XXVII

[16]Manco-Capac.

[16]Manco-Capac.

[17]Mama-Oello.

[17]Mama-Oello.

La vaste surface du lac étant absolument déserte, on pouvait sans crainte se livrer aux plus brillantes démonstrations, puisque aucun Espagnol ne surprendrait les mystères de l'assemblée. Des cris d'enthousiasme éclatèrent de toutes parts.

Les indigènes réunis n'avaient pas été convoqués au hasard; la majeure partie d'entre eux ayant, douze années auparavant, combattu sous l'infortuné José-Gabriel Condor Kanki, la triple apparition dont ils étaient témoins n'était pour aucun d'eux une vaine parade. Les uns avaient fait le siége de Sorata, les autres avaient suivi la bannière de Catalina, la mère d'Isabelle; tous ils avaient connu leLion de la mer.

Andrès fit un signe, le silence se rétablit.

Il étendit son sceptre, et montrant la fosse béante à ses pieds:

—Cette tombe est vide encore aujourd'hui, dit-il. Ceux que vous avez pleurés vivent pour vous aimer, pour vous servir. Le sang des Incas coule dans les veines de la fille de ma fille, et les mers nous ont rendu leurLion, leurLionqui n'a cessé de vaincre les Espagnols. Il y a peu de jours, sur nos côtes, une frégate du Callao amenait pavillon devant la sienne, qui porte les couleurs de la France. LeLion de la mervous dira lui-même quels sont ses desseins et ce qu'il attend de vous. Moi, sur le bord de cette tombe, où je ne tarderai pas à descendre réellement, je viens vous dire qu'il est l'époux d'Isabelle, la nièce de Tupac Amaru, la fille des Incas!... Je viens, en votre présence à tous,ceindrela borlade nos ancêtre au front d'Isabelle, votre reine et votre sœur. Si quelqu'un d'entre vous veut s'y opposer, qu'il prenne librement la parole!

Les Péruviens répondirent par mille cris de dévoûment.

—Vive la fille de Catalina!—Vive la nièce de Tupac Amaru!—Vivent Isabelle et leLion de la mer!...—Vive à jamais la race des Incas!...

Andrès ajouta lentement:

—Pour plonger nos tyrans dans une sécurité profonde, j'ai dû leur faire croire qu'Andrès de Saïri n'était plus, et les peuples du Pérou ont suivi son cercueil, et cette pierre funéraire a reçu l'inscription que vous lisez. Cependant, caché dans une retraite inconnue, votre dernier seigneur attendait, sur les bords de l'Océan, le retour de sa fille bien-aimée qu'avait juré de lui ramener leLion de la mer. LeLion de la mer, triomphant de tous les dangers, a tenu son serment par la permission de Dieu. Le grand Condor du Pérou étend sur vous ses ailes immenses. La généreuse tige de l'arbre des Incas n'est point desséchée; elle poussera des rameaux verdoyants, elle refleurira, et votre antique indépendance vous sera rendue!...

—Gloire au vainqueur de Sorata! dirent les chefs dont le cri fut longuement répété.

Léon de Roqueforte, agitant le drapeau qui, de nos jours, est celui de la république péruvienne, s'avança le front haut. Ses regards assurés augmentèrent encore l'enthousiasme des chefs et des guerriers.

La bannière qu'il leur montrait représente le soleil se levant sur les Andes, dont le pied est baigné par la rivière de Rimac. Cet emblème, entouré de lauriers, occupe le centre de quatre triangles en diagonale dont deux rouges et deux blancs.

—Enfants des Incas! s'écria leLion de la mer, voici le drapeau de votre indépendance! Avant peu d'années, il remplacera les couleurs de l'Espagne sur toute la surface de l'empire péruvien. Vous ignorez peut-être que la vieilleEurope est en feu; vos maîtres ne veulent point que vous sachiez qu'une révolution géante commence au delà des mers. Cette révolution métamorphosera le monde!... Elle vous rendra votre liberté!... Vivez dans l'espoir du grand jour de l'affranchissement! Et en attendant que le soleil qui l'éclairera se lève sur ces montagnes, secondez mes efforts. Je suis le précurseur de votre délivrance! aidez-moi à remplir ma tâche. Conservez, avec votre prudence admirable, les secrets de l'avenir; secondez-moi dans le présent.

Isabelle, couronnée du bandeau royal, se leva et dit:

—Jurez de lui obéir comme à moi-même.

—Nous le jurons!

Et Sans-Peur ajouta:

—Les Espagnols vous condamnent aux travaux des mines; moi, j'ai condamné aux mines mes prisonniers espagnols. Vos maîtres vous obligent à retirer des entrailles de la terre l'or qui leur sert à forger vos fers; que mes captifs, gardés et surveillés par vous, arrachent de vos montagnes l'or qui doit servir à les briser!...

—C'est bien!... dit le chef des Aymaras. Tu auras de l'or! Nous garderons tes prisonniers. Nous connaissons des mines que les Espagnols ne découvriront jamais. Fermées pour eux, elle se rouvriront pour toi!

Léon continua:

—L'Espagne envoie par mer les troupes qui vous oppriment, c'est sur mer que je combattrai l'Espagne. J'arrêterai ses convois, je prendrai ses navires, je transformerai ses soldats en mineurs que je vous livrerai. Mais, d'un autre côté, si j'ai des vaisseaux, je manque d'hommes; que chaque tribu me fournisse donc quelques jeunes gens alertes et courageux pour compléter mes équipages.

Les acclamations de la multitude furent favorables à cette demande.

Électrisés par les discours d'Andrès, de Léon et d'Isabelle, plus de deux cents indigènes se présentèrent d'eux-mêmes. Les caciques des divers districts promirent d'en envoyersuccessivement auLion de la merautant qu'il lui en faudrait.

Le double but du voyage se trouvait rempli.

Un festin patriotique, des cérémonies religieuses et des conférences auxquelles prirent part les principaux chefs de peuplades occupèrent ensuite la journée.

Faut-il dire comment maître Taillevent renouvela connaissance avec une foule d'anciens compagnons d'armes? Faut-il relater les faits et gestes de Camuset, qui, mettant les instants à profit, raccommoda ses souliers, non sans s'instruire des traditions du pays?

—Eh quoi! les ruines qu'il voyait étaient celles d'un temple jadis recouvert en lames d'or!... Nom d'un faubert! ça vous avait tristement changé de mine!... Et, lors de la conquête du pays par les Espagnols, les Incas avaient jeté au fond du lac tous leurs trésors, dont particulièrement une scélérate de chaîne d'or plus grosse que le grand câble de la frégate!... Quel dommage!... Mais, voyons, au lieu de tant creuser la terre, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de repêcher ces richesses?

—Pas moyen, Camuset, le lac Titicaca n'a pas de fond.

—S'il n'a pas de fond, il a un drôle de nom tout de même, pour un lac sacré.

