Quant à lui donner les moindres notions élémentaires, il ny fallait pas songer encore. Élevé en plein bois, sous une hutte de charbonnage, la rumeur dune nature bruissante et fourmillante hantait sa caboche dure de petit sylvain, comme le bruit de la mer la spirale dun coquillage; et nul moyen dy faire entrer autre chose, ni de le garder à la maison, même par les temps les plus durs. Dans la pluie, la neige, quand les arbres dénudés se dressaient en coraux de givre, il séchappait, battait les buissons, fouillait les terriers avec dadroites cruautés de furet chasseur, et lorsquil rentrait, rabattu par la faim, il y avait toujours dans sa veste de futaine mise en loques, dans la poche de sa petite culotte crottée jusquau ventre, quelque bête engourdie ou morte, oiseau, taupe, mulot, ou, à défaut, des betteraves, des pommes de terre arrachées dans les champs.
Rien ne pouvait vaincre ces instincts braconniers et chapardeurs, compliqués dune manie paysanne, denfouir toutes sortes de menus objets luisants, boutons de cuivre, perles de jais, papier de plomb du chocolat, que Josaph ramassait en fermant la main, emportait vers des cachettes de pie voleuse. Tout ce butin prenait pour lui un nom vague et générique, la denrée, quil prononçaitdenraie; et ni raisonnements, ni taloches nauraient pu lempêcher de faire sadenraieaux dépens de tout et de tous.
Les Hettéma seuls y mettaient bon ordre, le dessinateur gardant à portée de sa main, sur sa table autour de laquelle rôdait le petit sauvage attiré par les compas, les crayons de couleur, un fouet à chien quil lui faisait claquer aux jambes. Mais ni Jean ni Fanny neussent usé de menaces pareilles, quoique le petit se montrât, vis-à-vis deux, sournois, méfiant, inapprivoisable même aux gâteries tendres, comme si laménine, en mourant, leût privé de toute expansion affective. Fanny, «parce quelle puait bon», parvenait encore à le garder un moment sur ses genoux, tandis que pour Gaussin, cependant très doux avec lui, cétait toujours la bête fauve de larrivée, le regard méfiant, les griffes tendues.
Cette répulsion invincible et presque instinctive de lenfant, la malice curieuse de ses petits yeux bleus aux cils dalbinos, et surtout laveugle et subite tendresse de Fanny pour cet étranger tout à coup tombé dans leur vie, troublaient lamant dun soupçon nouveau. Cétait peut-être un enfant à elle, élevé en nourrice ou chez sa belle-mère; et la mort de Machaume apprise vers cette époque semblait une coïncidence pour justifier son tourment. Parfois, la nuit, quand il tenait cette petite main cramponnée à la sienne, — car lenfant dans le vague du sommeil et du rêve croyait toujours la tendre àménine, — il linterrogeait de tout son trouble intérieur et inavoué: «Doù viens-tu? Qui es-tu?» espérant deviner, communiqué par la chaleur du petit être, le mystère de sa naissance.
Mais son inquiétude tomba, sur un mot du père Legrand qui venait demander quon laidât à payer un entourage à sa défunte et criait à sa fille en apercevant la berce de Josaph:
— Tiens! un gosse!… tu dois être contente!… Toi qui nas jamais pu en décrocher un.
Gaussin fut si heureux, quil paya lentourage, sans demander à voir les devis, et retint le père Legrand à déjeuner.
Employé dans les tramways de Paris à Versailles, injecté de vin et dapoplexie, mais toujours vert et de belle mine sous son chapeau de cuir bouilli entouré pour la circonstance dune lourde ganse de crêpe qui en faisait un vrai chapeau de croque-mort, le vieux cocher parut enchanté de laccueil du monsieur de sa fille, et revint de temps en temps manger la soupe avec eux. Ses cheveux blancs de polichinelle sur sa face rase et tuméfiée, ses airs de pochard majestueux, le respect quil portait à son fouet, le posant, le calant dans un coin sûr avec des précautions de nourrice, impressionnaient beaucoup lenfant; et tout de suite le vieux et lui furent en grande intimité. Un jour quils achevaient de dîner tous ensemble, les Hettéma vinrent les surprendre:
«Ah! pardon, vous êtes en famille…» fit la femme en minaudant, et le mot frappa Jean au visage, humiliant comme un soufflet.
Sa famille!… Cet enfant trouvé qui ronflait la tête sur la nappe, ce vieux forban ramolli, la pipe en coin de bouche, la voix poisseuse, expliquant pour la centième fois que deux sous de fouet lui duraient six mois et que, depuis vingt ans, il navait pas changé de manche!… Sa famille, allons donc!… pas plus quelle nétait sa femme, cette Fanny Legrand, vieille et fatiguée, avachie sur ses coudes dans la fumée des cigarettes… Avant un an, tout cela disparaîtrait de sa vie, avec le vague de rencontres de voyage, de convives de table dhôte.
Mais à dautres moments cette idée de départ quil invoquait comme excuse à sa faiblesse, dès quil se sentait déchoir, tiré en bas, cette idée, au lieu de le rassurer, de le soulager, lui faisait sentir les liens multiples serrés autour de lui, quel déchirement ce serait que ce départ, non pas une rupture, mais dix ruptures, et quil lui en coûterait de lâcher cette petite main denfant qui la nuit sabandonnait dans la sienne. Jusquà La Balue, le loriot sifflant et chantant dans sa cage trop petite quon devait toujours lui changer et où il courbait le dos comme le vieux cardinal dans sa prison de fer; oui, La Balue lui-même avait pris un petit coin de son coeur, et ce serait une souffrance que lôter de là.
Elle approchait pourtant, cette inévitable séparation; et le splendide mois de juin, qui mettait la nature en fête, serait probablement le dernier quils passeraient ensemble. Est-ce cela qui la rendait nerveuse, irritable, ou léducation de Josaph entreprise dune ardeur subite, au grand ennui du petit Morvandiau qui restait des heures devant ses lettres, sans les voir ni les prononcer, le front fermé dune barre comme les battants dune cour de ferme? De jour en jour, ce caractère de femme sexaltait en violences et en pleurs dans des scènes sans cesse renouvelées, bien que Gaussin sappliquât à lindulgence; mais elle était si injurieuse, il montait de sa colère une telle vase de rancune et de haine contre la jeunesse de son amant, son éducation, sa famille, lécart que la vie allait agrandir entre leurs deux destinées, elle sentendait si bien à le piquer aux points sensibles, quil finissait par semporter aussi et répondre.
Seulement sa colère à lui gardait une réserve, une pitié dhomme bien élevé, des coups quil ne portait pas, comme trop douloureux et faciles, tandis quelle se lâchait dans ses fureurs de fille, sans responsabilité, ni pudeur, faisait arme de tout, épiant sur le visage de sa victime avec une joie cruelle la contraction de souffrance quelle occasionnait, puis tout à coup tombant dans ses bras et implorant son pardon.
La physionomie des Hettéma, témoins de ces querelles éclatant presque toujours à table, au moment assis et installé de découvrir la soupière ou de mettre le couteau dans le rôti, était à peindre. Ils échangeaient par-dessus la table servie un regard de comique effarement. Pourrait-on manger, ou le gigot allait-il voler par le jardin avec le plat, la sauce et létuvée de haricots?
«Surtout pas de scène!…» disaient-ils à chaque fois quil était question de se réunir; et cest le mot dont ils accueillaient une offre de déjeuner ensemble en forêt, que Fanny leur jetait un dimanche par-dessus le mur… Oh, non! on ne se disputerait pas aujourdhui, il faisait trop beau!… Et elle courut habiller lenfant, remplir les paniers.
Tout était prêt, on partait, quand le facteur apporta une lettre chargée dont la signature retint Gaussin en arrière. Il rejoignit la bande à lentrée du bois, et tout bas à Fanny:
— Cest de loncle… Il est ravi… Une récolte superbe, vendue sur pied… Il renvoie les huit mille francs de Déchelette, avec bien des compliments et remerciements à sa nièce.
— Oui, sa nièce!… à la mode de Gascogne… Vieille carotte, va… dit Fanny qui ne conservait guère dillusions sur les oncles du Midi; puis, toute joyeuse: Il va falloir placer cet argent…
Il la regarda stupéfait, layant toujours connue très scrupuleuse sur les questions de probité monnayée…
— Placer?… mais ce nest pas à toi…
— Tiens, au fait, je ne tai pas dit…
Elle rougit, avec ce regard qui se ternissait à la moindre altération de la vérité… Ce bon enfant de Déchelette ayant appris ce quils faisaient pour Joseph, lui avait écrit que cet argent les aiderait à élever le petit.
