Une froide pluie d’automne battait les pavés, et, machinalement, Ghislaine contemplait les gouttelettes qui ruisselaient sur les vitres, lancées par le souffle du vent.
Elle était assise devant sa table à écrire, mais elle ne travaillait pas. Pensive, elle songeait devant le portrait de Josette qui ne quittait jamais son bureau, — non pas de la Josette de l’heure présente, mais de la fillette d’autrefois, celle qui, farouche d’abord, l’avait ensuite aimée avec tant de juvénile et passionnée tendresse.
C’était pour l’attendre et la ramener passer octobre en Bretagne qu’elle était à Paris depuis deux jours, puisque les derniers jours de septembre la lui ramenaient enfin !
Ah ! oui, enfin !… Ses six semaines de solitude lui pesaient d’autant plus qu’elle devait soigneusement veiller à ne pas le laisser soupçonner à Josette qui, alors, n’eût jamais consenti à la quitter. Or, par-dessus tout, elle souhaitait ne mériter en rien le reproche « d’accaparer » la jeune fille qu’en toute occasion la marquise de Maulde lui faisait entendre, ouvertement ou non !
Et, d’ailleurs, n’était-ce pas sagesse de chercher à s’habituer au vide immense que creuserait dans sa vie le mariage de Josette… Certes, toute la première, elle souhaitait voir devenir une heureuse femme, l’enfant qu’elle avait vraiment faite sienne par son affection, son dévouement de chaque jour, par le souci constant qu’elle avait eu du bien moral de cette âme et de cette pensée vierges.
Mais justement parce qu’elle lui avait donné, avec un oubli absolu d’elle-même, son existence solitaire, se refusant toute vision même d’une destinée autre tant que sa tâche maternelle ne serait pas achevée, elle pressentait l’angoisse de l’heure, — proche sans doute, — où l’enfant s’éloignerait d’elle, commencerait sa vie de femme, où alors elle-même demeurerait seule, avec la conscience impitoyable de sa jeunesse morte, ne sentant plus à toute minute, près d’elle, pour lui faire oublier son isolement, cette tendresse infinie, délicieusement confiante, de Josette qui l’avait consolée des tristesses et des déceptions de sa vie…
Un jour, jadis, le comte de Moraines lui avait déclaré qu’il était impossible qu’une femme de son âge pût être heureuse, n’ayant pour toute joie qu’un rôle maternel à remplir… Pourtant cela était arrivé… Pourtant les cinq années qui venaient de s’écouler avaient été pour elle lumineuses et douces parce qu’un cœur d’enfant s’était donné tout à elle, appelant jalousement le sien… Pourtant, pendant ces cinq années, elle n’avait jamais souhaité une destinée autre… Pas même été troublée par la tentation d’accepter les quelques dévouements qui s’étaient offerts à elle — devenue comtesse de Moraines ! — ni ceux qu’elle avait devinés attendre une simple parole d’encouragement pour s’avouer.
Peut-être, parce que la pensée décevante et ironique lui demeurait qu’elle ne les eût sans doute pas rencontrés si elle était demeurée l’institutrice Ghislaine de Vorges, une déclassée…
Rien n’avait pu effacer en elle, l’impression de dédain, un peu méprisant, pour les hommes, que sa jeunesse de femme lui avait imprimée dans l’âme. Alors elle avait dû les juger ; et ils lui étaient apparus de telle sorte qu’elle n’avait plus ni désiré ni rêvé leur amour dont elle avait mesuré la valeur…
Et c’est pourquoi, à ceux qui s’étonnaient qu’elle n’usât point de son talent d’écrivain pour écrire des romans, elle répondait avec un sourire, voilant l’ironie un peu amère de sa réponse, qu’elle se fût sentie tout à fait incapable de faire parler à ses héros, comme il convient, le langage de la passion…
Parfois, elle s’était étonnée que pas un ne pût la toucher, ressusciter en elle ce désir de se confier toute qui l’avait effleurée jadis, éveillé en elle par Marc de Bresles. Avec lui, il semblait avoir emporté ce rêve mort… Il était parti, jamais il ne lui avait écrit. Indirectement, par hasard, elle avait entendu parler de lui, de rares fois. Elle avait su qu’il était revenu en France quelques mois ; c’était pendant l’été, elle était alors en Suisse avec Josette ; et, d’ailleurs, il n’avait pas cherché à la revoir… Lui aussi était, comme tant d’autres, un disparu pour elle… Et comme si son absolu silence lui avait apporté quelque mystérieuse et suprême déception, elle avait achevé de mourir à toute foi dans la durée des sympathies comme des affections, même les plus sincères. Elle n’avait plus voulu être que mère… Sans daigner voir que, peut-être, c’était folie à elle de s’enfermer ainsi dans la tâche que les circonstances lui avaient imposée, de faire son bonheur de celui qu’elle donnait, comme de l’ardente tendresse qui en était le retour… D’attendre pour songer à elle-même… Quoi ?… Qu’attendait-elle de l’avenir, elle qui n’espérait rien ?…
Et pourquoi aussi se prenait-elle à rêver à toutes ces choses, tandis qu’avant l’heure d’aller à la gare recevoir Josette, elle réunissait les lettres reçues presque quotidiennement de la jeune fille, pendant leur séparation de six semaines… Une à une, elle les feuilletait et, au passage, certaines pages l’arrêtaient.
Les premières étaient toutes au regret de la séparation.
Dans l’une d’elles, après son arrivée même à Dieppe, Josette écrivait avec un abandon d’enfant aimante :
« Ghislaine, ma chérie, ma maman, pourquoi m’avez-vous envoyée loin de vous ? J’ai la nostalgie de notrehomebreton où je vous ai laissée. J’ai la nostalgie du pays où vous êtes, du ciel, de la mer que vous regardez — sans moi, maintenant ! — J’ai surtout, maman, la nostalgie de vous, de vos yeux, de votre sourire, de votre voix, de votre voix disant mon nom… Sentez-vous, ma tant chérie, qu’à tout instant, le cœur de votre enfant vient à vous, appelle le vôtre, vous murmure que vous lui manquez… si fort que je me demande, à certaines minutes, comment je peux me résigner à rester ici ! Comme un bébé, j’ai des envies folles de me sauver et d’aller vous retrouver ! Ce qui, seulement, me rend brave, c’est la pensée que je suis ici pour vous obéir…« Car je suis brave, ma Ghislaine, devant grand’mère, devant tous ; aussi brave que vous pouvez le désirer !… En même temps, je suis aussi mondaine que peut le souhaiter grand’mère, m’appliquant à m’habiller de façon à la satisfaire, à lui faire admirer votre goût, ma chérie Ghislaine, qui avez pris la peine de choisir à votre fille, des robes dignes de figurer près de celles de sa grand’mère !… Et je vous assure que les occasions ne me manquent point de les exhiber dès le matin même, — le matin de onze heures ! — pour la fameuse heure du bain qui nous amène quotidiennement sur la plage…« Au milieu de quelle foule ! Quand je puis, je m’échappe avec les enfants, je les fais jouer un instant, et puis quand ils sont bien en train et ne songent plus à moi, alors, en regardant la mer que vous aimez, je reviens à vous et je vous murmure tout ce que j’ai plein le cœur et la pensée pour vous… Je vous parle de tout ce qui m’occupe, bon et mauvais, comme si vous pouviez m’entendre ! Ma Ghislaine, quand la perspective de tant de jours à voir passer avant de vous revenir m’apparaît très nette, je ne me sens plus qu’une pauvre petite chose désemparée qui vous aime douloureusement, mais avec le meilleur de son âme !… »
