Loncle continuait à triompher:
— Te voilà rassuré, hein?
Jean ne disait rien, mais ses scrupules étaient vaincus et sa résolution bien prise. Ils partaient, quand le sculpteur les rappela pour leur montrer une photographie ramassée sur la poussière de sa table et quil essuyait dun revers de manche.
— Tenez, la voilà!… Est-elle jolie, la coquine… à se mettre à genoux devant… Ces jambes, cette gorge!
Et cétait terrible le contraste de ces yeux ardents, de cette voix passionnée avec le tremblement sénile des gros doigts en spatule où grelottait limage souriante, aux charmes capitonnés de fossettes, de Cousinard le petit modèle.
— Cest toi?… Comme tu viens de bonne heure!…
Elle arrivait du fond du jardin, sa robe pleine de pommes tombées, et montait le perron très vite, un peu inquiète de la mine à la fois gênée et volontaire de son amant.
— Quy a-t-il donc?
— Rien, rien… cest ce temps, ce soleil… Jai voulu profiter du dernier beau jour pour faire un tour en forêt, nous deux… Veux-tu?
Elle eut son cri denfant de la rue, qui lui revenait chaque fois quelle était contente:
— Oh! veine…
Plus dun mois quils nétaient sortis, bloqués par les pluies, les bourrasques de novembre. On ne samusait pas toujours à la campagne; autant vivre dans larche avec les bestiaux de Noé… Elle avait quelques recommandations à faire à la cuisine, à cause des Hettéma qui venaient dîner; et pendant quil lattendait dehors, sur le Pavé des Gardes, Jean regardait la petite maison réchauffée de cette lumière douce darrière-été, la rue de campagne aux larges dalles moussues, avec cet adieu de nos yeux, étreignant et doué de mémoire, aux endroits que nous allons quitter.
La fenêtre de la salle, grande ouverte, laissait échapper les vocalises du loriot, alternant avec les ordres de Fanny à la femme de service:
— Surtout noubliez pas, pour six heures et demie… Vous servirez dabord la pintade… Ah! que je vous donne du linge…
Sa voix sonnait, claire, heureuse, parmi des grésillements de cuisine et les petits cris de loiseau ségosillant au soleil. Et lui qui savait que leur ménage navait plus que deux heures à vivre, ces préparatifs de fête lui serraient le coeur.
Il eut envie de rentrer, de tout lui dire, là, dun coup; mais il eut peur de ses cris, de la scène épouvantable que le voisinage entendrait, dun scandale à ameuter le haut et le bas Chaville. Il savait que déchaînée, rien ne comptait plus pour elle, et sen tint à son idée de la conduire en forêt.
— Voilà… jy suis…
Légère, elle prit son bras, lavertissant de parler bas et de marcher vite en passant devant chez leurs voisins, dans la crainte quOlympe voulût les accompagner et gêner leur bonne partie. Elle ne fut tranquille que le pavé franchi et la voûte du chemin de fer, lorsquils eurent tourné à gauche dans le bois.
Il faisait un temps doux, rayonnant, un soleil tamisé dune brume argentée et flottante, qui baignait toute latmosphère, saccrochait aux taillis où quelques arbres, entre leurs feuilles dorées tenant encore, gardaient des nids de pies, des paquets de gui vert à de grandes hauteurs. On entendait un cri doiseau, continu, en bruit de lime, et ces coups de bec sur le bois qui répondent au bûcheron dans les coupes.
Ils allaient lentement, marquant leurs pas sur la terre amollie par les pluies de lautomne. Elle avait chaud dêtre venue si vite, les joues allumées, les yeux brillants, sarrêta pour enlever la grande mantille de blonde, un cadeau de Rosa, dont elle sétait garantie la tête en sortant, le reste fragile et coûteux des splendeurs passées. La robe quelle portait, une pauvre robe en soie noire, craquée sous les bras, à la taille, il la lui connaissait depuis trois ans; et quand elle la relevait, en passant devant lui, à cause de quelque flaque, il voyait les talons de ses bottines qui se tournaient.
Comme elle avait pris gaiement cette demi-misère, sans regret ni plainte, occupée de lui, de son bien-être, jamais plus heureuse que lorsquelle le frôlait, les deux mains croisées sur son bras. Et Jean se demandait en la regardant toute rajeunie de ce renouveau de soleil et damour, quelle poussée de sève il y avait dans une créature pareille, quelle merveilleuse faculté doubli et de pardon, pour garder tant de gaieté, dinsouciance, après une vie de passions, de traverses et de larmes, tout cela marqué sur son visage, mais seffaçant au moindre épanouissement de gaieté.
— Cest un cèpe, je te dis que cest un cèpe…
Elle entrait sous bois, enfonçait jusquaux genoux dans les feuilles mortes, revenait toute décoiffée et fripée par les ronces, et lui montrait ce petit réseau sur le pied du champignon qui distingue le vrai cèpe du faux:
— Tu vois, il a le tulle!…
Et elle triomphait.
Lui nécoutait pas, distrait, sinterrogeant:
— Est-ce le moment?… Faut-il?…
Mais le courage lui manquait, elle riait trop, ou lendroit nétait pas favorable; et il lentraînait toujours plus loin, comme un assassin qui médite son coup.
Il allait se décider, quand au tournant dune allée, quelquun apparut et les dérangea, le garde de ce peuplement, Hochecorne, quils rencontraient quelquefois. Pauvre diable qui avait successivement perdu, dans la petite maison forestière que lÉtat lui allouait au bord de létang, deux enfants, puis sa femme, et toujours des mêmes fièvres pernicieuses. Dès le premier décès, le médecin déclarait le logement insalubre, trop près de leau et de ses émanations; et malgré les certificats, les apostilles, on lavait laissé là deux ans, trois ans, le temps de voir mourir tous les siens, à lexception dune petite fille avec qui il venait enfin de sinstaller dans un logis neuf à lentrée du bois.
Hochecorne, face de Breton têtu, aux yeux clairs et courageux, au front fuyant sous sa casquette duniforme, vrai type de fidélité, de superstition à toutes les consignes, avait la bricole de son fusil sur une épaule, sur lautre la tête endormie de son enfant, quil portait.
— Comment va-t-elle? demanda Fanny souriant à cette fillette de quatre ans, pâlie et diminuée par la fièvre, qui séveillait, ouvrait de grands yeux cerclés de rose.
Le garde soupira:
— Pas bien… Jai beau la mener partout avec moi… voilà quelle ne mange plus, quelle na de goût à rien; faut croire que cétait trop tard quand on a changé dair et quelle a déjà pris le mal… Elle est si légère, voyez, madame, on dirait une feuille… Un de ces jours elle va fiche le camp comme les autres… Bon Dieu!…
Ce «bon Dieu!» tout bas, dans la moustache, cétait toute sa révolte contre la cruauté des bureaux et des paperassiers.
— Elle tremble, on dirait quelle a froid.
— cest la fièvre, madame.
— Attendez, nous allons la réchauffer…
Elle prit la mantille qui pendait sur son bras, en entoura la petite:
— Si, si, laissez donc… ce sera son voile de mariée, plus tard…
Le père eut un sourire navré, et remuant la menotte de lenfant qui se rendormait, blême dans tout ce blanc comme une petite morte, il lui faisait dire merci à la dame, puis séloignait avec un «bon Dieu!» perdu dans le craquement des branches sous ses pieds.
Fanny nétait plus gaie, serrée contre lui de toute cette tendresse craintive de la femme que son émotion, tristesse ou joie, rapproche de celui quelle aime. Jean se disait: «Quelle bonne fille…», mais sans faiblir dans ses décisions, sy affermissant au contraire, car sur la pente de lallée où ils entraient se levait limage dIrène, le souvenir du rayonnant sourire rencontré là et qui lavait pris tout de suite, avant même quil en connût le charme profond, la source intime de douceur intelligente. Il songea quil avait attendu jusquau dernier moment, que cétait aujourdhui jeudi… «Allons, il le faut…» et visant un rond-point à quelque distance, il se le donna comme dernière limite.
Une éclaircie dans une coupe de bois, des arbres couchés au milieu de copeaux, de sanglants débris décorce, et des fagots, des trous de charbonnage… Un peu plus bas on voyait létang doù montait une buée blanche, et sur le bord la petite maison abandonnée, au toit tombant, aux fenêtres cassées, ouvertes, le lazaret des Hochecorne. Après, les bois remontaient vers Vélizy, un grand coteau de toisons rousses, de haute futaie serrée et triste… Il sarrêta brusquement:
— Si lon se reposait un peu?
