VII

Sainte-Beuve, qui l'avait vu à l'oeuvre, n'avait garde de le négliger. Lui-même traversait alors sa période d'investigation et de curiosité, allant de Daunou à Cousin, puis à Victor Hugo, puis à Lamennais, à Carrel, aux saints-simoniens, etc., avide de toute nouveauté, empruntant à chaque système, à chaque école ce dont il avait besoin pour compléter son éducation personnelle et perfectionner son outil intérieur, voulant passer par des observations, par des comparaisons multipliées avant d'oser se faire un avis et de conclure. Pierre Leroux le mena à Enfantin. Sainte-Beuve prit goût à la doctrine plus qu'il ne veut en convenir: «Mes relations, que je n'ai jamais désavouées, avec les saints-simoniens restèrent toujours libres et sans engagement aucun. Quand on dit que j'aiassistéaux prédications de la rue Taitbout, qu'entend-on par là? Si on veut dire que j'y ai assisté comme Lerminier, en habit bleu de ciel et sur l'estrade, c'est une bêtise. Je suis allé là comme on va partout, quand on est jeune, à tout spectacle qui intéresse; et voilà tout.—Je suis comme celui qui disait: «J'ai pu m'approcher du lard, mais je ne me suis pas pris à la ratière.»

Pourquoi se défendre avec tant de vivacité? La doctrine de Saint-Simon, hormis un point ou deux, n'était pas, au fond, si extravagante. Son principe,à chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses oeuvres, pourrait bien devenir un jour une loi d'organisation sociale. En vérité, nous sommes un peuple trop rétif à la nouveauté. Quiconque sort de l'ornière, heurte la routine, émet une idée qu'on n'avait pas eue encore, est sûr d'être accueilli par des sifflets ou des plaisanteries que nous croyons spirituelles. Comme ils ont dû rire parfois, les saints-simoniens, de ceux qui, au début, se moquaient de leur tentative! Si notre époque a fait un pas sérieux vers l'amélioration, au moyen des chemins de fer et par la transformation de l'industrie, à qui le doit-on si ce n'est à cette élite d'intelligences? Ils ont donné à l'activité humaine un emploi digne d'elle, et, seuls, ils ont réalisé le mot célèbre quela foi transporte les montagnes. Entre leurs mains nos voies ferrées, nos fabriques, notre outillage industriel, nos expositions maintiennent la supériorité de notre pays et compensent vis-à-vis des autres nations ce que nous avions perdu du côté des sciences, des lettres et de l'érudition. La France garde sa place dans le mouvement européen et continue à lui donner le branle. Tout cela grâce à eux. Bazard, Enfantin, Michel Chevalier, les Péreire, Émile Barrault, Charles Duveyrier, Félicien David, ont été vraiment les pionniers de la seconde moitié du siècle et l'ont marquée de leur empreinte. Quelques-uns, à ce jeu, ont fait fortune. Quel mal y voyez-vous, s'ils ont, en ce faisant, enrichi leur pays? Ne venez pas dire que c'est là un progrès purement matériel, la partie exclusivement physique de la civilisation. Non, l'âme et l'intelligence ont profité de ces rapprochements plus fréquents et plus rapides, du mieux être procuré au corps. Les moeurs se sont adoucies, par conséquent améliorées. Il y a moins de rusticité, plus d'instruction, et celle-ci amène toujours avec elle des conquêtes morales. Parcourez les campagnes et dites-nous si le paysan a quelque chose de commun avec l'animal farouche dont La Bruyère nous a laissé le portrait. Quant aux villes, le progrès y est si évident, que le nier serait folie.

D'ailleurs, les saints-simoniens ne se bornaient pas à se mettre à la tête de leur siècle pour attaquer avec lui la nature et la tourner au profit de l'homme. Ils voulaient encore cerner la barbarie de toutes parts, rendre les antiques civilisations plus accessibles en les expliquant, rapprocher les religions et les sectes pour détruire le fanatisme, obtenir la vraie tolérance, le respect et le ménagement de l'opinion adverse, amener par une meilleure entente des intérêts un adoucissement dans les rapports des classes jusqu'ici hostiles, affranchir le prolétaire par degrés et sans trop de secousses, rendre à la femme une justice meilleure et l'émanciper peu à peu de son éternel servage.

N'était-ce pas là un programme magnifique, une oeuvre digne des esprits les plus élevés et des plus nobles coeurs? Par l'humilité de sa naissance et l'embarras de sa fortune, P. Leroux était voué, mieux que personne, à une doctrine d'émancipation. Fils d'ouvriers, ayant fait ses études au lycée de Rennes avec une bourse de la ville de Paris, il s'était vu forcé de renoncer au bénéfice de son admission à l'École polytechnique par la mort de son père, qui laissait dans la misère une veuve et trois jeunes enfants. Pour les nourrir, P. Leroux avait travaillé de ses mains, entrepris divers métiers sans jamais renoncer à l'étude ni aux livres. Vivant parmi la gent laborieuse, il en connaissait les besoins, les voeux, et compatissait de coeur et de corps à ses souffrances. Par malheur, c'était un de ces génies qui n'ont pour eux que l'idée sans le pouvoir de la rendre, qui ont besoin d'être expliqués, commentés, tirés au clair par quelqu'un dont la pensée porte avec elle son expression. De préférence, il semblait attiré vers les plus ténébreuses régions de l'histoire et les problèmes les plus ardus. Invité par Buloz à écrire dansla Revue, il lui apporta un article sur l'idée de Dieu à travers les âges. «Eh miséricorde! s'écria le directeur, que voulez-vous que j'en fasse? Dieu, mon cher, ça manque d'actualité.» Malgré cette rebuffade, il n'en persista pas moins dans ses recherches. La philosophie est une gymnastique de l'esprit utile peut-être dans la jeunesse, pour agiter les grandes questions sans être obligé de les résoudre, mais qu'il est bon de planter là pour entrer dans le sérieux de la vie et la pratique des affaires. Leroux ne put jamais s'y résoudre. Persuadé que l'univers se bonifie, comme le vin, en vieillissant, et que la nature humaine, par une série de métempsycoses, se rapproche de plus en plus de la perfection, il était en quête d'une religion nouvelle et en cherchait les éléments dans l'histoire, afin de remplacer le christianisme, dont la sève, croyait-il, est épuisée, et qui a produit tout ce qu'il pouvait fournir pour l'avancement de l'humanité.

Je ne voudrais rien exagérer et ne pas attribuer à P. Leroux une influence plus grande qu'il ne l'eut sur ses contemporains; mais il m'a semblé juste d'indiquer la source des tendances que nous verrons se dessiner en avançant dans le caractère et dans les écrits de Sainte-Beuve. Il a lui-même avoué, avec sa bonne foi habituelle, une partie de ce qu'il dut à cette école. «Le saint-simonisme que j'ai vu de près et par les coulisses m'a beaucoup servi à comprendre l'origine des religions avec leurs diverses crises, et même (j'en demande bien pardon), Port-Royal et le christianisme.» Ce n'est pas assez dire, il y reçut le baptême, ou si vous aimez mieux, la confirmation d'une foule d'idées et de sentiments qui existaient en germe dans sa nature généreuse, mais qui pouvaient bien ne pas se développer sans cette initiation. Quant à Pierre Leroux, ce fut proprement pour lui un précurseur à qui il reconnaît une intelligence supérieure, une puissance confuse, un cerveau ubéreux[15], dont il profita pour faire sa provision d'idées, et qu'il s'appliquait à traire comme une vache.

Dire qu'un motif semblable l'attira dans le salon de Mme Récamier, ce serait peu galant. Il est de bon ton, quand on parle aujourd'hui de cette reine des élégances, de pousser des «oh!» et des «ah!» d'admiration, de verser un pleur de regret sur l'époque, hélas! disparue, qui la posséda. Ne soyons point si élégiaques, et, tout en rendant justice à l'oeuvre de civilisation qu'elle accomplit, sachons la voir dans la vérité de son rôle.

Son principal mérite, on le sait, fut un vice d'organisation physique. La nature lui avait refusé de se donner tout entière, et aucun de ses adorateurs ne put franchir la barre qui défendait sa vertu. «Si elle avait une seule fois aimé, disait Mme Swetchine, leur nombre à tous en aurait été considérablement diminué.» Mais une déception commune les retint groupés autour d'elle, comme avares autour d'un trésor sur lequel nul ne peut mettre la main et que personne ne veut céder à un autre. L'apaisement, à la fin, se fit parmi eux, et ils trouvèrent dans les charmes de son amitié une douceur continue, préférable aux orages et aux jalousies de l'amour. «Rien ne peut rendre l'attrait que ce monde avait pour tous ceux qui y étaient une fois entrés. L'esprit, le coeur, le talent, l'amour-propre, tout en vous y trouvait des points d'appui multipliés, de fins et flatteurs encouragements, de légers avis enveloppés d'éloges. Rien n'était oublié de ce qui pouvait plaire et mettre de la douceur dans les moindres choses. Comment ne pas se rendre aux marques d'un intérêt si suivi, si motivé?»

Chateaubriand, que sa propre femme excédait, ainsi que la plupart des maris, trouva fort commode, après 1830, de passer ses après-midi auprès de cette enchanteresse, dans le demi-jour mystérieux d'un sanctuaire dont il devint aussitôt l'idole. Autour de lui, Mme Récamier retint ses anciens amis et réunit une élite d'écrivains et de gens du monde, qui exerça sur les lettres une réelle influence et fit de ce salon l'antichambre de l'Académie.

