VII

Léon, qui n'ignorait aucune des formules de la politesse castillane, répondit sur le même ton:

—Puisse Votre Excellence vivre de longues années avec la bénédiction de Dieu!

Isabelle, bien résolue à exiger la réparation des insultes publiques de son frère, observait en silence dans une attitude à la fois fière et réservée.

Don Ramon présenta un siége au corsaire; ils s'assirent, Isabelle resta debout, sa cravache à la main.

—Monsieur le marquis, dit Léon, mes instants sont comptés; avant le coucher du soleil, je veux être sous voiles; vous me permettrez donc d'aller droit au fait.

Après une inclination silencieuse de don Ramon, le corsaire ajouta:

—J'ai pris, il y a dix jours, mon mouillage sous les murs de votre château, avec le dessein, bien arrêté dans mon esprit depuis deux ans, d'épouser mademoiselle votre sœur.—Qui je suis, pourquoi et comment j'ai formé cet espoir de bonheur, vous allez le savoir. Avant tout, je devais m'assurer que le cœur et la main de dona Isabelle fussent libres, qu'aucune parole n'était donnée, et qu'en un mot je n'arrivais pas trop tard. J'espérais que le glorieux marquis votre père dont Dieu ait l'âme! vivait encore.

Don Ramon et Léon se levèrent, Isabelle s'inclina au souhait pieux de Léon; les deux cavaliers se rassirent, la conférence continua.

—Je voulais enfin me présenter d'une manière éclatante à celle aux pieds de qui je dépose mes vœux. J'ai eu le temps d'apprendre tout ce qu'il m'importait de savoir, et notre combat de ce matin m'a fourni l'occasion que je cherchais.Le Liona pris à l'abordage et brûlé une corvette anglaise; ma cale est pleine de prisonniers de guerre; c'est même un motif de plus pour que j'aie hâte de toucher en France, où je les déposerai; après quoi je donnerai suite à mes vastes projets, qui se rattachent d'ailleurs à mon mariage.

Don Ramon se contint non sans un mouvement d'humeur qui n'échappa point à Isabelle.

—Qui je suis? continua le corsaire. Le chef des plus braves entre les enfants de la mer,—l'égal des plus grands et des plus fiers, monsieur le marquis,—un citoyen français, avant tout citoyen du monde,—un homme dont la vie est chère à des peuples entiers,—un fléau pour les méchants et les traîtres,—un ami sûr et dévoué pour les gens de bien.

—Vous me pardonnerez, seigneur capitaine, dit don Ramon avec une nuance d'ironie, de ne pas bien comprendre ces titres nouveaux pour moi. Votre renommée n'est point parvenue jusqu'en ces montagnes reculées, votre naissance et votre fortune seraient-elles à son niveau?

—Sous le rapport de la naissance, et même sous celui de la fortune, le comte de Roqueforte ne le cède point aux Garba y Palos.

—Les Garba y Palos descendent des rois d'Aragon.

—Je le sais, et je sais de même que dona Isabelle descend par sa mère des illustres souverains du Pérou.

—Pour Dieu! s'écria don Ramon, prétendriez-vous être issu de Charlemagne?

—De plus loin et de plus haut, avec la permission de Votre Excellence. Charlemagne portait la couronne du dernier Mérovingien, aïeul de ma race; les Roqueforte sont fils de Clovis, leurs titres de famille l'attestent.

Un sourire d'incrédulité rida les lèvres de don Ramon.

Léon de Roqueforte dit avec une insouciance railleuse:

—Oh! tout ceci, mon cher hôte, n'est pas article de foi. Seulement la tradition de ma famille vaut tout au moins celle de la vôtre, avouez-le. Entre nous, je fais peu de cas de nos prétentions respectives et de nos parchemins. Je suis, je suis moi-même; voilà mon plus beau titre. Je suis, sur les mers d'Europe,Sans-Peur le Corsaire: ce nom, je ne me le suis pas donné par ma bouche, par mes actions à la bonne heure. Au Pérou et dans le grand Océan, je suis leLion de le mer!

—LeLion de la mer, vous!... s'écria don Ramon en se levant avec une évidente colère.

—Ah! ah! dit Léon, ce nom-là ne vous est plus inconnu. Tant mieux!... Je suis leLion de la merque dix nations de l'Océanie reconnaissent pour leur grand chef. Roi sur mon brig corsaire, je suis plus puissant encore à la Nouvelle-Zélande, à Tonga, aux Marquises... Je vois avec plaisir que leLion de la mern'est point étranger au fils du loyal gouverneur de Cuzco...

—L'insurgé! le rebelle! l'aventurier! dit avec dédain don Ramon, nourri dans la haine de l'homme qui avait préservé du massacre Isabelle enfant.

Combien de fois chez ses parents maternels n'avait-il pas entendu maudire leLion de la mer! Ce nom résumait tous les griefs de sa famille galicienne. Sans l'intrépide inconnu qui le portait, Isabelle eût péri, et dès lors plus de vestiges de la prétendue mésalliance du marquis avec la Péruvienne, point de rivalités, plus de partage de la fortune, plus de tracas, plus d'ennuis, plus d'influence étrangère.

Aux qualifications d'insurgé, de rebelle et d'aventurier, Sans-Peur le Corsaire, loin de répliquer avec violence, salua galamment comme si don Ramon lui eût décerné des éloges; mais Isabelle s'écriait:

—Le vengeur de ma mère lâchement assassinée! mon sauveur à moi! le compagnon d'armes et l'ami de mon aïeul! le serviteur dévoué de la plus juste des causes!...

—Demonio!interrompit don Ramon. Taisez-vous, Isabelle. Cet homme ose se faire gloire d'être l'allié des José Gabriel et des Andrès de Saïri... Cet homme se fait un mérite d'avoir combattu les Espagnols...

—Oui, certes! s'écria Sans-Peur à bout de patience. Si le marquis votre père vivait encore, il m'accueillerait comme un fils et vous maudirait, vous, comme un enfant dénaturé. Notre cause était la sienne...

—Mon père fut un insensé qui épousa une femme barbare.

—Paroles impies! disait Isabelle. Vous nous insulterez donc tous, vivants ou morts, tous, mon aïeul, ma mère, mon fiancé, moi, et jusqu'à mon père!... Vous l'avez appeléinsensé, vous; eh bien! c'est moi qui vous renie maintenant... Osez regarder son portrait... osez lever les yeux sur sa fille!

Don Ramon voulut répondre à ce défi.

Il pâlit en voyant derrière sa sœur le tabellion et le prêtre amenés par le Galicien qui les avait mis au courant de la situation.—Ils avaient tout entendu; leur désapprobation se lisait sur leurs traits.

—Au nom de Dieu, marquis de Garba, rétractez-vous! dit le prêtre avec autorité.

Le comte de Roqueforte remettait au tabellion un pli qu'il destinait d'abord au frère d'Isabelle, mais au seul nom deLion de la mer, la conférence avait dégénéré en querelle; bien des explications regrettables faisaient ainsi défaut.

—Maître, disait Léon au notaire, lisez et procédez conformément aux lois.

L'acte rédigé en due forme était le consentement d'Andrès de Saïri, cacique de Tinta, au mariage de sa petite-fille et unique héritière, Isabelle de Garba y Palos, avec le comte de Roqueforte son ami. On y avait annexé l'état des biens laissés au Pérou par le défunt marquis, et la copie du testament déposé par lui à Lima avant de se rembarquer pour l'Espagne.