Ils sassirent sur une longue charpente jetée à terre, un ancien chêne dont se comptaient les branches aux blessures de la hache. Lendroit était tiède, égayé dune pâle réverbération lumineuse, et dun parfum de violettes perdues.
— Comme il fait bon!… dit-elle, alanguie sur son épaule et cherchant la place dun baiser dans son cou.
Il se recula un peu, lui prit la main. Alors, devant lexpression subitement durcie de son visage, elle seffraya:
— Quoi donc? Quy a-t-il?
— Une mauvaise nouvelle, ma pauvre amie… Hédouin, tu sais, celui qui est parti à ma place…
Il parlait péniblement, avec une voix rauque dont le son létonnait lui-même, mais qui se raffermissait vers la fin de lhistoire préparée davance… Hédouin tombé malade en arrivant à son poste, et lui, désigné doffice pour aller le remplacer. Il avait trouvé cela plus facile à dire, moins cruel que la vérité. Elle lécouta jusquau bout sans linterrompre, la face dune pâleur grise, loeil fixe.
— Quand pars-tu? demanda-t-elle, en retirant sa main.
— Mais ce soir… cette nuit…
Et la voix fausse et dolente, il ajouta:
— Je compte passer vingt-quatre heures à Castelet, puis membarquer à Marseille…
— Assez, ne mens plus, cria-t-elle dans une explosion farouche qui la mit debout, ne mens plus, tu ne sais pas!… Le vrai, cest que tu te maries… Il y a assez longtemps que ta famille te travaille… Ils ont tellement peur que je te retienne, que je tempêche daller chercher le typhus ou la fièvre jaune… Enfin les voilà satisfaits… La demoiselle à ton goût, il faut croire… Et quand je pense aux noeuds de cravate que je te faisais, le jeudi!… Étais-je assez bête, hein?
Elle riait dun rire douloureux, atroce, qui tordait sa bouche, montrait lécart que faisait sur le côté la cassure toute récente sans doute, car il ne lavait pas vue encore, dune de ses belles dents nacrées dont elle était si fière; et cela, cette dent manquante dans cette figure terreuse, creusée, bouleversée, fit à Gaussin une peine horrible.
— Écoute-moi, dit-il la reprenant, lasseyant de force contre lui… Eh bien, oui, je me marie… Mon père y tenait, tu sais bien; mais quest-ce que cela peut te faire puisque je dois partir?…
Elle se dégagea, voulant garder sa colère:
— Et cest pour mapprendre ça, que tu mas fait faire une lieue à travers bois… Tu tes dit: Au moins on ne lentendra pas, si elle crie… Non, tu vois… pas un éclat, pas une larme. Dabord, jen ai plein le dos du joli garçon que tu es… tu peux ten aller, ce nest pas moi qui te ferai revenir… Sauve toi donc dans les Îles avec ta femme, ta petite, comme on dit chez toi… Elle doit être propre, la petite… laide comme un gorille, ou alors enceinte à pleine ceinture… car tu es aussi jobard que ceux qui te lont choisie.
Elle ne se retenait plus, lancée dans un débordement dinjures, dinfamies, jusquà ne pouvoir bégayer à la fin que des mots «lâche… menteur… lâche…» sous son nez, en provocation, comme on montre le poing.
Cétait au tour de Jean de lécouter sans rien dire, sans aucun effort pour larrêter. Il laimait mieux ainsi, insultante, ignoble, la vraie fille du père Legrand; la séparation serait moins cruelle… En eut-elle conscience? Mais elle se tut tout à coup, tomba, la tête et le buste en avant, dans les genoux de son amant, avec un grand sanglot qui la secouait toute, et doù sortait une plainte entrecoupée:
— Pardon, grâce… je taime, je nai que toi… Mon amour, ma vie, ne fais pas ça… ne me laisse pas… quest-ce que tu veux que je devienne?
Lémotion le gagnait… Oh! voilà ce quil avait redouté… Les larmes montaient delle à lui, et il renversait la tête en arrière pour les garder dans ses yeux débordants, essayant de lapaiser par des mots bêtes, et toujours cet argument raisonnable:
— Mais puisque je devais partir…
Elle se redressa avec ce cri qui dévoilait tout son espoir:
— Eh! tu ne serais pas parti. Je taurais dit: Attends, laisse- toi aimer encore… Crois-tu que cela se retrouve deux fois dêtre aimé comme je taime?… Tu as le temps de te marier, tu es si jeune… moi, bientôt, je serai finie… je ne pourrai plus, et alors nous nous quitterons naturellement.
Il voulut se lever; il eut ce courage, et de lui dire que tout ce quelle faisait était inutile; mais saccrochant à lui, se traînant agenouillée dans la boue restée à ce creux de vallon, elle le forçait à reprendre sa place, et devant lui, dans ses jambes, avec le souffle de ses lèvres, la voluptueuse étreinte de ses yeux, et des caresses enfantines, les mains à plat sur cette figure qui se raidissait, les doigts dans ses cheveux, dans sa bouche, elle essayait de tisonner les cendres froides de leur amour, lui redisait tout bas les délices passés, les réveils sans force, lenlacement anéanti de leurs après-midi du dimanche. Tout cela nétait rien auprès de ce quelle lui donnerait encore; elle savait dautres baisers, dautres ivresses, elle en inventerait pour lui…
Et pendant quelle lui chuchotait de ces mots comme les hommes en entendent à la porte des bouges, elle avait de grosses larmes ruisselant sur une expression dagonie et de terreur, se débattait, criait dune voix de rêve:
— Oh! que ça ne soit pas… dis que ce nest pas vrai que tu me quittes…
Et des sanglots encore, des gémissements, des appels au secours, comme si elle lui voyait un couteau dans les mains.
Le bourreau nétait guère plus vaillant que la victime. Sa colère, il ne la craignait pas plus que ses caresses; mais il restait sans défense contre ce désespoir, cette bramée qui remplissait le bois, allait séteindre sur leau morte et fiévreuse où descendait un triste soleil rouge… Il pensait bien souffrir, mais pas à cette acuité; et il lui fallait tout léblouissement du nouvel amour pour résister à la relever des deux mains, lui dire:
— Je reste, tais-toi, je reste…
Depuis combien de temps sépuisaient-ils ainsi tous deux?… Le soleil nétait plus quune barre toujours plus étroite au couchant; létang se teignait dun gris dardoise, et lon eût dit que sa vapeur malsaine envahissait la lande et le bois, les coteaux en face. Dans lombre qui les gagnait, il ne voyait plus que cette figure pâle, levée vers lui, cette bouche ouverte, clamant dune intarissable plainte. Un peu après, la nuit venue, les cris sapaisèrent. Maintenant, cétait un bruit de larmes à flots, sans fin, une de ces longues pluies installées sur le grand fracas de lorage, et de temps en temps un «Oh!…» profond et sourd comme devant quelque chose dhorrible quelle chassait et revoyait toujours.
Puis, plus rien. Cest fini, la bête est morte… Une bise froide se lève, froisse les branches, apportant lécho dune heure lointaine.
— Allons, viens, ne reste pas là.
Il la soulève doucement, la sent molle dans ses mains, obéissante comme un enfant et convulsionnée de gros soupirs. Il semble quelle garde une peur, un respect de lhomme qui vient de se montrer si fort. Elle marche à côté de lui, de son pas, mais timidement, sans lui donner le bras; et à les voir ainsi, chancelants et mornes, par les allées où les guide le reflet jaune du terrain, on dirait un couple de paysans, qui rentre harassé dune longue fatigue en plein air.
À la lisière, une lueur apparaît, la porte ouverte dHochecorne, éclairant la silhouette arrêtée de deux hommes:
— Est-ce vous, Gaussin? demande la voix dHettéma qui sapproche avec le garde.
Ils commençaient à être inquiets de ne pas les voir revenir, et de ces gémissements quon entendait à travers bois. Hochecorne allait prendre son fusil, se mettre à leur recherche…
— Bonsoir, monsieur, madame… cest la petite qui est contente de son châle…
A fallu que je la couche, avec…» Leur dernière action en commun, cette charité de tout à lheure, leurs mains une dernière fois liées autour de ce petit corps moribond.
