VI

Ghislaine avait fini de s’habiller pour le dîner qui, lui avait annoncé Mme de Maulde, devait réunir quelques amis intimes ; parmi eux, Marc de Bresles, qu’elle n’avait pas revu depuis leur première rencontre chez Mme Dupuis-Béhenne. Peu lui importait de le retrouver de nouveau. Une morne indifférence l’avait envahie toute depuis son entrée à l’hôtel de Maulde. L’impression la meurtrissait d’avancer dans la vie comme dans un chemin sombre qui allait vers un inévitable abîme, entre deux hautes murailles grises pareilles à des murailles de prison, si hautes qu’elle ne pouvait même pas entrevoir le ciel gris qui s’allongeait infiniment au-dessus de sa tête.

Dans le petit salon, contigu à sa chambre, qui servait de salle d’étude, le piano vibrait sous les variations capricieuses, exécutées par les doigts très agiles de Josette de Moraines. Et cette harmonie rythmée berçait sa songerie, comme le bruit fugitif des voitures sur le pavé glacé par la gelée. L’atmosphère de la chambre, où flambait un feu clair, était douce, et l’aspect était souriant de cette grande pièce, tendue d’une étoffe anglaise à larges fleurs couleur d’or, qu’elle avait faite sienne en y réunissant les objets qui lui étaient familiers, épaves du passé. Quelques fleurs, seul luxe qu’elle se permît, distillaient une senteur fraîche dans la tiédeur de la pièce.

A rien de tout cela, elle ne prenait garde. Assise devant sa table à écrire, elle regardait, avec des yeux qui songeaient, la feuille blanche posée devant elle, destinée à une lettre pour Mme Dupuis-Béhenne, partie passer deux mois dans le Midi, comme chaque hiver. Mais, au moment de commencer le récit, réclamé par sa vieille amie, de sa nouvelle vie chez Mme de Maulde, elle hésitait, la crainte instinctive l’arrêtant de sentir faiblir son courage à préciser, en la racontant, l’épreuve de chaque jour qu’étaient pour elle ses débuts dans une existence dépendante.

A force de volonté, fuyant tout retour sur elle-même, se refusant même la triste douceur des larmes aux heures de la nuit, où elle s’appartenait enfin, elle parvenait à endormir sa sensibilité dans une sorte de torpeur où s’engourdissait sa détresse. Mais elle avait peur d’une détente de ses nerfs, si elle s’abandonnait un moment. Il lui semblait qu’alors, elle ne pourrait plus retrouver l’énergie qu’il lui fallait pour dissimuler sa tristesse aux étrangers dont elle était entourée.

Un accord, brillamment jeté par Josette, la fit tressaillir. Elle regarda la petite pendule posée devant elle, sur la table. Le temps passait, et ses quelques instants de liberté allaient s’écouler sans qu’elle eût écrit cette lettre qui lui coûtait tant… Qu’elle était donc lâche, elle qui, si longtemps, s’était crue courageuse parce qu’elle supportait en silence les difficultés et les soucis d’une existence dont les apparences seules étaient brillantes…

Ah ! ce temps-là, qu’éclairait pour elle l’affection — si égoïste fût-elle — de son père, elle y pensait maintenant comme à un éden dont elle était chassée pour n’y rentrer jamais !

Avec effort, elle releva sa tête fatiguée, qu’elle avait cachée dans ses mains et, résolument, elle se mit à écrire :

