Il sen allait ainsi, tour à tour apaisé ou furieux, à ce remous didées, de sentiments contraires. Le boulevard sassombrissait, devenait désert. Une fadeur âcre traînait dans lair chaud; et il reconnaissait la porte du grand cimetière où il était venu lannée davant assister avec toute la jeunesse à linauguration dun buste de Caoudal sur la tombe de Dejoie, le romancier du quartier Latin, lauteur de Cenderinette. Dejoie, Caoudal! Létrange accent que ces noms prenaient pour lui depuis deux heures! et comme elle lui semblait menteuse et lugubre, lhistoire de létudiante et de son petit ménage, maintenant quil en savait les tristes dessous, quil avait appris par Déchelette laffreux surnom donné à ces mariages du trottoir.
Toute cette ombre, plus noire du voisinage de la mort, leffrayait. Il revint sur ses pas, frôlant des blouses qui rôdaient, silencieuses comme des ailes de nuit, des jupes sordides à la porte de bouges dont les vitres dépolies découpaient de grandes lumières de lanterne magique où des couples passaient, sembrassaient… Quelle heure?… Il se sentait brisé, comme une recrue à la fin de létape; et de sa douleur assourdie, tombée dans ses jambes, il ne lui restait que la courbature. Oh! se coucher, dormir… Puis au réveil, froidement, sans colère, il dirait à la femme: «Voilà… je sais qui tu es… Ce nest pas ta faute ni la mienne; mais nous ne pouvons plus vivre ensemble. Séparons-nous…» Et pour se mettre à labri de ses poursuites, il irait embrasser sa mère et ses soeurs, secouer au vent du Rhône, au libre et vivifiant mistral, les souillures et leffroi de son mauvais rêve.
Elle sétait couchée, lasse dattendre, et dormait en plein sous la lampe, un livre ouvert sur le drap devant elle. Son approche ne léveilla pas; et debout près du lit, il la regardait curieusement comme une femme nouvelle, une étrangère quil aurait trouvée là. Belle, oh! belle, les bras, la gorge, les épaules, dun ambre fin, solide, sans tache ni fêlure. Mais sur ces paupières rougies, — peut-être le roman quelle lisait, peut-être linquiétude, lattente, — sur ces traits détendus dans le repos et que ne soutenait plus lâpre désir de la femme qui veut être aimée, quelle lassitude, quels aveux! Son âge, son histoire, ses bordées, ses caprices, ses collages, et Saint-Lazare, les coups, les larmes, les terreurs, tout se voyait, sétalait; et les meurtrissures violettes du plaisir et de linsomnie, et le pli de dégoût affaissant la lèvre inférieure, usée, fatiguée comme une margelle où tout le communal est venu boire, et la bouffissure commençante qui délie les chairs pour les rides de la vieillesse.
Cette trahison du sommeil, le silence de mort enveloppant cela, cétait grand, cétait sinistre; un champ de bataille à la nuit, avec toute lhorreur qui se montre et celle quon devine aux vagues mouvements de lombre.
Et tout à coup il vint au pauvre enfant une grosse, une étouffante envie de pleurer.
Ils achevaient de dîner, la fenêtre ouverte, au long sifflement des hirondelles saluant la tombée de la lumière. Jean ne parlait pas, mais il allait parler et toujours de la même cruelle chose qui le hantait, et dont il torturait Fanny, depuis la rencontre avec Caoudal. Elle, voyant ses yeux baissés, lair faussement indifférent quil prenait pour de nouvelles questions, devina et le prévint:
— Écoute, je sais ce que tu vas me dire… épargne-nous, je ten prie… on sépuise à la fin… puisque cest mort, tout ça, que je naime que toi, quil ny a plus que toi au monde…
— Si cétait mort comme tu dis, tout ce passé…
Et il la regardait au fond de ses beaux yeux dun gris frissonnant et changeant à chaque impression:
— … Tu ne garderais pas des choses qui te le rappellent… oui, là-haut dans larmoire…
Le gris se velouta dun noir dombre:
— Tu sais donc?
Tout ce fatras de lettres damour, de portraits, ces archives galantes et glorieuses sauvées de tant de débâcles, il allait donc falloir sen défaire!
— Au moins me croiras-tu après?
Et sur un sourire incrédule qui la défiait, elle courut chercher le coffret de laque dont les ferrures ciselées entre les piles délicates de son linge avaient si fort intrigué son amant depuis quelques jours.
— Brûle, déchire, cest à toi…
Mais il ne se pressait pas de tourner la petite clef, regardait les cerisiers à fruits de nacre rose et les vols de cigognes incrustés sur le couvercle quil fit sauter brusquement… Tous les formats, toutes les écritures, papiers de couleur aux en-têtes dorés, vieux billets jaunis cassés aux pliures, griffonnages au crayon sur des feuilles de carnet, des cartes de visite, en tas, sans ordre, comme en un tiroir souvent fouillé et bousculé où lui- même enfonçait maintenant ses mains tremblantes…
— Passe-les-moi. Je les brûlerai sous tes yeux.
Elle parlait fiévreusement, accroupie devant la cheminée, une bougie allumée par terre, à côté delle.
— Donne…
Mais lui:
— Non… attends…
Et plus bas, comme honteux:
— Je voudrais lire…
— Pourquoi? tu vas te faire mal encore…
Elle ne songeait quà sa souffrance et non à lindélicatesse de livrer ainsi les secrets de passion, la confession sur loreiller de tous ces hommes qui lavaient aimée; et se rapprochant, toujours à genoux, elle lisait en même temps que lui, lépiait du coin de loeil.
Dix pages, signées La Gournerie, 1861, dune écriture longue et féline, dans lesquelles le poète, envoyé en Algérie pour le compte-rendu officiel et lyrique du voyage de lempereur et de limpératrice, faisait à sa maîtresse une description éblouissante des fêtes.
Alger débordant et grouillant, vraie Bagdad des Mille et Une Nuits; toute lAfrique accourue, entassée autour de la ville, battant ses portes à les rompre, comme un simoun. Caravanes de nègres et de chameaux chargés de gomme, tentes de poil dressées, une odeur de musc humain sur toute cette singerie qui bivouaquait au bord de la mer, dansait la nuit autour de grands feux, sécartait chaque matin devant larrivée des chefs du Sud pareils à des Rois Mages avec la pompe orientale, les musiques discordantes, flûtes de roseau, petits tambours rauques, le goum entourant létendard du Prophète aux trois couleurs; et derrière, menés en laisse par des nègres, les chevaux destinés en présent à l_Emberour_, vêtus de soie, caparaçonnés dargent, secouant à chaque pas des grelots et des broderies…
Le génie du poète rendait tout cela vivant et présent; les mots brillaient sur la page, comme ces pierres sans monture que jugent les joailliers sur du papier. Vraiment elle pouvait être fière, la femme aux genoux de qui lon jetait ces richesses. Fallait-il quelle fût aimée, puisque, malgré la curiosité de ces fêtes, le poète ne songeait quà elle, mourait de ne pas la voir:
— Oh! cette nuit, jétais avec toi sur le grand divan de la rue de lArcade. Tu étais nue, tu étais folle, tu criais de joie sous mes caresses, quand je me suis réveillé en sursaut roulé dans un tapis sur ma terrasse, en pleine nuit détoiles. Le cri du muezzin montait dun minaret voisin en claire et limpide fusée voluptueuse plutôt que priante, et cest toi que jentendais encore en sortant de mon rêve…
Quelle force mauvaise le poussait donc à continuer sa lecture malgré lhorrible jalousie qui blanchissait ses lèvres, contractait ses mains? Doucement, câlinement, Fanny essayait de lui reprendre la lettre; mais il la lut jusquau bout, et après celle-là une autre, puis une autre, les laissant tomber au fur et à mesure avec un détachement de mépris, dindifférence, sans regarder la flamme qui savivait dans la cheminée aux effusions lyriques et passionnées du grand poète. Et quelquefois, dans le débordement de cet amour exagéré à la température africaine, le lyrisme de lamant sentachait de quelque grosse obscénité de corps de garde dont auraient été surprises et scandalisées les lectrices mondaines duLivre de lAmour, dun spiritualisme raffiné, immaculé comme la corne dargent de la Yungfrau.
Misères du coeur! cest à ces passages surtout que Jean sarrêtait, à ces souillures de la page, sans se douter des tressauts nerveux qui chaque fois agitaient sa figure. Même il eut le courage de ricaner à ce post-scriptum qui suivait le récit éblouissant dune fête dAïssaouas: «Je relis ma lettre… il y a vraiment des choses pas mal; mets-la-moi de côté, je pourrai men servir…»
— Un monsieur qui ne laissait rien traîner! fit-il en passant à un autre feuillet de la même écriture où, sur un ton glacé dhomme daffaires, La Gournerie réclamait un recueil de chansons arabes et une paire de babouches en paille de riz.
