Silence au camp! la vierge est prisonnière;Par un injuste arrêt Bedfort croit la flétrir:Jeune encore elle touche à son heure dernière...Silence au camp! la vierge va périr.Des pontifes divins, vendus à la puissance,Sous les subtilités des dogmes ténébreuxOnt accablé son innocence;Les Anglais commandaient ce sacrifice affreux:Un prêtre en cheveux blancs ordonna le supplice;Et c'est au nom d'un Dieu par lui calomnié,D'un Dieu de vérité, d'amour et de justice,Qu'un prêtre fut perfide, injuste et sans pitié.A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers?Pour qui ces torches qu'on excite?L'airain sacré tremble et s'agite...D'où vient ce bruit lugubre? Où courent ces guerriers,Dont la foule à longs flots roule et se précipite?La joie éclate sur leurs traits;Sans doute l'honneur les enflamme;Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais:Non, ces guerriers sont des AnglaisQui vont voir mourir une femme.Qu'ils sont nobles dans leurs courroux!Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves!La voyant sans défense, ils s'écriaient, ces braves:Qu'elle meure; elle a contre nousDes esprits infernaux suscité la magie...Lâches! que lui reprochez-vous?D'un courage inspiré la brûlante énergie,L'amour du nom français, le mépris du danger,Voilà sa magie et ses charmes;En faut-il d'autres que des armesPour combattre, pour vaincre et punir l'étranger?Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image;Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents;Au pied de l'échafaud, sans changer de visage,Elle s'avançait à pas lents.Tranquille elle y monta; quand, debout sur le faîte,Elle vit ce bûcher qui l'allait dévorer,Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête,Sentant son cœur faillir elle baisa la tête,Et se prit à pleurer.Ah! pleure, fille infortunée!Ta jeunesse va se flétrir,Dans sa fleur trop tôt moissonnée!Adieu, beau ciel, il faut mourir.Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs,Et ta chaumière et tes compagnes,Et ton père expirant sous le poids des douleurs.Après quelques instants d'un horrible silence,Tout à coup le feu brille; il s'irrite, il s'élance...Le cœur de la guerrière alors s'est ranimé:A travers les vapeurs d'une fumée ardente,Jeanne encore menaçante,Montre aux Anglais son bras à demi consumé.Pourquoi reculer d'épouvante?Anglais, son bras est désarmé.La flamme l'environne, et sa voix expiranteMurmure encore: «O France! ô mon roi bien-aimé!»Que faisait-il, ce roi? Plongé dans la mollesse,Tandis que le malheur réclamait son appui,L'ingrat, il oubliait, aux pieds d'une maîtresse,La vierge qui mourait pour lui!Ah! qu'une page si funesteDe ce règne victorieux,Pour n'en pas obscurcir le reste,S'efface sous les pleurs qui tombent de nos yeux.Qu'un monument s'élève aux lieux de ta naissance,O toi qui des vainqueurs renversas les projets!La France y portera son deuil et ses regrets,Sa tardive reconnaissance;Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès;Puissent croître avec eux sa gloire et sa puissance!Que sur l'airain funèbre on grave des combats,Des étendards anglais fuyant devant tes pas,Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes.Venez, jeunes beautés; venez, braves soldats;Semez sur son tombeau les lauriers et les roses!Qu'un jour le voyageur, en parcourant ces bois,Cueille un rameau sacré, l'y dépose et s'écrie:«A celle qui sauva le trône et la patrie,«Et n'obtint qu'un tombeau pour prix de ses exploits!»CASIMIR DELAVIGNE.
Silence au camp! la vierge est prisonnière;Par un injuste arrêt Bedfort croit la flétrir:Jeune encore elle touche à son heure dernière...Silence au camp! la vierge va périr.
Des pontifes divins, vendus à la puissance,Sous les subtilités des dogmes ténébreuxOnt accablé son innocence;Les Anglais commandaient ce sacrifice affreux:Un prêtre en cheveux blancs ordonna le supplice;Et c'est au nom d'un Dieu par lui calomnié,D'un Dieu de vérité, d'amour et de justice,Qu'un prêtre fut perfide, injuste et sans pitié.
A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers?Pour qui ces torches qu'on excite?L'airain sacré tremble et s'agite...D'où vient ce bruit lugubre? Où courent ces guerriers,Dont la foule à longs flots roule et se précipite?La joie éclate sur leurs traits;Sans doute l'honneur les enflamme;Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais:Non, ces guerriers sont des AnglaisQui vont voir mourir une femme.Qu'ils sont nobles dans leurs courroux!Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves!La voyant sans défense, ils s'écriaient, ces braves:Qu'elle meure; elle a contre nousDes esprits infernaux suscité la magie...Lâches! que lui reprochez-vous?D'un courage inspiré la brûlante énergie,L'amour du nom français, le mépris du danger,Voilà sa magie et ses charmes;En faut-il d'autres que des armesPour combattre, pour vaincre et punir l'étranger?
Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image;Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents;Au pied de l'échafaud, sans changer de visage,Elle s'avançait à pas lents.
Tranquille elle y monta; quand, debout sur le faîte,Elle vit ce bûcher qui l'allait dévorer,Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête,Sentant son cœur faillir elle baisa la tête,Et se prit à pleurer.
Ah! pleure, fille infortunée!Ta jeunesse va se flétrir,Dans sa fleur trop tôt moissonnée!Adieu, beau ciel, il faut mourir.
Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs,Et ta chaumière et tes compagnes,Et ton père expirant sous le poids des douleurs.
Après quelques instants d'un horrible silence,Tout à coup le feu brille; il s'irrite, il s'élance...Le cœur de la guerrière alors s'est ranimé:A travers les vapeurs d'une fumée ardente,Jeanne encore menaçante,Montre aux Anglais son bras à demi consumé.Pourquoi reculer d'épouvante?Anglais, son bras est désarmé.
La flamme l'environne, et sa voix expiranteMurmure encore: «O France! ô mon roi bien-aimé!»Que faisait-il, ce roi? Plongé dans la mollesse,Tandis que le malheur réclamait son appui,L'ingrat, il oubliait, aux pieds d'une maîtresse,La vierge qui mourait pour lui!
Ah! qu'une page si funesteDe ce règne victorieux,Pour n'en pas obscurcir le reste,S'efface sous les pleurs qui tombent de nos yeux.Qu'un monument s'élève aux lieux de ta naissance,O toi qui des vainqueurs renversas les projets!La France y portera son deuil et ses regrets,Sa tardive reconnaissance;Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès;Puissent croître avec eux sa gloire et sa puissance!
Que sur l'airain funèbre on grave des combats,Des étendards anglais fuyant devant tes pas,Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes.Venez, jeunes beautés; venez, braves soldats;Semez sur son tombeau les lauriers et les roses!Qu'un jour le voyageur, en parcourant ces bois,Cueille un rameau sacré, l'y dépose et s'écrie:«A celle qui sauva le trône et la patrie,«Et n'obtint qu'un tombeau pour prix de ses exploits!»
CASIMIR DELAVIGNE.