— Adieu, adieu, père Hochecorne.
Et ils se hâtent tous trois vers la maison, Hettéma toujours très intrigué de ces clameurs qui remplissaient le bois.
— Ça montait, descendait, on aurait dit une bête quon égorge…Mais comment navez-vous rien entendu?
Ni lun ni lautre ne répondent.
Au coin du Pavé des Gardes, Jean hésite.
— Reste dîner… lui dit-elle tout bas, suppliante… Ton train est passé… tu prendras celui de neuf heures.
Il rentre avec eux. Que peut-il craindre? On ne recommence pas deux fois une scène pareille, et cest bien le moins quil lui donne cette petite consolation.
La salle est chaude, la lampe éclaire bien, et le bruit de leurs pas dans la traverse a prévenu la servante, qui apporte la soupe sur la table.
«Enfin, vous voilà!…» dit Olympe déjà installée, la serviette remontée sous ses bras courts. Elle découvre la soupière et sarrête tout à coup avec un cri:
— Mon Dieu, ma chère!…
Hâve, de dix ans plus vieille, les paupières gonflées et sanglantes, de la boue sur sa robe, jusque dans ses cheveux, le désordre effaré dune pierreuse qui sort dune chasse de police, cest Fanny. Elle respire un moment, ses pauvres yeux brûlés clignotent à la lumière, et peu à peu la chaleur de la petite maison, cette table gaiement servie, provoquent le souvenir des bons jours, un nouveau rappel de larmes où se distinguent ces mots:
— Il me quitte… Il se marie.
Hettéma, sa femme, la paysanne qui les sert se regardent, regardent Gaussin. «Enfin, dînons toujours», dit le gros homme quon sent furieux; et le bruit des cuillerées voraces se mêle à un ruissellement deau dans la chambre voisine, où Fanny est en train déponger son visage. Quand elle revient toute bleuie de poudre, en blanc peignoir de laine, les Hettéma lépient avec angoisse, sattendant à quelque nouvelle explosion, et sont très étonnés de la voir, sans un mot, se jeter sur les plats gloutonnement, comme un naufragé, combler le creusement de son chagrin et le gouffre de ses cris de tout ce quelle trouve à portée, le pain, les choux, une aile de pintade, des pommes. Elle mange, elle mange…
On cause dabord dun air contraint, puis plus librement, et comme avec les Hettéma ce nest que de choses bien plates et matérielles, la façon daccommoder les crêpes aux confitures, ou si le crin vaut mieux que la plume pour dormir, on arrive sans encombre au café, que le gros ménage agrémente dun petit caramel savouré lentement, les coudes sur la table.
Cest plaisir de voir le bon regard confiant et tranquille quéchangent ces lourds compagnons de crèche et de litière. Ils nont pas envie de se quitter, ceux-là. Jean surprend ce regard et, dans lintimité de la salle pleine de souvenirs, dhabitudes tapies à tous les coins, une torpeur de fatigue, de digestion, de bien-être lenvahit. Fanny qui le surveille a rapproché doucement sa chaise, coulé ses jambes, glissé son bras sous le sien.
— Écoute, dit-il brusquement… Neuf heures… vite, adieu… Je técrirai.
Il est debout, dehors, la rue franchie, tâte dans lombre pour ouvrir la barrière du passage. Deux bras létreignent à plein corps:
— Embrasse-moi au moins…
Il se sent pris sous le peignoir ouvert où elle est nue, pénétré de cette odeur, de cette chaleur de chair de femme, bouleversé de ce baiser dadieu qui lui laisse dans la bouche un goût de fièvre et de larmes; et elle, tout bas, le sentant faible:
— Encore une nuit, plus quune…
Un signal sur la voie… Cest le train!…
Comment eut-il la force de se dégager, de bondir jusquà la gare dont les fanaux luisaient à travers les branches défeuillées? Il sen étonnait encore, tout haletant dans un coin de wagon, guettant par la portière les fenêtres allumées de la maisonnette, une forme blanche contre la barrière…
— Adieu! adieu!…
Et ce cri rassurait la terreur silencieuse quil venait davoir à ce tournant des rails, en apercevant sa maîtresse à la place occupée par son rêve de mort.
La tête dehors, il voyait fuir et diminuer et rouler dans le pelotonnement des terrains leur petit pavillon, dont la lueur nétait plus quune étoile égarée. Tout à coup il sentit une joie, un soulagement énormes. Comme on respirait, que cétait beau toute cette vallée de Meudon et ces grands coteaux noirs dégageant au loin un triangle étincelant dinnombrables lumières, égrenées vers la Seine en cordons réguliers! Irène lattendait là, et il allait à elle de toute la vitesse du train, de tout son désir damoureux, de tout son élan vers lhonnête et jeune vie…
Paris!… Il arrêtait une voiture pour se faire conduire place Vendôme. Mais, sous le gaz, il aperçut ses vêtements, ses souliers couverts de boue, une boue lourde, épaisse, tout son passé qui le tenait encore pesamment et salement. «Oh! non, pas ce soir…» Et il rentra à son ancien hôtel, rue Jacob, où le Fénat lui avait retenu une chambre près de la sienne.
Le lendemain, Césaire, qui sétait chargé de la commission délicate daller à Chaville reprendre les effets, les livres de son neveu, consommer la rupture par le déménagement, revint fort tard, alors que Gaussin commençait à se fatiguer de toutes sortes de suppositions folles ou sinistres. Enfin un fiacre à galerie, lourd comme un corbillard, tourna le coin de la rue Jacob, chargé de caisses ficelées et dune énorme malle quil reconnut pour la sienne, et loncle rentra mystérieux et navré:
— Jai été long, pour ramasser le tout en une fois et nêtre pas obligé dy revenir…
Puis, montrant les colis que deux garçons rangeaient par la chambre:
— Ici le linge, les vêtements, là tes papiers, tes livres… Il ne manque que tes lettres; elle ma supplié de les lui laisser encore pour les relire, avoir quelque chose de toi. Jai pensé que ça noffrait pas de danger… Cest une si bonne fille…
Il souffla longuement, assis sur la malle, et sépongeant le front avec son mouchoir de soie écrue, large comme une serviette. Jean nosait demander des détails, dans quelles dispositions il lavait trouvée; lautre nen donnait pas, de peur de lattrister. Et ils remplirent ce silence, difficile, gros de choses inexprimées, par des remarques sur le temps changé brusquement depuis la veille, tourné au froid, sur laspect lamentable de cette banlieue de Paris déserte et dénudée, plantée de cheminées dusines et de ces énormes cylindres de fonte, réservoirs des maraîchers. Puis au bout dun moment:
— Elle ne vous a rien donné pour moi, mon oncle?
— Non… tu peux être tranquille… Elle ne tembêtera pas, elle a pris son parti avec beaucoup de résolution et de dignité…
Pourquoi Jean vit-il dans ce peu de mots une intention de blâme, un reproche de sa rigueur?
— Cest égal, corvée pour corvée, reprenait loncle, jaimais mieux encore les griffes de la Mornas que le désespoir de cette malheureuse.
— Elle a beaucoup pleuré?
— Ah! mon ami… Et si bien, dun tel coeur, que je sanglotais moi-même en face delle sans la force de…
Il sébroua, secoua son émotion dun coup de tête de vieille chèvre:
— Enfin, que veux-tu? ce nest pas ta faute… tu ne pouvais passer toute ta vie là… Les choses sont très convenablement faites, tu lui laisses de largent, un mobilier… Et maintenant, voguent les amours! Tâche de nous mener ton mariage rondement… Des affaires trop sérieuses pour moi, par exemple… Il faudra que le consul sen mêle… Moi, je suis pour les liquidations de la main gauche…
Et brusquement repris dun accès mélancolique, le front à la vitre, regardant le ciel bas qui ruisselait entre les toits:
— Cest égal, le monde devient triste… De mon temps on se séparait plus gaiement que ça.
Le Fénat parti, suivi de sa machine élévatoire, Jean, privé de cette bonne humeur remuante et bavarde, eut une longue semaine à passer, une impression de vide et de solitude, tout le noir désorientement dun veuvage. En pareil cas, même sans le regret dune passion, on cherche son double, il vous manque; car lexistence à deux, la cohabitation de la table et du lit, créent un tissu de liens invisibles et subtils, dont la solidité ne se révèle quà la douleur, à leffort de la brisure. Linfluence du contact et de lhabitude est si miraculeusement pénétrante que deux êtres vivant de la même vie en arrivent à se ressembler.