—Ces pièces sont parfaitement en règle, dit l'homme de loi. Prévenu par votre messager, j'ai apporté tout ce qu'il me faut pour dresser le contrat de mariage.

—Faites large la part de don Ramon, dit le corsaire. Ceci n'est pas pour moi une étroite question d'argent.

Léon rejoignit Isabelle.

—Votre frère va se rendre aux paroles de ce vénérable prêtre. Oubliez ses emportements, noble amie, daignez partager ma joie. Dans une heure, vous aurez à jamais rompuavec l'Espagne et avec la famille de votre frère; dans une heure, vous serez Française, et rattachée cependant par un lien nouveau à la patrie de votre mère, dont la cause fut la mienne.

Isabelle, doucement émue, se laissait captiver par les doux propos de Léon, qui bientôt ne lui parla plus que du passé:

—Je vous vis en costume de voyage. L'enfant de Catalina était devenue jeune fille, et l'emportait par ses grâces même sur les grâces de sa mère. Je vous aurais reconnue à votre ressemblance avec elle. Vous m'apparaissiez radieuse comme le soleil dont vos aïeux se disaient les fils; je fus ravi en extase. Je revenais au Pérou, après dix ans d'absence, avec le dessein d'y rejoindre votre aïeul, mon vieil ami, et de m'y présenter à votre père qui ne m'a jamais connu que de nom. J'y revenais, non sans penser que vous étiez sans doute une charmante jeune fille, et que vous pourriez bien être celle qui s'associerait à mon étrange destinée; mais ce n'était là qu'une idée sans consistance. A votre seul aspect, elle se transforma en résolution inébranlable. Il y a deux ans que je vous connais, Isabelle, telle que vous connaît le brave Andrès, et telle que vous êtes, Ô digne fille de Catalina!—deux ans que votre souvenir se marie à toutes mes pensées, se mêle à tous mes desseins et grandit avec mes plus grandes ambitions.

—Mais me direz-vous, demanda Isabelle, pourquoi m'ayant vue avec mon père, vous ne nous avez point parlé?

—La fatalité m'en empêcha. Écoutez!... L'accès du Pérou m'était doublement interdit; j'étais étranger, j'étais proscrit comme ayant pris part à l'insurrection de José Gabriel. Votre aïeul fut amnistié en vertu d'une capitulation royale; votre père, délivré de prison, fut remis en possession de ses titres et dignités, avec la noble mission d'achever par la douceur la pacification de la contrée; mais moi, je n'étais amnistié, ni gracié; je ne pouvais même l'être, à cause de ma qualité d'étranger. Qu'on reconnût leLion dela mer, il était pris et condamné au dernier supplice, comme le fut l'illustre José Gabriel.

—Et vous osiez revenir au Pérou, imprudent!

—J'abordai secrètement sur une plage isolée, où je me travestis en mineur. Je brunis légèrement mes cheveux et mon teint pour me donner l'apparence d'unmétisaux yeux bleus[2]. Puis je me rendis à Lima, où je m'informai du marquis votre père. J'apprends qu'arrivé de Cuzco depuis peu de jours, il va partir avec vous pour l'Europe; je cours à son hôtel, il en sortait.—Il en sortait entouré d'une foule de personnages que j'aurais bravés sans doute s'il ne se fût agi que de ma liberté ou de ma vie, mais une entrevue publique de votre père avec leLion de la merl'aurait compromis.—Il ne m'avait jamais vu, et d'ailleurs j'étais méconnaissable sous mon déguisement. Que faire? comment parler? Je vous suivis mêlé à la foule qui vous admirait, mon Isabelle; je jurai que vous seriez, avec la permission du Ciel, la compagne de ma vie!

[2]Métis, fils d'un blanc et d'une Indienne, généralement robuste, basané, mais glabre. Dans l'intérieur du Pérou, on trouve un grand nombre de métis; là, leur teint est moins foncé: pendant leur enfance, ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'âge, leurs yeux et leurs cheveux brunissent.

[2]Métis, fils d'un blanc et d'une Indienne, généralement robuste, basané, mais glabre. Dans l'intérieur du Pérou, on trouve un grand nombre de métis; là, leur teint est moins foncé: pendant leur enfance, ils ont les yeux bleus et les cheveux blonds; mais, avec l'âge, leurs yeux et leurs cheveux brunissent.

—Léon, vos récits emplissent mon cœur d'une ineffable joie; tout ce que vous dites me pénètre et me charme.

—J'eus la douleur de vous voir vous embarquer sans pouvoir me nommer à votre père. Jusqu'au dernier instant, je fis des efforts inouïs; je m'embarquais dans un canot qui suivit le vôtre; je vis votre vaisseau mettre sous voiles, et pour me faire recueillir à bord, je me jetai à la nage en criant au secours.

—Dieu!... je m'en souviens!... mon père voulait qu'on allât vous sauver; mais le commandant du vaisseau dit que votre ruse n'était pas nouvelle, que les esclaves fugitifs s'en servaient souvent pour se faire transporter en Espagne et devenir libres.—Mon père insista: «—Remarquez, seigneur marquis, répondit le commandant, que cet hommenage comme un poisson et qu'il peut aisément remonter dans sa barque.»—Et, en effet, on vous vit à la longue-vue regagner votre canot et puis vous diriger sur la terre.

—Ce n'était point ma liberté, mais mon bonheur qui s'enfuyait avec vous, dona Isabelle. Je repris terre, le deuil dans l'âme; mais rien n'égale ma persévérance. Ce que je veux une fois, je le veux toujours; je sais lasser la fortune par ma ténacité. Aussi me voyez-vous à cette heure au château de Garba. Votre main est dans ma main. Un notaire dresse notre contrat de mariage, et l'on pare l'autel de la Vierge pour y bénir notre union.

—Vous me transportez d'admiration, vous me ravissez de bonheur! dit Isabelle frémissante.

—Je partis pour Cuzco, j'y retrouvai votre aïeul Andrès qui m'avait cru mort et rendit au ciel des actions de grâces en me serrant dans ses bras. Votre destinée l'inquiétait; il pressentait que votre père ne vivrait que peu d'années; il devinait que sa chère Isabelle serait la malvenue dans la maison de Garba y Palos: «—Léo, mon cher fils, au nom de notre vieille amitié, promets-moi de veiller sur elle!...» «—Accordez-moi sa main!...» m'écriai-je alors.—Il se mit à genoux et remercia Dieu qui lui envoyait un secours providentiel. Il bénit mes vœux.—Je repartis du Pérou très peu de temps après, ignorant encore la grande révolution de 1789. Ses conséquences qui ébranlent le monde retardèrent, comme vous le saurez, l'exécution de mes desseins. Ce que le gouvernement espagnol était parvenu à cacher dans ses possessions d'outre-mer, si habilement isolées du reste des nations, tous les peuples le savaient déjà. Il fallut que leLion de la merparcourût son vaste empire, avant de pouvoir revenir en Europe. En France, il dut se faire reconnaître et se signaler comme corsaire. Ce n'a point été sans dangers que le comte de Roqueforte est parvenu, à la faveur de son surnom de Sans-Peur, à équiper le navire qu'il met à vos ordres. Voilà pourquoi depuis la fin de 1790, depuis deux mortelles années perdues pour notre bonheur, le nobleAndrès nous attend. Dans peu de mois, Isabelle, il vous aura pressée sur son cœur.

