IV

A peine réinstallée à Paris, la marquise de Maulde reprenait ses réceptions hebdomadaires du soir, qu’elle organisait avec un art raffiné, d’abord pour son propre plaisir, puis pour celui de ses hôtes qui entendaient chez elle des artistes de tous genres, — valant presque toujours la peine d’être entendus…

Aussi, bien que novembre fût à peine en son milieu, que la saison mondaine ne fût encore qu’à son aurore, la plus brillante des cohues emplissait les deux salons ouverts ce soir-là, quand Ghislaine y arriva, accompagnant sa belle-fille. Avec une bonne grâce inaccoutumée, la marquise avait insisté pour qu’elle parût à sa première soirée, et elle avait accepté l’invitation, ne voulant pas rendre plus difficiles encore, par un refus, ses rapports très délicats avec Mme de Maulde.

Elle fut, d’ailleurs, accueillie par un de ces sourires séduisants que, dans son salon, la marquise n’eût pas refusé à sa pire ennemie. Elle s’entendit adresser quelques paroles banalement aimables, et put avoir, du moins, la satisfaction — frivole — de constater qu’elle avait réussi à habiller Josette au gré de sa difficile grand’mère. Celle-ci, d’un coup d’œil aigu, filtrant sous la paupière, avait en effet, inspecté la toilette de la jeune fille, avant même de songer à effleurer le front qu’elle lui offrait.

— Voyons ?… Voyons, petite, comment vous êtes faite ce soir ?… Pas mal !… Bien… Bien… C’est gentil, ce taffetas rose et cette vieille dentelle jaunie ! Pas assez décolletée pourtant… Tu l’es presque à la façon d’une pensionnaire de couvent !… Demande donc à Mme de Moraines de faire plus largement tailler tes corsages !

Josette eut un imperceptible froncement de sourcils, comme au temps où elle était une petite fille aisément révoltée. Mais elle ne releva pas la singulière réflexion de Mme de Maulde et dit simplement :

— Je suis aise, grand’mère, que ma robe vous plaise…

— Et j’espère qu’elle te plaît à toi aussi, que tu es ravie de constater qu’elle te va bien !… Sois donc jeune, petite Minerve. Jouis de tes vingt ans, de leur beauté et de la tienne !

Elle se détourna, rendant la liberté à Josette. Quelqu’un venait la saluer, un intime qui avait entendu ses derniers mots et, très sincère, fit un enthousiaste éloge de la jeune fille. La marquise approuvait souriante, observant Josette avec un plaisir sensible.

— Oui, oui, elle s’est vraiment arrangée d’une façon étonnante… Fillette, elle n’était guère jolie ! Je n’aurais jamais osé espérer qu’elle deviendrait ce qu’elle est… Ah ! la jeunesse ! la jeunesse, mon ami, quelle magicienne ! Voyez comme son charme opère…

Et avec des yeux, au fond desquels il y avait soudain l’amer regret de la femme vieillie — jadis adulée — elle contempla de nouveau sa petite-fille, tout de suite entourée, accueillie par le muet hommage de tous les regards qui saluaient son charme d’aurore. Dans ce salon, il y avait des femmes, des jeunes filles plus absolument jolies, dont les traits pouvaient mieux soutenir la critique… Pas une pourtant ne l’eût fait oublier, car elle possédait une étrange séduction, émanée tout ensemble de la grâce extrême de sa silhouette de petite nymphe souple et fine, de l’éclat de la peau qui avait une blancheur délicate sous les cheveux sombres, capricieusement relevés, mais surtout du sourire de la bouche volontaire et caressante, de la clarté passionnée du regard très jeune où, par instants, apparaissaient des profondeurs imprévues qui en faisaient un vrai regard de femme.

Ayant cette même sobriété de gestes qui caractérisait Ghislaine, elle causait et répondait, allant à tous à travers les salons, parce qu’elle savait combien Mme de Maulde tenait à ce qu’elle remplît de façon impeccable son rôle de fille de la maison. Et elle s’en acquittait avec tant de grâce que personne n’eût pu soupçonner qu’elle avait l’impression d’accomplir un insipide devoir mondain… Personne, sauf Ghislaine dont le sourire l’encourageait et qu’elle remerciait par une rapide caresse du regard, résistant bravement à son instinctif désir de se rapprocher de la jeune femme, afin de ne point l’exposer à la jalouse malveillance de sa grand’mère.