Ses cinq ans de Sapho navaient pu le pétrir encore à ce point; mais son corps gardait pourtant les marques de la chaîne, en subissait le lourd entraînement. Et de même que, plusieurs fois, ses pas lauraient tout seuls dirigé vers Chaville au sortir de son bureau, il lui arrivait le matin de chercher à côté de lui sur loreiller les cheveux noirs en nappes lourdes, démordus de leur peigne, où tombait son premier baiser.
Les soirées surtout lui semblaient interminables, dans cette chambre dhôtel qui lui rappelait les premiers temps de leur liaison, la présence dune autre maîtresse délicate et silencieuse, dont la petite carte embaumait la glace dun parfum dalcôve et du mystère de son nom: Fanny Legrand. Alors il sen allait se fatiguer, marcher, sétourdir aux flonflons et aux lumières de quelque petit théâtre, jusquau moment où le vieux Bouchereau lui donnait le droit de passer trois soirées par semaine auprès de sa fiancée.
On sétait enfin entendu. Irène laimait,Unclévoulait bien; ce serait pour les premiers jours davril, à la fin du cours. Trois mois dhiver à se voir, à sapprendre, se désirer, faire la paraphrase aimante et charmante du premier regard qui lie les âmes et du premier aveu qui les trouble.
Le soir des accordailles, en rentrant chez lui sans la moindre envie de dormir, Jean éprouva le désir de faire sa chambre ordonnée et laborieuse, par cet instinct naturel de mettre notre vie en rapport avec nos idées. Il installa sa table et ses livres non encore déficelés, tassés au fond dune de ces caisses faites à la hâte, les codes entre une pile de mouchoirs et une vareuse de jardin. De lentrebâillement dun dictionnaire de Droit commercial, le plus fréquemment feuilleté, tombait alors une lettre sans enveloppe, à lécriture de la maîtresse.
Fanny lavait confiée au hasard de travaux futurs, se méfiant de lattendrissement trop court de Césaire, pensant quelle arriverait plus sûrement ainsi. Il se défendait dabord de louvrir, mais cédait aux premiers mots bien doux, bien raisonnables, dont lagitation se sentait seulement au tremblé de la plume, à linégale conduite des lignes. Elle ne demandait quune grâce, une seule, quil revînt de temps à autre. Elle ne dirait rien, ne reprocherait rien, ni le mariage, ni cette séparation quelle savait absolue et définitive. Mais le voir!…
«Songe que cest pour moi un coup terrible et si inattendu, si brusque… Je suis comme après une mort ou un incendie, ne sachant à quoi me prendre. Je pleure, jattends, je regarde la place de mon bonheur. Il ny aurait que toi pour macclimater à cette situation nouvelle… Cest une charité, viens me voir, que je ne me sente pas si seule… jai peur de moi…»
Ces plaintes, ce suppliant appel couraient tout le long de la lettre, se reprenaient chaque fois au même mot: «Viens, viens…» Il pouvait se croire dans la clairière au milieu des bois avec Fanny à ses pieds, et sous la cendre violette du soir, cette pauvre figure levée vers lui, toute fripée et molle de larmes, cette bouche ouverte qui semplissait dombre à crier. Cest cela qui le poursuivit toute la nuit, cela qui troubla son sommeil, et non lheureuse ivresse quil avait rapportée de là-bas. Cest cette figure vieillie, flétrie, quil revoyait, malgré tous ses efforts pour mettre entre lui et elle le visage aux purs contours, à la pulpe doeillet en fleur, que laveu de lamour teintait de petites flammes roses sous les yeux.
Cette lettre avait huit jours de date; huit jours que la malheureuse attendait un mot, ou une visite, lencouragement à la résignation quelle demandait. Mais comment navait-elle pas récrit depuis? Peut-être était-elle malade; et danciennes craintes lui revenaient. Il pensa quHettéma pourrait lui donner des nouvelles, et, confiant dans la régularité de ses habitudes, alla lattendre devant le Comité dartillerie.
Le dernier coup de dix heures sonnait à Saint-Thomas dAquin lorsque le gros homme tourna le coin de la petite place, le collet retroussé, la pipe aux dents, quil tenait à deux mains pour se chauffer les doigts. Jean le regardait venir de loin, très ému de tout ce quil lui rappelait; mais Hettéma laccueillit dun mouvement dhumeur à peine contraint.
— Vous voilà!… Je ne sais pas si nous vous avons maudit cette semaine!… nous qui sommes allés à la campagne pour vivre au calme…
Et sur la porte, en finissant sa pipe, il lui raconta que le dimanche précédent ils avaient invité Fanny à dîner chez eux avec lenfant dont cétait le jour de sortie, histoire de la distraire un peu de ses vilaines idées. En effet, on avait mangé assez gaiement, même elle leur chantait un morceau de musique au dessert; puis on se séparait vers dix heures, et ils sapprêtaient à se mettre au lit délicieusement, quand tout à coup on frappe aux volets et la voix du petit Joseph appelle effarée:
— Venez vite, maman veut sempoisonner…
Hettéma se précipite, arrive à temps pour lui arracher de force le flacon de laudanum. Il avait fallu se battre, la prendre à bras- le-corps, la maintenir et se défendre, contre les coups de tête, les coups de peigne dont elle lui abîmait là figure. Dans la lutte, la fiole se brisait, le laudanum répandu partout, et il nen avait pas été autre chose que des vêtements tachés et empestés de poison.
— Mais vous comprenez bien que des scènes pareilles, tout ce drame de faits-divers, pour des gens tranquilles… Aussi cest fini, jai donné congé, le mois prochain je déménage…
Il remit sa pipe dans létui, et avec un adieu bien paisible disparut sous les arcades basses dune petite cour, laissant Gaussin tout bouleversé de ce quil venait dentendre.
Il se représentait la scène dans cette chambre qui avait été leur chambre, leffroi du petit appelant au secours, la lutte brutale avec le gros homme, et il croyait sentir le goût opiacé, lamertume somnolente du laudanum répandu. Lépouvante lui en resta tout le jour, aggravée de lisolement où elle allait se trouver. Les Hettéma partis, qui lui retiendrait la main à la nouvelle tentative?
Une lettre vint le rassurer un peu. Fanny le remerciait de nêtre pas si dur quil voulait le paraître, puisquil prenait encore quelque intérêt à la pauvre abandonnée: «On ta dit, nest-ce pas?… Jai voulu mourir… cétait de me sentir si seule!… Jai essayé, je nai pas pu, on ma arrêtée, ma main tremblait peut-être… la peur de souffrir, de devenir laide… Oh! cette petite Doré, comment a-t-elle eu le courage?… Après la première honte de mêtre manquée, ça été une joie de penser que je pourrais técrire, taimer de loin, te voir encore; car je ne perds pas lespoir que tu viendras une fois, comme on vient chez une amie malheureuse, dans une maison en deuil, par pitié, seulement par pitié.»
Dès lors il arriva de Chaville tous les deux ou trois jours une capricieuse correspondance, longue, courte, un journal de douleur quil neut pas la force de renvoyer et qui agrandit dans ce coeur tendre la place à vif dune pitié sans amour, non plus pour la maîtresse, mais pour lêtre humain souffrant à cause de lui.
Un jour cétait le départ de ses voisins, ces témoins de son bonheur passé qui lui emportaient tant de souvenirs. À présent elle navait plus pour les lui rappeler que les meubles, les murs de leur petite maison, et la femme de service, pauvre bête sauvage, aussi peu intéressée aux choses que le loriot, tout frileux de lhiver, tristement ébouriffé dans un coin de sa cage.
Un autre jour, un pâle rayon égayant la vitre, elle se réveillait toute joyeuse dans cette persuasion: il viendra aujourdhui!… Pourquoi?… rien, une idée… Tout de suite elle se mettait à faire la maison belle, et la femme coquette avec sa robe des dimanches et la coiffure quil aimait; puis jusquau soir, jusquà la dernière goutte de lumière, elle comptait les trains à la fenêtre de la salle, lécoutait venir par le Pavé des Gardes… Fallait-il être folle!