—Mais les ports du Pérou sont toujours fermés aux navires des nations étrangères, objecta la jeune fille.

—Si Dieu me prête vie, ces ports inhospitaliers s'ouvriront largement à tous les pavillons.

—Mais vous êtes toujours dans ce pays un rebelle, un insurgé, un proscrit?

—Oui, sans doute... Qu'importe! je suis toujours aussi leLion de la mer. Les côtes du Pérou n'ont pas de secrets pour moi. J'en ai sondé toutes les passes, j'en connais tous les écueils, tous les courants, tous les dangers, qui seront mes auxiliaires à l'heure du péril, et je sais dans quelle anse isolée nous attend Andrès de Saïri.

Don Ramon ne s'était pas rendu aux ordres évangéliques du prêtre, l'un des plus vénérables ecclésiastiques du canton. Après avoir parlé au nom du ciel, le ministre de paix employa des arguments purement terrestres:

—Comment pourriez-vous désormais vous opposer au mariage de mademoiselle votre sœur? Regardez ce qui se passe autour de votre château. Les miquelets et les miliciens fraternisent avec les marins français; tout le pays prend un air de fête. Les jeunes filles apportent des bouquets; tous les gens du canton, convaincus de la générosité du capitaine Sans-Peur, s'assemblent dans l'espoir qu'il leur donnera des marques de sa munificence...

C'était à deux pas de la porte du vestibule, auprès de la fenêtre ouverte sur la cour d'honneur, que le bon prêtre parlait ainsi. Don Ramon l'interrompit avec rage:

—Je ne suis donc plus maître chez moi!... Il faudrait subir la loi de cet étranger!... Non! non! je le tuerai plutôt de ma propre main!...

Le prêtre se plaça devant don Ramon qui essaya de le repousser, mais Taillevent n'avait fait qu'un bond; de ses mains vigoureuses, il avait saisi les deux bras de l'hidalgo:

—Voyons un peu, s'il vous plaît!... Tuez!... Allons! ne vous gênez pas!... disait-il en ricanant.

—Laisse donc le marquis! s'écria Sans-Peur.

—Pardon, capitaine, un malheur est trop vite arrivé!

A ces mots, les pistolets de don Ramon lui furent enlevés avec une dextérité charmante.

Par les ordres d'Isabelle, les portes de la grande salle s'ouvrirent à tous venants.

Et le tabellion commença la lecture du contrat de mariage, tandis que la chapelle du château était envahie par la foule.

Suivant les intentions de Léon de Roqueforte, et du consentement d'Isabelle, l'acte avantageait au delà de toute prévision le jeune marquis de Garba y Palos.

Don Ramon, confus, découragé, abattu et touché par les paroles du prêtre autant que par la magnanimité de Léon, céda enfin; il apposa sa signature sur l'acte notarié.

—Je savais bien, seigneur marquis, que nous finirions par être d'accord, dit Sans-Peur le Corsaire en lui tendant la main.

Le jeune hidalgo y posa la sienne.

Isabelle était trop heureuse pour en exiger davantage.

La cloche de la chapelle sonnait enfin à toute volée, le brigle Lionpavoisait en faisant des salves d'artillerie, et la moitié de l'équipage, en élégants costumes de fantaisie, prenait place à la droite de l'autel dont les miquelets et les miliciens, ravis d'un dénoûment si pacifique, occupaient la gauche.

La toilette de la mariée ne dura qu'un instant. Vingt couronnes de fleurs d'oranger lui étaient offertes; elle n'eut que l'embarras du choix.

Au moment où la bénédiction nuptiale fut donnée aux époux, sous le poêle tenu d'un côté par don Ramon et de l'autre par maître Taillevent, le fidèle matelot du capitaine, l'un des officiers du brig fit un signal.

Une double bordée ébranla les échos de la petite baie de Garba.

Au sortir de la chapelle, le repas de noces fut servi. Don Ramon en fit très convenablement les honneurs à son beau-frère, aux officiers et au maître d'équipage du brig français, ainsi qu'au notaire et au prêtre.

Ensuite, l'attente des riverains fut largement comblée; Taillevent défonça deux barils de piastres d'Espagne provenant de la prise faite le matin. Le Galicien, pour sa part, reçut le double de la récompense promise.

Mais après le dessert, tandis que, du haut du perron, Sans Peur le Corsaire et sa jeune femme présidaient à ces libéralités, un homme couvert de poussière s'approcha de don Ramon et lui remit avec mystère une dépêche du gouverneur de la Corogne.

Don Ramon se retira pour la lire secrètement.

La brise du sud soufflait encore avec violence, mais les bois de chêne vert et les murailles du château garantissaient de la froidure l'esplanade où dardaient les rayons obliques du soleil.

Dans un ciel sans nuages, le disque enflammé descendait perpendiculairement au-dessus de l'extrémité de la falaise.

Un bohémien, qui s'accompagnait sur la mandoline, improvisait ainsi:

«En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,Il est des heures dont le soleil fait son nid.Les grâces et la pauvreté se réchauffent à sa chaleur.En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les mariées.Beaux époux qui donnez aux pauvres,Vous êtes le soleil et la fleur parfumée.On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice,Sans Peur, le capitaine des lions de la mer,Et la royale Isabelle du Pérou, la terre de l'or.»

«En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,Il est des heures dont le soleil fait son nid.Les grâces et la pauvreté se réchauffent à sa chaleur.En toutes saisons, sur la terre d'Espagne,On trouve des fleurs d'oranger pour couronner les mariées.Beaux époux qui donnez aux pauvres,Vous êtes le soleil et la fleur parfumée.On chantera longtemps, sur les montagnes de Galice,Sans Peur, le capitaine des lions de la mer,Et la royale Isabelle du Pérou, la terre de l'or.»

Corsaires, soldats, paysans, paysannes, se tenant par la main, dansaient et chantaient.

On ne se faisait pas, non plus, faute de boire.

Le brig avait fourni le vin de France, les caves du château et l'hôtellerie desRois magesfournissaient le vin d'Espagne.

Les Galiciens criaient: «Vive le généreux capitaine Sans-Peur!... Vive le Lion!... Vive Isabelle... Que Dieu leur donne longues années!»

Les corsaires faisaient entendre des hourras joyeux.

De haute lutte, leur capitaine venait de conclure en peu d'instants un mariage rêvé, ambitionné, ardemment voulu depuis longtemps; en un clin d'œil, à la baguette, il avait réalisé ses vœux. Au dire des matelots, Sans-Peur enlevait ce soir à l'abordage le contrat, la bénédiction nuptiale et la belle des belles, comme le matin la corvette anglaisethe Hope(l'Espérance), un nom d'heureux augure.

La dépêche remise au frère d'Isabelle était ainsi conçue:

«La guerre est déclarée à la République française. Une frégate de Sa Majesté Catholique appareille pour couper la route au redoutable corsaire mouillé sous votre château. Employez tous les moyens pour retarder son départ. Usez de ruse; attirez le capitaine chez vous; donnez-lui des fêtes. Il nous importe de délivrer les nombreux prisonniers anglais qu'il retient à son bord. Dès demain il vous arrivera des troupes et six pièces d'artillerie qui coopéreront avec les canots de notre frégatela Guerrerapour le surprendre au mouillage.

«Dieu vous garde longues années!»

