IX

L’été décidément s’achevait. Ghislaine, tout à coup, prenait conscience de cette fuite du temps en regardant les rameaux d’arbre aux feuilles roussies qu’une brise de septembre balançait devant sa fenêtre entr’ouverte. Loin, sous son regard, s’étendaient les bois déjà ombrés des pourpres, des rouilles, des ors de l’automne, qui enveloppaient le château où elle venait de passer l’été avec Josette ; cela, tandis que Mme de Maulde était aux eaux, puis en villégiature chez plusieurs de ses innombrables relations, en attendant qu’elle vînt s’établir dans cette propriété de son gendre pour en faire les honneurs au temps des chasses.

Depuis une semaine, elle était arrivée à Jouventeuil et le jour même, une partie de ses hôtes était attendue. La grande demeure dont Ghislaine avait aimé la solitude avec Josette, était toute vibrante du mouvement des préparatifs de réception, se faisait coquette, parée, fleurie, mise ainsi à l’unisson avec l’humeur et les goûts de la châtelaine. Les hautes pièces, silencieuses depuis des mois, allaient s’animer du bruit des conversations, des rires, du bruissement des robes soyeuses, du heurt des talons sur le bois des parquets, les dalles des longues galeries. Et il en serait ainsi pendant des semaines, les hôtes succédant aux hôtes !

Un involontaire soupir de regret s’échappa des lèvres de Ghislaine. Sauf en sa vraie jeunesse, elle n’avait jamais aimé le monde. Maintenant, elle le redoutait, le sentant à son égard aisément dédaigneux, malveillant ou même hostile ; et tout son courage ne pouvait faire qu’elle n’y souffrît, en toute occasion, de la position qu’elle y occupait désormais.

Cette dernière après-midi de calme, elle eût voulu en retenir les minutes, les ralentir, les faire longues, bien longues…

Et pourtant, l’arrivée de Mme de Maulde avait déjà rompu le charme bienfaisant qu’elle avait trouvé dans sa paisible vie auprès d’une enfant à qui elle se consacrait toute. Que de jours écoulés depuis celui où moralement elle avait adopté Josette ! des jours qui, l’un après l’autre, avaient serré plus fort le lien noué peu à peu entre elle et cette petite fille isolée.

Ghislaine avait la pleine conscience que jamais elle n’avait été, et jamais elle ne serait plus aimée que par ce jeune cœur qui s’était donné avec une fougue passionnée. La fillette fantasque et morose se révélait l’enfant la plus délicieusement délicate en sa tendresse caressante ; ayant pour l’exprimer, des mots, des prévenances, des intuitions qui trahissaient quels trésors enfermaient sa jeune âme, farouchement close aux indifférents.

Et, à toute heure enveloppée par cette ardente affection, Ghislaine ne sentait plus l’affreuse impression d’isolement qui l’avait tant meurtrie après la mort de son père. Toute, elle s’était donnée à la tâche maternelle qui illuminait l’horizon morne de son existence parce qu’elle était de celles qui trouvent leur joie à en répandre autour d’elles.

Elle revivait vraiment un instant sa vie des derniers mois, en cette après-midi d’automne, parce qu’elle feuilletait les pages où, par une habitude de solitaire, elle écrivait presque quotidiennement ce qui, dans les heures enfuies, avait occupé sa pensée.

Maintenant, les feuillets abandonnés, elle réfléchissait, le regard arrêté sur le petit portrait de Josette qui était sur sa table de travail… Photographie d’amateur, étrangement vivante, où l’enfant se retrouvait toute, avec la flamme de ses yeux de gitane qui savaient se faire si tendres, avec le sourire charmant de la bouche qui savait murmurer si bien aux heures sombres pour Ghislaine, tout de suite pressenties :

— Ne soyez pas triste, maman, votre petite vous aime tant, tant, tant !…

Maman ! Avec quelle expression de bonheur confiant et joyeux, d’abandon exquis, elle prononçait ce nom si nouveau sur ses lèvres qui en faisaient une caresse…

Comme le mot traversait soudain la pensée de Ghislaine, tout vibrant de la douce intonation familière, elle dit tout bas :

— Petite Josette, à vous seule, je dois, jeveuxpenser !