Quelquefois rien quune ligne: «Il pleut, il fait noir… je suis seule et je te pleure…» Ou bien elle se contentait de mettre sous enveloppe une pauvre fleur toute trempée et raide de frimas, la dernière de leur petit jardin. Mieux que toutes les plaintes, cette fleur ramassée sous la neige, disait lhiver, la solitude, labandon; il voyait la place, au bout de lallée, et contre les plates-bandes, une jupe de femme mouillée jusquà lourlet, allant et revenant dans une solitaire promenade.
Cette pitié qui lui angoissait le coeur le faisait vivre encore avec Fanny, malgré la rupture. Il y songeait, se la figurait à toute heure; mais par une singulière défaillance de sa mémoire, quoiquil ny eût guère plus de cinq ou six semaines depuis leur séparation, et que les moindres détails de leur intérieur lui fussent encore présents, la cage de La Balue en face dun coucou en bois gagné à une fête de campagne, jusquaux branches du noisetier qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet de toilette, la femme elle-même ne lui apparaissait plus distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un seul détail de sa figure, accentué et pénible, la bouche déformée, le sourire troué par cette dent qui manquait.
Ainsi vieillie, quallait-elle devenir, la pauvre créature contre qui il avait dormi si longtemps? Largent fini quil lui avait laissé, où irait-elle, jusque vers quel bas-fond? Et tout à coup se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontrée le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa tranche de saumon fumé. Elle deviendrait cela, celle dont il avait si longtemps accepté les soins, la tendresse passionnée et fidèle. Et cette idée le désespérait… Cependant, que faire? Parce quil avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque temps avec elle, était-il condamné à la garder toujours, à lui sacrifier son bonheur? Pourquoi lui et pas les autres? Au nom de quelle justice?
Tout en sinterdisant de la revoir, il lui écrivait; et ses lettres à dessein positives et sèches laissaient deviner son émotion sous des conseils de sagesse et dapaisement. Il lengageait à retirer Joseph de pension, à le reprendre pour soccuper, se distraire; mais Fanny refusait. À quoi bon mettre cet enfant en présence de sa douleur, de son découragement? cétait bien assez du dimanche où le petit rôdait de chaise en chaise, errait de la salle au jardin, devinant quun grand malheur avait attristé la maison, et nosant plus demander des nouvelles de «papa Jean» depuis quon lui avait dit avec des sanglots quil était parti, quil ne reviendrait plus:
— Tous mes papas sen vont, alors!
Et ce mot du petit abandonné, tombant dune lettre navrante, restait lourd sur le coeur de Gaussin. Bientôt, cette pensée de la savoir à Chaville devint une oppression telle, quil lui conseilla de rentrer dans Paris, de voir du monde. Avec sa triste expérience des hommes et des ruptures, Fanny ne vit dans cette offre quun affreux égoïsme, lenvie de se débarrasser delle à jamais, par un de ces brusques béguins dont elle était familière; et elle sen expliqua avec sincérité:
«Tu sais ce que je tai dit autrefois… Je resterai ta femme malgré tout, ta femme aimante et fidèle. Notre petite maison menveloppe de toi, et je ne voudrais la quitter pour rien au monde… Que ferais-je à Paris? Jai le dégoût de mon passé qui téloigne; et puis, songe à quoi tu nous exposes… Tu te crois donc bien fort? Viens, alors, méchant… une fois, rien quune…»
Il ny alla pas; mais, un dimanche, laprès-midi, seul et travaillant, il entendit frapper deux petits coups à sa porte. Il tressaillit, reconnut sa façon vive de sannoncer comme autrefois. Craignant de trouver en bas quelque consigne, elle était montée dune haleine, sans rien demander. Il sapprocha, les pas enfoncés dans le tapis, entendant son souffle par la feuillure:
— Jean, es-tu là?…
Oh! cette voix humble et brisée… Encore une fois, pas bien fort: «Jean!…» puis une plainte soupirée, le froissement dune lettre, et la caresse et ladieu dun baiser jeté.
Lescalier descendu marche à marche, lentement, comme si elle attendait un rappel, Jean, seulement alors, ramassa la lettre et louvrit. On avait enterré le matin la petite Hochecorne à lhospice des Enfants-Malades. Elle était venue avec le père et quelques personnes de Chaville, et navait pu se défendre de monter pour le voir ou laisser ces lignes écrites davance. «… Quand je te le disais!… si jhabitais Paris, on ne verrait que moi dans ton escalier… Adieu, mami, je rentre chez nous…»
Et en lisant, les yeux brouillés de larmes, il se rappelait la même scène rue de lArcade, la douleur de lamant congédié, la lettre glissée sous la porte, et le rire sans coeur de Fanny. Elle laimait donc plus quil naimait Irène! Ou bien est-ce que lhomme, plus mêlé que la femme au combat des affaires et de la vie, na pas comme elle lexclusivisme de lamour, loubli et lindifférence de tout ce qui nest pas sa passion, absorbante et unique?
Cette torture, ce mal de pitié dont il souffrait, ne sapaisait quauprès dIrène. Ici seulement langoisse se desserrait, fondait sous le doux rayon bleu de ses regards. Il ne lui restait plus quune grande lassitude, une tentation de mettre la tête sur son épaule et de rester là, sans parler, sans bouger, à labri.
— Quavez-vous, lui disait-elle… Est-ce que vous nêtes pas heureux?
Si, bien heureux. Mais pourquoi son bonheur était-il fait de tant de tristesse et de larmes? Et par moments il aurait voulu tout lui dire, comme à une amie intelligente et bonne; sans songer, pauvre fou, au trouble que de pareilles confidences agitent dans les âmes toutes neuves, aux inguérissables blessures quelles peuvent faire à la confiance dune affection. Ah! sil avait pu lemporter, fuir avec elle! il sentait que ce serait la fin des tourments; mais le vieux Bouchereau ne voulait pas faire grâce dune heure sur le temps fixé:
— Je suis vieux, je suis malade… Je ne verrai plus mon enfant, ne me privez pas de ces derniers jours…
Sous son air dur, cétait le meilleur des hommes que ce grand homme. Condamné sans rémission par la maladie de coeur dont il suivait et constatait lui-même les progrès, il en parlait avec un sang-froid admirable, continuait ses cours en suffoquant, auscultait des malades moins atteints que lui. Une seule faiblesse dans ce vaste esprit, et marquant bien lorigine paysanne du Tourangeau: son respect pour les titres, la noblesse. Et le souvenir des petites tourelles de Castelet, le vieux nom dArmandy navaient pas été étrangers à sa facilité dagréer Jean comme mari de sa nièce.
Le mariage se ferait à la gentilhommière, ce qui éviterait de déplacer la pauvre maman qui envoyait tous les huit jours à sa future fille une bonne lettre bien tendre, dictée à Divonne ou à lune des petites de Béthanie. Et cétait une joie douce pour lui de parler avec Irène de ses gens, de retrouver Castelet place Vendôme, toutes ses affections serrées autour de sa chère fiancée.
Seulement il seffrayait de se sentir si vieux, si las en face delle, de la voir prendre un plaisir denfant à des choses qui ne lamusaient plus, à des joies de la vie commune, déjà escomptées par lui. Ainsi la liste à dresser de tout ce quil leur faudrait emporter au Consulat, meubles, étoffes à choisir, liste au milieu de laquelle il sarrêtait un soir, la plume hésitante, épouvanté du retour quil faisait vers son installation de la rue dAmsterdam, et du recommencement inévitable de tant de jolis bonheurs usés, finis par ces cinq ans auprès dune femme, dans un travestissement de mariage et de ménage.
— Oui, mon cher, mort cette nuit dans les bras de Rosa… Je viens de le porter chez lempailleur.
De Potter, le musicien, que Jean rencontrait sortant dun magasin de la rue du Bac, saccrochait à lui avec un besoin deffusion qui nallait guère à ses traits impassibles et durs dhomme daffaires, et lui racontait le martyre du pauvre Bichito tué par lhiver parisien, ratatiné de froid malgré les tampons douate, la mèche desprit-de-vin allumée depuis deux mois sous sa petite niche, comme on fait aux enfants venus avant terme. Rien navait pu lempêcher de grelotter, et la nuit davant, pendant quils étaient tous autour de lui, un dernier frisson le secouant de la tête à la queue, il était mort en bon chrétien, grâce aux flots deau bénite que sur sa peau grenue, où la vie sévanouissait en moires changeantes, en mouvements de prisme, maman Pilar répandait en disant, les yeux au ciel: «Dios loui pardonne!»
