XXXVIII

Une rumeur générale interrompit la vice-reine et fit tressaillir le vice-roi, car l'huissier annonçait:

—Son Excellence le comte de Roqueforte, Lion de la mer.

—Son Excellence le marquis de Garba y Palos.

—Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles.

—Sa Grâce maître Taillevent.

Le vice-roi bondit, pâlit, étrangla vingt jurons gutturaux d'origine arabe et finit par devenir cramoisi comme un homard. En même temps il se précipita vers Léon de Roqueforte, qui s'inclinait respectueusement devant la vice-reine.

—Madame, lui disait-il, j'ai su de source certaine que Votre Très Gracieuse Excellence avait daigné penser à inviter son très humble serviteur à la fête de ce soir, et ses aimables intentions m'ont enhardi au point que j'ose me présenter devant elle avec mon noble beau-frère don Ramon, marquis de Garba y Palos, fils de l'ancien gouverneur de Cuzco, et deux de mes plus vaillants compagnons d'armes: Sa SeigneurieParawâ-Touma,rangatira para parao, ou, pour parler en bon espagnol, Baleine-aux-yeux-terribles, prince souverain, grand chef ou cacique de la baie des Iles, à la Nouvelle-Zélande, et Sa Seigneurie Taillevent de Port-Bail, mon meilleur ami. Ai-je été trop audacieux, madame la vice-reine, et puis-je espérer que Votre Excellence agréera notre présence dans ses salons?

Enchantée de faire pièce à son mari, dont les yeux roulaient dans leurs orbites de manière à méduser Parawâ-Touma en personne, la vice-reine répondit par une approbation charmante.

La fureur rendait le vice-roi muet. Des sons rauques se pressaient dans sa gorge, il passait du cramoisi au pourpre, du pourpre au violet et du violet au bleu. Ses veines se gonflaient, et, sans contredit, il aurait étouffé sur place, sans un bienheureux verre d'eau que son bouffon lui offrit à point.

—Monseigneur, lui disait Léon avec courtoisie, madame la vice-reine daignant nous admettre à son bal, nous nous félicitons de pouvoir y présenter nos hommages à Votre Excellence!... Fête charmante!... On ne m'avait pas assez vanté la grâce et la beauté des dames de Lima! Leurs éloges, qui retentissent sur toutes les mers, ne peuvent approcher de la réalité. On nous parlait de fleurs, de perles, de diamants; que ces comparaisons sont faibles, monseigneur, dès qu'il s'agit des adorables Liméniennes!... Mes compliments sur votre palais!... L'avenue du côté de Callao est superbe, elle donne bien l'idée d'une capitale et rappelle nos Champs Élysées de Paris... Votre Excellence serait-elle allée à Paris, monseigneur?

Monseigneur avait bu, monseigneur respirait; ses yeux reprenaient forme humaine; ses traits exprimèrent un étonnement encore plus grand que son courroux; la voix lui revint.

Léon de Roqueforte portait l'uniforme de capitaine de frégate, les épaulettes et les broderies éclatantes auxquelles lui donnait droit une ordonnance royale. La croix de Saint-Louis brillait sur sa poitrine auprès de quelques décorations en diamants de formes inconnues, l'une imitant un lion, la seconde un condor, une troisième dessinant un palmier, une autre un poisson volant,—toutes représentant son emblème dans tel ou tel des archipels polynésiens où l'on reconnaissait son autorité. Il avait alors environ trente-huit ans etparaissait plus jeune. Sa belle tête, qui avait quelque chose de léonin, était encadrée par une chevelure blonde et soyeuse qui se déroulait sur ses épaules. Son cou était découvert à la matelote. Son frac déboutonné laissait voir un gilet blanc à lisérés d'or, sur lequel s'agrafait le ceinturon d'une légère épée de bal à fourreau de satin.

Don Ramon, en costume de cour, brun, pâle, aux traits aquilins, aux yeux noirs, caves et rougis par les insomnies du cachot, n'avait de même qu'une épée de bal.

Mais Taillevent et Parawâ étaient mieux armés.

Le maître, en grande tenue de haute fantaisie corsairienne, habit, veste et culotte galonnés d'or à profusion, portait ostensiblement une paire de pistolets d'abordage et un sabre de cavalerie. Il cachait en outre, dans les plis de sa ceinture rouge, un biscaïen estropé au bout d'une corde, arme terrible aux mains d'un vaillant matelot.

Parawâ-Touma, équipé en Rangatira de rang supérieur, s'appuyait sur sonméréde pierre dure, couleur d'émeraude, sorte de hachoir à deux tranchants qu'il savait manier avec une effroyable adresse. Il devait, à la fréquentation des Européens et aux mœurs maritimes, des habitudes de propreté fort rares parmi ses compatriotes. Celui de ses deux pagnes de formium qui, fixé au milieu de son corps par une ceinture, descendait sur ses genoux, était d'une blancheur éblouissante. L'autre, bariolé de noir et de rouge, était noué autour de son cou et tombait de ses épaules sur ses talons. Un collier de dents de requin, de longs pendants d'oreilles, une figurine de jade vert suspendue sur sa poitrine, et plusieurs bracelets de métal complétaient sa parure. Sa chevelure noire, dure, mais peignée avec le plus grand soin, formait comme un cadre d'ébène au blason de sa face tatouée. Blason est ici le mot propre et correspond exactement au termemoko, qui est à la Nouvelle-Zélande le nom des hiéroglyphes honorifiques gravés sur le visage des hommes de haut rang.—Parawâ-Touma, par sa valeur, avait conquis tous sesmokos. Pas un point de sa figuren'était à l'état naturel: son nez, ses joues, son front, et jusqu'à ses tempes étaient couverts d'ornements dessinés avec une symétrie, une finesse et une élégance qui constituent un art fort estimé en son pays.

Si leLion de la merséduisit de prime abord toutes les dames et plut à la majorité des cavaliers réunis chez le vice-roi, Parawâ-Touma inspira le sentiment opposé; mais la curiosité l'emporta bientôt, et l'on sut presque gré au commandant français d'avoir introduit dans l'assemblée son sauvage compagnon.

—Sur mon âme, seigneur comte, vous êtes bien audacieux, et vous, seigneur marquis, vous êtes bien imprudent! dit enfin le vice-roi.

—Audacieux, moi! répliqua Léon d'un ton gai, rien de plus certain, et que Votre Excellence me permette d'ajouter, rien de plus rebattu, car ce ne peut guère être pour ma timidité que les Péruviens m'ont surnommé leLion de la mer, et les Français, Sans-Peur le Corsaire. Mais l'imprudence de mon très cher beau-frère le marquis de Garba y Palos me paraît moins prouvée. Il s'ennuyait au cachot, il vient se distraire au bal; sans être docteur en médecine, je suis sûr, et toutes ces dames partageront mon avis, que sa précieuse santé s'en ressentira favorablement.

Derrière tous les éventails on riait.

Taillevent et Parawâ s'étaient postés près d'une fenêtre ouverte; ils disposaient, pour échanger leurs pensées, de l'harmonieux dialecte néo-zélandais.