Presque impérieusement, elle avait articulé les mots… Mais aussitôt, comme un défi ironique jeté à sa volonté, dans son esprit, se dressa le visage énergique de Marc de Bresles…

Elle eut un tressaillement impatient. Pourquoi donc pensait-elle à lui ?… Parce qu’il était du nombre des hôtes attendus le soir même ?… Parce que, dans ces feuilles qu’elle venait de relire, elle avait été souvent, très souvent, amenée à le nommer, à parler d’une causerie qu’ils avaient eue, d’une soirée passée ensemble, à noter une réflexion qu’il avait faite ou qu’il avait éveillée chez elle ?…

Oui, certes, il lui inspirait une sympathie et une estime qu’elle accordait à bien peu… Oui, cette fière nature d’homme dont les qualités et les défauts s’accusaient violemment, l’intéressait, pétrie de sincérité, d’indépendance, de volonté impérieuse s’adoucissant tout à coup en douceur d’un charme singulier… Oui, il se montrait pour elle le plus dévoué des amis et, de toute évidence, il lui portait un intérêt profond…

Et ensuite ? Elle n’avait nul sens à accorder à ses attentions.

Pas plus qu’elle n’en accordait à celles dont l’entourait, en toute circonstance, M. de Moraines, désireux, disait-il, de lui témoigner un peu de reconnaissance pour le dévouement qu’elle montrait à Josette.

Était-ce uniquement pour cela ?… Eh bien, non, elle ne le croyait pas. Elle était trop femme pour n’avoir pas eu bien vite l’intuition de l’espèce de charme qu’elle exerçait involontairement sur lui ; peut-être, justement, parce qu’il la devinait insaisissable, enfermée dans son infini renoncement à tout espoir. Et maintenant, elle n’en pouvait plus douter, si respectueux qu’il se montrât auprès d’elle, même d’une réserve presque excessive qui le révélait très délicatement conscient des difficultés de sa situation dans cette maison étrangère où les circonstances l’obligeaient à vivre.

Par les innocentes réflexions de Josette, elle s’apercevait que quelque mystérieuse transformation s’opérait en lui. Jamais jusqu’alors, il ne s’était ainsi montré désireux de la présence de sa fille, l’attirant chez lui, sortant avec l’enfant, et presque toujours, alors, la priant elle-même de les accompagner, pour peu qu’il s’agît de quelque promenade où elle pouvait trouver agrément.

Jamais il n’était venu si souvent à l’hôtel de Maulde où, avec une simplicité franche, il saisissait toutes les occasions d’une causerie avec elle, curieux de ses opinions, de ses goûts, de ses idées ; les accueillant avec une attention dont elle était tout ensemble confuse et impatiente, sans pouvoir toutefois s’offenser d’être ainsi recherchée, tant elle l’était discrètement, avec un tact incomparable, un souci constant de lui faire oublier les tristesses et les difficultés de sa vie présente… Souci, tout à l’honneur de cet homme, qu’on lui avait dit être égoïste et frivole, absorbé par l’unique préoccupation de son propre plaisir…

Aujourd’hui, elle savait que cet égoïste était très profondément bon ; que ce frivole était fort intelligent, doué pour goûter, sous toutes leurs formes, les choses d’art dont il était curieux, avec un dilettantisme un peu sceptique… Et si elle l’avait connu en d’autres temps, quand elle était l’indépendante Ghislaine de Vorges, elle ne se fût certes pas dérobée à cette sympathie qui implorait la sienne. Mais elle était chez Mme de Maulde, l’institutrice de Josette de Moraines, seulement l’institutrice ! et elle ne voulait pas l’oublier… Pas plus qu’elle n’eût permis à M. de Moraines de le faire.