Sous les remparts de Rome, et sous ces vastes plaines,Sont des antres profonds, des voûtes souterraines,Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains,Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains.Avec ses monuments et sa magnificence,Rome entière sortit de cet abîme immense.Depuis, loin des regards et du fer des tyrans,L'Église encor naissante y cacha ses enfants,Jusqu'au jour où, du sein de cette nuit profonde,Triomphante, elle vint donner des lois au monde,Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars.Jaloux de tout connaître, un jeune amant des arts,L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture,Brûlait de visiter cette demeure obscure,De notre antique foi vénérable berceau.Un fil dans une main et dans l'autre un flambeau,Il entre, il se confie à ces voûtes nombreuses,Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses.Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté,Ce palais de la nuit, cette sombre cité,Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles,Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles.Dans un coin écarté se présente un réduit,Mystérieux asile où l'espoir le conduit.Il voit des vases saints et des urnes pieuses,Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses.Il saisit ce trésor, il veut poursuivre: hélas!Il a perdu le fil qui conduisait ses pas.Il cherche, mais en vain: il s'égare, il se trouble;Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble;Il prend tous les chemins que lui montre la peur.Enfin, de route en route et d'erreur en erreur,Dans les enfoncements de cette obscure enceinteIl trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe,D'où vingt chemins divers conduisent à l'entour.Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour?Il les consulte tous: il les prend, il les quitte;L'effroi suspend ses pas, l'effroi les précipite;Il appelle: l'écho redouble sa frayeur;De sinistres pensers viennent glacer son cœur.L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heuresDepuis qu'il est errant dans ces noires demeures.Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel,En trois lustres entiers voit à peine un mortelEt, pour comble d'effroi, dans cette nuit funesteDu flambeau qui le guide il voit périr le reste.Craignant que chaque pas, que chaque mouvement,En agitant la flamme en use l'aliment,Quelquefois il s'arrête et demeure immobile.Vaines précautions! tout soin est inutile;L'heure approche, et déjà son cœur épouvantéCroit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité.Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre;Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre.Il gémit; toutefois, d'un souffle haletant,Le flambeau ranimé se rallume à l'instant.Vain espoir! par le feu la cire consumée,Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée,Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincusLes nerfs découragés ne la soutiennent plus;De son bras défaillant enfin la torche tombe,Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe.L'infortuné déjà voit cent spectres hideux:Le délire brûlant, le désespoir affreux,La mort... non cette mort qui plaît à la victoire,Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire;Mais lente, mais horrible, et traînant par la mainLa faim, qui se déchire et se ronge le sein.Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines,Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines!Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus!Et ces nobles travaux qu'il laisse suspendus!Ces travaux qui devaient illustrer sa mémoire,Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire!Et celle dont l'amour, celle dont le sourisFut son plus doux éloge et son plus digne prix!Quelques pleurs de ses yeux coulent à cette image,Versés par le regret, et séchés par la rage.Cependant il espère; il pense quelquefoisEntrevoir des clartés, distinguer une voix.Il regarde, il écoute... Hélas! dans l'ombre immenseIl ne voit que la nuit, n'entend que le silence;Et le silence encore ajoute à sa terreur.Alors, de son destin sentant toute l'horreur,Son cœur tumultueux roule de rêve en rêve;Il se lève, il retombe, et soudain se relève,Se traîne quelquefois sur de vieux ossements,De la mort qu'il veut fuir horribles monuments!Quand, tout à coup, son pied trouve un léger obstacle.Il y porte la main. O surprise! ô miracle!Il sent, il reconnaît le fil qu'il a perdu,Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu.Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore,Il s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore;Il veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour.Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour.A l'abri du danger, son âme encor tremblanteVeut jouir de ces lieux et de son épouvante.A leur aspect lugubre, il éprouve en son cœurUn plaisir agité d'un reste de terreur.Enfin tenant en main son conducteur fidèle,Il part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle.Dieux! quel ravissement, quand il revoit les cieux,Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux!Avec quel doux transport il promène sa vueSur leur majestueuse et brillante étendue!La cité, le hameau, la verdure, les bois,Semblent s'offrir à lui pour la première fois;Et, rempli d'une joie inconnue et profonde,Son cœur croit assister au premier jour du monde.DELILLE.
Sous les remparts de Rome, et sous ces vastes plaines,Sont des antres profonds, des voûtes souterraines,Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains,Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains.Avec ses monuments et sa magnificence,Rome entière sortit de cet abîme immense.Depuis, loin des regards et du fer des tyrans,L'Église encor naissante y cacha ses enfants,Jusqu'au jour où, du sein de cette nuit profonde,Triomphante, elle vint donner des lois au monde,Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars.
Jaloux de tout connaître, un jeune amant des arts,L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture,Brûlait de visiter cette demeure obscure,De notre antique foi vénérable berceau.Un fil dans une main et dans l'autre un flambeau,Il entre, il se confie à ces voûtes nombreuses,Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses.Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté,Ce palais de la nuit, cette sombre cité,Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles,Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles.Dans un coin écarté se présente un réduit,Mystérieux asile où l'espoir le conduit.Il voit des vases saints et des urnes pieuses,Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses.Il saisit ce trésor, il veut poursuivre: hélas!Il a perdu le fil qui conduisait ses pas.
Il cherche, mais en vain: il s'égare, il se trouble;Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble;Il prend tous les chemins que lui montre la peur.Enfin, de route en route et d'erreur en erreur,Dans les enfoncements de cette obscure enceinteIl trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe,D'où vingt chemins divers conduisent à l'entour.Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour?Il les consulte tous: il les prend, il les quitte;L'effroi suspend ses pas, l'effroi les précipite;Il appelle: l'écho redouble sa frayeur;De sinistres pensers viennent glacer son cœur.L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heuresDepuis qu'il est errant dans ces noires demeures.Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel,En trois lustres entiers voit à peine un mortelEt, pour comble d'effroi, dans cette nuit funesteDu flambeau qui le guide il voit périr le reste.Craignant que chaque pas, que chaque mouvement,En agitant la flamme en use l'aliment,Quelquefois il s'arrête et demeure immobile.Vaines précautions! tout soin est inutile;L'heure approche, et déjà son cœur épouvantéCroit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité.Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre;Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre.
Il gémit; toutefois, d'un souffle haletant,Le flambeau ranimé se rallume à l'instant.Vain espoir! par le feu la cire consumée,Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée,Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincusLes nerfs découragés ne la soutiennent plus;De son bras défaillant enfin la torche tombe,Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe.L'infortuné déjà voit cent spectres hideux:Le délire brûlant, le désespoir affreux,La mort... non cette mort qui plaît à la victoire,Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire;Mais lente, mais horrible, et traînant par la mainLa faim, qui se déchire et se ronge le sein.Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines,Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines!Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus!Et ces nobles travaux qu'il laisse suspendus!Ces travaux qui devaient illustrer sa mémoire,Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire!Et celle dont l'amour, celle dont le sourisFut son plus doux éloge et son plus digne prix!Quelques pleurs de ses yeux coulent à cette image,Versés par le regret, et séchés par la rage.Cependant il espère; il pense quelquefoisEntrevoir des clartés, distinguer une voix.Il regarde, il écoute... Hélas! dans l'ombre immenseIl ne voit que la nuit, n'entend que le silence;Et le silence encore ajoute à sa terreur.
Alors, de son destin sentant toute l'horreur,Son cœur tumultueux roule de rêve en rêve;Il se lève, il retombe, et soudain se relève,Se traîne quelquefois sur de vieux ossements,De la mort qu'il veut fuir horribles monuments!Quand, tout à coup, son pied trouve un léger obstacle.Il y porte la main. O surprise! ô miracle!Il sent, il reconnaît le fil qu'il a perdu,Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu.Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore,Il s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore;Il veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour.Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour.A l'abri du danger, son âme encor tremblanteVeut jouir de ces lieux et de son épouvante.A leur aspect lugubre, il éprouve en son cœurUn plaisir agité d'un reste de terreur.Enfin tenant en main son conducteur fidèle,Il part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle.Dieux! quel ravissement, quand il revoit les cieux,Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux!Avec quel doux transport il promène sa vueSur leur majestueuse et brillante étendue!La cité, le hameau, la verdure, les bois,Semblent s'offrir à lui pour la première fois;Et, rempli d'une joie inconnue et profonde,Son cœur croit assister au premier jour du monde.