— Jen ris, mais jai le coeur gros tout de même; surtout quand je pense au chagrin de ma pauvre Rosa que jai laissée en larmes… Heureusement Fanny était près delle…
— Fanny?…
— Oui, voilà des temps que nous ne lavions vue… Elle est arrivée ce matin juste au milieu du drame, et cette bonne fille est restée consoler son amie.
Il ajouta, sans sapercevoir de limpression causée par ses paroles:
— Cest donc fini? Vous nêtes plus ensemble?… Vous rappelez- vous notre conversation au lac dEnghien? Au moins, vous profitez des leçons quon vous donne…
Et il perçait une pointe denvie dans son approbation.
Gaussin, le front plissé, éprouvait un véritable malaise à songer que Fanny était retournée chez Rosario; mais il sen voulait de cette faiblesse, nayant plus après tout ni droit, ni responsabilité sur cette existence. Devant une maison de la rue de Beaune, une très ancienne rue du Paris aristocratique dautrefois où ils venaient de sengager, de Potter sarrêta. Cest là quil demeurait ou quil était censé demeurer pour les convenances, pour le monde, car réellement son temps se passait avenue de Villiers ou à Enghien, et il ne faisait que des apparitions au domicile conjugal, pour empêcher que sa femme et son enfant neussent lair trop abandonnés.
Jean suivait sa route, esquissant déjà un adieu, mais lautre lui retint la main dans ses longues mains dures de briseur de clavier et, sans le moindre embarras, comme un homme que son vice ne gêne plus:
— Rendez-moi donc un service… montez avec moi. Je devais dîner chez ma femme aujourdhui, mais je ne peux vraiment pas laisser ma pauvre Rosa toute seule à son désespoir… Vous servirez de prétexte à ma sortie et méviterez une explication ennuyeuse.
Le cabinet du musicien, dans un superbe et froid appartement bourgeois du second étage, sentait labandon de la pièce où lon ne travaille pas. Tout y était trop net, sans rien du désordre, de lactive petite fièvre qui gagne les objets et les meubles. Pas un livre, pas un feuillet sur la table quencombrait majestueusement un énorme encrier de bronze à sec et reluisant comme dans une devanture; ni la moindre partition au vieux piano à forme dépinette dont sétaient inspirées les premières oeuvres. Et un buste en marbre blanc, le buste dune jeune femme aux traits délicats, à lexpression de douceur, tout pâle dans le jour qui tombait, faisait plus froide encore la cheminée sans feu et drapée, semblait regarder tristement les murs chargés de couronnes dorées, enrubannées, de médailles, de cadres commémoratifs, toute une défroque glorieuse et vaniteuse généreusement laissée à la femme en compensation, et quelle entretenait comme les ornements de tombe de son bonheur.
À peine étaient-ils entrés, la porte du cabinet se rouvrit, etMme de Potter parut:
— Cest toi, Gustave?
Elle le croyait seul, sarrêta devant la figure inconnue, avec une visible inquiétude. Élégante et jolie, dune recherche de mise intelligente, elle paraissait plus affinée que son buste, la douce physionomie changée en une résolution courageuse et nerveuse. Dans le monde, les avis se partageaient sur ce caractère de femme. Les uns la blâmaient de supporter le dédain affiché du mari, ce ménage en ville, connu, installé; dautres admiraient au contraire sa résignation silencieuse. Et lopinion générale la tenait pour une tranquille personne aimant son repos par-dessus tout, trouvant des compensations suffisantes à son veuvage dans les caresses dun bel enfant et la joie de porter le nom dun grand homme.
Mais pendant que le musicien présentait son compagnon et débitait nimporte quel mensonge pour se débarrasser du dîner de famille, au tressaillement de ce jeune visage féminin, à la fixité de ce regard qui ne voyait plus, nécoutait plus, comme absorbé de souffrance, Jean pouvait se rendre compte que sous ces dehors mondains une grande douleur senterrait vivante. Elle parut accepter cette histoire quelle ne croyait pas, se contenta de dire doucement:
— Raymond va pleurer, je lui avais promis que nous dînerions près de son lit.
— Comment est-il? demanda de Potter, distrait, impatient.
— Mieux, mais il tousse toujours… Tu ne viens pas le voir?
Il bredouilla quelques mots dans sa moustache, en feignant de chercher autour de la pièce:
— Pas maintenant… très pressé… rendez-vous au club pour six heures…
Ce quil voulait éviter, cétait dêtre seul avec elle.
«Adieu alors», fit la jeune femme subitement apaisée, les traits en place, refermée comme une eau pure que vient de troubler une pierre jusquau fond. Elle salua, disparut.
— Filons!…
Et de Potter délivré entraîna Gaussin qui regardait descendre devant lui, raide et correct dans son long pardessus serré de coupe anglaise, ce sinistre passionné, tellement ému quand il portait à empailler le caméléon de sa maîtresse, et sen allant sans embrasser son enfant malade.
— Tout ça, mon cher, fit le musicien comme en réponse à la pensée de son ami, cest la faute de ceux qui mont marié. Un vrai service quils mont rendu là et à cette pauvre femme… Quelle folie de vouloir faire de moi un mari et un père!… Jétais lamant de Rosa, je le suis resté, je le resterai jusquà ce que lun de nous crève… Un vice qui vous a pris au bon moment, qui vous tient bien, est-ce quon sen dégage jamais?… Et vous-même, êtes-vous sûr que si Fanny avait voulu?…
Il héla un fiacre vide qui passait, et en montant:
— À propos de Fanny, vous savez la nouvelle?… Flamant est gracié, sorti de Mazas… Cest la pétition de Déchelette… Pauvre Déchelette! il aura fait du bien même après sa mort.
Immobile, avec une envie folle de courir, de rattraper ces roues qui cahotaient à fond de train dans la rue sombre où le gaz sallumait, Gaussin sétonnait de se sentir si ému.
— Flamant gracié… sorti de Mazas…
Il redisait ces mots tout bas, y voyant la raison du silence de Fanny depuis quelques jours, de ses lamentations brusquement interrompues, tombées sous les caresses dun consolateur; car la première pensée du misérable enfin libre avait dû être pour elle.
Il se rappelait la correspondance amoureuse datée de la prison, lobstination de sa maîtresse à défendre celui-là seul, quand elle faisait si bon marché des autres; et au lieu de se féliciter dune aventure qui logiquement le déchargeait de toute inquiétude, de tout remords, une angoisse indéfinissable le tint éveillé et fiévreux une partie de la nuit. Pourquoi? Il ne laimait plus; seulement il songeait à ses lettres restées aux mains de cette femme, quelle lirait peut-être à lautre, et dont — qui sait? — sous une influence mauvaise, elle pourrait se servir un jour pour troubler son repos, son bonheur.
Vraie ou fausse, ou cachant sans quil sen doutât un souci dautre genre, cette préoccupation de ses lettres le décida à une démarche imprudente, la visite à Chaville quil avait toujours obstinément refusée. Mais à qui confier une mission aussi intime et délicate?… Un matin de février, il prit le train de dix heures, très calme desprit et de coeur, avec la seule crainte de trouver la maison fermée, la femme disparue déjà à la suite de son bandit.
Dès la courbe de la voie, les persiennes ouvertes, les rideaux aux fenêtres du pavillon le rassurèrent; et se souvenant de son émotion, lorsquil voyait fuir derrière lui la petite lumière mouchetant lombre, il se raillait lui-même et la fragilité de ses impressions. Ce nétait plus le même homme qui passait là, et certainement il ne trouverait plus la même femme. Il ny avait pourtant que deux mois depuis. Les bois que longeait le train navaient pas pris de nouvelles feuilles, gardaient les mêmes lèpres de rouille que le jour de la rupture, et de sa clameur aux échos.
Il descendit seul à la station, par ce brouillard pénétrant et froid, prit le petit chemin de campagne tout glissant de neige durcie, la voûte du chemin de fer, ne rencontra personne avant le Pavé des Gardes, au tournant duquel apparurent un homme et un enfant suivis dun employé de la gare poussant sa brouette chargée de malles.