Cétait la liquidation de leur amour. Ah! il avait su sen aller, il était fort, celui-là…
Et sans sarrêter, Jean continuait à drainer ce marécage doù montait une haleine chaude et malsaine. La nuit venue, il avait mis la bougie sur la table, et parcourait des billets très courts, illisiblement tracés comme au poinçon par de trop gros doigts qui à tous moments, dans une brusquerie de désir ou de colère, trouaient et déchiraient le papier. Les premiers temps dune liaison avec Caoudal, rendez-vous, soupers, parties de campagne, puis des brouilles, de suppliants retours, des cris, des injures ignobles et basses douvrier, coupées tout à coup de drôleries, de mots cocasses, de reproches sanglotés, toute la faiblesse mise à nu du grand artiste devant la rupture et labandon.
Le feu prenait cela, allongeait de grands jets rouges où fumaient et grésillaient la chair, le sang, les larmes dun homme de génie; mais quimportait à Fanny, toute au jeune amant quelle surveillait, dont lardente fièvre la brûlait à travers leurs vêtements. Il venait de trouver un portrait à la plume signé Gavarni, avec cette dédicace:À mon amie Fanny Legrand, dans une auberge de Dampierre, un jour quil pleuvait. Une tête intelligente et douloureuse, aux yeux caves, quelque chose damer et de ravagé.
— Qui est-ce?
— André Dejoie… Jy tenais à cause de la signature…
Il eut un «Garde-le, tu es libre», si contraint, si malheureux, quelle prit le dessin, le jeta au feu en chiffon, pendant que lui sabîmait dans la correspondance du romancier, une suite navrante, datée de plages dhiver, de villes deaux, où lécrivain envoyé pour sa santé se désespérait de sa détresse physique et morale, se forant le crâne pour y trouver une idée loin de Paris, et mêlait à des demandes de potions, dordonnances, à des inquiétudes dargent ou de métier, envois dépreuves, de billets renouvelés, toujours le même cri de désir et dadoration vers ce beau corps de Sapho que les médecins lui défendaient.
Jean murmurait, enragé et candide:
— Mais quest-ce quils avaient donc tous pour être après toi comme ça?…
Cétait pour lui la seule signification de ces lettres désolées, confessant le désarroi dune de ces existences glorieuses quenvient les jeunes gens et dont rêvent les femmes romanesques… Oui, quavaient-ils donc tous? Et que leur faisait- elle boire?… Il éprouvait la souffrance atroce dun homme qui, garrotté, verrait outrager devant lui la femme quil aime; et, pourtant, il ne pouvait se décider à vider dun coup, les yeux fermés, ce fond de boîte.
À présent, venait le tour du graveur qui, misérable, inconnu, sans autre célébrité que celle de laGazette des Tribunaux, ne devait sa place dans le reliquaire quau grand amour quon avait eu pour lui. Déshonorantes, ces lettres datées de Mazas, et niaises, gauches, sentimentales comme celles du troupier à sa payse. Mais on y sentait, à travers les poncifs de romance, un accent de sincérité dans la passion, un respect de la femme, un oubli de soi-même qui le distinguait des autres, ce forçat; ainsi, quand il demandait pardon à Fanny du crime de lavoir trop aimée, ou quand du greffe du Palais de Justice, tout de suite après sa condamnation, il écrivait sa joie de savoir sa maîtresse acquittée et libre. Il ne se plaignait de rien; il avait eu près delle, grâce à elle, deux ans dun bonheur si plein, si profond, que le souvenir en suffirait pour remplir sa vie, adoucir lhorreur de son sort, et il terminait par la demande dun service:
«Tu sais que jai un enfant au pays, dont la mère est morte depuis longtemps; il vit chez une vieille parente, dans un coin si perdu quon ny saura jamais rien de mon affaire. Largent qui me restait, je le leur ai envoyé, disant que je partais très loin, en voyage, et cest sur toi que je compte, ma bonne Nini, pour tinformer de temps en temps de ce petit malheureux et menvoyer de ses nouvelles…»
Comme preuve de lintérêt de Fanny, suivait une lettre de remerciements et une autre, toute récente, ayant à peine six mois de date: «Oh! tu es bonne dêtre venue… Que tu étais belle, comme tu sentais bon, en face de ma veste de prisonnier dont javais si grandhonte!…» et Jean sinterrompait, furieux:
— Tu as donc continué à le voir?
— De loin en loin, par charité…
— Même depuis que nous sommes ensemble?
— Oui, une fois, une seule, au parloir… on ne les voit que là.
— Ah! tu es une bonne fille…
Cette idée que, malgré leur liaison, elle visitait ce faussaire, lexaspérait plus que tout. Il était trop fier pour le dire; mais un paquet de lettres, le dernier, noué dune faveur bleue sur des petits caractères fins et penchés, une écriture de femme, déchaîna toute sa colère.
«Je change de tunique après la course des chars… viens dans ma loge…»
— Non, non… ne lis pas ça…
Elle sautait sur lui, arrachait et jetait au feu toute la liasse, sans quil eût compris dabord même en la voyant à ses genoux, empourprée du reflet de la flamme et de la honte de son aveu:
— Jétais jeune, cest Caoudal… ce grand fou… Je faisais ce quil voulait.
Alors seulement il comprit, devint très pâle.
— Ah! oui… Sapho… toute la lyre…
Et la repoussant du pied, comme une bête immonde:
— Laisse-moi, ne me touche pas, tu me soulèves le coeur…
Son cri se perdit dans un effroyable grondement de tonnerre, tout proche et prolongé, en même temps quune lueur vive éclairait la chambre… Le feu!… Elle se dressa épouvantée, prit machinalement la carafe restée sur la table, la vida sur cet amas de papiers dont la flamme embrasait les suies du dernier hiver, puis le pot à leau, les cruches, et se voyant impuissante, des flammèches voletant jusquau milieu de la chambre, elle courut au balcon en criant:
— Au feu! au feu!
Les Hettéma arrivèrent les premiers, ensuite le concierge, les sergents de ville. On criait:
— Baissez la plaque!… montez sur le toit!… De leau, de leau!… non, une couverture!…
Atterrés, ils regardaient leur intérieur envahi et souillé; puis, lalerte finie, le feu éteint, quand le noir attroupement en bas, sous le gaz de la rue, se fut dissipé, les voisins rassurés, rentrés chez eux, les deux amants au milieu de ce gâchis deau, de suie en boue, de meubles renversés et ruisselants, se sentirent écoeurés et lâches, sans force pour reprendre la querelle ni faire la chambre propre autour deux. Quelque chose de sinistre et de bas venait dentrer dans leur vie; et, ce soir-là, oubliant leurs répugnances anciennes, ils allèrent coucher à lhôtel.
Le sacrifice de Fanny ne devait servir à rien. De ces lettres disparues, brûlées, des phrases entières retenues par coeur hantaient la mémoire de lamoureux, lui montaient au visage en coups de sang comme certains passages de mauvais livres. Et ces anciens amants de sa maîtresse étaient presque tous des hommes célèbres. Les morts se survivaient; les vivants, on voyait leurs portraits et leurs noms partout, on parlait deux devant lui, et chaque fois il éprouvait une gêne, comme dun lien de famille douloureusement rompu.
Le mal lui affinant lesprit et les yeux, il arrivait bientôt à retrouver chez Fanny la trace des influences premières, et les mots, les idées, les habitudes quelle en avait gardés. cette façon davancer le pouce comme pour façonner, pétrir lobjet dont elle parlait avec un «Tu vois ça dici…» appartenait au sculpteur. À Dejoie, elle avait pris la manie des queues de mots, et les chansons populaires dont il avait publié un recueil, célèbre à tous les coins de la France; à La Gournerie, son intonation hautaine et méprisante, la sévérité de ses jugements sur la littérature moderne.
Elle sétait assimilé tout cela, superposant les disparates, par ce même phénomène de stratification qui permet de connaître lâge et les révolutions de la terre à ses différentes couches géologiques; et, peut-être, nétait-elle pas aussi intelligente quelle lui avait semblé dabord. Mais il sagissait bien dintelligence; sotte comme pas une, vulgaire et de dix ans plus vieille encore, elle leût tenu par la force de son passé, par cette jalousie basse qui le rongeait et dont il ne taisait plus les irritations ni les rancoeurs, éclatant à tout propos contre lun et lautre.