A toutes ces choses qui inquiétaient sa pensée, elle réfléchissait en cette mélancolique après-midi d’automne, troublée un peu par l’inconnu de l’avenir qu’elle avait appris à redouter… Soudain, elle releva la tête. Par la fenêtre ouverte, lui arrivait le bruit des sabots d’un cheval heurtant le pavé de la grande cour. Était-ce donc Josette qui, sortie à cheval avec son père, rentrait déjà ? Cependant, il était trois heures et demie seulement…

— Laine, votre fenêtre est ouverte ! Voulez-vous y apparaître un instant, comme la fille du roi ? jeta une voix jeune qui résonnait joyeusement dans l’air encore tiède.

Ghislaine se rapprocha de la croisée. M. de Moraines venait de mettre pied à terre ; mais, devant le perron, Josette était encore à cheval, toute fine dans son amazone, une lueur rose sur son visage menu dont les yeux flambaient. Elle avait dans les bras une énorme gerbe de chèvrefeuille et la souleva vers Ghislaine, tandis qu’une expression d’infinie tendresse adoucissait tout à coup l’éclair des yeux.

— Pour vous cela !… quoique vous n’ayez guère été gentille de ne pas vouloir sortir à cheval ! Mais je suis bonne, Laine, et malgré votre méchant refus, je vous ai cueilli du chèvrefeuille !… Papa, d’ailleurs, m’a bien aidée…, pour les branches trop hautes… Voulez-vous que je vous le monte ?

Mais Ghislaine répondait :

— Je descends, chérie.

Quand elle apparut sur le seuil du perron, M. de Moraines avait mis sa fille à terre et donnait des ordres au palefrenier qui emmenait les chevaux. Pourtant, aussitôt, son regard enveloppa Ghislaine. Elle, sans prendre garde à lui, recevait les baisers de Josette et, passant ses doigts sur les joues fouettées par le vent, disait :

— Comme vous avez chaud, Josette ! Allez vite vous déshabiller !

— Oui, Laine. Mais où vous retrouverai-je ?

— Dans ma chambre. Quand vous serez prête, vous pourrez venir m’y retrouver, chérie.

Josette se pencha d’un geste caressant :

— Je ne vous dérangerai pas ? Vrai ? Vous voulez bien de votre petite ?

— Toujours, quand « ma petite » désire venir…

Presque bas, Josette murmura, un frémissement d’affection dans la voix :

— Je voudrais ne jamais vous quitter, même une minute, maman, ma maman à moi !

Elle ne s’apercevait pas que son père était derrière elle et qu’il l’entendait. Mais Ghislaine le vit ; et à l’indéfinissable expression qui passa sur le visage de M. de Moraines, elle comprit qu’il venait d’entendre, pour la première fois, le nom de tendresse que Josette avait murmuré. Sans un mot, pourtant, il finit de monter les marches du perron et entra dans le petit salon derrière Ghislaine ; mais comme la fillette disparaissait, désireuse d’être vite déshabillée pour aller retrouver Mlle de Vorges, il dit d’un accent un peu étrange, retenant, par ses paroles, Ghislaine qui allait s’éloigner aussi :

— Les enfants ont des divinations merveilleuses. Celle-ci a trouvé le vrai nom qu’elle doive vous donner pour tout ce que vous faites pour elle… et dont je ne vous serai jamais assez reconnaissant…

Elle s’était arrêtée, une imperceptible flamme rose montée soudain à la peau transparente. Elle eut un geste pour interrompre M. de Moraines et un lumineux sourire glissa sur sa bouche :

— Vous n’avez pas à me remercier. Josette me fait beaucoup plus de bien encore que je ne lui en fais, moi !

— Parce que ?…

— Parce que, grâce à elle, je ne sens plus le vide de ma vie… Les gens sages ont bien raison de dire qu’on donne à soi-même en donnant aux autres…

— C’est que vous êtes une femme comme il en existe très peu…

— Quelle erreur ! mon Dieu ! Ah ! je vous assure que nous sommes légions, les femmes telles que moi…

— Je n’en ai pas encore rencontré, moi… Non, pas une qui m’inspirât à la fois tant de respect et… permettez-moi de vous l’avouer une fois… tant d’admiration !