Il est naturel que Sainte-Beuve ait profité, dans l'intérêt de ses études, peut-être même de son ambition académique, de la faveur avec laquelle on l'y accueillit. N'a-t-on pas comparé le critique au buisson des routes qui enlève un flocon de laine à tous les moutons qui passent? Encore faut-il que les moutons soient à portée de sa main. Si la société qu'il veut peindre disparaissait au moment où lui-même a eu l'âge d'homme, il en est réduit à tout deviner sur de vagues ouï-dire. Rien de tel, pour l'informer exactement, qu'un témoin contemporain. Mme Récamier lui fut donc une source de précieux renseignements sur les salons du XVIIIe siècle, sur les personnages de la Révolution et de l'Empire qu'elle avait connus. Elle lui représentait, comme plus tard Mme de Boigne, une longue série et un choix parfait de souvenirs.

Caillette émérite, elle aimait à chuchoter, à l'oreille de son curieux visiteur, les aventures de sa jeunesse, les amoureux qu'elle avait désespérés, les feux qu'elle avait imprudemment allumés sans pouvoir les éteindre. Et lui, qui a eu le don de tout dire avec grâce, nous rend comme un écho discret de ces confidences: «Tous ces hommes attirés et épris n'étaient pas si faciles à conduire et à éluder. Il dut y avoir autour d'elle, à de certaines heures, bien des violences et des révoltes, dont cette douce main avait peine ensuite à triompher.»

Elle consentit même à lui faire lire bon nombre de lettres de Mme de Staël; elle ne put cependant lui communiquer la correspondance amoureuse de son amie avec Benjamin Constant, car celui-ci l'avait vendue pour cent mille francs à la duchesse de Broglie. Quel vieux séducteur ne voudrait, à ce prix, céder tous ses galants messages?

J'ai entendu quelquefois demander si Sainte-Beuve avait de l'esprit en causant.Les Lundissuffisent, ce me semble, à décider la question et laissent entrevoir quel imprévu, quel charme avait sa parole dans l'intimité, lorsqu'il donnait libre carrière à la verve et n'était plus gêné par l'appréhension du public. Plume en main, il cheminait prudemment, crainte des piéges, et se dérobait dans les sous-entendus. Mais tout auditeur devenait aussitôt pour lui un ami auquel il se livrait avec abandon. Sa mémoire immense, et d'une sûreté sans égale, lui permettait d'être neuf sur n'importe quel sujet. Vous ne pouviez citer de nom propre sans éveiller aussitôt une foule d'anecdotes, de mots caractéristiques, de détails particuliers et des plus curieux. On jouissait, en l'écoutant, des excellentes lectures dont il était nourri, et le désir de le revoir survivait à la curiosité satisfaite. À quelque endroit que l'on frappât, la source jaillissait abondante et vive. Ce n'était pas un de ces beaux parleurs, suffisants et contents d'eux-mêmes, qui accaparent à leur profit l'attention d'un cercle; il excellait, au contraire, à faire valoir ses partners et avait assez d'esprit pour en laisser aux autres. Mais il ne manquait pas la balle dès qu'elle lui venait. Provoqué par l'éclair d'une répartie, il dégainait sa fine lame et devenait éblouissant d'escrime. Jamais, il est vrai, de gaîté trop vive ni de gaudriole; à cette nature décente et digne ne convenait qu'un entretien sérieux, qui sait rire à propos et égayer le bon sens.

Quoiqu'il s'interdît le bel esprit et lesconcetti, il ne les détestait pas en autrui et accueillait même assez volontiers les gens qui en font profession. La porte de son cabinet s'est ouverte, pendant un certain temps, à l'un des plus qualifiés en ce genre, à M. Barbey d'Aurevilly, malgré l'antipathie des caractères et l'hostilité des opinions.

Nous avons tous peu ou prou vu passer ce personnage drapé dans sa limousine à raies voyantes, et la taille pincée dans une redingote, à la mode de l'an prochain. Qu'il était fier sous son feutre à larges bords, portant haut la tête et coupant l'air de la pointe de ses moustaches! De l'Odéon à la rue de Rennes, il s'espaçait majestueusement, comme un coq sur ses ergots, battant le trottoir du talon de ses bottes, et suivi à distance du timide Nicolardot. Puis le soir, auCafé de Bruxelles, quel feu roulant de paradoxes devant la table où l'écoutaient des étudiants ébahis! Quel carnage de réputations! Quels propos gaillards, de mauvais goût et de mauvais lieu, au service de la sainte cause!

Rue Montparnasse, en présence du maître ès-conversation, l'audace et le brio redoublaient. Une fois sa verve excitée, le feu d'artifice sur ses lèvres ne cessait pas. Pendant la demi-heure accordée à sa visite, c'était merveille de l'ouïr, merveille de le voir exécuter des sauts vertigineux sur le tremplin de la métaphore. Sainte-Beuve assistait souriant et poussant par intervalle des «oh!» de surprise, ou lançant quelque trait vif afin d'activer la flamme. En songeant à son article, il saisissait au vol çà et là un mot piquant ou fin dans ce torrent de fatuité et d'extravagances. Son effet produit, Barbey prenait congé et l'on ouvrait portes et fenêtres pour dissiper l'odeur de patchouli qu'il semait derrière lui. Cependant, au bout de quelques mois de cet exercice, le maître le remercia, préférant s'exposer au fléau de sa haine qu'à celui de sa familiarité[16].

Chacun de nous, quand les rares éclaircies de la vie tourmentée qui nous est faite lui laissent le loisir de songer à l'autre monde, s'en va en imagination à son penchant favori, à son délire préféré, et choisit sa place parmi les morts de son état. Napoléon mourant croyait voir flotter dans un nuage les grands capitaines, ses compagnons, qui l'avaient précédé au tombeau: «Je vais, disait-il, rejoindre Kléber, Desaix, Lannes, Masséna, Bessières, Duroc, Ney! Ils viendront à ma rencontre, ils ressentiront encore une fois l'ivresse de la gloire humaine.»

Une lubie semblable ayant un jour traversé le cerveau de Sainte-Beuve, lui a fait écrire les lignes suivantes:

«Je me fais quelquefois un rêve d'Élysée; chacun de nous va rejoindre son groupe chéri auquel il se rattache et retrouver ceux à qui il ressemble: mon groupe à moi, je l'ai dit ailleurs, mon groupe secret est celui des adultères (moechi), de ceux qui sont tristes comme Abbadona[17], mystérieux et rêveurs jusqu'au sein du plaisir et pâles à jamais sous une volupté attendrie.»

En termes plus prosaïques, il avoue qu'il a donné souvent des coups de canif dans le contrat d'autrui, qu'il a plus d'une fois dans son existence complété le trio conjugal plaisamment célébré dans le roman populaire qui a pour titre:La Femme, le Mari et l'Amant.

Ces associations, connues sous le nom de ménage à trois, sont devenues si communes dans toutes les classes de la société, qu'il n'y a plus lieu de s'en scandaliser. Est-ce un bien? est-ce un mal? C'est un fait: je dirai plus, c'est presque une institution.

Le rôle le plus difficile à tenir dans cette trinité de création récente, est celui de l'amant. Le mari s'en tire sans trop de peine. Il lui suffit d'affecter une confiance aveugle ou un superbe dédain qui le mettent au-dessus du léger désagrément. La femme est déjà plus empêchée; il lui faut parer à tout et persuader à chacun des co-partageants qu'il est seul maître et souverain. On peut, il est vrai, s'en remettre à la dextérité féminine du soin de faire à la fois deux heureux. Quant à l'amant, il joue un ingrat personnage. S'il veut trop exiger, il devient odieux; et ridicule, s'il s'efface complétement. Sainte-Beuve est toujours sorti victorieux de cette épreuve délicate. Obtenant peu, demandant moins encore, et pourtant satisfait, tel il se montre à nous dans ces mystères de l'alcôve où il nous introduit. Je ne vois pas qu'il ait jamais été sérieusement mordu du coeur de la jalouse rage que Feydeau a si pompeusement décrite dansFanny. Tout au contraire, l'époux, dans sa majesté, ne lui inspirait que déférence et respect. Avec quel art il s'insinuait dans sa confiance! de quel miel savoureux il lui adoucissait la coupe amère! Ceux-là seuls qui l'ont vu à l'oeuvre pourraient le dire. Le foyer où se réchauffaient ses sens et sa tendresse lui devenait sacré. Il s'inclinait humblement devant la supériorité du mari, embouchait la trompette en son honneur et redisait son nom aux échos d'alentour. Pour augmenter le bien-être du nid étranger où il déposait ses oeufs, nul effort ne coûtait à son zèle, nul fardeau ne lui semblait trop lourd. Sans grande ambition pour son propre compte, il devenait, au profit de la communauté, hardi, entreprenant, plein d'idées lucratives, capable de fonder laRevue des Deux-Mondesou de créer le formatCharpentier, si ce n'eût été déjà fait.

