Chapter 3

Trois milles, oui! trois grands milles, au moins, séparaient l’hôtel de New-Park de Balistic-Cottage. Mais un fil téléphonique spécial reliait les deux habitations, et sur le « Allo! Allo! » qui demandait la communication entre le cottage et l’hôtel, la conversation s’établissait. Si les causeurs ne pouvaient se voir, ils pouvaient s’entendre. Ce qui n’étonnera personne, c’est que Mrs Evangélina Scorbitt appelait plus souvent J.-T. Maston devant sa plaque vibrante que J.-T. Maston n’appelait Mrs Evangélina Scorbitt devant la sienne. Alors le calculateur quittait son travail non sans quelque dépit, il recevait un bonjour amical, il y répondait par un grognement dont le courant électrique, il faut le croire, adoucissait les peu galantes intonations, et il se remettait à ses problèmes.

Ce fut dans la journée du 3 octobre, après une dernière et longue conférence, que J.-T. Maston prit congé de ses collègues pour se mettre à la besogne. Travail des plus important dont il s’était chargé, puisqu’il s’agissait de calculer les procédés mécaniques qui donneraient accès au Pôle boréal et permettraient d’exploiter les gisements enfouis sous ses glaces.

J.-T. Maston avait estimé à une huitaine de jours le temps exigé pour accomplir sa besogne mystérieuse, véritablement compliquée et délicate, nécessitant la résolution d’équations diverses, qui portaient sur la mécanique, la géométrie analytique à trois dimensions, la géométrie polaire et la trigonométrie.

Afin d’échapper à toute cause de trouble, il avait été convenu que le secrétaire du Gun-Club, retiré dans son cottage, n’y serait dérangé par personne. Un gros chagrin pour Mrs Evangélina Scorbitt; mais elle dut se résigner. Aussi, en même temps que le président Barbicane, le capitaine Nicholl, leurs collègues le fringant Bilsby, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter aux jambes de bois, était- elle venue, dans l’après-midi, faire une dernière visite à J.-T. Maston.

« Vous réussirez, cher Maston! dit-elle, au moment où ils allaient se séparer.

— Et surtout, ne commettez pas d’erreur! ajouta en souriant le président Barbicane.

— Une erreur!… lui!… s’écria Mrs Evangélina Scorbitt.

— Pas plus que Dieu n’en a commis en combinant les lois de la mécanique céleste! » répondit modestement le secrétaire du Gun-Club.

Puis, après une poignée de main des uns, après quelques soupirs de l’autre, souhaits de réussite et recommandations de ne point se surmener, par un travail excessif, chacun prit congé du calculateur. La porte de Balistic-Cottage se ferma, et Fire-Fire eut ordre de ne la rouvrir à personne ­ fût-ce même au président des États-Unis d’Amérique.

Pendant les deux premiers jours de réclusion, J.-T. Maston réfléchit de tête, sans prendre la craie, au problème qui lui était posé. Il relut certains ouvrages relatifs aux éléments, la Terre, sa masse, sa densité, son volume, sa forme, ses mouvements de rotation sur son axe et de translation le long de son orbite ­ éléments qui devaient former la base de ses calculs.

Voici les principales de ces données, qu’il est bon de remettre sous les yeux du lecteur :

Forme de la Terre : un ellipsoïde de révolution, dont le plus long rayon est de 6 377 398 mètres ou 1594 lieues de 4 kilomètres en nombres ronds ­ le plus court étant de 6 356 080 mètres ou de 1589 lieues. Cela constitue pour les deux rayons, par suite de l’aplatissement de notre sphéroïde aux Pôles, une différence de 21 318 mètres, environ 5 lieues.

Circonférence de la Terre à l’Équateur : 40 000 kilomètres, soit 10 000 lieues de 4 kilomètres.

Surface de la Terre ­ évaluation approximative : 510 millions de kilomètres carrés.

Volume de la Terre : environ 1000 milliard de kilomètres cubes, c’est-à-dire de cubes ayant chacun mille mètres en longueur, largeur et hauteur.

Densité de la Terre : à peu près cinq fois celle de l’eau, c’est-à-dire un peu supérieure à la densité du spath pesant, presque celle de l’iode, ­ soit 5480 kilogrammes pour poids moyen d’un mètre cube de la Terre, supposée pesée par morceaux successivement amenés à sa surface. C’est le nombre qu’a déduit Cavendish au moyen de la balance inventée et construite par Mitchell, ou plus rigoureusement 5670 kilogrammes, d’après les rectifications de Baily. MM. Wilsing, Cornu, Baille, etc., ont depuis répété ces mesures.

Durée de translation de la Terre autour du soleil : 365 jours un quart, constituant l’année solaire, ou plus exactement 365 jours 6 heures 9 minutes 10 secondes 37 centièmes, ­ ce qui donne à notre sphéroïde ­ par seconde ­ une vitesse de 30 400 mètres ou 7 lieues 6 dixièmes.

Chemin parcouru dans la rotation de la Terre sur son axe par les points de sa surface situés à l’Équateur : 463 mètres par seconde ou 417 lieues par heure.

Voici, maintenant, quelles furent les unités de longueur, de force, de temps et d’angle, que prit J.-T. Maston pour mesure dans ses calculs : le mètre, le kilogramme, la seconde, et l’angle au centre qui intercepte dans un cercle quelconque un arc égal au rayon.

Ce fut le 5 octobre, vers cinq heures de l’après-midi ­ il importe de préciser quand il s’agit d’une oeuvre aussi mémorable ­ que J.-T. Maston, après mûres réflexions, se mit au travail écrit. Et, tout d’abord, il attaqua son problème par la base, c’est-à-dire par le nombre qui représente la circonférence de la Terre à l’un de ses grands cercles, soit à l’Équateur.

Le tableau noir était là, dans un angle du cabinet, sur le chevalet de chêne ciré, bien éclairé par l’une des fenêtres qui s’ouvrait du côté du jardin. De petits bâtons de craie étaient rangés sur la planchette ajustée au bas du tableau. L’éponge pour effacer se trouvait à portée de la main gauche du calculateur. Quant à sa main droite ou plutôt son crochet postiche, il était réservé pour le tracé des figures, des formules et des chiffres.