Jamais encore, il ne s’était exprimé ainsi et il avait parlé avec une simplicité qui donnait à ses paroles une force singulière par leur caractère de sincérité absolue. De nouveau, le visage de Ghislaine se rosa, tandis que, sans qu’elle en eût conscience, son attitude se faisait fière. Droite, elle se tenait devant lui, dans la solitude du salon, sa main tourmentant, d’un geste machinal, une branche de chèvrefeuille ; et, le regardant bien en face, de ses yeux profonds de femme qui connaît la vie et les hommes, elle dit presque grave :

— Le respect, je vous en remercie et je l’accepte, car j’ai la conscience de le mériter. Mais l’admiration, je n’y ai aucun droit et je me dérobe. Je fais toujours ce qui me semble devoir être fait, tout simplement parce que j’ai horreur de me sentir dans mon tort… Et ce n’est pas d’aimer une enfant aussi séduisante que Josette qui pourrait m’être compté pour un mérite ! surtout quand cette enfant donne, en échange du peu qu’on fait pour elle, une tendresse comme celle dont elle me comble…

— C’est vrai elle vous adore, absolument, uniquement ! Et nous n’avons pas le droit d’en être jaloux, sa grand’mère, ni moi, puisque nous n’avons pas su nous l’attacher…

Ghislaine ne répondit pas. Ce n’était pas à elle de rappeler à M. de Moraines pourquoi la jeune âme de sa fille ne s’était pas ouverte à lui. Il savait bien d’ailleurs ce qu’elle pensait à ce sujet, si discrètement qu’elle lui eût répondu quand il lui avait parlé de Josette. Aussi, les paroles qu’elle ne disait pas, il les devina aussitôt.

— Vous pensez, n’est-il pas vrai, que c’est notre faute si nous sommes, en réalité, des étrangers, moralement, pour Josette… Vous avez raison ! Chacun en notre genre, ma belle-mère et moi, nous avons vécu en égoïstes, tout occupés du soin de façonner notre existence pour notre plus grand agrément, sans nous inquiéter de ce que devenait la vie d’enfant qui se trouvait ainsi abandonnée par ceux qui devaient en prendre soin. Depuis que je vous vois auprès de Josette, je comprends que je récolte ce que j’ai semé… Tant pis pour moi si maintenant, à certaines heures surtout, il m’arrive d’en souffrir !

Il y avait une amertume presque douloureuse dans la voix de M. de Moraines. Si Ghislaine l’avait cru encore un homme de plaisir, uniquement, elle aurait acquis, en cette minute, la certitude qu’elle s’était trompée sur son compte. Et comme elle était de celles qui, instinctivement, cherchent à panser toute blessure aperçue, elle dit, avec sa douceur sérieuse :

— Vous savez bien que le mal dont vous vous plaignez est réparable. Montrez davantage à Josette l’affection que vous avez pour elle… Vous la conquerrez vite… Elle est si aimante, si reconnaissante de la plus petite marque de tendresse !

— Ce serait plus que je ne mérite ! Vous êtes bonne, infiniment bonne… Mais ce n’est pas d’aujourd’hui que je le sais. Si je ne craignais de vous offenser, car vous devenez très… sévère dès qu’il s’agit de vous-même, je vous dirais que vous êtes pour moi un enseignement vivant… Oui, vous m’avez appris beaucoup, sans vous en douter… des choses que je regrette, — à un point que vous ne pouvez soupçonner ! — d’avoir apprises si tard, — trop tard ! — car ma vie eût alors été autre, j’en suis certain maintenant ! Si le ciel avait été généreux à mon égard, il m’aurait amené sur votre chemin quelques années plus tôt…

Que voulait-il dire ? Sa voix vibrait plus sourdement, et Ghislaine eut la sensation qu’une émotion y frémissait. L’expression spirituellement sceptique du visage avait soudain disparu ; une gravité soudaine le transformait, faisant de Gérard de Moraines un autre homme… Celui-là même dont Ghislaine avait plusieurs fois déjà entrevu l’existence et qui lui inspirait une sympathie profonde.