Reconnaissant à la cime des mâts et aux bouts des vergues des bannières qu'un jour Taillevent, Camuset et quelques camarades avaient déroulées pour l'avertir, Isabelle admirait les étranges pavois du brig corsaire.

—Au Callao et sur les mers que j'ai parcourues, disait-elle, j'ai vu parfois des navires arborer en signe d'allégresse des pavillons aux vives couleurs, mais je n'en ai jamais vu de pareils aux vôtres.

—Assurément, dit Léon. En général, on se borne à hisser en tête des mâts et au bout des vergues les pavillons des diverses nations amies, disposés suivant un ordre qui indique le degré d'honneur qu'on veut leur faire, et on achève le pavois au moyen de pavillons de signaux placés arbitrairement. Aujourd'hui, chère Isabelle, j'ai autrement procédé. Ces pavois ont été imaginés en songeant à vous et à notre union. Ils disent ma vie et la vôtre; ils sont le symbole de notre passé, de notre gloire, de notre avenir. Je me suis complu dès longtemps à les composer pour la fête de notre mariage.—Isabelle, me disais-je, sera surprise de voir ces bannières; elle m'en demandera la signification, et je lui répondrai avec bonheur.

—Parlez donc, parlez! Isabelle est heureuse et fière de vous entendre.

—A l'arrière, d'abord, le pavillon de la France surmontecelui d'Angleterre, renversé en signe de défaite. Ceci est un détail improvisé ce matin pour compléter mon bouquet naval. Au grand mât flotte la bannière des Roqueforte, d'or au lionrampant[3]degueules[4], selon le blason de ma famille. Au mât de misaine, le pennon de la vôtre, azur au chef d'argent. A tribord de la grande vergue, la première place d'honneur, le pavillon d'Espagne, suivant l'usage marin qui veut qu'on rende ainsi hommage à la nation amie dans les eaux de laquelle on est mouillé. A babord, vous reconnaissez les couleurs du Pérou, votre patrie. A ma vergue de misaine, les antiques traditions de nos deux familles sont représentées, d'un côté, par le drapeau du royaume d'Aragon, de l'autre par la chape bleue de Saint-Martin, qui fut celui de la première race des rois Francs. En Océanie, quand j'arborais cette bannière sacrée à la tête de mon grand mât, mes peuples disaient avec un respect profond: «Le Lion célèbre sur son vaisseau la mémoire de ses pères.»

[3]Rampant, en blason, signifie droit, debout, par opposition àpassant, qui veut dire marchant.

[3]Rampant, en blason, signifie droit, debout, par opposition àpassant, qui veut dire marchant.

[4]Gueules, rouge.

[4]Gueules, rouge.

—La République française, dit Isabelle, tolérerait-elle tant de démonstrations aristocratiques?

—J'en doute fort, répondit Léon. Mais si j'envoie le rapport de mon combat de ce matin à la Convention nationale, je m'abstiendrai de lui faire part de mon mariage et de ma manière de pavoiser.

—Ne craignez-vous pas les indiscrétions de vos gens, les rapports des espions, l'esprit ombrageux du nouveau gouvernement de la France?

—C'est en France surtout que je suis Sans-Peur le Corsaire... Mais, dites-moi, au-dessus du pavillon de l'Espagne reconnaissez-vous l'emblème qui se déroule au gré de la brise?

—Je reconnais sur un fond d'azur le Soleil des Incas, répondit Isabelle, et du côté opposé, le serpentUscaguaiàtête de cerf, et portant à la queue des clochettes d'or. Plus loin, je vois le cercle de feu que le père de ma mère fit peindre sur le drapeau de Tinta, et enfin le glorieux étendard de José Gabriel. Je ne doutais pas de vos paroles, cher Léon, mais ces enseignes symétriquement déployées, ces insignes, qui, dès le lendemain de votre entrée au port, furent déroulées pour moi, sont autant de preuves éloquentes de leur sincérité.

—A égale distance du grand mât et du mât de misaine, entre les deux flèches, Isabelle, le grand oriflamme blanc qui se balance porte notre chiffre brodé; il est consacré à notre mariage, et lorsque mon navire grandira sous mes pieds, quand mon brig se transformera en corvette, en frégate, en vaisseau de haut bord, quand le bâtiment que nous monterons sera un trois-mâts, cet oriflamme, aux jours de fête, flottera au sommet du plus grand.

—Vous espérez donc métamorphoser votre navire?

—Je referai sans doute ce que j'ai déjà fait bien souvent. Comme un hardi cavalier tue ses chevaux sous lui, ainsi j'ai tué sous moi des bâtiments de tous genres depuis le jour où de mon tronçon de mât brisé je passai capitaine de la péniche enlevée aux Espagnols par les balses péruviennes. Le navire change, son nom reste.Le Lioncoule, brûle ou saute, vivele Lion! Tel que le phénix, il revint toujours. Et quand les peuples de l'Océanie le voient glisser au large de leurs îles, aujourd'hui goëlette légère, demain vaste trois-mâts, simple pirogue ou brig armé de canons, corvette, aviso ou jonque chinoise, ils le reconnaissent à ses couleurs,—d'or au lion rouge,—et disent en leurs idiomes: «C'estle Lionqui a changé de tatouage.»—Tous les autres pavillons que vous voyez d'ici dans ma mâture ont leur signification précise. Ils représentent mes relations avec les îles Marquises, Taïti, Tonga, la Nouvelle-Zélande, et les contrées diverses dont je suis le grand chef, le libérateur ou le simple allié. Chacune de ces enseignes est une page de mon aventureuse histoire; l'oriflamme blanc ànotre chiffre, chère Isabelle, était réservé au plus beau jour de ma vie.—Mais où donc est don Ramon, votre frère? s'écria tout à coup Léon de Roqueforte.

—Mer d'huile! fond de vase! veillez au grain, capitaine, dit tout bas maître Taillevent, il y a encore quelque trahison dans le coin...

—Explique-toi.

—On a l'œil américain. Votre marquis vient de recevoir à la muette un pli cacheté qui sent le roussi.

—Mets ta cravate rouge en ceinture et rallie nos gens d'un coup de sifflet.

Au coup de sifflet qui domina la clameur générale et retentit, longuement répété par les échos de la falaise, les gens qui étaient à bord et ceux qui étaient à terre tournèrent, tous, les yeux du côté de maître Taillevent.—Ils remarquèrent tous sa ceinture rouge, et comprirent qu'il s'agissait de se tenir sur ses gardes.

Les danseuses galiciennes furent abandonnées sans merci.—Chacun se porta vivement à son poste. Les rameurs coururent à leurs canots, les officiers se mirent à la tête de leurs escouades respectives, les pavois arborés à bord furent amenés en un clin d'œil, et l'on put voir à chaque sabord un petit mouvement qui consistait à refouler sur la charge de salut un double projectile,—précaution toute naturelle du reste, car, même en temps de paix, un navire bien commandé ne prend jamais la mer sans avoir chargé ses pièces d'artillerie.

—Camarades, disait Sans-Peur, il est temps d'appareiller!... Adieu donc aux bonnes gens de ce pays, et en route!...

Don Ramon accourait, tandis que les effets d'Isabelle étaient emportés à bord de la chaloupe par les soins de sa camériste, jeune Péruvienne qui l'avait accompagnée en Espagne et qui, s'attachant à sa destinée, devait embarquer avec elle.

Le novice Camuset, en cette occasion, se signala par unzèle admirable. On le vit se charger de boîtes, de cartons et de colifichets avec une ardeur héroïque; dix fois, il courut de la chaloupe au perron du château, dix fois il fit preuve du plus aimable empressement.