Nous l'avons laissé au moment de son départ pour Lausanne, où il allait arracher de son coeur un reste de passion pour Mme X… et se déprendre, par l'éloignement, des charmes de l'infidèle. D'autres raisons l'y conduisaient encore. Attiré vers le catholicisme par les exigences de son premier amour, il en avait étudié d'abord les ressources poétiques, puis la doctrine même et les luttes qu'elle a suscitées. C'est ainsi qu'il en vint à se préoccuper de la fameuse question du jansénisme qui a tant agité le XVIIe et le XVIIIe siècle et qui se continue de nos jours sous une forme différente. Il ne fallait pas songer à exposer un sujet si particulier devant un public parisien, trop enclin à la raillerie et peu soucieux de ce qui touche aux questions théologiques. On avait depuis si longtemps perdu de vuePort-Royalet ses solitaires qu'il était impossible d'y intéresser. «Les Français, disait Sainte-Beuve, aiment à apprendre ce qu'ils savent. Quant à ce qu'ils ignorent, c'est différent. Que de peine pour leur insinuer une idée neuve! à combien de quolibets on s'expose!»

Aujourd'hui même, avouons-le, parmi les admirateurs de l'éminent critique, le plus grand nombre s'en tient à sesLundis, bien qu'il ne mît qu'une semaine à les improviser, et n'a jamais pu mordre aux six forts volumes dePort-Royal, monument solide, qu'il regardait comme son oeuvre capitale et qu'il a mis vingt ans à édifier. Que vous dirai-je? Le morceau est un peu gros pour la délicatesse de nos estomacs[18].

L'air de leurs montagnes rend celui des Suisses plus robuste. Aussi le flair subtil de Sainte-Beuve devina-t-il qu'il y avait là-bas un public à souhait pour un tel cours. Il ne se trompait pas. Le canton de Vaud se trouvait justement agité alors par le mouvement de renaissance religieuse au sein du calvinisme connu sous le nom deRéveil. Saisir cet à-propos était un coup de maître.

Si le titre même de ces esquisses ne me détournait des sujets sérieux, je dirais comment le nouveau professeur arrive à Lausanne dans l'automne de 1837, avec une telle cargaison de livres qu'il en encombre la cour de l'hôtel où il descend.

Je le montrerais aussitôt à l'oeuvre, écrivant ses leçons et allant, vêtu d'un manteau de poète, les débiter avec un accent picard, une voix vibrante, une tendresse de coeur qui ôtent toute sécheresse à ses dissections infinies, triomphent de l'aridité du sujet et lui gagnent son auditoire.

Je décrirais les longues files d'étudiants et de messieurs gravissant l'escalier du marché pour atteindre au sommet de la colline sur laquelle est perchée l'Académie, en compagnie des dames et demoiselles à qui la galanterie du professeur a ouvert les portes du sanctuaire.

Je suivrais le retentissement du cours jusque dans les cafés de la ville, où tous les soirs un grand diable de loustic parodie, monté sur une table, la leçon du jour, singeant, à la grande joie des badauds réunis autour de lui, la voix et les tics de l'historien de Port-Royal.

Je citerais la satire indignée qu'un certain Delacaverne lança contre ces profanateurs, et dont Sainte-Beuve eut le bon sens d'empêcher la publication.

Dans un épithalame final, je chanterais Io! Hymen! Hyménée! en l'honneur des jeunes garçons et des jolies fillettes, qui avaient profité de leurs rencontres au pied de la chaire pour échanger des oeillades, des serrements de mains, qui sait? peut-être des billets doux, et qui terminèrent l'année par d'heureux mariages ou des fiançailles pleines de promesses, seul résultat un peu gai que le jansénisme ait jamais produit.

Mais tous ces faits et bien d'autres encore sont plutôt du domaine de la biographie. Je craindrais qu'on ne trouvât pas à les lire le plaisir que j'aurais à les raconter. Revenons donc à notre sujet, c'est-à-dire à l'homme privé et à ses amours.

Il était doué d'une énergie peu commune. Aucun labeur, si rude fût-il, ne parvenait à l'écraser. Même après la cinquantaine, à l'époque où j'eus l'honneur d'être admis auprès de lui, il pouvait encore égayer ses travaux de quelques distractions. Que de fois, les soirs d'été, après une longue journée passée sur les livres, l'ai-je vu sur le point de succomber à la fatigue! Tandis que je lui lisais l'ouvrage dont il avait à parler, sa paupière alourdie se fermait; il dodelinait de la tête et, me tendant avec effort le bout de ses doigts alanguis: «Adieu, disait-il d'une voix éteinte, à demain, je n'en puis plus.» Je le quittais, persuadé qu'il allait se mettre au lit et y dormir d'un sommeil de plomb. Quel n'était pas mon étonnement de le rencontrer une heure après sur le trottoir, frais et pimpant, le pardessus au bras, le nez au vent et lorgnant avec délices toutes les femmes qui passaient à portée de son regard.

À Lausanne, il était plus jeune et partant plus actif. Son premier soin fut de reconnaître le pays. La ville, agréablement étagée sur les bords du Léman, est en outre entourée de vignes, de vergers et de prairies qui présentent un charmant coup d'oeil. Quoique la plupart des rues, à cause de leur pente rapide sur la colline où elles sont bâties, soient de véritables casse-cou et tournent le dos au soleil et au lac, on y respire un air d'aisance, de bien-être bourgeois. Même pour un homme habitué aux plaisirs de Paris, c'est, à tout prendre, un supportable lieu d'exil.

Voltaire, qui y passa trois hivers (1755-1758), s'y plut beaucoup et en trouva les habitants à son gré. Il fut agréablement surpris de leur voir un goût pour l'esprit qu'il contribua à développer, mais qu'il n'avait pas eu à créer: «On croit chez les badauds de Paris, écrivait-il, que toute la Suisse est un pays sauvage; on serait bien étonné si l'on voyait jouerZaïreà Lausanne mieux qu'on ne la joue à Paris… Il y a Suisses et Suisses. Ceux de Lausanne diffèrent plus des petits cantons que Paris des Bas-Bretons.»

Sainte-Beuve y fit d'abord de fréquentes promenades, qu'il dirigeait tantôt vers un gracieux coteau couvert d'arbres fruitiers qui descend en pente douce vers le lac, tantôt du côté du bois de Rovéréa qui domine la ville. Il s'y reposait souvent sous un orme qu'il a chanté:

Étrange est la musique aux derniers soirs d'automne,Quand vers Rovéréa, solitaire, j'entendsCraquer l'orme noueux et mugir les autansDans le feuillage mort qui roule et tourbillonne.

C'est de là sans doute qu'il songeait aux grands écrivains dont la présence avait illustré ces lieux avant lui.

«Là, me disais-je, Rousseau jeune a passé. Plus tard, son souvenir ému y désignait, y nommait pour jamais des sites immortels. Là-bas, Voltaire a régné, Mme de Staël a brillé dans l'exil. Byron, dans sa barque agile, passait et repassait vers Chillon. Ici-même, Gibbon accomplissait avec lenteur l'oeuvre historique majestueuse conçue par lui au Capitole.»

Le plus beau paysage ne tarde pas à paraître insipide, si l'on est seul à le contempler; d'ailleurs, quand le soleil se couche, il est bon de trouver un logis où passer la soirée. Sainte-Beuve aimait la solitude par intermittence, mais ne trouvait que dans le monde l'emploi de ses brillantes facultés. Sauvage par nature sans être timide, il eut bientôt une maison à lui, un lieu d'asile où il put causer, rimer, aimer en toute liberté.

Parmi ses collègues de l'Académie était un professeur d'histoire, Just Olivier, qui, venu à Paris pour le voir en 1830, n'avait pas cessé de correspondre avec lui et s'était employé à le faire nommer à Lausanne. Il avait épousé une aimable Vaudoise, fraîche, rieuse, intelligente, poëte même, une vraie Claire d'Orbe en chair et en belle humeur. Ce qui la rendait plus piquante était un certain tour d'esprit mêlé de sérieux et de gaîté, naturel et travaillé à la fois, très-capable de raisonnement, d'étude, de dialectique même, vif pourtant, assez imprévu et nullement dénué d'agrément et de charme. Cette nature de femme est loin de déplaire, quand on la rencontre sur les gradins des collines étagées autour du Léman.

M. et Mme Just Olivier, mariant leur idéal poétique ainsi qu'ils avaient uni leurs destinées, publièrent un volume de vers intitulé:Deux Voix. Cela fit dire aux malins du pays qu'il n'y en avait qu'une dejuste, qui n'était pas celle du mari. Quoi qu'il en soit, les deux époux, flattés de voir un écrivain supérieur, déjà célèbre à plusieurs titres, leur donner la préférence, venir à eux et leur offrir son amitié, l'accueillirent avec transport, le mirent de toutes leurs parties de plaisir et ne firent bientôt qu'un avec lui. On les vit souvent tous trois parcourir les sites enchanteurs et les bords du lac, devisant de poésie et jouissant ensemble de ce doux climat qui invite à l'amour.

Les jours où l'Académie leur donnait congé, les trois inséparables poussaient jusqu'à Eysins, petit village des environs, où demeurait le père d'Olivier. Là, Sainte-Beuve émerveillait ces bonnes gens par la rondeur de ses manières et par de spirituelles saillies. Il se montrait bon enfant, heureux de s'asseoir à la table rustique et ne trouvant à redire qu'à la grosseur des gâteaux dont on lui servait d'énormes tranches. Il leur confiait ses projets, ses espérances et le regret de n'avoir pu amener avec lui sa vieille mère, trop âgée pour quitter Paris. Elle ne laissait pas de trembler sur les dangers que ses goûts d'aventure pouvaient lui faire courir: «Pourvu qu'il me rapporte ses deux oreilles, disait-elle, je ne lui en demande pas davantage.»