DELILLE.
Notre père des cieux, père de tout le monde,De vos petits enfants c'est vous qui prenez soin;Mais à tant de bonté vous voulez qu'on réponde,Et qu'on demande aussi dans une foi profonde,Les choses dont on a besoin!Vous m'avez tout donné, la vie et la lumière,Le blé qui fait le pain, les fleurs qu'on aime à voir,Et mon père et ma mère, et ma famille entière,Moi je n'ai rien pour vous, mon Dieu, que ma prièreQue je vous dis matin et soir.Notre père des cieux, bénissez ma jeunesse;Pour mes parents, pour moi, je vous prie à genoux;Afin qu'ils soient heureux donnez-moi la sagesse;Et puissent leurs enfants les contenter sans cesse,Pour être aimés d'eux et de vous.MmeAMABLE TASTU.
Notre père des cieux, père de tout le monde,De vos petits enfants c'est vous qui prenez soin;Mais à tant de bonté vous voulez qu'on réponde,Et qu'on demande aussi dans une foi profonde,Les choses dont on a besoin!
Vous m'avez tout donné, la vie et la lumière,Le blé qui fait le pain, les fleurs qu'on aime à voir,Et mon père et ma mère, et ma famille entière,Moi je n'ai rien pour vous, mon Dieu, que ma prièreQue je vous dis matin et soir.
Notre père des cieux, bénissez ma jeunesse;Pour mes parents, pour moi, je vous prie à genoux;Afin qu'ils soient heureux donnez-moi la sagesse;Et puissent leurs enfants les contenter sans cesse,Pour être aimés d'eux et de vous.
MmeAMABLE TASTU.
La cigale ayant chantéTout l'été,Se trouva fort dépourvueQuand la bise fut venue:Pas un seul petit morceauDe mouche ou de vermisseau.Elle alla crier famineChez la fourmi sa voisine,La priant de lui prêterQuelque grain pour subsisterJusqu'à la saison nouvelle:Je vous paîrai, lui dit-elle,Avant l'août, foi d'animal,Intérêt et principal.La fourmi n'est pas prêteuse;C'est là son moindre défaut:«Que faisiez-vous au temps chaud?Dit-elle à cette emprunteuse.—Nuit et jour à tout venantJe chantais, ne vous déplaise.—Vous chantiez! j'en suis fort aise.Hé bien! dansez maintenant.»LA FONTAINE.
La cigale ayant chantéTout l'été,Se trouva fort dépourvueQuand la bise fut venue:Pas un seul petit morceauDe mouche ou de vermisseau.Elle alla crier famineChez la fourmi sa voisine,La priant de lui prêterQuelque grain pour subsisterJusqu'à la saison nouvelle:Je vous paîrai, lui dit-elle,Avant l'août, foi d'animal,Intérêt et principal.La fourmi n'est pas prêteuse;C'est là son moindre défaut:«Que faisiez-vous au temps chaud?Dit-elle à cette emprunteuse.—Nuit et jour à tout venantJe chantais, ne vous déplaise.—Vous chantiez! j'en suis fort aise.Hé bien! dansez maintenant.»
LA FONTAINE.
La renoncule un jour dans un bouquetAvec l'œillet se trouva réunie:Elle eut le lendemain le parfum de l'œillet.On ne peut que gagner en bonne compagnie.BÉRANGER.
La renoncule un jour dans un bouquetAvec l'œillet se trouva réunie:Elle eut le lendemain le parfum de l'œillet.On ne peut que gagner en bonne compagnie.
BÉRANGER.
(Voyez page134.)Autrefois le rat de villeInvita le rat des champs,D'une façon fort civile,A des reliefs d'ortolans.Sur un tapis de TurquieLe couvert se trouva mis.Je laisse à penser la vieQue firent les deux amis.Le régal fut fort honnêteRien ne manquait au festin:Mais quelqu'un troubla la fêtePendant qu'ils étaient en train.A la porte de la salleIls entendirent du bruit:Le rat de ville détale;Son camarade le suit.Le bruit cesse, on se retire:Rats en campagne aussitôt;Et le citadin de dire:«Achevons tout notre rôt.—C'est assez, dit le rustique:Demain vous viendrez chez moi;Ce n'est pas que je me piqueDe tous vos festins de roi,Mais rien ne vient m'interrompre,Je mange à tout loisir.Adieu donc.Fi du plaisirQue la crainte peut corrompre!»LA FONTAINE.
(Voyez page134.)
Autrefois le rat de villeInvita le rat des champs,D'une façon fort civile,A des reliefs d'ortolans.
Sur un tapis de TurquieLe couvert se trouva mis.Je laisse à penser la vieQue firent les deux amis.
Le régal fut fort honnêteRien ne manquait au festin:Mais quelqu'un troubla la fêtePendant qu'ils étaient en train.
A la porte de la salleIls entendirent du bruit:Le rat de ville détale;Son camarade le suit.
Le bruit cesse, on se retire:Rats en campagne aussitôt;Et le citadin de dire:«Achevons tout notre rôt.
—C'est assez, dit le rustique:Demain vous viendrez chez moi;Ce n'est pas que je me piqueDe tous vos festins de roi,
Mais rien ne vient m'interrompre,Je mange à tout loisir.Adieu donc.Fi du plaisirQue la crainte peut corrompre!»
LA FONTAINE.
Le chêne, un jour, dit au roseau:«Vous avez bien sujet d'accuser la nature;Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;Le moindre vent qui, d'aventure,Fait rider la face de l'eau,Vous oblige à baisser la tête;Cependant que mon front, au Caucase pareil,Non content d'arrêter les rayons du soleil,Brave l'effort de la tempête,Tout vous est Aquilon; tout me semble Zéphir.Encor, si vous naissiez à l'abri du feuillageDont je couvre le voisinage,Vous n'auriez pas tant à souffrir;Je vous défendrais de l'orage:Mais vous naissez le plus souventSur les humides bords des royaumes du vent.La nature envers vous me semble bien injuste.—Votre compassion, lui répondit l'arbuste,Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci:Les vents me sont moins qu'à vous redoutables;Je plie, et ne romps pas. Vous avez, jusqu'ici,Contre leurs coups épouvantablesRésisté sans courber le dos,Mais attendons la fin.» Comme il disait ces mots,Du bout de l'horizon accourt avec furieLe plus terrible des enfantsQue le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.L'arbre tient bon; le roseau plie.Le vent redouble ses efforts,Et fait si bien qu'il déracineCelui de qui la tête au ciel était voisine,Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.LA FONTAINE.