—Mon frère, disait don Ramon, c'est à votre bord que je voudrais vous faire mes adieux!

—Très bien, répondit le corsaire; je ne vous l'aurais pas proposé, mais je suis heureux de vous recevoir à mon tour.

On s'embarqua.

Les voiles trouées, les cordages coupés, les espars avariés par le combat du matin avaient été, dès la première heure de mouillage, réparés ou changés en vertu des ordres du second, qui reçut à bord son capitaine, Isabelle et don Ramon avec tous les honneurs d'usage.

Les chaloupes et canots furent rehissés, l'ancre arrachée du fond, les voiles établies avec ensemble. Une barque du pays se mit à la remorque du brig, et le léger navire s'élança, bâbord amures, vers les passes rocailleuses qu'il devait franchir pour la quatrième fois avec autant d'audace que de bonheur.

Pendant l'appareillage que dirigea le capitaine, don Ramon, le front radieux, n'avait cessé de causer fraternellement avec Isabelle, qui souriait à l'écouter. Dès que la manœuvre fut finie et quele Lion, couché sur le flanc de tribord, navigua sur la mer houleuse sans courir aucun danger:

—Mon frère et ami, dit le jeune marquis à Sans-Peur le Corsaire, c'est en présence de votre équipage, témoin de nos querelles de ce matin, que je veux à présent vous adresser des paroles de paix et d'adieu.

—Sur l'arrière tous, et silence à bord!... commanda Léon de Roqueforte.

Les deux tiers des matelots comprenaient l'espagnol et devaient naturellement servir d'interprètes à leurs camarades.

—Braves Français, dit don Ramon avec une emphase castillane qui convenait à son allure hautaine, hier, cematin, quelques minutes encore avant l'union de votre valeureux capitaine avec la fille de mon père vénéré, s'il n'eût dépendu que de ma volonté, votre navire se fût abîmé dans les flots. Seul contre tous, jusqu'au dernier moment, j'ai opposé la plus vive résistance à un dessein qui contrariait mes vues. Je ne m'en repens pas, je ne désapprouve point ma propre conduite, je ne renie point ce que j'ai fait.—Mais, à cette heure, ma main a serré la main de Léon de Roqueforte, un acte régulier signé de mon nom, et la bénédiction d'un prêtre chrétien font de lui l'époux de ma sœur, il a mangé du pain et du sel sous le toit de ma maison; il est mon ami, mon frère et mon hôte.—Or, par le nom sacré de Dieu qui m'entend, le marquis de Garba y Palos n'est et ne sera jamais traître à l'amitié, à la famille ni à l'hospitalité.—Voici une dépêche que m'envoie le gouverneur de la Corogne; elle m'est arrivée une heure trop tard par la volonté du Ciel; je veux vous la lire à tous.

Il lut.—Et l'équipage applaudit.—Et Isabelle, se jetant dans ses bras, dit avec transport:

—C'est à partir d'à présent, Ramon, que vous êtes vraiment mon frère!

—Devant eux, ma noble sœur, je ne devais pas m'humilier, dit le jeune marquis à voix basse, mais je m'incline devant toi; pardonne-moi ma trop longue erreur!

—En exprimant sa vénération pour notre père, don Ramon a rétracté sa seule parole coupable. Quant au reste, je sais faire la part des préventions injustes dans lesquelles on t'éleva. J'étais pour toi une étrangère qui usurpait ton nom et la meilleure part de tes richesses.

—Tu es ma sœur, et tu m'as abandonné plus de biens que je n'y avais droit.

—Ma mère fut pour tous les tiens une femme d'une contrée barbare, une beauté sauvage dont les attraits séduisirent le marquis notre père...

—Ta mère est une héroïne dont je vénérerai le grand souvenir.

—Mon époux, mon aïeul, ma race étaient maudits par les tiens.

—Mes yeux se sont ouverts, ils sont éblouis par la grandeur de ton époux. Je suis fier, maintenant, d'être le frère d'un héros.

Les gens de l'équipage d'un côté, les officiers et leur capitaine de l'autre, s'entretenaient encore de la solennelle déclaration du marquis espagnol, quand Isabelle, au comble de la joie, se rapprocha de son époux et lui dit:

—Répondez maintenant.

Le silence se rétablit, et Léon de Roqueforte dit d'une voix mâle et fière:

—Soyez loué comme vous méritez de l'être, monsieur le marquis, mon frère et mon ami désormais. Vos adieux rachètent noblement l'accueil hostile que vous me faisiez ce matin. Au moment où la guerre s'allume entre nos deux patries, la paix se conclut entre nos deux familles qui n'en feront qu'une à l'avenir. Si nous nous rencontrons dans les combats, nous nous épargnerons loyalement, nous nous porterons secours en frères. Tous les miens recevront l'ordre de protéger les biens et la personne du marquis de Garba y Palos. Et si, ce qu'à Dieu ne plaise, le gouvernement espagnol vous persécutait pour ce que vous venez de faire, sachez que votre cause serait ma cause, comme ma fortune serait la vôtre. En tous pays, vous avez le droit de trouver aide et appui parmi les sujets, les serviteurs, les compagnons d'armes ou les amis duLion de la mer. En foi de quoi, seigneur marquis, je vous donne cette poignée de franges d'or tressées à la péruvienne comme les franges duborlaroyal, bandeau des Incas. Les anciens monarques du Pérou n'avaient qu'à confier à un de leurs officiers un insigne semblable, pour que d'une extrémité à l'autre de leur empire on obéît à sa vue. J'ai adopté cet usage. Ces franges sont ma crinière de lion. Quiconque en possède un seul brin est reçu en allié par tous les chefs des îles du grand Océan, depuis le Pérou jusqu'aux Carolines.

Don Ramon, sur ces mots, échangea une accolade fraternelle avec Léon de Roqueforte; il embrassa de nouveau sa sœur et descendit enfin dans sa barque aux acclamations de l'équipage entier.

Seul, maître Taillevent fronçait les sourcils. Léon s'en aperçut:

—Qu'as-tu encore, éternel grognard?

—Pardonnerez, capitaine; je ne doute pas plus que vous de la bonne foi de votre beau-frère... Il a du bon, cesegnorà maigre échine!... Mais les panneaux de la cale étaient grands ouverts... et on a connu des Anglais qui entendent l'espagnol...

—Ces Anglais-ci sont prisonniers.

—Demain peut-être ils seront libres.

—La guerre commence à peine. Nous allons à Bayonne.

—On ne sait jamais où on va toutes fois et quantes on met le cap au large. Voici deux ans passés, m'est avis, que nous sommes en route pour le château de Garba, et au lieu de nous y marier comme nous le voulions, nous avons fait les cinq cents coups aux quatre coins du monde...

—J'ai atteint le but, pourtant!

—Oui, capitaine; mais, une heure plus tard, nous étions de bonne prise...

—Eh bien! ça aurait chauffé dur!

—On le sait... mais on sait aussi que, par la brise qui souffle de Paris, tout votre attirail de prince, de grand chef, de roi et de comte, n'est pas sain à Bayonne en Bayonnais.

—Je veux faire enregistrer mon mariage en France; je veux revoir mes braves camarades, les corsaires de Bayonne; je veux me débarrasser de mes prisonniers.