« Ghislaine, ma chérie, ma maman, pourquoi m’avez-vous envoyée loin de vous ? J’ai la nostalgie de notrehomebreton où je vous ai laissée. J’ai la nostalgie du pays où vous êtes, du ciel, de la mer que vous regardez — sans moi, maintenant ! — J’ai surtout, maman, la nostalgie de vous, de vos yeux, de votre sourire, de votre voix, de votre voix disant mon nom… Sentez-vous, ma tant chérie, qu’à tout instant, le cœur de votre enfant vient à vous, appelle le vôtre, vous murmure que vous lui manquez… si fort que je me demande, à certaines minutes, comment je peux me résigner à rester ici ! Comme un bébé, j’ai des envies folles de me sauver et d’aller vous retrouver ! Ce qui, seulement, me rend brave, c’est la pensée que je suis ici pour vous obéir…
« Car je suis brave, ma Ghislaine, devant grand’mère, devant tous ; aussi brave que vous pouvez le désirer !… En même temps, je suis aussi mondaine que peut le souhaiter grand’mère, m’appliquant à m’habiller de façon à la satisfaire, à lui faire admirer votre goût, ma chérie Ghislaine, qui avez pris la peine de choisir à votre fille, des robes dignes de figurer près de celles de sa grand’mère !… Et je vous assure que les occasions ne me manquent point de les exhiber dès le matin même, — le matin de onze heures ! — pour la fameuse heure du bain qui nous amène quotidiennement sur la plage…
« Au milieu de quelle foule ! Quand je puis, je m’échappe avec les enfants, je les fais jouer un instant, et puis quand ils sont bien en train et ne songent plus à moi, alors, en regardant la mer que vous aimez, je reviens à vous et je vous murmure tout ce que j’ai plein le cœur et la pensée pour vous… Je vous parle de tout ce qui m’occupe, bon et mauvais, comme si vous pouviez m’entendre ! Ma Ghislaine, quand la perspective de tant de jours à voir passer avant de vous revenir m’apparaît très nette, je ne me sens plus qu’une pauvre petite chose désemparée qui vous aime douloureusement, mais avec le meilleur de son âme !… »
Quelques jours plus tard, elle écrivait encore :
17 août.« Ma chérie, quelle vie frivole, creuse, misérablement mondaine mène malgré elle votre enfant ! Vous connaissez trop bien les goûts et les idées de grand’mère pour ne pas deviner, sans que je vous raconte ces pauvretés, dans quel tourbillon de visites, de soirées, de promenades et excursions est, bon gré mal gré, entraînée votre Josette dont le moral ne s’en trouve pas trop bien ! Maman, je tâche de rester de mon mieux votrevraiefille, pas un brin coquette, pas médisante, pas… tout ce que vous n’aimez pas !… Mais je ne réussis pas assez bien à mon gré et j’ai trop souvent l’occasion d’être fâchée contre moi parce que je me suis laissé entraîner à égratigner un peu mon prochain, — vrai, Ghislaine, quelquefois ici les raisons de le faire ne manquent pas ! — parce que je n’ai pas trouvé désagréable d’être une personne très recherchée… Car tout le clan masculin des prétendants que patronne grand’mère à mon intention serait prêt à constituer à votre « petite » une véritable cour pour peu qu’elle s’y prêtât… Ghislaine chérie, pour écouter la fin de ma confession, ayez votre regard, votre cœur les plus indulgents ! La vérité vraie, la piteuse vérité, c’est qu’il y a des jours où il prend à votre Josette la tentation de s’amuser à essayer de son pouvoir sur tous ces beaux soupirants dont elle se soucie moins que de la poussière frôlée par votre robe… Ce sont les jours mauvais où, pour échapper au vide et à l’ennui de son existence trop mondaine, elle serait capable, — Ghislaine, vous écoutez votre enfant avec toute votre indulgence, n’est-ce pas ?… — de n’importe quelle sottise, où elle n’est plus qu’une stupide Josette, charmée, ravie même qu’on s’occupe d’elle, tant elle se sent altérée de sympathie, de paroles affectueuses, même tout simplement d’attentions et d’hommages…« Mais soyez tranquille, maman, votre Josette à vous, lavraie, résiste bravement à la tentation, en pensant à vous qui la blâmeriez… Et en pensant aussi à elle-même qui se mépriserait, l’accès de spleen passé…« Oh ! Ghislaine, comme je soupire après notre paisible vie à Rothéneuf, nos lectures, nos séances de musique, nos promenades capricieuses par tous les chemins, nos causeries où je trouve si bon de mettre ma pensée et mon cœur dans votre pensée et dans votre cœur… Je ne sais vraiment ce que je donnerais pour me retrouver à travailler près de vous écrivant dans notre cher petit salon, — si intime, si calme que le seul chant de la mer en anime le silence, puisque votre Josette se tait consciencieusement pour ne pas vous troubler quand vous travaillez !« Par moments, j’ai mal à l’âme du regret de tout cela ! Cette agitation perpétuelle autour de moi, ici, — cette lanterne magique de gens très chics, — oh ! combien ! Laine, — qui passent sans cesse devant les yeux, m’étourdit absurdement et me rend triste à pleurer !« Je vous assure, ma chérie aimée, que je fais de mon mieux pour n’en rien laisser voir ; mais sans doute, je m’y prends mal, car grand’mère me reproche à tout propos ma sauvagerie, mon humeur de misanthrope, mon peu d’enthousiasme pour la société des jeunes filles de notre cercle… Vous savez qui elles sont, vous connaissez leurs allures trèsmodern style, leur genre de conversations où le sujetflirt, sous toutes ses formes, est l’unique question traitée et traitée d’une façon qui me choque, me froisse, me donne le désir fou de les fuir ! Oui, j’ai comme elles des yeux qui voient, — et très bien ! — des oreilles qui entendent… un tas de choses !… Mais j’ai une pensée et une conscience trop puritaines, sans doute !… Et je ne le regrette pas puisque je sais, Ghislaine, que vous aimez mieux votre « petite » ainsi…« Au revoir, maman, je vous adore et je vous regrette !… Il y a ici des coins de paysage délicieux, des couchers de soleil, des infinis de mer dont la beauté me prend toute et dont je voudrais tant que vous jouissiez aussi !… »24 août, mardi.« Vous ne devineriez jamais, ma Ghislaine, qui j’ai rencontré tantôt sur la plage !… M. de Bresles !… Vous vous souvenez, n’est-ce pas ?… Votre ami, Marc de Bresles !« J’étais venue voir la mer, démontée par un vent furieux, si fort que, tout à coup, il a dénoué mon voile et l’a, — très indiscrètement, — jeté au visage d’un promeneur qui arrivait, lequel promeneur a saisi le chiffon de tulle en question et me l’a rendu… Tout de suite, tandis que nous échangions de corrects saluts, j’ai eu l’impression que j’avais déjà vu ce monsieur quelque part, et je ne sais comment le nom de M. de Bresles a surgi dans mon souvenir.« Mais comme je pensais votre ami bien loin de France, j’ai cru m’être trompée. C’était lui pourtant ! Le lendemain matin, sur la plage, M. de Gannes me l’a présenté et je me suis étonnée de ne pas l’avoir reconnu sans hésiter. Il est tellement le même qu’autrefois, plus mince et plus brun peut-être, mais il a toujours sa même expression de visage énergique et volontaire, son même regard très pénétrant, très vif et, par instants, très doux, — d’une douceur inattendue, qui, comme son sourire, ressemble à une soudaine clarté de soleil dans un paysage sévère.« Maman, votre ami, malgré son air un brin impérieux, doit être d’une bonté très délicate et je ne sais pourquoi j’imagine que ceux qu’il aime, il doit bien les aimer, mais aussi il doit pardonner difficilement, très difficilement, à ceux qui l’ont déçu… Est-ce que je me trompe ?… Il m’a demandé de vos nouvelles. Et quelque chose dans sa voix m’a tout à coup rappelé — et si vivement ! — ce dernier jour où je l’avais entendue, quand il était venu vous dire adieu, et que, sans le vouloir, j’avais interrompu votre conversation… Ce dont, encore aujourd’hui, je suis confuse ! Quel vieux temps que celui-là, n’est-ce pas, Ghislaine chérie ? S’il est possible, je vous aime plus encore qu’en ce temps-là ! »27 août.