— Puis tu sais, si ça tennuie, on les lui rendra, ses huit mille francs; il est à Paris…
La voix des Hettéma, qui discrètement avaient pris lavance, retentit sous les arbres:
— À droite ou à gauche?
— À droite, à droite… aux Étangs!…» cria Fanny, puis, tournée vers son amant: Voyons, tu ne vas pas recommencer à te dévorer pour des bêtises… nous sommes un vieux ménage, que diable!…
Elle connaissait cette pâleur tremblée de ses lèvres, ce coup doeil au petit, linterrogeant des pieds à la tête; mais cette fois ce ne fut quune velléité de violence jalouse. Il en arrivait maintenant aux lâchetés de lhabitude, aux concessions pour la paix. «Quel besoin de me torturer, daller au fond des choses?… Si cet enfant est à elle, quoi de plus simple quelle lait pris, en me cachant la vérité, après toutes les scènes, les interrogatoires que je lui ai fait subir!… Vaut-il pas mieux accepter ce qui est et passer tranquillement les quelques mois qui nous restent?…»
Et par les chemins vallonnés du bois il sen allait portant leur déjeuner de cantine dans son lourd panier drapé de blanc, résigné, las, le dos rond dun vieux jardinier, tandis que devant lui la mère et lenfant marchaient ensemble, Josaph endimanché et gauche dans un complet de laBelle-Jardinièrequi lempêchait de courir, elle, en peignoir clair, tête et cou nus sous un parasol japonais, la taille épaissie, la marche veule, et dans ses beaux cheveux en torsades, une grande mèche blanche quelle ne se donnait plus la peine de cacher.
En avant et plus bas, se tassait dans la pente de lallée le couple Hettéma, coiffé de gigantesques chapeaux de paille pareils à ceux des cavaliers Touaregs, vêtu de flanelle rouge, chargé de victuailles, dengins de pêche, filets, balances à écrevisses, et la femme, pour alléger son mari, portant vaillamment en sautoir sur sa poitrine de colosse le cor de chasse sans lequel il ny avait pas de promenade en forêt possible pour le dessinateur. En marchant, le ménage chantait:
Jaime entendre la rameLe soir battre les flots;Jaime le cerf qui brame…
Le répertoire dOlympe était inépuisable de ces sentimentalités de la rue; et quand on se figurait où elle les avait ramassées, dans quelle demi-ombre honteuse de persiennes closes, à combien dhommes elle les avait chantées, la sérénité du mari accompagnant à la tierce prenait une extraordinaire grandeur. Le mot du grenadier à Waterloo: «Ils sont trop…» devait être celui de la philosophique indifférence de cet homme.
Pendant que Gaussin rêveur regardait lénorme couple senfoncer dans un creux de vallon où lui-même sengageait à sa suite, un grincement de roues montait lallée avec une volée de fous rires, de voix enfantines; et tout à coup parut, à quelques pas de lui, un chargement de fillettes, rubans et cheveux flottants dans une charrette anglaise traînée par un petit âne, quune jeune fille, guère plus âgée que les autres, tirait par la bride sur ce chemin difficile.
Il était aisé de voir que Jean faisait partie de la bande dont les tournures hétéroclites, la grosse dame surtout, ceinturée dun cor de chasse, avaient animé le petit monde dune gaieté inextinguible; aussi la jeune fille essaya-t-elle dimposer silence aux enfants une minute. Mais ce nouveau chapeau Touareg déchaîna plus fort leur folie moqueuse, et en passant devant lhomme qui se rangeait pour laisser de la place à la petite charrette, un joli sourire un peu gêné lui demandait grâce et sétonnait naïvement de trouver au vieux jardinier une figure si douce et si jeune.
Il salua timidement, rougit sans trop savoir de quelle honte; et lattelage sarrêtant en haut de la côte à une croiserie de chemins, avec un ramage de petites voix qui lisaient tout haut les noms du poteau indicateur à demi-effacés par les pluies…Route des Étangs,Chêne du grand veneur,Fausses reposes,Chemin deVélizy…, Jean se retourna pour voir disparaître dans lallée verte étoilée de soleil et tapissée de mousse, où les roues filaient sur du velours, ce tourbillon de blonde jeunesse, cette charretée de bonheur aux couleurs du printemps, aux rires en fusées sous les branches.
La trompe dHettéma, furieuse, le tira brusquement de son rêve. Ils étaient installés au bord de létang, en train de déballer les provisions; et de loin on voyait reflétées par leau claire la nappe blanche sur lherbe rase, et les vareuses de flanelle rouge éclatant dans la verdure comme des vestes de piqueur.
«Arrivez donc… cest vous qui avez le homard», criait le gros homme; et la voix nerveuse de Fanny:
— Cest la petite Bouchereau qui ta arrêté en route?…
Jean tressaillit à ce nom de Bouchereau qui le ramenait àCastelet, près du lit de sa mère malade.
— Mais oui, dit le dessinateur lui prenant le panier des mains… la grande, celle qui conduisait, cest la nièce du médecin… Une fille de son frère quil a prise chez lui. Ils habitent Vélizy pendant lété… Elle est jolie.
— Oh! jolie… lair effronté, surtout…
Et Fanny, coupant le pain, épiait son amant, inquiète de ses yeux distraits.
Mme Hettéma, très grave, déballant le jambon, blâmait fort cette façon de laisser des jeunes filles courir les bois en liberté.
— Vous me direz que cest le genre anglais, et que celle-ci a été élevée à Londres…, mais cest égal, ça nest vraiment pas convenable.
— Non, mais très commode pour les aventures!
— Oh! Fanny…
— Pardon, joubliais… Monsieur croit aux innocentes…
— Voyons, si lon déjeunait… fit Hettéma qui commençait à seffrayer.
Mais il fallait quelle lâchât tout ce quelle savait des jeunes filles du monde. Elle avait de belles histoires là dessus…, les couvents, les pensionnats, cétait du propre… Elles sortaient de là épuisées, flétries, avec le dégoût de lhomme; pas même capables de faire des enfants.
— Et cest alors quon vous les donne, tas de jobards… Une ingénue!… Comme sil y avait des ingénues; comme si du monde ou pas du monde, toutes les filles ne savaient pas, de naissance, de quoi il retourne… Moi, dabord, à douze ans, je navais plus rien à apprendre… vous non plus, nest-ce pas, Olympe?
— … naturellement… dit Mme Hettéma avec un haussement dépaules; mais le sort du déjeuner la préoccupait surtout, en entendant Gaussin qui se montait, déclarer quil y avait jeunes filles et jeunes filles, et quon trouverait encore dans les familles…
— Ah! oui, la famille, ripostait sa maîtresse dun air de mépris, parlons-en…; surtout de la tienne.
— Tais-toi… Je te défends…
— Bourgeois!
— Drôlesse!… Heureusement ça va finir… Je nen ai plus pour longtemps à vivre avec toi…
— Va, va, file, cest moi qui serai contente…
Ils sinjuriaient en pleine figure, devant la curiosité mauvaise de lenfant à plat ventre dans lherbe, quand une effroyable sonnerie de trompe, centuplée en écho par létang, les masses étagées du bois, couvrit tout à coup leur querelle.
«En avez-vous assez?… En voulez-vous encore?» et rouge, le cou gonflé, le gros Hettéma, nayant trouvé que ce moyen de les faire taire, attendait, lembouchure aux lèvres, le pavillon menaçant.
Dhabitude leurs fâcheries ne duraient guère, fondues à un peu de musique, aux câlines effusions de Fanny; mais, cette fois, il lui en voulut sérieusement, et plusieurs jours de suite garda le même pli au front, le même silence de rancune, sinstallant à dessiner sitôt les repas, se refusant à toute sortie avec elle.
Cétait comme une honte subite de labjection où il vivait, la crainte de rencontrer encore la petite charrette montant lallée et ce limpide sourire de jeunesse auquel il songeait constamment. Puis, avec un brouillement de rêve qui sen va, de décor qui se casse pour les changements à vue dune féerie, lapparition devint confuse, se perdit dans son lointain de bois, et Jean ne la revit plus. Seulement il lui resta un fond de tristesse dont Fanny crut savoir la cause, et résolut davoir raison….