Au début, J.-T. Maston, décrivant un trait remarquablement circulaire, traça une circonférence qui représentait le sphéroïde terrestre. À l’Équateur, la courbure du globe fut marquée par une ligne pleine, représentant la partie antérieure de la courbe, puis par une ligne ponctuée, indiquant la partie postérieure ­ de manière à bien faire sentir la projection d’une figure sphérique. Quant à l’axe sortant par les deux Pôles, ce fut un trait perpendiculaire au plan de l’Équateur, que marquèrent les lettres N et S.

Puis, sur le coin à droite du tableau, fut inscrit ce nombre, qui représente en mètres la circonférence de la Terre :

40 000 000

Cela fait, J.-T. Maston se mit en posture pour commencer la série de ses calculs.

Il était si préoccupé qu’il n’avait point observé l’état du ciel ­ lequel s’était sensiblement modifié dans l’après-midi. Depuis une heure, montait un de ces gros orages, dont l’influence affecte l’organisme de tous les êtres vivants. Des nuages livides, sortes de flocons blanchâtres, accumulés sur un fond gris mat, passaient pesamment au-dessus de la ville. Des roulements lointains se répercutaient entre les cavités sonores de la Terre et de l’espace. Un ou deux éclairs avaient déjà zébré l’atmosphère, où la tension électrique était portée au plus haut point.

J.-T. Maston, de plus en plus absorbé, ne voyait rien, n’entendait rien.

Soudain, un timbre électrique troubla par ses tintements précipités le silence du cabinet.

« Bon! s’écria J.-T. Maston. Quand ce n’est pas par la porte que viennent les importuns, c’est par le fil téléphonique!… Une belle invention pour les gens qui veulent rester en repos!… Je vais prendre la précaution d’interrompre le courant pendant toute la durée de mon travail! »

Et, s’avançant vers la plaque :

« Que me veut-on? demanda-t-il.

— Entrer en communication pour quelques instants! répondit une voix féminine.

— Et qui me parle?…

— Ne m’avez-vous pas reconnue, cher monsieur Maston? C’est moi… mistress Scorbitt!

— Mistress Scorbitt!… Elle ne me laissera donc pas une minute de tranquillité! »

Mais ces derniers mots ­ peu agréables pour l’aimable veuve ­ furent prudemment murmurés à distance, de manière à ne pas impressionner la plaque de l’appareil.

Puis J.-T. Maston, comprenant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, au moins par une phrase polie, reprit :

« Ah! c’est vous, mistress Scorbitt?

— Moi, cher monsieur Maston!

— Et que me veut mistress Scorbitt?…

— Vous prévenir qu’un violent orage ne tardera pas à éclater au-dessus de la ville!

— Eh bien, je ne puis l’empêcher…

— Non, mais je viens vous demander si vous avez eu soin de fermer vos fenêtres… »

Mrs Evangélina Scorbitt avait à peine achevé cette phrase, qu’un formidable coup de tonnerre emplissait l’espace. On eût dit qu’une immense pièce de soie se déchirait sur une longueur infinie. La foudre était tombée dans le voisinage de Balistic-Cottage, et le fluide, conduit par le fil du téléphone, venait d’envahir le cabinet du calculateur avec une brutalité toute électrique.

J.-T. Maston, penché sur la plaque de l’appareil, reçut la plus belle gifle voltaïque qui ait jamais été appliquée sur la joue d’un savant. Puis, l’étincelle filant par son crochet de fer, il fut renversé comme un simple capucin de carte. En même temps, le tableau noir, heurté par lui, vola dans un coin de la chambre. Après quoi, la foudre, sortant par l’invisible trou d’une vitre, gagna un tuyau de conduite et alla se perdre dans le sol.

Abasourdi ­ on le serait à moins ­ J.-T. Maston se releva, se frotta les différentes parties du corps, s’assura qu’il n’était point blessé. Cela fait, n’ayant rien perdu de son sang-froid, comme il convenait à un ancien pointeur de Columbiad, il remit tout en ordre dans son cabinet, redressa son chevalet, replaça son tableau, ramassa les bouts de craie éparpillés sur le tapis, et vint reprendre son travail si brusquement interrompu.

Mais il s’aperçut alors que, par suite de la chute du tableau, l’inscription qu’il avait tracée à droite, et qui représentait en mètres la circonférence terrestre à l’Équateur, était partiellement effacée. Il commençait donc à la rétablir, lorsque le timbre résonna de nouveau avec un titillement fébrile.

« Encore! » s’écria J.-T. Maston.

Et il alla se placer devant l’appareil.

« Qui est là?… demanda-t-il.

— Mistress Scorbitt.

— Et que me veut mistress Scorbitt?

— Est-ce que cet horrible tonnerre n’est pas tombé sur Balistic-Cottage?

— J’ai tout lieu de le croire!

— Ah! grand Dieu!… La foudre…

— Rassurez-vous, mistress Scorbitt!

— Vous n’avez pas eu de mal, cher monsieur Maston?

— Pas eu…

— Vous êtes bien certain de ne pas avoir été touché?…

— Je ne suis touché que de votre amitié pour moi, crut devoir répondre galamment J.-T. Maston.

— Bonsoir, cher Maston!

— Bonsoir, chère mistress Scorbitt. »

Et il ajouta en retournant à sa place :

« Au diable soit-elle, cette excellente femme! Si elle ne m’avait pas si maladroitement appelé au téléphone, je n’aurais pas couru le risque d’être foudroyé! »

Cette fois, c’était bien fini. J.-T. Maston ne devait plus être dérangé au cours de sa besogne. D’ailleurs, afin de mieux assurer le calme nécessaire à ses travaux, il rendit son appareil complètement aphone, en interrompant la communication électrique.

Reprenant pour base le nombre qu’il venait d’écrire, il en déduisit les diverses formules, puis, finalement, une formule définitive, qu’il posa à gauche sur le tableau, après avoir effacé tous les chiffres dont il l’avait tirée.