Sur la place Majeure, au delà des équipages, allaient et venaient parmi la foule des hommes drapés dansle ponchopéruvien.

—Ils nous voient! dit Taillevent.

—Et nous les voyons! répondit Parawâ.

—Où as-tu mis la longue corde? demanda le maître.

—Sous mon pagne de derrière, répliqua le Néo-Zélandais.

—Ouvrons l'œil!... ouvrons les oreilles!...

—Chien de quart, tout de même! continua Taillevent enmonologue. Encore une invention satanée de mon capitaine, que ce bal!... Ah! Camuset, mon matelot, si tu étais ici, tu t'amuserais tout de même. Vous en a-t-il de l'aplomb, de l'idée, et sans gêne... sans gêne, au lieu que moi... Baste! Qu'est-ce que je me dis donc? Quand on a palabré avec le roi Louis XVI dans son cabinet, les coudes sur la table, on peut bien être à son aise chez un vice-roi de colonie...

Taillevent se fourra dans la bouche une énorme chique de tabac.

—Eh! eh! mais... ça se gâte, m'est avis, dit-il bientôt en néo-zélandais. Veillons au grain, Parawâ.

Le vice-roi voulait des explications, Léon lui avait dit en souriant:

—De grâce, monseigneur, laissons là les choses sérieuses. Le silence de l'orchestre finira par attrister ces dames... Je serais ravi de danser une valse...

—Mort de mon âme!... me prenez-vous pour un pantin de carton? interrompit le vice-roi. Au nom de Sa Majesté Catholique, à moi, mes officiers!...

Don Ramon porta la main à la garde de son épée, mais Sans-Peur, avec une parfaite courtoisie, se tournait vers la vice-reine:

—Mille pardons, madame, disait-il, vous me voyez au désespoir; je suis bien malgré moi un affreux trouble-fête, et j'en adresse mes humbles excuses à toutes vos aimables invitées.

—Assez de pasquinades!... qu'on arrête ces hommes! s'écriait le vice-roi.

Les officiers espagnols tirèrent leurs épées.

Depuis le départ de Bayonne, hommes et navires s'étaient renouvelés plusieurs fois sous les ordres de Sans-Peur le Corsaire, dont la plus saillante qualité fut toujours le talent avec lequel il se créait des ressources. Un assez faible noyau de son équipage primitif et quelques officiers seulement restaient attachés à sa fortune.

Parmi ces derniers, se trouvaient Émile Féraux, qui montait la frégatela Lionne: Bédarieux, capitaine de la corvettele Lion, et le pilotin à quil'Unicornétait confié.

A l'ouvert du Callao, Émile Féraux, commandant en chef par intérim, hissa pavillon parlementaire, mais ne reçut point de réponse. Le cas était prévu par les instructions de Sans-Peur. On s'y conforma.

Le premier caboteur du pays qui parut gouvernant sur le port, fut chassé, pris et chargé des dépêches à l'adresse du vice-roi,—dépêches adressées par terre, d'autre part, à l'agent secret résidant à Lima.

Or, au moment de relâcher le caboteur trop heureux d'en être quitte à si bon compte, Émile Féraux fit appeler le lieutenant Roboam Owen et son camarade Wilson. Il leur laissait le choix de rester à bord ou de débarquer, mais au second cas, sous la condition d'honneur qu'ils ne révéleraient point aux Espagnols l'absence de Léon de Roqueforte.

Les deux officiers anglais, ayant opté pour leur débarquement, furent invités au bal du vice-roi, où, à la vue duLion de la mer, ils tinrent une conduite fort différente.

Esprit droit, cœur loyal et reconnaissant, Roboam Owen s'avança la main ouverte. Sans-Peur la lui serra cordialement et la plaça dans celle de don Ramon, qui s'excusa de ses torts avec la plus chaleureuse courtoisie.

Le capitaine Wilson salua comme à regret, ce qui n'échappa point aux regards de Sans-Peur.

—Ingrat!... c'est bien!... tant pis pour lui! pensa le corsaire, trop occupé d'ailleurs pour lui donner sur-le-champ une leçon méritée.

Lorsque, par l'ordre du vice-roi, les Espagnols tirèrent leurs épées, Roboam Owen se précipita entre eux et Léon de Roqueforte. Wilson demeura neutre.

Le lieutenant Owen disait à haute voix:

—Pas de violences, monseigneur!... De grâce, messieurs les Espagnols, point de combat!... Le comte de Roqueforte est l'ennemi de ma nation; deux fois il m'a fait prisonnier de guerre, deux fois il s'est noblement comporté à mon égard. Je ne crains point de jurer devant Dieu que sa vie entière est irréprochable!...

—Oh! oh!... sa vie entière... ceci est beaucoup, osa dire le capitaine Wilson, imbu de tous les préjugés britanniques et qui péchait surtout par un jugement faux.

Cependant, Sans-Peur avait empêché don Ramon de tirer l'épée; mais il ne put empêcher Taillevent ni Parawâ, postés à quelques pas derrière lui, de se mettre sur une menaçante défensive.

Le maître d'équipage arma ses deux pistolets; le Néo-Zélandais brandit sa massue tranchante.

Les dames, terrifiées, poussaient des cris et voulaient fuir.

Sans-Peur se:nouʇəɐɹɹ[NT2]

—Du calme, mes amis! dit-il à ses compagnons. Oubliez vous donc que nous sommes au bal avec l'agrément de madame la vice-reine?

Puis, s'adressant aux Liméniennes, chez qui la curiosité l'emportait déjà sur la peur:

—Rassurez-vous, mesdames, je vous en supplie. Il n'y a qu'un petit malentendu entre Son Excellence et moi. Prenez donc la peine de vous rasseoir. Monseigneur s'irrite de n'avoir pas d'explications, il voudrait me faire arrêter pour en obtenir, et il vous met en fuite!... Je ne me pardonnerais jamais de vous avoir privées d'un plaisir! La galanterie m'oblige à donner toutes les explications qu'on voudra. Ce sera peut-être un peu long, Vos Grâces daigneront me le pardonner; je tâcherai au moins de n'être pas trop ennuyeux, et notre cher bal, je vous le promets, finira le mieux du monde.

Tout cela fut dit avec une aisance admirable, d'un ton simple et conciliant qui plut aux officiers espagnols eux-mêmes.

—Voyons! monsieur le corsaire, voyons! expliquez-vous, dit le vice-roi.

Wilson haussa les épaules; Sans-Peur lui lança un regard de mépris; puis, avec un sourire:

—Je veux la paix, j'apporte la paix. La France et l'Espagne sont non-seulement en paix, mais étroitement alliées, et lorsqu'en Europe elles combattent ensemble contre les ennemis communs, nous continuerions ici à nous faire la guerre!... Non, non! je tiens trop à la paix; aussi me suis-je bien gardé de croiser l'épée avec celle de ces messieurs. Ils ont déjà pu voir à ma seule attitude combien mes intentions sont pacifiques.