« Ma bien chère amie,« Ne m’en veuillez pas si je vous ai seulement envoyé un billet de souvenir depuis votre arrivée à Cannes… Je vivais dans un tel désarroi moral pendant les premiers jours de mon existence si nouvelle chez Mme de Maulde, que j’étais tout juste capable de ne pas trahir mon malheureux état d’esprit… Avec les jours qui passent, je parviens peu à peu à me reprendre, en m’appliquant à oublier de mon mieux la Ghislaine d’autrefois, — qui doit reposer en paix, comme les morts ! — pour n’être plus maintenant que Mlle de Vorges, institutrice. Il me faut encore un peu de temps pour être tout à fait familiarisée avec cette transformation…« Ne croyez pourtant pas, bien chère madame, que mon apprentissage soit particulièrement rude. J’ai, au contraire, la conviction que je suis, en somme, gâtée pour mes débuts. M. de Moraines me témoigne une extrême et délicate courtoisie qui pourrait me permettre de me croirereçuechez sa belle-mère, si j’étais femme à connaître le bienfait des illusions ; et Mme de Maulde m’accorde, — pour l’instant, du moins ! — une faveur que je devine susceptible d’inconstance, mais qui rend, pour le moment, nos rapports agréables. Aux heures, assez rares d’ailleurs, où je la vois, elle me montre une amabilité dont je m’estimerais peut-être heureuse, — car les pauvres sont reconnaissants des plus insignifiantes aumônes ! — si cette faveur n’avait un premier résultat qui m’est fort sensible : elle semble éloigner de moi cette petite Josette que je désire conquérir, et qui se tient âprement sur la défensive.« Jusqu’ici, toutes deux, nous vivons sur le pied de deux puissances qui s’observent. De mon mieux, je m’applique à ne pas aventurer ma dignité imprudemment, à ne pas trop faire d’avances, souhaitant seulement qu’elle sente avec quelle sincérité, je viens à elle, toute prête à l’aimer. Elle est avec moi d’une politesse rigoureuse, mais sans abandon ; ni maussade, ni accueillante. Son humeur a la variabilité d’un ciel de mars. A peine, je l’ai vue gaie. Pourtant, l’autre matin, avec son chien, un Kollye à poil fauve sur qui elle semble avoir concentré toute son affection, elle jouait dans sa chambre comme un bébé ; et, pour la première fois, j’ai entendu un vrai rire d’enfant joyeuse sortir de sa bouche. Le même jour, je l’ai trouvée, lisant, assise sur un bras de fauteuil, si absorbée qu’elle ne m’avait pas entendue entrer. J’ai regardé ce qui l’intéressait ainsi ; c’était un sermon de Bossuet dont, la veille, Mme de Maulde avait parlé pour l’avoir entendu lire à la Bodinière par Mounet-Sully.« Il est vrai qu’un peu plus tard, j’ai aperçu le même volume abandonné, — comme jeté par une main impatiente, — sur la peau d’ours qui est la place favorite de Josette dans sa chambre.« Assise dans la fourrure, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains regardant le feu qui éclaire l’étrangeté de sa petite figure de gitane, elle émet volontiers, à l’occasion, les théories les plus subversives et les plus audacieuses, avec le désir enfantin, que je devine, de me scandaliser et de me provoquer. Et parce que je ne me laisse pas prendre, — elle est trop fine pour ne pas le voir ! — elle me fait l’honneur de m’estimer un peu…« Il y a, d’ailleurs, en elle, le curieux amalgame d’un enfantillage de gamine et d’une clairvoyance sagace de femme. Me trouvant, sans doute, édifiée à son sujet par ses propres déclarations, elle continue à vivre suivant sa fantaisie, contre laquelle, à l’heure actuelle, je n’entrerais en lutte que s’il y avait nécessité absolue… A vouloir aller trop vite, je n’arriverais qu’à éveiller en elle un esprit de révolte toujours prêt à souffler…« Pour différentes raisons, elle n’a subi nulle direction morale, et, très sincèrement, elle est convaincue que son bon plaisir est la seule loi qu’elle ait à reconnaître. Quand il lui a plu de travailler, soit caprice, soit curiosité d’apprendre, car elle est très intelligente, elle a travaillé ; mais quand le vent soufflait d’un autre côté, nulle volonté étrangère n’aurait pu vaincre l’indépendance de sa jeune volonté. Elle a pris la peine de me renseigner à ce sujet, m’annonçant, dès le lendemain de mon arrivée près d’elle, qu’elle avait une devise à laquelle elle était résolue à se conformer toujours : « Tout de bonne volonté, rien de force !… » Que, par conséquent, je n’eusse rien à exiger d’elle qu’elle ne voulût pas, parce que ce serait pour moi peine perdue…« Cela, débité d’un petit ton posé, sur la fameuse peau d’ours, devant le feu, tandis qu’elle se chauffait avec des mouvements souples de chatte frileuse. Je me suis mise à l’unisson, et j’ai interrogé, — tout comme s’il s’agissait de gens avec lesquels ni elle ni moi n’eussions rien de commun :«  — Est-ce que je ne puis pas espérer que cette bonne volonté si précieuse, je la trouverai toujours en vous ?