Les romans de Dejoie ne se vendaient plus, toute lédition traînait le quai à vingt-cinq centimes. Et ce vieux fou de Caoudal sentêtant à lamour à son âge…
— Tu sais quil na plus de dents… Je le regardais à ce déjeuner de Ville dAvray… Il mange comme les chèvres, sur le devant de la bouche.
Fini aussi le talent. Quel four, sa Faunesse du dernier Salon! «Ça ne tenait pas…» Un mot qui lui venait delle, «Ça ne tenait pas…» et quelle-même gardait du sculpteur. Quand il entreprenait ainsi un de ses rivaux du temps passé, Fanny faisait chorus pour lui plaire; et lon aurait entendu ce gamin ignorant de lart, de la vie, de tout, et cette fille superficielle, frottée dun peu desprit à ces artistes fameux, les juger de haut, les condamner doctoralement.
Mais lennemi intime de Gaussin, cétait Flamant le graveur. De celui-là, il savait seulement quil était très beau, blond comme lui, quon lui disait «mami», quon allait le voir en cachette, et que lorsquil lattaquait comme les autres, lappelant «le Forçat sentimental» ou «le Joli réclusionnaire», Fanny détournait la tête sans un mot. Bientôt il accusa sa maîtresse de garder une indulgence pour ce bandit, et elle dut sen expliquer doucement, mais avec une certaine fermeté.
— Tu sais bien que je ne laime plus, Jean, puisque je taime… Je ne vais plus là-bas, je ne réponds pas à ses lettres; mais tu ne me feras jamais dire du mal de lhomme qui ma adorée jusquà la folie, jusquau crime…
À cet accent de franchise, ce quil y avait de meilleur en elle, Jean ne protestait pas, mais il souffrait dune haine jalouse, aiguisée dinquiétude, qui le ramenait parfois rue dAmsterdam en surprise, au milieu du jour. «Si elle était allée le voir!»
Il la trouvait toujours là, casanière, inactive dans leur petit logis comme une femme dOrient, ou bien au piano, donnant une leçon de chant à leur grosse voisine, madame Hettéma. On sétait lié depuis le soir du feu avec ces bonnes gens, placides et pléthoriques, vivant dans un perpétuel courant dair, portes et fenêtres ouvertes.
Le mari, dessinateur au Musée dartillerie, apportait de la besogne chez lui, et chaque soir de la semaine, le dimanche toute la journée, on le voyait penché sur sa large table à tréteaux, suant, soufflant, en bras de chemise, secouant ses manches pour y faire circuler lair, de la barbe jusque dans les yeux. Près de lui, sa grosse femme en camisole sévaporait aussi, quoiquelle ne fît jamais rien; et, pour se rafraîchir le sang, ils entamaient de temps en temps un de leurs duos favoris.
Lintimité sétablit vite entre les deux ménages. Le matin, vers dix heures, la forte voix dHettéma criait devant la porte: «Y êtes-vous, Gaussin?» Et leurs bureaux se trouvant du même côté, ils faisaient route ensemble. Bien lourd, bien vulgaire, de quelques degrés sociaux plus bas que son jeune compagnon, le dessinateur parlait peu, bredouillait comme sil avait eu autant de barbe dans la bouche que sur les joues; mais on le sentait brave homme, et le désarroi moral de Jean avait besoin de ce contact-là. Il y tenait surtout à cause de sa maîtresse vivant dans une solitude peuplée de souvenirs et de regrets plus dangereux peut-être que les relations auxquelles elle avait volontairement renoncé, et qui trouvait dans madame Hettéma, sans cesse préoccupée de son homme, et de la surprise gourmande quelle lui ferait pour dîner, et de la romance nouvelle quelle lui chanterait au dessert, une relation honnête et saine.
Pourtant, quand lamitié se resserra jusquà des invitations réciproques, un scrupule lui vint. Ces gens devaient les croire mariés, sa conscience se refusait au mensonge, et il chargea Fanny de prévenir la voisine, pour quil ny eût pas de malentendu. Cela la fit beaucoup rire… Pauvre bébé! il ny avait que lui pour des naïvetés pareilles…
— Mais ils ne lont pas cru une minute que nous étions mariés… Et ce quils sen moquent!… Si tu savais où il a été prendre sa femme… Tout ce que jai fait, moi, cest de la Saint-Jean à côté. Il ne la épousée que pour lavoir à lui tout seul, et tu vois que le passé ne le gêne guère…
Il nen revenait pas. Une ancienne, cette bonne mère aux yeux clairs, au petit rire denfant sur des traits de chair tendre, aux provincialismes traînards, et pour qui les romances nétaient jamais assez sentimentales, ni les mots trop distingués; et lui, lhomme, si tranquille, si sûr dans son bien-être amoureux! Il le regardait marcher à son côté, la pipe aux dents, avec de petits souffles de béatitude, pendant que lui-même songeait toujours, se dévorait de rage impuissante.
«Ça te passera, mami…» lui disait doucement Fanny aux heures où lon se dit tout; et elle lapaisait, tendre et charmante comme au premier jour, mais avec quelque chose dabandonné, que Jean ne savait définir.
Cétait lallure plus libre et la façon de sexprimer, une conscience de son pouvoir, des confidences bizarres et quil ne lui demandait pas sur sa vie passée, ses débauches anciennes, ses folies de curiosité. Elle ne se privait plus de fumer maintenant, roulant entre ses doigts, posant sur tous les meubles léternelle cigarette qui aveulit la journée des filles, et dans leurs discussions elle émettait sur la vie, linfamie des hommes, la coquinerie des femmes, les théories les plus cyniques. Jusquà ses yeux, dont lexpression changeait, alourdis dune buée deau dormante, où passait léclair dun rire libertin.
Et lintimité de leur tendresse se transformait aussi. Dabord réservée avec la jeunesse de son amant dont elle respectait lillusion première, la femme ne se gênait plus après avoir vu leffet, sur cet enfant, de son passé de débauche brusquement découvert, la fièvre de marécage dont elle lui avait allumé le sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ces mots de délire que ses dents serrées arrêtaient au passage, elle les lâchait à présent, sétalait, se livrait dans son plein de courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de Sapho.
Pudeur, réserve, à quoi bon? Les hommes sont tous pareils, enragés de vice et de corruption, ce petit-là comme les autres. Les appâter avec ce quils aiment, cest encore le meilleur moyen de les tenir. Et ce quelle savait, ces dépravations du plaisir quon lui avait inoculées, Jean les apprenait à son tour pour les passer à dautres. Ainsi le poison va, se propage, brûlure de corps et dâme, semblable à ces flambeaux dont parle le poète latin, et qui couraient de main en main par le stade.
V Dans leur chambre, à côté dun beau portrait de Fanny par James Tissot, une épave des anciennes splendeurs de la fille, il y avait un paysage du Midi, tout noir et blanc, grossièrement rendu sous le soleil par un photographe de campagne.
Une côte rocheuse escaladée de vignes, étayée de muretins de pierre, puis en haut, derrière des files de cyprès contre le vent du nord, et saccotant à un petit bois de pins et de myrtes aux clairs reflets, la grande maison blanche, moitié ferme et moitié château, large perron, toiture italienne, portes écussonnées, que continuaient les murailles rousses dumasprovençal, les perchoirs pour les paons, la crèche aux troupeaux, la baie noire des hangars ouverts sur le luisant des charrues et des herses. La ruine danciens remparts, une tour énorme, déchiquetée sur un ciel sans nuage, dominait le tout, avec quelques toits et le clocher roman de Châteauneuf-des-Papes où les Gaussin dArmandy avaient habité de tout temps.
Castelet, clos et domaine, riche de ses vignobles fameux comme ceux de la Nerte et de lErmitage, se transmettait de père en fils, indivis entre tous les enfants, mais toujours le cadet faisait valoir, par cette tradition familiale denvoyer laîné dans les consulats. Malheureusement la nature contrecarre souvent ces projets; et sil y eut jamais un être incapable de gérer un domaine, de gérer nimporte quoi, cétait bien Césaire Gaussin, à qui incombait à vingt-quatre ans cette lourde responsabilité.
Libertin, coureur de tripots et de guilledoux villageois, Césaire, ou plutôtle Fénat, le vaurien, le mauvais drôle, pour lui garder son surnom de jeunesse, accentuait ce type contradictoire qui apparaît de loin en loin dans les familles les plus austères, dont il est comme la soupape déchappement.
