tous les grands coeurs, à un bonheur que le mariage lui avait refusé, elle ne cessa de le poursuivre. Plus insaisissable que le chantre de Méry, cet oiseau fugace échappait sans cesse de ses mains.
Élevée aux champs, elle en avait goûté de bonne heure l'allégresse et la poésie, qu'elle nous a rendues avec l'ampleur de son style plantureux. Jamais, depuis Jean-Jacques, aucun écrivain n'avait mieux senti l'âme de la nature, la santé et la joie de la vie rustique, et les admirables tableaux qu'offre la campagne dans sa richesse et sa diversité. Que de frais et riants paysages que le pinceau n'égalera jamais! Et tout cela, sans trace d'effort, comme l'arbre donne ses fruits, comme la source verse l'onde.
Les critiques, il faut le dire à leur honneur, saluèrent avec enthousiasme sa venue, applaudirent à ses audaces. Sainte-Beuve, avant de l'avoir vue, publia dansle National, où il écrivait alors, des articles pleins de sympathie. Il nous raconte lui-même quelle en fut la récompense:
«Planche, qui la connaissait déjà, me dit que l'auteur désirait me voir pour me remercier. Nous y allâmes un jour vers midi. Je vis en entrant une jeune femme aux beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs et un peu courts, vêtue d'une sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle écouta, parla peu et m'engagea à revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle avait le soin de m'écrire et de me rappeler. En peu de mois, ou même en peu de semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit se fit entre nous.»
Et il ajoute aussitôt, pour mieux caractériser la nature constante de leurs rapports:
«J'étais garanti alors contre tout autre genre d'attraits et de séductions par la meilleure, la plus sûre et la plus intime des défenses.»
Sa passion pour Adèle était encore trop vive et de date trop récente, pour lui permettre la moindre infidélité. Certes, l'occasion était tentante: il eut la vertu d'y résister. Une fois n'est pas coutume.
George Sand traversait en ce moment une veine de misanthropie. À la veille de rompre des liens qui lui pesaient, elle se demandait quels amis, ou plutôt quel ami elle pourrait choisir parmi tant de gens d'esprit qui s'offraient à la consoler.
Puisque Sainte-Beuve se rayait lui-même de la liste, on lui réserva le rôle de confident, de conseiller, de confesseur; je n'ose dire un autre mot, bien qu'il soit difficile de ne pas sourire à lui voir rendre de si galants services. S'il n'avait pris soin de publier, peu de temps avant sa mort, sans doute avec l'assentiment de Mme Sand, les lettres qu'elle lui écrivit, nous n'aurions jamais deviné à quel point ils avaient poussé, l'un la complaisance et l'autre la franchise. En voici quelques extraits:
Mars 1833. «Eh bien! mon ami, quand viendrez-vous dîner avec moi? Que vous n'ayez pas faim, ce n'est pas une raison; je ne tiens pas à vous faire manger, mais à causer avec vous sans être dérangée, et à ces heures-là je suis libre… Il m'est bien doux de trouver en vous le zèle et l'amitié que je réclame toujours avec confiance sans crainte d'être indiscrète.»
En conséquence, elle le prie de lui amener quelqu'un des écrivains en vogue; elle songe d'abord à Alexandre Dumas, nonobstant la couleur; puis à Alfred de Musset; mais aussitôt elle se ravise:
«À propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très-dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses sympathies.»
Que n'a-t-elle persisté dans ces bons sentiments! ils lui auraient épargné bien des ennuis. Enfin, après mainte hésitation, Sainte-Beuve termine cette nouvelle consultation de Panurge en lui conseillant d'essayer de son ami Théodore Jouffroy, écrivain philosophique d'une haute valeur morale, et qui se distinguait de la foule des professeurs par une sorte de grâce austère. Il convenait à merveille sur tous les points à quelqu'un qui avait assurément plus besoin de frein que d'aiguillon.
«Mon ami, je recevrai M. Jouffroy de votre main. Il doit être bon, candide, inexpérimenté pour un certain ordre d'idées où j'ai vécu et creusé, où vous avez creusé aussi, quoique beaucoup moins avant que moi. J'ai vu à sa figure qu'il pouvait avoir l'âme belle et l'esprit bien fait. Je crains un peu les hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de belles fleurs et de beaux fruits; mais je ne sympathise pas avec eux. Les gens qu'on estime, on les craint, et on risque d'en être abandonné et méprisé en se montrant à eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux, mais ils trahissent.»
Évidemment elle est de l'avis de cette dame, qui disait à une amie: «Vois-tu, ma chère, plus je vais, plus je sens qu'on ne peut aimer passionnément que celui qu'on méprise.»
