Chapter 2

«Deus nobis Ecotia fecit»

«Deus nobis Ecotia fecit»

«Deus nobis Ecotia fecit»

riposta ce farceur en traduisant à sa façon l’hoec otia du sixième vers de la première églogue de Virgile.

Tous se mirent à rire ­ excepté le major Donellan ­ et cela enraya une seconde fois la discussion, qui menaçait de finir assez mal.

Et alors Dean Toodrink put ajouter :

« Ne nous querellons pas, messieurs!… À quoi bon?… Formons plutôt nôtre syndicat…

— Et après?… reprit Jan Harald.

— Après? répondit Dean Toodrink. Rien de plus simple, messieurs. Lorsque vous l’aurez achetée, ou la propriété du domaine polaire restera indivise entre vous, ou, moyennant une juste indemnité, vous la transporterez à l’un des États coacquéreurs. Mais le but principal aura été préalablement atteint, qui est d’éliminer définitivement les représentants de l’Amérique! »

Elle avait du bon, cette proposition ­ du moins pour l’heure présente ­ car, dans un avenir rapproché, les délégués ne manqueraient pas de se prendre aux cheveux, et on sait s’ils étaient chevelus! lorsqu’il s’agirait de choisir l’acquéreur définitif de cet immeuble aussi disputé qu’inutile. De toute façon, ainsi que l’avait si intelligemment marqué Dean Toodrink, les États-Unis seraient absolument hors concours.

« Voilà qui me paraît sensé, dit Éric Baldenak.

— Habile, dit le colonel Karkof.

— Adroit, dit Jan Harald.

— Malin, dit Jacques Jansen.

— Bien anglais! » dit le major Donellan.

Chacun avait lancé son mot, avec l’espoir de jouer plus tard ses estimables collègues.

« Ainsi, messieurs, reprit Boris Karkof, il est parfaitement entendu que, si nous nous syndiquons, les droits de chaque État seront entièrement réservés pour l’avenir?… »

C’était entendu.

Il ne restait plus qu’à savoir quels crédits ces divers États avaient mis à la disposition de leurs délégués. On totaliserait ces crédits, et il n’était pas douteux que ce total présenterait une somme si importante que les ressources de laNorth Polar Practical Associationne lui permettraient pas de la dépasser.

La question fut donc posée par Dean Toodrink.

Mais alors, autre chose. Silence complet. Personne ne voulait répondre. Montrer son porte-monnaie? Vider ses poches dans la caisse du syndicat? Faire connaître par avance jusqu’où chacun comptait pousser les enchères?… Nul empressement à cela! Et si quelque désaccord survenait plus tard entre les nouveaux syndiqués?… Et si les circonstances les obligeaient à prendre part à la lutte chacun pour soi?… Et si le diplomate Karkof se blessait des finasseries de Jacques Jansen, qui s’offenserait des menées sourdes d’Éric Baldenak, qui s’irriterait des roublardises de Jan Harald, qui se refuserait à supporter les prétentions hautaines du major Donellan, qui, lui, ne se gênerait guère pour intriguer contre chacun de ses collègues? Enfin, déclarer ses crédits, c’était montrer son jeu, quand il était nécessaire de poitriner.

Véritablement, il n’y avait que deux manières de répondre à la juste mais indiscrète demande de Dean Toodrink. Ou exagérer les crédits ­ ce qui eût été très embarrassant, lorsqu’il se serait agi d’en opérer le versement, ­ ou les diminuer d’une façon tellement dérisoire, que cela dégénérât en plaisanterie et qu’il ne fût point donné suite à la proposition.

Cette idée vint d’abord à l’ex-conseiller des Indes néerlandaises, qui, il faut en convenir, n’était pas sérieux, et tous ses collègues lui emboîtèrent le pas.

« Messieurs, dit la Hollande par sa voix, je le regrette, mais, pour l’acquisition du domaine arctique, je ne puis disposer que de cinquante rixdalers.

— Et moi, que de trente-cinq roubles, dit la Russie.

— Et moi, que de vingt kronors, dit la Suède-Norvège.

— Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark.

— Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut y mettre plus d’un shilling six pence! » [Note 2: Le rixdaler = 5 fr. 21; le rouble = 3 fr. 92; le kronor = 1 fr. 32; le krone = 1 fr. 32; le shilling = 1 fr. 15.]

Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la vieille Europe.

Pourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que des objets mobiliers, meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux, statues, médailles, antiquités? Pourquoi, puisqu’il s’agissait d’une licitation immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du tribunal, institué pour ce genre d’opération? Enfin, pourquoi l’intervention d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie du globe terrestre? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’il y avait de plus immeuble au monde?

En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n’en serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la pensée de laNorth Polar Practical Association, l’immeuble en question tenait également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi, cette singularité ne laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment perspicaces ­ très rares, même aux États-Unis.

D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremise d’un commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément.

En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de l’Océan Pacifique, l’île Spencer, [Note 3: Voir L’École des Robinsons du même auteur.] fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable, située à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours d’eau, sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en culture, et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces éternelles, défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement personne ne pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l’incertain domaine du Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi considérable.

Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d’en connaître le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante.

Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient été très entourés, très recherchés ­ et, bien entendu, très interviewés. Comme cela se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût surexcitée au plus haut point. De là, des paris insensés ­ forme la plus ordinaire sous laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont l’Europe commence à suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de la Confédération américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux des États du centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions différentes, tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils espéraient bien que le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux trente-huit étoiles. Et, cependant, ils n’étaient pas sans éprouver quelque inquiétude. Ce n’était ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la Hollande, dont ils redoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni était là avec ses ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber, sa ténacité trop connue, ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes furent-elles engagées. On pariait surAmericaet surGreat-Britaincomme on l’eût fait sur des chevaux de course, et à peu près à égalité. Quant àDanemark, Sweden, Holland et Russia,bien qu’on les offrît à 12 et 13½, ils ne trouvaient guère preneurs.

La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinion avait été extrêmement soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient d’être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette cote dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne, disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major Donellan… À l’Admiralty-Office, faisait observer leNew-York Herald, les lords de l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terres arctiques, désignées par avance pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc.

Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars? on ne savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si laNorth Polar Practical Associationétait abandonnée à ses seules ressources, la lutte pourrait bien se terminer au profit de l’Angleterre. De là, une pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le gouvernement de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société nouvelle, incarnée dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne paraissait pas s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été sans conteste assurée du succès.

À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de Bolton-street. Trois heures avant l’ouverture des portes, il n’était plus possible d’arriver à la salle de vente. Déjà tout l’espace réservé au public était rempli à faire éclater les murs. Seulement, un certain nombre de places, entourées d’une barrière, avaient été gardées pour les délégués européens. C’était bien le moins qu’ils eussent la possibilité de suivre les phases de l’adjudication et de pousser à propos leurs enchères.

Là étaient Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink. Ils formaient un groupe compact qui se serrait les coudes, comme des soldats formés en colonne d’assaut. Et on eût dit, en vérité, qu’ils allaient s’élancer à l’assaut du Pôle nord!

Du côté de l’Amérique, personne ne s’était présenté, si ce n’est le consignataire de morues, dont le visage vulgaire exprimait la plus parfaite indifférence. À coup sûr, il paraissait le moins ému de toute l’assistance, et ne songeait sans doute qu’au placement des cargaisons qu’il attendait par les navires en partance de Terre-Neuve. Quels étaient donc les capitalistes représentés par ce bonhomme, qui allait peut- être mettre en branle des millions de dollars? Cela était de nature à piquer vivement la curiosité publique.

Et, en effet, nul ne devait se douter que J.-T. Maston et Mrs Evangélina Scorbitt fussent pour quelque chose dans l’affaire. Et comment l’aurait-on pu deviner? Tous deux se trouvaient là, cependant, mais perdus dans la foule, sans place spéciale, environnés de quelques-uns des principaux membres du Gun-Club, les collègues de J.-T. Maston. Simples spectateurs, en apparence, ils semblaient être parfaitement désintéressés. William S. Forster lui-même n’avait pas l’air de les connaître.