En quelques années dincurie, de dilapidations imbéciles, de bouillottes désastreuses aux cercles dAvignon et dOrange, le clos fut hypothéqué, les caves de réserve mises à sec, les récoltes à venir vendues davance; puis un jour, à la veille dune saisie définitive, le Fénat imita la signature de son frère, fit trois traites payables au consulat de Shang-Haï, persuadé quavant léchéance il trouverait largent pour les retirer; mais elles arrivèrent régulièrement à laîné avec une lettre éperdue avouant la ruine et les faux. Le consul accourut à Châteauneuf, remédia à cette situation désespérée, à laide de ses économies et de la dot de sa femme, et voyant lincapacité du Fénat, il renonça à la carrière qui souvrait pourtant brillante devant lui et se fit simplement vigneron.
Un vrai Gaussin, celui-là, traditionnel jusquà la manie, violent et calme, à la façon des volcans éteints qui gardent des menaces et des réserves déruption, laborieux avec cela, très entendu à la culture. Grâce à lui, Castelet prospéra, sagrandit de toutes les terres jusquau Rhône, et, comme les chances humaines vont toujours par compagnie, le petit Jean fit son apparition sous les myrtes du domaine. Pendant ce temps, le Fénat errait par la maison, anéanti sous le poids de sa faute, osant à peine lever les yeux vers son frère dont le méprisant silence laccablait; il ne respirait quaux champs, à la chasse, à la pêche, fatiguant son chagrin à dineptes besognes, ramassant des escargots, se taillant des cannes superbes de myrte ou de roseau, et déjeunant tout seul dehors dune brochette de becs fins quil cuisait, sur un feu de souches doliviers, au milieu de la garrigue. Le soir, rentré pour dîner à la table fraternelle, il ne prononçait pas un mot, malgré lindulgent sourire de sa belle-soeur, pitoyable au pauvre être et le fournissant dargent de poche, en cachette de son mari qui tenait rigueur au Fénat, moins pour ses sottises passées que pour toutes celles à commettre; et en effet la grande incartade réparée, lorgueil de Gaussin laîné fut mis à une nouvelle épreuve.
Trois fois par semaine, venait en journée de couture, à Castelet, une jolie fille de pêcheurs, Divonne Abrieu, née dans loseraie au bord du Rhône, vraie plante fluviale à la tige ondulante et longue. Sous sacatalaneà trois pièces enserrant sa petite tête et dont les brides rejetées laissaient admirer lattache du cou légèrement bistré comme le visage, jusquaux névés délicats de la gorge et des épaules, elle faisait songer à quelquedonedes anciennes cours damour jadis tenues tout autour de Châteauneuf, à Courthezon, à Vacqueiras, dans ces vieux donjons dont les ruines seffritent par les collines.
Ce souvenir historique nétait pour rien dans lamour de Césaire, âme simple, dénuée didéal et de lecture; mais, de petite taille, il aimait les femmes grandes et fut pris dès le premier jour. Il sy entendait, le Fénat, à ces aventures villageoises; une contredanse au bal le dimanche, un cadeau de gibier, puis à la première rencontre en pleins champs la vive attaque à la renverse, sur la lavande ou le paillis. Il se trouva que Divonne ne dansait pas, quelle rapporta le gibier à la cuisine, et que solide comme un de ces peupliers de rive, blancs et flexibles, elle envoya le séducteur rouler à dix pas. Depuis, elle le tint à distance avec la pointe des ciseaux pendus à sa ceinture par un clavier dacier, le rendit fou damour, si bien quil parla dépouser et se confia à sa belle soeur. Celle-ci, connaissant Divonne Abrieu depuis lenfance, la sachant sérieuse et délicate, trouvait dans le fond de son coeur que cette mésalliance serait peut-être le salut du Fénat; mais la fierté du consul se révoltait à lidée dun Gaussin dArmandy épousant une paysanne: «Si Césaire fait cela, je ne le revois plus…» et il tint parole.
Césaire marié quitta Castelet, alla vivre au bord du Rhône chez les parents de sa femme, dune petite rente que lui servait son frère et quapportait tous les mois lindulgente belle-soeur. Le petit Jean accompagnait sa mère dans ses visites, ravi de la cabane des Abrieu, sorte de rotonde enfumée, secouée par la tramontane ou le mistral, et que soutenait une poutre unique et verticale comme un mât. La porte ouverte encadrait le petit môle où séchaient les filets, où luisait et frétillait largent vif et nacré des écailles; au bas deux ou trois grosses barques houlant et criant sur leurs amarres, et le grand fleuve joyeux, large, lumineux, tout rebroussé par le vent contre ses îles en touffes dun vert pâle. Et, tout petit, Jean prenait là son goût des lointains voyages, et de la mer quil navait pas encore vue.
Cet exil de loncle Césaire dura deux ou trois ans, naurait jamais fini peut-être sans un événement familial, la naissance des deux petites bessonnes, Marthe et Marie. La mère tomba malade à la suite de cette double couche, et Césaire et sa femme eurent la permission de venir la voir. La réconciliation des deux frères suivit, irraisonnée, instinctive, par la toute-puissance du même sang; le ménage habita Castelet, et comme une incurable anémie, compliquée bientôt de goutte rhumatismale, immobilisait la pauvre mère, Divonne se trouva chargée de mener la maison, de surveiller la nourriture des petites, le personnel nombreux, daller voir Jean deux fois la semaine au lycée dAvignon, sans compter que le soin de sa malade la réclamait à toute heure.
Femme dordre et de tête, elle suppléait à linstruction qui lui manquait, par son intelligence, son âpreté paysanne, les lambeaux détudes restés dans la cervelle du Fénat dompté et discipliné. Le consul se reposait sur elle de toute la dépense de la maison, très lourde avec ses charges accrues et des revenus diminuant dannée en année, rongés au pied des vignes par le phylloxera. Toute la plaine était atteinte, mais le clos résistait encore, et cétait la préoccupation du consul: sauver le clos à force de recherches et dexpériences.
Cette Divonne Abrieu qui restait fidèle à ses coiffes, à son clavier dartisane et se tenait si modestement à sa place dintendante, de dame de compagnie, garda la maison de la gêne, en ces années de crise, la malade toujours entourée des mêmes soins coûteux, les petites élevées près de leur mère, en demoiselles, la pension de Jean régulièrement payée, dabord au lycée, puis à Aix où il faisait son droit, enfin à Paris où il était allé lachever.
Par quels miracles dordre, de vigilance y arrivait-elle, tous lignoraient comme elle-même. Mais chaque fois que Jean songeait à Castelet, quil levait les yeux vers la photographie à reflets pâles, effacée de lumière, la première figure évoquée, le premier nom prononcé, cétait Divonne, la paysanne au grand coeur quil sentait cachée derrière la gentilhommière et la tenant debout par leffort de sa volonté. Depuis quelques jours cependant, depuis quil savait ce quétait sa maîtresse, il évitait de prononcer ce nom vénéré devant elle, comme celui de sa mère ni daucun des siens; même la photographie le gênait à regarder, déplacée, égarée à cette muraille, au-dessus du lit de Sapho.
Un jour, en rentrant dîner, il fut surpris de voir trois couverts au lieu de deux, plus encore de trouver Fanny en train de jouer aux cartes avec un petit homme quil ne reconnut pas dabord, mais qui en se retournant lui montra les yeux clairs de chèvre folle, le grand nez conquérant dans une face hâlée et poupine, le crâne chauve et la barbe de ligueur de loncle Césaire. Au cri de son neveu, il répondit sans lâcher les cartes:
— Tu vois, je ne mennuie pas, je fais un bésigue avec ma nièce.
Sa nièce!
Et Jean qui cachait si soigneusement sa liaison à tout le monde. Cette familiarité lui déplut, et les choses que Césaire lui débitait à voix basse, pendant que Fanny soccupait du dîner…
— Mon compliment, petit… des yeux… des bras… un morceau de roi.
Ce fut bien pis, quand à table le Fénat se mit à parler sans aucune réserve des affaires de Castelet, de ce qui lamenait à Paris.
Le prétexte du voyage cétait de largent à toucher, huit mille francs quil avait prêtés autrefois à son ami Courbebaisse et quil ne comptait jamais revoir, quand une lettre du notaire lui avait appris et la mort de Courbebaisse,pechère! et le remboursement tout prêt de ses huit mille francs. Mais le vrai motif, car on aurait pu lui faire parvenir largent:
— Le vrai motif cest la santé de ta mère, mon pauvre… Depuis quelque temps elle saffaiblit beaucoup, et des fois quil y a, sa tête déménage, elle oublie tout, jusquau nom des petites. Lautre soir, ton père sortait de sa chambre, elle a demandé à Divonne qui était ce bon Monsieur qui venait la voir si souvent. Personne ne sest encore aperçu de cela que ta tante, et elle ne men a parlé que pour me décider à venir consulter Bouchereau sur létat de la pauvre femme quil a soignée autrefois.