Inconsciemment, elle arrêtait sur lui ses yeux pensifs qui prononçaient le pourquoi que sa bouche n’articulait pas. Il la devina.

— Vous vous demandez, n’est-ce pas, pourquoi tout à coup, j’imagine de vous dire tout cela, tout ce que, d’ordinaire, je me contente de penser ?… C’est ce nom que j’ai entendu Josette vous donner qui m’a fait oublier mes sévères — et sages — résolutions de silence. Pauvre petite ! quand je vous ai amenée près d’elle, avec la légèreté dont j’étais coutumier à son égard, je ne me doutais guère que je lui apportais le bonheur… et s’il était en mon pouvoir, je voudrais que ce bonheur ne pût jamais lui échapper…

Ghislaine sourit.

— Tant que Mme de Maulde et vous-même désirerez me voir près de Josette, j’y resterai.

Il secoua la tête.

— Je ne l’espère pas… Cette tâche pour laquelle vous n’êtes pas faite…

— Pour laquelle je ne suis pas faite ?… Pourquoi ?… Je vous assure que j’aime Josette avec une vraie âme de mère…

— Je le sens et je vous en ai une infinie reconnaissance que je voudrais vous témoigner… même un peu !… Mais le sentiment maternel, surtout pour une enfant que par bonté seulement, on fait sienne…

— Non par bonté, par affection !

— Par affection, soit… Ce sentiment maternel ne suffit pas à remplir la vie d’une femme !

— La vie de certaines femmes, si…

Il eut un geste de dénégation et sa voix s’éleva vibrante :

— Quand ces femmes ont eu leur part d’épouse… peut-être… mais autrement, quelle folie qu’une pareille illusion ! et vous ne pouvez y croire, vous !

— Moi, pourquoi ?

Encore une fois, elle le regardait bien en face, les yeux graves.

— Parce que vous êtes trop jeune pour un tel renoncement… Parce qu’il doit vous sembler révoltant, comme il me le semble à moi, comme il le semblerait à n’importe qui, que votre vie fût sacrifiée à tout jamais, murée dans une situation que votre courage vous fait accepter, mais, je le répète, pour laquelle vous n’êtes pas faite !… Vous le savez aussi bien que tous ceux qui vous approchent !

— Mais pourquoi me le redire ? puisqu’il faut qu’il en soit ainsi, puisque je n’ai plus à choisir ma destinée ! Ah ! mon Dieu ! ce n’est pas seulement mon courage qui me fait demeurer dans cette situation pour laquelle, c’est vrai, je n’étais pas née… c’est bien la nécessité… D’ailleurs, grâce à Josette, je ne puis me plaindre de mon sort ; sa chaude tendresse d’enfant m’a peut-être donné les meilleures joies que j’aie connues dans mon existence tourmentée, les plus fortes, les plus profondes, les plus apaisantes… Maintenant, je n’en attends ni même n’en souhaite plus d’autres ! Je suis trop vieille pour les rêves romanesques et je sais trop bien ce qu’est la réalité. Ma vie de femme est close et je l’accepte ainsi !

Il y avait dans son accent une sorte de dignité passionnée, mais aussi quelque chose de frémissant qui rendait ses paroles singulièrement émouvantes. Sortie de sa réserve volontaire, elle redevenait la vibrante Ghislaine de sa toute jeunesse, sans soupçon de l’éclat soudain qui transfigurait son visage, ressuscitant tout à coup la femme exquise qu’elle avait été à vingt ans…

Lui avait eu un geste qui rejetait bien loin les paroles de désenchantement qu’elle venait de prononcer.

— Votre vie close ?… A votre âge ? Allons donc ! Daignez regarder, une seconde même, la femme que vous êtes ! Il faudrait être stupide, aveugle, pour ne pas comprendre qu’un jour ou l’autre quelqu’un va venir qui, bienheureux, aura le droit de vous offrir la seule vie pour laquelle vous avez été créée, qui vous emportera loin d’ici où vous étiez l’incarnation même du bonheur pour…

— Pour Josette !… Je l’admets, mais tout cela ne regarde que moi et vous l’oubliez un peu !