—Tu es bien de ton pays, mon gars, reprit Taillevent. Un nom qui n'est pas français t'étonne et te fait rire. Sais-tu ce que veut direcamusetchez les sauvages de Toyoa, où nous irons peut-être bien un de ces quatre matins?

—Eh bien, maître, qu'est-ce que ça y veut dire?

—Cornichon, potiron, ratapiat, gringalet, bavard et ver de cambuse.

—Merci!... Ils sont polis dans ce pays-là.

—Ici,titicacaveut direîle de plomb, voilà la différence, et l'innocent qui rit pour si peu n'est qu'uncamuset, en langage de Toyoa.

—Bon! maître!... assez causé! Malgré ça, je vois bien que vousblaguez à la coche.

—Ça se pourrait encore, dit gravement le maître d'équipage.

L'histoire signale, sans entrer dans aucun détail précis, quelques insurrections partielles qui eurent lieu au Pérou entre 1794 et 1802. La cause de ces mouvements de peu de durée est totalement inconnue. On les attribue plutôt à des bandits qu'aux habitants indigènes, qui n'acquittèrent jamais les impôts avec plus de régularité.

Les alliés duLion de la merse conformaient aux ordres de leur reine Isabelle.

Ils ne négligèrent rien pour mettre en défaut la vigilance des Espagnols. Ils avaient l'air soumis, payaient exactement les redevances, ne murmuraient point, et ne prenaient les armes que pour empêcher de découvrir les travaux exécutés dans les mines par les prisonniers de Sans-Peur.

Malheur aux troupes de la couronne qui s'aventuraient vers les points dont la connaissance devait demeurer secrète! Pas un soldat ne revenait d'une expédition semblable; mort ou vif, il disparaissait dans les entrailles de la terre.

Les Péruviens, poussant la ruse jusqu'aux dernières limites, avaient soin de changer plusieurs fois par an les ouvertures des mines, afin que les Espagnols pussent visiter sans obstacles, à peu de mois de distance, les lieux mêmes dont les abords venaient d'être le plus cruellement interdits. Des galeries souterraines, toujours creusées dans la direction de l'Océan, s'étendirent sous les montagnes à des distances incroyables. Souvent Andrès et Isabelle furent revus par leurs fidèles sujets, qui, profitant des travaux tous les premiers, avaient un puissant intérêt à suivre les instructions de leurs princes.

Des relations constantes furent entretenues entre la mine des Incas et le territoire de Quiron, centre maritime de la puissance de Sans-Peur le Corsaire; et l'exploitation de la mine d'or permit à Léon de soulager les souffrances des indigènes, de payer largement leurs services et de rémunérer en même temps avec toute la libéralité nécessaire les marins français qui servaient sous ses ordres.

Les prisonniers livrés aux chefs quichuas avaient successivement été emmenés, sous bonne escorte, dans l'intérieur des terres.—Une flottille innombrable de balses était à la disposition de Léon, dont les deux frégates et le brig, entièrement réparés, se balançaient maintenant sur leurs amarres.

Le Lion, placé sous le commandement de Paul Déravis, officier capable, à qui Sans-Peur avait cru pouvoir confier ses desseins, ne tarda point à mettre sous voiles avec Parawâ pour pilote. Il allait annoncer aux peuples de la Polynésie le retour de l'Atoua, Lion de la mer, transmettre d'importantes instructions aux principaux chefs, et combattre en corsaire les Anglais ou les Espagnols partout où il se sentirait de force à vaincre.

Le pavillon de Sans-Peur fut arboré à bord dela Santa-Cruz, dont l'équipage, composé des compatriotes de Taillevent et de Camuset, fut complété avec les jeunes Péruviens qu'il s'agissait de former au métier de la mer.

Quant àla Lionne, elle demeura presque déserte, ce qui motiva bien des discours homériques de maître Taillevent.

A peine le brig eut-il disparu au large avec tous les aventuriers dont la discrétion paraissait douteuse au capitaine, que d'étranges travaux commencèrent.

Des plongeurs ayant placé, sous les rochers qui barraient le fond de la baie, une énorme quantité de poudre, on y mitle feu; la brèche s'ouvrit; la mer se précipita dans les profondeurs de la caverne, où il ne s'agit plus que de faire entrer la frégate.

—Ah! l'idée, l'idée! s'écria Taillevent. Vous en a-t-il de l'idée, mon capitaine! Le reste se voit clair comme le jour. Les balses vont servir de chapelet pour soulever notre chèreLionne, à l'effet de la loger dans la caverne, où nous la retrouverons en cas de besoin... Camuset, et vous tous, enfants, ouvrez les yeux et les oreilles, c'est permis! mais fermez la bouche à tout jamais, voilà ma consigne!

Léon ne se borna point à cacher la frégate au fond du bassin voûté où elle fut introduite, il voulut encore que l'ouverture de l'antre fût dissimulée par un amas de rocs entassés de manière à pouvoir tomber en peu d'instants.

Enfin, après avoir suffisamment exercé son équipage, il annonça au vieil Andrès qu'il allait prendre la mer.

Le cacique jeta un regard sur Isabelle et lut sa résolution sur ses traits.

—Allez, mes enfants! dit-il, que Dieu vous garde et qu'il vous ramène pour me fermer les yeux. Lorsqu'à votre retour d'Europe vous alliez livrer combat à un ennemi redoutable, j'ai voulu partager vos dangers; aujourd'hui, d'autres devoirs me sont imposés, je n'y faillirai point. Je suis la sentinelle qui veille sur ces rives, le ministre de vos volontés, l'interprète de vos desseins; je me conformerai aux intentions de mon glorieux fils leLion de la mer, en priant le ciel de vous protéger.

Léon et Isabelle, courbant le front, reçurent la bénédiction paternelle.

Moins d'une heure après, la baie de Quiron était redevenue silencieuse. La frégate qui remontait vers le nord perdait de vue le vieux castel où l'aïeul attristé méditait sur l'avenir de ses enfants et de sa patrie.

—M'est-il permis de demander où nous allons? dit la jeune femme.

—A la poudre! répondit Sans-Peur.

Dans l'école du canon, le commandement:A la poudre!ordonne aux pourvoyeurs de se rendre aux soutes avec leurs gargoussiers vides et d'en revenir avec des gargoussiers pleins. Isabelle comprit que l'objet principal de la campagne était de s'approvisionner de munitions de guerre aux dépens de l'ennemi.

—C'est donc au Callao, reprit-elle, que nous tenterons un coup de main?

—Tu l'as deviné.

—Et l'enfant de Sans-Peur en a tressailli dans mon sein, répondit Isabelle.

Liména, qui entrait dans la dunette meublée des mêmes meubles que la chambre nuptiale du brigle Lion, sourit en voyant le valeureux capitaine embrasser avec joie celle qui comblait enfin par ces paroles le plus cher de ses vœux.

—De crainte d'être laissée à terre, reprit Isabelle, je n'ai voulu parler qu'à bord, au large...