— Avez-vous eu déjà des fous dans votre famille? demanda Fanny, lair doctoral et grave, son air La Gournerie.
— Jamais… dit le Fénat, ajoutant avec un sourire malin, froncé jusquaux tempes, quil avait été un peu toqué dans sa jeunesse… mais ma folie ne déplaisait pas aux dames, et lon na pas eu besoin de menfermer.
Jean les regardait, navré. Au chagrin que lui causait la triste nouvelle, se joignait un oppressant malaise dentendre cette femme parler de sa mère, de ses infirmités dâge critique, avec le libre langage et lexpérience dune matrone, les coudes sur la nappe, en roulant une cigarette. Et lautre, bavard, indiscret, sabandonnait, disait les secrets intimes de la famille.
Ah! les vignes… fichues les vignes!… Et le clos lui-même nen avait plus pour longtemps; la moitié des cépages était déjà dévorée, et lon ne conservait le reste que par miracle, en soignant chaque grappe, chaque grain comme des enfants malades, avec des drogues qui coûtaient cher. Le terrible, cest que le consul sentêtait à planter toujours de nouveaux ceps que le ver attaquait, au lieu de laisser à la culture des oliviers, des câpriers, toute cette bonne terre inutile couverte de pampres lépreux et roussis.
Heureusement quil avait, lui, Césaire, quelques hectares au bord du Rhône, quil soignait par limmersion, une découverte superbe applicable seulement dans les terrains bas. Déjà une bonne récolte lencourageait, dun petit vin pas très chaud, «du vin de grenouille», disait le consul dédaigneusement; mais le Fénat sentêtait aussi, et, avec les huit mille francs de Courbebaisse, il allait acheter la Piboulette…
— Tu sais, petit, la première île sur le Rhône, en aval des Abrieu… mais ceci entre nous, il faut que personne à Castelet ne se doute de rien encore…
— Pas même Divonne, mon oncle? demanda Fanny en souriant…
Au nom de sa femme, les yeux du Fénat se mouillèrent:
— Oh! Divonne, je ne fais jamais rien sans elle. Elle a foi dans mon idée dailleurs, et serait si heureuse que son pauvre Césaire refît la fortune de Castelet, après en avoir commencé la ruine.
Jean frémit; allait-il donc faire sa confession, raconter cette lamentable histoire des faux? Mais le Provençal tout à sa tendresse pour Divonne, sétait mis à parler delle, du bonheur quelle lui donnait. Et si belle avec ça, si magnifiquement charpentée:
— Tenez, ma nièce, vous qui êtes femme, vous devez vous y connaître.
Il lui tendait un portrait-carte, tiré de son portefeuille, et qui ne le quittait jamais.
À laccent filial de Jean quand il parlait de sa tante, aux conseils maternels de la paysanne écrits dune grande écriture, un peu tremblée, Fanny se figurait une de ces villageoises à marmotte de Seine-et-Oise, et resta saisie devant ce joli visage aux lignes pures, éclairci par létroite coiffe blanche, cette taille élégante et souple dune femme de trente cinq ans.
— Très belle en effet… dit-elle en pinçant les lèvres, dune intonation singulière.
— Et une charpente! fit loncle qui tenait à son image.
Puis on passa sur le balcon. Après une journée chaude dont le zinc de la véranda brûlait encore, il tombait, dun nuage perdu, une fine pluie darrosage qui rafraîchissait lair, tintait gaiement sur les toits, éclaboussait les trottoirs. Paris riait sous cette ondée, et le train de la foule, des voitures, toute cette rumeur montante grisait le provincial, remuait dans sa tête vide et mobile comme un grelot, des rappels de jeunesse, et dun séjour de trois mois quil avait fait, quelque trente ans auparavant, chez son ami Courbebaisse.
Quelle noce, mes enfants, quelles bordées!… Et leur entrée au Prado une nuit de mi-carême, Courbebaisse en chicard, et sa maîtresse, la Mornas, en marchande de chansons, un déguisement qui lui avait porté chance puisquelle était devenue une célébrité de café-concert. Lui-même, loncle, remorquait un petit chiffon du quartier que lon appelait Pellicule… Et tout ragaillardi, il riait de la bouche jusquaux tempes, fredonnait des airs à danser, saisissait en mesure sa nièce par la taille. À minuit, quand il les quitta pour gagner lhôtel Cujas, le seul quil connût dans Paris, il chantait à pleine gorge dans lescalier, envoyait des baisers à sa nièce qui léclairait, et criait à Jean:
— Tu sais, prends garde à toi!…
Dès quil fut parti, Fanny dont le front gardait un pli préoccupé, passa vivement dans son cabinet de toilette et, par la porte restée entrouverte, pendant que Jean se couchait, elle commençait dune voix presque insouciante.
— Dis donc, elle est très jolie, ta tante… ça ne métonne plus si tu en parlais si souvent… Vous avez dû lui en faire porter à ce pauvre Fénat, une tête à ça du reste…
Il protestait de toute son indignation… Divonne! une seconde mère pour lui, qui, tout petit, le soignait, lhabillait… Elle lavait sauvé dune maladie, de la mort… non, jamais la tentation ne lui serait venue dune infamie pareille.
— Va donc, va donc, reprenait la voix stridente de la femme, des épingles à coiffer entre les dents, tu ne me feras pas croire quavec ces yeux-là et la belle charpente dont parlait cet imbécile, sa Divonne ait pu rester sans désir à côté dun joli blond à peau de fille comme toi?… Vois-tu, des bords du Rhône ou dailleurs, nous sommes toutes les mêmes…
Elle le disait avec conviction, croyant son sexe entier facile à tout caprice et vaincu du premier désir. Lui, se défendait, mais troublé, interrogeant ses souvenirs, se demandant si jamais le frôlement dune innocente caresse avait pu lavertir dun danger quelconque; et quoique ne trouvant rien, la candeur de son affection restait atteinte, le pur camée rayé dun coup dongle.
— Tiens!… regarde… la coiffe de ton pays…
Sur ses beaux cheveux, massés en deux longs bandeaux, elle avait épinglé un fichu blanc qui imitait assez bien la catalane, le béguin à trois pièces des filles de Châteauneuf; et, droite devant lui, dans les plis laiteux de sa batiste de nuit, les yeux brûlants, elle lui demandait:
— Est-ce que je ressemble à Divonne?
Oh! non, pas du tout; elle ne ressemblait quà elle-même sous ce petit bonnet rappelant lautre, celui de Saint-Lazare, qui la rendait si jolie, disait-on, pendant quelle envoyait à son forçat un baiser dadieu en plein tribunal:
— Tennuie pas, mami, les beaux jours reviendront…
Et ce souvenir lui fit tant de mal que, sitôt sa maîtresse couchée, il éteignit bien vite, pour ne plus la voir.
Le lendemain de bonne heure, loncle arrivait en casseur, la canne haute, criant: «Ohé! les bébés», avec lintonation fringante et protégeante quavait Courbebaisse autrefois quand il venait le chercher dans les bras de Pellicule. Il paraissait encore plus excité que la veille: lhôtel Cujas, sans doute, et surtout les huit mille francs pliés dans son portefeuille. Largent de la Piboulette, bé oui, mais il avait bien le droit den distraire quelques louis pour offrir un déjeuner à la campagne à sa nièce!…
«Et Bouchereau?» observa le neveu, qui ne pouvait manquer son ministère deux jours de suite. Il fut convenu quon déjeunerait aux Champs-Élysées et que les deux hommes iraient après à la consultation.
Ce nétait pas ce que le Fénat avait rêvé, larrivée à Saint Cloud en grande remise, du champagne plein la voiture; mais le repas fut charmant tout de même sur la terrasse du restaurant ombragée dacacias et de vernis du Japon, que traversaient les flonflons dune répétition de jour au voisin café-concert. Césaire, très bavard, très galant, mit toutes ses grâces à lair pour éblouir la Parisienne. Il «attrapait» les garçons, complimentait le chef de sa sauce meunière; et Fanny riait dun élan bête et forcé, dune niaiserie de cabinet particulier, qui fit de la peine à Gaussin, ainsi que lintimité sétablissant entre loncle et la nièce par- dessus sa tête.
On eût dit des amis de vingt ans. Le Fénat, devenu sentimental avec les vins de dessert, parlait de Castelet, de Divonne et aussi de son petit Jean; il était heureux de le savoir avec elle, une femme sérieuse qui lempêcherait de faire des sottises. Et sur le caractère un peu ombrageux du jeune homme, la façon de le prendre, il lui donnait des conseils comme à une jeune mariée en lui tapotant les bras, la langue épaisse, loeil éteint et mouillé.