M. de Moraines eut un tressaillement brusque d’homme rappelé à lui-même, à la conscience nette de ce qu’il ne doit pas dire. Ce n’était plus l’institutrice de sa fille qui le regardait, sérieuse, presque altière, avec une flamme dans le regard, mais bien la comtesse Ghislaine de Vorges, la descendante d’une noble et vieille famille… Et c’était aussi une femme qui ne ressemblait à aucune qu’il eût encore rencontrée, dont la séduction élevait ceux qui en subissaient la puissance…

Il y eut entre eux un silence durant lequel leurs deux âmes s’interrogeaient, bouleversées. Puis, amèrement, M. de Moraines dit :

— Veuillez me pardonner d’avoir été indiscret sans y prendre garde. Vous avez raison, je n’ai pas qualité pour vous témoigner un intérêt de votre avenir dont vous n’avez que faire. J’étais absurde d’oublier que vous ne m’accordez ni l’honneur ni la grâce de me compter parmi vos amis, que je ne suis pour vous qu’un étranger quelconque…

— Non, puisque vous êtes le père de Josette !

Le nom tomba entre eux avec une douceur d’apaisement, rejetant loin en arrière toute pensée troublante ; et tous deux, en cette seconde, sentirent qu’ils ne pouvaient être des étrangers l’un pour l’autre, à cause de cette commune affection qu’ils portaient à l’enfant.

Encore un silence passa dans la pièce. M. de Moraines, immobile sous la clarté de la fenêtre qui accusait l’élégance de sa stature restée jeune regardait, avec des yeux qui ne voyaient pas, vers les lointains du parc, embrumés par l’automne.

Mais sa pensée, sûrement, était très loin de ce paysage d’octobre, de ce ciel gris et bas, de ce feuillage d’or roux qui tremblait sous le souffle de la brise humide… Il se taisait comme s’il eût hésité sur ce qu’il devait dire, presque comme s’il redoutait les paroles qui lui venaient aux lèvres.

Puis, brusquement, tout à coup, il reprit, et sa voix avait un accent que Ghislaine ne lui avait jamais entendu :

— Voulez-vous permettre au père de Josette de vous adresser une question ?

Elle inclina la tête, sans un mot.

— Tout à l’heure, vous avez dit que tout mal, toute erreur, pouvait se réparer. Le croyez-vous vraiment ? Croyez-vous qu’un homme puisse, même à mon âge, recommencer sa vie ?

— Pourquoi non ? fit-elle lentement, frappée de son accent où, tout à coup, semblait vibrer l’écho d’une obscure anxiété. Je pense que, — surtout lorsqu’il s’agit de faire bien, de faire mieux, — l’impossible même doit être tenté…

— Et lorsqu’il s’agit d’atteindre à ce qui vous apparaît comme le bonheur, faut-il encore tenter l’impossible ?

Quelle secrète pensée avait-il ?… Était-ce en songeant à sa fille qu’il parlait ainsi ? La question traversa son esprit. Mais elle n’eut pas le loisir d’en chercher la réponse. Il insistait, parce qu’elle se taisait songeuse, de ce même accent dont elle s’étonnait :

— Vous pensez, n’est-ce pas, que la jeunesse passée, l’homme est fou de souhaiter plus qu’il ne lui est permis d’espérer ?

— Je pense qu’à n’importe quel âge, il est insensé de renoncer à un bonheur possible à atteindre, si aucun devoir ne l’interdit, si en le cherchant, on ne fait ni mal, ni tort même à personne…

Elle avait parlé absolument sincère et M. de Moraines le sentit. Sans doute, ces paroles lui étaient précieuses à entendre, car une lumière éclaira son visage, une seconde. Simplement, il dit :

— Merci !

Mais il n’ajouta rien d’autre. Dans le salon voisin, s’élevait la voix de Mme de Maulde.

....................

Ce soir-là, Ghislaine se décida à descendre dans le salon, seulement quand le coup de cloche du dîner l’eut avertie qu’il ne lui était absolument plus permis de se renfermer dans sa solitude.