— Cest fait, lui dit-elle un jour toute joyeuse… Jai vu Déchelette… Je lui ai rendu largent… Il trouve, comme toi, que cest plus convenable ainsi; je me demande pourquoi, par exemple… Enfin, ça y est… Plus tard, quand je serai seule, il pensera au petit… Es-tu content?… Men veux-tu toujours?
Et elle lui raconta sa visite rue de Rome, son étonnement de trouver au lieu du caravansérail bruyant et fou, traversé de bandes en délire, une maison bourgeoise paisible, gardée dune consigne très sévère. Plus de galas, plus de bals masqués; et lexplication de ce changement, dans ces mots à la craie que quelque parasite éconduit et furieux avait écrits sur la petite entrée de latelier:Fermé pour cause de collage.
— Et cest la vérité, mon cher… Déchelette en arrivant sest toqué dune fille de skating, Alice Doré; il la prise avec lui depuis un mois, en ménage, absolument en ménage… Une petite femme bien gentille, bien douce, un joli mouton… Ils ne font guère de bruit à eux deux… Jai promis que nous irions les voir; ça nous changera un peu du cor de chasse et des barcarolles… Cest égal, dis donc, le philosophe avec ses théories… Pas de lendemain, pas de collage… Ah! je lai joliment blagué!
Jean se laissa conduire chez Déchelette quil navait pas revu depuis leur rencontre à la Madeleine. On leût bien surpris alors, en lui disant quil en arriverait à fréquenter sans dégoût ce cynique et dédaigneux amant de sa maîtresse, à devenir presque son ami. Dès la première visite, lui-même sétonnait de se sentir si à laise, charmé par la douceur de cet homme au bon rire denfant dans sa barbe de cosaque, et dune sérénité dhumeur que naltéraient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son teint, le tour de ses yeux.
Et comme on comprenait bien la tendresse quil inspirait à cette Alice Doré, aux longues mains molles et blanches, à linsignifiante beauté blonde, que relevait léclat de sa chair de Flamande, aussi dorée que son nom; de lor dans les cheveux, dans les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous les ongles.
Ramassée par Déchelette sur lasphalte du skating, parmi les grossièretés, les brutalités de la traite, les tourbillons de fumée que lhomme crache, avec un chiffre, dans le maquillage de la fille, la politesse de celui-ci lavait attendrie et surprise. Elle se retrouva femme, de pauvre bétail à plaisir quelle était, et quand il voulut la renvoyer au matin, conformément à ses principes, avec un bon déjeuner et quelques louis, elle eut le coeur si gros, lui demanda si doucement, si désirément «garde-moi encore…» quil ne se sentit pas le courage de refuser. Depuis, moitié respect humain, moitié lassitude, il tenait sa porte close sur cette lune de miel de hasard, quil passait au frais et au calme de son palais dété si bien aménagé pour le confortable; et ils vivaient ainsi très heureux, elle de ces égards tendres quelle navait jamais connus, lui du bonheur quil donnait à ce pauvre être et de sa reconnaissance naïve, subissant aussi sans quil sen rendît compte, et pour la première fois, le charme pénétrant dune intimité de femme, le mystérieux sortilège de la vie à deux, dans une conformité de bonté et de douceur.
Pour Gaussin, latelier de la rue de Rome fut une diversion au milieu bas et mesquin où traînait sa vie de petit employé en faux ménage; il aimait la conversation de ce savant aux goûts dartiste, de ce philosophe en robe persane, légère et lâche comme sa doctrine, ces récits de voyages que Déchelette esquissait avec le moins de mots possible, et si bien à leur place parmi les tentures orientales, les Bouddhas dorés, les chimères de bronze, le luxe exotique de ce hall immense où le jour tombait dun haut vitrage, vraie lumière de fond de parc, remuée par le feuillage grêle des bambous, les palmes découpées des fougères arborescentes, et les énormes feuilles des strilligias mêlées à des philodendrons aux minces flexibilités de plantes deau, cherchant lombre et lhumide.
Le dimanche surtout, avec cette large baie sur une rue déserte du Paris dété, le frisson des feuilles, lodeur de terre fraîche au pied des plantes, cétait la campagne et le sous-bois presque autant quà Chaville, moins la promiscuité et la trompe des Hettéma. Il ne venait jamais de monde; une fois pourtant Gaussin et sa maîtresse, arrivant pour dîner, entendirent dès lentrée lanimation de plusieurs voix. Le jour baissait, on prenait le raki dans la serre, et la discussion semblait vive:
— Et moi je trouve que cinq ans de Mazas, le nom perdu, la vie détruite, cest assez payer cher un coup de passion et de folie… Je signerai votre pétition, Déchelette.
— Cest Caoudal… dit Fanny tout bas, en tressaillant.
Quelquun répondait avec la sécheresse cassante dun refus:
— Moi, je ne signe rien, nacceptant aucune solidarité avec ce drôle…
— La Gournerie, maintenant…
Et Fanny, serrée contre son amant, murmurait:
— Allons-nous-en, si ça tennuie de les voir…
— Pourquoi donc! mais pas du tout…
En réalité, il ne se rendait pas bien compte de limpression quil aurait à se trouver en face de ces hommes, mais il ne voulait pas reculer devant lépreuve, désireux peut-être de savoir le degré actuel de cette jalousie qui avait fait son misérable amour.
«Allons!» dit-il, et ils se montrèrent dans une lumière rose de fin de jour, éclairant les crânes chauves, les barbes grisonnantes des amis de Déchelette jetés sur les divans bas, autour dune table dOrient en escabeau où tremblait, dans cinq ou six verres, la liqueur anisée et laiteuse quAlice était en train de verser. Les femmes sembrassèrent:
— Vous connaissez ces messieurs, Gaussin? demanda Déchelette, au mouvement berceur de son fauteuil à bascule.
Sil les connaissait!… Deux au moins lui étaient familiers à force davoir dévisagé pendant des heures leurs portraits aux vitrines de célébrités. Comme ils lavaient fait souffrir, quelle haine il sétait sentie contre eux, une haine de succession, une rage à sauter dessus, à leur manger la figure, lorsquil les rencontrait dans la rue!… Mais Fanny disait bien que cela lui passerait; maintenant cétait pour lui des visages de connaissance, presque des parents, des oncles lointains quil retrouvait.
«Toujours beau, le petit!…» dit Caoudal, allongé de toute sa taille géante et tenant un écran au-dessus de ses paupières pour les garantir du vitrage. «Et Fanny, voyons?…» Il se leva sur le coude, cligna ses yeux dexpert:
— La figure tient encore; mais la taille, tu fais bien de la ficeler… enfin, console-toi, ma fille, La Gournerie est encore plus gros que toi.
Le poète pinça dédaigneusement ses lèvres minces. Assis à la turque sur une pile de coussins — depuis son voyage en Algérie il prétendait ne pouvoir se tenir autrement —, énorme, empâté, nayant plus dintelligent que son front solide sous une forêt blanche, et son dur regard de négrier, il affectait avec Fanny une réserve mondaine, une politesse exagérée, comme pour donner une leçon à Caoudal.
Deux paysagistes à têtes hâlées et rustiques complétaient la réunion; eux aussi connaissaient la maîtresse de Jean, et le plus jeune lui dit dans un serrement de main:
— Déchelette nous a conté lhistoire de lenfant, cest très gentil ce que vous avez fait là, ma chère.
— Oui, fit Caoudal à Gaussin, oui, très chic, ladoption… Pas province du tout.
Elle semblait embarrassée de ces éloges, quand on buta contre un meuble dans latelier obscur, et une voix, demanda:
— Personne?
Déchelette dit:
— Voilà Ezano.
Celui-là, Jean ne lavait jamais vu; mais il savait quelle place ce bohème, ce fantaisiste, aujourdhui rangé, marié, chef de division aux Beaux-Arts, avait tenue dans lexistence de Fanny Legrand, et il se souvenait dun paquet de lettres passionnées et charmantes. Un petit homme savança, creusé, desséché, la démarche raide, qui donnait la main de loin, tenait les gens à distance par une habitude destrade, de figuration administrative. Il parut très surpris de voir Fanny, surtout de la retrouver belle après tant dannées:
«Tiens!… Sapho…» et une rougeur furtive égaya ses pommettes.
Ce nom de Sapho qui la rendait au passé, la rapprochait de tous ses anciens, causa une certaine gêne.