Sainte-Beuve lisait à ses amis les lettres qu'il en recevait et où se rencontraient de comiques méprises. Son fils lui ayant écrit qu'un ouragan s'était déchaîné sur Lausanne et avait emporté plusieurscheminées, elle lut de travers et répondit: «Eh quoi! mon enfant, le vent t'a enlevé teschemises. Te voilà donc nu comme un petit saint Jean.» On riait de son erreur, tout en croquant les oeufs et les poulets du père Olivier. Quand la chaleur devenait trop forte, l'invité se couchait sans gêne, au grand scandale des propriétaires, dans l'herbe des prés, en pleine fleur d'esparcette et de sainfoin.

Entre temps, les deux amis, laissant Mme Just à la ferme, partaient pour quelqu'un de ces hauts plateaux d'où l'on jouit du magnifique panorama des Alpes et du lac. Mais, arrivé à mi-côte, le Parisien, dont le petit pied et la fine chaussure souffraient au contact des cailloux, laissait le Suisse escalader seul ses cimes ardues et, assis à l'ombre, rimait un sonnet ou aiguisait une épigramme. Si complaisant qu'il voulût se montrer à l'ami qui l'admettait dans son intérieur, il est des fatigues qu'il se refusait à partager; son tempérament répugnait à l'excessif. Quel souvenir pénible lui était resté des nombreuses ascensions que l'infatigable Victor Hugo, doué d'un jarret d'acier, l'avait forcé de faire avec lui, au temps de leur grande intimité, sur le haut des tours de Notre-Dame[19], pour contempler les couchers de soleil dont le poëte desChants du crépusculetraduisait ensuite la splendeur en ses vers! «J'ai gardé de mes vieilles habitudes littéraires, soupirait-il plus tard, le besoin de ne pas me fatiguer et même le désir de me plaire à ce que j'admire.»

L'agrément de ce séjour à Lausanne n'allait pourtant pas sans quelques ennuis. L'historien de Port-Royal ne cessa même d'y être poursuivi par une tracasserie à laquelle nous aurions peine à croire, si elle n'était attestée par de nombreux témoignages, et qui dut contribuer à hâter son départ: les Suisses, quelle folie! s'étaient mis dans la cervelle de le convertir au protestantisme.

Pour comprendre un si étrange dessein, il faut se représenter Sainte-Beuve, avec sa politesse de bon goût, sa douceur de caractère, sa complaisance à entrer dans les idées des autres et à ne les contredire en rien. S'étant convaincu de bonne heure que la nature est plus grande et plus variée qu'elle ne l'avait prouvé en le créant, et n'ayant pas la fatuité naïve de se prendre pour le patron universel, il ne se croyait pas tout l'esprit en partage; il admettait fort bien qu'on eût des opinions différentes et même opposées; il entrait au besoin dans ces opinions pour les comprendre, les expliquer, en retirer la parcelle de vérité qu'elles peuvent contenir, et il vous les commentait si intelligemment que vous finissiez par croire qu'il les adoptait. De là un malentendu parfois plaisant.

En général, les gens s'imaginent avoir en eux tout le bon sens et la vérité possible. Quand ils discutent avec vous, ils n'écoutent qu'eux-mêmes, prennent vos politesses pour des avances, et votre silence pour un acquiescement. En entendant Sainte-Beuve exposer avec tant de feu les ardeurs religieuses des nonnes et des solitaires de Port-Royal, on se persuada qu'il en partageait les croyances. De janséniste à calviniste il n'y a que la main. Il fallait donc lui faire franchir le pas. Chacun s'y employait avec zèle et le sermonnait de son mieux. On comptait beaucoup pour le succès de cette bonne oeuvre sur M. Vinet, le grand homme de ce petit monde, qui était arrivé à Lausanne en même temps que Sainte-Beuve, dont celui-ci estimait la haute valeur morale et auquel il témoignait toutes sortes de respect.

D'après ce qu'on dit de M. Vinet, il devait avoir trop de tact et d'intelligence pour accepter pareille mission. Proposer à un homme d'honneur de changer de religion, c'est lui faire la plus mortelle injure. Les dévots, dans leur ridicule suffisance, ne comprennent pas cela. Aussi les âmes pieuses ne cessaient d'assiéger M. Vinet, qui avait le tort de se prêter à ce rôle, lui demandant: «Eh bien! est-il converti?» À quoi il répondait avec impatience: «Si vous voulez savoir le fond de ma pensée, je le crois convaincu et non pas converti.»

Bien entendu, Sainte-Beuve n'était ni l'un ni l'autre. Il n'avait jamais vu dans ces combinaisons réputées divines que les plus belles des illusions ou, si vous voulez, des espérances humaines. Sa parole n'excédait pas sa pensée et les réserves y étaient toujours présentes. Cela ne l'a pas empêché d'être jusqu'à la fin en butte aux importunités des convertisseurs. On l'attaquait de plus d'un côté; il avait à repousser à la fois les assauts de Genève et ceux de Rome. Un an avant sa mort, une demoiselle suisse, du nom de Couriard, lui ayant écrit pour l'endoctriner encore, il répondit:

«Pourquoi donc me prêchez-vous? qu'ai-je fait pour cela? Laissez-moi vous soumettre une singularité qui me frappe.

«J'ai à Boulogne-sur-Mer une cousine, une vieille cousine de beaucoup d'esprit, qui s'était mise, il y a deux ans, à rentrer avec moi en commerce de lettres, renouant ainsi avec mes souvenirs d'enfance. Et puis, tout d'un coup, un jour, elle m'a proposé de me recommander aux prières de tout un couvent, dont la supérieure, disait-elle, était une de nos parentes. En un mot, elle a fait preuve à mon égard du zèle catholique et monastique le plus intempestif et le plus déplacé. Je le lui ai dit.

«Or, comment se fait-il aujourd'hui qu'il m'arrive de Genève, et d'un côté non catholique, la même insinuation, la même tentative de prédication? Il y a de quoi faire réfléchir un philosophe.»

Peut-être oublie-t-il d'avouer que plus d'une fois il a donné des espérances de conversion aux jolies prêcheuses de Lausanne, afin d'obtenir d'elles la même récompense que lui avait value son adhésion momentanée au parti catholique?

Lorsque, au lieu de femmes ou de demoiselles, il avait affaire à des hommes, comme il n'y avait pas de compensation gracieuse à espérer, le ton devenait plus vif; il me semble l'entendre:

—Pourquoi m'adressez-vous un sermon? Est-ce que je me permets de vous en adresser un, à vous? Et pourquoi les choses ne seraient-elles pas égales entre nous? Vous avez pitié de moi et de mon malheur, je vous en remercie, mais qui vous a dit que j'étais si à plaindre? Vous jouissez des consolations que vous donne la foi, laissez-moi celles que je tire de la philosophie. Vous me vantez les beautés du christianisme et voulez me les faire comprendre: qui vous a dit que je ne les comprenais pas? Ce ne serait pas du moins faute d'étude. De quel droit m'appelez-vousathée, injure banale dont les orthodoxes de tous les temps ont voulu flétrir ceux qui les gênaient. Lisez mes écrits, vous y trouverez plus de doutes que d'affirmations sur les choses que je ne sais pas. Ne croit pas à la révélation qui veut. Bornez-vous à ignorer ce que je pense et ce que je sens. Vous ne savez si je suis gallican ou ultramontain, ou janséniste ou catholique, ou calviniste, pas plus que vous savez si je suis philosophe idéaliste ou naturaliste. Tenez-vous-en là. Notre monde est plein d'empressés qui vous invitent à la foi, sans s'apercevoir qu'eux-mêmes en changent plus souvent que de chemise. Je ne rencontre que gens qui me disent: Vous ne croyez à rien!—En effet, monsieur, car je ne crois pas à vous. M'est-il jamais venu à la pensée d'ôter ou de diminuer la croyance chez qui la possède? Traitez-moi donc comme je fais les autres. Je ne tracasse personne, qu'on me laisse en repos: ce n'est pas trop demander, je pense?

Son cours terminé, Sainte-Beuve revint en France et se replongea aussitôt dans le courant de la vie parisienne, son élément véritable. Il n'oubliait pas cependant les amis qu'il avait laissés au bord du Léman, et il se rappelait à leur souvenir par des lettres fréquentes. Quelques extraits de cette correspondance nous donneront une idée exacte de la tendresse de ses sentiments pour eux et de l'intimité de leurs relations.

«Cher Olivier, je suis tenté… de quoi? de retourner passer un hiver à Lausanne pour acheverPort-Royal. J'ai ici des habitudes trop prises, trop chères même, à rompre. Si j'avais plus de vigueur, je me donnerais peut-être encore auprès de vous une année de travail et de solitude…

Je voudrais bien passer encore avec vous, chers amis, quelques-uns de ces jours qui appartiennent au coeur; le fait est que le coeur ici est supprimé. On ne trouve plus de temps pour rien dans ce flot de monde. Oh! tout cela me mènera-t-il à quelques années d'une vie cachée et solitaire avant la mort? Je me le figure par moments, mais je ne prends guère le chemin direct.

Oh! quand le calme et la vie paisible! Dans l'autre vie ou dans je ne sais quel automne passé auprès de vous.»

Ne dirait-on pas, à l'entendre, qu'il vit à Paris malheureux et désolé comme un ramier exilé de son nid? En réalité, il s'était, suivant sa coutume, remis à l'étude de plus belle, sans compter que le coeur, puisque coeur il y a, ne chômait pas, ainsi que nous le verrons plus tard. Ces poëtes ont une façon de dire qui, tout en étant sincère au fond, ne laisse pas de donner le change.