Ghislaine, elle, s’était bien vite réfugiée dans la serre attenante aux salons, et moins envahie. Là, tout en répondant aux saluts qui venaient la découvrir dans sa retraite, elle s’amusait du coup d’œil chatoyant des toilettes de femmes, sous la lumière versée par le calice de grandes fleurs étranges et qui ruisselait en lueurs caressantes sur l’éclat des satins, la blancheur des épaules, sur la mousse légère des chevelures où luisaient des éclairs de diamants.

Trouant la rumeur des conversations, montaient les notes éparses des instruments qu’accordaient les musiciens, violoniste et violoncelliste ; debout, près du piano à queue, se tenait la chanteuse, une artiste très connue…

Les hommes se massaient dans les embrasures. Ghislaine les effleura du regard. Elle cherchait si, dans leur foule, elle allait reconnaître Marc de Bresles… Elle savait qu’il devait venir et ce serait la première fois qu’elle le reverrait. Il s’était présenté chez elle un jour où elle était sortie et, n’allant guère chez Mme de Maulde, elle n’avait pas eu encore l’occasion de l’y rencontrer, comme le faisait souvent Josette.

Mais, sans doute, il n’était pas encore arrivé. Autrement, il fût venu la saluer, ainsi que le faisaient tous ses amis et même des indifférents, admirateurs de son talent d’écrivain… Vers elle, venait Étienne Dechartres, le critique d’art dont une minute auparavant elle avait aperçu, dans la phalange masculine, la tête pensive, les yeux d’observateur pénétrant, sceptique et dilettante…

— Est-il permis, madame, de s’asseoir près de vous ?

Il demandait cela, tout en s’inclinant très bas sur la main qu’elle lui donnait, avec un sourire.

— Il est permis de s’asseoir, mais non de causer, car voici la musique qui va commencer. Et vous savez, je suis gourmande de recueillement quand je désire écouter !

Lui aussi souriait.

— Ne craignez rien ! Certes le seul désir de ne pas être importun suffirait à me rendre silencieux, mais pour ma propre jouissance aussi, je deviendrai lèvres closes dès que les sons parleront la langue divine. Avez-vous été au dernier concert de Colonne ?… On y a donné des œuvres qui, merveilleusement exécutées, mettent de la folie au cœur, même dans les vieux cœurs comme le mien qui devraient être assagis. Ah ! rien ne fait plus adorablement déraisonner que la musique ! Votre sagesse ne le reconnaît-elle pas, madame, même sans l’avoir expérimenté ?

Ghislaine se mit à rire.

— Ma sagesse est comme moi… Elle adore la musique et, pleine de confiance en elle-même, elle s’accorde sans scrupule le luxe du rêve, quand les sons lui murmurent toutes ces choses que les mots ne sauraient exprimer sans les déflorer…

Il allait répondre. Elle l’arrêta avec un léger sourire, car le violoniste commençait une mélodie chaudement colorée que reprit bientôt la voix de la chanteuse. L’œuvre était originale, — presque trop pour la plupart des oreilles qui l’entendaient ce soir-là ; mais l’exécution en était si parfaite que des applaudissements enthousiastes accueillirent le nom de l’auteur, — un jeune compositeur hongrois, — que la chanteuse jeta comme un cri de triomphe, de sa belle voix de contralto.

Dechartres, qui, près de Ghislaine, avait écouté, tout vibrant d’émotion artistique, se pencha vers elle avec le désir qu’elle eût partagé son impression.

— N’est-ce pas là une véritable œuvre de « jeune » ?… Quelle passion et quelle couleur y a mises ce garçon !

Sachant par expérience combien elle le comprenait, il se laissait aller à causer avec elle, l’entraînant dans la vivacité de sa conversation, évocatrice d’impressions, de pensées, de sentiments multiples. Intéressée, elle répondait, l’esprit en éveil, très charmeuse sans le chercher, toute à la jouissance délicate de sentir sa pensée voler haut avec une autre qui l’entraînait souverainement…