Il va sans dire, que, contrairement aux usages établis dans les salles d’Auctions, il n’y aurait pas lieu de tenir l’objet de la vente à la disposition du public. On ne pouvait se passer de main en main le Pôle nord, ni l’examiner sur toutes ses faces, ni le regarder à la loupe, ni le frotter du doigt pour constater si la patine en était réelle ou artificielle comme pour un bibelot antique. Et, antique, il l’était pourtant ­ antérieur à l’âge de fer, à l’âge de bronze, à l’âge de pierre, c’est-à-dire aux époques préhistoriques, puisqu’il datait du commencement du monde!

Cependant, si le Pôle ne figurait pas sur le bureau du commissaire-priseur, une large carte, bien en vue des intéressés, indiquait par ses teintes tranchées la configuration des régions arctiques. À dix-sept degrés au-dessus du Cercle polaire, un trait rouge, très apparent, tracé sur le quatre-vingt- quatrième parallèle, circonscrivait la partie du globe dont laNorth Polar Practical Associationavait provoqué la mise en vente. Il semblait bien que cette région devait âtre occupée par une mer, couverte d’une carapace glacée d’épaisseur considérable. Mais, cela, c’était l’affaire des acquéreurs. Du moins, ils n’auraient pas été trompés sur la nature de la marchandise.

À midi sonnant, le commissaire-priseur, Andrew R. Gilmour, entra par une petite porte, percée dans la boiserie du fond, et vint prendre place devant son bureau. Déjà le crieur Flint, à la voix tonnante, se promenait lourdement, avec des déhanchements d’ours en cage, le long de la barrière qui contenait le public. Tous deux se réjouissaient à cette pensée que la vacation leur procurerait un énorme tant pour cent qu’ils n’auraient aucun déplaisir à encaisser. Il va de soi que cette vente était faite au comptant, « cash » suivant la formule américaine. Quant à la somme, si importante qu’elle fût, elle serait intégralement versée entre les mains des délégués, pour le compte des États qui ne seraient pas adjudicataires.

En ce moment, la cloche de la salle, sonnant à toute volée, annonça au dehors ­ c’est le cas de direurbi et orbi­ que les enchères allaient s’ouvrir.

Quel moment solennel! Tous les coeurs palpitaient dans le quartier comme dans la ville. De Bolton-street et des rues adjacentes, une longue rumeur, se propageant à travers les remous du public, pénétra dans la salle.

Andrew R. Gilmour dut attendre que ce murmure de houle et de foule se fût à peu près calmé pour prendre la parole.

Alors il se leva et promena un regard circulaire sur l’assistance. Puis, laissant retomber son binocle sur sa poitrine, il dit d’une voix légèrement émue :

« Messieurs, sur la proposition du gouvernement fédéral, et grâce à l’acquiescement donné à cette proposition par les divers États du Nouveau Monde et même de l’Ancien Continent, nous allons mettre en vente un lot d’immeubles, situés autour du Pôle nord, tel qu’il se poursuit et comporte dans les limites actuelles du quatre-vingt-quatrième parallèle, en continents, mers, détroits, îles, îlots, banquises, parties solides ou liquides généralement quelconques. »

Puis, dirigeant son doigt vers le mur :

« Veuillez jeter un coup d’oeil sur la carte, qui a été tracée d’après les découvertes les plus récentes. Vous verrez que la surface de ce lot comprend très approximativement quatre cent sept mille milles carrés d’un seul tenant. Aussi, pour la facilité de la vente, a-t-il été décidé que les enchères ne s’appliqueraient qu’à chaque mille carré. Un cent [Note 4: Centième partie d’un dollar ­ soit un sol environ.] vaudra donc, en chiffres ronds, quatre cent sept mille cents, et un dollar quatre cent sept mille dollars. ­ Un peu de silence, messieurs! »

La recommandation n’était pas superflue, car les impatiences du public se traduisaient par un tumulte que le bruit des enchères aurait quelque peine à dominer.

Lorsqu’un demi-silence se fut établi, grâce surtout à l’intervention du crieur Flint, qui mugissait comme une sirène d’alarme en temps de brumes, Andrew R. Gilmour reprit en ces termes.

« Avant de commencer, je dois rappeler encore une des clauses de l’adjudication : c’est que l’immeuble polaire sera définitivement acquis et sa propriété hors de toute contestation de la part des vendeurs, tel qu’il est actuellement circonscrit par le quatre-vingt-quatrième degré de latitude septentrionale, et quelles que soient les modifications géographiques ou météorologiques qui pourraient se produire dans l’avenir! »

Toujours cette disposition singulière, insérée au document, et qui, si elle excitait les plaisanteries des uns, éveillait l’attention des autres.

« Les enchères sont ouvertes! » dit le commissaire-priseur d’une voix vibrante.

Et, tandis que son marteau d’ivoire tremblotait dans sa main, entraîné par ses habitudes d’argot en matière de vente publique, il ajouta d’un ton nasillard :

« Nous avons marchand à dix cents le mille carré! »

Dixcents, ou un dixième de dollar, [Note 5: 50 centimes.] cela faisait une somme de quarante mille sept cents dollars pour la totalité [Note 6: 203 500 francs.] de l’immeuble arctique.

Que le commissaire Andrew R. Gilmour eût ou non marchand à ce prix, son enchère fut aussitôt couverte pour le compte du gouvernement danois par Éric Baldenak.

« Vingtcents!dit-il.

— Trentecents!dit Jacques Jansen pour le compte de la Hollande.

— Trente-cinq, dit Jan Harald, pour le compte de la Suède- Norvège.

— Quarante, dit le colonel Boris Karkof, pour le compte de toutes les Russies. »

Cela représentait déjà une somme de cent soixante-deux mille huit cents dollars, [Note 7: 814 000 francs.] et, pourtant, les enchères ne faisaient que commencer!

Il convient de faire observer que le représentant de la Grande-Bretagne n’avait pas encore ouvert la bouche ni même desserré ses lèvres qu’il pinçait étroitement.

De son côté, William S. Forster, le consignataire de morues, gardait un mutisme impénétrable. Et même, en ce moment, il paraissait absorbé dans la lecture duMercurial of New-Found-Land, qui lui donnait les arrivages et les cours du jour sur les marchés de l’Amérique.

« À quarantecents, le mille carré, répéta Flint d’une voix qui finissait en une sorte de rossignolade, à quarantecents!»

Les quatre collègues du major Donellan se regardèrent. Avaient-ils donc épuisé leur crédit dès le début de la lutte? Étaient-ils déjà réduits à se taire?

« Allons, messieurs, reprit Andrew R. Gilmour, à quarantecents!Qui met au-dessus?… Quarantecents!… Cela vaut mieux que ça, la calotte polaire… »

On crut qu’il allait ajouter :

« … garantie pure glace. »

Mais, le délégué danois venait de dire :

« Cinquantecents!»

Et le délégué hollandais de surenchérir de dix cents.

« À soixantecentsle mille carré! cria Flint. À soixantecents?… Personne ne dit mot? »

Ces soixantecentsfaisaient déjà la respectable somme de deux cent quarante-quatre mille deux cents dollars. [Note 8: 221 000 francs.]

Il arriva donc que l’assistance accueillit l’enchère de la Hollande avec un murmure de satisfaction.. Chose bizarre et bien humaine, les misérables cokneys sans le sou qui étaient là, les pauvres diables qui n’avaient rien dans leur poche, semblaient être le plus intéressés par cette lutte à coups de dollars.

Cependant, après l’intervention de Jacques Jansen, le major Donellan, levant la tête, avait regardé son secrétaire Dean Toodrink. Mais, sur un imperceptible signe négatif de celui-ci, il était resté bouche close.

Pour William S. Forster, toujours profondément plongé dans la lecture de ses mercuriales, il prenait en marge quelques notes au crayon.

Quant à J.-T. Maston, il répondait par un petit hochement de tête aux sourires de Mrs Evangélina Scorbitt.

« Allons, messieurs, un peu d’entrain!… Nous languissons!… C’est mou!… C’est mou!… reprit Andrew R. Gilmour. Voyons!… On ne dit plus rien!…. Nous allons adjuger?… »

Et son marteau s’abaissait et se relevait comme un goupillon entre les doigts d’un bedeau de paroisse.