Et alors, il se lança dans une interminable série de signes algébriques…

Huit jours plus tard, le 11 octobre, ce magnifique calcul de mécanique était résolu, et le secrétaire du Gun-Club apportait triomphalement à ses collègues la solution du problème qu’ils attendaient avec une impatience bien naturelle.

Le moyen pratique d’arriver au Pôle nord pour en exploiter les houillères était mathématiquement établi. Aussi, une Société fut-elle fondée sous le titre deNorth Polar Practical Association, à laquelle le gouvernement de Washington accordait la concession du domaine arctique pour le cas où l’adjudication l’en rendrait propriétaire. On sait comment, l’adjudication ayant été faite au profit des États-Unis d’Amérique, la nouvelle Société fit appel au concours des capitalistes des deux Mondes.

Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est à peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante.

Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club ­ on ne l’a peut- être pas oublié ­ était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble profession de ses membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les meubles eux-mêmes, sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur forme bizarre, ces engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur tant de braves gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse.

Eh bien! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient, s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square.

Bien entendu, les membres du Gun-Club, ­ premiers souscripteurs des actions de la nouvelle Société, ­ occupaient des places rapprochées du bureau. On distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby. Très galamment, un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina Scorbitt, qui aurait véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte propriétaire de l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane. Nombre de femmes, d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité, fleurissaient de leurs chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes, aux rubans multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole vitrée du hall.

En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette assemblée pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais comme des amis personnels des membres du Conseil d’administration.

Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais, hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis pour acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les acquéreurs. On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à connaître la communication que le président Barbicane allait faire. Cette communication ­ on n’en doutait pas ­ jetterait la lumière sur les procédés imaginés pour atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus grande encore que d’en exploiter les houillères? S’il se présentait quelques objections à produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald, ne se gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan, soufflé par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey Barbicane jusque dans ses derniers retranchements.

Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants murmures se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier annonça l’entrée du Conseil d’administration.

La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes.

Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la plénitude de leur célébrité.

Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche dans sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes :

« Souscripteurs et Souscriptrices,

« Le Conseil d’administration de laNorth Polar Practical Associationvous a réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante communication.

« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre nouvelle Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la concession nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis après vente publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire dont il s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le 11 décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe quelles opérations commerciales ou industrielles. »

Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant l’orateur.

« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile, dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde entier [Note 14: Actuellement, le poids des journaux dépasse chaque année 300 millions de kilogrammes.] ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces charbonnages.

« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés, les couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les parfums de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de winter-green, d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates, l’acide salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la naphtaline, l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le goudron, l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate jaune de potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc. »

Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue inspiration d’air :

« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse entre toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour seront vidées…

— Trois cents! s’écria un des assistants.

— Deux cents! répondit un autre.

— Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président Barbicane, et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de production, comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième siècle. »

Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles, puis, une reprise on ces termes :

« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et partons pour le Pôle! »

Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions arctiques.

Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan, arrêta net ce premier mouvement ­ aussi enthousiaste qu’inconsidéré.

« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on peut se rendre au Pôle? Avez-vous la prétention d’y aller par mer?

— Ni par mer, ni par terre, ni par air, » répliqua doucement le président Barbicane.

Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien compréhensible.

« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont été faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre. Cependant, il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un juste honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé dans ces expéditions surhumaines. »

Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur nationalité.

« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans un troisième voyage avec l’Erebuset leTerror, dont l’objectif est de s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux, et on n’entend plus parler de lui.

« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la recherche de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur navireAdvancene revint pas.

« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il ne reste pas un survivant de la campagne de l’Erebuset duTerror.

« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schoonerUnited-States, dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en 1862, sans avoir pu s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses compagnons.

« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent de Bremerhaven, sur laHansaet laGermania. La Hansa, écrasée par les glaces, sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude, et l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de regagner le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle rentre au port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le soixante-dix-septième parallèle.

« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamerPolaris. Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux marin succombe aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les icebergs, sans s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est brisé au milieu des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués sous les ordres du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent qu’en s’abandonnant sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et jamais on n’a retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris.

« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’Alerteet laDécouverte. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages établirent leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles [Note 15: 740 kilomètres.] seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant rapproché avant lui.

« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett… »

Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand citoyen », le directeur duNew-York Herald.

« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces à la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près sur le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource : c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de cette expédition.

« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de Terre-Neuve avec le steamerProteus, afin d’aller établir une station à la baie de lady Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du quatre-vingt-deuxième degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les hardis hiverneurs se portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le lieutenant Lockwood et son compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à quatre-vingt-trois degrés trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de quelques milles.

« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour! C’est l’Ultima Thulede la cartographie circumpolaire! »

Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des découvreurs américains.

« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le Proteus sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints mortellement. Greely, secouru par laThétisen 1883, ne ramène que six de ses compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood, succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces régions! »

Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion.

Puis, il reprit d’une voix vibrante :

« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle! »

On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la communication, le secret cherché et convoité par tous.

« Et comment vous y prendrez-vous monsieur?… demanda le délégué de l’Angleterre.

— Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président Barbicane,[Note 16: Dans la nomenclature des découvreurs qui ont tenté de s’élever jusqu’au Pôle, Barbicane a omis le nom du capitaine Hatteras, dont le pavillon aurait flotté sur le quatre-vingt-dixième degré. Cela se comprend, ledit capitaine n’étant, vraisemblablement, qu’un héros imaginaire. (Anglais au pôle Nord et Désert de Glace, du même auteur).] et j’ajoute, en m’adressant à tous nos actionnaires : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile cylindro-conique…

— Cylindro-comique! s’écria Dean Toodrink.

— … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune…

— Et on voit bien qu’ils en sont revenus! » ajouta le secrétaire du major Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes protestations. »

Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme :

« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi vous en tenir. »

Un murmure, fait de Oh! de Eh! et de Ah! prolongés, accueillit cette réponse.

En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public :

« Avant dix minutes, nous serons au Pôle! »

Il poursuivit en ces termes :

« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre? N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la nommer « mer

Paléocrystique », c’est-à-dire mer des anciennes glaces? À cette demande, je répondrai : Nous ne le pensons pas.