« Voici votre ami, M. de Bresles, entré décidément dans le cercle de grand’mère. Il est venu faire une visite d’arrivée ; nous étions sorties, en excursion à Pourville. Jeudi, il dîne ici et sera reçu comme ceux qui méritent d’être prisés, pour toutes sortes de raisons, bonnes et mauvaises. Ces jours-ci, d’ailleurs, où le « tout-Dieppe » est en mouvement, nous le rencontrons un peu partout, sur la plage, aux courses, toujours très courtois, d’humeur très indépendante, plutôt froid… Mais mon idée de derrière la tête, écoutez-la, Ghislaine chérie, c’est que sa froideur est de même sorte que la glace d’avril, quant à la solidité… Le plus léger choc, le moindre rayon de soleil la réduisent à rien…« Peut-être parce qu’il revient d’Afrique, qu’il possède cette originalité d’avoir fièrement travaillé pour ne devoir qu’à lui-même sa fortune (M. de Gannes m’a raconté son histoire), peut-être aussi parce qu’un vieil oncle lui a légué, paraît-il, un gros héritage ; peut-être encore parce qu’il n’est pas homme à se laisser englober dans le clan quelconque et brillant descercleux, il est très en faveur auprès de toutes nos dames, mères de famille en tête, qui, plus ou moins, lui reconnaissent une foule de qualités… Ce dont il a l’air, très poliment, de ne pas se soucier un brin… Tous pareils, les hommes !« Ghislaine aimée, ne dites pas, à votre tour, que votre « petite » est grincheuse autant qu’un vieux misanthrope… La vérité est que je suis de très méchante humeur parce que ce matin j’ai dû subir une chaude mercuriale de grand’mère, qui veut que je me décide à épouser le marquis de Chambry. J’ai fait de mon mieux pour rester une enfant respectueuse. Sans répondre, Laine, j’ai laissé passer le flot des reproches sur ma sentimentalité, mes prétentions ridicules, ma disposition à me singulariser en refusant des hommes que toutes les jeunes filles de mon monde et de mon âge trouvent charmants…« Ah ! qu’elles les épousent alors ! Pourquoi me tourmenter ainsi ? Pourquoi vouloir m’obliger à un odieux mariage de pure convenance, quand je suis si jeune, si heureuse dans le présent, — grâce à vous, maman, ma bien-aimée, — que j’espère tant de l’avenir !… Peut-être, c’est vrai, suis-je trop exigeante ; peut-être, je serai déçue ; peut-être ne suis-je qu’une folle petite fille de tant souhaiter être aimée comme j’aimerai pour donner ma vie, toute ma vie… Peut-être est-ce trop demander que de désirer avoir en mon mari la même foi absolue, — et délicieuse — que j’ai en vous, ma grande amie chérie… Mais, à cette heure encore, je ne puis renoncer à mon rêve… Et vous ne m’en blâmez pas, n’est-ce pas, vous qui comprenez toujours si bien ce qui agite votre enfant… Je vous aime plus que tout au monde, maman… »2 septembre.« Ghislaine chérie, ne vous moquez pas de moi. Ne vous préparez pas à me dire, avec des yeux pleins d’ironique pitié : « Ah ! ah ! petite, c’était bien la peine de vous jucher, d’un air de sage matrone, sur le haut de votre tour d’ivoire pour juger les autres !… Vous êtes tout comme elles ! »« La véritévraie, dont la confidence est à vous toute seule, maman, c’est que je sens poindre en moi une grande sympathie pour votre ami M. de Bresles ; à mesure que je le connais plus, sans doute aussi, parce que je sais combien vous l’estimez, parce que je me souviens de ce que M. de Gannes m’a raconté de lui, — je me sens très portée à sortir en son honneur de ma coquille…« Et, Ghislaine, — il est convenu, n’est-ce pas, que vous ne vous moquez pas de votre « petite ?… » — ce qui ne me déplaît pas du tout, étant donné qu’il ne prodigue pas son attention, c’est que votre Josette paraît lui sembler très digne qu’on prenne garde à son existence… En toute occasion, je m’en aperçois ; et, — Laine, je vous confie cela en baissant le nez avec confusion… — j’en suis fière dans mon petit amour-propre… Surtout, chérie, ne vous souvenez pas ici de votre La Fontaine, et n’allez pas finir, me comparant à la grenouille : « La chétive pécore… » et le reste !« Sans doute, parce que M. de Bresles m’a vue petite fille, nous sommes maintenant sur le pied de vieilles connaissances qui ne craignent point de se confier leurs opinions sur les gens, les choses, les livres, les paysages, etc., etc. ! laissant toutefois de côté, sans l’ouvrir, le jardin fermé des sentiments les plus chers, les plus intimes…« Hier soir, pourtant, nous l’avons, pour la première fois, entr’ouvert un brin, parce que, après le dîner, nous causions sur la terrasse, comme on cause dans la nuit, sous un admirable ciel pailleté d’étoiles, en entendant au loin le chant des vagues.« Le matin déjà, je l’avais rencontré comme je sortais de la petite chapelle de Pourville, dont j’aime tant le silence ! Après avoir lu votre chère lettre, j’avais besoin de penser à vous, mieux même que devant la mer, de réfléchir à vos conseils, de faire un sage examen de conscience pour être davantage ce que vous souhaitez… Oh ! ma tant chérie, combien j’étais avec vous dans la paisible petite chapelle, comme je vous y ai remerciée et j’y ai prié pour vous… Que vous serez heureuse, si je suis exaucée !« Le soir, tandis que nous causions, en dehors — heureusement ! — grâce à un excellent hasard, du cercle général, un mot a rappelé notre rencontre du matin, bien brève, — car tout juste M. de Bresles s’était arrêté pour me remettre en voiture, — mais qui avait paru lui faire plaisir… comme à moi. Et notre conversation, alors, est devenue plus grave, plus intime ; je ne sais comment nous nous sommes souvenus ensemble de mon pauvre père… Pour la première fois aussi, Ghislaine, je lui ai parlé de vous autrement que pour lui raconter quel écrivain célèbre vous êtes… Je lui ai dit un peu ce que vous avez fait, été pour votre enfant d’adoption, afin qu’il sache pourquoi, jamais, je ne vous aimerai assez… Mais, de cette tendresse même, je n’ai rien dit, vous seule, ma maman, devez la connaître… Sentez-la, ici dans le baiser que je vous donne, de loin, hélas !« M. de Bresles m’a ravie en me déclarant tout à coup que, dans ma façon de parler, dans mes mouvements, mes idées aussi, je vous ressemblais étonnamment. Est-ce délicieux ? Ainsi, ma Ghislaine, je suis une petitevous, votre fille tout à fait ! Vous ne pourriez me renier… Voilà !« Pour la première fois encore, M. de Bresles s’est décidé à me laisser entrevoir, enfin, son vrailui, non pas celui qu’il promène dans les salons, très chic, plutôt froid, un tantinet ironique, mais l’autre, celui qui trahit son sourire, et parfois aussi son regard…« Ah ! la bonne soirée qui me dédommage de tant d’autres à Dieppe ! Malheureusement, elle a bien peu duré, Laine chérie, parce qu’il m’a fallu rentrer dans le salon pour y papoter en jeune fille bien élevée. »9 septembre.« Je ne vous avais jamais entendue dire, ma Ghislaine, que M. de Bresles fût un musicien excellent, quoique non exécutant. Et il l’est, certes !« C’est une découverte que j’ai faite, hier, par hasard. Écoutez comment. Par extraordinaire, grand’mère avait bien voulu me dispenser d’une tournée de visites qu’elle entreprenait allégrement sur le petit coup de quatre heures. Et moi, toute à la joie de pouvoir employer à ma guise ces précieux moments de liberté, après avoir eu cet enfantillage, — que vous me pardonnerez, n’est-ce pas ? ma chérie Ghislaine, — de placer votre portrait devant moi, sur le piano à queue, pour vous voir tout en jouant, je me suis mise à faire de la musique.« Une vraie fête que je m’offrais ! Pour me la donner complète, je me suis même chanté, comme je chante seulement quand je suis toute seule ou avec vous. De loin, entre les massifs fleuris de la terrasse, j’apercevais un immense horizon d’eau couleur d’opale, agité de longues vagues souples où traînaient des lueurs de soleil couchant… C’était exquis ! Votre folle petite Josette pouvait se croire en plein rêve !« Tout à coup, brusquement, elle a été ramenée dans la réalité par l’intuition qu’elle n’était plus seule !… Je me retourne et, en effet, j’aperçois, près de la portière du grand salon, M. de Bresles qui, adossé au mur, m’écoutait depuis… je ne sais combien de temps. Il avait un air installé !…« C’était affreusement indiscret, n’est-ce pas ? ma chérie aimée. J’étais fâchée contre lui !… Et fâchée aussi contre moi-même de ne pas éprouver une de ces indignations qui abaissent les impérieux tels que lui !…« Cette faiblesse, sans doute, il ne l’a pas devinée, par bonheur ! Il a remarqué seulement mon imperceptible froncement de sourcils. Et, — Ghislaine, ne riez pas ! — j’ai été ravie de le voir inquiet. Il m’a demandé très vite :« — Est-ce que, réellement, vous m’en voulez de n’avoir pas trahi ma présence ? Je suis venu parce que madame votre grand’mère m’a donné rendez-vous vers cinq heures et demie, au sujet de chevaux qu’elle désire acheter. Le domestique m’a introduit, m’annonçant. Vous n’avez pas entendu… Et j’ai succombé à la tentation d’écouter, sachant que je trouvais là une occasion unique.« Je lui ai dit ce que je pensais :« — Vous m’avez prise en traître ! Ce n’est pas bien !… Vous qui savez que je ne fais de musique que pour moi…« Ses yeux sur les miens, il a interrogé :« — Pourquoi cet égoïsme ?« — Ce n’est pas de l’égoïsme, c’est de la prudence, de la sagesse… Parce que je sens que je mets trop de moi dans le chant de ma voix et de mes doigts. Et cela m’effarouche…« Il a souri et, sans insister, il a continué :« — J’aime cette musique de Grieg, que je ne connaissais guère quand je suis parti… Vous jouiez il y a un instant…« Il murmurait l’air. Alors, Laine, je ne comprends pas où était ma volonté en cette minute-là ! mais sans réfléchir, je me suis rassise au piano, comme je sentais que M. de Bresles le souhaitait… Et j’ai recommencé à jouer, à jouer…« Il me disait : « Encore ceci ! Chantez cela !… » comme si c’eût été la chose la plus naturelle que je fisse de la musique pour qu’il l’écoutât avec une avidité insatiable. Ce qui m’étonne le plus, c’est que votre indépendante Josette ne songeait pas à regimber !… Pas plus qu’elle ne pensait à trouver incorrecte, cette séance de musique improvisée. Il est vrai que votre chère image était là, vous rendant toute présente !… M. de Bresles ne pouvait vous voir… Mais je vous regardais, ma chérie, et je me trouvais très bien, très heureuse entre vous et votre ami qui, maintenant, est un peu le mien aussi… Vous le voulez bien, n’est-ce pas ? maman.« Nous étions lancés dans de chaudes dissertations sur les mérites de nos compositeurs favoris, chacun vantant les siens, quand grand’mère est entrée.« Je crois bien qu’elle a été un peu suffoquée de nous trouver ainsi en grande conférence, moi assise au piano, M. de Bresles à côté.« Elle m’a lancé de cette voix railleuse qui me glace :« — Eh bien, eh bien ! il me semble que la déesse s’humanise ! Marc, mes félicitations d’un pareil succès…« Et là-dessus, Ghislaine, aussi vite que la politesse me l’a permis, j’ai battu en retraite… »18 septembre.« Les jours passent, ma Ghislaine aimée. Encore une dizaine de jours, et puis je vous retrouverai ! Cela me paraît tellement délicieux que j’ose à peine croire que je ne rêve pas ce bonheur qui me fait bondir le cœur de joie…« Mais, pour m’assurer qu’il s’agit bien d’une réalité prochaine, je n’ai qu’à regarder le ciel gris d’équinoxe, la mer bondissante sous des rafales furieuses, la plage qui se dépeuple.« Pourtant, grand’mère, trouvant encore ici un cercle suffisant, ne parle point de quitter Dieppe ; et comme aux beaux jours d’août, nous faisons des visites, nous en recevons, nous dînons en ville, etc. Je suis tellement saturée de plaisirs mondains que, par instants, je me sens presque, — presque !… — une âme de carmélite, ou de vieux roi désenchanté prêt à s’écrier, convaincu : « Vanité des vanités ! »« Ma grande amie chérie, quand je vais vous être revenue, que vous m’aurez emmenée dans notre calme petit Rothéneuf, vous me ferez mener une bonne vie sérieuse, utilement remplie, qui me retrempera… Maman, je sens que je ne vaux plus rien du tout. Ma sagesse a grand besoin de vous !…« Vous qui connaissez bien votre Josette, vous ne serez pas étonnée si je vous confie que l’ironique réflexion de grand’mère, quand elle m’a trouvée faisant de la musique avec M. de Bresles, m’avait rejetée aussitôt, — instinctivement, — dans une extrême réserve avec lui ; d’autant qu’à plusieurs reprises, elle avait eu encore certaines allusions qui avaient effarouché votre ombrageuse Josette…« J’avais fait un très sévère examen de conscience, et, à ma grande, très grande confusion, j’avais découvert que, en effet, je n’avais pas été, avec M. de Bresles, farouche, — pour parler comme grand’mère, — autant qu’avec les autres… que je lui avais passablement parlé de mavraiemoi, laissé entrevoir ce que j’aime, ce qui m’intéresse, m’émeut, ce que je déteste…« En somme, j’avais été très indiscrète envers moi-même, sans m’en douter… Peut-être parce que M. de Bresles, — votre ami ! — m’inspirait une confiance singulière et attirante… Tout cela est un peu embrouillé dans moi… Vous m’aiderez à y voir clair, dites ? maman.« La conclusion de mon examen de conscience est que je me suis promis d’être désormais avec M. de Bresles comme avec les autres. Et vraiment, me sentant observée par grand’mère qui avait l’air de regarder, à travers sa face-à-main, une comédie amusante, la réserve m’était facile. Seulement, c’était triste !…« M. de Bresles, naturellement, n’a pas été long à s’apercevoir que je n’étais plus la Josette qu’il était accoutumé à rencontrer. Il ne m’a fait aucune réflexion ; il m’a laissée remplir mon nouveau personnage, comme il me convenait. Il attendait son heure.« Et il l’a eue hier à Varangeville, où nous étions en excursion, par un exceptionnel beau jour, pareil à un jour d’été, tiède, lumineux, sentant bon les dernières fleurs.« Nous étions descendus de voiture ; j’avais avancé seule, bien avant de la vieille église, sur la falaise qui embaumait le foin que des femmes liaient au soleil. J’écoutais leurs rires, je regardais la mer, d’un bleu adorable, et je pensais à vous, ma chère aimée, votre lettre chérie de ce matin emportée avec moi, pour vous avoir plus !…« Tout à coup, j’ai vu une grande ombre s’allonger sur l’herbe. C’était M. de Bresles ; allant droit au but, de sa manière franche, il m’a demandé, avec un regard que je ne lui connaissais pas encore :« — Est-ce que je vous ai offensée en quelque chose ?« J’ai secoué la tête négativement.« — Alors, pourquoi ne me faites-vous plus l’honneur, qui m’était très précieux ! de me traiter en ami ? Êtes-vous donc changeante ?« J’ai hésité une seconde à répondre. Puis, j’ai été aussi sincère que lui et, simplement, j’ai dit :« — Non, je ne suis pas changeante… Vous êtes toujours pour moi l’ami de Ghislaine, comme vous êtes maintenant devenu le mien aussi, je le crois… Mais une réflexion de grand’mère m’a fait voir que j’avais peut-être tort de le montrer trop franchement… Et je m’applique à ne plus étonner personne…« Il a incliné la tête. Quelque chose de très doux passait dans ses yeux. Il ne m’a rien répondu. Mais j’ai senti qu’il m’avait bien comprise.« Jusqu’ici, ma Ghislaine chérie, vous seule m’aviez habituée à être ainsi comprise, même à demi-mot… C’est excellent ! »
17 août.
« Ma chérie, quelle vie frivole, creuse, misérablement mondaine mène malgré elle votre enfant ! Vous connaissez trop bien les goûts et les idées de grand’mère pour ne pas deviner, sans que je vous raconte ces pauvretés, dans quel tourbillon de visites, de soirées, de promenades et excursions est, bon gré mal gré, entraînée votre Josette dont le moral ne s’en trouve pas trop bien ! Maman, je tâche de rester de mon mieux votrevraiefille, pas un brin coquette, pas médisante, pas… tout ce que vous n’aimez pas !… Mais je ne réussis pas assez bien à mon gré et j’ai trop souvent l’occasion d’être fâchée contre moi parce que je me suis laissé entraîner à égratigner un peu mon prochain, — vrai, Ghislaine, quelquefois ici les raisons de le faire ne manquent pas ! — parce que je n’ai pas trouvé désagréable d’être une personne très recherchée… Car tout le clan masculin des prétendants que patronne grand’mère à mon intention serait prêt à constituer à votre « petite » une véritable cour pour peu qu’elle s’y prêtât… Ghislaine chérie, pour écouter la fin de ma confession, ayez votre regard, votre cœur les plus indulgents ! La vérité vraie, la piteuse vérité, c’est qu’il y a des jours où il prend à votre Josette la tentation de s’amuser à essayer de son pouvoir sur tous ces beaux soupirants dont elle se soucie moins que de la poussière frôlée par votre robe… Ce sont les jours mauvais où, pour échapper au vide et à l’ennui de son existence trop mondaine, elle serait capable, — Ghislaine, vous écoutez votre enfant avec toute votre indulgence, n’est-ce pas ?… — de n’importe quelle sottise, où elle n’est plus qu’une stupide Josette, charmée, ravie même qu’on s’occupe d’elle, tant elle se sent altérée de sympathie, de paroles affectueuses, même tout simplement d’attentions et d’hommages…
« Mais soyez tranquille, maman, votre Josette à vous, lavraie, résiste bravement à la tentation, en pensant à vous qui la blâmeriez… Et en pensant aussi à elle-même qui se mépriserait, l’accès de spleen passé…
« Oh ! Ghislaine, comme je soupire après notre paisible vie à Rothéneuf, nos lectures, nos séances de musique, nos promenades capricieuses par tous les chemins, nos causeries où je trouve si bon de mettre ma pensée et mon cœur dans votre pensée et dans votre cœur… Je ne sais vraiment ce que je donnerais pour me retrouver à travailler près de vous écrivant dans notre cher petit salon, — si intime, si calme que le seul chant de la mer en anime le silence, puisque votre Josette se tait consciencieusement pour ne pas vous troubler quand vous travaillez !
« Par moments, j’ai mal à l’âme du regret de tout cela ! Cette agitation perpétuelle autour de moi, ici, — cette lanterne magique de gens très chics, — oh ! combien ! Laine, — qui passent sans cesse devant les yeux, m’étourdit absurdement et me rend triste à pleurer !
« Je vous assure, ma chérie aimée, que je fais de mon mieux pour n’en rien laisser voir ; mais sans doute, je m’y prends mal, car grand’mère me reproche à tout propos ma sauvagerie, mon humeur de misanthrope, mon peu d’enthousiasme pour la société des jeunes filles de notre cercle… Vous savez qui elles sont, vous connaissez leurs allures trèsmodern style, leur genre de conversations où le sujetflirt, sous toutes ses formes, est l’unique question traitée et traitée d’une façon qui me choque, me froisse, me donne le désir fou de les fuir ! Oui, j’ai comme elles des yeux qui voient, — et très bien ! — des oreilles qui entendent… un tas de choses !… Mais j’ai une pensée et une conscience trop puritaines, sans doute !… Et je ne le regrette pas puisque je sais, Ghislaine, que vous aimez mieux votre « petite » ainsi…
« Au revoir, maman, je vous adore et je vous regrette !… Il y a ici des coins de paysage délicieux, des couchers de soleil, des infinis de mer dont la beauté me prend toute et dont je voudrais tant que vous jouissiez aussi !… »
24 août, mardi.
« Vous ne devineriez jamais, ma Ghislaine, qui j’ai rencontré tantôt sur la plage !… M. de Bresles !… Vous vous souvenez, n’est-ce pas ?… Votre ami, Marc de Bresles !
« J’étais venue voir la mer, démontée par un vent furieux, si fort que, tout à coup, il a dénoué mon voile et l’a, — très indiscrètement, — jeté au visage d’un promeneur qui arrivait, lequel promeneur a saisi le chiffon de tulle en question et me l’a rendu… Tout de suite, tandis que nous échangions de corrects saluts, j’ai eu l’impression que j’avais déjà vu ce monsieur quelque part, et je ne sais comment le nom de M. de Bresles a surgi dans mon souvenir.
« Mais comme je pensais votre ami bien loin de France, j’ai cru m’être trompée. C’était lui pourtant ! Le lendemain matin, sur la plage, M. de Gannes me l’a présenté et je me suis étonnée de ne pas l’avoir reconnu sans hésiter. Il est tellement le même qu’autrefois, plus mince et plus brun peut-être, mais il a toujours sa même expression de visage énergique et volontaire, son même regard très pénétrant, très vif et, par instants, très doux, — d’une douceur inattendue, qui, comme son sourire, ressemble à une soudaine clarté de soleil dans un paysage sévère.
« Maman, votre ami, malgré son air un brin impérieux, doit être d’une bonté très délicate et je ne sais pourquoi j’imagine que ceux qu’il aime, il doit bien les aimer, mais aussi il doit pardonner difficilement, très difficilement, à ceux qui l’ont déçu… Est-ce que je me trompe ?… Il m’a demandé de vos nouvelles. Et quelque chose dans sa voix m’a tout à coup rappelé — et si vivement ! — ce dernier jour où je l’avais entendue, quand il était venu vous dire adieu, et que, sans le vouloir, j’avais interrompu votre conversation… Ce dont, encore aujourd’hui, je suis confuse ! Quel vieux temps que celui-là, n’est-ce pas, Ghislaine chérie ? S’il est possible, je vous aime plus encore qu’en ce temps-là ! »
27 août.
« Voici votre ami, M. de Bresles, entré décidément dans le cercle de grand’mère. Il est venu faire une visite d’arrivée ; nous étions sorties, en excursion à Pourville. Jeudi, il dîne ici et sera reçu comme ceux qui méritent d’être prisés, pour toutes sortes de raisons, bonnes et mauvaises. Ces jours-ci, d’ailleurs, où le « tout-Dieppe » est en mouvement, nous le rencontrons un peu partout, sur la plage, aux courses, toujours très courtois, d’humeur très indépendante, plutôt froid… Mais mon idée de derrière la tête, écoutez-la, Ghislaine chérie, c’est que sa froideur est de même sorte que la glace d’avril, quant à la solidité… Le plus léger choc, le moindre rayon de soleil la réduisent à rien…
« Peut-être parce qu’il revient d’Afrique, qu’il possède cette originalité d’avoir fièrement travaillé pour ne devoir qu’à lui-même sa fortune (M. de Gannes m’a raconté son histoire), peut-être aussi parce qu’un vieil oncle lui a légué, paraît-il, un gros héritage ; peut-être encore parce qu’il n’est pas homme à se laisser englober dans le clan quelconque et brillant descercleux, il est très en faveur auprès de toutes nos dames, mères de famille en tête, qui, plus ou moins, lui reconnaissent une foule de qualités… Ce dont il a l’air, très poliment, de ne pas se soucier un brin… Tous pareils, les hommes !
« Ghislaine aimée, ne dites pas, à votre tour, que votre « petite » est grincheuse autant qu’un vieux misanthrope… La vérité est que je suis de très méchante humeur parce que ce matin j’ai dû subir une chaude mercuriale de grand’mère, qui veut que je me décide à épouser le marquis de Chambry. J’ai fait de mon mieux pour rester une enfant respectueuse. Sans répondre, Laine, j’ai laissé passer le flot des reproches sur ma sentimentalité, mes prétentions ridicules, ma disposition à me singulariser en refusant des hommes que toutes les jeunes filles de mon monde et de mon âge trouvent charmants…
« Ah ! qu’elles les épousent alors ! Pourquoi me tourmenter ainsi ? Pourquoi vouloir m’obliger à un odieux mariage de pure convenance, quand je suis si jeune, si heureuse dans le présent, — grâce à vous, maman, ma bien-aimée, — que j’espère tant de l’avenir !… Peut-être, c’est vrai, suis-je trop exigeante ; peut-être, je serai déçue ; peut-être ne suis-je qu’une folle petite fille de tant souhaiter être aimée comme j’aimerai pour donner ma vie, toute ma vie… Peut-être est-ce trop demander que de désirer avoir en mon mari la même foi absolue, — et délicieuse — que j’ai en vous, ma grande amie chérie… Mais, à cette heure encore, je ne puis renoncer à mon rêve… Et vous ne m’en blâmez pas, n’est-ce pas, vous qui comprenez toujours si bien ce qui agite votre enfant… Je vous aime plus que tout au monde, maman… »
2 septembre.
« Ghislaine chérie, ne vous moquez pas de moi. Ne vous préparez pas à me dire, avec des yeux pleins d’ironique pitié : « Ah ! ah ! petite, c’était bien la peine de vous jucher, d’un air de sage matrone, sur le haut de votre tour d’ivoire pour juger les autres !… Vous êtes tout comme elles ! »
« La véritévraie, dont la confidence est à vous toute seule, maman, c’est que je sens poindre en moi une grande sympathie pour votre ami M. de Bresles ; à mesure que je le connais plus, sans doute aussi, parce que je sais combien vous l’estimez, parce que je me souviens de ce que M. de Gannes m’a raconté de lui, — je me sens très portée à sortir en son honneur de ma coquille…
« Et, Ghislaine, — il est convenu, n’est-ce pas, que vous ne vous moquez pas de votre « petite ?… » — ce qui ne me déplaît pas du tout, étant donné qu’il ne prodigue pas son attention, c’est que votre Josette paraît lui sembler très digne qu’on prenne garde à son existence… En toute occasion, je m’en aperçois ; et, — Laine, je vous confie cela en baissant le nez avec confusion… — j’en suis fière dans mon petit amour-propre… Surtout, chérie, ne vous souvenez pas ici de votre La Fontaine, et n’allez pas finir, me comparant à la grenouille : « La chétive pécore… » et le reste !
« Sans doute, parce que M. de Bresles m’a vue petite fille, nous sommes maintenant sur le pied de vieilles connaissances qui ne craignent point de se confier leurs opinions sur les gens, les choses, les livres, les paysages, etc., etc. ! laissant toutefois de côté, sans l’ouvrir, le jardin fermé des sentiments les plus chers, les plus intimes…
« Hier soir, pourtant, nous l’avons, pour la première fois, entr’ouvert un brin, parce que, après le dîner, nous causions sur la terrasse, comme on cause dans la nuit, sous un admirable ciel pailleté d’étoiles, en entendant au loin le chant des vagues.
« Le matin déjà, je l’avais rencontré comme je sortais de la petite chapelle de Pourville, dont j’aime tant le silence ! Après avoir lu votre chère lettre, j’avais besoin de penser à vous, mieux même que devant la mer, de réfléchir à vos conseils, de faire un sage examen de conscience pour être davantage ce que vous souhaitez… Oh ! ma tant chérie, combien j’étais avec vous dans la paisible petite chapelle, comme je vous y ai remerciée et j’y ai prié pour vous… Que vous serez heureuse, si je suis exaucée !
« Le soir, tandis que nous causions, en dehors — heureusement ! — grâce à un excellent hasard, du cercle général, un mot a rappelé notre rencontre du matin, bien brève, — car tout juste M. de Bresles s’était arrêté pour me remettre en voiture, — mais qui avait paru lui faire plaisir… comme à moi. Et notre conversation, alors, est devenue plus grave, plus intime ; je ne sais comment nous nous sommes souvenus ensemble de mon pauvre père… Pour la première fois aussi, Ghislaine, je lui ai parlé de vous autrement que pour lui raconter quel écrivain célèbre vous êtes… Je lui ai dit un peu ce que vous avez fait, été pour votre enfant d’adoption, afin qu’il sache pourquoi, jamais, je ne vous aimerai assez… Mais, de cette tendresse même, je n’ai rien dit, vous seule, ma maman, devez la connaître… Sentez-la, ici dans le baiser que je vous donne, de loin, hélas !
« M. de Bresles m’a ravie en me déclarant tout à coup que, dans ma façon de parler, dans mes mouvements, mes idées aussi, je vous ressemblais étonnamment. Est-ce délicieux ? Ainsi, ma Ghislaine, je suis une petitevous, votre fille tout à fait ! Vous ne pourriez me renier… Voilà !
« Pour la première fois encore, M. de Bresles s’est décidé à me laisser entrevoir, enfin, son vrailui, non pas celui qu’il promène dans les salons, très chic, plutôt froid, un tantinet ironique, mais l’autre, celui qui trahit son sourire, et parfois aussi son regard…
« Ah ! la bonne soirée qui me dédommage de tant d’autres à Dieppe ! Malheureusement, elle a bien peu duré, Laine chérie, parce qu’il m’a fallu rentrer dans le salon pour y papoter en jeune fille bien élevée. »
9 septembre.
« Je ne vous avais jamais entendue dire, ma Ghislaine, que M. de Bresles fût un musicien excellent, quoique non exécutant. Et il l’est, certes !
« C’est une découverte que j’ai faite, hier, par hasard. Écoutez comment. Par extraordinaire, grand’mère avait bien voulu me dispenser d’une tournée de visites qu’elle entreprenait allégrement sur le petit coup de quatre heures. Et moi, toute à la joie de pouvoir employer à ma guise ces précieux moments de liberté, après avoir eu cet enfantillage, — que vous me pardonnerez, n’est-ce pas ? ma chérie Ghislaine, — de placer votre portrait devant moi, sur le piano à queue, pour vous voir tout en jouant, je me suis mise à faire de la musique.
« Une vraie fête que je m’offrais ! Pour me la donner complète, je me suis même chanté, comme je chante seulement quand je suis toute seule ou avec vous. De loin, entre les massifs fleuris de la terrasse, j’apercevais un immense horizon d’eau couleur d’opale, agité de longues vagues souples où traînaient des lueurs de soleil couchant… C’était exquis ! Votre folle petite Josette pouvait se croire en plein rêve !
« Tout à coup, brusquement, elle a été ramenée dans la réalité par l’intuition qu’elle n’était plus seule !… Je me retourne et, en effet, j’aperçois, près de la portière du grand salon, M. de Bresles qui, adossé au mur, m’écoutait depuis… je ne sais combien de temps. Il avait un air installé !…
« C’était affreusement indiscret, n’est-ce pas ? ma chérie aimée. J’étais fâchée contre lui !… Et fâchée aussi contre moi-même de ne pas éprouver une de ces indignations qui abaissent les impérieux tels que lui !…
« Cette faiblesse, sans doute, il ne l’a pas devinée, par bonheur ! Il a remarqué seulement mon imperceptible froncement de sourcils. Et, — Ghislaine, ne riez pas ! — j’ai été ravie de le voir inquiet. Il m’a demandé très vite :
« — Est-ce que, réellement, vous m’en voulez de n’avoir pas trahi ma présence ? Je suis venu parce que madame votre grand’mère m’a donné rendez-vous vers cinq heures et demie, au sujet de chevaux qu’elle désire acheter. Le domestique m’a introduit, m’annonçant. Vous n’avez pas entendu… Et j’ai succombé à la tentation d’écouter, sachant que je trouvais là une occasion unique.
« Je lui ai dit ce que je pensais :
« — Vous m’avez prise en traître ! Ce n’est pas bien !… Vous qui savez que je ne fais de musique que pour moi…
« Ses yeux sur les miens, il a interrogé :
« — Pourquoi cet égoïsme ?
« — Ce n’est pas de l’égoïsme, c’est de la prudence, de la sagesse… Parce que je sens que je mets trop de moi dans le chant de ma voix et de mes doigts. Et cela m’effarouche…
« Il a souri et, sans insister, il a continué :
« — J’aime cette musique de Grieg, que je ne connaissais guère quand je suis parti… Vous jouiez il y a un instant…
« Il murmurait l’air. Alors, Laine, je ne comprends pas où était ma volonté en cette minute-là ! mais sans réfléchir, je me suis rassise au piano, comme je sentais que M. de Bresles le souhaitait… Et j’ai recommencé à jouer, à jouer…
« Il me disait : « Encore ceci ! Chantez cela !… » comme si c’eût été la chose la plus naturelle que je fisse de la musique pour qu’il l’écoutât avec une avidité insatiable. Ce qui m’étonne le plus, c’est que votre indépendante Josette ne songeait pas à regimber !… Pas plus qu’elle ne pensait à trouver incorrecte, cette séance de musique improvisée. Il est vrai que votre chère image était là, vous rendant toute présente !… M. de Bresles ne pouvait vous voir… Mais je vous regardais, ma chérie, et je me trouvais très bien, très heureuse entre vous et votre ami qui, maintenant, est un peu le mien aussi… Vous le voulez bien, n’est-ce pas ? maman.
« Nous étions lancés dans de chaudes dissertations sur les mérites de nos compositeurs favoris, chacun vantant les siens, quand grand’mère est entrée.
« Je crois bien qu’elle a été un peu suffoquée de nous trouver ainsi en grande conférence, moi assise au piano, M. de Bresles à côté.
« Elle m’a lancé de cette voix railleuse qui me glace :
« — Eh bien, eh bien ! il me semble que la déesse s’humanise ! Marc, mes félicitations d’un pareil succès…
« Et là-dessus, Ghislaine, aussi vite que la politesse me l’a permis, j’ai battu en retraite… »
18 septembre.
« Les jours passent, ma Ghislaine aimée. Encore une dizaine de jours, et puis je vous retrouverai ! Cela me paraît tellement délicieux que j’ose à peine croire que je ne rêve pas ce bonheur qui me fait bondir le cœur de joie…
« Mais, pour m’assurer qu’il s’agit bien d’une réalité prochaine, je n’ai qu’à regarder le ciel gris d’équinoxe, la mer bondissante sous des rafales furieuses, la plage qui se dépeuple.
« Pourtant, grand’mère, trouvant encore ici un cercle suffisant, ne parle point de quitter Dieppe ; et comme aux beaux jours d’août, nous faisons des visites, nous en recevons, nous dînons en ville, etc. Je suis tellement saturée de plaisirs mondains que, par instants, je me sens presque, — presque !… — une âme de carmélite, ou de vieux roi désenchanté prêt à s’écrier, convaincu : « Vanité des vanités ! »
« Ma grande amie chérie, quand je vais vous être revenue, que vous m’aurez emmenée dans notre calme petit Rothéneuf, vous me ferez mener une bonne vie sérieuse, utilement remplie, qui me retrempera… Maman, je sens que je ne vaux plus rien du tout. Ma sagesse a grand besoin de vous !…
« Vous qui connaissez bien votre Josette, vous ne serez pas étonnée si je vous confie que l’ironique réflexion de grand’mère, quand elle m’a trouvée faisant de la musique avec M. de Bresles, m’avait rejetée aussitôt, — instinctivement, — dans une extrême réserve avec lui ; d’autant qu’à plusieurs reprises, elle avait eu encore certaines allusions qui avaient effarouché votre ombrageuse Josette…
« J’avais fait un très sévère examen de conscience, et, à ma grande, très grande confusion, j’avais découvert que, en effet, je n’avais pas été, avec M. de Bresles, farouche, — pour parler comme grand’mère, — autant qu’avec les autres… que je lui avais passablement parlé de mavraiemoi, laissé entrevoir ce que j’aime, ce qui m’intéresse, m’émeut, ce que je déteste…
« En somme, j’avais été très indiscrète envers moi-même, sans m’en douter… Peut-être parce que M. de Bresles, — votre ami ! — m’inspirait une confiance singulière et attirante… Tout cela est un peu embrouillé dans moi… Vous m’aiderez à y voir clair, dites ? maman.
« La conclusion de mon examen de conscience est que je me suis promis d’être désormais avec M. de Bresles comme avec les autres. Et vraiment, me sentant observée par grand’mère qui avait l’air de regarder, à travers sa face-à-main, une comédie amusante, la réserve m’était facile. Seulement, c’était triste !…
« M. de Bresles, naturellement, n’a pas été long à s’apercevoir que je n’étais plus la Josette qu’il était accoutumé à rencontrer. Il ne m’a fait aucune réflexion ; il m’a laissée remplir mon nouveau personnage, comme il me convenait. Il attendait son heure.
« Et il l’a eue hier à Varangeville, où nous étions en excursion, par un exceptionnel beau jour, pareil à un jour d’été, tiède, lumineux, sentant bon les dernières fleurs.
« Nous étions descendus de voiture ; j’avais avancé seule, bien avant de la vieille église, sur la falaise qui embaumait le foin que des femmes liaient au soleil. J’écoutais leurs rires, je regardais la mer, d’un bleu adorable, et je pensais à vous, ma chère aimée, votre lettre chérie de ce matin emportée avec moi, pour vous avoir plus !…
« Tout à coup, j’ai vu une grande ombre s’allonger sur l’herbe. C’était M. de Bresles ; allant droit au but, de sa manière franche, il m’a demandé, avec un regard que je ne lui connaissais pas encore :
« — Est-ce que je vous ai offensée en quelque chose ?
« J’ai secoué la tête négativement.
« — Alors, pourquoi ne me faites-vous plus l’honneur, qui m’était très précieux ! de me traiter en ami ? Êtes-vous donc changeante ?
« J’ai hésité une seconde à répondre. Puis, j’ai été aussi sincère que lui et, simplement, j’ai dit :
« — Non, je ne suis pas changeante… Vous êtes toujours pour moi l’ami de Ghislaine, comme vous êtes maintenant devenu le mien aussi, je le crois… Mais une réflexion de grand’mère m’a fait voir que j’avais peut-être tort de le montrer trop franchement… Et je m’applique à ne plus étonner personne…
« Il a incliné la tête. Quelque chose de très doux passait dans ses yeux. Il ne m’a rien répondu. Mais j’ai senti qu’il m’avait bien comprise.