Le chêne, un jour, dit au roseau:«Vous avez bien sujet d'accuser la nature;Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;Le moindre vent qui, d'aventure,Fait rider la face de l'eau,Vous oblige à baisser la tête;Cependant que mon front, au Caucase pareil,Non content d'arrêter les rayons du soleil,Brave l'effort de la tempête,Tout vous est Aquilon; tout me semble Zéphir.Encor, si vous naissiez à l'abri du feuillageDont je couvre le voisinage,Vous n'auriez pas tant à souffrir;Je vous défendrais de l'orage:Mais vous naissez le plus souventSur les humides bords des royaumes du vent.La nature envers vous me semble bien injuste.—Votre compassion, lui répondit l'arbuste,Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci:Les vents me sont moins qu'à vous redoutables;Je plie, et ne romps pas. Vous avez, jusqu'ici,Contre leurs coups épouvantablesRésisté sans courber le dos,Mais attendons la fin.» Comme il disait ces mots,Du bout de l'horizon accourt avec furieLe plus terrible des enfantsQue le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.L'arbre tient bon; le roseau plie.Le vent redouble ses efforts,Et fait si bien qu'il déracineCelui de qui la tête au ciel était voisine,Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
LA FONTAINE.
De tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes.Lorsque le genre humain de glands se contentait,Ane, cheval et mule, aux forêts habitait;Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,Tant de selles et de bâts,Tant de harnais pour les combats,Tant de chaises, tant de carrosses;Comme aussi ne voyait-on pasTant de festins et tant de noces.Or, un cheval eut alors différendAvec un cerf plein de vitesse;Et, ne pouvant l'attraper en courant,Il eut recours à l'homme, implora son adresse.L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,Ne lui laissa point de reposQue le cerf ne fût pris et n'y laissât la vie.Et cela fait le cheval remercieL'homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous;Adieu, je m'en retourne en mon séjour sauvage.Non pas cela, dit l'homme, il fait meilleur chez nous:Je vois trop quel est votre usage.Demeurez donc; vous serez bien traité,Et jusqu'au ventre en la litière.Hélas! que sert la bonne chèreQuand on n'a pas la liberté?Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie;Mais il n'était plus temps; déjà son écurieÉtait prête et toute bâtie,Il y mourut en traînant son lien:Sage s'il eût remis une légère offense.Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bienSans qui les autres ne sont rien.LA FONTAINE.
De tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes.Lorsque le genre humain de glands se contentait,Ane, cheval et mule, aux forêts habitait;Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,Tant de selles et de bâts,Tant de harnais pour les combats,Tant de chaises, tant de carrosses;Comme aussi ne voyait-on pasTant de festins et tant de noces.Or, un cheval eut alors différendAvec un cerf plein de vitesse;Et, ne pouvant l'attraper en courant,Il eut recours à l'homme, implora son adresse.L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,Ne lui laissa point de reposQue le cerf ne fût pris et n'y laissât la vie.Et cela fait le cheval remercieL'homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous;Adieu, je m'en retourne en mon séjour sauvage.Non pas cela, dit l'homme, il fait meilleur chez nous:Je vois trop quel est votre usage.Demeurez donc; vous serez bien traité,Et jusqu'au ventre en la litière.Hélas! que sert la bonne chèreQuand on n'a pas la liberté?Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie;Mais il n'était plus temps; déjà son écurieÉtait prête et toute bâtie,Il y mourut en traînant son lien:Sage s'il eût remis une légère offense.Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bienSans qui les autres ne sont rien.
LA FONTAINE.
Il ne se faut jamais moquer des misérables:Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux?Le sage Ésope dans ses fables,Nous en donne un exemple ou deux.Celui qu'en ces vers je propose,Et les siens, ce sont même chose.Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ,Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille;Quand une meute s'approchant,Oblige le premier à chercher un asile:Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,Sans même en excepter Briffaut;Enfin il se trahit lui-mêmePar les esprits sortant de son corps échauffé.Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,Conclut que c'est son lièvre, et, d'une ardeur extrême,Il le pousse; et Rustaut, qui n'a jamais menti,Dit que le lièvre est reparti.Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.La perdrix le raille et lui dit:Tu te vantais d'aller si vite!Qu'as-tu fait de tes pieds?.. Au moment qu'elle rit,Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailesLa sauront garantir à toute extrémité;Mais la pauvrette avait comptéSans l'autour aux serres cruelles.LA FONTAINE.
Il ne se faut jamais moquer des misérables:Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux?Le sage Ésope dans ses fables,Nous en donne un exemple ou deux.Celui qu'en ces vers je propose,Et les siens, ce sont même chose.Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ,Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille;Quand une meute s'approchant,Oblige le premier à chercher un asile:Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,Sans même en excepter Briffaut;Enfin il se trahit lui-mêmePar les esprits sortant de son corps échauffé.Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,Conclut que c'est son lièvre, et, d'une ardeur extrême,Il le pousse; et Rustaut, qui n'a jamais menti,Dit que le lièvre est reparti.Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.La perdrix le raille et lui dit:Tu te vantais d'aller si vite!Qu'as-tu fait de tes pieds?.. Au moment qu'elle rit,Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailesLa sauront garantir à toute extrémité;Mais la pauvrette avait comptéSans l'autour aux serres cruelles.
LA FONTAINE.
Ayant perdu sa robe, on dit que l'InnocenceEn vain pour la chercher courut chez le Plaisir,Chez la Fortune et la Puissance.Qui la lui rapporta?—Ce fut le Repentir.LACHAMBAUDIE.
Ayant perdu sa robe, on dit que l'InnocenceEn vain pour la chercher courut chez le Plaisir,Chez la Fortune et la Puissance.Qui la lui rapporta?—Ce fut le Repentir.
LACHAMBAUDIE.
Le singe avec le léopardGagnaient de l'argent à la foire.Ils affichaient, chacun à part.L'un d'eux disait: «Messieurs, Mon mérite et ma gloireSont connus en bon lieu: le roi m'a voulu voir;Et, si je meurs, il veut avoirUn manchon de ma peau, tant elle est bigarrée,Pleine de taches, marquetée!Et vergetée, et mouchetée!»La bigarrure plaît: partant chacun le vit.Mais ce fut bientôt fait; bientôt chacun sortit.Le singe, de sa part, disait: «Venez, de grâce,Venez, messieurs; je fais cent tours de passe-passe.Cette diversité dont on vous parle tant,Mon voisin léopard l'a sur soi seulement;Moi je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille,Cousin et gendre de Bertrand,Singe du pape, en son vivant,Tout fraîchement, en cette ville,Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler;Car il parle; on l'entend; il sait danser, baller,Faire des tours de toute sorte,Passer en des cerceaux; et le tout, pour six blancs?..Non, messieurs, pour un sou; si vous n'êtes contents,Nous rendrons à chacun son argent à la porte.»Le singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habitQue la diversité me plaît; c'est dans l'esprit:L'une fournit toujours des choses agréables;L'autre, en moins d'un moment, lasse les regardants.Oh! que de grands seigneurs, au léopard semblables,N'ont que l'habit pour tous talents.LA FONTAINE.
Le singe avec le léopardGagnaient de l'argent à la foire.Ils affichaient, chacun à part.
L'un d'eux disait: «Messieurs, Mon mérite et ma gloireSont connus en bon lieu: le roi m'a voulu voir;Et, si je meurs, il veut avoirUn manchon de ma peau, tant elle est bigarrée,Pleine de taches, marquetée!Et vergetée, et mouchetée!»La bigarrure plaît: partant chacun le vit.Mais ce fut bientôt fait; bientôt chacun sortit.
Le singe, de sa part, disait: «Venez, de grâce,Venez, messieurs; je fais cent tours de passe-passe.Cette diversité dont on vous parle tant,Mon voisin léopard l'a sur soi seulement;Moi je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille,Cousin et gendre de Bertrand,Singe du pape, en son vivant,Tout fraîchement, en cette ville,Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler;Car il parle; on l'entend; il sait danser, baller,Faire des tours de toute sorte,Passer en des cerceaux; et le tout, pour six blancs?..Non, messieurs, pour un sou; si vous n'êtes contents,Nous rendrons à chacun son argent à la porte.»Le singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habitQue la diversité me plaît; c'est dans l'esprit:L'une fournit toujours des choses agréables;L'autre, en moins d'un moment, lasse les regardants.