Léon de Roqueforte, à ces mots, s'assit en face de la vice-reine.

—Son Excellence vient de me donner le nom decorsaire, je l'en remercie. Elle reconnaît donc que l'honorable lieutenant Owen a dit la vérité en me défendant contre la méchante qualification de pirate. Comme corsaire français, je n'attaque jamais que les ennemis de la France. Seulement, quand on m'attaque, moi, quand on me menace, je nefais pas toujours comme ce soir, et mon épée sort volontiers du fourreau. C'est ainsi que naguère, à Quiron, j'ai eu la douleur de me battre contre les troupes de Son Excellence, à qui je rendrai mes prisonniers dès demain, si elle veut bien y consentir.

—Elle y consentira, nous l'espérons toutes, dit la vice-reine.

—Madame! interrompit son époux avec aigreur; je consens... je consens...—et c'est déjà beaucoup trop!...—à écouter monsieur le comte!...

Le titre de comte, publiquement accordé à l'homme que monseigneur n'avait cessé de traiter de forban, était une concession évidente. Léon salua et poursuivit:

—Quand je fais la guerre, je la fais de mon mieux. Quand je veux la paix, je la veux bien; monsieur le marquis de Garba y Palos, mon noble beau-frère ici présent, pourrait l'attester. Il pourrait vous raconter, mesdames, comment il m'accueillit lorsque j'allai lui demander la main de sa sœur. Il était au milieu d'un peloton de miquelets qui me mirent en joue; il me traitait, lui aussi, de pirate; il m'insultait gravement, mais je voulais la paix, et mieux que la paix,—mon cœur était plein de sympathies chaleureuses,—je fus calme, et don Ramon finit par m'écouter. Le soir même, j'étais l'époux de votre digne compatriote, Isabelle la Péruvienne, dont je m'épris, mesdames, dans votre ville, à Lima, en la voyant traverser cette place...

Léon montrait la place Majeure; les Liméniennes, intéressées par son récit, souriaient sous leurs éventails.

—... Cette place, où à l'instant où je parle, monseigneur le vice-roi, d'innombrables amis attendent mes ordres.

A ces mots, Léon se leva et fit un signe de la main. Une fusée rougeâtre sillonna les airs.

—Regardez bien, regardez! dit-il. Une autre fusée semblable va répondre à mon signal... La voyez-vous dans le lointain, à gauche?... Mes officiers savent maintenant queje suis au bal chez Son Excellence, et que j'espère fermement l'amener à conclure la paix.

Wilson causait depuis quelques instants avec un colonel espagnol, qui, ayant été fort bien reçu à bord dela Firefly, partageait la haine des Anglais pour Sans-Peur le forban.

—Qu'est-ce qui nous prouve que cet homme dit la vérité? s'écria le colonel. Faites cerner la place, monseigneur!...

—Prenez garde, messieurs, à ce que vous allez tenter, interrompit Léon en se croisant les bras sur la poitrine.—Mais vous, mesdames, n'essayez pas de sortir. Vous n'êtes en sûreté que dans ce palais.—Ah! l'on doute de moi!... Je veux la paix, je la veux avec la population de cette ville et le Pérou tout entier! mais je suis prêt à la guerre, sur terre et sur mer!

Léon prononça quelques mots d'une langue inconnue. Parawâ leva perpendiculairement sonmérécasse-tête. Deux flammes bleues parurent dans les airs.

—Écoutez! écoutez maintenant.—Trois coups de canon vont retentir au large.

Les trois coups de canon furent distinctement entendus.

—Ma division s'avance en branle-bas de combat; dans une demi-heure, elle sera devant le fort de Callao.

—Cet impudent étranger sera-t-il supporté ici plus longtemps? interrompit avec violence le colonel espagnol.

Un excentrique Anglais serait fier du sang-froid que déploya Léon de Roqueforte. Il regarda son interrupteur d'un air dédaigneux, et demanda curieusement le nom de ce colonel mal élevé.

—Il s'appelle Garron y Quizâ, lui répondit-on.

—Eh bien, monseigneur le vice-roi, je prierais volontiers Votre Excellence d'accorder au colonel Garron y Quizâ le droit de conclure la paix, tant je suis sûr que tout finirait au mieux.

—Par la sainte croix! vos partisans seraient bientôt en poussière! s'écria le colonel.

—Parlez vous sérieusement, monsieur le comte? demanda le vice-roi devenu fort soucieux.

Ses idées se modifiaient singulièrement depuis que le corsaire parlait et agissait en sa présence. Après avoir tenu tête avec une opiniâtreté systématique à toutes les autorités de la ville, le vice-roi ne voulait point reculer, mais il se sentait dans son tort à tous les points de vue. Un faux-fuyant s'offrait a lui;—il s'en saisit d'autant plus volontiers que le colonel venait, par deux fois, de s'exprimer avec insolence.

—Monseigneur, répondit Léon, je parle sérieusement, très sérieusement, foi de gentilhomme français. Je ne vous demande plus la paix, maintenant; je vous prie d'accorder vos pleins pouvoirs au colonel Garron y Quizâ. Ce sera fort gai, mesdames...

Le colonel rougit, pâlit, et s'avança menaçant.

—Monsieur! dit le vice-roi, vous avez ici même blâmé ma modération; eh bien, pour vous en punir, je vous ordonne de traiter avec M. le comte de Roqueforte.

—J'ai l'honneur de vous entendre, monseigneur, mais ai-je bien vos pleins pouvoirs? Ai-je le commandement de vos forces de terre et de mer, le droit de vie et de mort?...

—C'est ainsi que je fais ma demande, monseigneur, ajouta Sans-Peur le Corsaire; je supplie Votre Excellence de se décharger pour quelques heures de toute sa responsabilité, mais de vouloir bien ensuite ratifier les décisions du pétulant colonel Garron y Quizâ.

—Accordez! accordez! dit la vice-reine.

—Accordez, monseigneur! ajoutèrent toutes les dames.

—J'abdique donc pour trois heures, c'est-à-dire jusqu'à minuit, dit le vice-roi, et je veux que l'on obéisse au colonel Garron y Quizâ comme à ma propre personne.

Sans-Peur, qui s'était avancé vers la vice-reine, disait en même temps:

—Si Votre gracieuse Excellence daigne le permettre,madame, mes jeunes officiers finiront leur soirée au bal.

—De grand cœur, monsieur le comte.

Un signe imperceptible du corsaire fut suivi d'un coup de sifflet aigu de Taillevent. Dix fusées de diverses couleurs serpentèrent dans le ciel bleu.—Une bordée entière leur répondit du large.

—A moi, messieurs!... En haut la garde!... criait le colonel l'épée à la main.

Les officiers espagnols, cette fois, ne se laissèrent pas arrêter par Roboam Owen; ils fondaient sur Sans-Peur le Corsaire. La garde pénétrait dans le salon du vice-roi. De nouveaux cris d'effroi retentirent.

Mais tout à coup, comme à miracle, les cinq principaux acteurs de cette scène violente disparurent par la fenêtre au milieu d'un immense éclat de rire dont le vice-roi prit sa part.

