XXXIV

Ramené au sentiment de la justice par la noble conduite de Léon de Roqueforte, don Ramon avait abjuré les haines de sa famille maternelle. La lecture des correspondances et des mémoires posthumes du marquis son père acheva de modifier ses idées; il aurait sincèrement voulu que l'Espagne traitât en sujets et non en ilotes les descendants de la race autochtone; mais il était Espagnol et n'admettait en aucun cas les droits du Pérou à l'indépendance absolue.

Sans-Peur, leLion de la mer, français de nation, compagnon d'armes de José-Gabriel et d'Andrès, époux d'Isabelle, ancien officier de la guerre d'Amérique, et, comme tel, ardemment épris du principe de l'indépendance des peuples, n'était retenu par aucun scrupule; il avait arboré le drapeau péruvien.

Don Ramon, malgré sa modération actuelle, ne reconnaissait que le drapeau de l'Espagne.

Dès l'instant où ils se séparèrent, le frère et la sœur étaient donc dans des camps opposés.

Heureusement, la lutte aurait lieu aux extrémités du monde, et don Ramon, persuadé qu'il ne quitterait jamais l'Espagne, comptait bien n'y prendre aucune part. La destinée en décida tout autrement. Le beau-frère de Léon de Roqueforte, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, devaitsubir lui-même les atteintes de la politique ombrageuse qui avait autrefois persécuté le marquis son père.

Après la bataille des corsaires de Bayonne, le lieutenant Roboam Owen crut s'acquitter d'un devoir en se rendant au château de Garba. Il allait y annoncer qu'Isabelle et son valeureux époux avaient triomphé de tous les obstacles. Non sans déplorer l'insuccès des armes anglo-espagnoles, il ne manqua point de faire un pompeux éloge de la loyauté de Sans-Peur le Corsaire.

Don Ramon lui en sut gré.

Don Ramon lui offrit une hospitalité cordiale qui s'étendit forcément à son valet Pottle Trichenpot.

Mais, par malheur, ce dernier n'ignorait pas les vertus attachées aux franges d'or dela borladuLion de la mer.—Léon de Roqueforte avait commis une grave imprudence en donnant publiquement une poignée de ces talismans au marquis son beau-frère, qui fut touché de sa confiance, mais n'attacha qu'une importance médiocre au présent du corsaire. Dès lors, pourtant, si l'on s'en souvient, maître Taillevent grommela en disant qu'on a connu des Anglais qui entendaient l'espagnol.

Pottle Trichenpot ne perdit pas un mot du discours de Sans-Peur.

Et c'est pourquoi, peu de jours après le départ de Roboam Owen, don Ramon s'aperçut que les franges d'or avaient disparu. Il supposa que leur valeur intrinsèque avait seule tenté la cupidité du voleur, et ne s'inquiéta guère de leur perte.

Puis, s'écoulèrent six années, pendant lesquelles don Ramon se maria en Espagne, eut plusieurs fils, devint veuf durant un voyage qu'il fit en Andalousie, et vécut, du reste, dans une complète ignorance du sort de sa sœur Isabelle. Il supposa seulement qu'elle n'était pas au Pérou, car il continuait de percevoir la totalité des revenus des domaines qu'y avait possédés leur père.

Or, tout à coup, à Cadix, il apprit de la bouche d'un officier espagnol, récemment arrivé des îles Philippines, l'histoire étrange duLion de la meret des missions anglaises de l'Océanie.

—Tandis qu'en Europe, disait l'officier, la révolution française et les victoires du général Bonaparte tiennent tous les esprits en éveil, les Anglais fondent à petit bruit un futur empire dans ces mers lointaines. Ils bâtissent à la Nouvelle-Hollande des villes qu'ils peuplent du rebut de leur population; ils créent de grandes colonies pénitentiaires, et répandent en outre dans les divers archipels des missionnaires protestants qui sont autant de pionniers destinés à préparer leur domination. Je dois ajouter pourtant qu'ils ont trouvé un rude adversaire dans la personne d'un certain aventurier français, généralement connu sous le nom deLion de la mer.

—LeLion de la mer! répéta don Ramon.

A ce nom romanesque, les dames qui chuchotaient à l'extrémité du salon firent silence et se rapprochèrent. Une foule de questions charmantes furent adressées à l'officier, qui se trouva bientôt entouré d'un cercle de jolies femmes jouant de l'éventail.

Don Ramon, relégué au second plan, écoutait avec une ardente curiosité.

Le galant officier reprit en ces termes:

—LeLion de la merpasse à Manille pour un cavalier accompli. Une femme d'une admirable beauté l'accompagne dans toutes ses aventureuses expéditions, et fait les honneurs de son bord avec une grâce exquise. On assure, d'ailleurs, qu'elle a toutes les qualités d'un valeureux corsaire. Souvent elle commande la manœuvre, même pendant le combat.

—L'auriez-vous vue, seigneur capitaine?

—Non, mesdames, pour mon bonheur, sans quoi je n'aurais pas en ce moment l'inappréciable avantage d'être aumilieu de vous. Jamais prisonnier masculin n'a été rendu à la liberté par leLion de la mer.

—Il épargne donc ses passagères?

—Précisément, mesdames. J'ai connu à Manille plusieurs de ses prisonnières, qu'il relâcha sans rançon; elles se louaient toutes de ses procédés excellents, de sa courtoisie et de l'affabilité de dona Isabelle, car tel est le prénom de sa très gracieuse excellence la Lionne de la mer.

Don Ramon ne douta plus de l'identité du personnage en question. C'était bien l'époux de sa sœur, Sans-Peur le Corsaire, l'heureux vainqueur dela Guerrera.

—La prétention constante de notre aventurier, continua l'officier espagnol, est d'être corsaire français; il repousse avec colère la qualification de pirate, et ne fait la guerre, dit-il, qu'aux ennemis de sa patrie.

—Pourquoi mentirait-il? dit don Ramon.

—Ses équipages sont un composé de barbares effroyables, parmi lesquels les matelots français se trouvent en minorité. Il y a des Carolins, des Taïtiens, des Néo-Zélandais, des blancs, des noirs, des mulâtres, des métis de toutes les espèces. Les anthropophages y sont en nombres, et, entre nous, je crains bien que son bord même ne soit parfois le théâtre d'horribles festins.

—Ah! monsieur, interrompit don Ramon, comment concilier une pareille opinion avec le traitement courtois fait à ses prisonnières?

—La Lionne Isabelle protège sans doute son sexe.

—Oui!... oui!... s'écrièrent toutes les dames en battant des mains, cela doit être!.. c'est cela!

—Toujours est-il qu'on ne sait ce qu'il fait de ses prisonniers. Les anglais assurent que son équipage les mange.

—Oh! l'horreur!

—Il se fait adorer comme un dieu par un grand nombre de peuplades, qui le vénèrent sous le nom deLéol'Atoua. Vous devez concevoir qu'il déteste la concurrence des marchands de Bibles. L'un de ceux-ci, pourtant, passe pour lui avoir joué un tour impayable.

—Voyons!... quoi donc?

—Je dois dire d'abord que leLion de la mera longtemps séjourné au Pérou;—on assure qu'il a de nombreux indigènes péruviens dans ses équipages, et qu'il se laisse traiter par eux de gendre du soleil.

—Allons! il ne suffit pas à votre héros d'avoir une femme brillante, il lui faut un beau-père éblouissant.