Il ne s'en tint pas à de purs témoignages platoniques; son esprit inventif trouva bientôt le moyen de rendre service aux deux époux. Ceux-ci, tentés par l'ambition, avaient acheté laRevue Suissequ'ils rédigeaient et administraient en commun. Lui-même ne tarda guère à les aider de ses conseils, de son expérience et aussi de son active collaboration. Il leur écrivait à ce sujet:

«Je reviens aux affaires qui, pour moi, se rejoignent aux affections. Tâchez de fonder là-bas quelque chose, un point d'appui quelconque, un organe à la vérité: je serai tout à vous. Ce que Voltaire a fait à Ferney avec son génie et ses passions, pourquoi ne le fonderait-on pas à Lausanne avec de la probité et du concert entre trois? Faites-nous là-bas bien vite une patrie d'intelligence et de vérité; je vous aiderai ici de tout mon pouvoir et peut-être un jour de plus près, durez seulement. Je voudrais être plus libre que je ne suis. Si je l'étais un jour, et si cette Revue allait et durait, on pourrait y établir quelque rêve.» On le voit, il les berçait de l'espoir qu'il irait un jour se fixer auprès d'eux.

Les époux Olivier avaient compté que, grâce à leurs talents conjoints, cette publication ferait du bruit en France et y conquerrait des abonnés. Sainte-Beuve se hâta de leur enlever cette illusion, de leur montrer que le public auquel ils devaient s'adresser était la société cosmopolite qui, de tous les points de l'Europe, afflue en Suisse ou y passe pour se rendre en Italie.

«Figurez-vous bien qu'on ne lit pas ici laRevue Suisse. Ce n'est jamais à Paris qu'elle trouvera ni lecteurs ni abonnés. Il faut partir de là. Je vous assure que c'est ma conviction intime, quand même je n'y serais pas intéressé. Son public, auquel elle doit viser de plus en plus, c'est le dehors, c'est la Suisse et l'Allemagne: Suisse allemande et française et ce qui s'en suit. Conquérons ce champ, s'il se peut; vouloir faire d'ici un centre, c'est une chimère. Laissons là Paris et visons à Appenzel. La gloire au bout du compte s'y retrouverait.»

Enfin, prenant part à la rédaction du recueil, il se mit à leur expédier régulièrement desChroniques parisiennespleines de vivacité, de mordant, de malices, où il se permettait de dire autre part qu'aux roseaux:

Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne.

Recueillies depuis en volume, elles se font lire encore avec plaisir, bien que l'intérêt de ce genre de littérature diminue à mesure que l'on s'éloigne des événements qui y ont donné lieu.

Dans un de sesNouveaux Lundis, il explique fort clairement le plaisir qu'il prit à cette collaboration clandestine:

«On peut, avec probité et sans manquer à rien de ce qu'on doit, bien voir à Paris sur les auteurs et sur les livres nouveaux ce qu'on ne peut imprimer à Paris même à bout portant, et ce qui, à quinze jours de là, s'imprimera sans inconvénient, sans inconvenance, dans la Suisse française. Je l'ai éprouvé durant les années dont je parle (1843-1845). J'avais en ces pays un ami, un de ceux de qui l'on peut dire qu'ils sont unanimes avec nous, un autre moi-même, M. Just Olivier, et nous nous sommes donné le plaisir de dire pendant deux ou trois ans des choses justes et vraies sur le courant des productions et des faits littéraires. On le peut, on le pouvait alors sans être troublé, ni même soupçonné et reconnu.»

Il n'était pourtant pas sans inquiétude à ce sujet. En envoyant ses chroniques à Lausanne dans le plus grand secret, il n'oubliait pas de recommander la prudence. «Donnez-le comme tiré de vous-mêmes, tiré des journaux; enfin, qu'il y ait un double rideau de mon côté. Je vous dirai que je ne suis pas sans quelque souci pour cette chronique. Ma position personnelle est très-bonne, quand je ne vais pas dans le monde et que je boude. Alors j'ose. Quand j'y retourne, quand je suis repris, alors je deviens plus timide.»

Son incognito ne fut pas trahi; laRevue Suissepassa inaperçue et ne fit pas la fortune de ses propriétaires. Dans l'intervalle, la réputation de Sainte-Beuve se consolidait; sa position, d'abord assez précaire, s'améliorait. Il avait été nommé en 1840 conservateur à la Bibliothèque Mazarine, en 1844 membre de l'Académie française; il était devenu le critique influent et autorisé de laRevue des Deux-Mondes; les salons aristocratiques se le disputaient; bref il prenait peu à peu la place que méritait la supériorité de son talent.

Par un destin contraire, Olivier, non-seulement n'obtenait pas de sa Revue ce qu'il avait espéré, mais perdait encore sa chaire de professeur à l'Académie, à la suite d'une révolution locale, sorte de tempête dans un verre d'eau. Quand il vit, d'un autre côté, que son ancien collègue renonçait décidément au séjour de Lausanne et faisait florès à Paris, il se décida lui-même à venir le retrouver, descendit place Royale, et s'y établit avec sa famille.

Voilà nos gens rejoints et je laisse à penserDe combien de plaisir ils payèrent leur peine.

Sainte-Beuve reprit ses habitudes familières. Nous le voyons en 1848, pendant la tumultueuse journée du drapeau rouge, traverser tranquillement la foule, que calme à son gré l'éloquence de Lamartine, pour aller lire à ses amis son troisième volume dePort-Royal, qui était sur le point de paraître. Il ne put toutefois leur rendre tous les bons offices qu'ils paraissent avoir attendu de lui. S'ils croyaient qu'il fût en son pouvoir de les lancer dans le monde littéraire et de fonder leur réputation, ils durent en rabattre. «Le critique n'a pas le don de deviner le talent caché qui n'a pas encore jailli. Il n'est pas comme l'abbé Paramel qui, une branche de coudrier à la main, découvre les sources cachées.» La poésie du canton de Vaud, cueillie sur place, exhale une verdeur rustique, alpestre, qui ne déplaît pas. Mais dès qu'on la transplante, cette rose des montagnes perd son léger parfum et ne garde plus que les épines. Voyez ce qui arrive à Mme de Gasparin. Malgré tout le mouvement que l'on s'est donné pour elle, ses livres n'ont pu réussir en France: on la loue, mais on ne la lit pas. Un de mes amis, quand on lui présente un volume de cette provenance, a coutume de dire: «Non, merci, ça sent le réformé.»

En outre, Mme Olivier, comprenant que la vraie poésie d'une mère de famille est dans les soins et l'éducation de ses enfants, reprisait et lavait leurs bas au lieu de tremper les siens dans l'indigo. Son mari, réduit à ses propres ailes, ne prit pas un grand essor. À peine si, à la faveur de leur ami, il parvint à glisser dans les Revues deux ou trois articles. Le peu que j'ai lu de lui me fait penser que l'on trouva à son style trop de gravité, trop de barbe et de poids. Il prit enfin le bon parti, entra dans une imprimerie comme correcteur et n'écrivit plus qu'à ses heures perdues.

Tout cela avait un peu refroidi les relations avec Sainte-Beuve; une dernière circonstance acheva de les brouiller.

L'académicien, par deux testaments successifs, déposés entre les mains d'Olivier, l'avait nommé son exécuteur testamentaire. Certes il n'est pas désagréable, surtout lorsqu'on tire le diable par la queue, de se savoir couché sur le testament d'un homme qui a quelque fortune. Mais à quoi cela sert-il, si le testateur s'obstine à vivre? Or, Sainte-Beuve, loin de songer à réaliser son rêve d'Élysée, arrangeait son existence en vue d'un long avenir. Il avait pris chez lui une certaine dame Vaquez, Espagnole au teint bistré, qui, voulant être maîtresse au logis, en écartait jalousement les anciens habitués. Olivier eut plusieurs fois maille à partir avec elle. De plus, il apprit que son ami, sans lui en souffler mot, avait fait un troisième testament—ce ne devait pas être le dernier,—et qu'il laissait son héritage à d'autres. C'en était trop. Il cessa de venir à la petite maison de la rue Montparnasse et passa quatre ans sans revoir l'ingrat. Celui-ci ne parut pas s'apercevoir de la bouderie. Au bout de ce temps, la sénora étant morte et l'académicien ayant l'air de plier sous l'excès du travail, on se ravisa et on lui écrivit pour renouer avec lui. L'obsession devenait importune; il y mit fin par la réponse suivante, qui justifie le mot du diplomate anglais, Henri Bulwer: «M. Sainte-Beuve n'écrit pas comme on pend dans mon pays, haut et court»:

«Mon cher Olivier,

Je vous remercie de votre lettre et de l'intention qui l'a dictée. Je n'entre dans aucune explication; car si détaillées que soient celles que vous prenez la peine de me donner, je ne les crois pas encore complètes. Un seul point m'importe à marquer: lié comme je l'étais avec vous et sans que je pense avoir d'autre tort que celui d'être depuis cinq ou six ans sous le fardeau d'un travail incessant et qui n'est pas devenu plus facile en se continuant,—travail qui m'a interdit tout entretien de relations mondaines ou amicales, et m'a forcé de laisser croître l'herbe sur le chemin de l'amitié,—je me suis un jour aperçu tout d'un coup, et sans m'y tromper, que les ronces avaient poussé entre nous et qu'il n'y avait plus de sentier. Je ne suis pas de ceux qui disenttout ou rienen amitié; aussi eussé-je accepté et agréé avec reconnaissance tout ce qui m'aurait prouvé que le passé tenait entre nous. Mais évidemment vous aviez accueilli cette idée, que notre amitié pouvait entièrement cesser, et les choses, en tant qu'elles dépendaient de vous, se sont passées en conséquence. Là est pour moi la blessure. Car j'aurais admis tout le reste, diminution, ajournement, tristesse et voile à demi-sombre sur le passé. Mais ce qui domine désormais mes souvenirs en ce qui vous concerne, c'est cette abdication et cette résignation volontaire que vous avez faites de notre passé. Une lettre telle que celle que je reçois aujourd'hui, venue plus tôt et à temps, m'aurait certes suffi et touché; mais après des années révolues, comment renouer la chaîne? Est-ce ma faute si j'avais cru que malgré tout, et à travers les absences et les nécessités de la vie imposée à chacun de nous, il y avait quelque chose de sûr et d'essentiel, j'oserai dire d'insoluble, dans notre amitié, et si je ne puis plus le croire? Au moins qu'il reste de vous à moi une disposition égale et tristement bienveillante; c'est celle que votre lettre me paraît assez bien exprimer et qu'elle a aussi produite en moi,—une estime durable d'homme à homme. Recevez-en ici l'assurance.