« Soixante-dixcents!» dit le professeur Jan Harald d’une voix qui tremblait un peu.

— Quatre-vingts! riposta presque immédiatement le colonel Boris Karkof.

— Allons!… Quatre-vingtscents!» cria Flint, dont les gros yeux ronds s’allumaient au feu des enchères.

Un geste de Dean Toodrink fit lever comme un diable à ressort le major Donellan.

« Centcents!» dit d’un ton bref le représentant de la Grande-Bretagne.

Ce seul mot engageait l’Angleterre de quatre cent sept mille dollars. [Note 9: 2 035 000 francs.]

Les parieurs pour le Royaume-Uni poussèrent un hurrah, qu’une partie du public renvoya comme un écho.

Les parieurs pour l’Amérique se regardèrent, assez désappointés. Quatre cent sept mille dollars? C’était déjà un gros chiffre pour cette fantaisiste région du Pôle nord. Quatre cent sept mille dollars d’ice-bergs, d’ice-fields et de banquises!

Et l’homme de laNorth Polar Practical Associationqui ne soufflait mot, qui ne relevait même pas la tête! Est-ce qu’il ne se déciderait point à lancer enfin une surenchère? S’il avait voulu attendre que les délégués danois, suédois, hollandais et russe eussent épuisé leur crédit, il semblait bien que le moment fût arrivé. En effet, leur attitude indiquait que devant le « centcents» du major Donellan, ils se décidaient à abandonner le champ de bataille.

« À centcentsle mille carré! reprit par deux fois le commissaire-priseur.

— Centcents!… Cent cents!… Centcents!répéta le crieur Flint, en se faisant un porte-voix de sa main à demi fermée.

— Personne ne met au-dessus? reprit Andrew R. Gilmour? C’est entendu?… C’est bien convenu?… Pas de regrets?… On va adjuger?… »

Et il arrondissait le bras qui agitait son marteau, en promenant un regard provocateur sur l’assistance, dont les murmures s’apaisèrent dans un silence émouvant.

« Une fois?… Deux fois?… reprit-il.

— Cent vingtcents, dit tranquillement William S. Forster, sans même lever les yeux, après avoir tourné la page de son journal.

— Hip!… hip!… hip! » crièrent les parieurs, qui avaient tenu les plus hautes cotes pour les États-Unis d’Amérique.

Le major Donellan s’était redressé à son tour. Son long cou pivotait mécaniquement à l’angle formé par les deux épaules, et ses lèvres s’allongeaient comme un bec. Il foudroyait du regard l’impassible représentant de la Compagnie américaine, mais sans parvenir à s’attirer une riposte ­ même d’oeil à oeil. Ce diable de William S. Forster ne bougeait pas.

« Cent quarante, dit le major Donellan.

— Cent soixante, dit Forster.

— Cent quatre-vingts, clama le major.

— Cent quatre-vingt-dix, murmura Forster.

— Cent quatre-vingt-quinzecents!» hurla le délégué de la Grande-Bretagne.

Sur ce, croisant les bras, il sembla jeter un défi aux trente- huit États de la Confédération.

On aurait entendu marcher une fourmi, nager une ablette, voler un papillon, ramper un vermisseau, remuer un microbe. Tous les coeurs battaient. Toutes les vies étaient suspendues à la bouche du major Donellan. Sa tête, si mobile d’ordinaire, ne remuait plus. Quant à Dean Toodrink, il se grattait l’occiput à s’arracher le cuir chevelu.

Andrew R. Gilmour laissa passer quelques instants qui parurent « longs comme des siècles. » Le consignataire de morues continuait à lire son journal, et à crayonner des chiffres qui n’avaient évidemment aucun rapport avec l’affaire en question. Est-ce que, lui aussi, était au bout de son crédit? Est-ce qu’il renonçait à mettre une dernière surenchère? Est-ce que cette somme de cent quatre-vingt- quinzecentsle mille carré, ou plus de sept cent quatre-vingt- treize mille dollars pour la totalité de l’immeuble, lui paraissait avoir atteint les dernières limites de l’absurde?

« Cent quatre-vingt-quinzecents!reprit le commissaire- priseur. Nous allons adjuger… »

Et son marteau était prêt à retomber sur la table.

« Cent quatre-vingt-quinzecents!répéta le crieur.

— Adjugez!… Adjugez! »

Cette injonction fut lancée par plusieurs spectateurs impatients, comme un blâme jeté aux hésitations d’Andrew R. Gilmour.

« Une fois… deux fois!… » cria-t-il.

Et tous les regards étaient dirigés sur le représentant de laNorth Polar Practical Association.

Eh bien! cet homme surprenant était en train de se moucher, longuement, dans un large foulard à carreaux, qui comprimait violemment l’orifice de ses fosses nasales.

Pourtant, les regards de J.-.T. Maston étaient dardés sur lui, tandis que les yeux de Mrs Evangélina Scorbitt suivaient la même direction. Et l’on eût pu reconnaître à la décoloration de leur figure combien était violente l’émotion qu’ils cherchaient à maîtriser. Pourquoi William S. Forster hésitait-il à surenchérir sur le major Donellan?

William S. Forster se moucha une seconde fois, puis une troisième fois, avec le bruit d’une véritable pétarade d’artifice. Mais, entre les deux derniers coups de nez, il avait murmuré d’une voix douce et modeste :

« Deux centscents!»

Un long frisson courut à travers la salle. Puis, les hips américains retentirent à faire grelotter les vitres.

Le major Donellan, accablé, écrasé, aplati, était retombé près de Dean Toodrink, non moins démonté que lui. À ce prix du mille carré, cela faisait l’énorme somme de huit cent quatorze mille dollars, [Note 10: 4 070 000 francs.] et il était visible que le crédit britannique ne permettait pas de la dépasser.

« Deux centscents!répéta Andrew R. Gilmour.

— Deux centscents!vociféra Flint.

— Une fois… deux fois! reprit le commissaire-priseur. Personne ne met au-dessus?… »

Le major Donellan, mu par un mouvement involontaire, se releva de nouveau, regarda les autres délégués. Ceux-ci n’avaient d’espoir qu’en lui pour empêcher que la propriété du Pôle nord échappât aux Puissances européennes. Mais cet effort fut le dernier. Le major ouvrit la bouche, la referma, et, en sa personne, l’Angleterre s’affaissa sur son banc.

« Adjugé! cria Andrew Gilmour, en frappant la table du bout de son marteau d’ivoire.

— Hip!… hip!… hip! pour les États-Unis! » hurlèrent les gagnants de la victorieuse Amérique.

En un instant, la nouvelle de l’acquisition se répandit à travers les quartiers de Baltimore, puis, par les fils aériens, à la surface de toute la Confédération; puis, par les fils sous- marins, elle fit irruption dans l’Ancien Monde.

C’était laNorth Polar Practical Association, qui, par l’entremise de son homme de paille, William S. Forster, devenait propriétaire du domaine arctique, compris à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième parallèle.

Et, le lendemain, lorsque William S. Forster alla faire la déclaration de command, le nom qu’il donna fut celui d’Impey Barbicane, en qui s’incarnait ladite compagnie sous la raison sociale : Barbicane and Co.

Barbicane and Co!… Le président d’un cercle d’artilleurs!… En vérité, que venaient faire des artilleurs dans une opération de ce genre?… On va le voir.

Est-il bien nécessaire de présenter officiellement Impey Barbicane, président du Gun-Club, de Baltimore, et le capitaine Nicholl, et J.-T. Maston, et Tom Hunter aux jambes de bois, et le fringant Bilsby, et le colonel Bloomsberry, et leurs autres collègues? Non! Si ces bizarres personnages ont quelque vingt ans de plus depuis l’époque où l’attention du monde entier fut attirée sur eux, ils sont restés les mêmes, toujours aussi incomplets corporellement, mais toujours aussi bruyants, aussi audacieux, « aussi emballés », quand il s’agit de se lancer dans quelque aventure extraordinaire. Le temps n’a pas eu prise sur cette légion d’artilleurs à la retraite. Il les a respectés, comme il respecte les canons hors d’usage, qui meublent les musées des anciens arsenaux.