« Elle m’a répondu tranquillement, caressant son favori, Myrtho :«  — Il ne faut pas espérer cela, vous seriez déçue ! Promettre ma bonne volonté, c’est une chose qui m’est impossible… Une pareille promesse, je ne pourrais la faire à personne au monde ! — du moins en ce moment, — car je serais certaine de ne pas la tenir ! et je trouve que manquer à sa parole est aussi misérable que mentir…« Elle s’est interrompue une seconde ; puis, sans me permettre de répondre, elle a continué, sa main enfouie dans le poil fauve du chien allongé la tête sur ses genoux, et sa voix est devenue presque dure :«  — Grand’mère vous a fait de moi un portrait peu flatteur ; mais j’ai encore bien plus de défauts qu’elle ne se l’imagine ! Et vous serez peut-être scandalisée, si je vous dis que je n’ai pas la moindre envie de devenir autre…« J’ai questionné :«  — Pourquoi ? Parce que vous pensez que vous ne sauriez être mieux ?« Elle a secoué sa petite tête volontaire.«  — Tout simplement parce qu’il me semble plus commode et plus agréable de demeurer ainsi…«  — Agréable… pour les autres ?«  — Non, pour moi… Je suis affreusement égoïste ! Si grand’mère ne vous l’a pas dit, je vous en avertis, — toujours pour vous éviter les désillusions ! Puisque tous autour de moi vivent à leur guise, pourquoi ne les imiterais-je pas ? Je les prends comme ils sont, pourquoi ne feraient-ils pas de même à mon égard ? C’est bien plus simple ; n’est-ce pas ? Myrtho, mon fidèle Myrtho ! Toi seul tu m’aimes, parce que tu peux seul m’aimer, puisque tu ne me juges pas…« Ici, un baiser chaleureux sur le nez de Myrtho, qui tressaille dans son sommeil.« Je n’avais pas répondu, ayant peur d’en dire trop, ou trop peu. Mais quelque chose de l’intérêt profond qu’elle m’inspire devait paraître dans mes yeux, car elle m’a demandé impétueusement :«  — Pourquoi me regardez-vous ainsi ?«  — Parce que je me demande si, sincère comme vous l’êtes, vous pouvez sérieusement croire que, pour être heureux, il faut pratiquer le code de parfait égoïsme que vous venez de m’énoncer.« Elle s’est redressée, prête à fuir si j’insistais, et elle m’a dit, amère :«  — Je crois que les âmes très généreuses mettent leur bonheur à rendre heureux ceux qui les entourent, même au prix de leur propre repos… Mais c’est trop de vertu pour moi… Je ne suis pas capable de donner sans recevoir, ni d’aimer sans être aimée…« Elle s’est détournée, bien résolue à rompre la conversation qui s’aventurait sur le terrain défendu de son intimité, et elle s’en est allée à son piano, qui m’a l’air d’être son confident suprême. Les notes, sous ses doigts, semblent un langage, et elle est merveilleusement douée pour le parler, sans s’astreindre à un travail régulier. Je l’écoutais ; elle jouait un scherzo avec une fougue passionnée ; puis, tout à coup, après un silence, elle a commencé une sorte de rêverie lente, plaintive, si douloureuse et suppliante que des sanglots semblaient y frémir… Elle avait ce regard songeur qui est le sien quand, assise sur sa fourrure blanche, elle contemple les flammes avec des yeux qui ne voient pas…« Ah ! ces yeux, quelle admirable puissance d’expression ils possèdent et que de choses ils disent, révélant sa pensée si vivante, sans qu’elle en ait soupçon ! Très souvent, je les sens attachés sur les miens avec une espèce de curiosité ardente. Ils m’observent, m’interrogent, réfléchissent, trahissant, dans cette jeune âme ombrageuse, une résolution de demeurer close tant qu’elle n’aura pas démêlé si je mérite qu’elle me confie son cœur, avec tout ce que j’y devine de tendresse et de confiance jamais données, de tristesses, de révoltes, de désillusions qui l’ont atteinte bien avant l’heure, pauvre petite !« Ma bien chère amie, est-ce donc qu’il y avait en moi un instinct maternel dont je ne soupçonnais pas encore l’existence ? Est-ce pour tromper l’angoisse de ma solitude, parce que je suis sans avenir, n’espérant rien, et que ce vide effrayant m’est si horrible que j’essaie à tout prix de le combler ?… La vérité, dont je m’étonne moi-même, c’est que le chaos de cette âme de petite fille m’attire étrangement. Pour peu que Josette me le permette, je devine que je pourrais m’attacher à elle… Bien trop pour ne pas souffrir encore, le jour où les circonstances nous sépareront, si elle est telle qu’il me semble l’entrevoir ; — pour souffrir plus encore, si je suis déçue par elle, découvrant que je me suis trompée en lui donnant une part de mon cœur…« Ne me raillez pas d’être ainsi… N’espérant plus rien des grands, je vais instinctivement vers les petits, vers les jeunes qui, eux, peut-être, me seront bons et m’aideront à oublier mon isolement. Comme notre stupide cœur s’obstine à vivre toujours affamé d’affection ! Ah ! la solitude de l’âme supportée parmi des indifférents, c’est plus dur encore que je ne le supposais…« J’avais connu déjà bien des heures et des jours tristes, lourds de tourments. Mais alors je possédais un bien dont je ne savais pas le prix, mon entière liberté !… J’avais des amis, devenus presque tous des étrangers pour moi, aujourd’hui… Mais alors, je pouvais aller près d’eux un moment distraire mon souci, oublier… Ah ! dépendre des autres à toutes les minutes, n’avoir strictement droit ni à leurs égards, ni à leur bonne grâce, tout juste à leur politesse !… Être, et ne pouvoir oublier que l’on est une personne payée qui, par conséquent, doit être prête à remplir tous les services qu’on lui demande… A les remplir au gré de ceux qui l’emploient sous peine d’avoir à subir les conséquences de sa maladresse… Être, mon Dieu, à peine plus qu’une domestique… »