«Et M. dArmandy qui nous la amenée…» fit Déchelette vivement pour prévenir le nouveau venu. Ezano salua; on se mit à causer. Fanny rassurée de voir comme son amant prenait les choses, et fière de lui, de sa beauté, de sa jeunesse, devant des artistes, des connaisseurs, se montra très gaie, très en verve. Toute à sa passion présente, à peine se souvenait-elle de ses liaisons avec ces hommes; des années de cohabitation pourtant, de vie en commun où lempreinte se fait dhabitudes, de manies, gagnées à un contact et lui survivant, jusquà cette façon de rouler les cigarettes quelle tenait dEzano comme sa préférence du Job et du maryland.
Jean constatait sans le moindre trouble ce petit détail qui leût exaspéré jadis, éprouvant à se trouver aussi calme, la joie dun prisonnier qui a limé sa chaîne, et sent que le moindre effort lui suffira pour lévasion.
— Hein! ma pauvre Fanny, disait Caoudal dun ton blagueur en lui montrant les autres… quel déchet!… sont-ils vieux, sont-ils raplatis!… il ny a que nous deux, vois-tu, qui tenions le coup.
Fanny se mit à rire:
— Ah! pardon, colonel — on lappelait quelquefois ainsi à cause de ses moustaches —, ce nest pas tout à fait la même chose… je suis dune autre promotion…
— Caoudal oublie toujours quil est un ancêtre, dit La Gournerie; et sur un mouvement du sculpteur quil savait toucher au vif: Médaillé de 1840, cria-t-il de sa voix stridente, cest une date, mon bon!…
Il restait entre ces deux anciens amis un ton agressif, une sourde antipathie qui ne les avait jamais séparés, mais éclatait dans leurs regards, leurs moindres paroles, et cela depuis vingt ans, du jour où le poète enlevait sa maîtresse au sculpteur. Fanny ne comptait plus pour eux, ils avaient lun et lautre couru dautres joies, dautres déboires, mais la rancune subsistait, creusée plus profonde avec les années.
— Regardez-nous donc tous les deux, et dites franchement si cest moi qui suis lancêtre!…
Serré dans le veston qui faisait saillir ses muscles, Caoudal se campait debout, la poitrine cambrée, secouant sa crinière flamboyante où ne se voyait pas un poil blanc:
— Médaillé de 1840… cinquante-huit ans dans trois mois… Et puis, quest-ce que ça prouve?… Est-ce lâge qui fait les vieux?… Il ny a quà la Comédie-Française et au Conservatoire que les hommes bafouillent à la soixantaine, en branlant la tête, et petonnent, le dos rond, les jambes molles, avec des accidents séniles. À soixante ans, sacrebleu! on marche plus droit quà trente, parce quon se surveille; et la femme vous gobe encore pourvu que le coeur reste jeune, et chauffe, et remonte toute la carcasse…
— Crois-tu? fit La Gournerie qui regardait Fanny en ricanant.
Et Déchelette, avec son bon sourire:
— Pourtant tu dis toujours quil ny a que la jeunesse, tu en rabâches…
— Cest ma petite Cousinard qui ma fait changer didée… Cousinard, mon nouveau modèle… Dix-huit ans, des ronds, des fossettes partout, un Clodion… Et si bon enfant, si peuple, du Paris de la Halle où sa mère vend de la volaille… Elle vous a de ces mots bêtes à lembrasser, de ces mots… Lautre jour, dans latelier, elle trouve un roman de Dejoie, regarde le titre:Thérèse, et le rejette avec sa jolie moue: «Si ça sétait appelé Pauv Thérèse, je laurais lu toute la nuit!…» Jen suis fou, je vous dis.
— Du coup te voilà en ménage?… Et dans six mois encore une rupture, des larmes comme le poing, le dégoût du travail, des colères à tout tuer…
Le front de Caoudal sassombrit:
— Cest vrai que rien ne dure… On se prend, on se quitte…
— Alors pourquoi se prendre?
— Eh bien, et toi?… Crois-tu donc que tu en as pour la vie avec ta Flamande!…
— Oh! nous autres, nous ne sommes pas en ménage… pas vrai,Alice?
— Certainement, répondit dune voix douce et distraite la jeune femme montée sur une chaise, en train de cueillir des glycines et des verdures pour un bouquet de table.
Déchelette continua:
— Il ny aura pas de rupture entre nous, à peine une quitterie… Nous avons fait un bail de deux mois à passer ensemble; le dernier jour on se séparera sans désespoir et sans surprise… Moi je retournerai à Ispahan — je viens de retenir monsleeping— et Alice rentrera dans son petit appartement de la rue Labruyère quelle a toujours gardé.
— Troisième au-dessus de lentresol, tout ce quil y a de plus commode pour se fiche par la fenêtre!
En disant cela, la jeune femme souriait, rousse et lumineuse dans le jour tombant, sa lourde grappe de fleurs mauves à la main; mais laccent de sa parole était si profond, si grave, que personne ne répondit. Le vent fraîchissait, les maisons den face semblaient plus hautes.
— Allons nous mettre à table, cria le colonel… Et disons des choses folâtres…
— Oui, cest cela,gaudeamusigitur… amusons-nous pendant que nous sommes jeunes, nest-ce pas, Caoudal?… dit La Gournerie avec un rire qui sonnait faux.
Jean, quelques jours après, passait de nouveau rue de Rome, il trouvait latelier fermé, le grand rideau de coutil descendu sur la vitre, un silence morne des caves jusquà la toiture en terrasse. Déchelette était parti, à lheure indiquée, le bail fini. Et lui pensait:
— Cest beau de faire ce quon veut dans lexistence, de gouverner sa raison et son coeur… Aurai-je jamais ce courage?…
Une main se posa sur son épaule:
— Bonjour, Gaussin!…
Déchelette, lair fatigué, plus jaune et plus froncé que dhabitude, lui expliqua quil ne partait pas encore, retenu à Paris par quelques affaires, et quil habitait le Grand-Hôtel, latelier lui faisant horreur depuis cette histoire épouvantable…
— Quoi donc?
— Cest vrai, vous ne savez pas… Alice est morte… Elle sest tuée… Attendez-moi, que je regarde si jai des lettres…
Il revint presque aussitôt, et tout en faisant sauter des bandes de journaux dun doigt nerveux, il parlait sourdement, comme un somnambule, sans regarder Gaussin qui marchait près de lui:
— Oui, tuée, jetée par la fenêtre, comme elle lavait dit le soir où vous étiez là… Quest-ce que vous voulez?… moi, je ne savais pas, je ne pouvais pas me douter… Le jour où je devais partir, elle me dit dun air tranquille: «Emmène-moi, Déchelette… ne me laisse pas seule… je ne pourrai plus vivre sans toi…» Ça me faisait rire. Me voyez-vous avec une femme, là- bas, chez ces Kurdes… Le désert, les fièvres, les nuits de bivouac… À dîner, elle me répétait encore: «Je ne te gênerai pas, tu verras comme je serai gentille…» Puis, voyant quelle me faisait de la peine, elle na plus insisté… Après, nous sommes allés aux Variétés dans une baignoire… tout cela convenu davance… Elle paraissait contente, me tenait la main tout le temps et murmurait: «Je suis bien…» Comme je partais dans la nuit, je la ramenai chez elle en voiture; mais nous étions tristes tous deux, sans parler. Elle ne me dit même pas merci pour un petit paquet que je lui glissai dans la poche, de quoi vivre tranquille un an ou deux. Arrivés rue Labruyère, elle me demande de monter… Je ne voulais pas. «Je ten prie… jusquà la porte seulement.» Mais là je tins bon, je nentrai pas. Ma place était retenue, mon sac fait, puis javais trop dit que je partirais… En descendant, le coeur un peu gros, jentendais quelle me criait quelque chose comme «… plus vite que toi…» mais je ne compris quen bas, dans la rue… Oh!…
Il sarrêta, les yeux à terre, devant lhorrible vision que le trottoir lui présentait maintenant à chaque pas, cette masse inerte et noire qui râlait…
— Elle est morte deux heures après, sans un mot, sans une plainte, me fixant de ses prunelles dor. Souffrait-elle? ma-t- elle reconnu? Nous lavions couchée sur son lit, tout habillée, une grande mantille de dentelle enveloppant la tête dun côté, pour cacher la blessure du crâne. Très pâle, avec un peu de sang sur la tempe, elle était encore jolie, si douce… Mais comme je me penchais pour essuyer cette goutte de sang qui revenait toujours, inépuisable — son regard ma semblé prendre une expression indignée et terrible… Une malédiction muette que la pauvre fille me jetait… Aussi quest-ce que ça me faisait de rester quelque temps encore ou de lemmener avec moi, prête à tout, si peu gênante?… Non, lorgueil, lentêtement dune parole dite… Eh bien, je nai pas cédé, et elle est morte, morte de moi qui laimais pourtant…
Il se montait, parlait tout haut, suivi de létonnement des gens quil coudoyait en descendant la rue dAmsterdam; et Gaussin, passant devant son ancien logis dont il apercevait le balcon, la véranda, faisait un retour vers Fanny et leur propre histoire, se sentait pris dun frisson, pendant que Déchelette continuait:
— Je lai conduite à Montparnasse, sans amis, sans famille… Jai voulu être seul à moccuper delle… Et depuis, je suis là, pensant toujours à la même chose, ne pouvant me décider à partir avec cette idée obsédante, et fuyant ma maison où jai passé deux mois si heureux à côté delle… Je vis dehors, je cours, jessaye de me distraire, déchapper à cet oeil de morte qui maccuse sous un filet de sang…
Et sarrêtant, buté à ce remords, avec deux grosses larmes qui glissaient sur son petit nez camard si bon, si épris de la vie, il disait:
— Voyons, mon ami; je ne suis pourtant pas méchant… Cest un peu fort tout de même que jaie fait ça…
Jean essayait de le consoler, rejetant tout sur un hasard, un mauvais sort; mais Déchelette répétait en secouant la tête, les dents serrées:
— Non, non… Je ne me pardonnerai jamais… Je voudrais me punir…
Ce désir dune expiation ne cessa de le hanter, il en parlait à tous ses amis, à Gaussin quil venait prendre à la sortie du bureau.