—Ce que vous voulez, capitaine, je le veux toujours; c'est connu. Ce que vous aimez, je l'aime. Ce que vous haïssez, je le hais. Votre vie, c'est ma vie...

—Brave Taillevent! dit le corsaire en lui tendant la main que le maître serra dans les siennes avec une émotion reconnaissante.

—Mais...

—Voyons tonmais, dit Léon en souriant.

—Mais, dame! ça s'entend; si votre vie est ma vie, j'ai, fichtre, bien le droit d'y veiller, et j'y veille. Vos Anglais d'en bas, je les voudrais au fin fond de l'eau; vos camarades de Bayonne au tonnerre à la voile, et les ports de notre république à deux bonnes mille lieues à l'arrière de ce navire. Voilà!...

—C'est bien!

Taillevent salua et alla reprendre son poste au pied du grand mât, non sans mâcher avec humeur son sifflet de manœuvre.

—Sans-Peur... Sans-Peur, grommelait-il, mais sans peau ou sans tête, ça ne serait plus si gai... J'en ai vu guillotiner au Havre qui n'avaient pas dit le quart de ce qu'il crie en plein gaillard-d'arrière... Il y a des espions et des traîtres partout, en comptant ou sans compter nos Anglais...

Le monologue du digne grognard d'eau salée se prolongea ainsi de manière à défrayer tout le grand quart. Camuset s'avançait à l'étourdie, comptant trouver le maître sur son bien dire; mais le grognement aigu qui faisait ronfler son sifflet en sourdine détourna fort heureusement la curiosité du novice. Il recula, glissa dans le panneau de l'entrepont, faillit se casser le nez, et se releva en disant:

—Quel ours salé!... quel ours à la moutarde!... Son capitaine est aux anges, et pour la noce il vous a une mine à faire chavirer leGrand Chasse-Foudre!... J'espère bien que cette mine-là ne sera jamais du goût à Mademoiselle Liména, et voilà ce qui me console!...

Isabelle suivait des yeux don Ramon, emporté à terre par sa barque galicienne; ses regards émus s'arrêtaient sur les tourelles du vieux château de Garba, sur la terre où reposaient les restes mortels de son père, sur la haute falaise où Léon lui avait sauvé la vie. Mille pensées confuses se heurtaient dans son esprit. Faisait-elle un rêve? Était-il bien possible qu'elle fût mariée auLion de la mer?

—Ce n'est point un rêve, dit Léon en se penchant sur elle.

—Eh quoi! vous lisez dans ma pensée?

Le canot de don Ramon disparut derrière les récifs. Peu d'instants s'écoulèrent. Puis, au sommet du morne, on vit un homme à cheval qui demeura là, tel qu'une statue, les yeux fixés sur le brig emporté vers l'horizon.

Aux dernières lueurs du jour, Isabelle et Léon le reconnurent.

—Mon frère, dit la jeune femme, craint d'apercevoir au large la frégate qui vous cherche, mais vous...

—Je l'attends!... Je n'ai que dix-sept canons, elle en a quarante ou davantage... je n'ai que cent vingt hommes en comptant mes blessés, elle en a trois ou quatre cents... cette mer houleuse est plus nuisible à ma marche qu'à la sienne... Mais ne serais-je point Sans-Peur le Corsaire, je m'avancerais plein de confiance, Isabelle. Notre amour est béni!... Oh! soyez sans inquiétudes; mes mesures sont prises, et je ne livrerai point un combat trop inégal.

—Serez-vous maître de l'éviter?

—Le lion, quand il le veut, sait se conduira en renard. Un de nos grands marins, que l'Espagne dispute à la France, Jacobsen, né à Dunkerque, l'un des ancêtres de Jean Bart, se glorifiait du surnom de Renard de la mer. Je ne dédaignerais pas d'être appelé de même si je n'avais conquis des surnoms qui valent au moins autant. Tous les stratagèmes sont permis au plus faible, tous, excepté de faire feu sous de fausses couleurs.—Le soleil s'éteint à l'occident, notre pavillon descend en même temps que lui, on ouvre l'œil aux bossoirs. Venez dans ma chambre de capitaine, et laissez à mes braves compagnons le soin de veiller.

Le brig s'étant assez élevé au large, arrivait au nord pour doubler le cap Finistère. Les ordres pour la nuit étaient donnés à l'officier de service.

—Bon quart partout! dit le capitaine; qu'au premier signal chacun soit à son poste de combat!

—Adieu, mon frère, adieu! murmurait Isabelle.

Léon lui offrait le bras, la soutenait au roulis, et la conduisait vers la dunette, disposée, depuis le jour de l'armement, en chambre nuptiale d'un étrange caractère.

Une pointe de terre venait de s'interposer entre la falaise et le brigle Lion.

Don Ramon, marquis de Garba y Palos, pressant enfin les flancs de son étalon noir, reprit la route du vieux château.

Et une fois dans la grande salle, s'adressant aux portraits de son père, de sa mère et de Catalina la Péruvienne:

—Êtes-vous contents de moi? demanda-t-il au milieu du plus profond silence.

Quel écho mystérieux lui répondit? Fût-ce les esprits familiers du sombre castel? Fût-ce la voix de sa conscience? On ne sait.

Mais des paroles bénies le ravirent comme en extase, et la nuit entière s'écoula pour lui dans la joie suprême d'un grand devoir accompli.

Le brig corsairele Lion, construit et approvisionné au Havre, par les soins du citoyen Plantier, armateur et correspondant de Léon de Roqueforte, avait été emménagé avec une sollicitude toute spéciale par son valeureux capitaine.

Ses officiers et matelots remarquérent, dès leur embarquement, que la dunette, plus haute qu'aucune autre, occupait près du double de l'emplacement réservé d'ordinaire à cette élévation,—qu'on supprime parfois, et qui le plus souvent ne couvre que quelques pieds du pont en arrière de la roue du gouvernail.

—Paraît que notre capitaine tient à être bien logé! dirent les corsaires.

Mais le capitaine ne se logea point dans la dunette, ce qui donna lieu aux plus étranges suppositions. Il s'était réservé, à l'extrême arrière de l'entrepont, une très petite cellule communiquant, il est vrai, par un panneau avec la chambre mystérieuse, où personne, si ce n'est Taillevent, n'avait encore pénétré.

L'indiscret Camuset, s'étant avisé de demander ce qu'il y avait dans la dunette, reçut, pour toute réponse, une taloche tellement magistrale, que les anciens eux-mêmes se gardèrent de questionner le maître d'équipage.

Garantie contre les regards curieux par des cloisons oudes vitraux dépolis, les sabords fermés par des mantelets à jour derrière lesquels se croisaient d'épais rideaux, la dunette dont les gens du bord ignoraient le contenu, fournit aux bavards un thème inépuisable de contes ultra-fantastiques.—Les moins superstitieux admettaient que Sans-Peur en faisait son arsenal particulier, rempli d'armes inconnues et d'artifices diaboliques au moyen desquels il se rirait d'une escadre entière.

Le matin, au moment du branle-bas de combat, force fut pourtant d'ouvrir la dunette pour faire usage des quatre canons qu'elle contenait. Taillevent et le capitaine en avaient, pendant la nuit, retiré plusieurs coffres qu'on logea provisoirement dans des recoins de la cale: mais ce déménagement ne pouvait être que partiel. Aussi les canonniers, en démarrant leurs canons, furent-ils bien surpris de voir, à l'arrière, au-dessus de la tête du gouvernail, un magnifique lit suspendu à double suspension, des meubles, des tentures, des tapis d'une élégance exquise et d'une richesse inusitée.

