V

La portière retomba. Il y eut un léger silence dans la pièce. La conversation ou plutôt le long monologue de Mme de Maulde avait été coupé et dans l’abondance d’idées qui flottaient en son esprit, elle ne savait à laquelle s’accrocher. Mais ses yeux tombèrent sur Ghislaine et elle s’avisa alors que la future institutrice de sa petite-fille avait l’air d’une duchesse, à coup sûr d’une femme de race, et de plus, était en son genre une très jolie femme. Cette dernière qualité n’était pas pour lui déplaire ; elle avait une antipathie aussi instinctive que violente pour toutes les laideurs qui choquaient malencontreusement sa vue. Les autres, il est vrai, elle n’en avait cure, puisqu’elle n’en souffrait pas.

Et parce que Ghislaine, telle qu’elle était, flattait ses goûts d’élégance raffinée, elle s’écria, très sincère :

— Je suis vraiment ravie, mademoiselle, de penser que je vais pouvoir me reposer complètement sur vous. Aussi je vous préviens que je vous donne toute liberté pour diriger Josette comme vous l’entendrez, et, en retour, je vous demande en grâce de ne jamais me mêler à vos querelles ou à vos discussions, si vous en avez. J’ai l’horreur des gronderies, reproches, observations adressés pour des faits qui ne me touchent pas personnellement… Ah ! voici Josette !

Ghislaine tourna la tête. Dans le cadre clair de la porte, apparaissait une fillette, très fine de silhouette sous la blouse lâche de soie rouge qu’une ceinture serrait autour de la taille trop mince. D’une pâleur chaude, éclairée de pourpre par les lèvres, avec des cheveux sombres magnifiquement ondés, épandus sur les épaules, qu’un ruban serrait à demi à la hauteur de la nuque, avec des prunelles veloutées, si larges qu’elles semblaient emplir tout le visage menu, elle avait un type original d’ardente petitegipsy, volontaire et capricieuse.

Laide, cette enfant-là ?… Même l’irrégularité des traits eût-elle dérouté les fervents de la beauté classique, elle n’aurait jamais pu être laide avec les yeux superbes dont le regard tombait sur Ghislaine éclairés par une indéfinissable expression dont celle-ci n’eut pas le loisir de démêler le sens, car Mme de Maulde s’empressait de lui présenter :

— Ma petite-fille Marie-Josèphe de Moraines que nous appelons familièrement Josette. Une enfant, mademoiselle, qui aura, ainsi que je vous le disais, grand besoin de votre bonne influence pour cesser d’être une vraie gamine encore… souvent sans plus de raison qu’un poupon !

Un éclair flamba une seconde dans les grandes prunelles sombres, et avant que Ghislaine eût répondu, elle dit d’une voix chaude qui vibrait avec une singulière amertume :

— Grand’mère, vous n’êtes pas généreuse ! Vous prévenez mademoiselle contre moi. Laissez-lui donc le plaisir de découvrir librement à son tour quel triste cadeau vous lui faites en la chargeant de moi !

Ghislaine l’enveloppa d’un regard qui avait une douceur profonde.

— Pourquoi me jugez-vous si mal ?… Mais oui, très mal, puisque vous paraissez croire que je serais contente de vous voir tout autre que je me l’imagine. J’espère, au contraire, de tout cœur, qu’en vivant l’une près de l’autre, nous découvrirons que nous avons ce qu’il faut pour devenir de vraies amies. Ne voulez-vous pas l’espérer comme moi ?

Instinctivement, elle souhaitait un mot spontané qu’elle eût recueilli comme un précieux espoir, à l’aube de cette nouvelle vie où elle allait entrer. Mais le visage de Josette ne s’éclaira pas. De nouveau, ses yeux avaient l’étrange regard où il semblait y avoir ensemble de la gravité, du scepticisme, de la curiosité. D’ailleurs, Mme de Maulde se jetait à la traverse, se chargeant de répondre :

— Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle, de désirer conquérir ainsi cette farouche petite personne. Si vous ne réussissez pas, ce sera à désespérer d’elle ! Du reste, nous en jugerons bientôt, car j’espère que vous allez nous arriver vite. C’est tellement gênant pour moi de n’avoir personne à qui confier Josette pour la sortir… Il me faut toujours l’emmener. Quand pourrez-vous venir ? mademoiselle.

— Le jour que vous désirerez, madame.

— Mais alors, mademoiselle, voulez-vous que ce soit demain ? Votre chambre sera prête. Vous devriez rester sans cérémonie à déjeuner pour faire connaissance avec mon gendre qui viendra peut-être savoir le résultat de notre conférence.

— Merci infiniment, madame, mais je suis attendue chez mon amie, Mme Dupuis-Béhenne.

— Alors, mademoiselle, je ne vous retiens pas davantage. A demain, n’est-ce pas ? dans la matinée. Je vous demande la permission de vous laisser reconduire par Josette, car j’ai rendez-vous avec ma modiste qui doit déjà m’attendre. A demain donc.

Elle tendit aimablement la main à Ghislaine, puis s’éloigna, tandis que la jeune fille sortait accompagnée de Josette, qui, gardant le même visage indéchiffrable, avait écouté les paroles de sa grand’mère. Silencieuse, elle traversait le vestibule auprès de Ghislaine. Devant la haute porte vitrée qui s’ouvrait sur le perron, elle s’arrêta.

— Je vous remercie, dit Ghislaine, s’efforçant de sourire, bien qu’une affreuse mélancolie s’emparât d’elle avec le sentiment de sa liberté perdue. Au revoir…

Elle ne voulait pas dire « Josette » et « mademoiselle » lui semblait si froid…

— Au revoir, petite amie.

Josette secoua la tête.

— Ne me donnez pas ce nom, vous pourriez le regretter quand vous me connaîtrez plus ! Comme l’assure grand’mère, je ne suis pas faite pour avoir des amies… Ne me plaignez pas pour cela, je suis si habituée à ma solitude que je m’en arrange très bien… Au revoir, mademoiselle.

Ghislaine n’insista pas, comprenant que cette jeune âme n’était pas de celles qui s’ouvrent au premier appel d’une sympathie… Il fallait la conquérir…

Cela, elle en emportait l’impression, tandis qu’elle descendait lentement les marches du perron et traversait la cour de l’hôtel. Comme la grande porte s’ouvrait devant elle, un homme de quarante-cinq ans environ, très élégant d’allures, s’apprêtait à sonner.

— Ce doit être M. de Moraines, pensa-t-elle instinctivement.

C’était bien le beau cavalier aristocratique qu’on lui avait dépeint… Étonnamment jeune encore, de silhouette, du moins, car sa chevelure blonde grisonnait un peu sur les tempes, comme elle le vit quand il se découvrit et s’effaça pour la laisser passer, l’enveloppant d’un regard rapide de ses yeux bleu clair qui luisaient, avec une hardiesse caressante, dans le visage fin, un peu fatigué.

Une lueur de curiosité s’y alluma une seconde à la vue de l’inconnue qui sortait de l’hôtel de Maulde. Mais l’idée ne l’effleura même pas qu’elle pût être l’institutrice attendue pour sa fille, et l’une de ses premières questions en entrant dans le salon de sa belle-mère fut pour demander :

— Quelle est donc la très jolie femme en deuil qui sortait d’ici quand je suis arrivé ?


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