Il se dégrisa chez Bouchereau. Deux heures dattente au premier étage de la place Vendôme, dans ses grands salons, hauts et froids, encombrés dune foule silencieuse et angoissée; lenfer de la douleur dont ils traversèrent successivement tous les cercles, passant de pièce en pièce jusquau cabinet de lillustre savant.
Bouchereau, avec sa mémoire prodigieuse, se souvint très bien de Mme Gaussin, étant venu en consultation à Castelet dix ans auparavant au commencement de la maladie; il sen fit raconter les différentes phases, relut les ordonnances anciennes et, tout de suite, rassura les deux hommes sur les accidents cérébraux qui venaient de se produire et quil attribuait à lemploi de certains médicaments. Pendant quimmobile, ses gros sourcils baissés sur ses petits yeux aigus et fouilleurs, il écrivait une longue lettre à son confrère dAvignon, loncle et le neveu écoutaient, retenant leur souffle, le grincement de cette plume qui couvrait pour eux, à elle seule, toute la rumeur du Paris luxueux; et subitement leur apparaissait la puissance du médecin dans les temps modernes, dernier prêtre, croyance suprême, invincible superstition…
Césaire sortit de là, sérieux et refroidi:
— Je rentre à lhôtel boucler ma malle, lair de Paris est mauvais pour moi, vois-tu, petit… si jy restais, je ferais des bêtises. Je prendrai ce soir le train de sept heures, excuse-moi près de ma nièce, hé?
Jean se garda bien de le retenir, effrayé de son enfantillage, de sa légèreté; et le lendemain, en séveillant, il se félicitait de le savoir rentré, sous clé, près de Divonne, quand on le vit apparaître, la figure à lenvers, le linge en désordre:
— Bon Dieu! mon oncle, que vous arrive-t-il?
Effondré dans un fauteuil, sans voix et sans gestes dabord, mais sanimant à mesure, loncle avoua une rencontre du temps de Courbebaisse, le dîner trop copieux, les huit mille francs perdus la nuit dans un tripot… Plus un sou, rien!… Comment rentrer là-bas, raconter ça à Divonne! Et lachat de la Piboulette… Tout à coup pris dune sorte de délire, il se mettait les mains sur les yeux, les pouces bouchant les oreilles, et hurlant, sanglotant, déchaîné, le Méridional sinvectivait, étalait son remords dans une confession générale de toute sa vie. Il était la honte et le malheur des siens; des types tels que lui dans les familles on aurait le droit de les abattre comme des loups. Sans la générosité de son frère où serait-il?… Au bagne avec les voleurs et les faussaires.
— Mon oncle, mon oncle!… disait Gaussin très malheureux, essayant de larrêter.
Mais lautre, volontairement aveugle et sourd, se délectait à ce témoignage public de son crime, raconté dans les moindres détails, tandis que Fanny le regardait avec une pitié mêlée dadmiration. Un passionné au moins celui-là, un brûle-tout comme elle les aimait; et, remuée dans ses entrailles de bonne fille, elle cherchait un moyen de lui venir en aide. Mais lequel? Elle ne voyait plus personne depuis un an, Jean navait aucune relation… Subitement un nom lui vint à lesprit: Déchelette!… Il devait être à Paris en ce moment, et cétait un si bon garçon.
— Mais je le connais à peine… dit Jean.
— Jirai, moi….
— Comment! tu veux?
— Pourquoi pas?
Leurs regards se croisèrent et se comprirent. Déchelette aussi avait été son amant, lamant dune nuit quelle se rappelait à peine. Mais lui nen oubliait pas un; ils étaient tous en rang dans sa tête, comme les saints dun calendrier.
— Si cela tennuie… fit-elle un peu gênée.
Alors Césaire, qui, pendant ce court débat sétait interrompu de crier, très anxieux, tourna vers eux un tel regard de supplication désespérée, que Jean se résigna, consentit entre les dents…
Quelle leur parut longue cette heure, à tous deux, déchirés par des pensées quils ne savouaient pas, appuyés au balcon, guettant la rentrée de la femme.
— Cest donc bien loin, ce Déchelette?…
— Mais non, rue de Rome… à deux pas, répondait Jean furieux, et trouvant, lui aussi, que Fanny était bien longue à revenir.
Il essayait de se tranquilliser avec la devise amoureuse de lingénieur «pas de lendemain», et la façon méprisante dont il lavait entendu parler de Sapho, comme dune ancienne de la vie galante; mais sa fierté damant se révoltait, et il aurait presque souhaité que Déchelette la trouvât encore belle et désirable. Ah! ce vieux toqué de Césaire avait bien besoin de rouvrir ainsi toutes les plaies.
Enfin le mantelet de Fanny tourna langle de la rue. Elle, rentrait, rayonnante:
— Cest fait… jai largent.
Les huit mille francs étalés devant lui, loncle pleurait de joie, voulait faire un reçu, fixer les intérêts, la date du remboursement.
— Inutile, mon oncle… Je nai pas prononcé votre nom… Cest à moi quon a prêté cet argent, cest à moi que vous le devez, et aussi longtemps quil vous plaira.
— Des services pareils, mon enfant, répondait Césaire transporté de reconnaissance, on les paye avec de lamitié qui ne finit plus…
Et dans la gare, où Gaussin laccompagnait pour être assuré cette fois de son départ, il répétait les larmes aux yeux:
— Quelle femme, quel trésor!… Il faut la rendre heureuse, vois- tu…
Jean resta très fâché de cette aventure, sentant sa chaîne, déjà si lourde, se river de plus en plus, et se confondre deux choses que sa délicatesse native avait toujours tenues séparées et distinctes: la famille et sa liaison. À présent, Césaire mettait la maîtresse au courant de ses travaux, de ses plantations, lui donnait des nouvelles de tout Castelet; et Fanny critiquait lobstination du consul dans laffaire des vignes, parlait de la santé de la mère, irritait Jean dune sollicitude ou de conseils déplacés. Jamais dallusion au service rendu par exemple, ni à lancienne aventure du Fénat, à cette tare de la maison dArmandy, que loncle avait livrée devant elle. Une seule fois elle sen faisait une arme de riposte, dans les circonstances que voici:
Ils rentraient du théâtre, et montaient en voiture, sous la pluie, à une station du boulevard. Léquipage, une de ces guimbardes qui ne roulent quaprès minuit, fut long à démarrer, lhomme endormi, la bête secouant sa musette. Pendant quils attendaient à couvert dans le fiacre, un vieux cocher, en train de rajuster une mèche à son fouet, sapprocha tranquillement de la portière, son filin entre les dents, et dit à Fanny dune voix cassée qui puait le vin:
— Bonsoir… Comment quà ça va? Tiens, cest vous?
Elle eut un petit tressaut vite réprimé et, tout bas, à son amant:
— Mon père!…
Son père, ce maraudeur à la longue lévite dancienne livrée, souillée de boue, aux boutons de métal arrachés, et montrant sous le gaz du trottoir une face bouffie, apoplectisée dalcool, où Gaussin croyait retrouver en vulgaire le profil régulier et sensuel de Fanny, ses larges yeux de jouisseuse! Sans se préoccuper de lhomme qui accompagnait sa fille, et comme sil ne leût pas vu, le père Legrand donnait des nouvelles de la maison.
— La vieille est à Necker depuis quinze jours, elle file un mauvais coton… Va donc la voir un de ces jeudis, ça y donnera du courage… Moi, heureusement, le coffre est solide; toujours bon fouet, bonne mèche. Seulement le commerce ne va pas fort… Si tavais besoin dun bon cocher au mois, ça ferait joliment mon affaire… Non? tant pis alors, et à la revoyure…
Ils se serrèrent les mains mollement; le fiacre partit.
«Hein? crois-tu…» murmurait Fanny; et tout de suite elle se mit à lui parler longuement de sa famille, ce quelle avait toujours évité… «cétait si laid, si bas…» mais on se connaissait mieux maintenant; on navait plus rien à se cacher. Elle était née au Moulin-aux-Anglais, dans la banlieue, de ce père, ancien dragon, qui faisait le service des voitures de Paris à Châtillon, et dune servante dauberge, entre deux tournées de comptoir. Elle navait pas connu sa mère, morte en couches; seulement les patrons du relais, braves gens, obligèrent le père à reconnaître sa petite et à payer les mois de nourrice. Il nosa pas refuser, car il devait gros dans la maison, et quand Fanny eut quatre ans il lemmenait sur sa voiture comme un petit chien, nichée en haut, sous la bâche, amusée de rouler ainsi par les chemins, de voir la lumière des lanternes courir des deux côtés, fumer et haleter le dos des bêtes, de sendormir au noir, à la bise, en entendant sonner les grelots.