—A l'imitation des Incas, le Lion, qui, s'il est dieu, est grand chef ou roi à bien plus forte raison, aurait adopté l'usage dela borlapéruvienne. Il se ceint le front de ce diadème à franges d'or tombant sur ses épaules comme une crinière.

—Ce doit être superbe.

—Eh bien, chacune des franges de sa borla est un signe au moyen duquel on peut donner des ordres aux plus farouches cannibales. Or, on racontait à Manille, avant mon départ, qu'un missionnaire anglais s'était procuré, l'on ne sait comment, une provision de ces franges merveilleuses, et que, grâce à leur possession, il faisait égorger les alliés du Lion par ses meilleurs amis, allumait la guerre entre les peuplades, et ruinerait avant peu toute la puissance de notre écumeur de mer.

Don Ramon pâlit.

—Oh! ceci est affreux! dit une Andalouse en souriant. Sur ma foi, je commençais à m'intéresser à votre galant pirate. Il se fait adorer; tant mieux pour lui. Quant au fripon d'Anglais, il m'inspire plus de répugnance qu'une chenille.

—Monsieur l'officier, dit don Ramon, l'histoire des franges d'or est-elle bien authentique?

—Je la tiens d'un missionnaire anglais qui est revenu en Europe sur le même navire que moi.

—Et vous rappelleriez-vous le nom du voleur?

—Vaguement...Pott Tripot... quelque chose dans cegenre. Du reste, le nom ne fait rien à l'histoire, qui commence à vieillir; car il y a bien trois ans que les navires du Lion n'ont paru aux Philippines. D'après certains bruits, il devait être du côté du Pérou quand je suis parti de Manille.

Quels contes fit ensuite le disert officier espagnol? Continua-t-il à captiver l'attention de l'essaim de Gaditanes qui l'écoutaient en minaudant? Il suffit de dire que don Ramon, consterné, s'était retiré avec le deuil dans le cœur.

—J'ai été dupe de M. Roboam Owen, s'écriait-il. Sous des semblants d'amitié, il n'est venu à Garba que pour me faire dérober par son valet Pottle Trichenpot les précieuses franges que me donna Léon. Eh bien, réparons ma négligence, s'il en est temps encore! Affrétons un navire, allons empêcher ma sœur et mon valeureux beau-frère de se faire prendre aux piéges d'un misérable.

A son arrivée à Lima, le fils de l'ancien gouverneur de Cuzco ne parut pas suspect. On trouva fort naturel qu'il vînt s'occuper de sa succession paternelle, dont il s'occupait en effet. On ignorait qu'il fût le beau-frère duLion de la mer, et l'on croyait sa sœur Isabelle en Espagne.

Don Ramon fut prudent; il fréquentait dans les lieux publics des gens de toutes conditions, questionnait fort peu, écoutait beaucoup, et se proposait, après avoir fait un voyage dans l'intérieur, s'il ne découvrait rien au Pérou, de se rendre à Manille en traversant tous les archipels de la Polynésie.

Maisla Fireflymouilla au Callao. Dans l'intérêt de ses recherches fraternelles, il se mit en rapport avec les officiers de la frégate, où il se trouva tout à coup en présence de Roboam Owen.

L'Irlandais s'avança vers lui la main ouverte.

Don Ramon lui refusa la sienne et quitta le bord.

L'injure était sanglante. Les camarades du lieutenant irlandais lui demandèrent quelle avait été la nature de ses rapports avec l'insolent hidalgo. Owen raconta tout ce quis'était passé au château de Garba, et descendit à terre pour exiger une réparation.

Don Ramon, exaspéré, le traita d'hôte parjure, de traître et de voleur.

—Oui, voleur!... ajouta-t-il avec sa violence des plus mauvais jours; car Pottle Trichenpot n'était que votre instrument.

Sans comprendre la portée de ces paroles, Roboam Owen, à bout de patience, envoya des témoins à don Ramon.

Mais ce qui s'était dit à bord de la frégate fut officiellement communiqué le jour même par son commodore au vice-roi du Pérou.

Don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, avait pour sœur une métisse, laquelle était la femme du corsaire Sans-Peur, s'intitulant leLion de la mer. Don Ramon devait être le complice des rebelles.

Ceci s'appelle presser les conclusions.

L'embargo fut mis sur le navire de don Ramon, qu'on incarcéra sur-le-champ. Des visites domiciliaires faites à terre et à bord amenèrent la saisie de papiers prouvant l'alliance, non contestée d'ailleurs par le prisonnier, de la petite-fille d'Andrès de Saïri avec le comte de Roqueforte, dit Sans-Peur le Corsaire et Lion de la mer, qui avait autrefois pris part à l'insurrection de Tupac Amaru. Aucune autre charge ne pesait sur le jeune marquis de Garba, mais les anciens ennemis de son père se réveillèrent de toutes parts. Les bruits monstrueux répandus par les Anglais, et notamment par Pottle Trichenpot, s'accréditèrent au Pérou comme à Manille. On y dit que les prisonniers de guerre de Sans-Peur étaient livrés aux appétits de ses anthropophages.

Roboam Owen eut beau protester;le Lion de la merfut traité de pirate, d'ogre et de cannibale. On s'indigna contre don Ramon, qui pactisait avec un être pareil, et don Ramon, malgré son innocence, ne tarda pointa être sérieusement compromis.

Le commodore dela Firefly,—marin anglais de l'école impie de Nelson,—haïssait les Français jusqu'à la démence. Il réprimanda vertement Roboam Owen pour avoir dit du bien d'un forban ennemi de l'humanité tel que Sans-Peur le Corsaire. Il admettait sans exception les plus absurdes calomnies. Il crut que les équipages du prétendu cannibale le dévoreraient sans miséricorde, et préférant périr les armes à la main, il fût, par son entêtement, le véritable auteur du massacre.

Sans-Peur avait tout compris.—Il sentait la nécessité d'aller combattre en Océanie la néfaste influence du missionnaire Pottle Trichenpot, coupable du larcin des franges d'or. Il voulait délivrer don Ramon, le réconcilier avec Roboam Owen, et ajourner toutes choses au Pérou, puisque Andrès était mort et son fils Gabriel trop jeune encore pour se mettre à la tête des Péruviens.

Enfin, il considérait comme un devoir sacré de rendre avec pompe les honneurs funèbres au dernier des Incas.

A ses ordres, les officiers de mer et les chefs quichuas accoururent.

—Mes amis, leur dit-il, une crise nouvelle commence. Elle va nous priver du repos auquel nous avions tant de droits. Mais d'impérieuses nécessités m'obligent à ne point perdre un instant. Notre double victoire d'aujourd'hui ne porterait aucun fruit, si nous tardions d'agir. A l'œuvre donc, et que chacun rivalise de zèle! Qu'on répare en toute hâte les navires capables de prendre le large.—Et qu'à terre, hommes, femmes, enfants, chacun soit prêt à partir dès le point du jour pour les bords du grand lac de Chicuito, car nous évacuons tout à la fois le territoire et la baie de Quiron.—Allez!... employez bien la nuit... et que Dieu vous garde!...

—Vois-tu ce que je te disais, Camuset, mon camarade! disait maître Taillevent. Après cette journée de batailles, pas plus de hamacs que de musique. Attrape à calfater, clouer, regréer et jumeler nos barques!... Et demain, enroute, pour changer!... Et voici tantôt vingt ans que ça dure!... sans compter que, peut-être bien, nous ne sommes pas plus avancés qu'au premier jour.