L'entrevue avec Jouffroy ne répondit-elle pas aux espérances? Je l'ignore. Sans doute Mme Sand comprit qu'en pareille matière on n'est jamais mieux servi que par soi-même, et son choix définitif tomba sur Musset. Elle n'eut pas lieu d'abord de s'en repentir, à en juger par ses lettres au confident:
«Je suis heureuse, très-heureuse, mon ami. Il est bon enfant, et son intimité m'est aussi douce que sa préférence m'a été précieuse. Ici, bien loin d'être affligée et méconnue, je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part, et surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée; je l'ai refusée d'abord, et puis je me suis rendue, je suis heureuse de l'avoir fait. Vous êtes heureux aussi, mon ami. Tant mieux. Après tout, voyez-vous, il n'y a que cela de bon sur la terre.»
C'est dans le même sens qu'elle disait dans l'un de ses romans,le Secrétaire intime: «La seule pensée que j'y aie cherchée, c'est la confiance dans l'amour présenté comme une belle chose, et la butorderie de l'opinion comme une chose injuste et bête.»
Alfred de Musset lui-même, qui de tout temps fut en bons termes avecSainte-Beuve, était, parfois, tenté d'aller lui conter son bonheur.
«Musset a souvent envie d'aller vous voir et de vous tourmenter pour que vous veniez chez nous; mais je l'en empêche, quoique je fusse toute prête à y aller avec lui, si je ne craignais que ce ne fût inutile.»
La lune de miel était dans tout son plein et il s'en est échappé un splendide rayon, un sonnet adressé par le poëte à son amie un jour sans doute qu'elle était irritée contre la critique. Il y répond d'avance aux attaques venimeuses dont elle a été l'objet. Pourquoi n'a-t-on pas recueilli ce sonnet dans les oeuvres complètes; il en vaut la peine et je l'ai bien, quoi qu'on en ait dit, copié dans la correspondance des deux amants:
Telle de l'Angelus la cloche matinaleFait dans les carrefours hurler les chiens errants,Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,Ô George, a fait pousser de hideux aboiements.
—Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants,Tu savais que Phébé, l'étoile virginaleQui soulevé les mers, fait baver les serpents.
—Tu n'as pas répondu même par un sourireÀ ceux qui s'épuisaient en tourments inconnusPour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.
—Comme Desdémona, t'inclinant sur ta lyre,Quand l'orage a passé, tu n'as pas écouté,Et tes grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté.
Août 1833.
En regard d'une si parfaite adoration, il est bon, si l'on veut savoir ce que deviennent les affections humaines, même chez les individus les plus distingués, de placer la page où l'amant trahi a, sous un voile assez léger, esquissé le portrait de sa maîtresse. Elle se trouve dans un de ses plus jolis contes,le Merle blanc: «Nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poëmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne, choisissant toujours les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des meurtres et même jusqu'à des filouteries, ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se mettre à l'oeuvre. C'était le type de la merlette lettrée.»
À ce crayon haineux, tracé par la rancune et le dépit, on peut répondre que, dans cette union de rencontre, le plus viril des deux ne fut pas l'homme. Contrairement à la tradition des Ariane, des Médée et des Didon, ce fut Don Juan que l'on planta là et à qui on laissa le désespoir et les jérémiades.Les Nuitssont assurément des poésies immortelles, mais elles n'attestent pas, chez celui qui les a écrites, une grande dose de masculinité. Pour l'honneur du sexe barbu, on les voudrait moins larmoyantes[13].
Les confidences entre Mme Sand et Sainte-Beuve continuèrent avec la même liberté jusqu'après l'éclat de sa rupture avec Musset. Il y avait pourtant des jours où elle trouvait que son confesseur ne lui témoignait pas une confiance égale à la sienne, et où elle lui reprochait de se dérober à l'effusion. «Personne ne comprend rien à votre vie et n'en sait les plaisirs et les peines.»
D'autres fois, elle s'irritait de certaines méfiances et du trop de crédulité accordée à de méchants propos.
«Je suis très-orgueilleuse, mon ami, et plus on dit de mal de moi, plus je deviens hautaine et concentrée. Il fallait que je vous aimasse bien sincèrement pour solliciter de vous des explications et pour vous en donner comme je l'ai fait; je ne m'en repens certes pas, puisque vous m'avez rendu votre confiance, et que rien, j'espère, ne la troublera plus; mais avec personne au monde je ne voudrais recommencer.»