Mais le père Legrand se fatigua vite de cette pose à la paternité; si peu que ça coûtât, il fallait la nourrir, lhabiller, cette morveuse. Puis elle le gênait pour un mariage avec la veuve dun maraîcher dont il guignait les cloches à melon, les choux en carrés alignés sur son itinéraire. Elle eut alors la sensation très nette que son père voulait la perdre; cétait son idée fixe divrogne, se débarrasser de lenfant à toute force, et si la veuve elle-même, la brave mère Machaume, navait pris la fillette sous sa protection…
— Au fait tu las connue, Machaume, dit Fanny.
— Comment! cette servante que jai vue chez toi…
— Cétait ma belle-mère… Elle avait été si bonne pour moi quand jétais petite; je la prenais pour larracher à son gueux de mari qui, après lui avoir mangé tout son bien, la rouait de coups, lobligeait à servir une gaupe avec laquelle il vivait… Ah! la pauvre Machaume, elle sait ce que coûte un bel homme. Eh bien! quand elle ma eu quittée, malgré tout ce que jai pu lui dire, elle est courue se remettre avec lui et, maintenant, la voilà à lhospice. Comme il se laisse aller sans elle, le vieux gredin! était-il sale! quelle mine de rouleur! il ny a que son fouet… as-tu vu comme il le tenait droit?… Même saoul à tomber, il le porte devant lui comme un cierge, le serre dans sa chambre; il na jamais eu que ça de propre… Bon fouet, bonne mèche, cest son mot.
Elle en parlait inconsciemment, ainsi que dun étranger, sans dégoût ni honte; et Jean sépouvantait à lentendre. Ce père!… cette mère!… en face de la figure sévère du consul et de langélique sourire de Mme Gaussin!… Et comprenant tout à coup ce quil y avait dans le silence de son amant, quelle révolte contre ce gâchis social dont il séclaboussait auprès delle:
— Après tout, dit Fanny sur un ton philosophe, cest un peu ça dans toutes les familles, on nen est pas responsable… moi, jai mon père Legrand; toi, tu as ton oncle Césaire.
«Mon cher enfant, je técris encore toute tremblante du gros tourment que nous venons davoir; nos bessonnes disparues, parties de Castelet pendant tout un jour, une nuit et la matinée du lendemain!…
«Cest dimanche, à lheure du déjeuner, quon sest aperçu que les petites manquaient. Je les avais faites belles pour la messe de huit heures où le consul devait les conduire, puis je ne men étais plus occupée, retenue auprès de la mère plus nerveuse que dhabitude, comme sentant le malheur qui rôdait autour de nous. Tu sais quelle a toujours eu ça depuis sa maladie, de prévoir ce qui doit arriver; et moins elle peut bouger, plus sa tête travaille.
«Ta mère dans sa chambre heureusement, tu nous vois tous à la salle, attendant les petites; on les appelle par le clos, le berger souffle avec sa grosse coquille à ramener les brebis, puis Césaire dun côté, moi dun autre, Rousseline, Tardive, nous voilà tous à galoper dans Castelet et, chaque fois, en nous rencontrant: «Eh bien? — Rien vu.» À la fin on nosait plus demander; le coeur battant, on allait au puits, au bas des hautes fenêtres du grenier… Quelle journée!… et il me fallait monter à tout moment près de ta mère, sourire dun air tranquille, expliquer labsence des petites en disant que je les avais envoyées passer le dimanche chez leur tante de Villamuris. Elle avait paru le croire; mais tard dans la soirée, pendant que je la veillais, guettant derrière la vitre les lumières qui couraient dans la plaine et sur le Rhône à la recherche des enfants, je lentendis qui pleurait doucement dans son lit; et comme je linterrogeais: «Je pleure pour quelque chose que lon me cache, mais que jai deviné tout de même…», me répondit-elle de cette voix de petite fille qui lui est revenue à force de souffrance; et sans plus nous parler, nous nous inquiétions toutes deux, à part dans notre chagrin…
«Enfin, mon cher enfant, pour ne pas faire durer cette pénible histoire, le lundi matin nos petites nous furent ramenées par les ouvriers que ton oncle occupe dans lîle et qui les avaient trouvées sur un tas de sarments, pâles de froid et de faim après cette nuit en plein air, au milieu de leau. Et voici ce quelles nous ont conté dans linnocence de leurs petits coeurs. Depuis longtemps lidée les tourmentait de faire comme leurs patronnes Marthe et Marie dont elles avaient lu lhistoire, de sen aller dans un bateau sans voiles, ni rames, ni provisions daucune sorte, répandre lÉvangile sur le premier rivage où les pousserait le souffle de Dieu. Dimanche donc après la messe, détachant une barque à la pêcherie et sagenouillant au fond comme les saintes femmes, tandis que le courant les emportait, elles sen sont allées doucement, échouer dans les roseaux de la Piboulette, malgré les grandes eaux de la saison, les coups de vent, lesrévouluns… Oui, le bon Dieu les gardait et cest lui qui nous les a rendues, les jolies! ayant un peu fripé leurs guimpes du dimanche et gâté la dorure de leurs paroissiens. On na pas eu la force de les gronder, seulement de grands baisers à bras ouverts; mais nous sommes tous restés malades de la peur que nous avons eue.
«La plus frappée, cest ta mère qui, sans que nous lui ayons encore rien raconté, a senti, comme elle dit, passer la mort sur castelet, et garde, elle si tranquille, si gaie dordinaire, une tristesse que rien ne peut guérir, malgré que ton père, moi, tout le monde nous nous serrions tendrement autour delle… Et si je te disais, mon Jean, que cest de toi, surtout, quelle languit et sinquiète. Elle nose pas lavouer devant le père qui veut quon te laisse à ton travail, mais tu nes pas venu après ton examen comme tu lavais promis. Fais-nous la surprise pour les fêtes de Noël; que notre malade reprenne son bon sourire. Si tu savais, quand on ne les a plus, ses vieux, comme on regrette de ne pas leur avoir donné plus de temps…»
Debout près de la fenêtre où filtrait un jour paresseux dhiver sous le brouillard, Jean lisait cette lettre, en savourait le bouquet sauvage, les chers souvenirs de tendresse et de soleil.
— Quest-ce que cest?… fais voir…
Fanny venait de séveiller à la jaune lueur du rideau écarté et, toute bouffie de sommeil, allongeait machinalement la main vers le paquet de maryland à demeure sur la table de nuit. Il hésita, sachant la jalousie quexaspérait en sa maîtresse le nom seul de Divonne; mais comment dissimuler le billet dont elle reconnaissait la provenance et le format?
Dabord lescapade des fillettes lémut gentiment, tandis que, les bras et la gorge à lair, dressée sur loreiller dans le flot de ses cheveux bruns, elle lisait tout en roulant une cigarette; mais la fin lirrita jusquà la fureur, et chiffonnant et jetant la lettre par la chambre:
— Je ten collerai, moi, des saintes femmes!… Tout ça des inventions pour te faire partir… Son beau neveu lui manque à cette…
Il voulut larrêter, empêcher le mot ordurier quelle lança et bien dautres à la file. Jamais elle ne sétait encore emportée aussi grossièrement devant lui, dans ce débordement de colère fangeuse, dégout crevé lâchant sa vase et sa puanteur. Tout largot de son passé de fille et de voyou gonflait son cou, détendait sa lèvre.
Pas malin de voir ce quils voulaient tous là-bas… Césaire avait parlé, et lon combinait ça en famille de rompre leur liaison, de lattirer au pays avec la belle charpente de la Divonne pour amorce.
— Dabord, tu sais, si tu pars, moi je lui écris à ton cocu… Je lavertis… ah mais!…
En parlant, elle se ramassait haineusement sur le lit, blême, la face creuse, les traits grandis, comme une bête méchante prête à bondir.
Et Gaussin se rappelait lavoir vue ainsi rue de lArcade; mais cétait contre lui maintenant, cette haine rugie qui lui donnait la tentation de tomber sur sa maîtresse et de la battre, car en ces amours de chair où lestime et le respect de lêtre aimé sont néant, la brutalité surgit toujours dans la colère ou les caresses. Il eut peur de lui-même, séchappa pour son bureau, et tout en marchant il sindignait contre cette vie quil sétait faite. Ça lui apprendrait à se livrer à une pareille femme!… Que dinfamies, que dhorreurs!… Ses soeurs, sa mère, il y en avait eu pour tout le monde… Quoi! pas même le droit daller voir les siens. Mais dans quel bagne sétait-il donc enfermé? Et toute lhistoire de leur liaison lui apparaissant, il voyait comment les beaux bras nus de lÉgyptienne, noués à son cou le soir du bal, sétaient cramponnés despotes et forts, lisolant de ses amis, de sa famille. Maintenant, sa résolution était prise. Le soir même et, coûte que coûte, il partirait pour Castelet.