Oh! que de grands seigneurs, au léopard semblables,N'ont que l'habit pour tous talents.
LA FONTAINE.
Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait,Bien posé sur un coussinet,Prétendait arriver sans encombre à la ville.Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,Cotillon simple et souliers plats.Notre laitière ainsi trousséeComptait déjà dans sa penséeTout le prix de son lait, en employait l'argent,Achetait un cent d'œufs, faisait triple couvée:La chose allait à bien par son soin diligent.«Il m'est, disait-elle, facileD'élever des poulets autour de ma maison...Le renard sera bien habileS'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.Le porc à s'engraisser coûtera peu de son;Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable:J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,Vu le prix dont il est, une vache et son veau,Que je verrai sauter au milieu du troupeau?»Perrette là-dessus saute aussi, transportée:Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée.La dame de ces biens, quittant d'un œil marriSa fortune ainsi répandue,Va s'excuser à son mari,En grand danger d'être battue.Le récit en farce en fut fait;On l'appela le Pot au lait.LA FONTAINE.
Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait,Bien posé sur un coussinet,Prétendait arriver sans encombre à la ville.Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,Cotillon simple et souliers plats.
Notre laitière ainsi trousséeComptait déjà dans sa penséeTout le prix de son lait, en employait l'argent,Achetait un cent d'œufs, faisait triple couvée:La chose allait à bien par son soin diligent.
«Il m'est, disait-elle, facileD'élever des poulets autour de ma maison...Le renard sera bien habileS'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.Le porc à s'engraisser coûtera peu de son;Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable:J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,Vu le prix dont il est, une vache et son veau,Que je verrai sauter au milieu du troupeau?»
Perrette là-dessus saute aussi, transportée:Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée.La dame de ces biens, quittant d'un œil marriSa fortune ainsi répandue,Va s'excuser à son mari,En grand danger d'être battue.Le récit en farce en fut fait;On l'appela le Pot au lait.
LA FONTAINE.
Un mal qui répand la terreur,Mal que le ciel en sa fureurInventa pour punir les crimes de la terre,La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,Faisait aux animaux la guerre.Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés;On n'en voyait point d'occupésA chercher le soutien d'une mourante vie;Nul mets n'excitait leur envie;Ni loups, ni renards n'épiaientLa douce et l'innocente proie;Les tourterelles se fuyaient;Plus d'amour, partant plus de joie.Le lion tint conseil et dit: «Mes chers amis,Je crois que le ciel a permisPour nos péchés cette infortune;Que le plus coupable de nousSe sacrifie aux traits du céleste courroux.Peut-être il obtiendra la guérison commune.L'histoire nous apprend qu'en de tels accidentsOn fait de pareils dévouements.Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgenceL'état de notre conscience.Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,J'ai dévoré force moutons.Que m'avaient-ils fait? nulle offense.Même il m'est arrivé quelquefois de mangerLe berger.Je me dévouerai donc, s'il le faut, mais je penseQu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi;Car on doit souhaiter, selon toute justice,Que le plus coupable périsse.Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi;Vos scrupules font voir trop de délicatesse.Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce,Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur,En les croquant beaucoup d'honneur.Et quant au berger, l'on peut direQu'il était digne de tous maux,Étant de ces gens-là qui sur les animauxSe font un chimérique empire.»Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir.On n'osa trop approfondirDu tigre, ni de l'ours, ni des autres puissancesLes moins pardonnables offenses.Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,Au dire de chacun, étaient de petits saints.L'âne vint à son tour, et dit: «J'ai souvenanceQu'en un pré de moines passant,La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,Quelque diable aussi me poussant,Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.A ces mots, on cria haro sur le baudet.Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangueQu'il fallait dévouer ce maudit animal,Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal.Sa peccadille fut jugée un cas pendable.Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable!Rien que la mort n'était capableD'expier son forfait. On le lui fit bien voir.Selon que vous serez puissant ou misérable,Les jugements de cour vous rendront blanc et noir.LA FONTAINE.
Un mal qui répand la terreur,Mal que le ciel en sa fureurInventa pour punir les crimes de la terre,La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés;On n'en voyait point d'occupésA chercher le soutien d'une mourante vie;Nul mets n'excitait leur envie;Ni loups, ni renards n'épiaientLa douce et l'innocente proie;Les tourterelles se fuyaient;Plus d'amour, partant plus de joie.
Le lion tint conseil et dit: «Mes chers amis,Je crois que le ciel a permisPour nos péchés cette infortune;Que le plus coupable de nousSe sacrifie aux traits du céleste courroux.Peut-être il obtiendra la guérison commune.L'histoire nous apprend qu'en de tels accidentsOn fait de pareils dévouements.Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgenceL'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,J'ai dévoré force moutons.Que m'avaient-ils fait? nulle offense.Même il m'est arrivé quelquefois de mangerLe berger.Je me dévouerai donc, s'il le faut, mais je penseQu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi;Car on doit souhaiter, selon toute justice,Que le plus coupable périsse.Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi;Vos scrupules font voir trop de délicatesse.Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce,Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur,En les croquant beaucoup d'honneur.Et quant au berger, l'on peut direQu'il était digne de tous maux,Étant de ces gens-là qui sur les animauxSe font un chimérique empire.»Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir.On n'osa trop approfondirDu tigre, ni de l'ours, ni des autres puissancesLes moins pardonnables offenses.Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'âne vint à son tour, et dit: «J'ai souvenanceQu'en un pré de moines passant,La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,Quelque diable aussi me poussant,Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.A ces mots, on cria haro sur le baudet.Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangueQu'il fallait dévouer ce maudit animal,Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal.Sa peccadille fut jugée un cas pendable.Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable!Rien que la mort n'était capableD'expier son forfait. On le lui fit bien voir.Selon que vous serez puissant ou misérable,Les jugements de cour vous rendront blanc et noir.
LA FONTAINE.
Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre.L'un d'eux s'ennuyant au logis,Fut assez fou pour entreprendreUn voyage en lointain pays.L'autre lui dit: «Qu'allez-vous faire?Voulez-vous quitter votre frère?L'absence est le plus grand des maux:Non pas pour vous, cruel! Au moins, que les travaux,Les dangers, les soins du voyage,Changent un peu votre courage:Encor si la saison s'avançait davantage!Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeauTout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau.Je ne songerai plus que rencontre funeste,Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut:Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,Bon souper, bon gîte, et le reste?»Ce discours ébranla le cœurDe notre imprudent voyageur:Mais le désir de voir et l'humeur inquièteL'emportèrent enfin, il dit: «Ne pleurez point:Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite.Je reviendrai dans peu conter de point en pointMes aventures à mon frère,Je le désennuîrai.Quiconque ne voit guèreN'a guère à dire aussi.Mon voyage dépeintVous sera d'un plaisir extrême.Je dirai: j'étais là; telle chose m'advint:Vous y croirez être vous-même.»A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.Le voyageur s'éloigne, et voilà qu'un nuageL'oblige de chercher retraite en quelque lieu.Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orageMaltraita le pigeon en dépit du feuillage.L'air devenu serein, il part tout morfondu,Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie,Dans un champ à l'écart voit du blé répandu,Voit un pigeon auprès; cela lui donne envie;Il y vole, il est pris, ce blé couvrait d'un lacsLes menteurs et traîtres appâts.Le lacs était usé: si bien que de son aile,De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin:Quelque plume y périt; et le pis du destinFut qu'un certain vautour à la serre cruelleVit notre malheureux, qui, traînant la ficelleEt les morceaux du lacs qui l'avait attrapé,Semblait un forçat échappé.Le vautour s'en allait le lier, quand des nuesFond à son tour un aigle aux ailes étendues.Le pigeon profita du conflit des voleurs,S'envola, s'abattit au pied d'une masure,Crut pour le coup que ses malheursFiniraient par cette aventure.Mais un fripon d'enfant,cet âge est sans pitié,Prit sa fronde et du coup tua plus d'à moitiéLa volatile malheureuse,Qui, maudissant sa curiosité,Traînant l'aile et tirant le pied,Demi-morte, demi-boiteuse,Droit au logis s'en retourna:Tant bien que mal elle arrivaSans autre aventure fâcheuse.Voilà nos gens rejoints: et je laisse à jugerDe combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.LA FONTAINE.
Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre.L'un d'eux s'ennuyant au logis,Fut assez fou pour entreprendreUn voyage en lointain pays.
L'autre lui dit: «Qu'allez-vous faire?Voulez-vous quitter votre frère?L'absence est le plus grand des maux:Non pas pour vous, cruel! Au moins, que les travaux,Les dangers, les soins du voyage,Changent un peu votre courage:Encor si la saison s'avançait davantage!Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeauTout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau.Je ne songerai plus que rencontre funeste,Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut:Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,Bon souper, bon gîte, et le reste?»Ce discours ébranla le cœurDe notre imprudent voyageur:Mais le désir de voir et l'humeur inquièteL'emportèrent enfin, il dit: «Ne pleurez point:Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite.Je reviendrai dans peu conter de point en pointMes aventures à mon frère,Je le désennuîrai.Quiconque ne voit guèreN'a guère à dire aussi.Mon voyage dépeintVous sera d'un plaisir extrême.Je dirai: j'étais là; telle chose m'advint:
Vous y croirez être vous-même.»
A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.Le voyageur s'éloigne, et voilà qu'un nuageL'oblige de chercher retraite en quelque lieu.Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orageMaltraita le pigeon en dépit du feuillage.L'air devenu serein, il part tout morfondu,Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie,Dans un champ à l'écart voit du blé répandu,Voit un pigeon auprès; cela lui donne envie;Il y vole, il est pris, ce blé couvrait d'un lacsLes menteurs et traîtres appâts.
Le lacs était usé: si bien que de son aile,De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin:Quelque plume y périt; et le pis du destinFut qu'un certain vautour à la serre cruelleVit notre malheureux, qui, traînant la ficelleEt les morceaux du lacs qui l'avait attrapé,Semblait un forçat échappé.
Le vautour s'en allait le lier, quand des nuesFond à son tour un aigle aux ailes étendues.Le pigeon profita du conflit des voleurs,S'envola, s'abattit au pied d'une masure,Crut pour le coup que ses malheursFiniraient par cette aventure.
Mais un fripon d'enfant,cet âge est sans pitié,Prit sa fronde et du coup tua plus d'à moitiéLa volatile malheureuse,Qui, maudissant sa curiosité,Traînant l'aile et tirant le pied,Demi-morte, demi-boiteuse,Droit au logis s'en retourna:Tant bien que mal elle arrivaSans autre aventure fâcheuse.
Voilà nos gens rejoints: et je laisse à jugerDe combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
LA FONTAINE.
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,Et de tous les côtés au soleil exposé,Six forts chevaux tiraient un coche.Femmes, moines, vieillards, tout était descendu:L'attelage suait, soufflait, était rendu.Une mouche survient et des chevaux s'approche,Prétend les animer par son bourdonnement,Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout momentQu'elle fait aller la machine,S'assied sur le timon, sur le nez du cocher.Aussitôt que le char chemineEt qu'elle voit les gens marcher,Elle s'en attribue uniquement la gloire,Va, vient, fait l'empressée; il semble que ce soitUn sergent de bataille, allant en chaque endroitFaire avancer ses gens et hâter la victoire.La mouche en ce commun besoin,Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin,Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.Le moine disait son bréviaire:Il prenait bien son temps! Une femme chantait:C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait!Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles,Et fait cent sottises pareilles.Après bien du travail, le coche arrive au haut.Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt:J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.Ainsi certaines gens faisant les empressés,S'introduisent dans les affaires;Ils font partout les nécessaires,Et, partout importuns, devraient être chassés.LA FONTAINE.
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,Et de tous les côtés au soleil exposé,Six forts chevaux tiraient un coche.Femmes, moines, vieillards, tout était descendu:L'attelage suait, soufflait, était rendu.Une mouche survient et des chevaux s'approche,Prétend les animer par son bourdonnement,Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout momentQu'elle fait aller la machine,S'assied sur le timon, sur le nez du cocher.Aussitôt que le char chemineEt qu'elle voit les gens marcher,Elle s'en attribue uniquement la gloire,Va, vient, fait l'empressée; il semble que ce soitUn sergent de bataille, allant en chaque endroitFaire avancer ses gens et hâter la victoire.La mouche en ce commun besoin,Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin,Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.Le moine disait son bréviaire:Il prenait bien son temps! Une femme chantait:C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait!Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles,Et fait cent sottises pareilles.Après bien du travail, le coche arrive au haut.Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt:J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.
Ainsi certaines gens faisant les empressés,S'introduisent dans les affaires;Ils font partout les nécessaires,Et, partout importuns, devraient être chassés.
LA FONTAINE.
Un octogénaire plantait.«Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge!»Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage:Assurément il radotait.«Car, au nom des dieux, je vous prie,Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir?Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.A quoi bon charger votre vieDes soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous?Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées:Quittez le long espoir et les vastes pensées;Tout cela ne convient qu'à nous.Il ne convient pas à vous-mêmes,Repartit le vieillard.Tout établissementVient tard et dure peu.La main des Parques blêmesDe vos jours et des miens se joue également.Nos termes sont pareils par leur courte durée.Qui de nous des clartés de la voûte azuréeDoit jouir le dernier? Est-il aucun momentQui vous puisse assurer d'un second seulement?Mes arrière-neveux me devront cet ombrage:Eh bien! défendez-vous au sageDe se donner des soins pour le plaisir d'autrui?Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui:J'en puis jouir demain et quelques jours encore,Je puis enfin compter l'aurorePlus d'une fois sur vos tombeaux.»Le vieillard eut raison: l'un des trois jouvenceauxSe noya dès le port, allant à l'Amérique;L'autre afin de monter aux grandes dignités,Dans les emplois de Mars servant la république,Par un coup imprévu vit ses jours emportés;Le troisième tomba d'un arbreQue lui-même il voulut enter:Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbreCe que je viens de raconter.LA FONTAINE.
Un octogénaire plantait.
«Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge!»Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage:Assurément il radotait.«Car, au nom des dieux, je vous prie,Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir?Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.A quoi bon charger votre vieDes soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous?Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées:Quittez le long espoir et les vastes pensées;Tout cela ne convient qu'à nous.Il ne convient pas à vous-mêmes,Repartit le vieillard.Tout établissementVient tard et dure peu.La main des Parques blêmesDe vos jours et des miens se joue également.Nos termes sont pareils par leur courte durée.Qui de nous des clartés de la voûte azuréeDoit jouir le dernier? Est-il aucun momentQui vous puisse assurer d'un second seulement?Mes arrière-neveux me devront cet ombrage:Eh bien! défendez-vous au sageDe se donner des soins pour le plaisir d'autrui?Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui:J'en puis jouir demain et quelques jours encore,Je puis enfin compter l'aurorePlus d'une fois sur vos tombeaux.»Le vieillard eut raison: l'un des trois jouvenceauxSe noya dès le port, allant à l'Amérique;L'autre afin de monter aux grandes dignités,Dans les emplois de Mars servant la république,Par un coup imprévu vit ses jours emportés;Le troisième tomba d'un arbreQue lui-même il voulut enter:Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbreCe que je viens de raconter.
LA FONTAINE.
Dès que les chèvres ont brouté,Certain esprit de libertéLeur fait chercher fortune: elles vont en voyageVers les endroits du pâturageLes moins fréquentés des humains.Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins,Un rocher, quelque mont pendant en précipices,C'est où ces dames vont promener leurs caprices:Rien ne peut arrêter cet animal rampant.Deux chèvres donc s'émancipant,Toutes deux ayant patte blanche,Quittèrent les bas prés: chacune de sa part,L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard.Un ruisseau se rencontre et pour pont une planche;Deux belettes à peine auraient passé de frontSur ce pont;D'ailleurs, l'onde rapide et le ravin profondDevaient faire trembler de peur ces amazones.Malgré tant de dangers, l'une de ces personnesPose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant.Je m'imagine voir, avec Louis le Grand,Philippe quatre qui s'avanceDans l'île de la Conférence.Ainsi s'avançaient pas à pas,Nez à nez, nos aventurières,Qui, toutes deux étant fort fières,Vers le milieu du pont ne se voulurent pasL'une à l'autre céder. Elles avaient la gloireDe compter dans leur race, à ce que dit l'histoire,L'une certaine chèvre, au mérite sans pair,Dont Polyphème fit présent à Galathée;Et l'autre la chèvre AmalthéePar qui fut nourri Jupiter.Faute de reculer, leur chute fut commune:Toutes deux tombèrent dans l'eau.Cet accident n'est pas nouveauDans le chemin de la fortune.LA FONTAINE.
Dès que les chèvres ont brouté,Certain esprit de libertéLeur fait chercher fortune: elles vont en voyageVers les endroits du pâturageLes moins fréquentés des humains.
Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins,Un rocher, quelque mont pendant en précipices,C'est où ces dames vont promener leurs caprices:Rien ne peut arrêter cet animal rampant.
Deux chèvres donc s'émancipant,Toutes deux ayant patte blanche,Quittèrent les bas prés: chacune de sa part,L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard.
Un ruisseau se rencontre et pour pont une planche;Deux belettes à peine auraient passé de frontSur ce pont;D'ailleurs, l'onde rapide et le ravin profondDevaient faire trembler de peur ces amazones.Malgré tant de dangers, l'une de ces personnesPose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant.Je m'imagine voir, avec Louis le Grand,Philippe quatre qui s'avanceDans l'île de la Conférence.
Ainsi s'avançaient pas à pas,Nez à nez, nos aventurières,Qui, toutes deux étant fort fières,Vers le milieu du pont ne se voulurent pasL'une à l'autre céder. Elles avaient la gloireDe compter dans leur race, à ce que dit l'histoire,L'une certaine chèvre, au mérite sans pair,Dont Polyphème fit présent à Galathée;Et l'autre la chèvre AmalthéePar qui fut nourri Jupiter.Faute de reculer, leur chute fut commune:Toutes deux tombèrent dans l'eau.Cet accident n'est pas nouveauDans le chemin de la fortune.
LA FONTAINE.
Maître corbeau, sur un arbre perché,Tenait en son bec un fromage.Maître Renard, par l'odeur alléché,Lui tint à peu près ce langage:«Hé! bonjour, monsieur du Corbeau;Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!Sans mentir, si votre ramageSe rapporte à votre plumage,Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.»A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie;Et, pour montrer sa belle voix,Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.Le renard s'en saisit, et dit: «Mon bon Monsieur,Apprenez que tout flatteurVit aux dépens de celui qui l'écoute.»Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.Le corbeau, honteux et confus,Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.LA FONTAINE.
Maître corbeau, sur un arbre perché,Tenait en son bec un fromage.Maître Renard, par l'odeur alléché,Lui tint à peu près ce langage:«Hé! bonjour, monsieur du Corbeau;Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!Sans mentir, si votre ramageSe rapporte à votre plumage,Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.»A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie;Et, pour montrer sa belle voix,Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.Le renard s'en saisit, et dit: «Mon bon Monsieur,Apprenez que tout flatteurVit aux dépens de celui qui l'écoute.»Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.Le corbeau, honteux et confus,Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
LA FONTAINE.
Il se faut entr'aider: c'est la loi de nature.L'âne un jour pourtant s'en moqua,Et ne sais comme il y manqua,Car il est bonne créature.Il allait par pays accompagné du chien,Gravement, sans songer à rien;Tous deux suivis d'un commun maître.Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître:Il était alors dans un préDont l'herbe était fort à son gré.Point de chardons pourtant; il s'en passa pour l'heure:Il ne faut pas toujours être si délicat,Et, faute de servir ce plat,Rarement un festin demeure.Notre baudet s'en sut enfinPasser pour cette fois. Le chien, mourant de faim,Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie:Je prendrai mon dîner dans le panier au pain.Point de réponse; mot: Le roussin d'ArcadieCraignit qu'en perdant un momentIl ne perdît un coup de dent.Il fit longtemps la sourde oreille;Enfin il répondit: «Ami, je te conseilleD'attendre que ton maître ait fini son sommeil,Car il te donnera, sans faute, à son réveil,Ta portion accoutumée;Il ne saurait tarder beaucoup.»Sur ces entrefaites, un loupSort du bois, et s'en vient, autre bête affamée.L'âne appelle aussitôt le chien à son secours.Le chien ne bouge, et dit: «Ami, je te conseilleDe fuir en attendant que ton maître s'éveille;Il ne saurait tarder: détale vite et cours.Que si ce loup t'atteint, casse-lui la mâchoire:On t'a ferré de neuf; et, si tu veux m'en croire,Tu l'étendras tout plat. Pendant ce beau discours,Seigneur loup étrangla le baudet, sans remède.Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide.LA FONTAINE.
Il se faut entr'aider: c'est la loi de nature.
L'âne un jour pourtant s'en moqua,Et ne sais comme il y manqua,Car il est bonne créature.Il allait par pays accompagné du chien,Gravement, sans songer à rien;Tous deux suivis d'un commun maître.Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître:Il était alors dans un préDont l'herbe était fort à son gré.Point de chardons pourtant; il s'en passa pour l'heure:Il ne faut pas toujours être si délicat,Et, faute de servir ce plat,Rarement un festin demeure.Notre baudet s'en sut enfinPasser pour cette fois. Le chien, mourant de faim,Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie:Je prendrai mon dîner dans le panier au pain.Point de réponse; mot: Le roussin d'ArcadieCraignit qu'en perdant un momentIl ne perdît un coup de dent.Il fit longtemps la sourde oreille;Enfin il répondit: «Ami, je te conseilleD'attendre que ton maître ait fini son sommeil,Car il te donnera, sans faute, à son réveil,Ta portion accoutumée;Il ne saurait tarder beaucoup.»