Les premiers invités attendus à Jouventeuil étaient arrivés. Elle avait, de sa chambre, entendu le bruit des voitures les ramenant de la gare, puis les exclamations de l’arrivée et la voix un peu haute de Mme de Maulde souhaitant la bienvenue à ses hôtes ; ensuite, dans les galeries, dans le vestibule, des frôlements de robes soyeuses, un joyeux éclat de paroles, une résonance de voix féminines et masculines, et, parmi celles-là, elle en avait vite discerné une, d’une sonorité pleine et métallique, un peu impérieuse… Une impatience, aussitôt, l’avait secouée contre elle-même, d’avoir si aisément reconnu la voix de Marc de Bresles.

Alors, elle s’était appliquée, avec sa hautaine volonté, à s’absorber dans le travail littéraire qui occupait tous ses loisirs. Ensuite, Josette était venue la retrouver et sa présence, d’où émanait comme un parfum de tendresse, avait chassé de la pensée de Ghislaine aussi bien le souvenir de sa conversation un peu étrange avec M. de Moraines, que de l’arrivée de Marc de Bresles.

— Le dîner est annoncé, est-ce que vous ne descendez pas, Laine chérie ? dit Josette, entr’ouvrant un peu la porte de la chambre.

Ghislaine qui, pensive, considérait le jeu des flammes dans la cheminée, se détourna et sourit à la fillette.

— Si, ma Josette, je descends tout de suite, j’étais un peu en retard, je viens de finir seulement de m’habiller.

Josette ne répondit pas, ses grands yeux contemplaient ardemment Ghislaine, avec une sorte d’admiration fervente.

— Qu’y a-t-il ? chérie. Pourquoi me regardez-vous ainsi ?

— Parce qu’il me semble que vous êtes, ce soir, plus jolie encore que d’ordinaire. Vous êtes toute rose et vos yeux sont si brillants ! Toutes ces dames vont, en leur cœur, bondir de jalousie et votre petite fille, maman, sera fière de vous ! fière ! fière !

Elle riait, joyeuse et amusée, sans écouter Ghislaine qui voulait lui imposer silence et l’emmenait vers le petit salon. Il était déjà plein de monde, et la lumière des lampes y ruisselait sur les robes claires des femmes en toilette du soir, peu nombreuses d’ailleurs, l’élément masculin dominant de beaucoup.

En entrant, Ghislaine, tout de suite, aperçut devant elle Marc qui causait, debout près de la cheminée, avec M. de Moraines ; et, tout de suite aussi, elle eut l’intuition que les deux hommes la voyaient entrer et que, comme Josette, ils lui trouvaient, ce soir-là, une séduction nouvelle. Instinctivement, elle eut un regard qui l’enveloppait toute, vers une glace où elle s’apparut très blonde dans l’harmonieuse élégance de sa robe noire, une flamme inaccoutumée dans les yeux, sa pâleur avivée d’une lueur rose… Et la fugitive illusion l’effleura que, pour un instant, en elle, avait ressuscité la Ghislaine d’autrefois, la Ghislaine qu’elle était dix ans plus tôt.

— Comme vous vous plaisez à vous faire invisible ! Je commençais à croire que vous aviez déserté Jouventeuil, dit Marc, qui s’était approché pour la saluer.

Il la regardait avec un plaisir si évident de la retrouver qu’elle tressaillit un peu.

— Savez-vous que voici bien des semaines que vos amis ne vous ont pas même entrevue ! et comme je suis parmi les plus exigeants, cela m’a semblé très long… J’ai béni Moraines quand son invitation m’est arrivée…

Elle sourit. La douceur de cette franche sympathie la pénétrait en son âme même. Jamais, autrefois, dans sa vie indépendante, elle n’avait senti ainsi qu’il est bon de voir sa présence désirée ; et, dans la secrète intimité de sa pensée, résonnèrent obscurément, très lointaines, les paroles de M. de Moraines, ce même jour : « Quelqu’un viendra qui vous donnera la vie pour laquelle vous êtes faite ! » Elle secoua la tête, irritée contre elle-même parce qu’elle se souvenait encore de ces mots qui n’étaient qu’une phrase vaine. Avec son expérience de femme, allait-elle donc rêvasser comme une naïve petite pensionnaire ?…

La voix de Marc monta vers elle, l’arrachant à sa décevante sagesse :

— J’ai peur d’être terriblement indiscret, mais ne puis-je vous demander à quoi vous pensez, si sérieuse tout à coup ?