Et elle ne s’apercevait pas que, non loin d’elle, adossé à la muraille, Marc de Bresles la regardait et ne la reconnaissait pas… La Ghislaine d’autrefois était habillée de noir, il y avait une infinie mélancolie dans ses yeux, dans son rare sourire… Celle qu’il apercevait maintenant lui semblait une autre, dans l’élégance de sa robe de vieille guipure rousse, fleurie de roses au corsage qui dégageait pleinement les épaules sous l’épaulette de velours noir. La tête très fine avait toujours la même grâce aristocratique, mais l’expression en était autre, — en cette minute, du moins, où Marc revoyait, pour la première fois, la jeune femme. Une flamme gaie dans les yeux, elle causait, souriante, animée, avec cet Étienne Dechartres qui, disaient ses amis eux-mêmes, souhaitait l’épouser et attendait que, par suite du mariage de Josette, elle se reconnût libre. Si véritablement, ils semblaient créés l’un pour l’autre ! vivant d’une même vie intellectuelle, aimant tous les deux les choses d’art, rapprochés par la communauté de leurs goûts, de leurs idées, de leurs travaux !…

Le désir mourait en lui d’aller à elle qui lui semblait tout à coup une étrangère. Il se détourna envahi par une impression de déception aiguë, — alors que pourtant depuis cinq ans, il n’avait plus espéré en elle, et son regard qu’une tristesse durcissait un peu, tomba sur Josette qui approchait dans sa fraîcheur d’aurore, dont le jeune regard lui souriait mieux encore que ses lèvres caressantes… Alors instinctivement, il alla vers elle, d’un élan qu’il ne raisonna pas…

Le concert reprenait, interrompant de nouveau la conversation de Ghislaine avec Dechartres… Maintenant toute à elle-même, la jeune femme chercha vite Josette des yeux, étonnée d’être restée si longtemps sans la voir venir… A travers les rangs pressés des auditeurs, elle l’aperçut soudain… A qui donc parlait-elle, avec cette lumière splendide dans le regard, cette douceur grave et délicieuse dans le sourire ?… Qui donc lui plaisait assez pour que des yeux clairvoyants de mère pussent être frappés tout de suite du rayonnement qui baignait le jeune visage expressif ?…

Un nom traversa la pensée de Ghislaine, et, reculant son fauteuil, d’un geste inconscient, elle se leva pour voir… Son intuition ne l’avait pas trompée, c’était bien à Marc de Bresles que Josette parlait…

Et comme lui aussi la regardait !…

Les paroles qu’ils échangeaient eussent certainement pu être entendues de tous… Pourtant, elle sentait qu’en les prononçant, ils étaient aussi seuls l’un avec l’autre qu’ils pouvaient l’être là-bas à Dieppe, quand, isolés du reste des promeneurs, ils contemplaient la mer, leurs âmes mystérieusement rapprochées par leur silence même…

Au plus intime de son cœur, une conviction pénétra, si aiguë qu’elle en éprouva une bizarre sensation de déchirure très douloureuse. Sans doute, quelque obscure espérance qui s’était obstinée à demeurer en elle venait d’être mise en lambeaux par la vérité… Josette aimait Marc de Bresles… Et lui l’aimait aussi — ou l’aimerait sûrement…

En son âme, obscurément, un inconscient cri de révolte jaillissait, pareil à une plainte : « C’est injuste ! C’est injuste !… » Sans but, sans idée, d’instinct, elle eût voulu aller vers le groupe des deux jeunes gens… Quelle folie ! Ni l’un ni l’autre ne souhaitaient guère sa présence en ce moment, et Josette, son aimante Josette était bien loin d’elle…

Le violon résonnait de nouveau ; elle se rassit, prisonnière des convenances, prisonnière du monde, prisonnière de sa propre volonté qui prétendait dompter la plainte de son cœur, — ce misérable cœur qui a tant de peine à mourir…

La chanteuse commençait la première mélodie d’un poème musical, ardemment triste et caressant. Elle disait :

… Je n’ai pas su lire ta pensée,Mais j’emporte une âme à jamais blessée,Et mon doux espoir s’est évanoui…

… Je n’ai pas su lire ta pensée,Mais j’emporte une âme à jamais blessée,Et mon doux espoir s’est évanoui…

… Je n’ai pas su lire ta pensée,

Mais j’emporte une âme à jamais blessée,

Et mon doux espoir s’est évanoui…

Les mains de Ghislaine frémirent sur l’écaille de son éventail. Ah ! pourquoi ne pouvait-elle supplier cette femme de se taire, de ne point ainsi remuer en elle, de sa voix chaude, tous les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions exquises que, seules, les jeunes ont le droit de connaître… Elle les avait connus jadis, dans la fête de ses vingts ans… Qu’il y avait longtemps de cela ! A peine, maintenant, elle était encore une jeune femme. Seuls, les hommes que la maturité atteint, — comme Dechartres, — pouvaient la trouver charmante. Marc, lui, était parmi les jeunes ! Il avait son âge à elle, peut-être moins même ; mais largement, elle était l’aînée, mûrie avant l’heure par la vie, destinée à vieillir seule…

La cantatrice chantait :

Donnez-moi le bonheur dont mon âme a soif !