«Allez-vous-en donc, Déchelette… Voyagez, travaillez, ça vous distraira…» lui répétaient Caoudal et les autres, un peu inquiets de son idée fixe, de cet acharnement à leur faire répéter quil nétait pas méchant. Enfin un soir, soit quil eût voulu revoir latelier avant de partir, ou quun projet très arrêté den finir avec sa peine ly eût amené, il rentra chez lui et au matin des ouvriers descendant des faubourgs à leur travail le ramassèrent, le crâne en deux, sur le trottoir devant sa porte, mort du même suicide que la femme, avec les mêmes affres, le même fracassement dun désespoir jeté à la rue.
Dans latelier en demi-jour, une foule se pressait, dartistes, de modèles, de femmes de théâtre, tous les danseurs, tous les soupeurs des dernières fêtes. Cétait un bruit piétiné, chuchoté, une rumeur de chapelle sous la flamme courte des cierges. On regardait à travers les lianes, les feuillages, le corps exposé dans une étoffe de soie ramagée de fleurs dor, coiffé en turban pour la hideuse plaie de la tête, et tout de son long étendu, les mains blanches en avant qui disaient labandon, le déliement suprême, sur le divan bas ombragé de glycines où Gaussin et sa maîtresse sétaient connus là nuit du bal.
On en meurt donc quelquefois de ces ruptures!… Maintenant, quand ils se disputaient, Jean nosait plus parler de son départ, il ne criait plus, exaspéré:
— Heureusement, ça va finir.
Elle naurait eu quà répondre:
— Cest bien, va-ten… moi, je me tuerai, je ferai comme lautre…
Et cette menace quil croyait comprendre dans la mélancolie de ses regards et des airs quelle chantait, dans la songerie de ses silences, le troublait jusquà lépouvante.
Cependant il avait passé lexamen de classement qui termine, pour les attachés consulaires, le stage ministériel; reçu dans un bon rang, on allait le désigner pour un des premiers postes libres, ce nétait plus quune affaire de semaines, de jours!… Et autour deux, dans cette fin de saison aux soleils de plus en plus brefs, tout se hâtait aussi vers les changements de lhiver. Un matin, Fanny, ouvrant la fenêtre devant le premier brouillard, sécriait:
— Tiens, les hirondelles sont parties…
Lune après lautre, les maisons bourgeoises du pays fermaient leurs persiennes; sur la route de Versailles, des voitures de déménagement se succédaient, de grands omnibus de campagne chargés de paquets, avec des panaches de plantes vertes sur la plate- forme, pendant que les feuilles sen allaient par tourbillons, roulaient comme les nuages en fuite sous le ciel bas, et que les meules montaient dans les champs dégarnis. Derrière le verger, dépouillé, rapetissé par le manque de verdure, les chalets fermés, les séchoirs des blanchisseries aux toits rouges se massaient en paysage triste, et de lautre côté de la maison, la voie ferrée mise à nu déroulait tout le long des bois en grisaille sa noire ligne voyageuse.
Quelle cruauté de la laisser là toute seule dans cette tristesse des choses! Il sentait son coeur défaillir davance; jamais il naurait le courage de ladieu. Cétait bien là-dessus quelle comptait, lattendant à cette minute suprême, et jusque-là tranquille, ne parlant de rien, fidèle à sa promesse de ne pas mettre dentraves à ce départ de tout temps prévu et consenti. Un jour, il rentra avec cette nouvelle:
— Je suis nommé…
— Ah!… et où donc?…
Elle questionnait, lair indifférent, mais les lèvres et les yeux décolorés, une telle crispation sur tout le visage quil ne la fit pas plus longtemps attendre:
— Non, non… pas encore… Jai cédé mon tour à Hédouin… ça nous donne au moins six mois.
Ce fut un débordement de larmes, de rires, de baisers fous qui balbutiaient:
— Merci, merci… Quelle bonne vie je vais te faire maintenant!… Cétait ça, vois-tu, qui me rendait méchante, cette idée de départ…
Elle allait sy préparer mieux, sy résigner petit à petit. Et puis, dans six mois, ce ne serait plus lautomne, avec le contre- coup de ces histoires de mort.
Elle tint parole. Plus de nerfs, plus de querelles; et même, pour éviter les ennuis causés par lenfant, elle se décidait à le mettre en pension à Versailles. Il ne sortait que le dimanche, et si ce nouveau régime ne modifiait pas encore sa nature rebelle et sauvage, du moins il lui apprenait lhypocrisie. On vivait au calme, les dîners avec les Hettéma savourés sans orage, et le piano rouvert pour les partitions favorites. Mais au fond, Jean restait plus troublé, plus perplexe que jamais, se demandant où le mènerait sa faiblesse, songeant parfois à renoncer aux consulats, à passer dans le service des bureaux. Cétait Paris, le bail du ménage indéfiniment renouvelé; mais tout le rêve de sa jeunesse à bas, et le désespoir des siens, la brouille certaine avec son père qui ne lui pardonnerait pas cet abandon, surtout lorsquil en saurait les causes.
Et pour qui?… Pour une créature vieillie, fanée, quil naimait plus, il en avait eu la preuve en face de ses amants… Quel maléfice tenait donc, dans cette vie à deux?
Comme il montait en wagon, un matin, aux derniers jours doctobre, un regard de jeune fille levé vers le sien lui rappela tout à coup sa rencontre du bois, cette grâce radieuse de femme-enfant, dont le souvenir lavait poursuivi pendant des mois. Elle portait la même robe claire que le soleil tachait si joliment sous les branches, mais recouverte dun grand manteau de voyage; et dans le wagon, des livres, un petit sac, un bouquet de grands roseaux, et des dernières fleurs disaient le retour vers Paris, la fin de la villégiature. Elle aussi lavait reconnu, dun demi-sourire frissonnant sur la limpidité deau de source de ses yeux; et ce fut, pendant une seconde, lentente inexprimée de la même pensée chez ces deux êtres.
«Comment va votre mère, M. dArmandy?» demanda tout à coup le vieux Bouchereau que Jean, ébloui, navait pas vu dabord dans son coin, enfoui et lisant, sa pâle figure inclinée.
Jean donna des nouvelles, très touché quon se souvînt des siens et de lui, bien plus ému encore, quand la jeune fille sinforma des deux petites bessonnes qui avaient écrit à son oncle une si gentille lettre pour le remercier des soins donnés à leur mère… Elle les connaissait!… cela le remplit de joie; puis comme il était, paraît-il, dune sensibilité extraordinaire ce matin-là, il devint triste aussitôt, en apprenant quils rentraient à Paris, que Bouchereau allait prendre son cours de semestre à lÉcole de Médecine. Il naurait plus la chance de la revoir… Et les champs filant aux portières, splendides tout à lheure, lui semblaient lugubres, éclairés dune lumière déclipse.