Si le Gun-Club comptait dix-huit cent trente trois membres lors de sa fondation ­ il s’agit des personnes et non des membres, tels que bras ou jambes, dont la plupart d’entre eux étaient déjà privés, ­ si trente mille cinq cent soixante- quinze correspondants s’enorgueillissaient du lien qui les rattachait audit club, ces chiffres n’avaient point diminué. Au contraire. Et même, grâce à l’invraisemblable tentative qu’il avait faite pour établir une communication directe entre la Terre et la Lune, [Note 11: Du même auteur, De la Terre à la Lune et Autour de la Lune.] sa célébrité s’était accrue dans une proportion énorme.

On n’a point oublié quel retentissement avait eu cette mémorable expérience qu’il convient de résumer en peu de lignes.

Quelques années après la guerre de sécession, certains membres du Gun-Club, ennuyés de leur oisiveté, s’étaient proposé d’envoyer un projectile jusqu’à la Lune au moyen d’une Columbiad monstre. Un canon, long de neuf cents pieds, large de neuf à l’âme, avait été solennellement coulé à City-Moon, dans le sol de la presqu’île floridienne, puis chargé de quatre cent mille livres de fulmi-coton. Lancé par ce canon, un obus cylindro-conique en aluminium s’était envolé vers l’astre des nuits sous la poussée de six milliards de litres de gaz. Après en avoir fait le tour par suite d’une déviation de sa trajectoire, il était retombé vers la Terre pour s’engouffrer dans le Pacifique, par 27°7’ de latitude nord et 41°37’ de longitude ouest. C’était dans ces parages que la frégateSusquehanna, de la marine fédérale, l’avait repêché à la surface de l’Océan, au grand profit de ses hôtes.

Des hôtes, en effet! Deux membres du Gun-Club, son président Impey Barbicane et le capitaine Nicholl, accompagnés d’un Français, très connu pour ses audaces de casse-cou, avaient pris place dans ce wagon-projectile. Tous trois étaient revenus de ce voyage sains et saufs. Mais, si les deux Américains étaient toujours là, prêts à se risquer en quelque nouvelle aventure, le Français Michel Ardan n’y était plus. De retour en Europe, il avait fait fortune, paraît-il, ­ ce qui ne laissa pas de surprendre bien des gens, ­ et, maintenant, il plantait ses choux, il les mangeait, il les digérait même, s’il faut en croire les reporters les mieux informés.

Après ce coup de tonnerre, Impey Barbicane et Nicholl avaient vécu sur leur célébrité dans un repos relatif. Toujours impatients des grandes choses, ils rêvaient de quelque autre opération de ce genre. L’argent ne leur manquait pas. Il en restait de leur dernière affaire ­ près de deux cent mille dollars sur les cinq millions et demi que leur avait fournis la souscription publique, ouverte dans le Nouveau et l’Ancien Monde. En outre, rien qu’à s’exhiber à travers les États-Unis dans leur projectile d’aluminium comme des phénomènes dans une cage, ils avaient encore réalisé de belles recettes, et recueilli toute la gloire que peut comporter la plus exigeante des ambitions humaines.

Impey Barbicane et le capitaine Nicholl auraient donc pu se tenir tranquilles, si l’ennui ne les eût rongés. Et, c’est pour sortir de leur inaction, sans doute, qu’ils venaient d’acheter ce lot de régions arctiques.

Pourtant, qu’on ne l’oublie pas, si cette acquisition avait pu être faite au prix de huit cent mille dollars et plus, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt avait mis dans l’affaire l’appoint qui lui manquait. Grâce à cette femme généreuse, l’Europe avait été vaincue par l’Amérique.

Voici à quoi tenait cette générosité :

Depuis leur retour, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl jouissaient d’une incomparable célébrité, il était un homme qui en avait sa bonne part. On l’a deviné, il s’agit de J.-T. Maston, le bouillant secrétaire du Gun-Club. N’était-ce pas à cet habile calculateur que l’on devait les formules mathématiques qui avaient permis de tenter la grande expérience citée plus haut? S’il n’avait pas accompagné ses deux collègues lors de leur voyage extra- terrestre, ce n’était pas par peur, nom d’un boulet! Mais le digne artilleur, manchot du bras droit, était pourvu d’un crâne en gutta-percha, à la suite d’un de ces accidents trop communs à la guerre. Et, vraiment, en le montrant aux Sélénites, c’eût été leur donner une piteuse idée des habitants de la Terre, dont la Lune, après tout, n’est que l’humble satellite.

À son profond regret, J.-T. Maston avait donc dû se résigner à ne point partir. Toutefois, il n’était pas resté oisif. Après avoir procédé à la construction d’un immense télescope, qui fut dressé sur le sommet de Long’s Peak, l’un des plus hauts sommets de la chaîne des montagnes Rocheuses, il s’y était transporté de sa personne. Puis, dès que le projectile eut été signalé, décrivant sur le ciel sa majestueuse trajectoire, il n’avait plus quitté son poste d’observation. Là, devant l’oculaire du gigantesque instrument, il s’était donné pour tâche de chercher à suivre ses amis, dont le véhicule aérien filait à travers l’espace.

On devait les croire à jamais perdus pour la Terre, les audacieux voyageurs. En effet, ne pouvait-on craindre que le projectile, maintenu dans une nouvelle orbite par l’attraction lunaire, fût astreint à graviter éternellement auteur de l’astre des nuits comme un sous-satellite? Mais non! Une déviation, que l’on pourrait appeler providentielle, avait modifié la direction du projectile. Après avoir fait le tour de la Lune au lieu de l’atteindre, entraîné dans une chute progressivement accélérée, il était revenu vers notre sphéroïde avec une vitesse qui égalait cinquante sept mille six cents lieues à l’heure, au moment où il s’engloutissait dans les abîmes de la mer.

Heureusement, les masses liquides du Pacifique avaient amorti la chute, qui avait eu pour témoin la frégate américaineSusquehanna. Aussitôt la nouvelle en fut transmise à J.-T. Maston. Le secrétaire du Gun-Club revint en toute hâte de l’observatoire de Long’s Peak, afin d’opérer le sauvetage. Des sondages furent poursuivis dans les parages où s’était abîmé le projectile, et le dévoué J.-T. Maston n’hésita pas à revêtir l’habit du scaphandrier pour retrouver ses amis.

En réalité, il n’aurait pas été nécessaire de se donner tant de peine. Le projectile d’aluminium, déplaçant une quantité d’eau supérieure à son propre poids, était remonté au niveau du Pacifique, après avoir fait un superbe plongeon. Et c’est dans ces conditions que le président Barbicane, le capitaine Nicholl et Michel Ardan furent rencontrés à la surface de l’Océan : ils jouaient aux dominos dans leur prison flottante.

Maintenant, pour en revenir à J.-T. Maston, il faut dire que la part prise par lui à ces extraordinaires aventures l’avait mis très en relief.

Certes, J.-T. Maston n’était pas beau avec son crâne postiche et son avant-bras droit, emmanché d’un crochet métallique. Il n’était pas jeune, non plus, ayant cinquante-huit ans sonnés et carillonnés à l’époque où commence ce récit. Mais l’originalité de son caractère, la vivacité de son intelligence, le feu qui animait son regard, l’ardeur qu’il apportait en toutes choses, en avaient fait un type idéal aux yeux de Mrs Evangélina Scorbitt. Enfin, son cerveau, soigneusement emmagasiné sous sa calotte de gutta-percha, était intact, et il passait encore, à juste titre, pour un des plus remarquables calculateurs de son temps.

Or, Mrs Evangélina Scorbitt ­ bien que le moindre calcul lui donnât la migraine ­ avait du goût pour les mathématiciens, si elle n’en avait pas pour les mathématiques. Elle les considérait comme des êtres d’une espèce particulière et supérieure. Songez donc! Des têtes où les x ballottent comme des noix dans un sac, des cerveaux qui se jouent avec les signes algébriques, des mains qui jonglent avec les intégrales triples, comme un équilibriste avec ses verres et ses bouteilles, des intelligences qui comprennent quelque chose à des formules de ce genre :

∫ ∫ ∫ φ( x y z ) dx dy dz.