Donnez-moi le bonheur dont mon âme a soif !

Donnez-moi le bonheur dont mon âme a soif !

Cette prière désespérée, elle aussi, à certaines heures, elle l’avait eue sur les lèvres, dans le cœur, dans tout l’être, faible autant que les autres femmes, aussi altérée de tendresse que l’était Josette qu’elle voyait écouter la musique troublante, avec de larges prunelles graves et passionnées qui regardaient vers l’invisible…

Lui, Marc, près d’elle, la contemplait, une expression de rêve sur son visage énergique. En son âme même, vibrait sans doute aussi le chant dont l’écho résonnait jusque dans ces cœurs de mondaines, d’hommes de cercle, qui toutes, tous, avaient sûrement fait à une heure ou à une autre, le songe éternel !

Avec la sensation d’une délivrance, Ghislaine entendit mourir les dernières notes qui avaient la poignante mélodie d’un adieu… Mais l’impression avait été si profonde, qu’elle ferma une seconde les yeux pour cacher une buée de larmes que ses nerfs trop douloureusement tendus y faisaient monter…

Aussitôt d’ailleurs, elle les rouvrit, la voix joyeuse de Josette l’appelait :

— Ghislaine, chérie !… Enfin je vous retrouve ! Où vous étiez-vous cachée ? Je voulais tant vous amener moi-même votre ami, M. de Bresles !

Dans les yeux de Josette, il y avait la tendresse coutumière, et une douceur passa en elle…

Marc, près de Josette, la regardait, la retrouvait soudain avec sa mélancolique expression… Elle lui tendait la main, il y appuya ses lèvres. Un imperceptible silence scellait leurs bouches une seconde, — peut-être parce qu’une fois encore, Josette se retrouvait involontairement entre eux… dans la première minute du retour comme dans la dernière de l’adieu…

Il dit, d’une voix un peu assourdie :

— Je commençais à désespérer, madame, d’arriver enfin jusqu’à vous… Comme autrefois, vous vous faites rare !

Comme autrefois ! Le mot la fit tressaillir. Il le devina. L’un et l’autre, ils pensaient soudain à ces jours enfuis qui les avaient, par hasard, rapprochés, aux disparus qui avaient été des vivants dans un passé qui ne ressusciterait pas…

Avec un frêle sourire sur ses lèvres que l’émotion faisait trembler un peu, elle répéta :

— Comme autrefois, les vrais amis savent me découvrir dans ma solitude… Moi aussi, j’étais désireuse de vous souhaiter la bienvenue ce soir, puisque j’ai eu le regret d’avoir manqué votre visite… Et j’ai ce regret d’autant plus vif que j’aurais trouvé bon de retrouver un ami tel que vous, ailleurs qu’au milieu de tout ce monde.

— Merci, fit-il avec cette sincérité d’accent qui donnait parfois tant de force à ses paroles.

Délicatement, Josette s’était éloignée. Mais autour d’eux, flottait le murmure frivole des conversations. Des regards les observaient, des curiosités s’attachaient à eux, les maintenant de force dans la pitoyable banalité de paroles qu’impose l’atmosphère mondaine… Et, l’un et l’autre, ils avaient l’énervante sensation de ne dire ni d’entendre, les mots qu’ils auraient souhaité… Lui assis près d’elle, ils causaient ; mais ils eussent été des indifférents, échangeant d’aimables propos de politesse, qu’ils ne se fussent pas autrement parlé. Il la félicitait sur son succès littéraire, sans insister, devinant combien elle y était indifférente. Elle l’interrogeait sur son voyage de retour, son séjour à Dieppe, son installation à Paris. Et il répondait, l’esprit distrait, appelant en vain la douce sensation d’intimité qui, jadis, naissait spontanément dans leur causerie, obsédé par l’obscure vision de la jeune femme causant avec Dechartres, très souriante et animée, intéressée par lui…

Les musiciens tziganes jouaient maintenant des mélodies bizarres pareilles à un capricieux chant de valse, mais elle seule, de tous deux, les entendait. En lui, grandissait une impatience presque douloureuse de voir fuir les instants qu’elle pouvait lui accorder, et cela sans qu’il eût senti se renouer entre elle et lui le lien d’autrefois.

Et voici que vers eux, comme les musiciens jetaient, parmi les applaudissements, les dernières notes d’une ardente chanson, la marquise de Maulde approchait. Allait-elle donc, à son tour, venir se placer entre Ghislaine et lui ? Il se pencha un peu vers la jeune femme :

— Vous allez peut-être me trouver bien indiscret, madame. Mais ne voudriez-vous pas être infiniment bonne et m’indiquer un jour où je pourrais être reçu par vous, sans que votre salon fût aussi brillamment rempli que ceux-ci ?… Mon séjour en Afrique a achevé de me rendre sauvage et, s’il me semblerait très doux de réveiller avec vous les vieux souvenirs, je serais incapable de le faire en dehors d’un milieu intime… Je suis très ambitieux, n’est-ce pas ? Si je le suis trop, soyez-moi indulgente…

Elle souriait, une douceur profonde dans le regard.

— Vous n’êtes pas ambitieux du tout. Les amis de vieille date ont des privilèges tout particuliers. Voulez-vous venir me voir un mardi, avant cinq heures ? A partir de cette heure-là seulement, mon salon est ouvert à tout le monde.

— Je m’en souviendrai, dès mardi prochain, si vous voulez bien me le permettre, madame.

Elle inclina silencieusement la tête, Mme de Maulde était devant eux ; et, du bout de son éventail, elle effleurait l’épaule du jeune homme, disant :

— Marc, je suis désolée de vous enlever au plaisir de causer avec Mme de Moraines ; mais je vous réclame comme danseur…

— Comme danseur ? madame.

Elle se mit à rire de son air de stupéfaction.

— Oui, mon ami, comme danseur ! Nos jeunes filles, tandis que leurs parents sont au buffet, implorent une valse, jouée par les musiciens tziganes. Et, vu votre âge, vous devez figurer parmi leurs cavaliers !

Un léger pli barrait tout à coup le front de Marc.

— Madame, veuillez m’excuser, mais je ne suis plus maintenant du nombre des danseurs.

— Mon cher ami, vous plaisantez ! Un valseur tel que vous n’a pas le droit de se dérober… Allez donc offrir votre bras à Josette. La voici justement. Josette, M. de Bresles sollicite la grâce d’un tour de valse avec toi.

C’était là Mme de Maulde tout entière, disposant des gens comme des choses, selon son bon plaisir, avec une parfaite désinvolture. Et tous, Ghislaine trop fière pour se dérober à cette impérieuse volonté, Marc trop courtois, Josette trop surprise, n’avaient qu’à la subir.

Un chant de valse s’élevait déjà, capricieusement rythmé, et des couples se levaient, commençaient à bostonner, suivant l’ondulation souple de la musique.

Les yeux de Marc rencontrèrent les prunelles profondes de Josette, et soudain son irritation tomba. Il s’inclina devant la jeune fille.

— Si Mme de Moraines veut bien m’excuser de la quitter aussi brusquement, je vous serai très reconnaissant, mademoiselle, d’accueillir la requête que Mme votre grand’mère daigne vous adresser en mon nom…

— Mais certainement, elle vous l’accorde… Allons, Josette, va vite danser ! Il est absurde que tu paraisses ainsi te désintéresser de ce qui se fait chez moi. Ghislaine, ma chère, je vous en prie, rendez la liberté à Marc qui se croit votre prisonnier !

Elle dit de sa voix grave, un peu hautaine :

— Je suis bien sûre que M. de Bresles ne croit rien de semblable ! Il sait que je désire avant tout qu’il vous soit agréable… M. de Gannes, voulez-vous me donner votre bras pour me conduire au buffet ?…

Elle se détourna tandis que Josette, confuse pour sa grand’mère, murmurait de sa manière caressante, se penchant vers elle :

— Je vous aime, ma Ghislaine.

Elle la remercia d’un frêle sourire ; mais son cœur demeurait lourd, comme aux heures mauvaises, et elle répondait, distraite, à Paul de Gannes tandis qu’ils traversaient lentement les salons à travers les groupes de danseurs. Pourtant, tout à coup, elle devint attentive ; il lui disait :

— Ne vous semble-t-il pas que notre ami de Bresles est conquis à son tour par votre Josette qui, de son côté, ne paraît pas le tenir aussi farouchement à distance que les autres ?… Voyez quel joli couple ils forment !

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle aussi contemplait les deux jeunes gens. Plusieurs fois déjà, elle les avait vus passer, dansant une valse lente qui, à ses yeux clairvoyants, trahissait leur indifférence pour un plaisir de commande ; mais ils s’étaient arrêtés bien vite et causaient ; elle, harmonieusement fine, la main appuyée sur le bras de Marc, le visage nimbé par ce regard qui jaillissait de son âme même d’enfant heureuse…

Oui, heureuse, bien heureuse, puisqu’elle avait si large, sa part de richesses de toute sorte !… Avec une infinie tendresse, Ghislaine la considéra. En l’intimité de son âme, elle lui murmurait :

— O mon enfant chérie, tu ne connais pas ton bonheur !

Puis, tout haut, d’une voix un peu étrange, elle dit enfin :

— Oui, ils sembleraient faits l’un pour l’autre… Nous verrons ce que sera l’avenir…

Discret, M. de Gannes n’insista pas et changeant de ton, il interrogea courtoisement amenant la jeune femme vers le buffet :

— Que désirez-vous, madame, que je vous fasse servir ?

— Merci, je n’ai besoin de rien… J’ai un peu mal à la tête… Ce qu’il me faudrait, c’est le repos…

Oh ! oui, elle la souhaitait, la fin de cette soirée, elle désirait, et combien ardemment, le bienfait du silence, après tout ce vain bruit autour de son âme douloureuse… Cela seul qui lui eût fait du bien, c’était la tendresse de Josette, c’était l’élan du jeune cœur qui lui laissait oublier la misère de sa solitude…

Et un soupir d’allégement lui échappa quand, sa liberté enfin reconquise, elle se vit, avec la jeune fille, dans la voiture qui les ramenait à travers la nuit, — une nuit claire pointillée d’étoiles où, dans le ciel d’un bleu froid, luisait l’argent d’un mince croissant de lune.

Ardemment, elle attendait tout bas, le mot de Josette dont elle avait soif… Mais l’enfant ne parlait pas. Adossée au coupé, blottie dans sa pelisse soyeuse, elle demeurait immobile, regardant avec de grands yeux qui rêvaient le beau ciel d’hiver. Pour la première fois peut-être, se retrouvant seule avec la jeune femme, après plusieurs heures passées parmi des étrangers, elle n’avait pas vers elle un de ces élans d’ardente affection dont, malgré les années, elle restait coutumière.

Elles étaient si près l’une de l’autre qu’elles se frôlaient, mais leurs âmes n’étaient plus une… Celle de l’enfant se faisait lointaine, devenant une âme de femme qu’éblouissait une confuse et radieuse vision d’avenir.

Et la conscience que Ghislaine en éprouvait lui était à ce point angoissante, qu’une question lui échappa :

— A quoi penses-tu silencieusement ainsi ? ma Josette.

La jeune fille eut un tressaillement. Comme réveillée soudain, elle se pencha vers Ghislaine avec un baiser qui ne dissipa point en elle la poignante sensation d’isolement, parce que, seule, sa question l’avait mis sur les lèvres de Josette… Elle répéta :

— A quoi penses-tu ? mon enfant chérie.

— Je pensais, dit lentement Josette, que jamais encore, chez grand’mère, je n’avais passé une soirée qui me parût meilleure…

Tout bas, Ghislaine murmura, d’un accent où il y avait à peine une question :

— Parce que M. de Bresles était là…

— Maman, maman, que dites-vous ?… Que croyez-vous ?…

Elle n’avait pas dit « non » ; et, Ghislaine, dans la nuit, sentait le rayonnement de son regard… De la même voix assourdie, très douce, elle continua :

— Je crois, mon enfant chérie, que, si M. de Bresles te demandait de devenir sa femme, tu ne le repousserais peut-être pas comme les autres…

Josette ne répondit pas ; puis, tout à coup, cachant son visage sur l’épaule de la jeune femme, elle dit avec des lèvres qui tremblaient :

— Ghislaine chérie, à vous seule, j’avouerai cela, parce que vous êtes une seconde moi-même… « S’ilme demandait d’être sa femme, il me semblerait que c’est mon bonheur même qui vient à moi !… »


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