Taillevent et Parawâ s'étaient baissés. Le colonel fut escamoté comme une muscade, tandis que Sans-Peur et don Ramon passaient du balcon sur l'impériale d'un carrosse. Le carrosse partit au grand galop; toutes les voitures des belles invitées le suivaient.

—Dansez, mesdames, dansez jusqu'à notre retour!... Vive la paix! criait Sans-Peur.

—Vive la paix! répéta la populace.

—Où vont tous ces carrosses? demandait-on.

—Ils vont au Callao chercher les danseurs de la division française.

La vice-reine fit un signe à son orchestre; le bal commença. Son Excellence le vice-roi était d'une gaîté folâtre. Trop heureux d'avoir échappé au ridicule d'être enlevé de chez lui par la fenêtre, monseigneur trouvait ravissant le joli tour du corsaire.

—Ce pauvre colonel! disait-il, quelle drôle de mine il doit faire dans son carrosse entre M. le comte et Sa Seigneurie la Baleine-aux-yeux-terribles!...

Au coup de sifflet de Taillevent, les cent compagnons duLion de la mers'étaient emparés de toutes les voitures à la fois et les cris répétés de Vive la paix! étouffant ceux des cochers, le cortège se mit en route sans obstacles.

Le colonel Garron y Quizâ, garrotté et bâillonné, fut obligé, deux lieues durant, d'écouter Sans-Peur le Corsaire, dont les arguments péremptoires le décidèrent bon gré mal gré.

Le commandant du Callao reçut avis que la paix était faite.

La division française mouilla en rade.

Les jeunes officiers des trois navires,—déjà en costume de bal, selon l'ordre qu'ils en avaient reçu à midi par une barque de pêcheurs,—trouvèrent sur le quai plus de vingt voitures dans lesquelles il y eut également place pour les officiers de chasseurs faits prisonniers à la bataille de Quiron.

Le colonel plénipotentiaire occupait seul le dernier carrosse.—A bord dela Lionne, il avait signé non-seulement la paix, mais encore toutes les conditions exigées par Sans-Peur, et entre autres la nomination de don Ramon au gouvernement de Cuzco.—Il se garda de reparaître au bal; mais désespéré d'être voué à la dérision publique, il voulut se réhabiliter par un duel, s'en prit au capitaine Wilson, son malencontreux conseiller, et mourut d'une balle reçue en pleine poitrine.

Quant au capitaine anglais, immédiatement après le duel, le vice-roi le fit incarcérer dans la même prison d'où quelques onces d'or bien employées avaient fait sortir le futur gouverneur de Cuzco. Personne n'employa pour sa délivrance la clef de fer ni la clef d'or. Seulement, Roboam Owen, en partant pour l'Europe avec un sauf-conduit, lui promit de faire demander son échange à la cour d'Espagne,—car sa qualité de duelliste trop heureux n'empêchait point le capitaine Wilson d'être prisonnier de guerre.

En lettres roses comme l'aurore, l'histoire constate que le bal qui se prolongea jusqu'au jour chez Son Excellence le vice-roi du Pérou, est le plus charmant dont mesdames les Liméniennes aient gardé souvenance. Il s'appellele bal de la paix.—De nos jours, les grand'mères en parlent encore.

Huit jours durant, leLion de la merfut le lion de Lima et du Callao.—On illumina en son honneur. Le vice-roi ne jurait plus que par lui et par don Ramon, marquis de Garba y Palos, à qui était réservée la mission de pacifier l'intérieur.

Sous l'escorte desgauchosde Quiron, le frère d'Isabelle alla prendre possession de son gouvernement, qu'il occupa jusqu'en 1808,—époque à laquelle une politique maladroite fit remplacer par la métropole tous les hauts fonctionnaires du Pérou.

Une seconde trêve de sept ans succéda ainsi aux troubles qui n'avaient guère cessé depuis la retraite de l'époux de Catalina. Durant ces sept années, Gabriel grandit sous les yeux des caciques, non sans prendre quelquefois la mer à bord des navires de son père. Mais, par une convention tacite, le fils des Incas ne s'embarqua jamais en même temps que sa mère et ses deux frères jumeaux.—Ainsi, des gages vivants de l'alliance secrète duLion de la meravec les indigènes péruviens, demeurèrent toujours au milieu d'eux.

Soumis à un régime doux et juste, patients, discrets et certains d'être noblement secourus dès que l'Espagne changerait de conduite à leur égard, les chefs les plus éclairés approuvaient hautement la sagesse d'Isabelle et de son époux.

Gabriel, salué du titre de Condor-Kanki, était élevé dans le palais du gouverneur espagnol, mais il n'y vivait point en prisonnier. Au retour de ses campagnes de mer, entreprises du consentement des caciques, son oncle ne mettait aucun obstacle à ses excursions chez les diverses tribus de la plaine et des montagnes.

Don Ramon tolérait qu'on l'y reçût comme le dernier héritier de la race seigneuriale. Et nul doute que l'Espagne n'eût fini par conquérir l'amour des peuples indigènes, si, après le deuxième marquis de Garba y Palos, Gabriel de Roqueforte eût été successivement appelé au gouvernement de Cuzco et à la vice-royauté du Pérou.

Mais il n'en fut pas ainsi.—Don Ramon, brusquement destitué, fut rappelé en Europe et obéit en fidèle sujet espagnol.

La guerre éclatait de nouveau entre l'Espagne et la France.—Tout d'abord, dans les possessions d'outre-mer, au Mexique, à la Nouvelle-Grenade, à Buenos-Ayres, au Chili, au Pérou, les créoles se prononcèrent pour Ferdinand VII contre l'empereur Napoléon; mais bientôt, selon les prévisions du Lion de la mer, la grande insurrection de l'indépendance domina tous les mouvements politiques. Lasse du joug séculaire de l'Espagne, l'Amérique méridionale se soulevait tout entière.

L'heure de la délivrance avait sonné.

Napoléon, en franchissant les Pyrénées, donna au nouveau monde le signal de la liberté.

Cependant l'Océanie avait revu son infatigable champion.

Les années de trêve qui ouvraient enfin au Lion de la mer tous les ports du Pérou furent glorieusement remplies.

Les ruses cruelles de Pottle Trichenpot retombèrent sur ses complices; mais, hélas! l'adroit coquin parvint toujours à s'échapper.

Aux îles Marquises, où il avait fait merveilles avec les franges d'or du Lion de la mer, ce ne fut qu'après de sanglants combats que son influence put être détruite.

Il venait de s'évader en pirogue, lorsque les Nouka-Hiviens, consternés, reconnurent qu'ils avaient été ses dupes.—Une alliance solennelle fut jurée alors. Léon, proclamé de nouveau chef des chefs, laissa un agent fidèle à Nouka-Hiva, et poursuivit sa course.

A Taïti, commençait la guerre fameuse connue dans les annales de l'archipel sous le nom deTamaï rahi ia Arahou-Raïa, c'est-à-dire la grande guerre de Arahou-Raïa.—Sans-Peur prit nécessairement fait et cause pour ceux des indigènes que les relations anglaises traitent de rebelles et d'insurgés.