—Maître, m'est avis pourtant qu'au Havre, chez l'armateur, il y a des piastres pour nous, dit Camuset. Votre bonne femme de mère, la mienne et mon vieux père en profitent. C'est autant de pris sur l'ennemi, comme vous dites des fois.

—Camuset, tu es matelot, dit Taillevent en prenant la route du bord.

Et Camuset, fier et pensif, le suivait d'un pas délibéré.

—Matelot!... il m'a dit que je suis matelot!... Voilà un éloge, et un crâne!... Mais j'aurai beau me faire couper en morceaux pour lui, sa femme Liména et son fils Liméno, il ne m'appellera jamaisson matelot, vu que je ne suis pas personnellement dans la peau de Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de cœur...

Sur quoi Camuset poussa un soupir profond.

Sans-Peur le Corsaire, donnant l'exemple d'une infatigable activité, passa la nuit à surveiller les travaux de ses gens à terre et à bord.

La frégatela Lionne, la corvettele Lionet le transportl'Unicorn, convenablement réparés, se répartirent comme lest l'artillerie dela Firefly, dont la carcasse, criblée de boulets, fut abandonnée sur les roches, où la tempête devait achever de la détruire.

Quand tout fut prêt, Léon permit à ses gens de se livrer au sommeil pendant quelques heures; mais il n'essaya même point de prendre un instant de repos.

Un calme profond, qui eût mis obstacle à l'appareillage, régnait sur la baie. Dans les plaines et les mornes régnait un calme profond.

Quelques rares sentinelles immobiles aux avant-postes veillaient en cas d'alerte.

Le silence avait succédé au tumulte des combats, des travaux maritimes et des préparatifs de départ.

Isabelle, agenouillée, priait auprès du corps de son aïeul. Ses trois enfants dormaient.

Les regards de Léon s'arrêtèrent sur la couchette des deux jumeaux endormis dans les bras l'un de l'autre.

—Grandissez! grandissez! murmura-t-il, et lorsqu'un jour vous vous trouverez dans quelque situation semblable à la mienne, point d'embarras pour vous. N'ayant qu'une pensée, vous serez deux pour vous partager les rôles; vous pourrez être à la fois unis et séparés, agissant aux deux extrémités du monde, et votre aîné, je l'espère, coopérera puissamment à l'œuvre qui sera votre partage!

Puis, avec une émotion paternelle, il fixa les yeux sur Gabriel endormi:

—Mais toi, malheureux enfant, tu seras seul aussi!...Vais-je donc en être réduit à t'abandonner sans pitié!... Tu ne m'appartiens plus, hélas!... Un peuple entier exigera que je te livre à son dangereux amour!... Il leur faut un gage vivant de notre sincérité... Ils veulent un otage, et moi, je ne puis le leur refuser, sous peine de trahison. Oh! le fardeau m'accable!... mon esprit et mon cœur sont brisés!...

La complication des événements était telle que, malgré la promptitude énergique de son coup d'œil, Léon ne savait à quel parti s'arrêter.

Un homme couvert de poussière s'arrêtait alors dans la gorge du nord, donnait le mot de passe à la sentinelle, et pénétrait dans le territoire de Quiron. Il était porteur d'une dépêche en chiffres adressée auLion de la merpar un de ses agents secrets en résidence à Lima. Léon brisa le cachet et lut:

«Un sourd mécontentement règne dans la ville, où l'arrestation du marquis don Ramon de Garba y Palos, récemment arrivé de Cadix, a produit un fâcheux effet.—Personne n'ignore désormais qu'en Europe la France et l'Espagne font cause commune contre l'Angleterre. Un officier anglais de la frégatela Firefly, entrée au Callao sous pavillon parlementaire, ayant dit hautement que vous êtes un corsaire français, et non un pirate, une partie du conseil a blâmé les mesures prises par Son Excellence.—On trouve surtout le vice-roi coupable d'avoir accepté le concours de la frégate anglaise, et d'avoir combiné ses opérations avec celles d'un navire ennemi de Sa Majesté Catholique.

«Les nouvelles de l'audience de Cuzco sont, en général, très alarmantes pour le gouvernement. Il paraît que de toutes parts les caciques se refusent à subir l'autorité des corregidores. On s'attend à une insurrection des indigènes. On ajoute que le fils du marquis de Garba y Palos est seul capable de conjurer le péril. Les créoles, prêts à se prononcer en sa faveur, demandent tout bas qu'il soit appelé au gouvernement de Cuzco; mais le vice-roi compte sur le succèsde la frégate anglaise, et des troupes envoyées contre votre seigneurie pour agir ensuite avec vigueur.

«Plaise à Dieu que nos armes aient triomphé!»

Après avoir médité sur le contenu de cette dépêche, Léon de Roqueforte en saisit toute la portée.

—Andrès n'est plus! La politique étroite des Péruviens indigènes peut désormais s'élargir sans obstacles. Un parti créole se forme donc enfin!... L'avenir est là!

Les créoles, c'est-à-dire les descendants des Espagnols établis dans le pays depuis la conquête, constituaient la majeure partie de la population européenne. S'ils imitaient jamais les citoyens des États-Unis, la cause de l'indépendance du Pérou serait gagnée. La question se réduirait donc à empêcher que les intérêts des populations aborigènes ne fussent sacrifiés.

—A vrai dire, Isabelle et mon propre fils Gabriel sont créoles. Les deux races fusionnées ont produit un nombre considérable de métis, et le Pérou, déjà civilisé sous les Incas, n'est pas du tout dans les mêmes conditions que la Nouvelle-Angleterre, où les Indiens se sont toujours retirés devant la civilisation. Mais il faut encore beaucoup de temps pour vaincre les répugnances réciproques, et l'heure presse, et la moindre faute aujourd'hui retardera d'un siècle peut-être le succès des Péruviens.

Léon n'ignorait plus les bruits infâmes répandus à Lima sur son compte. La disparition totale de ses prisonniers confirmait ces bruits, qu'il était sage de démentir. A la veille de quitter le Pérou pour plusieurs années sans doute, et lorsque le vénérable chef des Condors n'imposerait plus aux naturels, pouvait-on continuer à exploiter une mine d'or qui, depuis sept ans, avait produit assez de richesses? Enfin, l'Espagne et la France étant alliées, la guerre que le corsaire français faisait à une colonie espagnole cesserait d'être conforme au droit des gens, du jour où le vice-roi le reconnaîtrait pour un loyal serviteur de la France.

Léon écrivit en conséquence au vice-roi du Pérou:

«J'ai l'honneur de faire part à Votre Excellence de la destruction complète de la frégate de Sa Majesté Britanniquela Firefly, par la division navale rangée sous mes ordres.

«En même temps, un corps de troupes espagnoles, imprudemment expédié contre mes généraux auxiliaires, a été contraint de mettre bas les armes.

«Je déplore la nécessité où Votre Excellence ne cesse de me placer contrairement aux intérêts et à l'alliance de nos deux gouvernements. Et après une double victoire, mû par des sentiments de conciliation qu'elle voudra bien apprécier, je lui adresse la présente dépêche dans l'espoir que, cessant de croire à d'exécrables calomnies, elle voudra bien unir ses efforts aux miens pour la pacification générale.