Oui! Ces savants lui paraissaient dignes de toutes les admirations et bienfaits pour qu’une femme se sentît attirée vers eux proportionnellement aux masses et en raison inverse du carré des distances. Et précisément, J.-T. Maston était assez corpulent pour exercer sur elle une attraction irrésistible, et, quant à la distance, elle serait absolument nulle, s’ils pouvaient jamais être l’un à l’autre.

Cela, nous l’avouerons, ne laissait pas d’inquiéter le secrétaire du Gun-Club, qui n’avait jamais cherché le bonheur dans des unions si étroites. D’ailleurs, Mrs Evangélina Scorbitt n’était plus de la première jeunesse ­ ni même de la seconde ­ avec ses quarante-cinq ans, ses cheveux plaqués sur ses tempes, comme une étoffe teinte et reteinte, sa bouche trop meublée de dents trop longues dont elle n’avait pas perdu une seule, sa taille sans profil, sa démarche sans grâce. Bref, l’apparence d’une vieille fille, bien qu’elle eût été mariée ­ quelques années à peine, il est vrai. Mais c’était une excellente personne, à laquelle rien n’aurait manqué des joies terrestres, si elle avait pu se faire annoncer dans les salons de Baltimore sous le nom de Mrs J.- T. Maston.

La fortune de cette veuve était très considérable. Non qu’elle fût riche comme les Gould, comme les Mackay, les Vanderbilt, les Gordon Bennett, dont la fortune dépasse le milliard, et qui pourraient faire l’aumône à un Rothschild! Non qu’elle possédât trois cents millions comme Mrs Moses Carper, deux cents millions comme Mrs Stewart, quatre- vingts millions comme Mrs Crocker, ­ trois veuves, qu’on se le dise! ­ ni qu’elle fût riche comme Mrs Hammersley, Mrs Helly Green, Mrs Maffitt, Mrs Marshall, Mrs Para Stevens, Mrs Mintury et quelques autres! Toutefois, elle aurait eu le droit de prendre place à ce mémorable festin de Fifth-Avenue Hôtel, à New-York, où l’on n’admettait que des convives cinq fois millionnaires. En réalité, Mrs Evangélina Scorbitt disposait de quatre bons millions de dollars, soit vingt millions de francs, qui lui venaient de John P. Scorbitt, enrichi dans le double commerce des articles de mode et des porcs salés. Eh bien! cette fortune, la généreuse veuve eût été heureuse de l’utiliser au profit de J.-T. Maston, auquel elle apporterait un trésor de tendresse plus inépuisable encore.

Et, en attendant, sur la demande de J.-T. Maston, Mrs Evangélina Scorbitt avait volontiers consenti à mettre quelques centaines de mille dollars dans l’affaire de laNorth Polar Practical Association, sans même savoir ce dont il s’agissait. Il est vrai, avec J.-T. Maston, elle était assurée que l’oeuvre ne pouvait être que grandiose, sublime, surhumaine. Le passé du secrétaire du Gun-Club lui répondait de l’avenir.

On juge si, après l’adjudication, lorsque la déclaration de command lui eut appris que le Conseil d’administration de la nouvelle Société allait être présidé par le président du Gun- Club, sous la raison sociale Barbicane and Co, elle dut avoir toute confiance. Du moment que J.-T. Maston faisait partie de « l’and Co », ne devait-elle pas s’applaudir d’en être la plus forte actionnaire?

Ainsi, Mrs Evangélina Scorbitt se trouvait propriétaire ­ pour la plus grosse part ­ de cette portion des régions boréales, circonscrites par le quatre-vingt-quatrième parallèle. Rien de mieux! Mais qu’en ferait-elle, ou plutôt, comment la Société prétendait-elle tirer un profit quelconque de cet inaccessible domaine?

C’était toujours la question, et si, au point de vue de ses intérêts pécuniaires, elle intéressait très sérieusement Mrs Evangélina Scorbitt, elle intéressait le monde entier au point de vue de la curiosité générale.

Cette femme excellente ­ très discrètement d’ailleurs ­ avait bien tenté de pressentir J.-T. Maston à ce sujet, avant de mettre des fonds à la disposition des promoteurs de l’affaire. Mais J.-T. Maston s’était invariablement tenu sur la plus grande réserve. Mrs Evangélina Scorbitt saurait bientôt de quoi il « retournait », mais pas avant que l’heure fût venue d’étonner l’univers en lui faisant connaître le but de la nouvelle Société!…

Sans doute, dans sa pensée, il s’agissait d’une entreprise, qui, comme a dit Jean Jacques, « n’eut jamais d’exemple et qui n’aura point d’imitateurs, » d’une oeuvre destinée à laisser loin derrière elle la tentative faite par les membres du Gun-Club pour entrer en communication directe avec le satellite terrestre.

Insistait-elle, J.-T. Maston, mettant son crochet sur ses lèvres à demi-fermées, se bornait à dire :

« Chère mistress Scorbitt, ayez confiance! »

Et, si Mrs Evangélina Scorbitt avait eu confiance « avant », quelle immense joie éprouvât-elle « après », lorsque le bouillant secrétaire lui eut attribué le triomphe des États-Unis d’Amérique et la défaite de l’Europe septentrionale.

« Mais ne puis-je enfin savoir maintenant?… demanda-t- elle en souriant à l’éminent calculateur.

— Vous saurez bientôt! » répondit J.-T. Maston, qui secoua vigoureusement la main de sa coassociée ­ à l’américaine.

Cette secousse eut pour effet immédiat de calmer les impatiences de Mrs Evangélina Scorbitt.

Quelques jours plus tard, l’Ancien et le Nouveau Monde ne furent pas moins secoués, ­ sans parler de la secousse qui les attendait dans l’avenir ­ lorsque l’on connut le projet absolument insensé, pour la réalisation duquel laNorth Polar Practical Associationallait faire appel à une souscription publique.

Effectivement, si la Société avait acquis cette portion des régions circumpolaires, c’était dans le but d’exploiter… les houillères du pôle boréal!

Telle fut la première question qui se présenta à l’esprit des gens doués de quelques logique.

« Pourquoi y aurait-il des gisements de houille aux environs du Pôle? dirent les uns.

— Pourquoi n’y en aurait-il pas? » répondirent les autres.

On le sait, les couches de charbon, qui sont répandues sur de nombreux points de la surface du globe, abondent en diverses contrées de l’Europe. Quant aux deux Amériques, elles en possèdent de considérables, et peut-être les États- Unis en sont-ils le plus richement pourvus. Ces couches ne manquent d’ailleurs ni à l’Afrique, ni à l’Asie, ni à l’Océanie.

À mesure que la reconnaissance des territoires du globe est poussée plus avant, on découvre de ces gisements à tous les étages géologiques, l’anthracite dans les terrains les plus anciens, la houille dans les terrains carbonifères supérieurs, le stipite dans les terrains secondaires, le lignite dans les terrains tertiaires. Le combustible minéral ne fera pas défaut avant un temps qui se chiffre par des centaines d’années.

Et pourtant, l’extraction du charbon, dont l’Angleterre produit à elle seule cent soixante millions de tonnes, est annuellement de quatre cent millions de tonnes dans le monde entier. Or, cette consommation ne semble pas devoir cesser de s’accroître avec les besoins de l’industrie, qui vont toujours en s’augmentant. Que l’électricité se substitue à la vapeur comme force motrice, ce sera toujours une dépense égale de houille pour la production de cette force. L’estomac industriel ne vit que de charbon, il ne mange pas autre chose. L’industrie est un animal « carbonivore »; il faut bien le nourrir.

Et puis, ce charbon, ce n’est pas seulement un combustible, c’est aussi la substance tellurique, dont la science tire actuellement le plus de produits et de sous- produits pour tant d’usages divers. Avec les transformations qu’il subit dans les creusets du laboratoire, on peut teindre, sucrer, aromatiser, vaporiser, purifier, chauffer, éclairer, orner en produisant du diamant. Il est aussi utile que le fer : il l’est même plus.