Le train siffla longuement; on arrivait. Il salua, les perdit, mais à la sortie de la gare ils se retrouvèrent, et Bouchereau dans le tumulte de la presse lavertit quà partir du jeudi suivant il restait chez lui, place Vendôme… si le coeur lui disait dune tasse de thé… Elle donnait le bras à son oncle, et il sembla à Jean que cétait elle qui linvitait sans rien dire.
Après avoir décidé plusieurs fois quil irait chez Bouchereau, puis quil nirait pas — car à quoi bon se donner des regrets inutiles? — il prévint pourtant chez lui quil y aurait bientôt une grande soirée au ministère à laquelle il lui faudrait assister. Fanny visitait son habit, lui faisait repasser des cravates blanches; et brusquement, le jeudi soir, il neut plus la moindre envie de sortir. Mais sa maîtresse le raisonnait sur la nécessité de cette corvée, se reprochant de lavoir trop absorbé, gardé pour elle en égoïste, et elle le décidait, achevait de lhabiller avec des jeux tendres, retouchait le noeud de sa cravate, le pli de ses cheveux, riait parce que ses doigts sentaient la cigarette quelle reprenait et posait sur la cheminée à toute minute, et que cela ferait faire la grimace aux danseuses. Et de la voir très gaie et très bonne, il avait le remords de son mensonge, serait volontiers resté près delle au coin du feu, si Fanny ne leût forcé: «Je veux… il le faut», tendrement poussé dehors dans la nuit du chemin.
Il était tard quand il rentra; elle dormait, et la lampe allumée sur ce sommeil de fatigue lui rappela une rentrée pareille, trois ans passés déjà, après les révélations terribles quon venait de lui faire. Comme il sétait montré lâche alors! Par quelle aberration ce qui devait briser sa chaîne lavait-il rivée plus solidement?… Une nausée lui monta aux lèvres, de dégoût. La chambre, le lit, la femme lui faisaient également horreur; il prit la lumière, lemporta dans la pièce à côté, doucement. Il désirait tant être seul pour songer à ce qui lui arrivait… oh! rien, presque rien…..
Il aimait.
Il y a dans certains mots que nous employons ordinairement un ressort caché qui tout à coup les ouvre jusquau fond, nous les explique dans leur intimité exceptionnelle; puis le mot se replie, reprend sa forme banale et roule insignifiant, usé par lhabitude et le machinal. Lamour est un de ces mots-là; ceux pour qui sa clarté sest une fois traduite entière, comprendront langoisse délicieuse où vivait Jean depuis une heure, sans bien se rendre compte dabord de ce quil éprouvait.
Là-bas, place Vendôme, dans ce coin de salon où ils étaient restés longtemps à causer ensemble, il ne sentait rien quun grand bien- être, un charme doux qui lenveloppait. Ce nest quune fois dehors, la porte retombée sur lui, quil avait été saisi dune allégresse folle, puis dune défaillance à croire que toutes ses veines souvraient: «Quest-ce que jai, mon Dieu?…» Et le Paris quil traversait pour revenir lui paraissait tout nouveau, féerique, élargi, radieux. Oui, à cette heure où les bêtes de nuit sont lâchées et circulent, où la vase des égouts remonte, sétale, grouille sous le gaz jaune, lui lamant de Sapho, curieux de toutes les débauches, le Paris que peut voir la jeune fille revenant du bal avec des airs de valse plein la tête quelle redit aux étoiles sous les blancheurs de sa parure, ce Paris chaste baigné de lune claire où séclosent les âmes vierges, cest ce Paris quil avait vu!… Et tout à coup, comme il montait le large escalier de la gare, si près du retour vers le mauvais gîte, il se surprenait à dire tout haut: «Mais je laime… je laime…» et cest ainsi quil lavait appris.
— Tu es là, Jean?… Que fais-tu donc?
Fanny séveille en sursaut, effrayée de ne pas le sentir à côté delle. Il faut venir lembrasser, mentir, raconter le bal du ministère, dire sil y avait de jolies toilettes et avec qui il a dansé; mais pour échapper à cette inquisition, surtout aux caresses quil redoute, tout imprégné du souvenir de lautre, il invente un travail pressé, les dessins dHettéma.
— Il ny a plus de feu; tu vas avoir froid.
— Non, non…
— Au moins laisse la porte ouverte, que je voie ta lampe…
Il doit jouer son mensonge jusquau bout, installer la table, les épures; puis assis, immobile, retenant son souffle, il songe, il se rappelle, et, pour fixer son rêve, le raconte à Césaire dans une longue lettre, pendant que le vent de nuit remue les branches qui craquent sans un froissement de feuilles, que les trains se succèdent en grondant et que La Balue, troublé par la lumière, sagite dans sa petite cage, sautille dun perchoir à lautre avec des cris hésitants.
Il dit tout, la rencontre dans les bois, le wagon, son émotion singulière à lentrée de ces salons quil avait vus si lugubres et tragiques le jour de la consultation, des chuchotements furtifs dans les portes, de tristes regards échangés de chaise à chaise, et qui, ce soir, souvraient animés et bruyants en une longue enfilade lumineuse. Bouchereau lui-même navait plus sa physionomie dure, cet oeil noir, fouilleur et déconcertant sous ses gros sourcils détoupe, mais une expression reposée et paternelle de bonhomme qui consent à ce que lon samuse chez lui.
«Tout à coup elle est venue vers moi et je nai plus rien vu… Mon ami, elle sappelle Irène, elle est jolie, lair bon, les cheveux de ce brun doré des Anglaises, une bouche denfant toujours prête à rire… Oh! pas ce rire sans gaieté, qui agace chez tant de femmes; une vraie expansion de jeunesse et de bonheur… Elle est née à Londres; mais son père était Français et elle na pas daccent du tout, seulement une adorable façon de prononcer certains mots, de dire «unclé» qui chaque fois met une caresse dans les yeux du vieux Bouchereau. Il la prise avec lui pour soulager la famille de son frère qui est nombreuse, et remplacer la soeur dIrène, laînée, mariée depuis deux ans à son chef de clinique. Mais elle, voilà, les médecins ne lui vont guère… Comme elle ma amusé avec la bêtise de ce jeune savant exigeant de sa fiancée, sur toute chose, un engagement formel et solennel de léguer leur deux corps à la Société danthropologie! … Elle, cest un oiseau voyageur. Elle aime les bateaux, la mer; la vue dun beaupré tourné au large lui prend le coeur… Elle me disait tout cela librement, en camarade, bienmissdallures, malgré sa grâce parisienne, et je lécoutais ravi de sa voix, de son rire, de la conformité de nos goûts, dune certitude intime que le bonheur de ma vie était là, à côté de ma main, et que je navais quà le saisir, lemporter loin, bien loin, où menverrait la carrière aventureuse…»
— Viens donc te coucher, mami…
Il tressaute, sarrête, cache instinctivement la lettre quil est en train décrire!
— Tout à lheure… Dors, dors…
Il lui parle avec colère et, le dos tendu, écoute le sommeil revenir dans cette respiration de femme, car ils sont très près lun de lautre, et si loin!
«… Quoi quil arrive, ce sera la délivrance que cette rencontre et cet amour. Tu connais ma vie; tu as compris, sans que nous en parlions jamais, quelle est la même quautrefois, que je nai pas pu maffranchir. Mais ce que tu ne sais pas, cest que jétais prêt à sacrifier fortune, avenir, tout, à cette habitude fatale où je menlisais un peu plus chaque jour. Maintenant, jai trouvé le ressort, le point dappui qui me manquait; et pour ne plus laisser de recours à ma faiblesse, je me suis juré de ne retourner là-bas que libre et séparé… À demain lévasion…»
Ce ne fut ni le lendemain ni le jour suivant. Il fallait un moyen pour sévader, un prétexte, le dénouement dune querelle où lon crie: «Je men vais», pour ne plus revenir; et Fanny se montrait douce et gaie comme aux premiers temps illusionnés du ménage.
Écrire «cest fini» sans plus dexplications?… Mais cette violente ne se résignerait pas ainsi, le relancerait, sacharnerait jusquà la porte de son hôtel, de son bureau. Non, mieux vaudrait lattaquer de face, la convaincre de lirrévocable, du définitif de cette rupture, et sans colère comme sans pitié, lui en énumérer les causes.