«Dans le cas où Votre Excellence consentirait à donner à mes fidèles alliés toutes les garanties suffisantes, les prisonniers espagnols que je viens de faire sur le territoire de Quiron lui seraient renvoyés avec armes et bagages. Quant aux autres, beaucoup plus nombreux, que je retiens en captivité depuis le temps où nos deux gouvernements étaient en guerre, ils devraient être expédiés directement en Espagne.

«Mais dans le cas où Votre Excellence, continuant de me considérer comme un pirate, dédaignerait d'entrer en négociations, elle me réduirait à user du droit de légitime défense, à déployer contre elle, avec la dernière rigueur, toutes mes forces de terre et de mer; à soulever les populations péruviennes au nom même de Sa Majesté Catholique, alliée de la France, et à ne pas reculer devant les moyens désespérés qui sont la ressource de tout adversaire injustement mis hors la loi.

«Cela, nonobstant les plaintes que les agents diplomatiques de la France feraient valoir auprès de Sa Majesté Catholique pour faire retomber sur Votre Excellence toute la responsabilité des événements.»

Cette réponse fut scellée d'or au lion rampant de gueulesqui est Roqueforte, et signée:

LE COMTE DE ROQUEFORTE,

Capitaine de frégate honoraire, commandant la division descorsaires français stationnée dans la baie de Quiron.

Les prisonniers espagnols furent répartis à bord des trois navires; les blessés hors d'état d'être transportés par terre, recueillis à bord del'Unicorn, dont on fit une sorte d'hôpital, et à midi sonnant, la division, pourvue des ordres de Sans-Peur, appareilla sous le commandement d'Émile Féraux.

Roboam Owen et son camarade le capitaine Wilson, remis en possession de tout ce qui leur appartenait, quoiquela Fireflyeût été livrée au pillage, devaient être traités en passagers du gaillard d'arrière.

—Ces messieurs, avait dit Léon, ne débarqueront que lorsqu'il leur plaira, car je ne leur ai pas rendu la liberté pour les faire tomber au pouvoir des Espagnols.

Une copie de la dépêche officielle était destinée à don Ramon, ainsi qu'une lettre explicative et fraternelle dont fut chargé l'émissaire de l'agent secret duLion de la merdans la ville de Lima.

Enfin Parawâ reçut confidentiellement la promesse queLéol'Atouane tarderait point à reparaître dans ses îles de l'Océanie. Le Néo-Zélandais l'accueillit avec joie; mais Taillevent, en tiers dans cette conférence secrète, ne put réprimer un grognement.

—Et nous voici à terre... laissant filer au large nos trois navires!... murmurait-il.

—Puis-je me dédoubler? dit vivement Léon, ou croirais-tu M. Émile Féraux indigne de ma confiance?

—Non, non!... M. Féraux est un brave... Non! mais... dame!... on a vu partir tant de navires qui ne sont pas revenus... Et m'est avis que nous aurions grand mal à nous déhaler d'ici à la nage...

—Eh bien, regrettes-tu de n'être pas à bord... avec ta femme et ton fils?... Je n'ai qu'un signe à faire... Sois libre... s'écria Sans-Peur avec colère.

Il ne sentait que trop le danger de se séparer de ses trois bâtiments à la fois; mais sa baie et sa caverne étant désormais connues, il préférait, après mûres réflexions, les faire naviguer de conserve à les isoler.La Lionneetle Lionréunis constituaient une force imposante, carl'Unicorn, gros transport, ne pouvait guère compter comme bâtiment de combat. Les trois navires ensemble résisteraient plus aisément aux attaques, et mieux au large qu'au mouillage.

Cependant les observations du maître étaient justes; elles répondaient aux appréhensions du capitaine, qui s'emporta et ne tarda point à s'en repentir.

Taillevent s'était découvert le front; silencieux comme une statue, les yeux fixés sur son capitaine, il essayait en vain de retenir ses larmes. Ses joues bronzées et sillonnées de cicatrices en étaient baignées.

—Il pleure!... dit Parawâ.

L'emportement de Léon se calma soudain; il prit avec vivacité la main de son fidèle matelot:

—Pardon! mon vieil ami; pardon mille fois... J'ai tort!... j'ai tous les torts!...

Taillevent dit alors d'une voix douce:

—Je croyais, mon capitaine, avoir le droit de grogner, c'est ma mode... mais soyez calme, une autre fois on se taira!...

—Non! non!... grogne! je le veux, je l'ordonne, je le désire... Grogne, mon fidèle grognard!... mon ami, mon compagnon des jours de misère, grogne tant qu'il te plaira, car c'est ton droit, comme tu l'as bien dit.

—Merci, capitaine, mais le vôtre est de vous mettre en colère quand ça vous soulage; seulement, tenez, ne me parlez plus de ramasser ma peau à l'abri quand vous risquez la vôtre... ou bien Taillevent en fera tant d'eau par les yeux qu'il en coulera au fond.

Baleine-aux-yeux-terribles, Parawâ-Touma l'anthropophage, fut touché par cette scène et dit sentencieusement:

—Taillevent a remué le cœur d'un grand chef.

La caravane funèbre se mit en marche.

Un nombreux escadron degauchos, métis ou Péruviens pur sang, armés comme pour le combat, formait l'avant-garde.

Le cercueil d'Andrès, escorté par ses principaux serviteurs, s'avançait ensuite.

Léon de Roqueforte, Isabelle et ses enfants vêtus de deuil, le suivaient de près, ainsi que Liména, son fils Liméno et quelques domestiques des deux sexes, accompagnés par un peloton de marins entre lesquels on ne signalera que maître Taillevent, l'alerte Camuset et Baleine-aux-yeux-terribles.

Vieillards, femmes, enfants, tous les habitants de Quiron formaient un groupe considérable que protégeait une vaillante arrière-garde composée de mineurs et de cavaliers indigènes.

On ne rechercha point cette fois les chemins écartés.

On s'avançait à découvert, sans craindre de traverser les cantons occupés par les Espagnols ou les créoles.

A diverses reprises, les corregidores assemblèrent leurs milices en armes ou envoyèrent des troupes en reconnaissance; toujours la fière attitude du convoi le préserva de toute attaque.

—Qui vive? criaient les éclaireurs espagnols.

—Laissez passer un mort illustre, répondait l'un des chefs aymaras, chicuitos ou quichuas de la tête de colonne.

—Où allez-vous?

—A l'île de Plomb, pour rendre à la terre les dépouilles du dernier des Incas.

—Vous vous avancez comme une armée sous un drapeau inconnu.

—Ce drapeau est celui de notre nation et de notre chef.Il se déploie librement, mais ne menace personne. Voulez-vous la paix? laissez passer les restes du cacique de Tinta. Voulez-vous la guerre? nous sommes prêts à repousser la force par la force.

Le belliqueux cortége grossissait en chemin. Des tribus entières, descendant des montagnes, s'adjoignaient aux cavaliers quichuas. Les corregidores, instruits des résultats de la bataille de Quiron, jugeaient prudent de ne point entraver leur marche.—Mais des estafettes expédiées au vice-roi de Lima devaient singulièrement accroître ses inquiétudes.

«Une femme de la race antique des seigneurs du Pérou, dirigeait vers le grand lac une multitude d'Indiens armés et d'aventuriers encore plus terribles. Les tribus de la province accouraient de toute parts autour d'elle. La fille de Catalina venait imiter sa mère et soulever les indigènes contre l'Espagne. On demandait de prompts secours.»