Très heureusement, ce dernier métal, il n’est pas à craindre que l’on puisse jamais l’épuiser; c’est la composition même du globe terrestre.

En réalité, la Terre doit être considérée comme une masse de fer plus ou moins carburé à l’état de fluidité ignée, recouverte de silicates liquides, sorte de laitier que surmontent les roches solides et l’eau. Les autres métaux, aussi bien que l’eau et la pierre, n’entrent que pour une part extrêmement réduite dans la composition de notre sphéroïde.

Mais, si la consommation du fer est assurée jusqu’à la fin des siècles, celle de la houille ne l’est pas. Loin de là. Les, gens avisés, qui se préoccupent de l’avenir, même quand il se chiffre par plusieurs centaines d’années, doivent donc rechercher les charbonnages partout où la prévoyante nature les a formés aux époques géologiques.

« Parfait! » répondaient les opposants.

Et, aux États-Unis comme ailleurs, il se rencontre des gens qui, par envie ou haine, aiment à dénigrer, sans compter ceux qui contredisent pour le plaisir de contredire.

« Parfait! disaient ces opposants. Mais, pourquoi y aurait- il du charbon au Pôle nord?

— Pourquoi? répondaient les partisans du président Barbicane. Parce que, très vraisemblablement, à l’époque des formations géologiques, le volume du Soleil était tel, d’après la théorie de M. Blandet, que la différence de la température de l’Équateur et des Pôles n’était pas appréciable. Alors d’immenses forêts couvraient les régions septentrionales du globe, bien avant l’apparition de l’homme, lorsque notre planète était soumise à l’action permanente de la chaleur et de l’humidité. »

Et, c’est ce que les journaux, les revues, les magazines, à la dévotion de la Société, établissaient dans mille articles variés, tantôt sous la forme plaisante, tantôt sous la forme scientifique. Or, ces forêts, enlisées au temps des énormes convulsions qui ébranlaient le globe avant qu’il n’eût pris son assise définitive, avaient certainement dû se transformer en houillères, sous l’action du temps, des eaux et de la chaleur interne. Donc, rien de plus admissible que cette hypothèse, d’après laquelle le domaine polaire serait riche en gisements de houille, prêts à s’ouvrir sous la rivelaine du mineur.

De plus, il y avait des faits ­ des faits indéniables. Ces esprits positifs, qui ne veulent point tabler sur de simples probabilités, ne pouvaient les mettre en doute, et ils étaient de nature à autoriser la recherche des différentes variétés de charbon à la surface des régions boréales.

Et c’est là précisément ce dont le major Donellan et son secrétaire s’entretenaient ensemble, quelques jours après, dans le plus sombre recoin de la taverne desTwo Friends.

« Eh! disait Dean Toodrink, est-ce que ce Barbicane ­ que Berry pende un jour ­ aurait raison?

— C’est probable, répondit le major Donellan, et j’ajouterai même que cela doit être certain.

— Mais, alors, il y aurait des fortunes à gagner en exploitant les régions polaires!

— Assurément! répondit le major. Si l’Amérique du Nord possède de vastes gisements de combustible minéral, si on en signale fréquemment de nouveaux, il n’est pas douteux qu’il en reste encore de très importants à découvrir, monsieur Toodrink. Or, les terres arctiques paraissent être une annexe de ce continent américain. Identité de formation et d’aspect. Plus particulièrement, le Groënland est un prolongement du Nouveau-Monde, et il est certain que le Groënland tient à l’Amérique…

— Comme une tête de cheval, dont il a la forme, tient au corps de l’animal, fit observer le secrétaire du major Donellan.

— J’ajoute, reprit celui-ci, que, lors de ses explorations sur le territoire groënlandais, le professeur Nordenskiöld a reconnu des formations sédimentaires, constituées par des grès et des schistes avec des intercalations de lignite, qui renferment une quantité considérable de plantes fossiles. Rien que dans le district de Diskô, le danois Stoënstrup a reconnu soixante et onze gisements, où abondent les empreintes végétales, indiscutables vestiges de cette puissante végétation, qui se groupait autrefois avec une extraordinaire intensité autour de l’axe polaire.

— Mais plus haut?… demanda Dean Toodrink.

— Plus haut, ou plus loin, dans la direction du nord, répliqua le major, la présence de la houille s’est affirmée matériellement, et il semble qu’il n’y ait qu’à se baisser pour en prendre. Donc, si le charbon est ainsi répandu à la surface de ces contrées, ne peut-on en conclure presque avec certitude que les gisements s’enfoncent jusque dans les profondeurs de la croûte terrestre? »

Il avait raison, le major Donellan. Comme il connaissait à fond la question des formations géologiques au Pôle boréal, c’était là ce qui faisait de lui le plus irritable de tous les Anglais en cette circonstance. Et peut-être eût-il longtemps parlé sur ce sujet, s’il ne se fût aperçu que les habitués de la taverne cherchaient à l’écouter. Aussi, Dean Toodrink et lui jugèrent-ils prudent de se tenir sur la réserve, après que ledit Toodrink eut fait cette dernière observation :

« N’êtes-vous pas surpris d’une chose, major Donellan?

— Et de laquelle?

— C’est que, dans cette affaire où l’on devait s’attendre à voir figurer des ingénieurs ou tout au moins des navigateurs, puisqu’il s’agit du Pôle et de ses houillères, ce soient des artilleurs qui la dirigent!

— Juste, répondit le major, et cela est bien fait pour surprendre! »

Cependant, chaque matin, les journaux revenaient à la rescousse à propos de ces gisements…

« Des gisements? Et lesquels? demanda laPall Mall Gazette, dans des articles furibonds, inspirés par le haut commerce anglais, qui déblatérait contre les arguments de laNorth Polar Practical Association.

— Lesquels? répondirent les rédacteurs duDaily-News, de Charleston, partisans déterminés du président Barbicane. Mais, tout d’abord, ceux qui ont été reconnus par le capitaine Nares, en 1875-76, sur la limite du quatre-vingt-deuxième degré de latitude en même temps que des strates qui indiquent l’existence d’une flore miocène, riche en peupliers, hêtres, viornes, noisetiers et conifères.

— Et, en 1881-1884, ajoutait le chroniqueur scientifique duNew-York Witness, durant l’expédition du lieutenant Greely à la baie de lady Franklin, une couche de charbon n’a-t-elle pas été découverte par nos nationaux, à peu de distance du fort Conger, à la crique Watercourse? Et le docteur Pavy n’a-t-il pas pu soutenir avec raison, que ces contrées ne sont point dépourvues de dépôts carbonifères, vraisemblablement destinés par la prévoyante nature à combattre un jour le froid de ces régions désolées? »

On le comprend, lorsque des faits aussi probants étaient cités sous l’autorité des hardis découvreurs américains, les adversaires du président Barbicane ne savaient plus que répondre. Aussi les partisans du « pourquoi y en aurait-il, des gisements? » commençaient à baisser pavillon devant les partisans du « pourquoi n’y en aurait-il pas? » Oui! Il y en avait ­ et probablement de très considérables. Le sol circumpolaire recelait des masses du précieux combustible, précisément enfoui dans les entrailles de ces régions où la végétation fût autrefois luxuriante.

Mais, si le terrain leur manquait sur la question des houillères dont l’existence n’était plus douteuse au sein des contrées arctiques, les détracteurs prenaient leur revanche en examinant la question sous un autre aspect.

« Soit! dit un jour le major Donellan, lors d’une discussion orale qu’il provoqua dans la salle même du Gun- Club, et au cours de laquelle il interpella le président Barbicane d’homme à homme. Soit! Je l’admets, je l’affirme même. Il y a des houillères dans le domaine acquis par votre Société. Mais allez donc les exploiter!…

— C’est ce que nous ferons, répondit tranquillement Impey Barbicane.

— Dépassez donc le quatre-vingt-quatrième parallèle, au delà duquel aucun explorateur n’a pu s’élever encore!

— Nous le dépasserons.

— Atteignez donc le Pôle même!