Depuis longtemps déjà il secondait et protégeait très efficacement plusieurs prêtres catholiques français émigrés ou patriotes péruviens, qu'il avait déposés dans le petit archipel de Manga-Reva.

Ce fut le premier point occupé par des missionnaires catholiques.

Parawâ n'ouvrit pas de trop grands yeux.—Au Pérou, il avait souvent assisté à la messe, et l'aumônier de Quiron, conformément aux instructions de Léon de Roqueforte, n'avait cessé de lui prêcher des croyances que l'on concilia tant bien que mal avec les traditions de son peuple, sur les mystères de la sainte Trinité, sur l'immortalité de l'âme, les interdictions sacrées telles quele tabouet le rachat des péchés par la pénitence.

Taillevent, Camuset et les jeunes lionceaux de la mer tenaient semblable langage.

L'influence du catholicisme devait dans l'Océanie entière être opposée à celle du mercantilisme biblique des missionnaires anglicans et à leurs actes despotiques.

Le roi Pomaré II avait embrassé le parti anglais.

Son ministre Tanta, le guerrier le plus redouté de tout l'archipel, valeureux compagnon du Lion de la mer, découvrant le premier que les franges d'or ont été dérobées par Pottle Trichenpot, proteste et se retire dans les montagnes.Une faction puissante, fidèle aux grandes traditions d'indépendance, se rallie sous la bannière libératrice deLéol'Atoua.

A l'instigation de Pottle Trichenpot, Pomaré II attaque Tanta et ses partisans.—Or, chose bien remarquable, constatée par les écrivains anglais eux-mêmes, et qui prouve bien que la lutte fut politique et non religieuse,—le grand prêtre du dieu Oro était du même parti que les missionnaires protestants, et fut un des plus ardents instigateurs de la guerre civile. On ne peut dire conséquemment qu'elle fut allumée entre les chrétiens et les idolâtres. Loin de là, Pomaré II, ayant tout d'abord obtenu par surprise un succès sanglant, des sacrifices humains eurent lieu sur les autels du dieu Oro.

Tanta eut soin de faire annoncer dans tout l'archipel que de telles exécutions étaient en abomination devantLéol'Atoua, esprit supérieur, seul vraiment chrétien, car il avait toujours interdit le cannibalisme et les holocaustes de prisonniers.

A peine cette proclamation était-elle répandue dans les îles de la Société, que la division française parut.—Pomaré II, chassé de Taïti, se retira dans l'île de Huahiné. Les indigènes de plusieurs autres îles embrassèrent avec transport la cause de Tanta et duLion de la mer.

Les missionnaires anglicans se réfugient à bord du navirela Persévérance. Mais tandis qu'à la tête des équipages dela Lionneet del'UnicornLéon de Roqueforte combat en terre ferme,le Lion, chargé d'appuyer la chasse aux fugitifs, s'échoue sur un banc de coraux.

La Persévérance, emportant Pottle Trichenpot, fait voile pour l'Europe. Parawâ et Taillevent déplorèrent à l'unisson l'évasion de ce maudit fauteur de troubles.

L'équipage duLionfut sauvé; mais le navire, démantelé par la mer, fut perdu pour Sans-Peur le Corsaire.

Peu de temps après, par compensation, le schoner anglaisla Vénusfut pris à l'abordage par les insulaires taïtiens[18].

[18]Historique.

[18]Historique.

Léon s'opposa aux massacres qu'allait ordonner le ministre Tanta.

—Non, jamais de représailles semblables! s'écria-t-il; n'imitez point vos ennemis, ne déshonorons par notre cause!

Maître Taillevent, comme on pense, grogna selon son droit.

—Si le Trichenpot avait été pendu la première ou seulement la seconde fois, il n'aurait pas eu la chance de nous échapper la troisième!

Le Néo-Zélandais Parawâ ne se permit point de grogner, mais ne tarda pas à trouver fort justes les réflexions de son ami Taillevent, car la frégate anglaisel'Urania, profitant d'une diversion opérée par les partisans de Pomaré II, repritla Vénuset délivra son équipage.

Laissant au brave Tanta le soin de finir la guerre, Sans-Peur, avec saLionne, se met à la recherche del'Urania; mais la frégate anglaise, ayant fait fausse route pendant la nuit, atterrit, fort heureusement pour elle, à Port-Jackson.

Des courses continuelles, des missions et des prédications qui ne furent pas toutes sans fruits, des tentatives civilisatrices très diverses, des combats de terre et de mer, des aventures souvent invraisemblables, des succès, des revers, des négociations et des entreprises de tous genres occupèrent Sans-Peur le Corsaire et ses alliés pendant les sept années pacifiques du gouvernement de don Ramon.

Léon de Roqueforte, par son activité dévorante, rétablissait, non sans d'immenses difficultés, l'influence bienfaisante de la France, qu'il représentait sous le nom deLéol'Atoua.

Malheureusement, la France elle-même était neutre.

En lutte avec l'Europe entière, triomphante sur le continent, grâce au génie du plus grand capitaine des temps modernes, elle avait l'infériorité sur les mers. Et elleignorait qu'un héros obscur, se dévouant à une œuvre inconnue, combattait sans relâche pour elle dans cette cinquième partie du monde que le roi Louis XVI s'était proposé de soustraire à la domination britannique.

Maîtresse de la mer, l'Angleterre veillait.

—Résister, maintenir, attendre!—telle fut la devise de Sans-Peur le Corsaire.

Il résista, il attendit, et non-seulement il se maintint, mais encore il étendit sa protection sur une foule de points nouveaux.

Les Anglais, établis à la Nouvelle-Hollande, le rencontrèrent comme un obstacle invincible à la Nouvelle-Zélande, où Parawâ Touma et son fils Hihi firent des prodiges, aux îles Fidji, dans tous les archipels du nord et de l'est, depuis les Carolines et les Mulgraves jusqu'aux îles Haouaï, d'où disparut enfin le culte du dieu Rono, vulgairement le capitaine Cook.

Léol'Atoua, toujours équitable et vraiment libérateur, faisait et défaisait les rois des îles de l'Océanie. Il abattait les petits tyranstabouéset leur donnait parfois pour successeurs de simples matelots français. Les princes du plus haut rang s'honoraient de servir dans ses équipages.—Et c'est ainsi qu'après Parawâ-Touma, il prit à bord son illustre fils Hihi, Rayon-du-soleil, jeune chef qui devait, longues années plus tard, recevoir les surnoms éclatants de Napoulon et de Ponapati (Napoléon et Bonaparte)[19].

[19]Historique.

[19]Historique.

Les deux plus grands hommes de la Polynésie, Finau Ier, qui régnait à Tonga, et Taméha-Méha Ier, qui régnait aux îles Haouaï, entrèrent l'un et l'autre dans les vues de Sans-Peur le Corsaire. Et si, par la suite, ils n'y restèrent point également fidèles, ce fut en raison des nouvelles perfidies des missionnaires anglicans, dont le pouvoir devait devenir effroyable.