Mais avec ces réflexions, une peur lui revint du suicide dAlice Doré. Il y avait devant chez eux, de lautre côté du pavé, une ruelle en pente conduisant à la voie et fermée dune barrière; les voisins prenaient par là, les jours de presse, pour suivre les rails jusquà la gare. Et limagination du Méridional voyait, après leur scène de rupture, sa maîtresse séchapper sur la route, joindre la traverse, se jeter sous les roues du train qui lemportait. Cette crainte lobsédait au point que la seule pensée de cette barrière battante, entre deux murs chargés de lierre, lui faisait reculer lexplication.
Encore sil avait eu là un ami, quelquun pour la garder, lassister à cette première crise; mais, terrés dans leur collage comme des marmottes, ils ne connaissaient personne, et ce nétait pas les Hettéma, ces monstrueux égoïstes luisants et noyés de graisse, bestialisés encore par lapproche de leur hivernage dEsquimaux, que la malheureuse aurait pu appeler au secours de son désespoir et de son abandon.
Il fallait rompre, pourtant, et rompre vite. Malgré sa promesse à lui-même, Jean était retourné deux ou trois fois place Vendôme, de plus en plus épris; et quoiquil neût rien dit encore, laccueil à bras ouverts du vieux Bouchereau, lattitude dIrène où se mêlaient dans la réserve une tendresse, une indulgence, et comme lattente émue de la déclaration, tout lavertissait de ne plus tarder. Puis le supplice de mentir, les prétextes quil inventait pour Fanny, et lespèce de sacrilège daller des baisers de Sapho à la cour discrète, balbutiante…
Au milieu de ces alternatives, il trouvait au ministère, sur sa table, la carte dun monsieur venu déjà deux fois dans la matinée, disait lhuissier avec un certain respect de la nomenclature suivante:
Président des Submersionnistes de la Vallée du Rhône,Membre du Comité central détude et de vigilance,Délégué départemental, etc., etc.
Loncle Césaire à Paris!… Le Fénat délégué, membre dun comité de vigilance!… Sa stupeur durait encore, quand loncle parut, toujours brun comme une pomme de pin, ses yeux fous, son rire au coin des tempes, sa barbe du temps de la Ligue, mais au lieu de léternelle veste de futaine à côtes, une redingote en drap neuf bridant sur le ventre et donnant au petit homme une majesté vraiment présidentielle.
Ce qui lamenait à Paris? Lachat dune machine élévatoire pour limmersion de ses nouvelles vignes — il prononçait le mot «élévatoire» avec une conviction qui le grandissait à ses propres yeux —, puis la commande de son buste que ses collègues lui demandaient pour orner la salle du conseil.
— Tu as vu, ajouta-t-il dun air modeste, ils mont nommé président… Mon idée de submersion bouleverse le Midi… Et dire que cest moi, le Fénat, qui suis en train de sauver les vins de France!… Il ny a que les toqués, vois-tu.
Mais le but principal de son voyage, cétait la rupture avec Fanny. Comprenant que laffaire traînait en longueur, il venait donner un coup de main.
— Je my connais, tu penses… Quand courbebaisse a lâché la sienne pour se marier…
Avant dattaquer son histoire, il sarrêta et, déboutonnant sa redingote, il en tira un petit portefeuille rondement tendu:
— Dabord, débarrasse-moi de ceci… Bé oui! largent… la libération du territoire…
Il se trompa au geste de son neveu, comprit quil refusait par discrétion:
— Prends donc! prends donc!… Cest ma fierté de pouvoir rendre au fils un peu de ce que le père a fait pour moi… Dailleurs, Divonne le veut ainsi. Elle est au courant de laffaire, et si contente que tu penses à te marier, à secouer ton vieux crampon!
Dans la bouche de Césaire, après le service que sa maîtresse lui avait rendu, Jean trouva «vieux crampon» un peu injuste, et cest avec une pointe damertume quil répondit:
— Reprenez votre portefeuille, mon oncle… vous savez mieux que personne combien ces questions sont indifférentes à Fanny.
— Oui, cétait une bonne fille… dit loncle en oraison funèbre, et il ajouta, clignant sa patte doie: Garde toujours largent… Avec les tentations de Paris, je laime mieux entre tes mains que dans les miennes; et puis il en faut pour les ruptures comme pour les duels…
Il se leva là-dessus, déclarant quil mourait de faim et que cette grosse question se discuterait mieux, la fourchette à la main, en déjeunant. Toujours la légèreté gouailleuse du Méridional à traiter les affaires de femme.
— Entre nous, petit…
Ils étaient attablés dans un restaurant de la rue de Bourgogne, et loncle sépanouissait, la serviette au menton, tandis que Jean grignotait du bout des dents, lestomac serré.
— … Je trouve que tu prends la chose trop au tragique. Je sais bien que le premier coup est dur, lexplication ennuyeuse; mais, si cela te coûte trop, ne dis rien, fais comme Courbebaisse. Jusquau matin du mariage, la Mornas a tout ignoré. Le soir, en sortant de chez sa future, il allait chercher la chanteuse à son beuglant, et la reconduisait chez elle. Tu me diras que ça nest pas très régulier ni bien loyal non plus. Mais quand on naime pas les scènes, et avec des femmes terribles comme Paola Mornas!… Il y avait près de dix ans que ce grand beau garçon tremblait devant cette petite moricaude. Pour le décrochage, il fallait ruser, manoeuvrer…
Et voici comme il sy était pris.
La veille du mariage, un Quinze Août, le jour de la fête, Césaire proposa à la petite daller pêcher une friture dans lYvette. Courbebaisse devait venir les rejoindre pour dîner; et lon sen retournerait tous trois le lendemain soir, quand Paris aurait évaporé son odeur de poussière, de carcasses de fusées et dhuile à lampions. Ça va. Les voilà tous deux étendus dans lherbe au bord de cette petite rivière qui frétille et luit entre ses berges basses, fait les prairies si vertes et les saules si feuillus. Après la pêche, le bain. Ce nétait pas la première fois quil leur arrivait de nager ensemble, Paola et lui, en bons garçons, en camarades; mais ce jour-là, cette petite Mornas, les bras, les jambes nues, son corps de maugrabine fait au moule, que la mouillure du costume plaquait de partout… peut-être aussi lidée que Courbebaisse lui avait donné carte blanche… Ah! la mâtine… Elle se retourna, le regarda dans les yeux, durement.
— Vous savez, Césaire, ny revenez plus.
Il ninsista pas, de peur de gâter son affaire, et se dit: «Ce sera pour après dîner.» Très gai, le dîner, sur le balcon en bois de lauberge, entre les deux drapeaux que le patron avait arborés en lhonneur du Quinze Août. Il faisait chaud, les foins sentaient bon, et lon entendait les tambours, les pétards, la musique de lorphéon qui courait les rues.
— Est-il embêtant, ce Courbebaisse, de narriver que demain, disait la Mornas, qui sétirait les bras avec un coup de champagne dans les yeux…, jai envie de mamuser, moi, ce soir.
— Et moi, donc!
Il était venu sappuyer à côté delle sur la rampe du balcon, encore brûlante du soleil de la journée, et sournoisement, en sondeur, il passait le bras autour de sa taille:
— Oh! Paola… Paola…
Cette fois, au lieu de se fâcher, la chanteuse se mit à rire, mais si fort, de si bon coeur quil finit par en faire autant. Même tentative repoussée de la même façon, le soir, en rentrant de la fête où ils avaient dansé, tiré des macarons; et comme leurs chambres étaient voisines, elle lui chantait à travers la cloison:Tes trop ptit, tes trop ptit…, avec toutes sortes de comparaisons désobligeantes entre lui et Courbebaisse. Il se tenait pour ne pas lui répondre, lappeler la veuve Mornas; mais cétait encore trop tôt. Le lendemain, par exemple, en sinstallant devant un bon déjeuner, pendant que Paola simpatientait et sinquiétait, à la fin, de ne pas voir arriver son homme, ce fut avec une certaine satisfaction quil tira sa montre et dit solennellement:
— Midi, cest fait…
— Quoi donc?
— Il est marié.
— Qui?
— Courbebaisse.
Vlan!