Lenfant, tout emmitouflé dun cache-nez, la casquette jusquaux oreilles, retint un cri en passant près de lui. «Mais cest Joseph…» se dit-il, un peu étonné et triste de cette ingratitude du petit; et sétant retourné il rencontra le regard de lhomme qui accompagnait lenfant par la main. Cette figure intelligente et fine, pâlie par la claustration, ces vêtements de confection achetés de la veille, cette barbe blonde à fleur de menton, qui navait pas eu le temps de repousser depuis Mazas… Flamant, parbleu! Et Joseph était son fils…
Ce fut une révélation dans un éclair. Il revit, comprit tout, depuis la lettre du coffret où le beau graveur confiait à sa maîtresse un enfant quil avait en province, jusquà larrivée mystérieuse du petit, et la mine gênée dHettéma pour parler de cette adoption, et les regards de Fanny à Olympe; car ils sétaient tous entendus pour lui faire nourrir le fils du faussaire. Oh! le joli niais, et comme ils avaient dû rire!… Un dégoût lui en vint de tout ce passé de honte, une envie de fuir bien loin; mais des choses le troublaient quil aurait voulu savoir. Lhomme et lenfant partis, pourquoi pas elle? Et puis ses lettres, il lui fallait ses lettres, ne rien laisser de lui dans ce coin de souillure et de malheur.
— Madame?… Voilà monsieur!…
— Qui, monsieur?… demanda naïvement une voix du fond de la chambre.
— Moi…
On entendit un cri, un bond précipité, puis:
— Attends, je me lève… je viens…
Encore au lit à midi passé! Jean se doutait bien pourquoi, il connaissait les causes de ces lendemains brisés, harassés; et pendant quil lattendait dans la salle aux moindres objets familiers, le sifflet du train montant, le «mé» grelottant dune chèvre dans un jardinet voisin, les couverts épars sur la table le reportaient aux matins dautrefois, le petit déjeuner en hâte avant le départ.
Fanny entra avec un élan vers lui, puis, sarrêtant devant sa froideur, ils restèrent une seconde étonnés, hésitants, comme lorsquon se retrouve après ces intimités brisées, de chaque côté dun pont rompu, dune distance de rive à rive, et entre soi lespace immense des flots roulants et engloutissants.
— Bonjour… dit-elle tout bas, sans bouger.
Elle le trouvait changé, pâli. Lui sétonnait de la revoir si jeune, un peu grossie seulement, moins grande quil ne se la figurait, mais baignée de ce rayonnement spécial, cet éclat du teint et des yeux, cette douceur de pelouse fraîche que lui laissaient les nuits de grandes caresses. Elle était donc restée dans le bois, au fond du ravin encombré de feuilles mortes, celle dont le souvenir le rongeait de pitié.
— On se lève tard à la campagne… fit-il dun accent ironique.
Elle sexcusait, prétextait une migraine, et, comme lui, employait des formes impersonnelles, ne sachant dire ni toi, ni vous; puis à linterrogation muette qui lui montrait le repas desservi:
— Cest lenfant… il a déjeuné là ce matin avant de sen aller…
— Sen aller?… Où donc?
Il affectait une suprême indifférence du bout des lèvres, mais léclair de ses yeux le trahissait. Et Fanny:
— Le père a reparu… il est venu le reprendre…
— En sortant de Mazas, nest-ce pas?
Elle tressaillit, mais nessaya pas de mentir.
— Eh bien, oui… Javais promis, je lai fait… Que de fois lenvie me tenait de te le dire, mais je nosais pas, javais peur que tu le renvoies, le pauvre petit…
Et elle ajouta timidement:
— Tu étais si jaloux…
Il eut un beau rire de dédain. Jaloux, lui, de ce forçat… allons donc!… Et sentant monter sa colère il coupa court, dit vivement ce qui lamenait. Ses lettres!… Pourquoi ne les avait-elle pas données à Césaire, cela leur eût évité une entrevue pénible pour tous deux.
— Cest vrai, dit-elle, toujours très douce, mais je vais te les rendre, elles sont là…
Il la suivit dans la chambre, aperçut le lit défait, recouvert en hâte sur les deux oreillers, respira cette odeur de cigarettes brûlées mêlée à des parfums de toilette de femme, quil reconnaissait comme le petit coffret nacré posé sur la table. Et la même pensée leur venant à tous deux:
— Il ny en a pas lourd, dit-elle en ouvrant la boîte… nous ne risquerions pas de mettre le feu…
Il se taisait, troublé, la bouche sèche, hésitant à se rapprocher de ce lit saccagé, devant lequel elle feuilletait les lettres une dernière fois, la tête penchée, la nuque solide et blanche sous la torsade relevée de ses cheveux, et dans le flottant vêtement de laine la taille épaissie et molle, à labandon…
— Voilà!… Elles y sont toutes.
Le paquet pris, mis brusquement dans sa poche, car ses préoccupations avaient changé, Jean demanda:
— Alors il emmène son enfant?… Où vont-ils?…
— Au Morvan, dans son pays, pour se cacher, faire sa gravure quil enverra à Paris sous un faux nom.
— Et toi?… Est-ce que tu comptes rester ici?…
Elle détourna les yeux pour lui échapper, balbutiant que ce serait bien triste. Aussi elle pensait… elle partirait peut-être bientôt… un petit voyage.
— Dans le Morvan, sans doute?… En famille!…
Et lâchant sa fureur jalouse:
— Dis donc tout de suite que tu rejoindras ton voleur, que vous allez vous mettre en ménage… Il y a assez longtemps que tu en as envie… Allons. Retourne à ta bauge… Fille et faussaire ça va ensemble, jétais bien bon de vouloir te tirer de cette boue.
Elle gardait son mutisme immobile, un éclair de triomphe filtrant entre ses cils baissés. Et plus il la cinglait dune ironie féroce, outrageante, plus elle semblait fière, et saccentuait le frisson au coin de sa bouche. Maintenant il parlait de son bonheur à lui, lamour honnête et jeune, le seul amour. Oh! le doux oreiller pour dormir quun coeur dhonnête femme… Puis, brusquement, la voix baissée, comme sil avait honte:
— Je viens de le rencontrer, ton Flamant, il a passé la nuit ici?
— Oui, il était tard, il neigeait… On lui a fait un lit sur le divan.
— Tu mens, il a couché là… il ny a quà voir le lit, quà te regarder.
— Et après?
Elle approchait son visage du sien, ses grands yeux gris éclairés de flammes libertines…
— Est-ce que je savais que tu viendrais?… Et toi perdu, quest- ce que ça pouvait me faire, tout le reste? Jétais triste, seule, dégoûtée…
— Et puis le bouquet du bagne!… Depuis le temps que tu vivais avec un honnête homme… ça ta semblé bon, hein?… Avez-vous dû vous en fourrer de ces caresses… Ah! saleté!… tiens…
Elle vit venir le coup sans léviter, le reçut en pleine figure, puis avec un grondement sourd de douleur, de joie, de victoire, elle sauta sur lui, lempoigna à pleins bras: «Mami, mami… tu maimes encore…» et ils roulèrent ensemble sur le lit.
Le passage à grand fracas dun express le réveilla en sursaut vers le soir; et les yeux ouverts, il resta quelques instants sans se reconnaître, tout seul au fond de ce grand lit où ses membres rompus comme par une marche excessive semblaient posés les uns à côté des autres, sans attaches ni ressorts. Laprès-midi, il était tombé beaucoup de neige. Dans un silence de désert, on lentendait fondre, ruisseler contre les murs, le long des vitres, ségoutter dans les combles du toit, et, par moments, sur le feu de coke de la cheminée quelle éclaboussait.
Où était-il? Que faisait-il là? Peu à peu, dans la réverbération du petit jardin, la chambre lui apparaissait toute blanche, éclairée den bas, le grand portrait de Fanny dressé en face de lui, et le souvenir lui revenait de sa chute, sans le moindre étonnement. Dès en entrant, devant ce lit, il sétait senti repris, perdu; ces draps lattiraient comme un gouffre, et il se disait: «Si jy tombe, ce sera sans rémission et pour toujours.» Cétait fait; et sous le triste dégoût de sa lâcheté, il y avait comme un soulagement à lidée quil ne sortirait plus de cette fange, le pitoyable bien-être du blessé qui, perdant son sang, traînant sa plaie, sest étendu sur un tas de fumier pour y mourir, et las de souffrir, de lutter, toutes les veines ouvertes, senfonce délicieusement dans la tiédeur molle et fétide.