Nous touchons là le vrai fond de la nature humaine, sans aucun des embellissements poétiques dont on en recouvre d'ordinaire la nudité. Ah! nous sommes loin de la Magdeleine repentante, courant au Sauveur, après quelques faiblesses, pour répandre à ses pieds les parfums de sa chevelure. Ici, la passion émancipée triomphe en souveraine et persistera jusque sous les glaces de l'âge.
N'allez pas croire cependant que l'idée de Dieu soit absente de ce coeur révolté. Elle s'y confond avec l'amour même et n'en est que le couronnement. «L'âme renferme toujours le plus pur de ses trésors comme un fonds de réserve qu'elle doit rendre à Dieu seul, et que les épanchements des tendresses intimes font seuls pressentir.»
On a souvent reproché à Mme Sand les utopies sociales dont elle ennuageait ses romans; et l'on s'est étonné que, avec tant de génie, elle se montrât si docile aux théories de gens qui lui étaient inférieurs en intelligence. On lui a même jeté à la tête le nom de Mme de Staël dont les idées, c'est certain, eurent plus de sens pratique. Mais songez donc à la différence des milieux où elles ont vécu. La fille de M. Necker eut, pour former son esprit, son père d'abord, puis les conseils de Talleyrand, de Sieyès, des plus grands hommes d'État de notre première Constituante et, plus tard, ceux de Benjamin Constant et de Camille-Jourdan, tandis que Mme Sand, élevée loin des affaires publiques, ne rencontra, à son entrée dans les lettres, d'autres inspirateurs qu'un prêtre bilieux et intolérant, et l'honnête Pierre Leroux, sorte de brahme indou égaré en plein XIXe siècle. Quoi d'étonnant que sa vive imagination se soit laissée prendre à des rêves généreux, qui n'étaient pas tous de pures illusions? Il faudrait plutôt lui savoir gré de rendre accessibles aux esprits les plus simples des systèmes abstraits et d'une compréhension difficultueuse. Elle a doré tout cela de tant de rayons, que Lamennais en paraît aimable, et Pierre Leroux amusant.
Elle ne connut ce dernier philosophe humanitaire que bien après Sainte-Beuve, avec qui il était lié depuis plusieurs années. Il eut sur tous deux une influence plus considérable qu'on ne le croirait. Elle était trop femme pour ne s'en pas coiffer aussitôt. Béranger, dans ses jours de malice, prétendait même qu'elle l'avait poussé à pondre une petite religion pour avoir le plaisir de la couver. Elle lui dut certainement l'inspiration sous laquelle ont été écritsSpiridion,Consuelo, etc. En souvenir du service, elle l'a peint sous des traits bien flatteurs dans l'Histoire de ma vie. J'abrège à regret la curieuse page.
«Pierre Leroux vint dîner avec nous dans la mansarde. Il fut d'abord fort gêné et balbutia quelque temps avant de s'exprimer. Quand il eut un peu tourné autour de la question, comme il fait souvent quand il parle, il arriva à cette grande clarté, à ces vifs aperçus et à cette véritable éloquence, qui jaillissent de lui, comme de grands éclairs d'un nuage imposant. Il a la figure belle et douce, l'oeil pénétrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique. Il était dès lors le plus grand critique possible dans la philosophie de l'histoire, et s'il ne vous faisait pas bien nettement entrevoir le but, du moins il faisait apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en promenait une si belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se sentait arracher le bandeau des yeux comme par la main.»
Il n'y a qu'une femme, et une femme d'un tel talent, pour transfigurer à ce point le bonhomme. Sainte-Beuve, bien qu'il ne pousse pas l'engouement aussi loin,—les critiques sont de leur nature moins crédules,—avoue pourtant avoir servi de secrétaire, de truchement à Leroux, dont la plume, dit-il, n'était guère alors plus taillée qu'un sabot. En causant, il était moins sévère à son endroit et se plaisait à raconter le fait suivant:
Parmi les rédacteurs duGlobe, quelques-uns des plus jeunes et des plus distingués, Ampère, Duchâtel, Rémusat, Vitet, avaient accès dans les salons de Talleyrand, dont l'habileté sournoise boudait la Restauration et lui était secrètement hostile. Ces messieurs, tout fiers de leur journal et des articles qu'ils y inséraient, s'attendaient chaque jour à quelque compliment du vieux diplomate. Mais comme il ne leur en ouvrait jamais la bouche, ils finirent pas croire qu'il ne le lisait pas. Un soir pourtant, ô bonheur! il rompit le silence et les félicita d'un article sur Napoléon, paru le matin même. Aussitôt de se précipiter vers la table où se trouvait le numéro. Triste déception! l'article était signé P. Leroux, celui dont personne ne faisait cas au journal, le factotum à qui on laissait la grosse besogne[14].