— Ah! mon ami, quelle gifle… Dans toutes mes aventures galantes je nai jamais rien reçu de pareil. Et, tout de suite, la voilà qui veut partir… Mais, pas de train avant quatre heures… Et pendant ce temps linfidèle brûlait les rails du P.-L.-M. vers lItalie avec sa femme. Alors, dans sa rage, elle repique, mabîme de coups et de griffes; — cette chance!… moi qui nous avais enfermés à clef; — puis elle sen prend à la vaisselle et tombe enfin dans une crise de nerfs épouvantable. À cinq, on la porte sur son lit, on la maintient, tandis que tout éraflé, comme si je sortais dun buisson de ronces, je cours pour trouver le médecin dOrsay… Dans ces affaires-là, cest comme sur le terrain, il faudrait toujours avoir un médecin avec soi. Me vois-tu, par les routes, à jeun, et un soleil!… Il faisait nuit quand je le ramenai… Tout à coup, en approchant de lauberge, une rumeur de foule, un rassemblement sous les fenêtres… Ah! mon Dieu, elle sest suicidée? Elle a tué quelquun? Avec la Mornas cétait plus vraisemblable… Je me précipite, et quest-ce que je vois?… Le balcon chargé de lanternes vénitiennes et la chanteuse debout, consolée et superbe, enroulée dans un des drapeaux et gueulant laMarseillaise, en pleine fête impériale, au-dessus du peuple qui acclamait. Et voilà, mon petit, comment sest terminée la liaison de Courbebaisse; je ne te dirai pas que tout a été fini dune fois. Après dix ans de fers, il faut toujours compter un peu de surveillance. Mais enfin, le plus fort sétait passé sur moi; et jen recevrai bien autant de la tienne, si tu veux.
— Ah! mon oncle, ce nest pas le même genre de femme.
— Va donc, dit Césaire décachetant une boîte de cigares quil approchait de son oreille pour sassurer sils étaient secs, tu nes pas le premier qui la quitte…
— Cest pourtant vrai…
Et Jean se rattrapait avec bonheur à ce mot qui leût navré quelques mois auparavant. Au fond, loncle et son histoire comique le rassuraient un peu, mais ce quil nadmettait pas, cétait le mensonge en partie double pendant des mois, cette hypocrisie, ce partage, il ne pourrait jamais sy résoudre et navait que trop attendu.
— Alors, comment veux-tu faire?…
Pendant que le jeune homme se débattait dans ces incertitudes, le membre du conseil de vigilance lissait sa barbe, essayait des sourires, des effets, des ports de tête, puis dun air négligent:
— Cest loin dici quil demeure?
— Qui donc?
— Mais cet artiste, ce Caoudal dont tu mas parlé pour mon buste… On pourrait aller voir ses prix, pendant quon est ensemble…
Caoudal, bien que célèbre, grand mangeur dargent, occupait toujours rue dAssas latelier de ses premiers succès. Césaire, tout en allant, sinformait de sa valeur artistique; il y mettrait le prix, certainement, mais ces messieurs du comité tenaient à une oeuvre de premier ordre.
— Oh! ne craignez rien, mon oncle, si Caoudal veut bien sen charger…
Et il lui énumérait les titres du sculpteur, membre de lInstitut, commandeur de la Légion dhonneur et dune foule dordres étrangers. Le Fénat ouvrait de grands yeux.
— Et vous êtes amis?
— Très amis.
— Ce Paris, pas moins!… comme on y fait de belles connaissances.
Gaussin aurait eu pourtant quelque honte à avouer que Caoudal était un ancien amant de Fanny, et quelle les avait mis en relation. Mais on eût dit que Césaire y pensait:
— Cest lui lauteur de cette Sapho que nous avons à Castelet?… Alors il connaît ta maîtresse, et pourrait taider peut-être à la rupture. LInstitut, la Légion dhonneur, ça impressionne toujours une femme…
Jean ne répondit pas, songeant aussi peut-être à utiliser linfluence du premier amant.
Et loncle continuait dun bon rire:
— À propos, tu sais, le bronze nest plus chez ton père… Quand Divonne a su, quand jai eu le malheur de lui dire que ça représentait ta maîtresse, elle na plus voulu quil fût là… Avec les manies du consul, ses difficultés au moindre changement, ce nétait pas commode, surtout sans laisser soupçonner le motif… Oh! les femmes… Elle a si bien manoeuvré quà cette heure M. Thiers préside sur la cheminée de ton père, et la pauvre Sapho se ronge de poussière dans la chambre du vent, avec les vieux chenets et les meubles hors dusage; même quelle a reçu un atout dans le transport, le chignon cassé et sa lyre qui ne tient plus. La rancune de Divonne, sans doute, qui lui aura porté malheur.
Ils arrivaient rue dAssas. Devant laspect modeste et travailleur de cette cité dartistes, ces ateliers aux portes de remises numérotées, souvrant de chaque côté dune longue cour que terminent les bâtiments vulgaires dune école communale aux perpétuelles mélopées de lecture, le président des submersionnistes eut de nouveaux doutes sur le talent dun homme aussi médiocrement logé; mais sitôt entré chez Caoudal, il sut à quoi sen tenir: «Pas pour cent mille francs, pas pour un million!…» hurlait le sculpteur au premier mot de Gaussin; et soulevant à mesure son grand corps du divan où il sallongeait dans le désordre et labandon de latelier: «Un buste!… Ah bien! oui… mais regardez donc là-bas cet écrasement de plâtre en mille miettes… ma figure du prochain Salon que je viens de démolir à coups de maillet… Voilà le cas que jen fais, de la sculpture, et si tentante que soit la binette du monsieur…
— Gaussin dArmandy… président…
Loncle rassemblait tous ses titres, mais il y en avait trop,Cadoual linterrompit, et tourné vers le jeune homme:
— Vous me regardez, Gaussin… Vous me trouvez vieilli?…»
Cest vrai quil avait bien son âge dans ce jour tombé den haut sur les balafres, les creux et meurtrissures de sa tête viveuse et surmenée, sa crinière de lion montrant des râpes de vieux tapis, ses bajoues pendantes et flasques, et sa moustache aux tons de métal dédoré quil ne se donnait plus la peine de friser ni de teindre… À quoi bon?… Cousinard, le petit modèle, venait de partir.
— Oui, mon cher, avec mon mouleur, un sauvage, une brute, mais vingt ans!…
Lintonation rageuse et ironique, il arpentait latelier, bousculant dun coup de botte lescabeau qui le gênait au passage. Tout à coup, arrêté devant le miroir enguirlandé de cuivre au- dessus du divan, il se regardait avec une affreuse grimace:
— Suis-je assez laid, assez démoli, en voilà des cordes, des fanons de vieille vache!…
Il prenait son cou à poignée, puis dans un accent lamentable et comique, une prévoyance de vieux beau qui se pleure:
— Et dire que je regretterai ça, lan prochain!…
Loncle restait effaré. Cet académicien qui se tirait la langue racontait ses basses amours! Il y avait donc des toqués partout, même à lInstitut; et son admiration pour le grand homme samoindrissait de la sympathie quil ressentait pour ses faiblesses.
— Comment va Fanny?… Êtes-vous toujours à Chaville?… fit Caoudal subitement apaisé et venant sasseoir à côté de Gaussin dont il tapotait familièrement lépaule.
— Ah! la pauvre Fanny, nous navons plus longtemps à vivre ensemble…
— Vous partez?
— Oui, bientôt… et je me marie avant… Il faut que je la quitte.
Le sculpteur eut un rire féroce:
— Bravo! Je suis content… Venge-nous, mon petit, venge-nous de ces coquines-là. Lâche-les, trompe-les, et quelles pleurent, les misérables! Tu ne leur feras jamais autant de mal quelles en ont fait aux autres.
Loncle Césaire triomphait:
— Tu vois, monsieur ne prend pas les choses aussi tragiquement que toi… Comprenez-vous cet innocent… ce qui le retient de sen aller, cest la peur quelle se tue!
Jean avoua très simplement limpression que lui avait faite le suicide dAlice Doré.
— Mais ce nest pas la même chose, dit Caoudal vivement… Celle- là, cétait une triste, une molle aux mains tombantes… une pauvre poupée qui manquait de son… Déchelette a eu tort de croire quelle mourait pour lui… Un suicide par fatigue et ennui de vivre. Tandis que Sapho… ah! ouiche, se tuer… Elle aime bien trop lamour et brûlera jusquau bout, jusquaux bobèches. Elle est de la race des jeunes premiers qui ne changent jamais de rôle, et finissent sans dents, sans cils, dans leur peau de jeunes premiers… Regardez-moi donc… Est-ce que je me tue?… Jai beau avoir du chagrin, je sais bien que, celle-là partie, jen prendrai une autre, quil men faudra toujours… Votre maîtresse fera comme moi, comme elle a déjà fait… Seulement, elle nest plus jeune, et ce sera plus difficile.