Quelques affaires expédiées, son congé obtenu au ministère, il revint chez lui de bonne heure, sattendant à une scène terrible, prêt à tout, même à la rupture. Mais le bonjour bien doux que Fanny lui dit tout de suite, ses yeux gros, ses joues comme amollies de larmes, lui laissèrent à peine le courage dune volonté.
— Je pars ce soir… fit-il en se raidissant.
— Tu as raison, mami… Va voir ta mère, et surtout… Elle se rapprochait câlinement… Oublie comme jai été méchante, je taime trop, cest ma folie…
Tout le restant du jour, faisant la malle avec de coquettes sollicitudes, ramenée à la douceur des premiers temps, elle garda cette attitude repentie, peut-être dans lespoir de le retenir. Pourtant, pas une fois elle ne lui demanda: «Reste…» et lorsque à la dernière minute, tout espoir perdu devant les apprêts définitifs, elle se frôlait, se serrait contre son amant, tâchant de limprégner delle pour toute la durée de la route et de labsence, son adieu, son baiser ne murmurèrent que ceci:
— Dis, Jean, tu ne men veux pas?…
Oh! livresse, au matin, de séveiller dans sa petite chambre denfant, le coeur encore chaud des étreintes familiales, des belles effusions de larrivée, de retrouver à la même place, sur la moustiquaire de son lit étroit, la même barre lumineuse quy cherchaient ses réveils passés, dentendre les cris des paons sur leurs perchoirs, grincer la poulie du puits, le culbutement à pattes pressées du troupeau, et lorsquil eut fait claquer ses volets à la muraille, de revoir cette belle lumière chaude qui entrait par nappes, en tombée décluse, et ce merveilleux horizon de vignes en pente, de cyprès, doliviers et de miroitants bois de pins, se perdant jusquau Rhône sous un ciel profond et pur, sans un duvet de brume malgré lheure matinale, un ciel vert, balayé toute la nuit par le mistral qui remplissait encore limmense vallée de son souffle allègre et fort.
Jean comparait ce réveil à ceux de là-bas sous un ciel boueux comme son amour, et se sentait heureux et libre. Il descendit. La maison blanche de soleil dormait encore, tous ses volets fermés comme des yeux; et il fut heureux dun moment de solitude pour se reprendre, dans cette convalescence morale quil sentait commencer pour lui.
Il fit quelques pas sur la terrasse, prit une allée montante du parc, ce quon appelait le parc, un bois de pins et de myrtes jetés au hasard dans la côte rude de Castelet, coupée de sentiers inégaux tout glissants daiguilles sèches. Son chien Miracle, bien vieux et boitant, était sorti de sa niche, et le suivait silencieusement dans ses talons; ils avaient si souvent fait ensemble cette promenade du matin!
À lentrée des vignes, dont les grands cyprès de clôture inclinaient leurs cimes pointues, le chien hésita; il savait combien le sol en épaisse couche de sable, — un nouveau remède au phylloxera que le consul était en train dessayer, — serait difficile à ses vieilles pattes, ainsi que les gradins détai de la terrasse. La joie de suivre son maître le décida pourtant; et cétaient à chaque obstacle de douloureux efforts, des petits cris peureux, des arrêts et des maladresses de crabe sur un rocher. Jean ne le regardait pas, tout occupé de ce nouveau plant dalicante, dont son père lavait longtemps entretenu la veille. Les souches paraissaient dune belle venue sur le sable uni et luisant. Enfin le pauvre homme allait être payé de ses peines entêtées; le clos de Castelet pourrait revivre, quand la Nerte, lErmitage, tous les grands crus du Midi étaient morts!
Une petite coiffe blanche se dressa tout à coup devant lui. Cétait Divonne, la première levée à la maison; elle avait une serpette dans la main, autre chose aussi quelle jeta, et ses joues si mates dordinaire sallumaient dune rougeur vive:
— Cest toi, Jean?… tu mas fait peur… Jai cru que cétait ton père…
Puis se remettant, elle lembrassa:
— As-tu bien dormi?
— Très bien, tante, mais pourquoi craigniez-vous larrivée de mon père?…
— Pourquoi?…
Elle ramassa le pied de vigne quelle venait darracher:
— Le consul ta dit, nest-ce pas, que cette fois il était sûr de réussir… Eh bien, té! voilà la bête…
Jean regardait une petite mousse jaunâtre incrustée dans le bois, limperceptible moisissure qui, de proche en proche, a ruiné des provinces entières; et cétait une ironie de la nature, dans cette splendide matinée, sous le soleil vivifiant, que cet infiniment petit, destructeur et indestructible.
— Cest le commencement… Dans trois mois tout le clos sera dévoré, et ton père recommencera encore, car il y a mis son orgueil. Ce seront de nouveaux plants, de nouveaux remèdes, jusquau jour…
Un geste désolé acheva et souligna sa phrase.
— Vraiment! nous en sommes là?
— Oh! tu connais le consul… Il ne dit jamais rien, me donne le mois comme toujours; mais je le vois préoccupé. Il court à Avignon, à Orange. cest de largent quil cherche…
— Et Césaire? ses immersions? demanda le jeune homme consterné.
Grâce à Dieu, par là tout allait bien. Ils avaient eu cinquante pièces de petit vin à la dernière récolte; et cet an apporterait le double. Devant ce succès le consul avait cédé à son frère toutes les vignes de la plaine, restées jusquici en jachère, en alignements de bois morts comme un cimetière de campagne; et maintenant elles étaient sous leau pour trois mois…
Et fière de loeuvre de son homme, de son Fénat, la Provençale montrait à Jean, du lieu élevé où ils se trouvaient, de grands étangs, desclairs, maintenus par des bourrelets de chaux, comme sur les salines.
— Dans deux ans ce cépage donnera; dans deux ans aussi la Piboulette, et encore lîle de Lamotte que ton oncle a achetée sans le dire… Alors nous serons riches… mais il faut tenir jusque-là, et que chacun y mette du sien et se sacrifie.
Elle en parlait gaiement du sacrifice, en femme quil nétonne plus, et avec un si facile entraînement que Jean, traversé dune idée subite, lui répondit sur le même ton:
— On se sacrifiera, Divonne…
Le jour même, il écrivit à Fanny que ses parents ne pouvaient lui continuer sa pension, quil serait réduit aux appointements ministériels et que, dans ces conditions, la vie à deux devenait impossible. Cétait rompre plus tôt quil navait pensé, trois ou quatre ans avant le départ prévu; mais il comptait que sa maîtresse accepterait ces raisons graves, quelle aurait pitié de lui et de sa peine, laiderait dans cet accomplissement douloureux dun devoir.
Était-ce bien un sacrifice? Ne fut-il pas au contraire soulagé den finir avec une existence qui lui semblait odieuse et malsaine, depuis surtout quil était rendu à la nature, à la famille, aux affections simples et droites?… Sa lettre écrite sans lutte ni souffrance, il compta, pour le défendre contre une réponse quil prévoyait furieuse, pleine de menaces et dextravagances, sur la tendresse honnête et fidèle des braves coeurs qui lentouraient, lexemple de ce père droit et fier entre tous, sur le sourire candide des petites saintes femmes, et aussi sur ces grands horizons paisibles, aux saines émanations de montagnes, ce ciel en hauteur, ce fleuve rapide et entraînant; car en songeant à sa passion, à toutes les vilenies dont elle était faite, il lui semblait sortir dune fièvre pernicieuse comme on en gagne à la buée des terrains marécageux.
Cinq ou six jours se passèrent dans le silence du grand coup porté. Matin et soir, Jean allait à la poste et revenait les mains vides, singulièrement troublé. Que faisait-elle? Quavait-elle décidé, et, en tout cas, pourquoi ne pas répondre? Il ne pensait quà cela. Et la nuit, tout le monde dormant à Castelet avec le bruit berceur du vent par les longs corridors, ils en causaient, Césaire et lui, dans sa petite chambre.
«Elle est dans le cas darriver!…» disait loncle; et son inquiétude se doublait de ceci, quil avait dû mettre sous lenveloppe de la rupture deux billets, à six mois et à un an, réglant sa dette avec les intérêts. Comment les payerait-il ces billets? Comment expliquer à Divonne?… Il frissonnait rien que dy penser et faisait peine à son neveu, quand, le nez allongé et secouant sa pipe, la veillée finie, il lui disait tristement: