X

Confondu dans la foule de ceux qui subissent les révolutions sans les provoquer et sans se croire non plus d'étoffe à les conjurer, Sainte-Beuve n'a jamais aspiré à la direction des affaires publiques. Loin d'y mettre la main ou même le doigt, il se contente d'en saisir le jeu, d'en tout comprendre et d'en extraire, s'il se peut, quelques leçons de philosophie à notre usage. Que d'autres s'appliquent à diriger et à manier le monde, lui ne se soucie que de l'éclairer. À peine si vers la fin, lorsque l'expérience eut mûri sa raison, il eût ambitionné l'honneur d'être quelquefois consulté. Des cinq gouvernements sous lesquels il a vécu, très-français en ce point comme sur beaucoup d'autres, il n'a cordialement accepté que les deux derniers. Et même, dans les derniers temps, semblait-il s'en détacher pour rentrer dans l'opposition qui convenait mieux à son tempérament de frondeur.

La Restauration avait essayé, en 1828, de le gagner par l'offre d'un poste de secrétaire d'ambassade. Il aurait accompagné à Athènes M. de Lamartine, qui devait y représenter la France. Mais on ne donna pas suite à ce projet. Après la révolution de Juillet, tandis que la rédaction duGlobeentrait d'emblée au pouvoir; que Dubois, Vitet, Jouffroy, Rémusat et les autres se partageaient les faveurs de la royauté nouvelle, il resta au journal avec Leroux et Lerminier, continuant à y défendre les opinions libérales. Puis, la monarchie de Juillet paraissant renier son origine, il accentua son opposition contre elle et combattit à côté de Carrel auNational. Toutefois, il n'y fit qu'une courte campagne, plus littéraire que politique. Il n'en est pas moins vrai que Louis-Philippe ne fut jamais un monarque de son goût. Son idéal de souverain eût été un mélange de Louis XIV et de Napoléon, ayant mêmes sentiments, mêmes ambitions que le pays, et menant haut la main les hommes et la fortune. Qu'aurait été 1830, s'il y avait eu au gouvernail un grand coeur? Telle est la question qu'il se posa souvent et qu'il retournait contre un roi spirituel sans doute, et intelligent, mais trop prudent, trop père de famille, trop préoccupé, comme un simple bourgeois, de laisser beaucoup de millions à ses enfants. «—Cela m'agace, cela m'irrite, disait-il à Edmond Texier, c'est décidément trop plat[22].» Il disait encore à ce sujet: «Les bonnes intentions, les bienfaits même, ne sont jamais comptés aux souverains s'ils ne joignent la force à l'autorité.»

Prétendre que la révolution de 1848 lui donna des peurs bleues est une pure calomnie. Avec ses instincts de girondin et son humeur populaire, il se plaisait, au contraire, aux émotions de la rue: il fallut toute la maladresse des républicains pour le rendre hostile. N'eut-on pas le tort insigne de soupçonner sa probité, parce que son nom figurait, à côté d'une somme de cent francs, sur une liste de fonds secrets, publiée parla Revue rétrospective. À force de recherches, il est parvenu depuis à découvrir que cette somme provenait d'un crédit affecté à la réparation d'une cheminée qui fumait dans son appartement du palais Mazarin.

Sur le moment, ses ennemis, heureux du prétexte, essayèrent de le flétrir. Parmi eux, le philologue Génin se distingua par son acharnement. Bondissant d'indignation, sous un outrage si immérité, Sainte-Beuve s'adressa de toutes parts aux anciens et aux nouveaux ministres, pour qu'on éclaircît le fait.

«La vie seule d'un honnête homme, disait-il avec une juste fierté, peut répondre pour lui. Je n'essaierai pas d'autre réponse que celle-là: elle suffira certainement auprès de tous ceux qui me connaissent; et même pour ceux qui ne me connaissent pas, je rougirais d'ajouter un mot de plus.

Depuis quinze ans, j'ai eu des liens de société et même d'amitié avec bien des ministres et personnages considérables du dernier régime; ils savent tous quelle a été, à leur égard, mon attitude constante de délicatesse et de discrétion, et si j'ai jamais rien demandé à aucun d'eux.—Non, quoi que vous en disiez, je ne suis pas tombé dans quelque guet-apens. Un homme assis, et qui se tient immobile à l'écart, n'y tombe pas.»

À M. Crémieux, qui était alors garde des sceaux, il écrivait:

«Je demande de votre justice qu'on veuille bien m'aider à obtenir un éclaircissement sur cet odieux mystère… Veuillez me fournir les moyens d'arriver à expliquer complétement et à dévoiler l'infamie dont je me trouve atteint, moi qui ai toujours vécu à l'écart, ne demandant rien au pouvoir, tout entier à l'étude et aux lettres.»

Pour comble de déshonneur, son nom était placé sur la liste entre celui de M. Eugène Vouillot et celui de Charles Maurice, un franc corsaire. Une telle association eût dû suffire pour ôter tout prétexte à la calomnie: elle n'en a pas moins tenté d'y revenir par insinuation de temps à autre, et chaque fois une protestation vigoureuse l'a fait rentrer sous terre. La meilleure réfutation est celle qu'on rencontre dans une lettre à M. Barrot: «Quoi! lié dès 1824 auGlobeavec tous les hommes devenus depuis ministres; vivant, dès 1832, dans la familiarité, je puis dire, des Pasquier, des Mole, des Thiers; bibliothécaire de la Mazarine depuis 1840, seulement et parce qu'il était presque scandaleux que tant d'hommes puissants, mes amis, me laissassent logé au quatrième, dans une chambre d'étudiant, à l'hôtel garni; ne demandant qu'à obtenir de la considération et à garder de la dignité dans les rapports de société où je vivais en égalité avec les meilleurs sur le pied de l'esprit; élu membre de l'Académie française en 1844, et dès lors confrère des principaux personnages politiques, j'aurais été acheté, en l'an de grâce 1847, pour la somme de cent francs; et ces cent francs seraient sur les fonds secrets! Ma foi, c'est trop bête.»

Enfin, de guerre lasse, voyant qu'on refusait de l'entendre, et ne voulant conserver aucun lien d'obligation envers un gouvernement si peu soucieux de l'honneur et de la dignité des écrivains, Sainte-Beuve donna sa démission de bibliothécaire et s'en alla professer un cours à l'université de Liége.

L'année qu'il y passa fut tout entière consacrée aux travaux littéraires, sans aucune distraction amoureuse; fidèle à son attachement pour Mme d'Arbouville, qui vivait encore, il s'y refit une virginité, comme nous l'apprend un de ses sonnets:

Non, je n'ai point perdu mon année en ces lieux:Dans ce paisible exil mon âme s'est calmée;Une absente chérie et toujours plus aiméeA seule, en les fixant, épuré tous mes feux.

Et tandis que des pleurs mouillaient mes tristes yeux,J'avais sous ma fenêtre, en avril embaumée,Des pruniers blanchissant la plaine clairsemée;Sans feuille, et rien que fleurs, un verger gracieux!

J'avais vu bien des fois mai brillant de verdure,Mais avril m'avait fui dans sa tendre peinture.Non, ce temps de l'exil, je ne l'ai point perdu!

Car ici j'ai vécu fidèle dans l'absence,Amour! et sans manquer au chagrin qui t'est dû,J'ai vu la fleur d'avril et rappris l'innocence.

À son retour, la France présentait un spectacle bien triste; la réaction contre la République, dirigée par les partis déchus, y triomphait de partout. De vieux libéraux, tels qu'Odilon Barrot, des voltairiens comme Cousin, Thiers, Saint-Marc, y donnaient la main aux légitimistes et aux évêques, à Montalembert, à Falloux, à Veuillot, à Dupanloup, pour supprimer le suffrage universel, livrer l'enseignement aux jésuites et jeter leur pays dans le pétrin clérical, d'où il a aujourd'hui tant de peine à se tirer. Sainte-Beuve, honteux pour ses anciens amis, saisit l'occasion que lui offraitle Constitutionnel[23] de mener contre eux une vigoureuse campagne, qui se termina par l'article desRegrets, sur lequel on a tant divagué. Il semble vraiment que le journaliste s'y soit montré ingrat et traître envers les libéraux, comme s'il fallait prendre au sérieux un libéralisme dont ils ne firent étalage qu'après avoir perdu le pouvoir.

Son adhésion à la présidence du prince Louis Bonaparte fut sincère et dégagée d'arrière-pensée, quoique tacite et indirecte; il n'y mit pas la main, comme faisaient ces mêmes partis monarchiques, dans l'espérance d'y trouver une planche pourrie pour arriver à leurs fins. Lui, accepta franchement l'idée et le fait d'une restauration napoléonienne. Dans les conjonctures difficiles, on prend l'habileté où elle se rencontre, et de deux maux on est bien forcé d'opter pour le moindre. Après tout, il suivit le courant et sentit comme le peuple.

Je ne suis pas impérialiste, et oncques ne le fus; mais toutes les déclamations entassées les unes sur les autres ne me feront pas admettre qu'un gouvernement ait duré vingt années, malgré le crime d'où il était issu, si la grande majorité de la nation n'en eût pas voulu. Le fait serait trop déshonorant pour nous. Quant à la corruption, c'est depuis la chute du régime qu'elle a surtout frappé les yeux; de près, on y était moins sensible. Il serait temps, peut-être, d'abandonner un thème qui ne signifie rien et qui nous ridiculise aux yeux de l'Europe. Ceux qui s'en font l'écho oublient sans doute que le même reproche a été constamment adressé au pouvoir, et, chaque parti l'ayant exercé à son tour, il s'en suivrait que la corruption serait universelle. Cela est absurde; nous avons aujourd'hui des républicains, dit-on, à notre tête, et l'on ne se fait pas faute de crier contre la curée des places, l'avidité, l'insolence et l'incapacité des fonctionnaires. Je ne vois pas qu'ils soient plus incapables ni moins arrogants qu'autrefois; il me semble que ce sont toujours les mêmes.

J'en dirai bien autant des criminels, que les journaux de nuances opposées se jettent dans les jambes les uns aux autres. On est assassin, voleur ou sodomiste par intempérance et par vice d'éducation, et non parce qu'on est républicain, légitimiste ou même bonapartiste. Laissez donc là ce jeu hypocrite et combattez-vous à armes courtoises.

Ma digression est faite; je reviens à Sainte-Beuve. À aucun moment, ce n'a été un courtisan de l'Empire; ce régime avait à ses yeux trop peu de souci des lettres et trop peu d'égards pour ceux qui les cultivent. Alors que beaucoup d'autres réglaient leur montre sur le cadran des Tuileries ou prenaient l'heure à leur paroisse, il alla de l'avant, ne pensant et ne parlant qu'à son gré.

De nombreuses maladresses, commises auMoniteur, où il écrivait, et qui indiquaient chez le directeur de la presse un manque absolu de tact, ne tardèrent pas à le mécontenter. Par exemple, un critique de ce journal ayant un jour cité un alexandrin moderne, le ministre fit aussitôt demander si, d'aventure, ce vers ne serait pas de Victor Hugo. On le retint sur le marbre de la composition jusqu'à ce qu'il eût montré patte blanche. Vérification faite, il était d'Alfred de Musset.

Un autre jour, l'éloge du sinologue Abel de Rémusat fut écarté, parce que Fould avait confondu ce savant avec l'auteur d'Abélard, Charles de Rémusat. Aussi, fallait-il entendre Sainte-Beuve cribler de ses railleries l'ignorance littéraire des Billaut, des Vaillant, des Rouher. Ayant été victime de plus d'un manque d'égards de la part des insolents et grossiers personnages qui entouraient le trône, il écrivait à l'occasion de Jomini: «Un souverain, surtout quand il est absolu, répond jusqu'à un certain point des injustices et des injures qu'on inflige en son nom à des âmes délicates, et par conséquent sensibles à l'outrage.» Le coup le plus rude lui fut précisément porté par l'empereur lui-même. La scène eut lieu, je crois, à Compiègne, où il n'avait accepté de venir qu'à son corps défendant[24] et sur les instances de la princesse Mathilde. Il avait certes droit plus que personne à quelque mot gracieux du prince, dont il servait depuis si longtemps la politique. Or, Napoléon III, l'ayant attiré dans un entretien particulier, se prit à lui dire: «Je goûte fort, monsieur, vos excellents articles duMoniteur.—Sire, il y a trois ans que je n'y écris plus», répliqua l'écrivain, justement blessé dans son amour-propre. Aussi, après avoir rempli vis-à-vis d'un tel gouvernement son devoir d'honnête homme et de bon serviteur par maint conseil discret sur la route à suivre, les écueils à éviter, les influences néfastes, voyant qu'on restait sourd à ses avis, il éclata publiquement et fit bande à part.

* * * * *

On comprend qu'il se soit refusé ensuite à parler de l'Histoire de César. Ce ne fut pas, d'ailleurs, son seul acte d'indépendance et de dignité. J'ai la bonne fortune de pouvoir donner ici une lettre inédite[25], qui prouvera avec quelle aisance spirituelle il se dérobait à certaines corvées, lorsque son dévouement était soumis à une trop rude épreuve. Il avait l'art, sinon l'audace, de dire la vérité; mais, enfin, il osait quelquefois la dire, et son adresse aidait à rendre son courage utile. M. Pelletier, chef de division au ministère d'État et chargé de la direction duMoniteur, l'ayant prié d'écrire un article sur uneHistoire des Girondins, au succès de laquelle on tenait beaucoup, reçut de lui la lettre suivante:

«Cher monsieur,

Je voudrais pouvoir direoui; mais j'ai une difficulté insurmontable sur cet auteur: il me paraît compromettre tout ce qu'il touche; il est violent et n'a pas la tradition des choses dont il parle.

«Ainsi, l'article de Condorcet, que leMoniteura inséré, est odieux et faux; on peut être sévère pour Condorcet, mais ce n'est pas sur ce ton ni dans cette gamme. Je n'ai pas lu le reste de l'ouvrage; mais ce ne peut être bon, bien qu'il y ait des recherches. L'esprit n'en saurait être plus juste que celui de ses autres écrits. Car lui, il n'est pas un esprit éclairé, ce qui n'empêche pas qu'il n'ait une plume avec laquelle, à un moment donné, il joue merveilleusement du bâton. Je l'ai vu, comme journaliste, dirigé sur une position à enlever, et faire prouesse, s'en tirer à merveille. Mais, de lui-même, c'est un gladiateur et un casse-cou.

«Enfin, cher monsieur, vous saurez que de l'avoir nommé une fois dans je ne sais quel article et avec assez de politesse, est un des petits remords de ma vie littéraire[26]. Je n'ai, d'ailleurs, jamais eu à me plaindre de lui, mais c'est répulsion de nature, et que je vois très-partagée. Il a compromis le romantisme de Hugo; il a compromis le doctrinarisme de Guizot; il compromettrait ce qu'il sert aujourd'hui, si ce régime n'était pas en dehors et au-dessus des coups de plume pour ou contre.

«Voilà une confession; vous voyez comme je me livre.—Tout à vous.»

Inutile de nommer l'écrivain dont il s'agit, tout le monde aura reconnuGranier de Cassagnac.

Toutes les femmes aimées de Sainte-Beuve rencontrèrent dans son coeur une rivale préférée, établie à demeure dès l'enfance, qui ne perdit jamais ses droits, n'eut pas à souffrir d'infidélité et vit plutôt son influence grandir avec les années. Cette rivale, hâtons-nous de le dire, c'est l'étude. Même en ses plus vives ardeurs, il préférait feuilleter de vieux livres que caresser de frais appas.

Une des supériorités de ce rare esprit fut, nous dit Mme Colet, de se ressaisir tout entier par le travail. Sitôt qu'il reprenait sa tâche de chaque jour, tâche régulière, scrupuleuse, obstinée, et que la mort seule interrompit, ses passions chômaient; la belle du moment était mise en oubli. Chateaubriand avait dit: «Si je croyais le bonheur quelque part, je le chercherais dans l'habitude.» Lui, avait substitué le génie au bonheur, l'avait cherché et l'avait trouvé dans un labeur fécond, chaque jour repris et patiemment poursuivi avec une persévérance invariable. C'est pendant ces nobles haltes, qu'il s'imposait comme une discipline inflexible, que ses tourterelles captives s'émancipaient sans qu'il y prît garde.

Le pur lettré eût bien voulu n'avoir pas à songer au profit et ne chercher dans l'étude que ce qui est agrément, douceur, oubli, passe-temps et délices. Mais il faut vivre. Sa fortune, il est vrai, le mettait au-dessus du besoin, lui assurait l'indépendance; elle était trop modeste pour satisfaire à ses instincts de générosité. De plus, il aimait la gloire, qui ne s'acquiert pas en se jouant et réclame une application constante et de chaque jour; sinon tout s'en va en fumée et en rêve. Ajoutez-y le goût de la galanterie et les dépenses qu'il entraîne. Qui veut vivre pour plaire doit plaire pour vivre. Force fut donc à son esprit de produire et de se plier au travail.

D'un autre côté, les conditions du goût se sont fort modifiées. Pour être digne de présenter aux autres les fruits de la littérature, il ne suffit plus de les sentir soi-même avec âme, il faut encore en avoir fait une patiente étude et s'être entouré de plus de notions possible, afin de saisir et de dérober le secret du génie:

«Où est-il le temps où on lisait anciens et modernes couché sur un lit de repos, comme Horace pendant la canicule, ou étendu sur un sofa, comme Gray, en se disant qu'on avait mieux que les joies du Paradis ou de l'Olympe? le temps où, comme leLiseurde Meissonnier, dans sa chambre solitaire, une après-midi de dimanche, près de la fenêtre ouverte qu'encadre le chèvrefeuille, on lisait un livre unique et chéri? Heureux âge, où est-il?

Rien n'y ressemble moins que d'être toujours sur les épines comme aujourd'hui en lisant, de prendre garde à chaque pas, de se questionner sans cesse, de se demander si c'est le bon texte, s'il est bien original… et mille autres questions qui gâtent le plaisir, engendrent le doute, vous font gratter le front, vous obligent à monter à votre bibliothèque, à grimper aux plus hauts rayons, à remuer tous vos livres, à consulter, à compulser, à redevenir un travailleur et un ouvrier enfin, au lieu d'un voluptueux et d'un délicat.»

Il a l'air de s'en plaindre, mais qui l'a vu chez lui sait bien que cette application acharnée lui était devenue une seconde nature et qu'il s'y délectait comme dans son élément.

Sa soif de découverte et de nouveauté n'est restée étrangère à aucune connaissance, et les a fait servir toutes au perfectionnement de l'histoire littéraire qui, de cette façon, hérite et bénéficie des autres branches de la culture humaine.

Moraliste à la suite de La Bruyère et de La Rochefoucauld, il observe et décrit les moeurs sans prétendre les régler. Son ambition va même plus haut. Il voudrait, sous la diversité des organisations, discerner les caractères qui se reproduisent invariablement, afin de classer les hommes comme on fait des plantes: «Je m'applique, dit-il, à étudier la nature sous bien des formes vivantes. L'une de ces formes étudiée et connue, je passe à l'autre. Je ne suis pas un rhéteur se jouant aux surfaces et aux images, mais une espèce de naturaliste des esprits, tâchant de comprendre et de découvrir le plus de groupes possible, en vue d'une science plus générale, qu'il appartiendra à d'autres d'organiser. J'avoue qu'en mes jours de grand sérieux, c'est là ma prétention.»

Ici, nous n'avons pas à décider si la prétention est justifiée. Sa méthode d'investigation, exposée au tome III desNouveaux Lundis, a été maintes fois discutée et contredite. On peut la voir appliquée avec une rigueur scolastique dans les ouvrages de M. Taine. Inutile, je crois, d'y insister davantage. En soi d'ailleurs une théorie est de peu d'importance; l'instrument ne vaut que par la main qui s'en sert. Sans plus nous inquiéter du but, arrêtons-nous aux accidents du voyage.

On n'attend pas de moi, sans doute, un portrait en pied; la difficulté serait trop grande de fixer celui d'un tel Protée. Au moment où vous croyez le tenir, il se dérobe et apparaît tout autre vingt pas plus loin. Le pinceau flexible dont il disposait eût seul été capable de grouper en une image ressemblante les nuances infinies qui, en se fondant, ont produit le critique universel.

Son premier fonds de collège était considérable. Loin de s'y tenir, comme on fait souvent, il le fortifia et l'accrut sans cesse, acceptant les conseils, les leçons même des latinistes et hellénistes les plus savants, et cela, jusqu'à un âge avancé. La plaisanterie de Montaigne, à propos duvieillard abécédaire qui poursuit son écolage, ne mordit jamais sur lui.

Il entendait suffisamment l'italien, médiocrement l'espagnol, beaucoup mieux l'anglais, sa langue quasi-maternelle, dont pourtant la poésie l'embarrassait parfois. Quant à l'allemand des informateurs et traducteurs l'aidaient au besoin, à en déchiffrer les textes. Il y répugnait un peu, à cause de l'obscurité du fond. Lui lisant un jour je ne sais quel morceau traduit de Hegel par M. Taine ou M. Littré, il m'arrêta dès que le changement de ton l'eût averti que le sens m'échappait: «Vous ne comprenez plus, n'est-ce pas? ni moi non plus; laissez là ces brouillards.»

La nature française résumant en elle, avec plus de rapidité et de contraste, les qualités et les défauts de l'espèce, il en fit l'objet principal de son étude. Une riche collection de livres, choisis un à un sur les quais et chez les libraires, ou achetés dans les ventes à l'époque où ils étaient encore accessibles aux petites bourses, était rangée en double et triple rayon aux murs de plusieurs chambres. L'excédant débordait dans les placards, dans des malles, sur des chaises, partout. Malgré ce désordre apparent, chaque volume avait sa place marquée dans le cerveau du travailleur qui, sans hésiter, savait où le prendre.

En outre, aussitôt qu'un article était en vue, les employés de la Bibliothèque nationale se mettaient en mouvement. On lui déterrait les bouquins les plus ignorés, les pièces les plus introuvables; on feuilletait à son intention catalogues et manuscrits; chacun s'empressait d'apporter son tribut à l'oeuvre du maître, heureux si, en récompense, il daignait quelquefois citer leur nom.

Quiconque a fréquenté tant soi peu la salle de travail, sait combien est sûre l'érudition de ces messieurs, de quelle science bibliographique ils sont tous riches, et en même temps quelle est leur complaisance à en faire profiter autrui. Jugez de leur ardeur et de leur zèle, quand il s'agit de l'un des princes de la littérature! La plupart des bibliothécaires, MM. Claude et Chéron particulièrement, se mettaient en quatre pour le contenter. Le résultat de leurs recherches formait chaque fois un ballot qu'il faisait prendre ou qu'on lui expédiait.

Autre ressource, non moins précieuse: tout individu sur lequel il avait une fois écrit devenait sien, entrait dans sa collection, dans sa ménagerie, avait son dossier. Nous appelions ainsi le paquet où était enfermé le premier article augmenté des productions ultérieures de l'auteur et des lettres échangées avec lui. On y joignait les études publiées sur lui par d'autres critiques, les renseignements et particularités recueillis sur sa personne. Toutes ces paperasses accumulées composaient l'humus sur lequel devait éclore la végétation.

Le suffrage universel ayant du bon, même en littérature, Sainte-Beuve attendait quelquefois que tous les périodiques, revues et journaux, eussent traité le sujet, afin de résumer la discussion et de rendre l'arrêt. Cependant il préférait tirer le premier, donner le coup de cloche et attacher le grelot.

Après avoir vécu huit ou quinze jours dans l'intimité de son auteur, entrant dans son caractère, dans ses moeurs, dans ses passions, dans ses préjugés; après avoir consulté sur lui tout ce qui pouvait renseigner, hommes et choses, il défendait sa porte et se mettait à l'oeuvre.

En une journée et tout d'une haleine, au risque de se fouler le pouce ou le poignet, il couchait l'article sur de petits feuillets, de son écriture menue et cursive, à peine tracée, et qu'il était ensuite assez difficile de transcrire.

Puis il se relisait pour donner le dernier poli, effaçait l'apprêt, l'air de rhétorique inhérent à l'improvisation, et tâchait de rendre sa phrase aussi souple que la parole. Son application en ce sens allait jusqu'à la manie: il ne voulait employer que des plumes d'oie, trouvant à celles d'acier trop de roideur et de résistance à mouler l'élasticité de sa pensée. Le purisme, qui retient et glace, était sacrifié à l'aisance, au naturel, à d'aimables négligences. Entre une expression correcte et un tour neuf et hardi, pas la moindre hésitation, la grammaire attrapait son soufflet. Cela n'aidait que mieux à donner au style sa netteté, ce premier éclat simple auquel le grand écrivain sacrifiait toute fausse couleur. Cette qualité n'est-elle pas d'ailleurs un besoin pour une nation prompte et pressée comme la nôtre, qui veut entendre vite et n'a pas la patience d'écouter longtemps? Tant d'application et de soins n'allaient pas sans de grandes fatigues. De temps à autre, les organes surmenés refusaient leur service. En 1860, les yeux, qu'il avait fort tendres, s'étaient enflammés au point qu'il fallut recourir à l'oculiste. Après un essai inutile de cautérisation des paupières, Sichel ordonna de renoncer au travail et d'aller immédiatement à la campagne passer quelques mois de repos absolu et de vie purement végétative. La souffrance était si aigüe, que Sainte-Beuve écouta l'ordonnance, promit de la suivre à la lettre, et mit aussitôt ses amis à la recherche d'une ferme où il pût, avec ses entours, se loger et vivre à l'aise.

On lui en découvrit une à quatre ou cinq lieues de Paris, pourvue des commodités désirables; mais il voulut, avant de s'y rendre, en connaître les habitants et voir s'ils seraient d'humeur à s'accommoder à la sienne. Ces bonnes gens vinrent donc un dimanche s'attabler, rue Montparnasse, autour d'un plantureux repas auquel ils firent honneur, tout en vantant le bon air de leur ferme et les agréments dont on y jouissait. Le prix fut débattu, et l'on s'entendit sur les divers arrangements de l'installation. Même, ayant trouvé le vin bon et la chère succulente, ils promirent de revenir le dimanche suivant, pour donner un coup de main au déménagement et conduire leurs hôtes futurs.

Pendant toute la semaine, la maison fut en l'air. On tira du grenier caisses et malles, et l'on y empila ce dont on pourrait avoir besoin. À chaque instant, Sainte-Beuve entr'ouvrait la porte de son cabinet pour héler la gouvernante et lui demander si l'on n'avait pas oublié ceci ou cela, ses caleçons, sesmadras(les foulards dont il s'entourait la tête).

Et le soir, aux causeries qui suivaient le dîner, que de charmantes idylles esquissées par avance! Adieu les tracas et le tourment de l'existence fiévreuse; désormais plus d'autre souci que de s'abandonner à la bonne loi naturelle et de suivre, mollement étendu sous les pommiers, le circuit de l'ombre autour du tronc. Tous les matins, une promenade sur la lisière de la forêt voisine ou vers la mare où se jouent les canards dans un gai rayon de soleil. Plus de visites; plus de contrainte gênante:

Là chacun à son gré dans le logis s'arrange;Si quelque ami nous vient, on le couche à la grange.

Sainte-Beuve avait toujours eu, du moins le croyait-il, des aspirations vers la vie paisible et retirée à la campagne; il les a exprimées en mainte rencontre. Certain petit tableau de Winants, un paysage hollandais représentant une cabane de bûcheron à l'entrée d'un bois, avait particulièrement le don de l'attendrir. Une émotion dont il ne se rendait pas compte le tenait là devant à rêver de paix, de silence, de condition innocente et obscure.

Au fond, le séjour des champs ne pouvait, je pense, lui convenir qu'un moment, comme passe-temps accidentel, afin de se mieux remettre en appétit de société. Ce qui le prouve, c'est qu'il a, sans en souffrir, passé sa vie dans un cabinet d'où la vue portait sur de hauts murs, d'une couleur triste et grise mal dissimulée sous un rideau de lierre. En fait de nature champêtre, un carré de jardin, grand comme un mouchoir de poche, où s'étiolaient deux ou trois arbustes, et tellement étouffé entre la hauteur des murs que les plantes refusaient d'y fleurir. Il fallait à chaque printemps le repeupler avec des fleurs empruntées à un parc du voisinage. Sans doute l'écrivain avait le rayon en lui. La fraîcheur de son imagination suppléait à l'absence de verdure.

Durant la semaine dont j'ai parlé, il se livra à une vraie débauche de poésie rustique. Ce fut un hymne perpétuel en l'honneur des paysans. Puis, quand tout fut prêt pour le départ, qu'il ne manqua plus rien aux bagages et que les malles furent bien ficelées: «Vous pouvez tout remettre en place, dit-il, notre voyage est fait et me voilà guéri.» Réellement, toute ardeur aux paupières avait disparu.

Je ne voudrais pas encourir le reproche de faire passer les gens par la cuisine et de trop m'arrêter aux détails du métier. Venons-en donc aux rapports de l'auteur avec ses confrères.

Après la publication de chacun de ses volumes, il en suivait le retentissement dans la presse, surveillant d'un oeil attentif tout ce qu'on en disait. Loin de redouter la critique, il la provoquait et offrait ses livres, même aux adversaires, pour peu qu'il les sût capables de les apprécier. À l'éloge banal il préférait la contradiction, y répondait avec vivacité, mais avec courtoisie et ne se défendait qu'en allant sur le terrain de l'ennemi. Acceptant sans froncer le sourcil le reproche d'inconstance et de variation que ne lui ménageaient pas les croyants de tous bords, il payait volontiers de quelques piqûres à la sensibilité de son épiderme les délicatesses que son infidélité ajoutait à ses plaisirs. Les seuls journaux qui eussent le don de l'irriter étaient les feuilles légitimistes et cléricales, parce que de tout temps, même avant son éclat au Sénat, au lieu de discuter ses idées, on y attaquait son caractère par des insinuations et des calomnies, et on essayait de le flétrir. Aussi, à ma connaissance, n'a-t-il été outrageux lui-même que contre Genoude, Laurentie et M. Veuillot.

Afin de ne pas manquer au devoir de politesse, le secrétaire devait lire les journaux et signaler les articles à mesure. On témoignait à tous, même aux plus humbles, combien l'on était sensible à leur attention: une lettre de gratitude et d'effusion aux gros bonnets, quelques mots de remercîment sur une carte pour le menu fretin.

La polémique lui paraissait inutile et indigne d'un esprit sérieux; sinon, elle l'aurait tenté: «Je ne crains pas les coups, disait-il, à condition de pouvoir les rendre.» Mais il n'admettait ni les gros mots ni les injures dont vit certaine presse. Ayant eu un jour l'imprudence de lui apporter un numéro de petit journal où il était bassement insulté, ce fut une explosion de mépris: «Savez-vous ce que c'est que votre X…? Oh! ne vous en défendez pas, vous avez un faible pour ce torche-c… Eh bien! votre X…, c'est un tir au pistolet. Quand on en veut à quelqu'un, on va là, on vise son homme, on paie, on tire son coup et l'on s'en va.»

Je voudrais, par un exemple entre mille, indiquer avec quelle habileté Sainte-Beuve parvenait, en restant fidèle à la vérité, à toucher aux fibres les plus délicates sans blesser l'amour-propre des intéressés. On ne peut s'en faire une idée, si l'on ne remet l'article en situation, si l'on ne se représente les difficultés de la tâche. C'est le seul moyen de juger à quel point de franchise il poussait les révélations intimes, fût-ce à l'égard de gens qu'il était habitué à respecter. Essayons d'un fait.

M. Guizot avait épousé en premières noces une femme d'un mérite solide, mais plus âgée que lui, Mlle Pauline de Meulan. Comme toutes les vieilles filles qui ont mis la main sur de jeunes maris, celle-ci adorait le sien et portait dans son affection conjugale tout l'arriéré d'une jeunesse chastement consacrée au travail et l'ardeur d'une flamme allumée sur le tard. Elle tremblait sans cesse que son bonheur ne lui échappât. Lorsqu'elle fut atteinte de la maladie dont elle devait mourir, son mari, pour la soigner, prit avec lui une nièce assez jolie, qui devint la seconde Mme Guizot. Autour du lit de la mourante, ces deux jeunesses, qui s'étaient convenues de prime abord, en vinrent peu à peu à ne plus dissimuler leur inclination. Le regard jaloux de Pauline de Meulan put lire dans leurs yeux et y surprendre peut-être l'impatience de son trépas. Qu'on juge de son désespoir!

Certes il y avait là un cas de morale humaine assez curieux, une scène digne du pinceau délié que nous connaissons. Mais comment raconter cela du vivant de M. Guizot, celui-ci étant ministre tout-puissant, alors surtout que, en bons termes avec lui, on ne tenait nullement à lui déplaire? Cette plume prestigieuse y est parvenue, indirectement et par allusion, il est vrai, mais enfin elle y est parvenue. Écoutez, et sachez entendre à demi-mot:

«Son bonheur fut grand: sa sensibilité, qui s'accroissait avec les années, délicat privilége des moeurs sévères! le lui faisait de plus en plus chérir, et, je dirai presque regretter… Cette sensibilité, à qui elle dût tant de pures délices, fut-elle toujours pour elle une source inaltérable, et, en avançant vers la fin, ne devint-elle pas, elle, raison si forte et si sûre, une âme douloureuse aussi? Sa santé altérée; au milieu de tant d'accords profonds et vertueux, le désaccord enfin prononcé des âges; ses voeux secrets (une fois sa fin entrevue) pour le bonheur du fils et de l'époux, avec une autre qu'elle, avec une autre elle-même; il y eut là sans doute de quoi attendrir et passionner sa situation dernière plus qu'elle ne l'aurait osé concevoir autrefois pour les années de sa jeunesse.»

À force de ménagement, il a fait passer la pilule; tout y est, mais il faut savoir la chose pour comprendre.

Voilà bien du tourment pour un mince résultat, diront les indifférents. Gardez-vous de le croire. C'est grâce à ces adroites finesses que la critique peut sortir des banalités de l'école et constituer une science exacte. Il n'y a d'ailleurs de vraie biographie qu'à ce prix. On a grandement raison d'admirer de semblables détails dans les vies de Plutarque, mais combien ils ont plus d'intérêt quand ils se rapportent à des contemporains, à des gens que nous avons connus et coudoyés. Ce sera l'éternel honneur de Sainte-Beuve d'avoir démêlé dans cette foule de visages, où la nature lui avait accordé de lire, quelques indices de caractère et de les constater sans violer les convenances. «Son mérite supérieur est d'avoir étudié les événements humains dans les individus vivants qui les font ou qui les souffrent. Il a aimé de tout son coeur la vérité et l'a cherchée de toutes ses forces[27].» Le mot anglaisTruthn'était pas seulement l'exergue de son cachet, mais le but constant de ses efforts. Un peu trop timide au début, l'audace lui vint avec le temps.

L'homme de courage n'est pas celui qui s'expose inutilement et se fait tuer en pure perte. On ne doit courir les dangers qu'à bon escient. Supposez un inconnu, un débutant qui publie sur quelque personne célèbre des détails vrais, mais peu honorables, qu'arrive-t-il? Aussitôt la famille, que les vices ou les crimes de l'ancêtre ont enrichie, se levant indignée au nom de la morale, traîne l'imprudent et pauvre diable devant les tribunaux. Nous avons dans l'arsenal de nos lois deux ou trois articles si favorables aux coquins qu'on les dirait rédigés par eux-mêmes. Ce ne sont pas ceux que l'on applique avec le moins de plaisir. Ils seront opposés à l'écrivain téméraire, qui se verra condamné, conspué, flétri, aux applaudissements des badauds; on lui coupera le sifflet pour toujours.

Mais que ces mêmes détails soient publiés par un écrivain autorisé et, si ce n'est pas assez, par un haut fonctionnaire, par un sénateur, la scène change, le point de vue moral est renversé. Là, comme ailleurs,qui a pouvoir a droit. Peut-être essaiera-t-on de l'intimider par la menace d'un procès. Mais si, fort des vérités dont il a plein la main, il menace à son tour d'en dire davantage; de publier, s'il le faut, son livre à l'étranger, oh! alors la famille, fût-ce les Castellane ou les Broglie, rengaine et fait retraite avec sa courte honte.

Eût-elle pas mieux fait de se tenir tranquille? Laissez le moraliste, qu'il soit illustre ou obscur, scruter en liberté la vie et l'âme de ceux à qui vous tenez: ce qu'il y a de vivant dans leur immortalité n'en ressortira que mieux. Son impartialité vous répond de sa justice. Il dissèque le coeur humain comme le chimiste un poison subtil ou le zoologiste un beau serpent. L'ardeur qu'il met à son analyse, lui dissimule, tant qu'elle dure, les dangers du venin. Même après l'opération, il lui reste un grain de faiblesse pour les vices: «Ne me parlez pas des gens vertueux, disait parfois Sainte-Beuve, ils sont assommants. Les coquins, à la bonne heure! avec eux, on ne s'ennuie jamais[28].»

Ce Talleyrand, qu'on voulait l'empêcher de portraiturer, il l'a traité avec tant de jubilation qu'il en a, contre son habitude, oublié un remarquable profil tracé par Benjamin Constant dans le livre desCent et un. Le féroce égoïsme du personnage y est si bien pris sur le vif que je veux citer la page, à titre de hors-d'oeuvre:

Ce qui a décidé du caractère de Talleyrand, ce sont ses pieds. Ses parents, le voyant boiteux, décidèrent qu'il entrerait dans l'état ecclésiastique, et que son frère serait le chef de la famille. Blessé, mais résigné, M. de Talleyrand prit le petit collet comme une armure, et se jeta dans sa carrière pour en tirer un parti quelconque.

Entré dans l'Assemblée constituante, il se réunit tout de suite à la minorité de la noblesse, et prit sa place entre Sieyès et Mirabeau. 11 était peut-être de bonne foi, car tout le monde a été de bonne foi à une époque quelconque. D'ailleurs, dans ce temps-là, on pouvait être de bonne foi et réussir, parce que les intérêts et les opinions étaient d'accord.

Pour briller dans l'Assemblée, il aurait fallu travailler; or, M. de Talleyrand est essentiellement paresseux; mais il avait je ne sais quel talent de grand seigneur pour faire travailler les autres.

Je l'ai vu à son retour d'Amérique, quand il n'avait aucune fortune, qu'il était mal vu de l'autorité, et qu'il boitait dans les rues, en allant faire sa cour d'un salon à l'autre. Il avait, malgré cela, tous les matins, quarante personnes dans son antichambre, et son lever ressemblait à celui d'un prince.

Il ne s'était jeté dans la Révolution que par intérêt. Il fut fort étonné quand il vit que le résultat de la Révolution était sa proscription, et la nécessité de fuir la France. Embarqué pour passer en Angleterre, il jeta les yeux sur les côtes qu'il venait de quitter, et il s'écria: «On ne m'y reprendra plus à faire une révolution pour les autres!» Il a tenu parole.

Chassé d'Angleterre fort injustement, il se réfugia en Amérique, et s'y ennuya trois ans. Son compagnon d'exil et d'infortune était un autre membre de l'Assemblée constituante, un marquis de Blacous, homme d'esprit, joueur forcené, et qui s'est brûlé la cervelle de fatigue de la vie et de ses créanciers à son retour à Paris. M. de Talleyrand parcourut avec lui toutes les villes d'Amérique, appuyé sur son bras, parce qu'il ne savait pas marcher seul.

Quand il a été ministre, M. de Blacous, revenu en France, invité par lui, a demandé une place de 600 livres de rente. M. de Talleyrand ne lui a pas répondu, ne l'a pas reçu, et Blacous s'est tué. Un de leurs amis communs, ému de cette mort, dit à M. de Talleyrand: «Vous êtes pourtant cause de la mort de Blacous,» et lui en fit de vifs reproches. M. de Talleyrand l'écouta paisiblement, appuyé contre la cheminée, et lui répondit: «Pauvre Blacous!»

Ce ne sont pas seulement les sévérités qui soulevaient des réclamations contre Sainte-Beuve, ses éloges même et le bien qu'il disait des gens avaient presque autant de peine à passer. Il en fit plus d'une fois l'épreuve, et notamment lors de son étude sur M. Littré. Sollicité à l'indulgence par M. Hachette, au moment où se lançait la grande affaire duDictionnaire de la langue, il promit de rentrer ses griffes. Rencontrant là d'ailleurs un de ces hommes, l'honneur de notre temps, dont la vie est consacrée à l'avancement des sciences et à la pratique des vertus, qui ne visent qu'à s'instruire et à instruire les autres de ce qu'ils savent être le vrai, un des rares individus, parmi tant d'ambitieux et de courtisans de la fortune, qui se dérobent aux honneurs et ne les recherchent jamais; une âme stoïque enfin trempée dans la charité chrétienne, le peintre avait soigné son portrait avec amour et respect. Pas de restriction à la louange, une large sympathie embrassant tous les traits du modèle et couronnant son front d'un nimbe glorieux. Il avait prêté de sa propre finesse et de sa grâce au savant mais rude traducteur d'Hippocrate, dont quelques parties un peu sombres et hérissées choquaient sa délicatesse.

Croit-on que l'apothéose satisfit complétement celui qu'elle déifiait? Oh! que nenni! M. Littré aspira sans éternuer le flot d'encens auquel une main, déshabituée de le prodiguer, ajoutait tout son prix; sa modestie ne s'effaroucha point et ne fut choquée que du seul endroit où l'on disait de son père: «Il avait eu la vie rude et même misérable; il avait été pauvre, et il lui arrivait de le rappeler à son fils en des termes qui ne s'oublient pas:Il m'est arrivé de manquer de pain, toi déjà né. Cela devenait un stimulant ensuite pour acquérir le pain de l'esprit, et surtout pour être disposé à le partager avec tous.»

Y a-t-il là, je vous le demande, rien que d'honorable? Cependant M. Littré aurait voulu que l'on effaçât, que l'on adoucît du moins le passage, tant la vanité se niche au coeur même des plus purs! Sa réclamation, comme bien l'on pense, resta sans effet. Sainte-Beuve, fort coulant pour le reste, était inflexible quand il s'agissait de telles rectifications. «C'est acquis,» répondait-il. Si l'on insistait, il préférait supprimer l'article plutôt que de déguiser sa pensée.

Toute espèce de génie, pour celui qui le possède, est l'instrument d'une grande joie, à la condition qu'il pourra le manifester avec indépendance et en pleine liberté. Ce bonheur ne fut pas complétement accordé à Sainte-Beuve. Muni comme il l'était d'un talent de vulgarisation hors de pair, il eût désiré agir immédiatement sur le public, le servir, en être entouré, communiquer à son auditoire l'âme des grands poëtes dont il avait pour lui recueilli la fleur. Il lui eût été doux de remporter quelques-uns de ces triomphes de la parole auxquels il s'était préparé, et de recevoir, en retour de ses leçons, le contre-coup excitant de l'applaudissement et de la louange. La malveillance de M. Villemain ne le permit pas. Lorsque la politique enleva ce littérateur à la chaire qu'il avait illustrée, au lieu d'y laisser monter le rival de gloire qui avait grandi à son ombre et malgré son ombre, il écouta son jaloux instinct et se fit remplacer par des Gérusez, des Caboche: bon moyen pour que son absence en fût plus remarquée.

On ne lui a jamais réclamé sa place directement et de vive voix, cela va de soi pour qui connaît l'un et l'autre; mais, dès 1836, on lui adressait un généreux appel, qu'une âme un peu mieux située eût compris et qui eût étouffé tout autre jalousie. Voyez comme la plainte s'y voile de pudeur:

«Il y a avantage encore, même au point de vue de la gloire, à naître à une époque peuplée de noms et de chaque coin éclairée. Voyez en effet: le nombre, le rapprochement ont-ils jamais nui aux brillants champions de la pensée, de la poésie, ou de l'éloquence? Tout au contraire; et, si l'on regarde dans le passé, combien, sans remonter plus haut que le siècle de Louis XIV, cette rencontre inouïe, cette émulation en tous genres de grands esprits, de talents contemporains, ne contribue-t-elle pas à la lumière distincte dont chaque front de loin nous luit?…

On est, en effet, tous contemporains, amis ou rivaux, à bord d'un navire, à bord d'une aventureuseArgo. Plus l'équipage est nombreux, brillant dans son ensemble, composé de héros qu'on peut nommer, plus aussi la gloire de chacun y gagne, et plus il est avantageux d'en faire partie. Ce qui, de près, est souvent une lutte et une souffrance entre vivants, est, de loin, pour la postérité, un concert. Les uns étaient à la poupe, les autres à la proue: voilà pour elle toute la différence. Si cela est vrai, comme nous le disons, des hautes époques et desSiècles de Louis XIV, cela ne l'est pas moins des époques plus difficiles où la grande gloire est plus rare, et qui ont surtout à se défendre contre les comparaisons onéreuses du passé et le flot grossissant de l'avenir, par la réunion des nobles efforts, par la masse, le redoublement des connaissances étendues et choisies, et, dans la diminution inévitable de ce qu'on peut appeler proprementgénies créateurs, par le nombre des talents distingués, ingénieux, intelligents, instruits et nourris en toute matière d'art, d'étude et de pensée, séduisants à lire, éloquents à entendre, conservateurs avec goût, novateurs avec décence.»

Sainte-Beuve perdit son temps à cajoler son rival et à lui passer doucement la main sur l'échine.

Rien qu'à voir les ouvrages que nous ont valus les deux cours professés par lui à l'étranger, on devine ce qu'il aurait donné si, pendant une période un peu longue, il avait été mis en demeure de satisfaire un public français. Nul doute qu'il n'en fût sorti une histoire de notre littérature autrement variée et fertile que celle de M. Nisard. La route étroite où quelques arbres masquent la forêt eût fait place à une large voie civilisatrice, avec tous ses embranchements et ramifications, traversant la France d'un bout à l'autre et portant dans les coins les plus reculés la lumière et la vie.

Combien de fois ne l'ai-je pas supplié de réunir quand même dans un monument, que lui seul pouvait édifier, tant de riches matériaux déjà taillés de sa main avec art et qui ne demandaient qu'à former un ensemble harmonieux! Deux éditeurs lui avaient concurremment proposé pour cet ouvrage une somme considérable. Il fut tenté, promit de s'y mettre, et finit par reculer devant l'immensité de la tâche. C'était trop tard.

Je regretterais moins que l'on ait étouffé sa voix au Collége de France, —il s'engageait là sur un sujet usé[29],—si l'avanie dont il fut victime n'était une de ces fautes dont on est forcé de rougir. L'hostilité qui se déclara tout d'abord s'explique par les rancunes des auteurs critiqués ou dédaignés. En même temps, on prit sur lui une revanche de ce que l'on ne pouvait se permettre ailleurs; on se donna la satisfaction d'une émeute à huis-clos, moins dangereuse que dans la rue. En un mot, ce fut une lâcheté. Ressentant l'outrage sans en être aigrie ni abattue, sa belle intelligence trouva en elle-même de quoi faire honte à ceux qui l'avaient si indignement traitée.

Disons-le à l'honneur du caractère français: s'il a ses moments d'erreur où la passion l'entraîne, il en revient promptement et répare autant qu'il est en lui. Les écrivains, après s'être ligués aux politiques pour insulter leur chef, ont tenu ensuite à lui faire oublier cet affront par d'unanimes témoignages d'admiration et de respect. Les étudiants eux-mêmes, qui avaient profité de l'occasion pour faire du tapage, ont effacé leur tort soit en venant le féliciter de son attitude au Sénat, soit en assistant à ses funérailles. C'est là une amende honorable et très-suffisante. Seule la haine politique n'a pas désarmé; elle réitère et aggrave, envers la mémoire du critiqué, l'injure infligée à sa personne. L'orléanisme, par l'organe de M. Othenin d'Haussonville, revendique hautement la responsabilité de l'exécution et s'en vante:

«L'accueil fait au professeur de poésie latine était une leçon adressée par lajeunesse libéraleà l'auteur desRegrets, leçon brutale sans doute et déplacée, mais qui fut d'autant plus vivement sentie par lui qu'elle était mieux méritée.»

La jeunesse libérale!nous savons ce qu'en vaut l'aune. Elle avait alors pour héraut et porte-parole un talent des plus distingués, une fine plume de polémiste, l'aigle de la bande dont le jeune M. d'Haussonville est aujourd'hui le plus bel ornement. Au plus fort de la guerre d'épigrammes que ce secrétaire des anciens partis dirigeait contre l'Empire, Sainte-Beuve, dans un article bienveillant, lui adressa quelques avis pleins de modération et de sagesse: «Pourquoi tant se courroucer contre un gouvernement que la France tolère, bien qu'elle ne l'ait pas choisi? Eh non! tout n'est pas parfait sans doute; acceptons, sauf à corriger, à améliorer.» L'aiglon répondit avec arrogance, lui si poli d'ordinaire, qu'il ne pactisait pas avec le despotisme. Il avait ses principes, l'amour sacré,désintéressé, de la liberté, de la dignité humaine. En vain lui insinuait-on que l'homme n'a jamais d'autres principes que les intérêts de sa fortune ou de son esprit. Il ne voulait rien entendre et se proclamaitinconciliable. Qu'arriva-t-il cependant? Du premier jour où ce gouvernement tant détesté fit mine d'entrebâiller la porte des emplois aux orléanistes, le fier polémiste s'y précipita tête baissée et fut suivi de la fleur du libéralisme.

Parmi les attaques auxquelles le critique fut en butte pendant sa longue carrière, celle de Balzac est restée la plus célèbre, tant par la qualité de l'agresseur que par la violence et la grossièreté des représailles. Elle mérite qu'on s'y arrête un instant, dût-on n'en retirer d'autre profit que celui des Spartiates devant l'ivresse des ilotes.

Le grand romancier affectait d'être insensible à ce que l'on pouvait dire de ses livres et prétendait que rien de ce côté-là n'avait le don de l'émouvoir. Le contraire serait plus vrai. Ainsi que tous les artistes, il se préoccupait fort de ce que l'on pensait, de ce que l'on écrivait sur son compte. Quelque haute opinion qu'il eût de sa valeur et de la portée de son talent, il n'était pas fâché de voir cette opinion partagée et professée par les autres; il ajoutait une grande importance à la façon dont chacune de ses oeuvres était accueillie par les journaux.

Pour s'en convaincre, il suffit de relire les deux ou trois numéros de laRevue parisiennepubliée par lui en 1840, où il étale bravement son exubérante personnalité. Ce recueil, dont il était l'unique rédacteur, semble n'avoir eu d'autre but que de le venger de ses rivaux et des malavisés qui se refusaient de le proclamer homme de génie. Le plus maltraité de tous, celui contre lequel il dirige toute l'artillerie et les foudres de sa colère, c'est Sainte-Beuve qui avait, en 1834, compris Balzac dans sa galerie des auteurs contemporains. Il est vrai de dire que le peintre a assaisonné les éloges de ce portrait d'une pincée de correctifs qui en corrompent singulièrement la douceur. Jamais il ne mérita mieux la définition que M. de Pontmartin a donné de lui dans lesJeudis de madame Charbonneau: «Il excellerait à distiller une goutte de poison dans une fiole d'essence, de manière à rendre l'essence vénéneuse et le poison délicieux.» En lisant l'étude, on ne se doute pas d'abord de toute la malice qu'elle recèle; l'ingénieux critique a si adroitement enfoncé dans sa pelote chatoyante une foule de fines aiguilles, qu'il faut un oeil exercé pour les découvrir, une certaine dextérité de main pour les en retirer. C'est à croire que, forcé de louer à tour de bras ses amis du cénacle et les divers auteurs déjà célèbres, il a cédé à la démangeaison trop naturelle de se dédommager sur l'homme nouveau qui surgissait dans la littérature en dehors de l'école régnante et sans lien direct avec la tradition.

Il ne lui accorde pas une qualité sans la faire suivre immédiatement d'une restriction qui l'efface ou l'obscurcit. Ainsi, après avoir reconnu l'heureuse idée qu'a eue le romancier de transporter la scène de ses récits d'une province à l'autre et de conquérir, comme Henri IV, la France ville à ville, il ajoute aussitôt:

«Dans Paris, au contraire, le succès a été moindre, bien que fort vif encore, mais on a contesté plusieurs mérites à l'auteur; il a eu peine à se pousser, à se classer plus haut que la vogue, et, malgré son talent redoublé, malgré ses merveilleuses délicatesses d'observation, à monter dans l'estime de plusieurs jusqu'à un certain rang sérieux…

Il devine les mystères de la province, il les invente parfois; il méconnaît le plus souvent et viole ce que ce genre de vie, avec la poésie qu'il recèle, a de discret avant tout, de pudique et de voilé…

La plupart de ses commencements sont à ravir; mais ses fins d'histoire dégénèrent ou deviennent excessives. Il y a un moment, un point où, malgré lui, il s'emporte. Son sang-froid d'observateur lui échappe; une détente lui part, pour ainsi dire, en dedans du cerveau, et enlève à cent lieues les conclusions.»

Dans un autre passage, il caractérise en termes excellents l'influence prestigieuse et séductrice exercée sur les femmes par l'habile magicien:

«Il sait beaucoup de choses des femmes, leurs secrets sensibles ou sensuels; il leur pose en ses récits des questions hardies, familières, équivalentes à des privautés. C'est comme un docteur encore jeune qui a une entrée dans la ruelle ou dans l'alcôve; il a pris le droit de parler à demi-mot des mystérieux détails privés qui charment confusément les plus pudiques.»

Mais, sans plus tarder, il corrige ce que l'éloge aurait de trop flatteur par les paroles suivantes:

«Balzac, en ses romans, est une marchande de modes, ou mieux, c'est une marchande à la toilette. Et, en effet, que de belles étoffes chez lui! mais elles ont été portées, il y a des taches d'huile et de graisse presque toujours.»

Le romancier avait eu, on le sait, des débuts pénibles, de longs tâtonnements avant de percer; il avait mis la main à bien des livres obscurs publiés sous divers pseudonymes. Voici comment le critique lui jette à la tête ces premiers et infructueux essais:

«Il a sa manière, mais vacillante, inquiète, cherchant souvent à se trouver elle-même. On sent l'homme qui a écrit trente volumes avant d'acquérir une manière; quand on a été si long à la trouver, on n'est pas bien certain de la garder toujours.»

Ailleurs, il le compare aux généraux qui n'emportent la moindre position qu'en prodiguant le sang des troupes et en perdant beaucoup de monde: «C'est l'encre seulement qu'il prodigue, ajoute-t-il malicieusement; on se rachète avec lui sur la quantité.»

Puis arrive l'inévitable accusation d'immoralité, sur laquelleSainte-Beuve insiste plus que de raison:

«M. de Balzac a fréquemment, et à son insu peut-être, l'image lascive, le coup de pinceau vagabond et sensuel… Crébillon fils se ressouvient de Rétif…»

Enfin, usant d'un artifice qui lui permet d'attribuer à autrui ce dont il hésite à endosser lui-même la responsabilité, il se fait dire par un ami:

«Encore maintenant, voyez? N'est-il pas vraiment, à beaucoup d'égards, un Pigault-Lebrun de salon, le Pigault-Lebrun des duchesses?»

Il prête à ce même ami un dernier et méprisant propos, qui, paraît-il, avait réellement été tenu par J.-J. Ampère:

«C'est drôle! quand j'ai lu ces choses-là (certaines descriptions sales et minutieusement ignobles), il me semble toujours que j'ai besoin de me laver les mains et de brosser mon habit.»

Nous savons, par un récit de M. Jules Sandeau, quel fut l'effet de cet article sur Balzac. Celui-ci, dans ses fréquentes rencontres avec l'auteur du portrait, n'avait sans doute reçu de lui que des louanges; il avait d'ailleurs assez donné de preuves d'un talent de premier ordre pour se croire le droit d'être traité aussi favorablement que les autres grands écrivains, que le peintre littéraire ne présentait jusque-là que par leurs beaux côtés. Il s'apprêtait donc à savourer l'enivrant breuvage sans se douter de l'amertume qu'il trouverait au fond.

Les premières pages le chatouillèrent agréablement; il avala même sans trop de grimace quelques-uns des traits cités plus haut; mais à la fin, révolté de tant de chicanes, de pointes méticuleuses, il jeta de dépit la brochure en s'écriant: «Il me le paiera! je lui passerai ma plume au travers du corps!»

Pareil dessein n'est pas facile à exécuter, et les journaux se prêtent malaisément aux rancunes des auteurs vexés. Six années s'écoulèrent avant qu'une occasion favorable s'offrît à Balzac de soulager sa bile; mais, pour avoir si longtemps cuvé dans le silence, elle n'en éclata que plus amère et plus féroce.

C'est qu'aussi la condition de l'homme de lettres a bien changé depuis la Révolution! Autrefois la société aristocratique, dont se composait le public, avait un cadre restreint, un goût fixe et du temps de reste. Il suffisait d'un conte badin, d'une tragédie ou d'un bouquet à Chloris gentiment rimés pour mériter sa sympathie et attirer son attention. L'auteur était aussitôt prisé à son titre, choyé, pensionné, de tous les soupers et fêtes. L'insociable Jean-Jacques, malgré son hypocondrie, ne fit pas même exception. Quel concours, autour de ce sauvage, de financiers, de grands seigneurs et de femmes du monde pour l'amadouer ou lui venir en aide!

Aujourd'hui le public est immense, confus, morcelé en mille fractions d'humeur et de goûts différents. Il faut frapper souvent et fort pour qu'il entende. Ce n'est pas assez d'une oeuvre, ni de deux, ni de vingt. Gare au producteur qui s'arrête un instant! L'oubli se fait sur son nom, le sillon s'efface et l'oeuvre, qu'il a mis dix ans à édifier pièce à pièce, disparaît dans la pénombre. Aussi le voyez-vous forger sans trêve, battre son enclume et forcer l'attention. La nuit se passe au travail et le jour à courir les journaux, à chauffer les amis. Car le mérite ne vaut que par le bruit qu'il fait; les plus grands artistes et écrivains de notre époque en ont été aussi les plus grands charlatans..

Balzac n'était pas des moindres. Au moment où parut son portrait il avait, sans compter 25 ou 30 volumes de romans non signés, déjà produitla Physiologie du mariage, le Père Goriot, la Femme de trente ans, la Vieille Fille, Gaudissard, les Célibataires, Eugénie Grandet, Louis Lambert, la Recherche de l'absolu, la Peau de chagrin, et je ne sais combien d'autres livres qui, pour être de qualité inférieure, n'en portaient pas moins la marque de son talent. Et c'est au moment où il s'arrête enfin dans ce labeur de géant, où il prête l'oreille, s'attendant à un cri d'admiration, qu'une voix désobligeante chicanera son génie! Ah! si l'on pouvait lui répondre!

Quel écrivain n'a rêvé d'avoir sous la main un journal où, à l'aise et sans contrôle, il puisse éreinter ses rivaux et chanter sa gloire? Avoir ses coudées franches et pas de rédacteur en chef! quel bonheur!

Ce rêve, Balzac parvint enfin à le réaliser en 1840: il fonda laRevue parisienneet la rédigea tout seul. Dieu sait s'il en profite pour faire à son tour la leçon aux autres et remanier la carte d'Europe au gré de son imagination. Peu s'en faut qu'il ne demande à remplacer M. Thiers au ministère. Mais son premier soin, vous le pensez bien, est de courir sus au critique malencontreux. Sans plus tarder, il entreprend son exécution.

Le début de l'article est sur un ton de modération qui ne se soutiendra pas. L'auteur se propose, dit-il, de répondre dignement à des attaques sans dignité; mais bientôt la fièvre l'emporte, et le voilà qui tombe dans l'injure et la bouffonnerie:

«Ce bibliothécaire doit être passé par les armes de la plaisanterie, car il serait impossible de le combattre par les siennes, de se tenir sur un terrain où l'on s'enfonce dans un ennui boueux jusqu'à mi-jambe. Il est casanier, travailleur, et ne répand l'ennui que par sa plume. En France, il se garde bien de pérorer, comme il l'a fait à Lausanne, où les Suisses, extrêmement ennuyeux eux-mêmes, ont pu prendre son cours pour une flatterie…

Quand vous aurez passé le pont des Arts, Parisiens, prenez à droite: la Bibliothèque mazarine est à gauche! Vous pourriez bailler en allant de ce côté.

En lisant Sainte-Beuve, tantôt l'ennui tombe sur vous, comme parfois vous voyez tomber une pluie fine qui finit par vous percer jusqu'aux os. Les phrases à idées menues, insaisissables, pleuvent une à une et attristent l'intelligence qui s'expose à ce français humide.»

Tout le sel et l'esprit du monde ne feront jamais excuser de telles charges d'atelier. Ce qui suit devient réellement odieux:

«La muse de M. Sainte-Beuve est de la nature des chauves-souris et non de celle des aigles. Elle a peur de contempler de tels horizons, elle aime les ténèbres et le clair-obscur: la lumière offense ses yeux. Sa phrase molle et lâche, impuissante et couarde, côtoie les sujets, se glisse le long des idées; elle tourne dans l'ombre comme un chacal, elle entre dans les cimetières, elle en rapporte d'estimables cadavres qui n'ont rien fait à l'auteur pour être ainsi remués.»

Quand on songe que l'homme si indignement bafoué fut le plus intelligent et le plus sagace des historiens littéraires; que, l'analyse psychologique en main, il perça la sécheresse de Port-Royal et en fit jaillir tant de sources vives, on se prend de pitié pour le pamphlétaire qui méconnaît à ce point la poésie et le talent. N'était-ce pas, au contraire, un noble emploi de l'esprit que de rappeler les anciennes mémoires, de les rafraîchir, les renouveler, redonner de l'accent à ces voix déjà lointaines et souffler un instant la vie à des cendres éteintes?

Mais Balzac n'était pas homme à le souffrir. Avec l'insolence d'un nouveau venu qui se pavane sur le devant de la scène, il ne saurait admettre qu'on accorde le moindre souvenir à un mort. N'est-ce pas le voler, écorner sa part de louanges et de coups d'encensoir?

Sa diatribe ne se relève un peu que vers la fin, lorsqu'elle vise les poésies de l'adversaire, qui étaient, il est vrai, son côté faible, la partie de ses oeuvres pour laquelle il avait le plus de tendresse, comme une mère pour celui de ses enfants que la nature a le moins favorisé..

«Les poésies de M. Sainte-Beuve m'ont toujours paru être traduites d'une langue étrangère, par quelqu'un qui ne connaîtrait cette langue qu'imparfaitement. Il a la prétention de comprendre sa poésie, mais c'est une fatuité d'auteur. Sur la fin de leurs jours, Newton et Laplace avouaient qu'ils ne se comprenaient plus eux-mêmes. Il n'y a que des géomètres pour avouer cela. Les poëtes se feraient tirer à quatre chevaux plutôt que de s'abandonner à de pareilles confidences.»

Balzac comprit sans doute que tous ces traits n'avaient pas entamé l'adversaire, et il revint à la charge dans son romanles Fantaisies de Claudine, qu'il a depuis appelé, je crois,un Prince de la Bohême. Il y parodie, avec la malignité d'un gamin, le style un peu maniéré des premiers volumes dePort-Royalet celui deVolupté. Dans ces deux ouvrages, Sainte-Beuve avait abusé, en effet, de ces épithètes moitié idéales, moitié réelles, essentiellement poétiques, qui font entrer dans le secret des choses et en éveillent en nous le sentiment. Il était facile de le ridiculiser sur ce point. Il suffisait de détacher quelques adjectifs du milieu qui les explique et les justifie, pour qu'ils parussent aussitôt extravagants, de mauvais goût. C'est pourtant le procédé commode dont l'irascible romancier n'hésita pas à se servir.

Sainte-Beuve prit sa revanche en homme supérieur. À la mort de Balzac, en 1850, il écrivit sur lui un article excellent, purgé de toute rancune, plein de justesse, sympathique même, et qui ne laissait rien à désirer aux plus fervents admirateurs de cet étonnant génie. En même temps, il profita de ce qu'il y avait de vrai dans les épigrammes lancées contre lui, se corrigea de ses défauts et devint le critique le plus autorisé, le penseur le plus hardi, l'écrivain le plus savoureux que le XIXe siècle eût encore produit.


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