Les quatre canons et leurs ustensiles participaient du luxe de l'appartement. Les affûts étaient en bois d'ébène incrusté d'ivoire, les roues en gayac poli, les pièces en bronze sculpté, les bragues et autres cordages nécessaires à la manœuvre en fil d'une admirable blancheur, les caisses des poulies en acajou femelle massif, les couvre-lumière en argent relevé en bosses. Les refouloirs, écouvillons, boutefeux, pinces, anspects, seaux, bailles et fanaux de combat, les énormes crocs, anneaux et pilons qui servent à l'amarrage des bouches à feu, devaient à l'art ou à la matière une physionomie qui les empêchait de déparer la chambre nuptiale.—On peut même dire qu'ils l'embellissaient.

L'ameublement de ce boudoir marin fut singulièrement mis en désordre pendant le combat; mais dès que l'action fut terminée, tout fut rapidement rétabli en l'état primitif.

Les bavards n'eurent pas beau jeu cette fois; il y avait à bord trop d'ouvrage; on mettait les prisonniers aux fers,on bouchait les voies d'eau, on lavait les ponts tachés de sang et de poudre, on réparait les manœuvres courantes, on rétablissait les cloisons, et l'on jouait serré contre la fraîche brise, la mer houleuse et les brisants de la passe.

En apercevant Isabelle au sommet de la falaise, les moins malicieux devinèrent:

—La dunette, parbleu, c'était la chambre de madame!...

Léon ouvrit la porte donnant sur le pont; la main de l'intrépide amazone tremblait dans sa main:

—Voici votre appartement, madame, dit le corsaire souriant à son trouble, puissiez-vous le trouver digne de vous.

Liména venait d'allumer les candélabres qui se balançaient au roulis et illuminaient l'intérieur de la dunette. La jeune fille attendait sa maîtresse.

—C'est une merveille, mon ami! dit Isabelle rassurée par la présence de sa camériste. Quel luxe attentif! quelle délicatesse ingénieuse! Vous avez su rassembler dans ce petit palais de fée tout ce que peut désirer une jeune femme.—Dieu! s'écria-t-elle en se retournant, les portraits de mon père et de ma mère, ici!...

—Ces portraits ont été copiés au Pérou sur les originaux que possède le cacique Andrès.

—Je regrettais les images chéries de mes parents; vous avez voulu, noble ami, qu'aucun regret ne pût troubler mon bonheur!

—Cher ange, dit Léon, un capitaine vigilant a toujours quelque ronde à faire, quelques ordres à donner. Liména va vous servir; ensuite elle descendra dans sa chambrette située au-dessous de notre appartement. Permettez-vous que je revienne bientôt!...

Isabelle baissa les yeux en balbutiant un consentement timide; Léon, dont le cœur battait, sut être mari et capitaine sans trahir aucune de ses émotions, sans négliger le moindre de ses devoirs. Le sang-froid devant le péril estmoins admirable peut-être que le calme devant le bonheur. Léon, nature forte, voulut se vaincre. Il agit avec le même ordre, la même attention, la même activité méthodique qu'à l'heure la plus indifférente de sa vie d'officier de mer. Ses subalternes, harassés de fatigue par une journée de dangers, de travaux et de plaisirs non interrompus, attendaient peut-être, pour se relâcher, l'instant où il se retirerait auprès de sa jeune compagne. Il jugea nécessaire de se montrer plus vigilant que jamais.

Quand il reparut sur le pont, un murmure d'étonnement parcourut les groupes des gens de quart.

Il examina la voilure et donna quelques ordres au lieutenant de service; puis il passa sur l'avant, interrogea l'horizon qu'argentait la lune à son lever, chercha dans le lointain la frégate ennemie, et ne découvrant rien, il encouragea ses vigies du bossoir à faire bonne veille:

—Point de cris; si vous apercevez une voile, qu'on m'avertisse sans bruit.

—Suffit, capitaine, on coulera doucettement la chose dans le pertuis de l'oreille au lieutenant.

Après avoir pris ses mesures pour que la quiétude d'Isabelle ne pût être troublée, il se rendit au poste des blessés afin de s'assurer qu'ils étaient soignés convenablement. Il adressa quelques encouragements paternels à ceux qui ne dormaient pas encore. Il descendit ensuite à fond de cale, où les soldats et matelots anglais prisonniers étaient aux fers sous la surveillance de quelques factionnaires. Un silence profond y régnait.

Liména caquetait avec un entrain folâtre.

—Heureusement, chère maîtresse, disait-elle, nous sommes amarinées par nos grands voyages. Nous avons le pied marin; voyez comme je vais et viens malgré ce roulis. Et nous ne craignons plus le mal de mer, comme voici deux ans passés, en partant du Callao. Ah! l'on est vaillante quand on a doublé le cap Horn en plein hiver, au mois de juillet. Quand je disais aux gens de Garba que j'ai toujours vul'hiver en été avant de venir en Espagne, ils me traitaient de menteuse ou de folle.

—Menteuse, ils avaient tort; mais folle...

—Laissez-moi dire, belle petite chère dame, car vous voici dame etlionnede la mer, encore; vous souvenez-vous de mon rêve du mois passé? Je vous peignais, comme ce soir, et vos cheveux prenaient la couleur fauve...

—Si je suis lionne, tu peux te vanter d'être une fameuse pie.

En remontant de la cale dans l'entrepont, Léon vit Taillevent endormi tout habillé et tout armé dans un hamac pendu à côté du panneau des prisonniers de guerre.

Le maître avait pourtant à l'extrême avant un petit réduit particulier, appelé, selon l'usage,la fosse au lions; mais il avait trouvé sage d'être plus près, en cas d'accident, du lieu le plus dangereux du navire.

—Brave et loyal serviteur, pensa Léon, il fait toujours plus que son devoir.

La tête du maître était à moitié hors de son hamac; il écoutait d'instinct, ou pour mieux dire l'oreille était encore éveillée tandis que le corps reposait. Évidemment, il serait debout au moindre bruit suspect.

—Il dort maintenant, il dort à la hâte et d'un sommeil léger, parce qu'il sait bien que je ne puis être endormi. Encore suis-je bien sûr que dix hommes pour un ont l'ordre de l'éveiller avant le milieu de la nuit. Et pourquoi tout ce zèle? Par ambition? il n'en a point; par amour du gain? il ne tient pas à l'argent; par passion pour notre existence aventureuse? non, il ne désirait autrefois qu'une barque de caboteur à Port-Bail, sur la côte de Normandie, et ses goûts n'ont pas changé. Pourquoi donc? parce qu'il partage obscurément, depuis quinze ans bientôt, tous les dangers que je cours. A moi les honneurs, les richesses, les dignités, lessuccès, la gloire, le bonheur; à lui les privations, les fatigues, les soucis, et cela sans autre compensation que l'amitié de son capitaine.

Le maître, tout en dormant, dit quelques mots mal articulés; Léon saisit seulement ceux-ci:

—Sois curieux, c'est le cas, espèce de mousse!... Allons, Camuset, ouvre l'oreille!...

Léon sourit, traversa le faux-pont où dormaient les hommes qui n'étaient pas de quart, et pénétra dans le logement réservé à son état-major.