« Jusqu’ici, ma Ghislaine chérie, vous seule m’aviez habituée à être ainsi comprise, même à demi-mot… C’est excellent ! »
Ghislaine cessa de lire… La nuit tombait ; à peine, maintenant, elle pouvait distinguer les lignes tracées par la haute écriture de la jeune fille. D’un geste machinal et lent, elle rassembla les lettres éparses, celles aussi qu’elle n’avait pas rouvertes, qui, presque toutes, parlaient, comme les premières, de Marc de Bresles. Sa pensée était entière à ce qu’elle venait de lire, et une indéfinissable angoisse lui meurtrissait le cœur… Angoisse de quoi ? Qu’est-ce donc qui, tout à coup, lui faisait ainsi l’âme obscurément douloureuse, y étouffant la joie qu’elle éprouvait du retour de l’enfant ?…
Était-ce donc qu’ayant lu ainsi l’une après l’autre toutes ces lettres si sincères de Josette, elle venait soudain d’y prendre la conscience très nette que jamais encore la jeune fille n’avait donné à aucun homme l’attention ni la sympathie qu’elle avait accordées à Marc de Bresles… Sympathie fugitive, destinée à demeurer sans lendemain ? Ou bien aube d’un sentiment profond qui, se développant, deviendrait la source vive de son bonheur ?…
La question tout à coup se précisa très nette dans la pensée de Ghislaine, la faisant tressaillir. La destinée voulait-elle donc que Josette, recherchée par tant de jeunes hommes, fût justement attirée par celui-là, revenu de bien loin à l’heure même où devait se décider son avenir de femme, et qui, peut-être, allait l’aimer comme elle souhaitait l’être…
Sourdement, un désir palpitait dans l’âme de Ghislaine pour que cela ne fût pas. Elle s’en aperçut soudain et un élan de volonté écrasa le souhait instinctif et frêle… Si Marc n’avait pas changé, s’il était vraiment demeuré tel qu’elle l’avait connu, à qui eût-elle pu mieux confier l’enfant qui lui était chère ?…
Elle murmura, les yeux arrêtés sur le petit portrait qui n’était plus qu’une ombre dans le crépuscule :
— Ce serait très bien s’il en était ainsi…
Oui, très bien. Ils étaient l’un et l’autre de bonne noblesse. La différence d’âge entre eux n’était pas de celles qui font une union disproportionnée, et Marc semblait maintenant avoir assez de fortune pour satisfaire toutes les exigences de Mme de Maulde sur ce point…
Alors pourquoi y avait-il en elle, au plus intime de son âme, le besoin presque douloureux d’être trompée en ces prévisions ?… Était-ce donc qu’elle souffrait égoïstement de voir se rapprocher le moment où elle perdrait l’enfant qu’elle appelait sa « petite Joie »… Ou bien redoutait-elle que celui qui la lui enlèverait fût précisément Marc de Bresles, son ami de jadis, le seul peut-être qu’elle eût souhaité voir venir à elle ?…
Là-bas, à Rothéneuf, quand elle avait reçu la causerie de Josette qui lui apprenait son retour en France, elle était devenue songeuse, ressaisie par un passé qu’elle avait cru mort, sans résurrection possible… Depuis des années, elle ne savait plus rien de Marc de Bresles. Et voici qu’il revenait tout à coup. Un jour, — éloigné ou proche, mais un jour qui arriverait sûrement, — elle le rencontrerait de nouveau… Peut-être, comme autrefois, la vie du monde les rapprocherait souvent… Peut-être, redeviendraient-ils, les amis qu’ils avaient été… Ou bien, au contraire, l’expérience leur prouverait que ce qui a été ne recommence jamais…
Dans la nuit grandissante du crépuscule d’automne, Ghislaine se rappelait comme elle avait rêvé à toutes ces choses, pendant la matinée bleue qu’elle avait laissée s’enfuir là-bas en Bretagne, sans avoir conscience des minutes, après qu’elle avait lu la lettre de Josette. Était-ce donc parce qu’elle songeait ainsi, enveloppée d’une clarté de soleil qui irisait divinement la mer, parce que l’air vibrant était saturé d’une odeur chaude de fleurs, parce que cette fête des choses l’enivrait un peu, qu’elle avait pu trouver tant de douceur à l’idée du retour de Marc de Bresles, qu’elle en avait ressenti une indéfinissable sensation d’espoir, délivrée, pour un instant du moins, du sentiment de son avenir solitaire ?…
Mais quand elle rêvait ainsi, elle ne pouvait prévoir qu’un hasard ironique allait tout d’abord rapprocher Marc de l’enfant dont elle avait façonné la jeune âme à l’image de la sienne ; si bien que cette enfant devait sentir, tout comme elle-même, la valeur de cet homme que les circonstances lui permettaient de connaître librement. Oh ! la vie, comme elle est plus forte que tous les désirs, les rêves, les espoirs ! Et jamais peut-être, plus qu’à cette heure, Ghislaine n’avait eu conscience de cette force…
Dans la pièce silencieuse, la pendule tinta, l’arrachant à elle-même. Elle regarda l’heure. Si tard déjà… A peine, il lui restait le temps de s’apprêter pour être à la gare à l’heure voulue.
Vite, elle passa dans sa chambre et mit rapidement ses vêtements de sortie. Puis, toute prête, comme elle finissait d’attacher son voile, elle aperçut, dans la glace, son image que les bougies de la cheminée éclairaient presque violemment ; et une seconde alors, avec des yeux sans indulgence, elle se considéra, se voyant telle sans doute que les autres la voyaient, très blonde, très svelte avec un buste finement épanoui, le visage un peu fatigué, pâli par l’épreuve de la vie qui l’avait creusé d’imperceptibles meurtrissures, avivées en cet instant par la pleine lumière, surtout autour des yeux dont le regard avait une profondeur mélancolique. Ah ! la jeunesse était loin !… si loin…
Elle se détourna et descendit dans la rue, luisante sous la pluie, où la voiture l’attendait…
Elle s’était attardée à réfléchir, et, juste, elle atteignit la gare quelques minutes avant l’arrivée du train. La seule pensée maintenant que, dans un instant, son enfant allait lui être rendue la dominait toute, dissipant l’obscure angoisse qui l’avait fait souffrir. Elle n’avait pas le droit de se plaindre de sa destinée, aimée comme elle l’était par sa petite « Joie » !…
Le train entrait en gare, elle approcha au premier rang de ceux qui attendaient, avec l’intuition du désir de Josette de l’apercevoir tout de suite… Et quand elle-même distingua, dans la foule des arrivants, le jeune visage dont les yeux la contemplaient avec une rayonnante tendresse, quand elle entendit la voix chaude lui murmurer avec un frémissement de bonheur : « Ma Ghislaine, ma maman… Enfin, je vous retrouve !… » quand elle sentit sur son visage les lèvres chaudes qui lui donnaient des baisers, jaillis du cœur même de son enfant d’élection, elle oublia tout ce qui l’avait faite triste : doutes, craintes, déceptions, regrets, scepticisme. Car en Josette elle avait vraiment mis sa joie…
Et elle était aussi profondément heureuse, même aussi gaie que la jeune fille, quand échappées du tumulte de la gare, délivrées du souci des bagages abandonnés à la vieille Anglaise de Josette, elles se retrouvèrent toutes deux en voiture, pouvant enfin goûter la douceur de la réunion.
Comme une enfant, Josette, son bras glissé sous celui de la jeune femme, s’était blottie près d’elle, entremêlant de ses baisers, les questions, les réponses qu’elle jetait au hasard, toute à l’allégresse du retour, avide d’entendre la voix de Ghislaine, de se sentir enveloppée par sa maternelle tendresse. Avec un soupir d’allégement, elle murmura, de cet accent de petite fille aimante qu’elle avait en parlant à la jeune femme :
— Ghislaine, ma maman chérie, que c’est donc bon de vous revoir, de penser que nous n’allons plus être séparées !
Séparées ! Pourquoi ce simple mot réveilla-t-il impitoyablement, dans l’âme de Ghislaine, la pensée oubliée que la jeune fille ne serait plus longtemps près d’elle ?…
Plus forte que sa volonté, une question lui échappa, tandis que sa main caressait les doigts de Josette, glissés dans les siens :
— Alors, ma petite fille n’a pas rencontré à Dieppe celui qui me la prendra ?
A travers le gant de la jeune fille, elle sentit un tressaillement léger des doigts. Alors ses yeux cherchèrent le regard de Josette, — ce regard où elle lisait comme en sa propre conscience…
Mais les paupières abaissées une seconde le lui voilaient, et, dans l’ombre du coupé, elle entendit seulement la voix de Josette monter presque suppliante, avec un frémissement :
— Oh ! maman, ne parlons pas de celui-là maintenant !… Votre enfant est à vous toute, elle ne veut encore être qu’à vous !