— Cela ne peut suffire! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point penser », il s’agit d’être certain…

— Eh bien! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui! C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont laNorth Polar Practical Associationa fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais prétendre! »

Murmure au bancs des délégués du vieux Monde.

« Bah!… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de vider! » s’écria de nouveau Dean Toodrink.

Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues.

« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un continent, un plateau qui s’élève ­ peut-être comme le désert de Gobi dans l’Asie Centrale ­ à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la mer. Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites sur les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement. Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons poursuivre l’exploitation! Oui! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle, un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons planter le pavillon des États-Unis d’Amérique! »

Tonnerre d’applaudissements.

Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major Donellan. Il disait :

« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire pour atteindre le Pôle?…

— Nous y serons dans trois minutes, » répondit froidement le président Barbicane.

Il reprit :

« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields, et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile…

— Impossible! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand geste.

— Impossible, je le veux bien, répondit Impey Barbicane. Aussi, est-ce à vaincre cette impossibilité qu’ont tendu nos efforts. Non seulement, nous n’aurons plus besoin de navires ni de traîneaux pour aller au Pôle; mais, grâce à nos procédés, la fusion des glaces, anciennes ou nouvelles, s’opérera comme par enchantement, et sans que cela nous coûte ni un dollar de notre capital, ni une minute de notre travail! »

Ici un silence absolu. On touchait au moment « chicologique », suivant l’élégante expression que murmura Dean Toodrink à l’oreille de Jacques Jansen.

« Messieurs, reprit le président du Gun-Club, Archimède ne demandait qu’un point d’appui pour soulever le monde. Eh bien! ce point d’appui, nous l’avons trouvé. Un levier devait suffire au grand géomètre de Syracuse, et ce levier nous le possédons. Nous sommes donc on mesure de déplacer le Pôle…

— Déplacer le Pôle!… s’écria Éric Baldenak.

— L’amener en Amérique!… » s’écria Jan Harald.

Sans doute, le président Barbicane ne voulait pas encore préciser, car il continua, disant :

« Quant à ce point d’appui…

— Ne le dites pas!… Ne le dites pas! s’écria un des assistants d’une voix formidable.

— Quant à ce levier…

— Gardez le secret!… Gardez-le!… s’écria la majorité des spectateurs.

— Nous le garderons! », répondit le président Barbicane.

Et si les délégués européens furent dépités de cette réponse, on peut le croire. Mais, malgré leurs réclamations, l’orateur ne voulut rien faire connaître de ses procédés. Il se contenta d’ajouter :

« Pour ce qui est des résultats du travail mécanique ­ travail sans précédent dans les annales industrielles ­ que nous allons entreprendre et mener à bonne fin, grâce au concours de vos capitaux, je vais vous en donner immédiatement communication.

— Écoutez!… Écoutez! »

Et, si on écouta!

« Tout d’abord, reprit le président Barbicane, l’idée première de notre oeuvre revient à l’un de nos plus savants, dévoués et illustres collègues. À lui aussi, la gloire d’avoir établi les calculs qui permettent de faire passer cette idée de la théorie à la pratique, car, si l’exploitation des houillères arctiques n’est qu’un jeu, déplacer le Pôle était un problème que la mécanique supérieure pouvait seule résoudre. Voilà pourquoi nous nous sommes adressés à l’honorable secrétaire du Gun-Club, J.-T. Maston!

— Hurrah!… Hip!… hip!… hip! pour J.-T. Maston! » cria tout l’auditoire, électrisé par la présence de cet éminent et extraordinaire personnage.

Ah! combien Mrs Evangélina Scorbitt fut émue des acclamations qui éclatèrent autour du célèbre calculateur, et à quel point son coeur en fut délicieusement remué!

Lui, modestement, se contenta de balancer doucement la tête à droite, puis à gauche, et de saluer du bout de son crochet l’enthousiaste assistance.

« Déjà, chers souscripteurs, reprit le président Barbicane, lors du grand meeting qui célébra l’arrivée du Français Michel Ardan en Amérique, quelques mois avant notre départ pour la Lune… »

Et ce Yankee parlait aussi simplement de ce voyage que s’il eût été de Baltimore à New-York!

« … J.-T. Maston s’était écrié : "Inventons des machines, trouvons un point d’appui et redressons l’axe de la Terre!" Eh bien, vous tous qui m’écoutez, sachez-le donc!… Les machines sont inventées, le point d’appui est trouvé, et c’est au redressement de l’axe terrestre que nous allons appliquer nos efforts! »

Ici, quelques minutes d’une stupéfaction qui, en France, se fût traduite par cette expression populaire mais juste : « Elle est raide, celle-là! »

« Quoi!… Vous avez la prétention de redresser l’axe? s’écria le major Donellan.

— Oui, monsieur, répondit le président Barbicane, ou, plutôt, nous avons le moyen d’en créer un nouveau, sur lequel s’accomplira désormais la rotation diurne…

— Modifier la rotation diurne!… répéta le colonel Karkof, dont les yeux jetaient des éclairs.

— Absolument, et sans toucher à sa durée! répondit le président Barbicane. Cette opération reportera le Pôle actuel à peu près sur le soixante-septième parallèle, et, dans ces conditions, la Terre se comportera comme la planète Jupiter, dont l’axe est presque perpendiculaire au plan de son orbite. Or, ce déplacement de vingt-trois degrés vingt-huit minutes suffira pour que notre immeuble polaire reçoive une quantité de chaleur suffisant à fondre les glaces accumulées depuis des milliers de siècles! »

L’auditoire était haletant. Personne ne songeait à interrompre l’orateur ­ pas même à l’applaudir. Tous étaient subjugués par cette idée à la fois si ingénieuse et si simple : modifier l’axe sur lequel se meut le sphéroïde terrestre.

Quant aux délégués européens, ils étaient simplement abasourdis, aplatis, annihilés, et ils restaient bouche close, au dernier degré de l’ahurissement.

Mais les applaudissements éclatèrent à tout rompre, lorsque le président Barbicane acheva son discours par cette conclusion sublime dans sa simplicité :

« Donc, c’est le Soleil lui-même qui se chargera de fondre les ice-bergs et les banquises, et de rendre facile l’accès du Pôle nord!

— Ainsi, demanda le major Donellan, puisque l’homme ne peut aller au Pôle, c’est le Pôle qui viendra à lui?…

— Comme vous dites! » répliqua le président Barbicane.

Oui! Comme dans Jupiter.

Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan ­ fort à propos rappelée par l’orateur ­ si J.-T. Maston s’était fougueusement écrié : « Redressons l’axe terrestre! », c’est que l’audacieux et fantaisiste Français, l’un des héros duVoyage de la Terre à la Lune, le compagnon du président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait d’entonner un hymne dithyrambique en l’honneur de la plus importante des planètes de notre monde solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas fait faute d’en célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être sommairement rapportés.

Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la Terre tourne « depuis que le monde est monde », suivant l’adage vulgaire. En outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite. Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps. Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme à la surface de Jupiter.

En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes, l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de 88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil.

D’ailleurs, ­ il importe de bien le spécifier ­ l’effort que la Société Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles de la Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son axe. Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait produire un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui tourne autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible, ­ on dira même facile à obtenir, ­ du moment que le point d’appui, rêvé par Archimède, et le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de ces audacieux ingénieurs.

Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences.

C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite.

Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la Terre.

Or, s’il existe une vie « jovienne », c’est-à-dire s’il y a des habitants à la surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que leur offre ladite planète ­ avantages si fantaisistement mis en relief, lors du mémorable meeting qui avait précédé le voyage à la Lune.

Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que 9 heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe quelle latitude ­ soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes pour la nuit.

« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre à cette régularité! »

Eh bien! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale. On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars et le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur.

« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins intéressant, ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de saisons! »

En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que se produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps, d’été, d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons. Donc les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe serait perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée.

Voici pourquoi.

Qu’est-ce que c’est que la zone torride? C’est la partie de la surface du globe comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points de cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à leur zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se produit annuellement qu’une fois.

Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée? C’est la partie qui comprend les régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et 66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon.

Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale? C’est cette partie des régions circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps, qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois.

On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive pour la zone torride ­ une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on s’éloigne des Tropiques pour la zone tempérée, ­ un froid excessif pour la zone glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles.

Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre, par suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance du zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés au-dessus de l’horizon, ­ pour les pays situés par quarante-neuf degrés, jusqu’à quarante et un, ­ pour les points situés sur le soixante-septième parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait toutes les douze heures au même point de l’horizon.

« Et voyez les avantages! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun, suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les variations de chaleur actuellement si regrettables! »

En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est.

À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes modernes « avec la consonne d’appui. » Mais, en somme, quel profit pour la généralité des humains!

« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque les productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra distribuer à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra favorable.

— Bon! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces météores qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la fortune des cultivateurs?

— Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera les troubles de l’atmosphère. Oui! l’humanité profitera grandement de ce nouvel état de choses. Oui! ce sera la véritable transformation du globe terrestre. Oui! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et futures, en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité fâcheuse des saisons. Oui! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la surface duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la planète aux rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura d’enrhumés que ceux qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible d’aller habiter un pays convenable à leurs bronches. »

Et, dans son numéro du 27 décembre, leSun, de New- York, termina le plus éloquent des articles en s’écriant :

« Honneur au président Barbicane et à ses collègues! Non seulement ces audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération, mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement les richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux gisements, qui assureront la consommation de cette indispensable matière pendant de longues années peut-être, mais les conditions climatériques de notre globe se seront transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront modifié, pour le plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur. Honneur à ces hommes, qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de l’humanité! »

Tels devaient donc être les profits dus à la modification apportée par le président Barbicane à l’axe de rotation. On le sait, d’ailleurs, cette modification ne devait affecter que dans une mesure insensible le mouvement de translation de notre sphéroïde autour du Soleil. La Terre continuerait à décrire son orbite immuable à travers l’espace, et les conditions de l’année solaire ne seraient point altérées.

Lorsque les conséquences du changement de l’axe furent portées à la connaissance du monde entier, elles eurent un retentissement extraordinaire. Et, à la première heure, on fit un accueil enthousiaste à ce problème de haute mécanique. La perspective d’avoir des saisons d’une égalité constante, et, suivant la latitude, « au gré des consommateurs », était extrêmement séduisante. On « s’emballait » sur cette pensée que tous les mortels pourraient jouir de ce printemps perpétuel que le chantre de Télémaque accordait à l’île de Calypso, et qu’ils auraient même le choix entre un printemps frais et un printemps tiède. Quant à la position du nouvel axe sur lequel s’accomplirait la rotation diurne, c’était un secret que ni le président Barbicane, ni le capitaine Nicholl, ni J.-T. Maston ne semblaient vouloir livrer au public. Le dévoileraient-ils avant, ou ne le connaîtrait-on qu’après l’expérience? Il n’en fallait pas davantage pour que l’opinion commençât à s’inquiéter quelque peu.

Une observation vint naturellement à l’esprit, et fut vivement commentée dans les journaux. Par quel effort mécanique se produirait ce changement, qui exigerait évidemment l’emploi d’une force énorme?

Le Forum, importante revue de New-York, fit justement remarquer ceci :

« Si la Terre n’eût pas tourné sur un axe, peut-être aurait- il suffi d’un choc relativement faible pour lui donner un mouvement de rotation autour d’un axe arbitrairement choisi, mais elle peut être assimilée à un énorme gyroscope, se mouvant avec une assez grande rapidité, et une loi de la nature veut qu’un semblable appareil ait une propension à tourner constamment autour du même axe. Léon Foucault l’a démontré matériellement par des expériences célèbres. Il sera donc très difficile, pour ne pas dire impossible, de l’en faire dévier! »

Rien de plus juste. Aussi, après s’être demandé quel serait l’effort imaginé par les ingénieurs de laNorth Polar Practical Association, il était non moins intéressant de savoir si cet effort serait insensiblement ou brusquement produit. Et, dans ce dernier cas, ne surviendrait-il pas des catastrophes effrayantes à la surface du globe, au moment où le changement d’axe s’effectuerait, grâce aux procédés de Barbicane and Co?

Il y avait là de quoi préoccuper aussi bien les savants que les ignorants des deux Mondes. En somme, un choc est un choc, et il n’est jamais agréable d’en ressentir le coup ou même le contrecoup. Il semblait, vraiment, que les promoteurs de l’affaire ne s’étaient point préoccupés des bouleversements que leur oeuvre pouvait provoquer sur notre infortuné globe pour n’en voir que les avantages. Aussi, très adroitement, les délégués européens, plus que jamais irrités de leur défaite et résolus à tirer parti de cette circonstance, commencèrent-ils à soulever l’opinion publique contre le président du Gun-Club.

On ne l’a pas oublié, la France, n’ayant fait valoir aucune prétention sur les contrées circumpolaires, ne figurait point parmi les Puissances qui avaient pris part à l’adjudication. Cependant, si elle s’était officiellement détachée de la question, un Français, on l’a dit, avait eu la pensée de se rendre à Baltimore, afin de suivre, pour son compte personnel et son agrément particulier, les diverses phases de cette gigantesque entreprise.

C’était un ingénieur au corps des Mines, âgé de trente- cinq ans. Entré le premier à l’École Polytechnique et sorti le premier, il est permis de le présenter comme un mathématicien hors ligne, très probablement supérieur à J.-T. Maston, qui, lui, s’il était un calculateur remarquable, n’était que calculateur ­ ce qu’eût été un Le Verrier auprès d’un Laplace ou d’un Newton.

Cet ingénieur ­ ce qui ne gâtait rien ­ était un homme d’esprit, un fantaisiste, un original comme il s’en rencontre quelquefois dans les Ponts et rarement dans les Mines. Il avait une manière à lui de dire les choses et particulièrement amusante. Lorsqu’il causait avec ses intimes, même lorsqu’il parlait science, il le faisait avec le laisser-aller d’un gamin de Paris. Il aimait les mots de cette langue populaire, les expressions auxquelles la mode a si rapidement donné droit de cité. Dans ses moments d’abandon, on eût dit que son langage se serait très mal accommodé des formules académiques, et il ne s’y résignait que lorsqu’il avait la plume à la main. C’était, en même temps, un travailleur acharné, pouvant rester dix heures devant sa table, écrivant couramment des pages d’algèbre comme on écrit une lettre. Son meilleur délassement, après les travaux de hautes mathématiques de toute une journée, c’était le whist, qu’il jouait médiocrement, bien qu’il en eût calculé toutes les chances. Et, quand « la main était au mort », il fallait l’entendre s’écrier dans ce latin de cuisine, cher aux pipots : «Cadaveri poussandum est!»

Ce singulier personnage s’appelait Pierdeux (Alcide) et, dans sa manie d’abréger ­ commune d’ailleurs à tous ses camarades ­ il signait généralement APierd et même AP1, sans jamais mettre de point sur l’i. Il était si ardent dans ses discussions, qu’on l’avait surnommé Alcide sulfurique. Non seulement il était grand, mais il paraissait « haut ». Ses camarades affirmaient que sa taille mesurait la cinq millionième partie du quart du méridien, soit environ deux mètres, et ils ne se trompaient pas de beaucoup. S’il avait la tête un peu petite pour son buste puissant et ses larges épaules, comme il la remuait avec entrain, et quel vif regard s’échappait de ses yeux bleus à travers son pince-nez! Ce qui le caractérisait, c’était une de ces physionomies qui sont gaies, tout en étant graves, en dépit d’un crâne dépouillé prématurément par l’abus des signes algébriques sous la lumière des « verres de rosto », autrement dit les becs de gaz des salles d’études. Avec cela le meilleur garçon dont on ait jamais conservé le souvenir à l’École, et sans l’ombre de pose. Bien que son caractère fût assez indépendant, il s’était toujours soumis aux prescriptions du code X, qui fait loi parmi les Polytechniciens pour tout ce qui concerne la camaraderie et le respect de l’uniforme. On l’appréciait aussi bien sous les arbres de la cour des « Acas », ainsi nommée parce qu’elle n’a pas d’acacias, que dans les « casers » ­ dortoirs où les rangements de son bahut, l’ordre qui régnait dans son « coffin, » dénotaient un esprit absolument méthodique.

Mais que la tête d’Alcide Pierdeux parût un peu petite au sommet de son grand corps, soit! En tous cas, elle était remplie jusqu’aux méninges, on peut le croire. Avant tout, il était mathématicien comme tous ses camarades le sont ou l’ont été; mais il ne faisait des mathématiques que pour les appliquer aux sciences expérimentales, qui elles-mêmes n’avaient de charme à ses yeux que parce qu’elles trouvaient leur emploi dans l’industrie. C’était là, il le reconnaissait bien, un côté inférieur de sa nature. On n’est pas parfait. En somme, sa spécialité, c’était l’étude de ces sciences qui, malgré leurs progrès immenses, ont et auront toujours des secrets pour leurs adeptes.

Mentionnons, au passage, qu’Alcide Pierdeux était célibataire. Comme il le disait volontiers, il était encore « égal à un, » bien que son plus vif désir eût été de se doubler. Aussi, ses amis avaient-ils déjà pensé à le marier avec une jeune fille charmante, gaie, spirituelle, une provençale de Martigues. Malheureusement, il y avait un père qui répondit aux premières ouvertures par la « martigalade » suivante :

« Non, votre Alcide est trop savant! Il tiendrait à ma pauvrette des conversations inintelligibles pour elle!… »

Comme si tout vrai savant n’était pas modeste et simple!

C’est pourquoi, très dépité, notre ingénieur résolut de mettre une certaine étendue de mer entre la Provence et lui. Il demanda un congé d’un an, il l’obtint, et ne crut pas pouvoir le mieux employer qu’en allant suivre l’affaire de laNorth Polar Practical Association. Et voilà pourquoi, à cette époque, il se trouvait aux États-Unis.

Donc, depuis qu’Alcide Pierdeux était à Baltimore, cette grosse opération de Barbicane and Co. ne laissait pas de le préoccuper. Que la Terre devint jovienne par un changement d’axe, peu lui importait! Mais par quel moyen elle le pourrait devenir, c’était là ce qui excitait sa curiosité de savant ­ non sans raison.

Et, dans son langage pittoresque, il se disait : « Évidemment le président Barbicane s’apprête à flanquer à notre boule un gnon de première catégorie!… Comment et dans quel sens?… Tout est là!.. Pardieu! j’imagine bien qu’il va la prendre « fin » comme une bille de billard, quand on veut faire un effet de coté!… S’il la prenait « plein », elle irait se balader hors de son orbite, et au diable les années actuelles, qui seraient changées de la belle façon! Non! ces braves gens ne songent évidemment qu’à substituer un nouvel axe à l’ancien!… Pas de doute là-dessus!… Mais je ne vois pas trop où ils iront prendre leur point d’appui ni quelle secousse ils feront arriver de l’extérieur!… Ah! si le mouvement diurne n’existait pas, une chiquenaude suffirait!… Or, il existe, le mouvement diurne!… On ne peut pas le supprimer, le mouvement diurne! Et c’est bien là lecanisdentum!»

Il voulait dire le « chiendent », cet étonnant Pierdeux!

« En tout cas, ajouta-t-il, de quelque manière qu’ils s’y prennent, ce sera un chambardement général! »

En fin de compte, notre savant avait beau « se décarcasser la boîte au sel », il n’entrevoyait même pas quel serait le procédé imaginé par Barbicane et Maston. Chose d’autant plus regrettable que, si ce procédé lui eût été connu, il en aurait vite déduit les formules mécaniques.

Et c’est ce qui fait qu’à la date du 29 décembre, Alcide Pierdeux, ingénieur au corps national des Mines de France, arpentait, du compas largement ouvert de ses longues jambes, les rues mouvementées de Baltimore.

Cependant un mois venait de s’écouler depuis que l’assemblée générale s’était tenue dans les salons du Gun- Club. Durant ce laps de temps, l’opinion publique s’était très sensiblement modifiée. Les avantages du changement de l’axe de rotation, oubliés! Les désavantages, on commençait à les voir fort distinctement. Il n’était pas possible qu’une catastrophe ne s’ensuivît point, car le changement serait vraisemblablement produit par une violente secousse. Que serait au juste cette catastrophe, voilà ce qu’on ne pouvait dire. Quant à l’amélioration des climats, était-elle si désirable? En vérité, il n’y aurait que les Esquimaux, les Lapons, les Samoyèdes, les Tschoultchis, qui pourraient y gagner, puisqu’ils n’avaient rien à y perdre.

Il fallait, maintenant, entendre les délégués européens déblatérer contre l’oeuvre du président Barbicane! Et, pour commencer, ils avaient fait des rapports à leurs gouvernements, ils avaient usé les fils sous-marins par l’incessante circulation de leurs dépêches, ils avaient demandé, ils avaient reçu des instructions… Or, ces instructions, on les connaît. Toujours clichées selon les formules de l’art diplomatique avec ses amusantes réserves : « Montrez beaucoup d’énergie, mais ne compromettez pas votre gouvernement! ­ Agissez résolument, mais ne touchez pas austatu quo!»

Entre temps, le major Donellan et ses collègues ne cessaient de protester au nom de leurs pays menacés ­ au nom de l’ancien Continent surtout.

« En effet, il est bien évident, disait le colonel Boris Karkof, que les ingénieurs américains ont dû prendre leurs mesures pour épargner autant que possible aux territoires des États-Unis les conséquences du choc!

— Mais le pouvaient-ils? répondait Jan Harald. Quand on secoue un olivier pendant la récolte des olives, est-ce que toutes les branches n’en pâtissent pas?

— Et lorsque vous recevez un coup de poing dans la poitrine, répétait Jacques Jansen, est-ce que tout votre corps n’en est pas ébranlé?

— Voilà donc ce que signifiait la fameuse clause du document! s’écriait Dean Toodrink. Voilà donc pourquoi elle visait certaines modifications géographiques ou météorologiques à la surface du globe!

— Oui! disait Éric Baldenak, et ce que l’on peut d’abord craindre, c’est que le changement de l’axe ne rejette les mers hors de leurs bassins naturels.

— Et si le niveau océanique s’abaisse en différents points, faisait observer Jacques Jansen, n’arrivera-t-il pas que certains habitants se trouveront à de telles hauteurs que toute communication sera impossible avec leurs semblables?…

— Si même ils ne sont reportés dans des couches d’une densité si faible, ajoutait Jan Harald, que l’air n’y suffira plus à la respiration!

— Voyez-vous Londres à la hauteur du Mont-Blanc! » s’écriait le major Donellan.

Et, les jambes écartées, la tête rejetée en arrière, ce gentleman regardait vers le zénith, comme si la capitale du Royaume-Uni eût été perdue dans les nuages.

En somme, cela constituait un danger public, d’autant plus inquiétant qu’on pressentait déjà quelles seraient les conséquences de la modification de l’axe terrestre.

En effet, il ne s’agissait rien moins que d’un changement de vingt-trois degrés vingt huit minutes, changement qui devait produire un déplacement considérable des mers par suite de l’aplatissement de la Terre aux anciens Pôles. La Terre était-elle donc menacée de bouleversements pareils à ceux que l’on croit avoir récemment constatés à la surface de la planète Mars? Là, des continents entiers, entre autres la Libye de Schiaparelli, ont été submergés, ­ ce qu’indique la teinte bleu foncé, substituée à la teinte rougeâtre. Là, le lac Moeris a disparu. Là, six cent mille kilomètres carrés ont été modifiés au nord, tandis qu’au sud, les océans ont abandonné les larges régions qu’ils occupaient autrefois. Et, si quelques âmes charitables s’étaient inquiétées des « inondés de Mars » et avaient proposé d’ouvrir des souscriptions en leur faveur, que serait-ce lorsqu’il faudrait s’inquiéter des inondés de la Terre?

Les protestations commencèrent donc à se faire entendre de toutes parts, et le gouvernement des États-Unis fut mis en demeure d’aviser. À tout prendre, mieux valait ne point tenter l’expérience que de s’exposer aux catastrophes qu’elle réservait à coup sûr. Le Créateur avait bien fait les choses. Nulle nécessité de porter une main téméraire sur son oeuvre.

Eh bien, le croirait-on? Il se trouvait des esprits assez légers pour plaisanter de choses si graves!

« Voyez-vous ces Yankees! répétaient-ils. Embrocher la Terre sur un autre axe! Si encore, à force de tourner sur celui- ci depuis des millions de siècles, elle l’avait usé au frottement de ses tourillons, peut-être eût-il été opportun de le changer comme on change l’essieu d’une poulie ou d’une roue! Mais n’est-il donc pas en aussi bon état qu’aux premiers jours de la création? »

À cela que répondre?

Et, au milieu de toutes ces récriminations, Alcide Pierdeux cherchait à deviner quels seraient la nature et la direction du choc imaginé par J.-T. Maston, ainsi que le point précis du globe où il se produirait. Une fois maître de ce secret, il saurait bien reconnaître quelles seraient les parties menacées du sphéroïde terrestre.

Il a été mentionné ci-dessus que les terreurs de l’ancien Continent ne pouvaient être partagées par le nouveau ­ du moins, dans cette portion comprise sous le nom d’Amérique septentrionale, qui appartient plus spécialement à la Confédération américaine. En effet, était-il admissible que le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston, en leur qualité d’Américains, n’eussent point songé à préserver les États-Unis des émersions ou immersions que devait produire le changement de l’axe en divers points de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie? On est Yankee ou on ne l’est pas, et ils l’étaient tous trois, et à un rare degré ­ des Yankees « coulés d’un bloc » comme on avait dit de Barbicane, quand il avait développé son projet de voyage à la Lune.

Évidemment, la partie du nouveau Continent, entre les terres arctiques et le golfe du Mexique, ne devait rien avoir à redouter du choc en perspective. Il est probable même que l’Amérique profiterait d’un considérable accroissement de territoire. En effet, sur les bassins abandonnés par les deux océans qui la baignent actuellement, qui sait si elle ne trouverait pas à s’annexer autant de nouvelles provinces que son pavillon déployait déjà d’étoiles sous les plis de son étamine?

« Oui, sans doute! Mais, répétaient les esprits timorés ­ ceux qui ne voient jamais que le côté périlleux des choses ­ est-on jamais sûr de rien ici-bas? Et si J.-T. Maston s’était trompé dans ses calculs? Et si le président Barbicane commettait une erreur, quand il les mettrait en pratique? Cela peut arriver aux plus habiles artilleurs! Ils n’envoient pas toujours le boulet dans la cible ni la bombe dans le tonneau! »

On le conçoit, ces inquiétudes étaient soigneusement entretenues par les délégués des Puissances européennes. Le secrétaire Dean Toodrink publia nombre d’articles en ce sens et des plus violents dans leStandard, Jan Harald dans le journal suédoisAftenbladet, et le colonel Boris Karkof dans le journal russe très répandu leNovoié-Vrémia. En Amérique même, les opinions se divisèrent. Si les républicains, qui sont libéraux, restèrent partisans du président Barbicane, les démocrates, qui sont conservateurs, se déclarèrent contre lui. Une partie de la presse américaine, principalement leJournal de Boston, laTribunede New-York, etc., firent chorus avec la presse européenne. Or, aux États-Unis, depuis l’organisation de l’Associated Presset l’United Press, le journal est devenu un agent formidable d’informations, puisque le prix des nouvelles locales ou étrangères dépasse annuellement et de beaucoup le chiffre de vingt millions de dollars.

En vain d’autres feuilles ­ non des moins répandues ­ voulurent-elles riposter en faveur de laNorth Polar Practical Association! En vain Mrs Evangélina Scorbitt paya-t-elle à dix dollars la ligne des articles de fond, des articles de fantaisie, de spirituelles boutades, où il était fait justice de ces périls que l’on traitait de chimériques! En vain cette ardente veuve chercha-t-elle à démonter que, si jamais hypothèse était injustifiable, c’était bien que J.-T. Maston eût pu commettre une erreur de calcul! Finalement, l’Amérique, prise de peur, inclina peu à peu à se mettre presque tout entière à l’unisson de l’Europe.

Du reste, ni le président Barbicane, ni le secrétaire du Gun-Club, ni même les membres du Conseil d’administration, ne prenaient la peine de répondre. Ils laissaient dire et n’avaient rien changé à leurs habitudes. Il ne semblait même pas qu’ils fussent absorbés par les immenses préparatifs que devait nécessiter une telle opération. Se préoccupaient-ils seulement du revirement de l’opinion publique, de la désapprobation générale qui s’accentuait maintenant contre un projet accueilli tout d’abord avec tant d’enthousiasme? Il n’y paraissait guère.

Bientôt, malgré le dévouement de Mrs Evangélina Scorbitt, quelles que fussent les sommes qu’elle consacra à leur défense, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston passèrent à l’état d’êtres dangereux pour la sécurité des deux Mondes. Officiellement, le gouvernement fédéral fut sommé par les Puissances européennes d’intervenir dans l’affaire et d’interroger ses promoteurs. Ceux-ci devaient faire connaître ouvertement leurs moyens d’action, déclarer par quel procédé ils comptaient substituer un nouvel axe à l’ancien ­ ce qui permettrait de déduire quelles en devaient être les conséquences au point de vue de la sécurité générale ­ de désigner enfin quelles seraient les parties du globe qui seraient directement menacées, en un mot, apprendre tout ce que l’inquiétude publique ne savait pas, et tout ce que la prudence voulait savoir.

Le gouvernement de Washington n’eut point à se faire prier. L’émotion, qui avait gagné les États du nord, du centre et du sud de la République, ne lui permettait pas une hésitation. Une Commission d’enquête, composée de mécaniciens, d’ingénieurs, de mathématiciens, d’hydrographes et de géographes, au nombre de cinquante, présidée par le célèbre John H. Prestice, fut instituée par décret en date du 19 février, avec plein pouvoir pour se faire rendre compte de l’opération et au besoin pour l’interdire.


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