Là, dans une étroite cabine, ouverte et gardée à vue par un factionnaire, se trouvaient deux officiers anglais prisonniers, un lieutenant et un master, les seuls qui eussent survécu au combat.

Léon leur demanda s'ils avaient été convenablement traités, et s'excusa de n'avoir encore pu leur permettre de monter sur le pont.

Le lieutenant parut touché de la courtoisie du capitaine français. Il répondit en faisant allusion à son mariage, avec une simplicité d'autant plus agréable au corsaire que celui-ci l'avait remarqué comme un brave pendant l'action du matin.

Quant au master, il dit sèchement que des officiers devraient toujours être laissés libres sur parole.

—Monsieur, je n'aime pas les leçons, interrompit Léon avec vivacité.

—Et moi, monsieur, répliqua le master d'un ton insolent, j'aime à en donner à mes ennemis.

Depuis quelques instants, un bruit sourd de ferrailles se faisait entendre à fond de cale. Le master le prit sans doute pour un signal, car il bondit hors de sa cabine, arracha brusquement un pistolet au factionnaire, et fit feu sur Léon de Roqueforte.

Les cris: «Trahison! révolte! aux armes!» retentissaient de toutes parts.

Isabelle, échevelée, se précipitait hors de la dunette; Liména, tremblante, essayait de la retenir.

Sautant hors de son hamac, maître Taillevent sabrait déjà les révoltés tout en criant:

—Ah! brigand de Camuset! tu as mangé la consigne!... tu n'as pas été assez curieux!

—Pardonnerez, maître, dit le novice qui se dressait à côté de lui, je sais tout!...

Les fanaux étaient éteints dans le faux-pont; à la faveur de l'obscurité, les Anglais essayaient de monter sur le gaillard d'avant, mais rencontraient une résistance singulièrement énergique.

Camuset, pour sa part, s'en donnait d'estoc et de taille.

—Tu sais tout, sauvage de Landerneau, il est bien temps!

—Mais c'est moi qui ai fait la chose...

—Quelle chose, donc?

—Leur révolte, maître...

—La belle besogne!... Tais-toi, innocent, et tapons dessus!

Camuset, on le sait déjà, tapait en conscience, secondant ainsi de son mieux le brave Taillevent.

—Courage! courage, enfants! criait en anglais le plus enragé des prisonniers de guerre; voici la frégate espagnole!... Leur capitaine est mort!... En avant!... Hourra!

Les Anglais, armés de leurs fers, de boulets de canon trouvés dans la cale et de quelques armes blanches enlevées aux matelots endormis, dirigeaient tous leurs efforts sur les deux panneaux de l'avant.

L'état-major du corsairele Lionétait fort nombreux pour un état-major de brig du commerce.

Un corsaire, étant armé par des particuliers, ne fait point partie de la marine militaire;—tout belliqueux qu'il est, il il se trouve donc rangé dans la catégorie des bâtiments marchands;—aussi les corsaires s'intitulent-ils en riant:Marchands de boulets.

A bord se trouvaient six capitaines de prise, embarqués en supplément, outre le premier lieutenant ou second, le lieutenant, le sous-lieutenant, et quatre pilotins susceptibles de faire fonctions d'officiers.

Les pilotins, sur les navires de guerre, ne sont que des mousses attachés au service de la timonerie;—les pilotins du commerce sont des jeunes gens destinés à devenir lieutenants, et, plus tard, capitaines dans la marine marchande. Les quatre pilotins duLioncouchaient dans des hamacs suspendus au milieu du carré ou chambre du brig;—les domiciles des officiers et du chirurgien donnaient sur la même pièce, très long boyau partagé en deux par l'escalier d'arrière, et qui se prolongeait jusqu'à la chambrette échue en partage maintenant à la soubrette Liména.

Au bruit du coup de pistolet tiré sur le capitaine, toutes les portes s'ouvrirent;—les deux pilotins qui n'étaient pasde quart se jetaient bas de leurs hamacs;—déjà justice était faite.

Le matelot de faction, à qui le master avait arraché son pistolet, avait le sabre en main. D'un coup de manchette, il abaissa l'arme et le poignet du prisonnier; la balle se perdit dans le bordage. D'un coup de pointe, il l'étendit mort à ses pieds, en disant:

—Pardon, excuse, capitaine; si ce bruit a réveillé madame, il n'y a pas de ma faute.

Sans-Peur tenait en joue le lieutenant anglais, que dans leur fureur les officiers et pilotins menaçaient aussi de leurs armes.

Roboam Owen, le prisonnier, demeura impassible.

—Par ma foi, monsieur, lui dit Sans-Peur en langue anglaise, vous êtes un homme comme je les aime.

Avec un sourire triste et fier, le lieutenant anglais répondit en français:

—Si mon pauvre camarade avait voulu me croire, il n'aurait pas tenté de se révolter sans chance de réussite.

—C'est bien cela, monsieur! reprit le capitaine. Des prisonniers de guerre ont toujours le droit de s'insurger pour redevenir libres; mais la question est de ne pas manquer son coup. Venez donc inviter vos malheureux compagnons à ne pas se faire égorger jusqu'au dernier.

D'un geste impérieux, Léon avait montré le faux-pont à ses officiers qui s'y précipitaient. Puis, il monta sur le gaillard d'arrière, emmenant avec lui le lieutenant Roboam Owen.

Isabelle, à leur vue, poussa un cri de joie, voulut courir vers son époux, mais tomba défaillante entre les bras de Liména, que Léon seconda aussitôt.

Alors, pressant Isabelle contre son cœur:

—Monsieur! hâtez-vous!... dit-il à l'officier anglais.

Celui-ci se portait au bord du grand panneau, et d'une voix éclatante:

—Camarades, on vous a trompés! cria-t-il. La frégateespagnole n'est pas en vue, et les Français sont à leurs postes!... Bas les armes!...

—Tout le monde sur le pont! ajouta Sans-Peur le Corsaire.

Puis il dit à voix basse à son premier lieutenant:

—L'appel général!... Les prisonniers aux fers sur le pont, au pied du mât de misaine!... Les cadavres à la mer!... et ensuite, à coucher qui n'est pas de quart!...

—Mais l'officier anglais?

—Libre sur parole tant qu'il n'y aura pas d'ennemi en vue, ou aux arrêts forcés, à son choix.

—Je vous donne ma parole, capitaine, dit Roboam Owen en bon français, et mille grâces!

—Très bien!... Bonne nuit, messieurs!...

A ces mots prononcés d'une voix ferme et douce, Léon emporta Isabelle dans la dunette dont la porte se referma. Comme une mère met son enfant dans un berceau, il déposa la jeune femme encore palpitante sur la couchette à roulis, et congédia Liména, qui descendit dans sa cellule par l'escalier intérieur.

—J'étais à genoux, murmura Isabelle; je faisais ma prière du soir pour vous, mon ami, quand ce bruit affreux...

—Oubliez cela, interrompit Léon, mais laissez-moi me rappeler que mon bon ange priait pour moi!...

Les candélabres étaient éteints; la chambre nuptiale n'était éclairée que par la lampe de la boussole appendue au-dessus du chevet des nouveaux mariés.—Léon accrocha sa ceinture de corsaire à l'affût d'un canon voisin.

La mer bruissait en se brisant contre le gouvernail dont la barre gémissait sous ses pieds. La brise sifflait dans la voilure et le gréement. Mâts, vergues, échelles, cloisons craquaient aux balancements du roulis. Sur le pont, on entendait achever l'appel général.


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