Pour compléter l'histoire, je dois ajouter que cette lettre et la plupart des détails qui la précèdent m'ont été fournis par un écrit posthume de Just Olivier.

«La nature se présente deux fois à nous pour le mariage: la première fois, à la première jeunesse. On peut lui dire alors:Repassez!elle n'insiste pas trop. Mais la seconde fois, à cette limite extrême, lorsqu'elle reparaît, lorsqu'elle insiste avec un dernier sourire, prenez garde: si vous la repoussez encore, elle se le tiendra pour dit, elle ne reviendra plus.»

En écrivant ces lignes, Sainte-Beuve a dû songer à ce qui lui est arrivé à lui-même; il nous initie à l'une des crises les plus inquiètes de son existence, crise qui dura plusieurs années et pendant laquelle il fut constamment tourmenté par un vague désir conjugal.

Au fond, le mariage fut pour lui comme la foi: vainement, il essaya de s'y prendre; il ne put jamais y parvenir. Son caractère était plutôt hostile à un engagement légal, étroit et éternel. Il ne tarissait pas en plaisanteries sur les inconvénients de ce lien, qui enchaîne le caprice et coupe les ailes à la fantaisie. Dans un spirituel rapport au Sénat, au sujet de la propriété littéraire, il a glissé deux portraits pleins d'ironie et d'humour, la femme de l'homme de lettres et le mari d'un bas-bleu.

Pourtant, il fut tenté à son heure comme les autres; peu s'en fallut même qu'il ne succombât. C'est peu après son retour de Suisse que lui prit cette démangeaison. Rien de plus naturel: il avait trente-cinq ans, une position faite, un coeur inflammable et des sentiments délicats; n'était-ce pas le moment de partager le tout avec une compagne digne de lui?

Pour le voluptueux, le soir des noces offre un attrait irrésistible. N'avoir jamais possédé que des femmes qui appartiennent à un autre ou même à tout le monde, et voir venir à soi parée de fleurs, émue et rougissante, une jeune fille dont le regard interroge timidement le vôtre, cherchant à deviner si elle vous plaît; être le maître absolu de cette ingénue, dont une mère a mis quinze ans à ennoblir l'âme et à orner l'esprit; n'avoir qu'un mot à dire, à peine un geste à faire pour qu'elle tombe dans vos bras, et se livre tout entière à vos embrassements, n'est-ce pas le bonheur suprême et l'Eden sur la terre? Si, en s'éveillant d'un si beau rêve, a dit Musset, on ne se trouvait pas marié, qui ne voudrait le faire tous les soirs?

Sainte-Beuve connaissait trop bien, les ayant vus chez mainte famille, les épines et les tracas du ménage pour ne pas hésiter. Il est vrai que l'expérience des malheurs d'autrui ne nous rend pas toujours prudents. On a beau se rappeler le sort de tant de maris dont on contribua peut-être à garnir le front, dès qu'il s'agit de soi-même, on reprend confiance, et si l'ombre du doge Cornaro se profile dans le lointain, on l'écarte d'un geste: Oh! moi, ce sera différent!

N'est-ce pas, d'ailleurs, un bon moyen de se rattacher à l'existence, à la société, d'y prendre une place distincte en devenant à son tour chef de famille? En cet état, on revit, on rajeunit, on croit; tout aïeul penché sur le berceau de ses petits-enfants comprend mieux que le philosophe la véritable immortalité, la chaîne des générations et l'éternel recommencement du monde.

Afin d'échapper à la tentation et de semer sur les chemins ses velléités matrimoniales, Sainte-Beuve entreprit le classique voyage d'Italie. Mais son rêve le poursuivit jusqu'au pied du Vésuve, où il s'écriait: «Oh! vivre là, y aimer quelqu'un et puis mourir.» De retour à Marseille, le rêve se dessine dans une impression fugitive. Ce fut pendant une promenade en mer avec une de ces Marseillaises si attrayantes, dont la beauté unit la fougue du vieux sang gaulois à la morbidezza italienne.

«Nous voguions le soir hors du port, nous allions rentrer: une musique sortit, et elle était suivie d'une quarantaine de petites embarcations qu'elle enchaînait à sa suite, et qui la suivaient en silence et en cadence. Nous suivîmes aussi: le soleil couché n'avait laissé de ce côté que quelques rougeurs; la lune se levait et montait déjà pleine et ronde;la Réserveet les petits lieux de plaisance, aussi bien que les fanaux du rivage, s'illuminaient. Cette musique, ainsi encadrée et bercée par les flots, nous allait au coeur: «Oh! rien n'y manque, m'écriai-je en montrant le ciel et l'astre si doux.—Oh! non! rien n'y manque,» répéta après moi la plus jeune, la plus douce, la plus timide voix de quinze ans, celle que je n'ai entendue que ce soir-là, que je n'entendrai peut-être jamais plus. Je crus sentir une intention dans cette voix de jeune fille: je crus, Dieu me pardonne, qu'une pensée d'elle venait droit au coeur du poëte, et je répétai encore, en effleurant cette fois son doux oeil bleu:Non! rien.—Et semblables à ces échos de nos coeurs, les sons déjà lointains de la musique mouraient sur les flots.»

Enfin, à Paris, l'idéal prend forme décidément, et le vague projet devient une vraie détermination. Reçu dans la maison du général Pelletier, ami et chaud partisan des écrivains libéraux, il y retourna fréquemment et s'y éprit de la plus jeune des deux charmantes filles qui remplissaient de poésie le salon de leur vieux père. Il a raconté, avec bien de la délicatesse, une des scènes d'intérieur qui avaient pu encourager ses espérances. Un soir, pendant qu'il laissait errer une main distraite et ignorante sur le clavier d'un piano encore tout frémissant des accords qu'elle venait d'exécuter, l'aînée s'approcha et dit avec un sourire: «Essayez, qui sait? les poëtes savent beaucoup d'instinct. Peut-être savez-vous jouer sans l'avoir appris.—Oh! je m'en garderai bien; j'aime mieux me figurer que je sais, et j'aime bien mieux pouvoir encore me dire: peut-être!—Elle était là, elle entendit et ajouta avec sa naïveté fine et charmante:—C'est ainsi de bien des choses, n'est-ce pas? Il vaut mieux ne pas essayer pour être sûr.—Oh! ne me le dites pas, je le sais trop bien, lui répondis-je avec une intention tendre et un long regard. Je le sais trop et pour des choses dont on n'ose se dire:Peut-être!—Elle comprit aussitôt et se recula, et se réfugia toute rougissante auprès de son père.»

Lui-même est ému et devient timide, preuve d'amour. Une autre preuve, c'est qu'il se remet à chanter et à célébrer le sentiment confus en des vers, ma foi, assez innocents:

Regards, retrouvez vite et perdez l'étincelle;Soyez, en l'effleurant, chastes et purs comme elle,Car le pudique amour qui me tient cette fois,Cette fois pour toujours! a pour unique choixLa vierge de candeur, la jeune fille sainte,Le coeur enfant qui vient de s'éveiller,L'âme qu'il faut remplir sans lui faire de crainte,Qu'il faut toucher sans la troubler.

Qui n'a passé par cet embarras? Qui ne s'est demandé, à de certaines paroles à double entente, à quelque rougeur subite, à une main pressée furtivement, s'il était réellement aimé et s'il pouvait risquer la démarche? Après quelques mois d'indécisions, Sainte-Beuve s'arma de courage et demanda la main de la jeune fille. Elle l'avait traité avec tant de cordialité, qu'il crut en être agréé et pouvoir lui offrir son nom. Si j'en crois des personnes bien informées, l'objet de sa recherche joignait à toutes les grâces une candeur et une sincérité d'âme, devenues introuvables quelques années plus tard. Seulement son coeur n'avait pas parlé. Elle repoussa donc la demande, en y mettant, il est vrai, des ménagements de sensitive qui s'effarouche elle-même d'un refus, adouci aussitôt par des protestations d'amitié. Le mariage n'en était pas moins rompu. Dire pour quelle cause, à la distance où nous sommes de l'événement, ce serait assez difficile. Peut-être la jeune miss hésita-t-elle à venir dans une maison où elle ne règnerait pas seule, où elle aurait à compter avec une belle-mère. Peut-être celle-ci, dans sa jalouse tendresse, voyait-elle avec répugnance lui échapper le fils dont elle n'avait jusque-là partagé l'affection avec personne. Des maîtresses, passe encore: on sait que cela n'a qu'un temps; mais une femme! voilà qui donne à réfléchir aux mères.