Ce qui lui restait à faire maintenant était horrible, mais très simple. Retourner à Irène après cette trahison, risquer un ménage à la de Potter?… Si bas quil fût tombé, il nen était pas encore là… Il allait écrire à Bouchereau, au grand physiologiste qui le premier a étudié et décrit les maladies de la volonté, lui en soumettre un cas terrible, lhistoire de sa vie depuis la première rencontre avec cette femme quand elle lui avait posé sa main sur le bras, jusquau jour où, se croyant sauvé, en plein bonheur, en pleine ivresse, elle le ressaisissait par la magie du passé, cet horrible passé où lamour tenait si peu de place, seulement la lâche habitude et le vice entré dans les os…
La porte souvrit. Fanny marchait tout doucement dans la chambre pour ne pas le réveiller. Entre ses paupières closes, il la regardait, alerte et forte, rajeunie, chauffant au foyer ses pieds trempés de la neige du jardin, et de temps en temps tournée vers lui avec le petit sourire quelle avait le matin, dans la dispute. Elle vint prendre le paquet de maryland à sa place habituelle, roula une cigarette et sen allait, mais il la retint.
— Tu ne dors donc pas?
— Non… assieds-toi là… et causons.
Elle resta au bord du lit, un peu surprise de cette gravité.
— Fanny… Nous allons partir.
Elle crut dabord quil plaisantait pour léprouver. Mais les détails très précis quil donnait la détrompèrent vite. Il y avait un poste vacant, celui dArica; il le demanderait. Cétait laffaire dune quinzaine de jours, le temps de préparer les malles…
— Et ton mariage?
— Plus un mot là-dessus… Ce que jai fait est irréparable… Je vois bien que cest fini, je ne pourrai plus me séparer de toi.
— Pauvre bébé! fit-elle avec une douceur triste, un peu méprisante.
Puis, après avoir tiré deux ou trois bouffées:
— Cest loin, ce pays que tu dis?
— Arica?… très loin, au Pérou…
Et tout bas:
— Flamant ne pourra pas te rejoindre…
Elle resta songeuse et mystérieuse dans son nuage de tabac. Lui, tenait toujours sa main, frôlait son bras nu, et bercé par le dégoulinement de leau tout autour de la petite maison, il fermait les yeux, senfonçait dans la vase doucement.
Nerveux, trépidant, sous vapeur, déjà parti comme tous ceux qui sapprêtent au départ, Gaussin est depuis deux jours à Marseille où Fanny doit venir le rejoindre et sembarquer avec lui. Tout est prêt, les places retenues, deux cabines de première pour le vice- consul dArica voyageant avec sa belle soeur; et le voilà qui arpente le carreau dérougi de la chambre dhôtel, dans la double attente fiévreuse de sa maîtresse et de lappareillage.
Il faut quil marche et sagite sur place, puisquil nose sortir. La rue le gêne comme un criminel, comme un déserteur, la rue marseillaise mêlée et grouillante où il lui semble quà chaque tournant son père, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre la main sur lépaule pour le reprendre et le ramener.
Il senferme, mange là sans même descendre à la table dhôte, lit sans fixer ses yeux, se jette sur son lit, distrayant ses vagues siestes avec le Naufrage de La Pérouse, la Mort du capitaine Cook pendus aux murs, piquetés de mouches, et des heures entières saccoude au balcon en bois vermoulu, abrité dun store jaune aussi rapiécé que la voile dun bateau de pêche.
Son hôtel, l»hôtel du Jeune Anacharsis», dont le nom pris au hasard sur le Bottin la tenté quand il convenait du rendez-vous avec Fanny, est une vieille auberge point luxueuse ni même très propre, mais qui donne sur le port, en pleine marine, en plein voyage. Sous ses fenêtres, des perruches, des cacatoès, des oiseaux des îles au doux ramage interminable, tout létalage en plein air dun oiselier dont les cages empilées saluent le jour levant dune rumeur de forêt vierge, couverte et dominée, à mesure que la journée savance, par les bruyants travaux du port, réglés au bourdon de Notre Dame-de-la-Garde.
Cest une confusion de jurons dans toutes les langues, de cris de bateliers, de portefaix, de marchands de coquillages, entre les coups de marteau du bassin de radoub, le grincement des grues, le heurt sonore des «romaines» rebondissant sur le pavé, cloches de bords, sifflets de machines, bruits rythmés de pompes, de cabestans, eaux de cale quon dégorge, vapeur qui séchappe, tout ce fracas doublé et répercuté par le tremplin de la mer voisine, doù monte de loin en loin le mugissement rauque, lhaleine de monstre marin dun grand transatlantique qui prend le large.
Et les odeurs aussi évoquent des pays lointains, des quais plus ensoleillés et chauds encore que celui-ci; les bois de santal, de campêche quon décharge, les limons, les oranges, pistaches, fèves, arachides, dont lâcre senteur se dégage, monte avec des tourbillons de poussières exotiques dans une atmosphère saturée deau saumâtre, dherbes brûlées, des graisses fumeuses desCook- house.
Le soir venu, ces rumeurs sapaisent, ces épaisseurs de lair retombent et sévaporent; et tandis que Jean, rassuré par lombre, le store relevé, regarde le port endormi et noir sous lentre- croisement en hachures des mâts, des vergues, des beauprés, quand le silence nest traversé que du clapotis dune rame, de laboi lointain dun chien de bord, au large, tout au large, le phare de Planier projette en tournant une longue flamme rouge ou blanche qui déchire lombre, montre en un clignotement déclair des silhouettes dîles, de forts, de roches. Et ce regard lumineux guidant des milliers de vies à lhorizon, cest encore le voyage, qui linvite et lui fait signe, lappelle dans la voix dun vent, les houles de la pleine mer, et la rauque clameur dunsteamboatqui râle et souffle toujours à quelque point de la rade.
Encore vingt-quatre heures dattente; Fanny ne doit le rejoindre que dimanche. Ces trois jours trop tôt au rendez-vous, il devait les passer près des siens, les donner aux bien-aimés quil ne reverra de plusieurs années, quil ne retrouvera plus peut-être; mais dès le soir de son arrivée à Castelet, quand son père a su que le mariage était rompu et quil en a deviné les causes, une explication a eu lieu, violente, terrible.
Que sommes-nous donc, que sont nos affections les plus tendres, les plus près de notre coeur, pour quune colère qui passe entre deux êtres de même chair, de même sang, arrache, torde, emporte leur tendresse, les sentiments de nature aux racines si profondes et si fines, avec la violence aveugle, irrésistible, dun de ces typhons des mers de Chine dont les plus durs marins nosent se souvenir et disent en pâlissant:
— Ne parlons pas de ça…
Il nen parlera jamais, mais il sen souviendra toute sa vie de cette horrible scène sur la terrasse de Castelet où sest passée son enfance heureuse, devant cet horizon splendide et calme, ces pins, ces myrtes, ces cyprès qui se serraient immobiles et frissonnants autour de la malédiction paternelle. Toujours il reverra ce grand vieillard, aux joues convulsées et remuantes, marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce regard de haine, proférant les paroles quon ne pardonne pas, le chassant de la maison et de lhonneur:
— Va-ten, pars avec ta gueuse, tu es mort pour nous!…
Et les petites bessonnes criant, se traînant à genoux sur le perron, demandant grâce pour le grand frère, et la pâleur de Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que là-haut, derrière la vitre, le doux et anxieux visage de la malade demandait pourquoi tout ce bruit et son Jean sen allant si vite et sans lembrasser.
Cette idée quil navait pas embrassé sa mère la fait revenir à mi-route dAvignon; il a laissé Césaire avec la voiture au bas du pays, pris la traverse et pénétré dans Castelet par le clos, comme un voleur. La nuit était sombre; ses pas sempêtraient dans la vigne morte, et même il finissait par ne plus pouvoir sorienter, cherchant sa maison dans les ténèbres, déjà étranger chez lui. La blancheur des murs crépis le guidait enfin dun reflet vague; mais la porte du perron était fermée, les fenêtres partout éteintes. Sonner, appeler? Il nosait, par crainte de son père. Deux ou trois fois il a fait le tour du logis, espérant trouver lissue dun volet mal clos. Partout la lanterne de Divonne avait passé comme chaque soir; et après un long regard à la chambre de sa mère, ladieu de tout son coeur à sa maison denfance qui le repousse elle aussi, il sest enfui désespéré avec un remords qui ne le quitte plus.