Dès l'âge de douze ans, Gabriel de Roqueforte partagea la plupart des dangers de son père. Intrépide pilotin, cavalieraudacieux, piéton infatigable, il avait au plus haut degré deux des trois grandes qualités préconisées par maître Taillevent, c'est-à-direle courageetl'idée.—Mais la troisième, ou selon l'ordre rigoureux la seconde, en d'autres termesla patience, était loin d'être son fait, lorsque vers la fin de 1808, les deux bâtiments que ramenait le grand tueur de navires atterrirent sur les côtes du Pérou.

Camuset, maintenant porteur d'une magnifique barbe rousse, recevait la récompense de ses bons et loyaux services, en savourant le titre dematelotde maître Taillevent,—titre qu'il partageait, on le sait assez, avec Tom Lebon de Jersey, anglais de nation, français de cœur. Camuset, toutefois, n'avait pas la faiblesse de se plaindre de son partage.

Loyal matelot de son matelot, il aimait sur parole ce Tom Lebon qui, pressé en 1793, avait eu la douleur de ne jamais revoir Jersey ni Port-Bail, et continuait à servir Sa Majesté Britannique en qualité de gabier sur le vaisseaul'Illustrious, présentement commandé par le capitaine Wilson, de lamentable mémoire.

Encore un qui devait donner raison aux propos de grognard de maître Taillevent.

—Faire grâce au lieutenant Roboam Owen, bien, très bien!... mais à un Trichenpot ou à un Wilson, autre chose!... On vous écrase sans miséricorde de malheureuses petites bêtes méchantes par nature, par tempérament, mais sans malice, comme supposition, un scorpion, une vipère, une punaise; et on vous laisse vivre un Wilson, un ingrat, une mauvaise bête venimeuse par goût, par volonté, tout exprès!... Moi, je voulais prendre cet oiseau-là en plein bal, l'emporter à bord et l'y pendre au bout de la grande vergue;c'était la justice. Ça aurait sauvé la peau de cet imbécile de colonel Garron y Quizâ, pas mal d'autres peaux meilleures, et les nôtres aussi peut-être bien!—J'ai toujours gardé souvenance de l'histoire du brigand qui faisait pendre son juge, en lui disant pour raison: «C'est, dit-il qu'il dit, parce que tu ne m'as pas fait pendre, toi!» Et voilà justement ce que nous diraient le Trichenpot ou le Wilson, s'ils nous tenaient un de ces quatre matins.—Mais non! mon capitaine se contente de laisser l'autre en prison. Est-ce qu'on reste jamais en prison? On y meurt ou on s'en tire.

Pour sa part, le capitaine Wilson y avait passé deux mortelles années à maudire la France, l'Espagne, le vice-roi du Pérou, Sans-Peur le Corsaire, et, par-dessus le marché, le lieutenant Roboam Owen, qui l'avait indignement oublié, à ce qu'il croyait.

Wilson était encore injuste et ingrat, car son camarade ne l'oublia pas un seul instant.

Retourné en Europe avec un sauf-conduit, à bord du même vaisseau de transport qui déposa en Espagne les prisonniers de guerre délivrés enfin des mines par les ordres d'Isabelle,—Roboam Owen se hâta d'instruire son gouvernement de la situation du capitaine Wilson. Il fit plus encore, il intéressa plusieurs amiraux à la délivrance de cet officier, qui, par suite de ses démarches, fut compris dans un cartel d'échange.

A peine de retour à Londres, Wilson se trouve en faveur. Un pouvoir occulte, qui s'opposa toujours à l'avancement de Roboam Owen, pousse au contraire d'une manière insolite le haineux Wilson, qui était bien et dûment commodore quand il fut appelé au commandement du vaisseau de 74,l'Illustrious.

La société biblique et commerciale des missions évangéliques, sur les instances du révérend Pottle Trichenpot, l'un de ses membres les plus intelligents et les plus actifs, avait évidemment fait son affaire de l'avenir du capitaine Wilson.

«Il avait été prisonnier du pirate s'intitulant Sans-Peur le Corsaire.

«Il s'était déclaré son ennemi avec la plus louable ingratitude; il le détestait profondément, et le calomniait de bonne foi.

«Il était opiniâtre, bon marin, et bilieux.

«Deux années de captivité au Pérou devaient le rendre intraitable.»

Tels étaient les titres du commodore à la haute protection de la société biblico-commerciale, qui le fit nommer au commandement des forces navales envoyées dans les mers du Sud, pour protéger les missions anglaises et purger l'Océanie des nombreux aventuriers, forbans ou bandits français qui l'infestaient et l'opprimaient au nom du susdit pirate dit Sans-Peur, odieux papiste qui protégeait des prédicateurs catholiques ne vendant rien et ne visant à usurper aucun pouvoir.

L'Illustrious, de 74, la frégatela Pearl, de 40, et plusieurs bâtiments de rang inférieur partirent de Plymouth vers l'époque où la guerre fut déclarée à l'Espagne par l'empereur des Français.

La division fit voile pour Cadix, où un officier, chargé des pleins pouvoirs du roi Ferdinand VII, s'embarqua surl'Illustrious.

A bord du même vaisseau se trouvaient, d'une part, le lieutenant Roboam Owen, attaché, par ordre ministériel, à l'expédition comme possédant des connaissances hydrographiques spéciales,—et, d'autre part, le révérend Pottle Trichenpot, l'un des directeurs des missions anglaises en Océanie.

Pottle, qui avait autrefois ciré les bottes du lieutenant Owen, le lieutenant Owen, dont Pottle avait autrefois ciré les bottes, se rencontrèrent à la même table avec un égal déplaisir.—Ils firent semblant de ne pas se reconnaître.

Pottle voulut tout d'abord se mêler des affaires de servicede la division navale. Mais le commodore Wilson, non moins têtu pour ses amis que pour ses ennemis, prit le contre-pied de tous les avis du révérend directeur.—Aussi dispersa-t-il fort imprudemment ses navires.

Et voilà tout justement pourquoi sa petite frégatela Pearlportait maintenant les couleurs françaises et le nom sacré deLion, par une conséquence forcée d'un fort beau combat naval.

L'ex-Pearl, désormaisle Lion, était le navire sur lequel Sans-Peur le Corsaire jugea bon de passer en abandonnant sa pauvreLionne, usée de la quille à la pomme comme ne le fut jamais le couteau de Jeannot.—L'Unicornn'était plus depuis trois ou quatre ans.—En revanche, sous l'escorte duLionnaviguait un délicieux paquebot, très faible d'échantillon, mais d'une marche supérieure qui lui avait valu le nom d'Hirondelle.

—Voile! cria l'homme de vigie à bord duLion... Très haut mâtée... ajouta-t-il au bout d'une minute.

Déjà Gabriel était sur les barres de perroquet avec sa longue-vue en bandoulière. Camuset l'y suivit comme de raison.

—Je n'ai jamais vu un aussi gros navire! dit le jeune héritier des Incas.

—Vaisseau de ligne anglais! cria Camuset au même instant.

—Ah! chien de chien! fit Taillevent, j'ai rêvé cette nuit de Pottle Trichenpot et de potence habillée en soldat de marine anglais!...

Sans-Peur prit le commandement de la manœuvre.

Le Lionetl'Hirondellese chargèrent de toile.

L'Illustriousen fit autant.

—Mais c'estla Pearl, je reconnais parfaitementla Pearl, disait le commodore Wilson. Pourquoi diable prend-elle chasse devant nous?

—Pourquoi?Goddam!riposta l'évangélique Pottle Trichenpot, parce que ce démon de Sans-Peur vous l'a prise; c'est assez clair!

—Vous êtes inconvenant, master Trichenpot! et je trouve votregoddamtrèsshoking, entendez-vous?...

Roboam Owen était triste.

Tom Lebon, qui ne se doutait de rien, ratissait un bout de corde, en chantonnant un air normand qu'il avait appris à Port-Bail de la bonne femme Taillevent, la mère à son vieux matelot.

La dynastie Taillevent s'était accrue de quatre mousses, tandis que Liméno grandissait aux côtés de Gabriel-José-Clodion Tupac Amaru, l'idole des indigènes péruviens et des équipages de Sans-Peur le Corsaire.

Issus d'un père normand et d'une mère métisse, à demi-marins, à demi-montagnards, Pierre, Blas, Jacques et Ricardo Taillevent s'honoraient d'être le bataillon sacré de Léonin et de Lionel, les jumeaux blonds que leur mère avait peine à distinguer l'un de l'autre.

Tous ces enfants, qui partagèrent les navigations d'Isabelle et de Liména, reçurent, dès l'âge le plus tendre, le baptême du feu,—à bord, quand Gabriel et Liméno restaient à terre,—à terre, quand Gabriel et Liméno faisaient campagne à bord.

Ils étaient également familiarisés avec la vie aventureuse de l'Océan et l'existence nomade des grands bois, des montagnes ou des pampas.

Doués diversement suivant l'immuable loi de la nature, ils devaient à leur éducation un seul et même amour exalté pour la race des Roqueforte.Léol'Atoua, Sans-Peur le Corsaire, était leur roi; madame, leur reine; Gabriel, leur prince; Lionel et Léonin, leurs jeunes chefs.

Et, vers la fin, ils eurent en outre leur princesse; car la dynastie du Lion de la mer s'augmenta aussi d'une charmante petite fille, contraste vivant de ses frères, non moins brune qu'ils étaient blonds, et d'autant plus chère à la famille qu'elle ressemblait trait pour trait à sa noble mère. D'un commun accord, elle reçut les noms de Clotilde-Raymonde, le premier comme Mérovingienne, le second comme filleule de son oncle don Ramon.

Le faisceau se formait pour l'avenir. Et lorsque parfois, pendant un mouillage au Callao, enfants et parents étaient tous réunis:

—Mes vœux sont exaucés, disait Sans-Peur, notre œuvre ne périra point!

—Allons, grognait Taillevent, branle-bas général à perpétuité!... Ça y est!... Mon capitaine,—c'est coulé,—n'aura jamais goût au petit cabotage. Toujours des tremblements, toujours des chavirements; le vent desurouâtest du calme plat en comparaison de ses idées. Il vente toujours dans sa tête à faire mettre à la cape l'Europe, le Pérou, l'Océanie et legrand chasse-foudre!... De façon, Liména, qu'ayant toujours eu, moi, l'amour de la tranquillité à bord d'un gentil caboteur ou dans ma case à Port-Bail, me voilà forcé de faire tour mort sur ma vieille langue, à l'effet de ne pas décourager nos mousses. Il nous faut donc les éduquer en leur disant: «Aimez le chamberdement et la misère, voilà le plaisir! Poudre fulminante, volcan et raz de marée, voilà votre tempérament!... Vive le petit métier! En avant le rigaudon sur terre, sur mer, et peut-être bien ailleurs!» Je dis ailleurs, Liména, et je m'entends... M. Gabriel est encore assez sage: l'abordage, les brûlots, la cavalerie et l'infanterie lui sont suffisants.—Mais M. Léonin, un gringalet, soit dit sans offense, vous a des inventions à donner la colique à un requin.—Est-ce que ce gamin de deux jours ne vous parle point de bateaux sous-marins, de ballons, de souterrains et d'un tas de machines d'enfer comme de ses amusettes!... Oui, ma femme, quelque jour ils navigueront sous l'eau, dans l'air, dans le ventre de la terre, au fin fond de n'importe quoi! Les anciens, pourlors, ne seront que des conscrits; nos gars, vois-tu, ne riront pas tous les matins...

Liména souriait avec orgueil.

Et Camuset à la barbe rousse, en tiers dans cet entretien, se bornait à dire:

—Sois calme, matelot Taillevent, ça court bien! on s'en charge de tes mousses.

Le contre-maître Camuset, plus souvent appelé Barberousse, inspirait alors aux fils du maître d'équipage un peu de la crainte salutaire que le rude grognard lui inspirait à lui-même au début de ses grandes aventures.

Les bonnes traditions ne se perdaient pas, comme on voit.

Seulement, le temps poursuivant son cours inexorable, transformait les mousses en novices ou même en matelots, et les matelots en contre-maîtres, comme l'atteste le juste avancement de Camuset.

L'amazone Isabelle a un fils aîné de quinze ans révolus et qui semble en avoir dix-sept, soit que son origine maternelle et le climat des tropiques l'aient rendu précoce, soit que la navigation et les exercices du corps aient développé avant l'âge sa nature vigoureuse.

Léonin et Lionel, au contraire, sont frêles, pâles, presque chétifs, quoique bien portants et parfaitement constitués.

—Ne craignez rien, commandant, disait à leur propos le chirurgien-major de l'escadrille corsairienne, je vous réponds d'eux. Vos lionceaux deviendront des lions!

Les lionceaux avaient dix ans passés.

Mêmes voix, mêmes gestes, mêmes regards, même intelligence. Seulement, leur mère trouvait Lionel plus tendre et plus soumis, et leur père finit par reconnaître en Léonin plus d'initiative, plus de force de caractère.

—Il sera temps bientôt que ces enfants voient la France, leur patrie, avait-il dit avant de partir pour sa dernière expédition.

Cette parole, qu'Isabelle ne connut point, fut prononcée en présence de Taillevent, qui se permit de demander:

—Et M. Gabriel?

—Ami, répondit Léon avec tristesse, ai-je coutume de manquer à mes serments et de reprendre ce que j'ai donné?

—Pour lors, murmura le maître, m'est avis que la bonne femme de mère à Taillevent, si Dieu fait qu'elle vive encore, pourra bien embrasser mes quatre petits sauvages,—Pierre et Jacques, ou, comme qui dirait en espagnol, Pedro et Iago, Blas et Ricardo, ou, comme qui dirait en français, Blaise et Richard,—mais qu'elle n'embrassera jamais mon aîné Liméno, péruvien comme son nom et sa chance.—Ah! le pauvre gars, il en avalera des Cordillères, il en courra des bords sur le lac de Plomb et à travers les montagnes du Pérou, sans jamais voir notre cher Port-Bail, sur les côtes de Normandie, en face de Jersey!

—Pourquoi cela, Taillevent? Ton fils, à toi, n'est point de la race des Incas...

—Pardon, excuse! mon capitaine, interrompit vivement le maître, si mon fils, à moi, n'est l'enfant du soleil ni de la lune, il est le mien, nom d'un tonnerre! et ça suffit pour naviguer droit dans le sillage de l'honnêteté.

—Toujours le même, dit Sans-Peur avec une émotion fraternelle.

—Toujours, mon capitaine!...

La campagne entreprise à la suite de cet entretien eut cela de remarquable queLéol'Atouase préoccupa beaucoup moins de ses îles polynésiennes que de la prise d'un bâtiment taillé pour la marche.

D'après les conseils de Pottle Trichenpot, la société biblique et commerciale de Londres préférait désormais pour ses navires la légèreté à la capacité. «Car, en attendant qu'on obtînt de Sa Majesté Britannique le concours d'une puissante division navale, l'essentiel était de pouvoir échapper au détestable pirate Sans-Peur.»

A la baie des îles, oùla Lionnerelâcha, Parawâ-Touma et son fils Hihi saluèrent du haut de leurpâfortifié la frégate de leur illustreRangatira-Rahi.—Baleine-aux-yeux-terribles lui dit tout d'abord que les Néo-Zélandais venaient de chasser du mouillage un bâtiment anglais chargé de missionnaires hérétiques.

—Mais il fallait le prendre! s'écria Sans-Peur.

—Nous l'avons essayé!... Par malheur, il marche comme le vent!

—C'est ce que je cherche!... Où est-il!...

—Il a pris la route de la Nouvelle-Hollande.

—Je pars pour Port-Jackson!...

—Sans moi, ôLéol'Atoua! vous aurez peine à reconnaître cet alcyon de la mer.

—Baleine-aux-yeux-terribles sera toujours reçu comme un grand chef sur les navires deLéol'Atoua.

Le chef néo-zélandais but l'haleine de son fils Hihi, Rayon-du-soleil:

—Tu es aujourd'hui un guerrier fameux sur la terre et sur la mer. Règne sur nos peuples, achève de gagner tesmokoset demeure fidèle àLéol'Atoua, ennemi de la tribu deTouté.—Moi, j'ai vu en rêve cette nuit les grandes villes d'Europe. Si je meurs au loin, tu découvriras au ciel une étoile de plus, ce sera mon œil gauche, et tu sentiras en toi une force double, ce sera mon âme qui viendra t'habiter.

Hihi serra sur son cœur les genoux, puis la ceinture, puis le corps de son père, dont il but ensuite l'haleine en frottant le nez contre le sien.

Et après avoir fraternisé avec Gabriel, le fils du Lion, Hihi, fils de la Baleine, descendit dans sa pirogue.

La Lionneappareillait pour Port-Jackson.

Déguisée en gros transport anglais, au moyen de masques en toile à voiles, la frégate pénétra hardiment dans la rade ennemie, car Parawâ venait de reconnaître le fameux navire des missionnaires.

Au coucher du soleil, on mouilla bord à bord.

Presque aussitôt, il fut enlevé par surprise.

L'alarme fut jetée pourtant.—Quatre navires de guerre et deux fortins canonnèrentla Lionne; mais la fortune, dit-on, favorise les audacieux. La ruse et la force, l'adresse et le courage n'auraient peut-être point suffi pour assurer l'invraisemblable succès de Sans-Peur. Heureusement, une épouvantable tempête, qu'il avait prévue à la vérité, lui permit d'éviter un combat inégal.

Ainsi fut conquise sonHirondelle, qu'il destinait à conduire en France Isabelle et ses trois derniers enfants.

Lui-même, alors, il pensait à s'y rendre.

LeLion de la mervoulait se présenter au lion de la terre, l'empereur Napoléon, et obtenir son appui pour résister moins difficilement aux forces anglaises. La capture dela Pearlacheva de le décider à prendre ce parti, car il apprit, par les papiers trouvés à bord, que la guerre était déclarée à l'Espagne.

A quoi bon laisser Isabelle et ses jeunes enfants en péril dans les possessions espagnoles du Pérou, lorsque Gabriel était enfin d'âge à répondre aux espérances des indigènes?

Le cas qui se présentait était prévu depuis longtemps:—«Si don Ramon cessait d'être gouverneur de Cuzco, et surtout si la guerre éclatait entre l'Espagne et la France, Isabelle devait immédiatement se réfugier au milieu des Quichuas, entretenir des vigies sur le littoral et se tenir prête à regagner la baie de Quiron.»

Isabelle avait suivi ces instructions à la lettre. Les vigies postées sur les mornes guettaient les mouvements du large. Dès qu'elles signalèrent un vaisseau de ligne anglais chassant deux navires sans pavillon, des exprès en instruisirent Isabelle, qui fit ses préparatifs de départ. Bientôt on lui annonça que les bâtiments poursuivis avaient hissé les couleurs françaises et la bannière duLion de la mer. Accompagnée d'un immense cortége, elle se dirigea sur la baie de Quiron, que les Espagnols avaient laissée inoccupée.

Lorsqu'elle y campa militairement, aucun des trois navires n'était en vue.

Vingt-quatre heures s'écoulèrent dans l'anxiété.

Enfin, un seul bâtiment,l'Hirondelle, entra dans la baie; à son grand mât était arboré le pavillon péruvien.

—Mon fils Gabriel est à bord!... mais mon époux, ô mon Dieu! mon noble époux aurait-il succombé?

—Si mon père est mort, nous le vengerons, dit Léonin qui tenait son frère Lionel embrassé.

Lionel et les enfants de Liména répétèrent les paroles du jeune lionceau.

Isabelle pressait contre son cœur sa petite Clotilde.

—O mon Dieu, murmurait-elle, son père ne la reverra-t-il plus?

Liména, soucieuse, aurait voulu conjurer ces paroles de funeste augure.

—Enfants, taisez-vous! s'écria-t-elle; et vous, madame, pourquoi parler ainsi?

Aux acclamations enthousiastes des Quichuas, Gabriel, Camuset et Liméno débarquèrent.

—Espérance!... courage!... criaient-ils.

—Ma mère, dit l'héritier des Incas, soyez sans crainte. Par un stratagème adroit,le Liona évité le combat.L'Illustriousfait fausse route. Demain, dans quelques heures, dans un instant peut-être, la frégate viendra nous rejoindre.

Isabelle embrassait son fils avec transports. Liména bénissait comme elle le Ciel qui avait sauvéle Lion, et, comme elle, serrait dans ses bras son fils Liméno, vaillant mousse de quatorze ans.

Mais Camuset Barberousse mâchait sa moustache en soupirant, signe infaillible de quelque mission pénible à remplir.


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