— Nous l’atteindrons. »

Et, à entendre le président du Gun-Club répondre avec tant de sang-froid, avec tant d’assurance, à voir cette opinion si hautement, si nettement affirmée, les plus obstinés se déclaraient hésitants. Ils se sentaient en présence d’un homme qui n’avait rien perdu de ses qualités d’autrefois, calme, froid, d’un esprit éminemment sérieux et concentré, exact comme un chronomètre, aventureux, mais apportant des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires…

Si le major Donellan avait une furieuse envie d’étrangler son adversaire, on peut en croire ceux qui ont approché cet estimable mais tempétueux gentleman. Bah! il était solide, le président Barbicane, moralement et physiquement, « ayant un grand tirant d’eau » pour employer une métaphore de Napoléon, et, par suite, capable de tenir contre vent et marée. Ses ennemis, ses rivaux, ses envieux, ne le savaient, que trop!

Toutefois, comme on ne peut empêcher les mauvais plaisants de se répandre en mauvaises plaisanteries, ce fut sous cette forme que l’irritation se déchaîna contre la nouvelle Société. On prêta au président du Gun-Club les projets les plus saugrenus. La caricature s’en mêla, surtout en Europe, et plus particulièrement dans le Royaume-Uni, qui ne pouvait digérer son insuccès, lors de cette bataille où les dollars avaient vaincu les pounds sterlings.

Ah! ce Yankee avait affirmé qu’il atteindrait le Pôle boréal! Ah! il mettrait le pied là où aucun être humain ne l’avait pu mettre encore! Ah! il planterait le pavillon des États-Unis sur le seul point du globe terrestre qui reste éternellement immobile, lorsque les autres sont emportés dans le mouvement diurne!

Et alors, les caricaturistes de se donner libre carrière.

Aux vitrines des principaux libraires et des kiosques des grandes villes de l’Europe, aussi bien que dans les importantes cités de la Confédération ­ ce pays libre par excellence ­ apparaissaient croquis et dessins, montrant le président Barbicane à la recherche des moyens les plus extravagants pour atteindre le Pôle.

Ici, l’audacieux Américain, aidé de tous les membres du Gun-Club, la pioche à la main, creusait un tunnel sous-marin à travers la masse des glaces immergées depuis les premières banquises jusqu’au quatre-vingt-dixième degré de latitude septentrionale, afin de déboucher à la pointe même de l’axe.

La, Impey Barbicane, accompagné de J.-T. Maston ­ très ressemblant ­ et du capitaine Nicholl, descendait en ballon sur ce lieu tant désiré, et, après une tentative effrayante, au prix de mille dangers, tous trois conquéraient, un morceau de charbon… pesant une demi-livre. C’était tout ce que contenait le fameux gisement des régions circumpolaires.

On « croquait » aussi, dans un numéro duPunch, journal anglais, J.-T. Maston, non moins visé que son chef par les caricaturistes. Après avoir été saisi en vertu de l’attraction du Pôle magnétique, le secrétaire du Gun-Club était irrésistiblement rivé au sol par son crochet de métal.

Mentionnons, à ce propos, que le célèbre calculateur était d’un tempérament trop vif pour prendre par son côté risible cette plaisanterie qui l’attaquait dans sa conformation personnelle. Il en fut extrêmement indigné, et Mrs Evangélina Scorbitt, on l’imagine aisément, ne fut pas la dernière à partager sa juste indignation.

Un autre croquis, dans laLanterne magique, de Bruxelles, représentait, Impey Barbicane et les membres du Conseil d’administration de la Société, opérant au milieu des flammes, comme autant d’incombustibles salamandres. Pour fondre les glaces de l’océan Paléocrystique, n’avaient-ils pas eu l’idée de répandre à sa surface toute une mer d’alcool, puis d’enflammer cette mer ­ ce qui convertissait le bassin polaire en un immense bol de punch? Et, jouant sur ce mot punch, le dessinateur belge n’avait-il pas poussé l’irrévérence jusqu’à représenter le président du Gun-Club sous la figure d’un ridicule polichinelle? [Note 12:Punchen anglais signifie polichinelle.]

Mais, de toutes ces caricatures, celle qui obtint le plus de succès fut publiée par le journal françaisCharivarisous la signature du dessinateur Stop. Dans un estomac de baleine, confortablement meublé et capitonné, Impey Barbicane et J.- T. Maston, attablés, jouaient aux échecs, en attendant leur arrivée à bon bort. Nouveaux Jonas, le président et son secrétaire n’avaient pas hésité à se faire avaler par un énorme mammifère marin, et c’était par ce nouveau mode de locomotion, après avoir passé sous les banquises, qu’ils comptaient atteindre l’inaccessible Pôle du globe.

Au fond, le flegmatique directeur de la Société nouvelle s’inquiétait peu de cette intempérance de plume et de crayon. Il laissait dire, chanter, parodier, caricaturer. Il n’en poursuivait pas moins son oeuvre.

En effet, après décision prise en conseil, la Société, définitivement maîtresse d’exploiter le domaine polaire dont la concession lui avait été attribuée par le gouvernement fédéral, venait de faire appel à une souscription publique pour la somme de quinze millions de dollars. Les actions émises à cent dollars devaient être libérées par un unique versement. Eh bien! tel était le crédit de Barbicane and Co que les souscripteurs affluèrent. Mais il faut bien le dire, ils appartenaient en presque totalité aux trente-huit États de la Confédération.

« Tant mieux! s’écrièrent les partisans de laNorth Polar Practical Association. L’oeuvre n’en sera que plus américaine! »

Bref, la « surface » que présentait Barbicane and Co était si bien établie, les spéculateurs croyaient avec tant de ténacité à la réalisation de ses promesses industrielles, ils admettaient si imperturbablement l’existence des houillères du Pôle boréal et la possibilité de les exploiter, que le capital de la nouvelle Société fut souscrit trois fois.

Les souscriptions durent donc être réduites des deux tiers, et, à la date du 16 décembre, le capital social fut définitivement constitué par un encaisse de quinze millions de dollars.

C’était environ trois fois plus que la somme souscrite au profit du Gun-Club, lors de la grande expérience du projectile envoyé de la Terre à la Lune.

Non seulement le président Barbicane avait affirmé qu’il atteindrait son but, ­ et maintenant le capital dont il disposait lui permettait d’y arriver sans se heurter à aucun obstacle ­ mais il n’aurait certainement pas eu l’audace de faire appel aux capitaux, s’il n’eût été certain du succès.

Le Pôle nord allait enfin être conquis par l’audacieux génie de l’homme.

C’était avéré, le président Barbicane et son Conseil administration avaient les moyens de réussir là où tant d’autres avaient échoué. Ils feraient ce que n’avaient pu faire ni les Franklin, ni les Kane, ni les De Long, ni les Nares, ni les Greely. Ils franchiraient le quatre-vingt-quatrième parallèle, ils prendraient possession de la vaste portion du globe acquise par leur dernière enchère, ils ajouteraient au pavillon américain la trente-neuvième étoile du trente-neuvième État annexé à la Confédération américaine.

« Fumistes! » ne cessaient de répéter les délégués européens et leurs partisans de l’Ancien Monde.

Rien n’était plus vrai pourtant, et ce moyen pratique, logique, indiscutable, de conquérir le Pôle nord, ­ moyen d’une simplicité que l’on pourrait dire enfantine, ­ c’était J.- T. Maston qui le leur avait suggéré. C’était de ce cerveau, où les idées cuisaient dans une matière cérébrale en perpétuelle ébullition, que s’était dégagé le projet de cette grande oeuvre géographique, et la manière de la conduire à bonne fin.

On ne saurait trop le répéter, le secrétaire du Gun-Club était un remarquable calculateur ­ nous dirions « émérite », si ce mot n’avait pas une signification diamétralement opposée à celle que le vulgaire lui prête. Ce n’était qu’un jeu pour lui de résoudre les problèmes les plus compliqués des sciences mathématiques. Il se riait des difficultés, aussi bien dans la science des grandeurs, qui est l’algèbre, que dans la science des nombres, qui est l’arithmétique. Aussi fallait-il le voir manier les symboles, les signes conventionnels qui forment la notation algébrique, soit que ­ lettres de l’alphabet ­ elles représentent les quantités ou grandeurs, soit que ­ lignes accouplées ou croisées ­ elles indiquent les rapports que l’on peut établir entre les quantités et les opérations auxquelles on les soumet.