—Mais Andrès?...

—Une lettre d'adieu l'instruit de nos espérances.

—Bien! Et ne crains plus désormais que je te laisse à terre malgré toi. Il m'importe à moi-même que la compagne duLion de la mersoit un marin et un capitaine, comme elle est déjà une héroïne!...

—Des compliments au bout de six mois de mariage!

—La vérité, toujours!

Au Callao et à Lima, on commençait à s'inquiéter de l'absence prolongée de la frégate de Sa Majesté Catholique,la Santa-Cruz, partie pour Valparaiso, où l'on savait qu'elle n'était point arrivée.—Avait-elle sombré au large? avait-elle fait naufrage sur quelque côte inconnue? Entraînée hors de sa route par un coup de vent formidable, était-elle en relâche dans des îles lointaines où elle se réparait? ou enfin, chose peu vraisemblable, était-elle tombée au pouvoir des ennemis? On n'ignorait plus, il est vrai, que l'Espagne avait déclaré la guerre à la République française, mais on n'admettait point que la République, en lutte avec toutes les puissances européennes, songeât à expédier un seul navire au Pérou.

Les meilleurs raisonnements sont susceptibles d'être démentis par les faits; la prise dela Santa-Cruzen fournit une preuve de plus.

Au coucher du soleil, la frégate battant flamme et pavillon espagnol fut signalée par les vigies de la côte. Les esprits se rassurèrent; on attendit patiemment le lendemain pour avoir l'explication de son retard.

L'explication devait se faire singulièrement attendre.

Au beau milieu de la nuit, deux cents hommes débarquèrent au fond de la baie du Callao, surprirent le poste qui gardait la poudrière de San-José, forcèrent les portes, s'emparèrent d'autant de munitions de guerre que les chaloupes et radeaux purent en charger, et en partant mirent le feu à la poudrière elle-même, qui fit explosion avec un épouvantable fracas.

Le lendemain la frégate avait disparu.

Or, d'après quelques-uns des soldats de garde, laissés à dessein dans la baie, les auteurs du coup de main parlaient espagnol.—En conséquence, on s'accorda bientôt à dire que l'équipage dela Santa-Cruz, s'étant révolté contre ses officiers, faisait la piraterie. Les navires de guerre dont disposait le vice-roi furent expédiés dans les divers ports intermédiaires pour y dénoncerla Santa-Cruzcomme rebelle; et quant à la poudrière San-José, on n'eut garde de la reconstruire; aussi les magasins actuels sont-ils tous situés dans les forts et la citadelle du Callao.

Une petite corvette espagnole eut le malheur d'être rencontrée par la frégate de Sans-Peur, qui la prit, livra son équipage aux indigènes pour augmenter le nombre des mineurs, et démolit le navire, dont les voiles, l'artillerie et les munitions furent emmagasinées dans la vaste caverne dela Lionne.

Si l'on ne savait point, à Lima, quel était le mystérieux ennemi à qui l'on avait affaire, Andrès, Isabelle et Léon n'ignoraient aucun des bruits répandus au Pérou, car ils avaient la ressource d'envoyer des gens sûrs dans les principales villes. A courts intervalles se succédèrent plusieurs coups de main non moins heureux que celui de la poudrière du Callao.

Sous pavillon indépendant,la Santa-Cruzprit ou rançonna plus de cinquante bâtiments de commerce, à l'ouvert des ports d'Arica, d'Arequipa, de Pisco et jusque dans le golfe de Guayaquil.

L'abondance régnait parmi les indigènes dévoués à la cause d'Isabelle; le vice-roi s'alarmait sérieusement et se proposait de mettre en mer une division destinée à pourchasser la frégate rebelle qui dévastait le littoral; la vieillesse d'Andrès était remplie de nobles espoirs qui furent accrus encore par la naissance d'un arrière-petit-fils.

A l'instant où, revenant de course, la frégate victorieuse mouillait devant le château de Quiron, l'enfant reçut le jour à bord.

Une salve d'artillerie et un pavois national célébrèrent cet événement heureux.

La frégate fut aussitôt entourée de balses chargées d'indigènes, à qui le vieil Andrès, du haut de la dunette, présenta le nouveau-né, qui, selon les désirs d'Isabelle, reçut les noms de Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru.

Son bisaïeul y ajouta le titre deCondor-Kanki.

—Voici le nouveau grand chef des Condors! s'écria-t-il. L'enfant des Incas naît avec l'aurore de notre indépendance. Elle grandira comme lui, peuples du Pérou. Avant le midi de sa vie, elle illuminera l'empire de nos aïeux, elle sera le soleil qui dissipera les ténèbres de notre longue servitude en éblouissant nos oppresseurs! Gloire au prince nouveau-né; gloire au fils d'Isabelle et du Lion de la mer! Puisse le Dieu des opprimés lui accorder à jamais sa protection toute-puissante.

Ce fut peu après la naissance de Gabriel de Roqueforte que maître Taillevent prit enfin la résolution d'imiter son capitaine en demandant la main de l'aimable Liména.

—Tous mes plans à moi sont coulés, dit-il. J'avais du goût pour le petit cabotage et la pêche sur la côte de Normandie, avec un brin de contrebande en Angleterre, histoire de rire,—et me voilà courant la grande bordée à perpétuité. J'avais l'idée de demeurer le fils de ma bonne femme de mère à Port-Bail, et d'être le père de ses petits-enfants; mais le roi, la république, mon capitaine, le tremblement, le diable s'en sont mêlés; j'ai repassé la chance à mon matelot Tom Lebon, anglais de nation, français de cœur, ça, c'est connu! Donc bonsoir les Normandes de Normandie, faut que j'en prenne une ailleurs, pas vrai?

—Il me semble assez difficile d'être Normande ailleurs qu'en Normandie, dit Liména en riant.

—Eh bien, la mignonne, voilà ce qui vous trompe, à preuve qu'il ne tient qu'à vous de passer Normande en devenant la femme d'un Normand qui s'appelle maître Taillevent, soit dit sans vous offenser.

—Vous ne m'offensez pas du tout, bien au contraire, dit Liména en souriant.

—Bien au contraire? répéta le maître avec un certain trouble.

La démarche qu'il hasardait ne laissait pas que de lui avoir coûté, en réflexions et en monologues, plus de cinquante quarts de nuit.

—Je dis au contraire, reprit Liména, parce que je commençais à être offensée de votre long silence. Dès le premier jour, vous avez pu voir que j'étais dévouée à madame, comme vous vous l'êtes à votre capitaine...

—Il n'y a pas de temps perdu, interrompit Taillevent, M. Gabriel ne fait que de naître. Laissez courir, le mousse qui lui sera dévoué corps et biens ne sera pas longtemps dans les brumes du Pérou.—A demain la noce, avec votre permission!

—Mais madame ne sait encore rien...

—Ni mon capitaine non plus; soyez calme malgré ça; je réponds de la chose.—Enlevé! A demain la noce!

Le jour même du mariage de Taillevent eut lieu le baptème de Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, intrépide enfant dont l'éducation se fit tour à tour à la mer, dans les gorges des Cordillères et dans les îles du grand océan Pacifique, oùLéol'Atouafut successivement revu par tous les peuples.

La Santa-Cruzetle Lionse rejoignirent. De beaux combats furent livrés aux Anglais dans plusieurs archipels et jusque sous les murs de Sydney.

Parawâ s'y fit remarquer par sa vaillance à toute épreuve. Trop heureux de combattre sous le Lion de la mer, il s'était hâté de passer à bord de la frégate, dès qu'elle mouilla dans la baie des Iles.

Un jour vint où, confiant à Paul Déravis le commandement dela Santa-Cruzet la conduite d'un important convoi chargé de richesses, Léon remonta son brig refondu à neuf à l'île Taïti.

Le convoi fit route pour le Havre. Sans-Peur expédiait des captures opulentes au citoyen Plantier, son armateur; il se débarassait d'une foule de marins fatigués d'être hors de France depuis fort longtemps. Il ne voulait sous ses ordres que des gens de bonne volonté. D'ailleurs, il avait eu l'occasion de parfaire en Océanie plusieurs nombreux équipages, et se trouvait désormais dans une position excellente.

Le Lionen se dirigeant sur la baie de Quiron, captura sans coup férirle Duff, chargé de missionnaires méthodistes, parmi lesquels se trouvait le misérable Pottle Trichenpot, qui fut accueilli par les risées de tous les anciens de l'équipage.

—Si j'étais le capitaine, dit Taillevent à la vue du valet devenu missionnaire, je vous ferais pendre ce mauvais coquin-là pour ne plus le rencontrer.

—Ça nous ferait un mineur de moins, objecta Liména.

Mais quinze jours après, pendant une relâche dans l'archipel de Tonga, Pottle étant parvenu à s'évader, Liména convint de bonne foi que son époux avait eu bien raison.

Au large, peu avant le retour au château d'Andrès, Isabelle devint mère de deux jumeaux qui reçurent les noms de Léonin-Theuderic et Lionel-Clodomir.—Ces enfants de la mer atteignirent l'âge de trois ans sous les yeux de leur bisaïeul, tandis qu'avec des succès toujours nouveaux, Léon et Isabelle battaient l'océan Pacifique.

Le grand tueur de navires en avait usé trois sur les entre*-faites.

Le Lion,—jolie corvette de trente canons à cette heure,—ramenait un gros trois-mâts chargé de marins indigènes de l'Océanie, quand tout à coup une grande frégate anglaise se montre à l'ouvert de la baie. Un corps de cavalerie espagnole apparaît presque au même instant sur les hauteurs voisines du territoire de Quiron.

—Encore un branle-bas! Camuset, mon camarade, dit Taillevent, m'est avis qu'il va faire chaud!

La biographie de Pottle Trichenpot, natif de Darmouth, mérite bien de distraire un peu la muse de l'Histoire, qui n'a pas souvent le loisir d'esquisser la silhouette d'un plus impudent rogneur de portions.

Fils d'un ex-cambusier devenu maître de taverne, Pottle employa ses premières années à sophistiquer les liquides offerts aux habitués du logis. Un beau soir, il s'empara de la recette de la journée et disparut sans que ses honorables parents s'inquiétassent de le rattraper.

—Excellent débarras! Qu'il aille se faire pendre ailleurs! dit en anglais monsieur son père à madame sa mère, qui fut absolument du même avis.

Cinq ou six autres fils ou filles suffisaient d'ailleurs à leur tendresse, et l'on peut affirmer qu'ils en auraient aisément donné deux ou trois pour être bien sûrs que Pottle ne reparaîtrait jamais. Ce sacrifice peu ruineux fut inutile. Pressé comme vagabond, Pottle avait l'honneur d'être logé aux frais de son gouvernement sur on ne sait quel vaisseau de Sa Majesté Britannique. Par l'intermédiaire de ses contre-maîtres de manœuvre, la même Majesté daigna former à coups de fouet l'esprit et le cœur de Pottle Trichenpot, sans parvenir toutefois à faire de lui un mousse passable.

Naturellement lâche, malpropre et filou, il était rempli d'intelligence pour les travaux occultes qui avaient enrichises chers parents. Tant d'aimables qualités réunies en sa seule personne devaient le faire distinguer par le munitionnaire en chef du vaisseaule Warspit; il se rendit, par un zèle à toute épreuve, digne d'une pareille distinction; nul ne pesait et ne mesurait plus mal que lui, nul ne décomptait mieux. Il savait ses quatre règles dès l'âge tendre, il apprit à lire et à écrire dans l'espoir de devenir un jour munitionnaire royal. Malheureusement, enhardi par trop de succés, il ne se borna plus à filouter l'équipage au profit de son protecteur, et voulut bénéficier de ses talents. Cette ambition le perdit.

Cent coups de fouet et deux ans de prison lui furent attribués en récompense de ses mérites; mais à quelque chose malheur est bon. Pottle fut attaché au service particulier du chapelain de la prison, estimable ministre qui, chaque soir, se faisait faire par lui la lecture de la Bible, et qui, plus tard, le donna pour valet à son neveu le master de la corvettethe Hope(l'Espérance). On se rappelle comment cette corvette fut brûlée sur les côtes de Galice par le corsairele Lion, et comment Pottle, mis en barrique, recueilli parla Guerrera, puis embarqué surla Dignity, parvint à se faire accepter comme domestique par le loyal Roboam Owen.

Hypocrite formé par tant d'infortunes et devenu très habile à faire naître les occasions favorables, Pottle eut le talent de s'insinuer dans les meilleures grâces du spéculateur qui trafiquait à l'anglaise des revenus de la Bible dans les archipels de l'Océanie.

A Londres, il fut trouvé digne de toute confiance et en partit avec une pacotille dont il devait tirer les plus agréables profits.

Le catholicisme est abnégation, désintéressement, dévoûment allant jusqu'au martyre. Celles des sectes dissidentes qui exploitent les rives lointaines sont animées par l'esprit diamétralement inverse.

Pottle Trichenpot, marié à Sydney avec la fille d'undéporté, n'était rien moins que missionnaire anglican lors de la prise duDuff.

Possesseur d'une magnifique collection de spiritueux et de bibles, de ciseaux, de couteaux et de verroteries, il travaillait à l'édification, à la conversion et à la civilisation des Polynésiens avec un succès des plus rares. Sa pacotille fut perdue, hélas! mais en dépit du rancunier Taillevent, le missionnaire Pottle Trichenpot n'eut qu'à se louer des traitements de Sans-Peur le Corsaire.

En vérité, il fut acueilli en ancienne connaissance. Le capitaine lui demanda des nouvelles du brave lieutenant Irlandais Roboam Owen. Pottle, d'abord tout tremblant, se rassura et dit que M. Owen continuait à servir dans la marine britannique.

—Mais, ajouta le prisonnier, très peu de jours après notre débarquement au cap de la Higuera, nous nous séparâmes, et je n'ai jamais eu l'honneur de le rencontrer depuis.

Pottle mentait avec impudence.

Sans-Peur ne fut point tout à fait sa dupe; seulement son indulgence trop grande, combinée avec la terreur profonde qu'il inspirait à Pottle Trichenpot, fut cause que ce dernier s'évada au risque d'être dévoré par les requins ou par les anthropophages.

Pour qu'un tel poltron courût de gaîté de cœur autant de dangers, il devait avoir la conscience fort lourde et redouter à bon droit que, se ravisant tôt ou tard, Sans-Peur ne se conformât à la manière de voir de l'expéditif Taillevent.

Plus heureux qu'il ne méritait de l'être, Pottle Trichenpot fut recueilli par un autre navire de missionnaires anglicans et se retrouva bientôt dans une position meilleure que jamais.

Il faut lui attribuer la majeure partie des rapports alarmants que reçut le gouvernement britannique sur les progrès d'un aventurier français déjà signalé à son attention depuislongues années: «—Sous les noms principaux deLéol'Atoua, Lion de la mer, ou Sans-Peur le Corsaire, cet odieux pirate, ligué avec les insurgés du Pérou, ne cessait de persécuter les missions anglaises, s'opposait en tous lieux à leur établissement, suscitait des révoltes et des massacres, capturait les goëlettes évangéliques, et menaçait d'expulser les Anglais de toutes les îles.»

Les missionnaires, en général, se plaignaient des partisans fanatiques deLéol'Atoua; Pottle seul était en mesure de fournir de bons renseignements qu'il compléta par une foule de détails circonstanciés.

Cependant les gouverneurs des diverses audiences du Pérou étaient parvenus de leur côté à trouver quelques indices de la mystérieuse puissance exercée contre eux par un ennemi acharné, qui devait avoir des partisans jusque dans l'intérieur des terres.

La frégate anglaisela Fireflyavait mouillé au Callao avant de se diriger sur la baie de Quiron. Son capitaine, qui apportait les documents fournis par les missions anglaises, se concerta naturellement avec le vice-roi. Les Espagnols agirent par terre, tandis que les Anglais allaient attaquer par mer.

Au moment même où Sans-Peur apercevait dans la direction du nord la frégate ennemie, il vit sur la pointe sud de la baie de Quiron un pavillon qui lui signalait des dangers à terre.

—Andrès est menacé, dit-il à Isabelle. La route suivie par cet anglais prouve qu'on a découvert notre asile.

—Ah! mon Dieu! s'écria la jeune mère de famille, je vois des troupes espagnoles sur la montagne!... et j'ai deux de mes enfants à terre!...

Léonin et Lionel, les deux jumeaux, âgés d'environ trois ans, se roulaient aux pieds de leur bisaïeul assis sur une sorte de palanquin, d'où il donnait à voix basse ses ordres transmis aussitôt à ses fidèles serviteurs.

Gabriel, sur le gaillard d'arrière de la corvettele Lion, avait pour compagnon de jeux un petit garçon d'un an plus jeune que lui, né en mer et baptisé à bord du nom euphonique de Liméno Taillevent.

Camuset, qui jouissait du privilége d'être spécialementchargé de la garde du petit Gabriel, était en tiers dans leurs récréations. Il les suivait dans la mâture, leur enseignait à faire toutes sortes de nœuds, était leur maître d'escrime, de bâton et de natation, trouvait ses fonctions charmantes, et avait cessé d'être tarabusté par maître Taillevent, qui le traitait de camarade.

—Ah! s'il pouvait un jour m'appeler sonmatelot! disait naïvement le vaillant garçon.

Mais le titre sacro-saint dematelotne pouvait être décerné par maître Taillevent qu'à un seul homme dans le monde, c'est-à-dire Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de cœur...

—Le mari de ma femme, le fils de ma mère, et le père de ses petits-enfants! disait encore quelquefois le brave maître par un reste d'habitude à laquelle Liména mettait bon ordre.

—Ta femme, c'est moi! et le seul petit-fils de ta mère, Liméno notre enfant.

—Doucement, madame Taillevent, répliquait le maître. Pour la première chose, j'ai tort; tu es ma femme, et l'autre est celle de mon matelot Tom Lebon. Mais pour la seconde chose, je dis et je répète que mon matelot est le fils de ma bonne femme de mère... parsubstantation, langage du notaire de chez nous.

—Pardonnerez, maître, objectait Camuset, le notaire de chez nous a ditsubstitution.

—Je n'en fais pas la différence, mon camarade, reprit Taillevent avec bonhomie, mettonstanta,titu,touto,tuti, tout ce que tu voudras; en néo-zélandais on diraitpapaï; demande plutôt au vieux Parawâ.

Parawâ et bon nombre de ses compatriotes étaient alors, soit à bord de la corvettele Lion, soit sur la prise anglaisel'Unicorn, qui entrèrent de conserve dons la baie de Quiron.

La Firefly, chargée de toile, gouvernait sur elles, sabords ouverts, mèches allumées.

Le Lionetl'Unicornhissèrent pavillon français, l'appuyèrent d'un coup de canon et s'embossèrent à l'extrémité la plus reculée de la baie.

Sans-Peur emmenant son fils Gabriel, Taillevent, Camuset et cinquante autres se jetèrent dans la chaloupe ou le grand canot.

Isabelle, suivie de Parawâ, se précipita vers le château de Quiron, où les serviteurs d'Andrès s'apprêtaient à opposer aux troupes espagnoles une résistance vigoureuse.

A bord dela Firefly, on observait les mouvements des embarcations qui se remplissaient de marins des deux navires. On crut nécessairement qu'ils prenaient la fuite.

—Perfectly well!parfaitement bien! dit le commodore anglais. Les drôles ne se doutent pas de ce qui les attend à terre!.. Allons prendre leur navires abandonnés. La cavalerie espagnole fera le reste.

Le commodore qui parlait ainsi ne pouvait voir qu'au même instant des masses de rochers se détachaient des flancs de la montagne où s'introduisait une nombreuse flottille des balses péruviennes.

La Fireflycourait vers les deux navires embossés et qui, abandonnés ou non, lui présentaient le travers. Avec une prudence digne d'éloges, le commodore prit du tour de manière à leur offrir le côté, c'est-à-dire que sa manœuvre ne ressembla en rien à celle qui avait autrefois causé la prise dela Santa-Cruz. Toutefois, trouvant fâcheux d'endommager inutilement deux navires qui paraissaient en bon état, il mit en panne à petite portée de canon et fit amener quelques canots qui se dirigèrent vers la corvette et le trois-mâtsl'Unicorn.

Les canots abordèrent; les officiers qui les commandaient montèrent sur le pont. On ne les vit pas redescendre. On ne vit pas non plus amener les couleurs françaises. Il était évident que les malheureux officiers de corvée venaient de se faire prendre au piége.

Le commodore se rapprocha en dérivant, et d'une voix menaçante:

—Amenez pavillon, cria-t-il, ou je vous coule!

Rien ne bougea.—Personne ne répondit à la menace.—Les canots anglais, rappelés à bord, revinrent sans leurs officiers, qui, à peine sur le pont des navires de Sans-Peur, avaient été brusquement terrassés, bâillonnés, garrottés et jetés à fond de cale. Autour de chaque canon se tenaient accroupis un nombre d'hommes suffisant pour le servir, et à l'arrière, caché par le bastingage, un officier corsaire donnait ses ordres par signes.

A bord duLion, c'était Émile Féraux,—à bord del'Unicorn, Bédarieux,—deux braves capitaines de prises demeurés fidèles à la fortune de Léon de Roqueforte.

—Canonniers!... à couler bas!... Feu!... commanda enfin le commodore dela Firefly.

Un nuage de fumée enveloppa la frégate anglaise.

Le Lionetl'Unicorn, se réveillant alors, ripostèrent par leurs volées; la fumée s'épaissit.

Avant qu'elle se fût dissipée, du flanc de la montagne sortit une frégate qui, sans un chiffon de toile au vent, s'élançait avec une rapidité magique sur l'arrière dela Firefly, prise inopinément en enfilade et puis entre deux feux,—carla Lionne, toujours sans avoir déployé une voile, tourna soudain sur elle-même, longea la frégate anglaise et la cribla d'une seconde bordée à bout portant.

Cette attaque était trois fois fantastique.

Sortie de sa caverne comme elle y était entrée, au moyen d'un chapelet de balses,la Lionnese hala sur un système d'amarres disposées à l'avance dans la prévision des deux manœuvres exécutées coup sur coup avec une admirable précision.

La bordée en enfilade jeta le désordre à bord dela Firefly. Son gouvernail brisé, ses vergues, ses mâts, ses cordages hachés par la mitraille, ses voiles déchirées et pendantes, la réduisaient à l'impossibilité de manœuvrer.

Et au même instant,la Lionneabandonnait ses amarres de fond en larguant ses voiles, tandis que la corvetteleLionetl'Unicorncontinuaient à faire feu. Ces deux navires, si peu redoutables dans le principe, la secondaient maintenant d'une manière désastreuse pourla Firefly.

Cependant, à terre se passait une autre action qui préoccupait à trop juste titre l'intrépide Sans-Peur.

Isabelle, les deux jumeaux Léonin et Lionel, le noble Andrès et ses Péruviens étaient attaqués par des troupes nombreuses qui ne reculèrent pas devant quelques pièces d'artillerie assez maladroitement pointées.

La cavalerie espagnole s'empara même de plusieurs canons. Le vieux château de Quiron, battu en brèche, allait s'écrouler. Un incendie s'y déclarait.

—Bas le feu! commanda Léon en hissant pavillon parlementaire.

Le silence se fit sur la baie.

—Capitulez! ajouta Sans-Peur, je vous accorde la vie, la liberté, un navire et un sauf-conduit pour retourner en Angleterre!

Non!... répondit le commodore, je ne capitulerai jamais devant un pirate.

—Je suis corsaire français!

—Vous en avez menti!... Feu!... feu partout!

—A l'abordage, donc, et pas de quartier! cria Léon avec fureur.

Un triple choc suivit ce commandement.

La Lionnearrivait en grand surla Fireflyqui dériva sur la corvettele Lion, tandis quel'Unicorns'accrochait par l'avant. Les quatre navires, qui se heurtaient et se brisaient l'un à l'autre espars et pavois, gémissaient en craquant de bout en bout. Ils ne formaient plus qu'une masse, théâtre de la désolation et du carnage.

Les lions, les tigres, les cannibales, les farouches Néo-Zélandais, les Polynésiens ou les Péruviens enrôlés comme matelots par Sans-Peur, déchaînés maintenant, égorgeaient sans pitié les anglais livrés à leur rage.

—Camuset, veille sur mon fils Gabriel!... A moi, mescanotiers! avait commandé Léon en lançant son monde à bord dela Firefly.

Puis il se jeta dans son canot. Taillevent y gouvernait.

Camuset demeura presque seul sur la dunette dela Lionne, où il fut obligé de retenir de vive force le petit Gabriel qui pleurait parce qu'on l'empêchait d'aller à l'abordage.

—Une autre fois, mon petit prince, une autre fois ce sera notre tour. Cette fois-ci, voyez-vous, faut obéir à papa Sans-Peur, qui va vous chercher maman et vos petits frères.

Gabriel trépignait.

Liméno, plus calme, regardait la bagarre avec un sang-froid juvénile qui eût assurément charmé maître Taillevent, son père, si maître Taillevent, à pareille heure, avait pu être charmé par quoi que ce fût.

Un mousqueton en bandoulière, une hache d'abordage et deux pistolets à la ceinture, noir de poudre et ruisselant de sueur, les yeux fixés sur le territoire de Quiron, où se livrait la bataille, la main sur la barre de son gouvernail, Taillevent grommelait ainsi:

—Toujours se bûcher! toujours se crocher, se manger, se défoncer!... User plus de navires que de paires de souliers!... se battre par mer, par terre, au large, en rade, dans les îles, chez les Espagnols, chez les sauvages, et, pour se reposer, faire faire l'exercice du fusil et du canon à tout ce qu'il y a de peaux tannées, tatouées et basanées entre les Carolines et les Marquises. Naviguer dans le feu, voyager dans les tremblements, creuser les montagnes, avoir en garnison dans les mines du Pérou des ennemis la pioche et la pelle en main, faire tous les métiers, hormis le bon petit cabotage entre jersey et Port-Bail! Miracle que d'avoir un pouce de peau sans avaries sur ses pauvres os!... vrai miracle!... mais, tant va la cruche à la fontaine, qu'elle y demeure en pantenne!... Va-t'en dire ça en douceur à mon capitaine, tu en seras pour ta peine!... En avant donc!... en avant le chavirement!...

Le canot abordait au milieu des balses échouées sur le rivage, car tout ce qu'il y avait de gens capables de porter les armes combattait autour du palanquin d'Andrès de Saïri.

Les femmes et les enfants quichuas couraient çà et là, sans but; sans savoir où aller, en poussant des cris de terreur.

—Démonio! tas de pécores! leur cria Taillevent en espagnol. Mettez-vous donc sur les balses et n'allez pas trop loin!... Allons! Concha, Pépita, Dolorès, Carmen! femelles endiablées, taisez-vous; attrapez-moi les pagaies!... Si ma femme était là, seulement!

Mais Liména ne s'était pas séparée d'Isabelle.

D'un signe, Taillevent ordonne à deux des canotiers d'organiser une flottille de balses, tandis qu'à la tête des autres il s'élance sur les pas de Sans-Peur.

Andrès venait de recevoir une balle en pleine poitrine et ne commandait plus.

Isabelle, à cheval, tenant ses deux enfants pressés contre son cœur, était menacée par les cavaliers espagnols. L'amour maternel redoublait son énergie. Plusieurs fois, tout en battant en retraite, elle déchargea ses pistolets d'arçon. Autour d'elle, on se massacrait.

Parawâ, sonmérécasse-tête au poing, abattait quiconque osait s'approcher d'elle; et Liména, montée sur une jument des Malouines, se comportait comme un homme.

Cependant, épuisés, décimés, hors d'état de résister davantage, les Quichuas allaient être enveloppés, lorsque Sans-Peur, Taillevent et leurs matelots arrivèrent en renversant tout sur leur passage.

A leur vue, Parawâ jette le criPi-Héd'un accent si terrible que l'épouvante gagne les chasseurs espagnols.—Ils reculent.—Le chemin de la mer est libre.

—Au galop! Isabelle, au galop!... dit Sans-Peur.

Par malheur, la panique des cavaliers ne dura qu'un instant.

—Eh quoi! dix hommes à pied vous font reculer! A lacharge!... commanda un de leurs officiers, qui se lança sur eux au triple galop.

La baïonnette de Taillevent et une balle de Sans-Peur arrêtent à la fois cheval et cavalier.

Parawâ tenait par la bride la monture d'Isabelle, une balse accosta.—La jeune mère, sans descendre de cheval, passe sur le radeau dont Liména saisit la pagaie.

Autour du palanquin d'Andrès se livrait un combat sanglant.

Mais les Espagnols, maîtres du rivage, n'eurent pas le temps d'en finir par une décharge à mitraille de leur artillerie.

Émile Féraux lâchait sur eux une bordée qui démonta leurs pièces. Bédarieux débarquait à la tête de tous les équipages vainqueurs dela Firefly. Et du versant des mornes, se précipitaient comme un torrent des cavaliers péruviens qui accouraient, trop tard, hélas! au secours de leur cacique.

Cette mêlée terrible fut appelée la bataille de Quiron.

Déjà, Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, né le 15 mars 1794, a sept ans accomplis,—et, en l'espace de sept ans passés, une frégate ensevelie dans l'ombre sous une montagne, loin d'être en état de sortir victorieuse d'une bataille navale, aurait le temps de pourrir plusieurs fois.

Aussi bienla Lionne, qui venait d'écraserla Firefly, n'était-elle plus la même que Sans-Peur y avait cachée dans l'origine. Le grand tueur de navires avait, à diverses reprises, rouvert et refermé son arsenal mystérieux, où toutefois il eut toujours soin de tenir un grand navire en réserve.

Du reste, pendant que Léon et Isabelle sillonnaient les mers de l'Océanie, pendant qu'ils s'aventuraient jusqu'aux Philippines et capturaient aux Espagnols, aux Hollandais ou aux Anglais des navires de tous rangs, Andrès ne négligeait rien pour entretenirla Lionne, dont la cale se remplissait des richesses extraites de la mine des Incas.

Certes! si les circonstances ne permirent point qu'Isabelle entrât en jouissance des vastes domaines que le marquis son père possédait aux alentours de Cuzco, elle en fut amplement dédommagée.

Par une bizarrerie fort remarquable, les revenus de la fille des Incas, régulièrement perçus par un tabellion royal, continuaient à être adressés à don Ramon en son château de Garba.

De même l'armateur Plantier reçut à bon port divers bâtiments chargés d'opulentes dépouilles, lesquels furent vendus au Havre pour le compte du fameux corsaire Sans-Peur, le Surcouf de l'Océanie.

Si la France ignorait les exploits duLion de la mer, les marins s'en entretenaient assez souvent, sans trop comprendre, il est vrai, par quels motifs un tel homme avait choisi pour théâtre des parages où l'on ne semblait avoir aucun grand intérêt, dans le présent ni dans l'avenir.

Les guerres continentales absorbaient l'attention de l'Europe.

A peine s'y occupait-on des faits accomplis dans l'Atlantique ou dans les mers de l'Inde; à plus forte raison, l'opinion publique ne s'émut jamais des courses dans les mers du Sud et de l'Océanie, de l'exécuteur des patriotiques desseins du pieux et libéral Louis XVI, qui voulait la civilisation par le catholicisme et par la France,Gesta Dei per francos, et conséquemment la lutte sans trêve contre l'influence de l'hérétique Angleterre.

Personne, si ce n'est l'armateur Plantier, n'était au courant des actes de Sans-Peur, aventurier en quelque sorte légendaire, car la distance produit presque les mêmes effets que le temps. Les matelots, de rares officiers du commerce, certains capitaines corsaires, Paul Déravis, entre autres, faisaient, à la vérité, des récits merveilleux; mais a beau mentir qui vient de loin: tout cela était trop fabuleux, romanesque, incroyable, impossible, absurde même!...

Si le mobile de Sans-Peur avait été ce qu'on appellela gloire, il se serait singulièrement fourvoyé; mais son ambition était plus haute et plus noble, comme le prouva bien son discours au pied du lit de mort d'Andrès de Saïri.

Les Espagnols, enveloppés à leur tour, avaient mis bas les armes; Sans-Peur, maître de la situation, put, cette fois, s'opposer à un massacre inutile.

Les soldats prisonniers furent gardés dans les casemates de la montagne; les équipages retournèrent à leurs bordsrespectifs pour les déblayer, les nettoyer et réparer les avaries principales. Un bûcher se dressait sous le vent; on devait y brûler les morts. Une ambulance était improvisée sous les arbres du plateau; les femmes, dirigées par les chirurgiens des navires, pansaient les blessés des deux partis.

Sur les ruines du château, une tente, faite avec les voiles des chaloupes, abritait le vénérable cacique Andrès, qui venait de recevoir les derniers sacrements. Car, depuis bien des années, un prêtre, fils d'une Péruvienne, desservait l'humble chapelle de Quiron.

La population, assemblée sur le plateau, voyait Isabelle, ses trois enfants et son époux autour du vieillard mourant, qui les bénit sans avoir la force de prononcer une parole.

Ses derniers regards s'attachaient fixement sur Gabriel-José, son filleul, l'aîné de la famille.

Ces regards étaient tendres et pleins d'éloquence.

Léon de Roqueforte, étendant la main sur la tête de son fils, dit à haute voix:

—Mon père, en présence de votre peuple, je vous renouvelle solennellement ma parole. Je jure que cet enfant, qui porte les noms du dernier Inca, n'aura d'autre mission que de continuer, après moi, l'œuvre d'affranchissement du Pérou.

Le vieillard sourit avec reconnaissance.

Les indigènes péruviens brandirent leurs armes, faisant ainsi le serment sacré de reconnaître le premier-né d'Isabelle comme l'héritier de la race antique de leurs seigneurs.

—Grâce à Dieu! continuait le corsaire, j'ai deux autres fils qui se partageront le reste de ma tâche immense. A ceux-ci les mers! A celui-là les terres! Aux frères jumeaux mes peuples des îles, mes vaisseaux et l'honneur de servir la France et la foi, en préservant à jamais de la domination anglaise les nations de l'Océanie. A Gabriel-José la gloire de délivrer le Pérou de la domination espagnole.—Noble Andrès, illustre ami de José-Gabriel Condor Kanki, vous qui avez abattu les murs de Sorata, vous n'avez jamais désespérédu grand triomphe. Et c'est après une double victoire que votre âme généreuse va se diriger vers les cieux! De là, elle verra l'accomplissement de ses vœux pour la patrie.—Et, je vous le dis hautement, hommes du Pérou, vos caciques et vos Incas, les fiers ancêtres de mes fils, glorifieront le Dieu tout-puissant, car l'Amérique du Sud tout entière redeviendra indépendante!

A ces paroles prophétiques, Andrès de Saïri sembla se ranimer un instant. Une flamme d'espérance brilla dans ses yeux.

—O mes enfants! disait Léon de Roqueforte, je vous aurai obscurément ouvert les voies de l'avenir!... Moi qui parle, je terminerai ma carrière ne laissant après moi que le vague renom d'un coureur de grandes aventures. Dans les champs séculaires de l'histoire, ceux qui défrichent et qui sèment ne sont jamais ceux qui moissonnent. Les germes se développent avec une lenteur décourageante pour les ambitions égoïstes; la mienne n'est point ainsi faite. Comme Andrès, votre bisaïeul, je mourrai sans regrets, pourvu que je voie les fruits prêts à mûrir pour les fils de ses petits-fils!

Andrès se souleva sur son lit de mort, et d'une voix éclatante:

—Je vois le Pérou libre! Dieu soit loué! s'écria-t-il.

A ces mots, s'affaissant sur lui-même, le vieux guerrier mourut.

Isabelle et ses enfants fondirent en pleurs.

L'âme du cacique de Tinta, dernier grand chef des Condors, déployait ses ailes. Elle dut planer longtemps au-dessus du peuple agenouillé qui répondait à la prière des morts récitée par le prêtre du territoire de Quiron.

Une grande pompe catholique fut déployée, et chose qu'il convient de signaler, les Polynésiens, à commencer par Baleine-aux-yeux-terribles, s'agenouillèrent pieusement devant le Dieu triple et un deLéol'Atoua.

A la lueur des torches, on achevait d'ensevelir les restes mortels du bisaïeul de Gabriel-José de Roqueforte, lorsque deux officiers dela Firefly, préservés à grand'peine de la fureur des sauvages, furent amenés à terre par un peloton de marins français.

Le pilotin chef de corvée dit à Sans-Peur:

—Par les ordres du capitaine Féraux, je viens vous livrer les deux officiers de corvée pris à bord duLionet del'Unicorn. Nos matelots indigènes ont failli les massacrer, mais nous nous y sommes opposés en votre nom.

—Vous avez bien fait! s'écria vivement Sans-Peur. Sans les dangers courus à terre par ma femme, mes enfants et nos malheureux alliés, je n'aurais jamais commandé l'abordage qui a suivi l'insolente réponse du commodore.

—Plût à Dieu que notre infortuné commodore eût consenti à me croire! dit l'un des officiers anglais dont Sans-Peur reconnut la voix.

—M. Roboam Owen! s'écria-t-il.

—Moi-même, commandant; votre prisonnier pour la seconde fois!

—Et pour la seconde fois à la veille de sa délivrance, dit Sans-Peur en lui tendant la main.

—Commandant, répondit l'Irlandais, malgré toute ma reconnaissance envers vous, je ne saurais accepter un traitement différent de celui qui sera fait à mon camarade.

—Qu'à cela ne tienne! répliqua Sans-Peur; qu'il soit donc comme vous prisonnier sur parole, jusqu'à ce que je puisse vous rendre la liberté.

Le compagnon de Roboam Owen fit un geste de surprise.

—Je vous le disais bien, Wilson, Sans-Peur le Corsaire n'est pas un pirate, mais un loyal gentilhomme français; tous les odieux récits auxquels notre commodore croyait si fermement ne sont que des calomnies.

—Je joindrai donc mes remercîments à ceux de M. Owen, mon collègue, dit en s'inclinant le capitaine Wilson, dont la raideur ultra-britannique contrastait avec la franchise irlandaise de son compagnon de fortune.

—Ah! je suis bien heureux, monsieur Owen, ajouta Sans-Peur le Corsaire, que votre tour de corvée vous ait préservé de notre abordage.

—Mieux vaudrait peut-être avoir péri, murmura l'Irlandais avec mélancolie.

—Pourquoi ce découragement? Brave et loyal comme vous l'êtes, vous méritez un bel avenir; vous l'aurez!

Roboam Owen ne répondit point. Sans-Peur ordonna que les deux officiers anglais fussent bien traités, et ne s'occupa plus que de ses nombreux devoirs.

Le lendemain, Roboam Owen lui fit demander un moment d'entretien.

—Hier soir, capitaine, lui dit-il, en présence de mon camarade et de vos gens, je ne me suis point permis de parler de don Ramon, que j'ai revu au château de Garba d'abord, et tout récemment à Lima.

—Don Ramon à Lima! s'écria Sans-Peur avec un vif intérêt mêlé d'étonnement. Mais il risque d'y être gravement compromis!

—Peu de jours avant notre départ du Callao, il fut jeté dans la même prison où le marquis son père a été si longtemps enfermé.

—Merci, monsieur Owen, s'écria Sans-Peur avec un accent de colère véhémente.

—Je ne vous cacherai point enfin, ajouta le lieutenant irlandais, que don Ramon, dont je m'étais séparé dans les meilleurs termes, me fit à Lima l'accueil le plus blessant. Aussi lui avais-je envoyé une provocation en duel, et nous devions nous battre ensemble, le matin même où il fut arrêté.

—Ce que vous me dites est inconcevable!

—Je n'y ai rien compris moi-même. Aux injures, aux menaces, aux gestes les plus violents, le marquis de Garba y Palos mêlait, je ne sais pourquoi, le nom d'un certain Pottle Trichenpot, misérable valet que j'ai eu quelques instants à mon service.

A ces mots, Sans-Peur pâlit; il avait tout deviné, la cause du voyage de don Ramon au Pérou comme celle de l'évasion presque téméraire du lâche Trichenpot.

—Le misérable, pensait-il, commande en mon nom!... Il détruit mon édifice par la base!...

Le Lion de la mer se prit à rugir. Il appela à l'ordre tous les capitaines de navires et tous les chefs péruviens.

—Bon! fit Taillevent, encore quelque grand tremblement du diable, c'est sûr!... je connais ça rien qu'à la voix du capitaine.


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