Voulant laisser supposer qu'il était à la tête de son escadrille, Léon s'effaçait.

Isabelle seule exerça le commandement de la petite armée qui accompagnait les restes d'Andrès de Saïri. Seule, elle répondit aux rares corregidores qui eurent le courage de se présenter en personne.

L'un d'eux, au nom du roi d'Espagne, ordonnait aux Indiens de se disperser.

—Au nom de Gabriel-José Tupac Amaru, en avant! s'écria Isabelle l'épée en main.

Et le corregidor écrivit au vice-roi que la fille de Catalina évoquait la mémoire du fameux chef de l'insurrection de 1780.

Isabelle pourtant ne parlait qu'au nom de son fils aîné. La pauvre mère le compromettait, hélas! sans prévoir qu'il faudrait le livrer aux nations réunies autour d'elle.

Mais Léon de Roqueforte sentait cette nécessité fatale, et son front s'assombrissait à mesure qu'on approchait des bords du grand lac. Son cœur paternel saignait.

Ce corsaire républicain était vraiment roi, puisqu'il ressentait une douleur royale.

Les peuples qui le reconnaissaient pour leur grand chef et leuratoua, menacés par les perfidies des Anglais, couraient les plus grands périls; son devoir était de les secourir. Un devoir non moins sacré l'obligeait à ne point déserter la cause des indigènes du Pérou. Pouvait-il payer d'ingratitude leur inaltérable dévoûment? et à la veille de conclure la paix avec le vice-roi, dans des pensées de haute politique, il est vrai, quelle preuve leur donner de la sincérité de ses intentions, quel gage leur laisser?... N'avait-il pas permis de ceindre du diadème des Incas le front de son fils Gabriel?...

Tandis qu'Isabelle commandait comme un chef de guerre, Sans-Peur se faisait attentif comme une mère pour Gabriel, son jeune fils. Jamais il ne s'était montré aussi tendre, jamais il n'avait paru aussi triste.

—Mon capitaine a du gros chagrin, disait Taillevent à Camuset. J'ai relevé la chose dans le coin de ses yeux. Il a du gros chagrin, et je gagerais ma vieille pipe finement culottée contre le quart d'une chique de tabac, que notre cher petit M. Gabriel court un mauvais bord.

—Tonnerre!... pas possible, maître!

—Possible... trop possible... Risquer sa peau, bon!... mais se couper à soi-même un morceau du cœur! dame!... Ah! je ne grogne plus aujourd'hui, tout ça me fait trop de peine.

—Vous avez donc idée de la chose, maître?

—Oui et non!... non et oui... Assez causé!... Mais, vois-tu, j'aime bien Tom Lebon, mon matelot...

—Oh! Oui, que vous l'aimez, cet Anglais de nation, Français de cœur! murmura Camuset en soupirant.

—On n'a qu'un matelot, un vrai, un autre soi-même, et celui-là, pour Taillevent, c'est Tom Lebon, du depuis notre temps de mousse à bord dela Grenouillette, entre Port-Bail et Jersey!... On n'a qu'un matelot... Eh bien, malgréça, celui qui soulagera mon capitaine rapport à son fils Gabriel, quand même celui-là serait le dernier desratapiats, je l'appellerais de même mon matelot!... Oui, Camuset, je le jure, foi de Taillevent!... et il serait pour moi le frère jumeau de Tom Lebon, anglais de nation, français de cœur!...

—Pour lors, maître! interrompit Camuset avec enthousiasme, ne cherchez pas; j'en connais un paré à tout, et qui n'est pas le dernier desratapiats, on s'en flatte, ayant été particulièrement, personnellement et paternellement éduqué par maître Taillevent duLion.

—Je m'y attendais, mon fils, dit le maître d'équipage en serrant la main de son digne élève. Et puisque ça y est, attrape à doubler et cheviller ton tempérament en cuivre, en fer, en corail, en diamant et en plus dur encore!... Tu sais l'espagnol, l'anglais et la cavalerie comme le matelotage; tu as du courage, de la patience et de l'idée aussi!... Tu es paré!...

—Oui, parole de Camuset!

—Ah! mon brave enfant, quand tu vas passer frère jumeau à Tom Lebon, tu pourras pour longtemps dire adieu à la mer jolie.

—C'est vrai! je comprends ça!... Mais je servirai M. Gabriel, comme vous, vous servez son père, et je serai pour la vie le matelot à maître Taillevent!

Plusieurs vastes radeaux, construits à la hâte par les tribus riveraines, transportaient alors le cortége funèbre dans l'îlot sacré des Incas.

Léon avait la main droite posée sur l'épaule de son fils Gabriel, couronné dela borlapéruvienne. La victime était ceinte du bandeau. Un grand sacrifice ne devait pas tarder à s'accomplir.

Liména gardait Léonin et Lionel, émerveillés de tout ce qu'ils voyaient.

Isabelle conduisait le deuil.

A la même heure, au Callao, le tocsin sonnait, la garnison courait aux armes, et la population alarmée répétait de toutes parts le nom formidable duLion de la mer.

Les vigies signalaient une division française composée d'une frégate, une corvette et un transport.

Émile Féraux fit arborer au grand mât des trois navires le pavillon parlementaire, qui fut appuyé de trois coups de canon.

L'île de Plomb n'était pas assez vaste pour les multitudes réunies autour du cortége funèbre.—Sur les rives du lac demeurèrent à cheval, et prêts à repousser toute attaque, les pelotons d'avant-garde et d'arrière-garde. Sur le lac même, les barques et radeaux chargés d'Indiens formaient autant d'îlots flottants dont le nombre ne cessait de s'accroître.

Les cérémonies chrétiennes furent accomplies avec pompe; les prières des morts répétées par dix mille voix entrecoupées de sanglots. Puis la pierre tombale fut replacée sur les restes mortels d'Andrès de Saïri, cacique de Tinta, grand chef des Condors, homme vaillant qui, n'ayant jamais pris le titre d'Inca, ne laissait pourtant pas que d'en avoir exercé l'autorité depuis vingt ans sur toutes les nations fidèles.

Son grand manteau de guerre aux vives couleurs avait été enlevé de dessus le cercueil, au moment de l'inhumation. Les caciques demandèrent qu'on le partageât entre eux.

Par les ordres d'Isabelle, Liména le découpa en bandes étroites, et Gabriel procéda aussitôt à leur distribution solennelle. Il commença par sa propre mère, qui s'en fit une ceinture dont la nuance tranchait sur sa robe de deuil. Toutes les femmes l'imitèrent.

Depuis,—et de nos jours encore,—il est d'usage que les Péruviennes portent le deuil du dernier Inca, en cousant une bande d'étoffe de couleur sombre sur le côté de leurs jupes.

Les caciques se décorèrent des lanières duponchode leur vénérable doyen et seigneur.

Mais lorsque Gabriel, qu'on voyait entre la reine Isabelle et son époux leLion des mers, se passa autour du corps comme une écharpe la dernière bande d'étoffe, des clameurs enthousiastes retentirent, longuement répétées par les échos des montagnes.

—Vive le jeune Inca!... Vive Gabriel-José!... Vive à jamais notre prince!...

—Vive Tupac Amaru, grand chef des Condors!...

—Vive le Pérou!... Vive l'indépendance!...

Isabelle s'aperçut que Léon avait pâli.

Car à l'instant où, sur les bords du lac sacré, un véritable cri de guerre était poussé par les nations indigènes,—à l'instant où son fils en était proclamé le chef, il savait que des négociations pacifiques devaient être entamées entre sa division navale et le vice-roi du Pérou.

De longues années d'efforts avaient été nécessaires pour opérer la fusion des tribus rivales, et pour faire renaître leurs antiques espérances. Mais à cette heure, lorsque d'une seule voix elles ne demandaient qu'à secouer le joug, une haute raison d'État exigeait qu'on calmât leur effervescence.

—O mon ami! dit Isabelle, quelle est ta crainte ou ta douleur? Jamais, dans les plus grands dangers, je ne t'ai vu pâlir ainsi... Parle! A quoi penses-tu donc?

—Ils demandent la guerre, et je veux la paix maintenant. Ils veulent reconquérir l'indépendance que nous leur avons toujours promise; et si nous cédons à leurs vœux, la cause de l'avenir est perdue pour eux comme pour nous!

—Mais alors, pourquoi être venus, pourquoi les avoir rassemblés ici?

—Parce que je ne sais trahir, ni me parjurer; et dût cepeuple nous massacrer à l'instant même, nous et nos trois enfants, je préférerais périr ainsi, à m'être enfui avec mes navires, en le livrant à ses oppresseurs.

—Après avoir déchaîné la tempête, espères-tu donc la calmer? Le peuple est partout le même; celui qui nous entoure est moins civilisé assurément que le peuple français. Et tu m'as dit cent fois que si ton roi Louis XVI a succombé, c'est pour avoir fait imprudemment de trop généreuses promesses qu'il n'a plus ensuite pu tenir.—O Léon, ne reculons pas!... Il est trop tard!... Aux armes!...

—Émile Féraux propose la paix en mon nom au vice-roi du Pérou.

Isabelle pâlit à son tour.

—O mon Dieu! murmura-t-elle, par quel motif m'as-tu caché tes desseins?

—Pardonne-moi, Isabelle!... Car ce ne fut point à une mère que l'Éternel demanda le sacrifice d'Abraham!...

Isabelle, éperdue, se précipita sur son fils Gabriel, et l'embrassant avec force:

—Non! non!... jamais!... non! je ne l'abandonnerai pas!...

Léon se plaça entre elle et les deux frères jumeaux.

—J'y consens!... nous nous séparerons!... mais ceux-ci m'appartiendront, et je les emmènerai...

—Eux!... ils sont à moi aussi! s'écria la jeune mère courant vers eux avec amour. Non! non! je ne veux pas qu'ils me soient arrachés!

—Il faut choisir pourtant! dit Léon avec un calme terrible. Il faut choisir, madame!... Et voilà pourquoi mon cœur brisé a gardé le silence; voilà pourquoi, me défiant de mes forces, je me suis mis en présence de ces peuples à qui appartient notre fils Gabriel.

—Restons tous ensemble!

—Femme!... croyez-vous donc votre époux capable d'une lâcheté?

C'eût été une lâcheté, en effet, que de déserter à la foisla division navale engagée dans des négociations délicates, et les îles de l'Océanie où, par suite du vol des franges d'or, des ennemis commandaient maintenant au nom deLéol'Atoua.

Isabelle en savait assez pour comprendre dans toute son étendue la foudroyante réponse de son mari. Pressant ses trois fils contre son sein maternel, elle s'agenouilla en demandant à Dieu d'avoir pitié de ses angoisses.

Cependant, les caciques chefs de tribus, rassemblés en conseil dans les ruines du temple, non loin de la tombe d'Andrès,—étonnés, immobiles, muets et saisis d'un respect profond,—ne savaient comment interpréter cette scène douloureuse.

Les peuples faisaient silence.

Alors, Léon s'avança et dit d'une voix ferme:

—Par la mémoire de Tupac Amaru, l'illustre Inca, mis à mort avec ignominie,—par la mémoire de l'aïeul de mes enfants, le glorieux Andrès, dont la tombe vient de se refermer sous vos yeux,—par le sang de mon fils aîné Gabriel, votre grand chef, écoutez-moi, peuples du Pérou! Écoutez, et veuille le Dieu tout-puissant que vous ne doutiez pas de la sincérité de mes paroles!... Andrès et moi, nous vous avons promis l'indépendance!... nous avons combattu pour votre liberté!... nous n'avons cessé de vouloir que votre gloire antique, s'élevant vers le ciel comme un immense palmier, étende ses rameaux sur tout l'empire des Incas. Ces desseins, ces vœux n'ont pas changé, ils ne changeront jamais!... Et pourtant, ici, tandis que vous criez: «—Aux armes!»—leLion de la mer, votre ancien allié, osera vous dire: «Patience!»

Les caciques tressaillirent. Le silence ne fut point troublé. Mais, comme une étincelle électrique frappant à la fois tous les cœurs, le motpatience, les fit tous bondir.

Isabelle, tremblante, tenait Gabriel plus étroitement embrassé. Camuset armé jusqu'aux dents s'était glissé près d'elle. Maître Taillevent fit des signes mystérieux à sescamarades; mais Parawâ-Touma, la Baleine-aux-yeux-terribles ne sembla pas les comprendre.

Pour servir leLion de la mer, n'avait-il pas dix fois laissé à la Nouvelle-Zélande son fils Hihi, Rayon-du-Soleil, tous ses autres enfants et ses femmes, au risque de ne plus trouver à son retour d'autres vestiges de sa famille que des têtes desséchées sur les palissades de quelque peuplade ennemie, secondée par les hommes de la tribu de Touté? La fille des Incas n'était à ses yeux qu'une femme dont les douleurs maternelles n'émurent point son naturel farouche. Il approuvait, il n'admirait pas, la conduite deLéol'Atoua, chef suprême ou pour mieux dire Rangatira-Rahi de la Polynésie.

—J'ai dit: Patience, répéta Léon d'une voix ferme, mais je ne demande que huit jours pour trancher la question de paix ou de guerre.

De sourds murmures se firent entendre.

Dans tous les groupes, sur l'île, sur les radeaux, sur le rivage, les paroles de Léon, transmises de proche en proche, ne trouvaient d'autre réponse que le désir de la guerre immédiate.

—La paix! au lendemain d'une victoire!... quand nous sommes en forces, pourvus d'armes et d'argent, transportés d'enthousiasme à la seule vue de notre jeune chef, et prêts à nous précipiter comme un torrent sur nos oppresseurs!

Des cris: Vive Gabriel! s'élevèrent de toutes parts.

L'enfant couronné se redressa fièrement en souriant à ses peuples.

Isabelle, frémissante, contempla non sans orgueil l'expression des traits de son fils; ses angoisses redoublèrent.

—Lorsque, pour la première fois, j'ai combattu dans vos rangs, reprit Léon, j'étais un adolescent sans expérience. Vingt ans de combats sur terre et sur mer, vingt ans d'études et de travaux m'ont mûri sans refroidir mon cœur. J'embrassai avec amour votre cause, qui m'était étrangère; elleest mienne aujourd'hui. Ma femme est la fille de vos anciens seigneurs, et vos acclamations saluent mon propre fils. Puis-je ne pas rechercher la meilleure voie pour vous faire triompher? ou bien douteriez-vous duLion de la mer?

—Non! non!... Vive l'époux d'Isabelle!

—Lorsque je me jetai au milieu de vous en simple aventurier, je ne jouais que ma vie; je n'avais aucune ambition élevée; je m'avançais au hasard à travers les chances de la guerre, bravant le danger sans but, sans aucun des intérêts sacrés qui me guident à présent. Nous combattions pour délivrer le marquis de Garba y Palos, pour venger Tupac Amaru et Catalina; mais aujourd'hui nous avons de plus vastes desseins. Il s'agit de fonder un empire sur les ruines des domaines de l'Espagne... Malheur aux imprudents qui bâtissent sur le sable!... Déjà maîtres de plusieurs provinces vos pères ont succombé faute d'alliances et d'auxiliaires puissants. Ces alliances, je vous les ménage; ces auxiliaires, je les donnerai à mon fils Gabriel; et sans vous épuiser en combats prématurés, vous marcherez à pas de géants vers l'avenir avec un présent meilleur. Les jours paisibles du gouvernement du marquis de Garba vont renaître, et pendant cette trêve, vous verrez avec une joie profonde la plupart de vos ennemis déserter le drapeau de l'Espagne pour épouser votre cause. Voilà ce que ma longue expérience me révèle, et c'est pourquoi, peuples du Pérou, je vous supplie, au nom de mon fils, votre seigneur, de ne point contrarier mes efforts.

Cent opinions contradictoires, bruyamment émises dans les groupes, interrompirent Léon; mais de sa voix la plus sonore, de sa voix des branle-bas de combat et de l'abordage.

—Hommes du Pérou, s'écria-t-il enfin, permettez que le conseil de vos caciques décide entre nous... Tuteur naturel de votre prince, j'aurais le droit de commander peut-être; je ne demande qu'à obéir.

Léon l'emporta. Le peuple, naturellement prédisposé en faveur d'un héros tel que lui, jura de s'en référer à l'opinion du conseil des caciques, dont la séance commença sur-le-champ.

La question posée, le Rubicon était franchi. Dans le conseil l'influence duLion de la merdevait évidemment avoir plus de poids que dans l'innombrable assemblée des peuplades indigènes. Plusieurs caciques vieillards remplis de modération et de sagesse, avaient accueilli avec faveur l'espoir d'un dénoûment pacifique.

L'un d'eux voulut savoir ce que Léon entendait par ces futurs alliés qui viendraient, disait-il, des rangs ennemis.

Sans heurter de front les préjugés des indigènes en nommant tout d'abord les créoles, Léon parla des métis, et ajouta que leur nombre était immense dans les familles coloniales.

—La fusion s'opère dans la personne de mon fils Gabriel. Vous tolérez qu'il soit issu d'un gouverneur espagnol et fils d'un officier français. Eh bien, de même le jour approche où tous ceux des créoles qui ont dans les veines du sangindien, comme ils disent encore, se glorifieront, d'y avoir du sangpéruvien, comme ils le diront; et alors vos rangs se grossiront de plus de la moitié de vos ennemis. Quelle est donc la famille créole qui ne soit un peu péruvienne?

Après de longues précautions oratoires, Léon fut bien obligé d'avouer qu'en sa qualité de corsaire français, il serait forcé de retirer aux Péruviens le concours de ses navires, puisque la paix était conclue entre la France et l'Espagne.

A ces mots, le plus impétueux des jeunes chefs se leva en s'écriant:

—Ah! ah! enfin, nous comprenons... Écoute,Lion de la mer, tu t'es servi de nous et tu nous abandonnes! tu as déployé le drapeau du Pérou et tu le fuis! tu avais épousé nos intérêts, tu divorces!... Ma colère n'ira pas jusqu'à demander ta mort... mais je te maudirai comme un allié perfide!... Va donc, sois libre... signe la paix; nous, nous ferons la guerre!...

Sans-Peur rugit de courroux.

—Qui m'appelle perfide?... qui prétend ici me faire grâce?... Eh quoi! vous ai-je jamais caché ma nation et mon origine?... Est-ce moi qui décide de la paix ou de la guerre entre la France et l'Espagne?... Voudriez-vous que les peuples civilisés eussent le droit de me traiter de pirate?...

—Notre frère a eu tort de t'insulter, dit le doyen de l'assemblée; mais ton fils nous appartient, et tu ne l'emmèneras pas.

Sans-Peur demeura calme et ferme, ce coup était prévu.

Isabelle poussa un cri de douleur.

—Serez-vous donc sans pitié pour moi? s'écria-t-elle.

—Madame, votre place est au milieu de nous.

—Isabelle, dit Sans-Peur, sois leur reine; garde nos trois enfants... je partirai seul!...

Ce ne fut pourtant pas seul que partit Léon de Roqueforte. Cent hommes déterminés l'escortaient. Les uns étaient des Quichuas de Quiron, les autres, ses marins, dont à coup sûr maître Taillevent et Parawâ, mais non l'honnête Camuset, qui avait dit:

—Capitaine, avec votre permission, je reste à la garde de M. Gabriel.

—Merci, mon brave garçon! dit Sans-Peur touché de son dévoûment.

Taillevent lui ouvrit les bras en s'écriant, selon sa promesse:

—Tu es mon matelot, Camuset, mon matelot comme Tom Lebon!

Parawâ-Touma dit enfin d'un ton majestueux:

—Léol'Atouaest un grand chef!

Isabelle, affligée, vit son époux qui s'en allait traverser, à la tête d'une poignée de braves, un pays ennemi, où l'alarme était répandue; mais, pour consolation suprême, elle n'avait été séparée d'aucun de ses enfants.

Liména et son fils Liméno, l'excellent Camuset et la plupart des serviteurs de son aïeul, restaient avec elle. Les peuples du Pérou lui obéissaient comme à la mère de leur Inca. Or, elle était énergique à l'heure du péril et n'ignorait point l'art de commander.

Connaissant à fond les desseins de son mari, elle priait Dieu de permettre qu'il pût les accomplir.

Maître Taillevent, n'ayant plus Camuset sous ses ordres, aurait bien pu échanger ses pensées avec Parawâ, mais le cannibale n'était pas assez sensible pour comprendre ses mélancoliques regrets. Taillevent en fut donc réduit à la ressource d'un monologue qui se prolongea deux cents lieues durant, au galop, sur les versants des Cordillères et des Andes, dans les plaines, les lits des torrents, les vallées, les terres cultivées ou les déserts, sous le soleil ardent ou la pluie glacée, en dépit de quelques embuscades et d'un certain nombre d'alertes assez chaudes.

—Port-Bail! Port-Bail! ah! mon pauvre cher Port-Bail! où as-tu passé?... murmurait le vieux grognard avec la permission expresse de son capitaine. Le petit cabotage, sa bonne vieille mère, sa case, sa femme et son gars en tranquillité!... Mais ici, ma Liména et mon Liméno sont restés parmi les sauvages avec madame et nos petits messieurs. Oh! la terrible histoire! toujours du nouveau, jamais du repos, des branle-bas en pleine terre, comme si ça manquait au large. Le chamberdement du chavirement à faire trembler les volailles à pattes jaunes!

L'escadron de Sans-Peur, presque d'une seule traite, fit quelques centaines de kilomètres au grand dam des chevaux, dont un bon tiers demeura en chemin. La charge des autres en fut augmentée d'autant. Ils étaient tous poussifs et bons à écorcher quand on aperçut au loin, dans la plaine, les clochers de la ville de Lima, et au large les mâts chargés de toile de la division française.

Le soleil se levait.

—En croisière, dehors! dit Léon; le vice-roi aurait-il donc repoussé mes propositions?

—Ce n'est pas tout que de voir nos navires, fit Taillevent, nous ne sommes point ce qui s'appelle à bord.

—Pied à terre!... dispersons-nous!... commanda Sans-Peur. Et à nuit tombante, rendez-vous général sur la place Majeure.

Les harnais furent empilés dans le premier trou venu; on les recouvrit de terre, de branchages et de feuilles. Quelquesgauchosconduisirent les bêtes à l'abattoir, où ils les oublièrent pour aller boire au cabaret voisin.

Enveloppé dans unponchoqui cachait sa face tatouée, Parawâ suivit Léon et Taillevent jusqu'à la demeure de l'agent secret que le cacique Andrès n'avait cessé d'entretenir au centre du gouvernement espagnol.

La défiance de la police liménienne,—fort affairée d'ailleurs,—ne pouvait guère être éveillée par l'arrivée d'une centaine d'hommes vêtus comme les campagnards des environs et entrés dans la ville pêle-mêle avec ceux qui approvisionnaient le marché.—Ce n'était point aux portes de terre qu'on veillait, mais bien à celle qui conduit au Callao.

L'opiniâtre croisière des trois navires français, louvoyant bord sur bord devant les passes, défrayait toutes les conversations.

A midi, le vice-roi fut officiellement informé qu'une barque de pêcheurs, trompant la surveillance des chaloupes gardes-côtes, avait gagné le large et abordé la frégate française.

Son Excellence poussa un juron de la gorge. Une estafette alla porter sur-le-champ quinze jours d'arrêts forcés à tous les gardes-marines de service.

A deux heures, le vice-roi reçut un rapport du commandant de la citadelle du Callao, l'avisant que les corsaires se rapprochaient audacieusement, que les canonniers des forts étaient à leurs postes et qu'on s'attendait à une attaque.

Son Excellence jura plus fort en frappant du pied et donna charitablement à tous les diables les insupportables navires qui, depuis quelques jours, l'empêchaient de prendre aucun repos.

A trois heures, le vice-roi fut averti que les Français, en panne devant les passes, déployaient à leurs mâts des pavillons de toutes les couleurs et paraissaient faire des signaux.

—A qui?...demonio de la damnacion!hurla Son Excellence, qui manda son secrétaire de police, l'accabla de reproches et n'en fut pas plus avancée.

A quatre heures, la sieste du vice-roi fut troublée par la nouvelle que les Français mettaient leurs chaloupes à la mer. On craignait un débarquement, et l'on supposait que l'ennemi avait des intelligences dans la place.

Son Excellence tonna, jura pis qu'un possédé, mit sous les armes toutes ses troupes, infanterie et cavalerie, les harassa par des ordres et des contre-ordres sans fin, mais en fut pour ses dispositions militaires, car les Français se bornèrent à garder à la remorque toutes leurs grosses embarcations.

Des dépêches de l'intérieur achevèrent d'exaspérer le vice-roi:

«Tous les villages indiens étaient abandonnés par leurs habitants, qui s'en allaient, caciques en tête, se grouper sous les ordres duLion de la mer!...

«Sur les flancs del Fondo, une troupe de cavaliers, commandée par leLion de la mer, avait passé sur le corps à un escadron de chasseurs royaux.

«Dans la vallée de la Pinta, l'on avait vu courant au triple galop une bande degauchosservant d'escorte au terribleLion de la mer.»

Le gouverneur de la prison où était enfermé don Ramon se présenta chez le vice-roi. On venait de saisir entre les mains du prisonnier un document signé par leLion de la mer.—C'était la copie de la note adressée au vice-roi lui-même.

Le secrétaire de la police entra et dit que cent copies de la même note circulaient dans Lima, que tous les conseillers royaux venaient d'en recevoir une, et que dans les cafés et autres lieux publics on se permettait de discuter hautement les mesures prises par Son Excellence.

Son Éminence le cardinal-archevêque descendit de carrosse à la porte du palais du vice-roi et, accompagnée des principaux membres de son clergé, annonça qu'elle venait de recevoir la nouvelle d'unpronunciamientoen faveur des Français. Tous les fidèles se proposaient de venir processionnellement demander qu'on fît la paix avec eux.

—Mais, monseigneur, d'où vient l'intérêt subit que l'on porte à ces bandits? s'écria le vice-roi[NT1-6].

L'archevêque dit que la victoire des corsaires sur les Anglais hérétiques avait rempli de joie tous les couvents. Mais il n'ajouta point que les frères, secrètement menacés de pillage et d'incendie, se souciaient fort peu de courir les dangers de l'expérience.

Un mois auparavant, lorsquela Fireflyentra au Callao, tout le monde voulait qu'on agréât son concours pour exterminer l'exécrable pirate et cannibale se disant leLion de la mer;—tout le monde, à présent, semblait vouloir qu'on l'accueillît en ami.—A la vérité, la double victoire de Quiron était connue.—Un officier irlandais, M. Roboam Owen, débarquant dela Lionne, en avait fait connaître les détails, et la réputation de Sans-Peur le Corsaire terrifiait la population. En outre, une liste des prisonniers retenus à bord circulait par la ville, et toutes les familles intéressées à leur délivrance demandaient qu'on traitât avec l'honorable comte de Roqueforte.

Au nom des dames de Lima, la vice-reine fit prier son illustre époux d'envoyer au comte Léon et aux principaux officiers de la division française un sauf-conduit avec une invitation pour le bal qui devait avoir lieu, le soir même, au palais du gouvernement.

—Poignard et potence! peste et famine! trombe et volcan d'enfer! s'écria le vice-roi crispé de fureur. Ma femme elle-même s'en mêle!... Eh bien! non! cent fois non!... mille fois non!... Je ne faiblirai point! je ne pactiserai jamais avec ce monstre!...

Sur quoi le petit bossu bronzé qui servait de bouffon àSon Excellence partit d'un éclat de rire moqueur en disant:

—Monseigneur sait-il l'histoire de cet ivrogne qui jurait de ne jamais boire d'eau, et qui, le lendemain, en paya un seul verre au prix d'une once d'or?

—Le fouet à ce drôle! s'écria le vice-roi.

Le nain, fort peu intimidé, sortit en haussant les épaules, et Son Excellence, laissée à ses réflexions, reprit avec colère:

—Mais enfin, ce démon maudit ne peut être partout à la fois: aux bords du grand lac, en croisière devant Callao, dans la plaine, sur la montagne et jusque dans ma bonne ville de Lima!

Ceci était la version fantaisiste du barbier de monseigneur, qui fit, en la recueillant, un mouvement tellement brusque, qu'un morceau de taffetas d'Angleterre, taillé en croissant, figurait maintenant en guise de mouche au beau milieu de son menton.

Le bal faillit être décommandé.

Mais en de pareilles conjonctures, les hâbleurs n'auraient pas manqué de dire que Son Excellence, intimidée par les menaces des Français, n'osait plus même recevoir.

Le bal eut lieu.—Et tout d'abord, les belles Liméniennes s'empressèrent de demander à leur vice-reine si l'on y verrait le célèbre commandant de la division française, sa femme, l'illustre fille des Incas, et messieurs ses officiers.

—Hélas, non! mesdames, répondit-elle; mon mari n'a jamais voulu me permettre de leur adresser notre invitation.


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