Ah! les coefficients, les exposants, les radicaux, les indices et autres dispositions adoptées dans cette langue! Comme tous ces signes voltigeaient sous sa plume, ou plutôt sous le morceau de craie qui frétillait au bout de son crochet de fer, car il aimait à travailler au tableau noir! Et là, sur cette surface de dix mètres carrés, ­ il n’en fallait pas moins à J.-T. Maston ­ il se livrait à l’ardeur de son tempérament d’algébriste. Ce n’étaient point des chiffres minuscules qu’il employait dans ses calculs, non! c’étaient des chiffres fantaisistes, gigantesques, tracés d’une main fougueuse. Ses 2 et ses 3 s’arrondissaient comme des cocotes de papier; ses 7 se dessinaient comme des potences, et il n’y manquait qu’un pendu; ses 8 se recourbaient comme de larges paires de lunettes; ses 6 et ses 9 se paraphaient de queues interminables.

Et les lettres avec lesquelles il établissait ses formules, les premières de l'alphabet,a, b, c, qui lui servaient à représenter les quantités connues ou données, et les dernières,x, y, z, dont il se servait pour les quantités inconnues ou à déterminer, comme elles étaient accusées d'un trait plein, sans déliés, et plus particulièrement sesz, qui se contorsionnaient en zigzags fulgurants! Et quelle tournure, ses lettres grecques, les π, les λ, les ω, etc., dont un Archimède ou un Euclide eussent été fiers!

Quant aux signes, tracés d'une craie pure et sans tache, c'était tout simplement merveilleux. Ses + montraient bien que ce signe marque l'addition de deux quantités. Ses –, s'ils étaient plus humbles, faisaient encore bonne figure. Ses x se dressaient comme des croix de Saint-André. Quant à ses = , leurs deux traits, rigoureusement égaux, indiquaient, vraiment, que J.-T. Maston était d'un pays où l'égalité n'est pas une vaine formule, du moins entre types de race blanche. Même grandiose de facture pour ses < , pour ses > , pour ses >< , dessinés dans des proportions extraordinaires. Quant au signe √ , qui indique la racine d'un nombre ou d'une quantité, c'était son triomphe, et, lorsqu'il le complétait de la barre horizontale sous cette forme :

√¯¯¯¯¯

il semblait que ce bras indicateur, dépassant la limite du tableau noir, menaçait le monde entier de le soumettre à ses équations furibondes!

Et ne croyez pas que l’intelligence mathématiques de J.-T. Maston se bornât à l’horizon de l’algèbre élémentaire! Non! Ni le calcul différentiel, ni le calcul intégral, ni le calcul des variations, ne lui étaient étrangers, et c’est d’une main sûre qu’il traçait ce fameux signe de l’intégration, cette lettre, effrayante dans sa simplicité,

somme d’une infinité d’éléments infiniment petits!

Il en était de même du signe Σ, qui représente la somme d'un nombre fini d'éléments finis, du signe ∞ par lequel les mathématiciens désignent l'infini, et de tous les symboles mystérieux qu'emploie cette langue incompréhensible du commun des mortels.

Enfin, cet homme étonnant eût été capable de s’élever jusqu’aux derniers échelons des hautes mathématiques.

Voilà ce qu’était J.-T. Maston! Voilà pourquoi ses collègues pouvaient avoir toute confiance, lorsqu’il se chargeait de résoudre les plus abracadabrants calculs posés par leurs audacieuses cervelles! Voilà ce qui avait amené le Gun-Club à lui confier le problème d’un projectile à lancer de la Terre à la Lune! Enfin, voilà pourquoi Mrs. Evangélina Scorbitt, enivrée de sa gloire, avait pour lui une admiration qui confinait à l’amour.

Du reste, dans le cas considéré ­ c’est à dire la résolution de ce problème de la conquête du Pôle boréal ­ J.-T. Maston n’aurait point à s’envoler dans les régions sublimes de l’analyse. Pour permettre aux nouveaux concessionnaires du domaine arctique de l’exploiter, le secrétaire du Gun-Club ne se trouverait qu’en face d’un problème de mécanique à résoudre, ­ problème compliqué sans doute, qui exigerait des formules ingénieuses, nouvelles peut-être, mais dont il se tirerait à son avantage.

Oui! on pouvait se fier à J.-T. Maston, bien que la moindre faute eût été de nature à entraîner la perte de millions. Jamais, depuis l’âge où sa tête d’enfant s’était exercée aux premières notions de l’arithmétique, il n’avait commis une erreur ­ même d’un millième de micron, [Note 13: Le micron ­ mesure usuelle en optique ­ égale un millième de millimètre.] lorsque ses calculs avaient pour objet la mesure d’une longueur. S’il se fût trompé rien que d’une vingtième décimale, il n’aurait pas hésité à faire sauter son crâne de gutta-percha.

Il importait d’insister sur cette aptitude si remarquable de J.-T. Maston. Cela est fait. Maintenant, il s’agit de le montrer en fonction, et, à ce propos, il est indispensable de revenir à quelques semaines en arrière.

C’était un mois environ avant la publication du document adressé aux habitants des deux Mondes, que J.-T. Maston s’était chargé de chiffrer les éléments du projet dont il avait suggéré à ses collègues les merveilleuses conséquences.

Depuis nombre d’années, J.-T. Maston demeurait au numéro 179 de Franklin-street, une des rues les plus tranquilles de Baltimore, loin du quartier des affaires, auxquelles il n’entendait rien, loin du bruit de la foule qui lui répugnait.

Là, il occupait une modeste habitation, connue sous le nom de Balistic-Cottage, n’ayant pour toute fortune que sa retraite d’officier d’artillerie et le traitement qu’il touchait comme secrétaire du Gun-Club. Il vivait seul, servi par son nègre Fire-Fire ­ Feu-Feu! ­ sobriquet digne du valet d’un artilleur. Ce nègre n’était pas un serviteur, c’était un servant, un premier servant, et il servait son maître comme il eût servi sa pièce.

J.-T. Maston était un célibataire convaincu, ayant cette idée que le célibat est encore la seule situation qui soit acceptable en ce monde sublunaire. Il connaissait le proverbe slave : « Une femme tire plus avec un seul cheveu que quatre boeufs à la charrue! » et il se défiait.

Et pourtant, s’il occupait solitairement Balistic-Cottage, c’était parce qu’il le voulait bien. On le sait, il n’aurait eu qu’un geste à faire pour changer sa solitude à un en solitude à deux, et la médiocrité de sa fortune pour les richesses d’un millionnaire. Il n’en pouvait douter : Mrs Evangelina Scorbitt eût été heureuse de… Mais, jusqu’ici du moins, J.-T. Maston n’eût pas été heureux de… Et il semblait certain que ces deux êtres, si bien faits l’un pour l’autre ­ c’était du moins l’opinion de la tendre veuve ­ n’arriveraient jamais à opérer cette transformation.

Le cottage était très simple. Un rez-de-chaussée à véranda et un étage au-dessus. Petit salon et petite salle à manger, en bas, avec la cuisine et l’office, contenus dans un bâtiment annexé en retour du jardinet. En haut, chambre à coucher sur la rue, cabinet de travail sur le jardin, où rien n’arrivait des tumultes de l’extérieur.Buen retirodu savant et du sage, entre les murs duquel s’étaient résolus tant de calculs, et qu’auraient envié Newton, Laplace ou Cauchy.

Quelle différence avec l’hôtel de Mrs Evangélina Scorbitt, élevé dans le riche quartier de New-Park, avec sa façade à balcons, revêtue des fantaisies sculpturales de l’architecture anglo-saxonne, à. la fois gothique et renaissance, ses salons richement meublés, son hall grandiose, ses galeries de tableaux, dans lesquelles les maîtres français tenaient la haute place, son escalier à double révolution, son nombreux domestique, ses écuries, ses remises, son jardin avec pelouses, grands arbres, fontaines jaillissantes, la tour qui dominait l’ensemble des bâtiments, au sommet de laquelle la brise agitait le pavillon bleu et or des Scorbitts!


Back to IndexNext