Sur ces entrefaites, un loupSort du bois, et s'en vient, autre bête affamée.L'âne appelle aussitôt le chien à son secours.Le chien ne bouge, et dit: «Ami, je te conseilleDe fuir en attendant que ton maître s'éveille;Il ne saurait tarder: détale vite et cours.Que si ce loup t'atteint, casse-lui la mâchoire:On t'a ferré de neuf; et, si tu veux m'en croire,Tu l'étendras tout plat. Pendant ce beau discours,Seigneur loup étrangla le baudet, sans remède.Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide.
LA FONTAINE.
Les loups mangent gloutonnement.Un loup donc étant de frairieSe pressa, dit-on, tellement,Qu'il en pensa perdre la vie:Un os lui demeura bien avant au gosier.De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,Près de là passe une cigogne.Il lui fait signe; elle accourt.Voilà l'opératrice aussitôt en besogne.Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour,Elle demanda son salaire.«Votre salaire! dit le loup:Vous riez, ma bonne commère!Quoi! ce n'est pas encor beaucoupD'avoir de mon gosier retiré votre cou!Allez, vous êtes une ingrate:Ne tombez jamais sous ma patte.»LA FONTAINE.
Les loups mangent gloutonnement.Un loup donc étant de frairieSe pressa, dit-on, tellement,Qu'il en pensa perdre la vie:Un os lui demeura bien avant au gosier.De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,Près de là passe une cigogne.Il lui fait signe; elle accourt.Voilà l'opératrice aussitôt en besogne.Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour,Elle demanda son salaire.«Votre salaire! dit le loup:Vous riez, ma bonne commère!Quoi! ce n'est pas encor beaucoupD'avoir de mon gosier retiré votre cou!Allez, vous êtes une ingrate:Ne tombez jamais sous ma patte.»
LA FONTAINE.
Travaillez, prenez de la peine;C'est le fonds qui manque le moins.Un riche laboureur sentant sa mort prochaine,Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.«Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritageQue nous ont laissé nos parents:Un trésor est caché dedans.Je ne sais pas l'endroit, mais un peu de courageVous le fera trouver: vous en viendrez à bout.Creusez, bêchez, fouillez; ne laissez nulle placeOù la main ne passe et repasse.Le père mort, les fils vous retournent le champ,De ça, de là, partout; si bien qu'au bout de l'an,Il en rapporta davantage.D'argent, point de caché. Mais le père fut sageDe leur montrer avant sa mort,Que le travail est un trésor.LA FONTAINE.
Travaillez, prenez de la peine;C'est le fonds qui manque le moins.Un riche laboureur sentant sa mort prochaine,Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.«Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritageQue nous ont laissé nos parents:Un trésor est caché dedans.Je ne sais pas l'endroit, mais un peu de courageVous le fera trouver: vous en viendrez à bout.Creusez, bêchez, fouillez; ne laissez nulle placeOù la main ne passe et repasse.Le père mort, les fils vous retournent le champ,De ça, de là, partout; si bien qu'au bout de l'an,Il en rapporta davantage.D'argent, point de caché. Mais le père fut sageDe leur montrer avant sa mort,Que le travail est un trésor.
LA FONTAINE.
Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,Fut presque pris au dépourvu.Voici comme il conta l'aventure à sa mère:«J'avais franchi les monts qui bornent cet Etat,Et trottais comme un jeune ratQui cherche à se donner carrière,Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux:L'un doux, bénin et gracieux,Et l'autre turbulent, et plein d'inquiétude;Il a la voix perçante et rude,Sur la tête un morceau de chair,Une sorte de bras dont il s'élève en l'air,Comme pour prendre sa volée,La queue en panache étalée.»Or, c'était un cochet dont notre souriceauFit à sa mère le tableauComme d'un animal venu de l'Amérique.«Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,Faisant tel bruit et tel fracas,Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique,En ai pris la fuite de peur,Le maudissant de très bon cœur.Sans lui, j'aurais fait connaissanceAvec cet animal qui m'a semblé si doux:Il est velouté comme nous,Marqueté, longue queue, une humble contenance,Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant.Je le crois fort sympathisantAvec messieurs les rats, car il a des oreillesEn figure aux nôtres pareilles.Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat,L'autre m'a fait prendre la fuite.—Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat,Qui, sous son minois hypocrite,Contre toute ta parentéD'un malin vouloir est porté.L'autre animal, tout au contraire,Bien éloigné de nous mal faire,Servira quelque jour peut-être à nos repas.Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.Garde-toi tant que tu vivrasDe juger les gens sur leur mine.LA FONTAINE.
Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,Fut presque pris au dépourvu.Voici comme il conta l'aventure à sa mère:
«J'avais franchi les monts qui bornent cet Etat,Et trottais comme un jeune ratQui cherche à se donner carrière,Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux:L'un doux, bénin et gracieux,Et l'autre turbulent, et plein d'inquiétude;Il a la voix perçante et rude,Sur la tête un morceau de chair,Une sorte de bras dont il s'élève en l'air,Comme pour prendre sa volée,La queue en panache étalée.»
Or, c'était un cochet dont notre souriceauFit à sa mère le tableauComme d'un animal venu de l'Amérique.«Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,Faisant tel bruit et tel fracas,Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique,En ai pris la fuite de peur,Le maudissant de très bon cœur.Sans lui, j'aurais fait connaissanceAvec cet animal qui m'a semblé si doux:Il est velouté comme nous,Marqueté, longue queue, une humble contenance,Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant.Je le crois fort sympathisantAvec messieurs les rats, car il a des oreillesEn figure aux nôtres pareilles.Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat,L'autre m'a fait prendre la fuite.
—Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat,Qui, sous son minois hypocrite,Contre toute ta parentéD'un malin vouloir est porté.L'autre animal, tout au contraire,Bien éloigné de nous mal faire,Servira quelque jour peut-être à nos repas.Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.
Garde-toi tant que tu vivrasDe juger les gens sur leur mine.
LA FONTAINE.
De par le roi des animaux,Qui dans son antre était malade,Fut fait savoir à ses vassauxQue chaque espèce, en ambassade,Envoyât gens le visiter,Sous promesse de bien traiterLes députés, eux et leur suite,Foi de lion! très bien écrite:Bon passeport contre la dent,Contre la griffe tout autant.L'édit du prince s'exécute:De chaque espèce on lui députe.Les renards gardant la maison,Un d'eux en dit cette raison:«Des pas empreints sur la poussièrePar ceux qui s'en vont faire au malade leur cour,Tous, sans exception, regardent sa tanière;Pas un ne marque le retour:Cela nous met en méfiance.Que Sa Majesté nous dispense:Grand merci de son passeport.Je le crois bon; mais dans cet antreJe vois fort bien comme l'on entre,Et ne vois pas comme on en sort.»LA FONTAINE.
De par le roi des animaux,Qui dans son antre était malade,Fut fait savoir à ses vassauxQue chaque espèce, en ambassade,Envoyât gens le visiter,Sous promesse de bien traiterLes députés, eux et leur suite,Foi de lion! très bien écrite:Bon passeport contre la dent,Contre la griffe tout autant.L'édit du prince s'exécute:De chaque espèce on lui députe.
Les renards gardant la maison,Un d'eux en dit cette raison:«Des pas empreints sur la poussièrePar ceux qui s'en vont faire au malade leur cour,Tous, sans exception, regardent sa tanière;Pas un ne marque le retour:Cela nous met en méfiance.Que Sa Majesté nous dispense:Grand merci de son passeport.Je le crois bon; mais dans cet antreJe vois fort bien comme l'on entre,Et ne vois pas comme on en sort.»
LA FONTAINE.