J'ai connu à Aix, en Provence, un professeur de calligraphie, appelé Bellombre, qui avait passé sa vie à vouloir se marier sans jamais y parvenir. Il était aussi fils de veuve. Toutes les fois qu'il avait été sur le point de réaliser son voeu, une anicroche s'était rencontrée pour le faire échouer. À cinquante ans, il cherchait toujours. Quand on interrogeait là-dessus Mme Bellombre: «Eh! rien ne presse, répondait-elle, il est encore un peu jeune.»

Le refus opposé à Sainte-Beuve n'avait sans doute rien de personnel, si j'en juge par l'insistance que mit à lui voir continuer ses visites le père de la dédaigneuse enfant, insistance telle que l'écrivain dut s'y soustraire par une explication et se délier:

«Octobre, 1840.

«Général,

«Sachant votre retour, et depuis plusieurs jours déjà, j'ai à m'excuser près de vous de n'avoir pas encore eu l'honneur de vous aller saluer. J'ai aussi, pour une dernière fois, à vous rendre compte d'une situation que ma démarche, lors de votre retour précédent, a si soudainement changée, et sur laquelle, avant d'entrer dans le long silence, je vous dois et me dois à moi-même de donner une explication finale. J'ai essayé, depuis votre départ, de cultiver, comme par le passé, des relations bien précieuses, mais auxquelles le plus grand charme du passé était ravi. J'ai cru un moment y avoir réussi, avoir triomphé assez de moi, ou plutôt m'être assez complétement remis à mon penchant, pour ne ralentir qu'à peine une assiduité aussi désirée que combattue. Mais, vous l'avouerai-je? si je dissimulais au dehors, je le payais trop au dedans. Vous le comprendrez sans que je l'étale ici. D'une part, être reçu avec toute la bonne grâce du monde et même de ce qu'on appelle amitié; de l'autre, étouffer et irriter en soi un sentiment désavoué, une souffrance qui tout bas s'ulcère, et remporter un long trouble qui se prolonge bien avant à travers les seuls remèdes possibles de l'étude et de l'isolement: je n'ai pu y suffire, et, à partir d'un certain jour, je me suis dit, avec la seule force que je retrouvais en moi, de m'abstenir désormais et de fuir dans mon ombre… Devant désormais avoir très-peu l'honneur de vous voir ou même de vous rencontrer, souffrez, général, que je vous assure ici des sentiments de respect et d'inviolable souvenir qui, de ma part, ne cesseront de s'attacher à vous et à ce qui vous entoure.»

Il n'éprouva, d'ailleurs, aucun dépit de sa déception et voua même une vive gratitude à la jeune fille qui l'avait ainsi empêché d'enchaîner son existence. Nul doute, en effet, que cette union avec une famille bourgeoise n'eût exigé de lui bien des concessions, des renoncements, et le sacrifice d'idées auxquelles il tenait par-dessus tout. Une fois marié, il eût fallu compter avec la société et subir ces mêmes préjugés, qu'il était décidé à combattre.

Son seul regret, vers la fin, était de n'avoir pas d'enfants: «A un certain âge de la vie, si notre maison ne se peuple point d'enfants, elle se remplit de manies ou de vices.» Le jour où il eut quarante-quatre ans, il écrivit sur ce sujet une page touchante, qu'il faut citer:

«La nature est admirable, on ne peut l'éluder. Depuis bien des jours, je sens en moi des sentiments tout nouveaux. Ce n'est plus seulement une femme que je désire, une femme jeune et belle comme celles que j'ai précédemment désirées. Celles-là plutôt me répugnent. Ce que je veux, c'est une femme toute jeune et toute naissante à la beauté; je consulte mon rêve, je le presse, je le force à s'expliquer et à se définir: cette femme, dont le fantôme agite l'approche de mon dernier printemps, est une toute jeune fille. Je la vois, elle est dans sa fleur, elle a passé quinze ans à peine; son front, plein de fraîcheur, se couronne d'une chevelure qui amoncelle ses ondes, et qui exhale des parfums que nul encore n'a respirés. Cette jeune fille a le velouté du premier fruit. Elle n'a pas seulement cette primeur de beauté; si je me presse pour dire tout mon voeu, ses sentiments, par leur naïveté, répondent à la modestie et à la rougeur de l'apparence. Qu'en veux-je donc faire? Et si elle s'offrait à moi, cette aimable enfant, l'oserais-je toucher, et ai-je soif de la flétrir? Je dirai tout: oui, un baiser me plairait, un baiser plein de tendresse; mais surtout la voir, la contempler; rafraîchir mes yeux, ma pensée, en les reposant sur ce jeune front, en laissant courir devant moi cette âme naïve; parer cette belle enfant d'ornements simples où sa beauté se rehausserait encore, la promener les matins de printemps sous de frais ombrages et jouir de son jeune essor, la voir heureuse, voilà ce qui me plairait surtout et ce qu'au fond mon coeur demande. Mais qu'est-ce? tout d'un coup le voile se déchire, et je m'aperçois que ce que je désirais, sous une forme équivoque, est quelque chose de naturel et de pur: c'est un regret qui s'éveille; c'est de n'avoir pas à moi, comme je l'aurais pu, une fille de quinze ans, qui ferait aujourd'hui la chaste joie d'un père et qui remplirait ce coeur de voluptés permises, au lieu de continuels égarements.»

Oserai-je dire toute l'impression que produit sur moi ce morceau? La fin me réconcilie un peu avec le commencement. Toutefois, j'en suis certain, jamais homme, ayant eu des enfants autrement qu'en hypothèse, ne détaillera d'une façon si sensuelle le sentiment paternel qui, en soi, ne peut et ne doit avoir rien que de sobre.

Sainte-Beuve, estimant sans doute qu'il avait payé sa dette au monde en ce qui regarde le mariage par les tentatives où son bon vouloir avait échoué, ne songea plus qu'à se ménager un de ces arrangements à la fois commodes et honorables, où l'amour se voile sous les égards, où il entre plus d'estime pour le sexe et de reconnaissance que d'ardeur des sens, et que la jalousie ne tourmente ni n'aiguillonne.

Depuis plusieurs années il avait rencontré et connu dans les salons du faubourg Saint-Germain la comtesse Sophie Logré, petite-fille de Mme d'Houdetot, fille du général de Bazancourt, soeur du baron du même nom et femme du général d'Arbouville. Elle a composé des nouvelles attendrissantes et mélancoliques sur les épreuves qui attendent les personnes de son sexe dans notre état social, et l'on peut dire que par beaucoup de points c'était une âme soeur de l'auteur deVoluptéet desConsolations.

Le dernier biographe de celui-ci, M. Othenin d'Haussouville, ayant à parler de leur liaison, l'a fait de ce ton pincé qui appartient aux doctrinaires: «Des communications bienveillantes, dit-il, me permettent de soulever ici le coin d'un voile derrière lequel rien ne s'est jamais abrité que de pur et de délicat.»

Qu'en sait-il?

De tous les jeux où de notre temps s'amuse le paradoxe, un des plus futiles est celui qui vise à refaire une couronne de pureté et d'innocence à toutes les femmes, à commencer par les reines, et à finir par les comédiennes. Que de livres n'a-t-on pas écrits pour justifier Marie-Antoinette, Marie Stuart et tant d'autres? À entendre ces historiens d'un nouveau genre, historiens amoureux d'illusions et sujets aux chimères, il semble vraiment que le malheur de ces reines serait moins à plaindre et leur martyre digne de moins de pitié, si elles n'avaient pas toujours gardé la fidélité conjugale. «La vertu des femmes, disait Mme de Girardin, est la plus belle invention des hommes.»

Quel est le résultat le plus clair de toutes ces apologies, si ce n'est de donner un croc-en-jambe à la vérité historique et d'inaugurer une fausse morale? Une belle femme qui rit au soleil est, ce me semble, aussi respectable et, en tout cas, plus naturelle qu'une madone qui prie dans l'ombre. Pauvres êtres qui rachetez par la ruse ce que la nature vous a refusé de force et savez si bien vous relever de votre infériorité, va-t-on vous punir de mort pour nous avoir donné la vie, et serons-nous à votre égard d'autant plus sévères que vous aurez été plus indulgentes? Si précieuse que soit la virginité, Bayle soutient avec raison qu'il n'y a boulanger ni boucher qui voulût sur cette perle faire crédit de cinq sols. Quand cessera-t-on de vanter, outre mesure, la continence et la chasteté, ces vertus de moine, si négatives, si infécondes? Le meilleur moyen de faire porter ses fruits à l'arbre de la vie ne sera jamais d'en couper les branches. Mettez cette thèse à côté de celle qui donne la vertu pour fondement aux républiques: les deux font la paire.

Pour en revenir à M. d'Haussonville, je me garderais bien, aimant peu pour mon compte à pousser à bout ces sortes de procès, de contredire à sa rassurante assertion, s'il ne montrait à chaque ligne le bout de l'oreille. Ce publiciste empanaché trouve tout naturel que dans un Etat démocratique l'illustration de la naissance exerce encore son prestige[20]; il s'étonne que le grand écrivain, fils de ses oeuvres, et qui avait dédaigné la particule, quoique son père la portât, ait reproché au duc de Broglie de ne s'être donné que la peine de naître; puis, voulant lui faire une bonne méchanceté, il met dans la bouche de M. Cousin, n'osant le prendre à son compte, ce propos inattendu:Sainte-Beuve n'est pas gentilhomme. Eh non, Dieu merci, il n'a rien de commun avec vos gens, les de Cust…, les de Germ… et autres gentilshommes si fameux que les nommer serait une inconvenance.