— Je pense, fit-elle lentement, qu’il est très bon de se sentir des amis, de vrais amis…

— Après avoir été indiscret, je vais peut-être me montrer très ambitieux, mais je voudrais vous entendre dire que vous me faites l’honneur de me tenir pour l’un des rares amis dont vous parlez…

Elle eut ce sourire qu’elle n’accordait jamais à un indifférent, et répéta avec une sincérité profonde d’accent :

— Oui, parmi les meilleurs, les plus vrais, tellement que je compterai encore sur vous, il me semble, quand vous serez loin…

— Quand je serai loin !… Ah ! ne me parlez pas de mon départ !

Des yeux et des lèvres, elle demanda, surprise :

— Pourquoi ?

— Parce qu’il me rend lâche ! Par moments, du moins… Cette idée que, dans quelques mois à peine, je serai loin, seul, pour des années, sans doute, me semble tout à coup si monstrueuse que la tentation me saisit… — et une tentation à laquelle je ne suis pas encore sûr de résister jusqu’au bout ! — de renoncer à ce poste !

— Qui vous plaisait beaucoup, cependant…

— Oui, l’hiver dernier ; même, il y a quelques mois encore, parce que…

Il s’arrêta imperceptiblement, le front soudain barré d’un pli volontaire.

— … Parce que je n’entrevoyais pas ma vie autre qu’elle n’est et ne doit être… Maintenant, je n’ai plus cette parfaite sagesse… Ne me jugez pas trop mal, mais aux heures mauvaises, — vous savez, celles où la soif des bonheurs impossibles vous rend misérablement faible, — le regret me broie de n’avoir pas la fortune qui donne la liberté… Ah ! la liberté de faire sa vie telle qu’on la rêve !…

— Et vous ne le pouvez pas ? vous qui êtes, grâce à Dieu, un homme de volonté et d’énergie !

Il eut un geste d’épaules.

— La volonté la plus forte peut quelquefois devenir si incertaine et si faible devant les faits ! D’ailleurs, il est parfois bien difficile aussi de savoir ce que l’ondoitvouloir pour donner et pour trouver le bonheur !…

Cette fois, elle ne répondit pas. En elle, tout à coup, une intuition jetait la certitude que si, maintenant, il redoutait l’expatriation en un pays perdu, c’est qu’en France allait rester une créature dont la présence lui était devenue précieuse infiniment… Et un obscur désir palpita en elle de savoir quelle était cette inconnue, assez puissante en sa séduction pour que cet homme résolu faiblît soudain à l’idée de la laisser derrière lui…

Désir absurde !… Pas même, elle ne devait se permettre de demander à Marc de Bresles de lui expliquer sa pensée, de préciser le rêve qui frémissait mystérieusement en ses paroles.

Peut-être, s’ils eussent été seuls dans l’intimité d’une pièce amie ; ou mieux encore, enveloppés par l’ombre de quelque allée paisible du parc, là où le silence laisse les âmes se parler, elle aurait trouvé et dit les mots qui appellent la suprême confiance… Mais, dans ce salon trop éclairé, fleuri comme pour quelque fête, dans cette atmosphère frivole de propos légers, de flirt, de coquetterie, elle ne pouvait sortir de son banal personnage de femme du monde dans lequel l’enfermaient tous les regards qui avaient le droit d’observer sa conversation avec Marc de Bresles.

Quelqu’un, à coup sûr, avait remarqué l’intérêt qu’elle y prenait ; c’était M. de Moraines. Elle le sentit à l’indéfinissable expression de ses traits qui s’étaient un peu contractés…


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