Le tout se termine par une méprise assez naïve chez un futur académicien. Il prétend en un endroit que Mme d'Arbouville exerça sur le talent de Sainte-Beuve une influence élevée, morale, chrétienne, dont la trace se retrouve dans les portraits de Mlle Aissé, de Mme de Krüdner. Or, ouvrez le volume à l'endroit indiqué et vous ne tarderez pas à rencontrer ceci:

«Mme de Krüdner, dans les moments décisifs avec son amant, fait une prière à Dieu en disant:Mon Dieu, que je suis heureuse! je vous demande pardon de l'excès de mon bonheur. Elle reçoit ce sacrifice comme une personne qui va recevoir sa communion.»

Veut-on s'édifier sur le genre d'attachement qui lia Sainte-Beuve à Mme d'Arbouville? On n'a qu'à lire les règles de conduite qu'il professait en telle matière, car il avait ses principes, lui aussi:

«—Avec les femmes aimées qui nous ont repoussé, rompre: mieux vaut une rancune aimante.

Avec les femmes amies qui nous ont souri, continuer de vivre dans un doux oubli reconnaissant.»

Rapprochez de ces sentences l'affirmation suivante:

«—Elle a été pendant dix ans ma meilleure amie, j'ai été son meilleur ami.»

Et vous comprendrez la large place qu'il a occupée dans le coeur et dans les affections d'une personne si aimante et d'un esprit si cultivé.

Un jour que son secrétaire exposait devant lui, avec la candeur de la jeunesse, une de ces théories sur le platonisme et l'amour pur auxquelles le beau sexe applaudit volontiers, quitte à pratiquer le contraire, il perdit patience et riposta:

«—On se demande toujours si l'amitié sincère, forte, durable, est possible entre un homme et une femme. Oui, je le crois, cela se peut, mais à une condition: il faut qu'il n'y ait pas toujours eu amitié pure et simple; qu'à un moment aussi court, aussi fugitif que vous voudrez, la passion ait parlé; qu'il y ait eu abandon, faiblesse.»

Dans une des rares nouvelles qu'il a mêlées à ses portraits,Mme de Pontivy, récit transparent de sa propre aventure, il est encore plus explicite:

«—La passion, telle qu'elle peut éclater en une âme puissante, illuminait au dedans les jours de Mme de Pontivy. L'amour même et l'amour seul! Le reste était comme anéanti à ses yeux ou ne vivait que par là. Les ruses de la coquetterie et ses défenses gracieusement irritantes, qui se prolongent souvent jusque dans l'amour vrai, demeurèrent absentes chez elle. L'âme seule lui suffisait ou du moins lui semblait suffire; mais quand l'ami lui témoigna sa souffrance, elle ne résista pas; elle donna tout à son désir, non parce qu'elle le partageait, mais parce qu'elle voulait ce qu'elle aimait pleinement heureux. Puis, quand les gênes de leur vie redoublaient, ce qui avait lieu en certains mois d'hiver plus observés du monde, elle ne souffrait pas et ne se plaignait pas de ces gênes, pourvu qu'elle le vît.» Cette douceur et cette discrétion dans la tendresse, ce bonheur tranquille que le monde soupçonnait à peine et ne troublait point, convenaient parfaitement à l'homme déjà mûr qui se rappelait, non sans effroi, les bourrasques de sa passion pour Mme X…, et qui de sa vie n'avait pu prendre sur lui de passer la nuit entière à côté d'une femme. Il aimait, en effet, à procéder avec elles par entrevues rapides, afin de laisser à l'ardeur toute sa vivacité.

On dirait que le sceptique a été désarmé cette fois par le charme qu'embellissait une bonne grâce perpétuelle; il redevient jeune, il croit à l'amour et à sa durée. «Non, s'écrie-t-il, il n'est pas vrai que l'amour n'ait qu'un temps plus ou moins limité à régner dans les coeurs; qu'après une saison d'éclat et d'ivresse, son déclin soit inévitable; que cinq années, comme on l'a dit, soient le terme le plus long assigné par la nature à la passion que rien n'entrave et qui meurt ensuite d'elle-même.»

En conséquence, il nous représente les deux amants s'avançant toujours, plus unis dans les années qu'on peut appelercrépusculaires, et où un voile doit couvrir toutes choses en cette vie, même les sentiments devenus chaque jour plus profonds et plus sacrés.

En réalité, les choses se passèrent un peu autrement. Mme d'Arbouville, à la fin de ses jours, était revenue aux pratiques de dévotion et avait confié la direction de sa conscience au père de Ravignan. Elle alla s'éteindre à Lyon le 22 mars 1850, refusant, dit-on, de recevoir l'ami qui, malgré leur rupture, était accouru à la nouvelle du danger pour la revoir une dernière fois, à l'instant de la séparation et de l'adieu suprême, et qui priait qu'on lui permît du moins de presser les lèvres que la mort allait flétrir[21].

Quoi qu'il en soit, et nonobstant cette brouille finale, il lui dut les dix années les plus heureuses de sa vie (1837-1848), celles du moins où son existence fut arrangée le plus à son gré, selon son rêve. La matinée, racontent ses biographes, était consacrée au travail courant; l'après-midi, à quelque lecture de choix ou à quelque flânerie poétique. Le soir, il allait dans les salons, chez Mme de Broglie, chez Mme de Boigne; causait avec esprit, avec feu; observait, et, rentré chez lui, notait dans son journal intime mille souvenirs intéressants, des anecdotes curieuses, de fines remarques morales. L'été, il passait ses vacances dans un des châteaux de M. Molé, oncle de Mme d'Arbouville, à Précy, au Thil, à Champlâtreux ou au Marais. Il avait si bien pris ses habitudes dans cette hospitalière demeure du Marais que, pour goûter les douceurs de la société sans en souffrir la dépendance, il avait loué en 1847 une petite maison dans le village et pouvait ainsi travailler et dîner chaque jour au château.

On ne produit pas un effet brillant dans notre pays si l'on n'est homme du monde et si l'on ne fréquente les salons. Il faut tâcher seulement que le talent s'y perfectionne sans s'y user.

Au milieu de ce cercle aristocratique, Sainte-Beuve payait par les bonnes grâces de l'esprit ce que la fortune lui refusait de rendre sous une autre forme. Il y était, d'ailleurs, fort goûté et apprécié. Le comte Molé surtout paraît l'avoir conquis et charmé par la délicatesse de ses flatteries. Lorsqu'il s'entretenait avec lui de quelqu'un des hommes distingués, comme Fontanes, de Dalmas, de Beausset, Melzi, qu'il avait autrefois connus, il ne manquait jamais d'ajouter: «Oh! je suis certain qu'il vous aurait plu singulièrement et que vous vous seriez convenus!» Se peut-il imaginer façon plus adroite de chatouiller un coeur avide avant tout de nobles amitiés?

Ce même homme d'État lui ayant offert de le faire entrer à l'Académie, il s'y prêta volontiers. Son bagage littéraire était plus que suffisant, et la mort de Casimir Delavigne laissait vacant un des fauteuils. Mais survint tout à coup, pour le lui disputer, un personnage fort oublié aujourd'hui, M. Vatout, qui n'avait d'autre titre que celui d'officier dans la maison du roi. «Nommer M. Vatout, disait Royer-Collard, quelle plaisanterie faites-vous là à un homme de mon âge? Sachez, monsieur, que je prétends nommer quelqu'un.» Louis-Philippe, c'est tout naturel, n'était pas du même avis, et patronnait ouvertement la candidature de son serviteur. L'élection fut disputée et remise à un mois après sept tours de scrutin. Sainte-Beuve en fut réellement humilié. Signalant le résultat à Olivier pour laRevue Suisse, il ne pouvait s'empêcher de lui écrire: «Pas de réflexion, sinon celle-ci si vous voulez: «À voir les choses de si loin et au point de vue littéraire, une hésitation prolongée peut paraître au moins singulière.» Enfin, par un choix qui l'honorait, l'Académie au courtisan préféra l'écrivain. Lorsque celui-ci, après sa réception, fut, selon l'usage, mené aux Tuileries par Villemain et Victor Hugo, Louis-Philippe ne lui adressa pas la parole et, de son côté, il ne desserra pas les dents. Hors cette unique fois, il ne mit jamais les pieds à la cour et n'accepta aucune des invitations de concert ou de spectacle qu'on adresse aux membres de l'Institut. Il y a plus. Villemain, soit pour le taquiner, soit dans un autre but, proposa de le décorer. Faire accepter la croix à l'ancien collaborateur de Carrel, c'eût été lui jouer un bon tour; mais il résista avec énergie et offrit même, si l'on persistait, sa démission de bibliothécaire. Je ne vois donc pas de raison de soutenir, avec tous ses biographes, que si le règne de dix-huit ans se fût prolongé, on eût fini par le rallier à la monarchie, qu'il avait boudée jusque-là, malgré l'exemple de tous ses anciens amis. Ceci m'amène à toucher un mot de son rôle politique, bien que ce rôle ait été secondaire chez lui et constamment subordonné à son amour pour les lettres.


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