« Ma bien chère amie,

« Ne m’en veuillez pas si je vous ai seulement envoyé un billet de souvenir depuis votre arrivée à Cannes… Je vivais dans un tel désarroi moral pendant les premiers jours de mon existence si nouvelle chez Mme de Maulde, que j’étais tout juste capable de ne pas trahir mon malheureux état d’esprit… Avec les jours qui passent, je parviens peu à peu à me reprendre, en m’appliquant à oublier de mon mieux la Ghislaine d’autrefois, — qui doit reposer en paix, comme les morts ! — pour n’être plus maintenant que Mlle de Vorges, institutrice. Il me faut encore un peu de temps pour être tout à fait familiarisée avec cette transformation…

« Ne croyez pourtant pas, bien chère madame, que mon apprentissage soit particulièrement rude. J’ai, au contraire, la conviction que je suis, en somme, gâtée pour mes débuts. M. de Moraines me témoigne une extrême et délicate courtoisie qui pourrait me permettre de me croirereçuechez sa belle-mère, si j’étais femme à connaître le bienfait des illusions ; et Mme de Maulde m’accorde, — pour l’instant, du moins ! — une faveur que je devine susceptible d’inconstance, mais qui rend, pour le moment, nos rapports agréables. Aux heures, assez rares d’ailleurs, où je la vois, elle me montre une amabilité dont je m’estimerais peut-être heureuse, — car les pauvres sont reconnaissants des plus insignifiantes aumônes ! — si cette faveur n’avait un premier résultat qui m’est fort sensible : elle semble éloigner de moi cette petite Josette que je désire conquérir, et qui se tient âprement sur la défensive.

« Jusqu’ici, toutes deux, nous vivons sur le pied de deux puissances qui s’observent. De mon mieux, je m’applique à ne pas aventurer ma dignité imprudemment, à ne pas trop faire d’avances, souhaitant seulement qu’elle sente avec quelle sincérité, je viens à elle, toute prête à l’aimer. Elle est avec moi d’une politesse rigoureuse, mais sans abandon ; ni maussade, ni accueillante. Son humeur a la variabilité d’un ciel de mars. A peine, je l’ai vue gaie. Pourtant, l’autre matin, avec son chien, un Kollye à poil fauve sur qui elle semble avoir concentré toute son affection, elle jouait dans sa chambre comme un bébé ; et, pour la première fois, j’ai entendu un vrai rire d’enfant joyeuse sortir de sa bouche. Le même jour, je l’ai trouvée, lisant, assise sur un bras de fauteuil, si absorbée qu’elle ne m’avait pas entendue entrer. J’ai regardé ce qui l’intéressait ainsi ; c’était un sermon de Bossuet dont, la veille, Mme de Maulde avait parlé pour l’avoir entendu lire à la Bodinière par Mounet-Sully.

« Il est vrai qu’un peu plus tard, j’ai aperçu le même volume abandonné, — comme jeté par une main impatiente, — sur la peau d’ours qui est la place favorite de Josette dans sa chambre.

« Assise dans la fourrure, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains regardant le feu qui éclaire l’étrangeté de sa petite figure de gitane, elle émet volontiers, à l’occasion, les théories les plus subversives et les plus audacieuses, avec le désir enfantin, que je devine, de me scandaliser et de me provoquer. Et parce que je ne me laisse pas prendre, — elle est trop fine pour ne pas le voir ! — elle me fait l’honneur de m’estimer un peu…

« Il y a, d’ailleurs, en elle, le curieux amalgame d’un enfantillage de gamine et d’une clairvoyance sagace de femme. Me trouvant, sans doute, édifiée à son sujet par ses propres déclarations, elle continue à vivre suivant sa fantaisie, contre laquelle, à l’heure actuelle, je n’entrerais en lutte que s’il y avait nécessité absolue… A vouloir aller trop vite, je n’arriverais qu’à éveiller en elle un esprit de révolte toujours prêt à souffler…

« Pour différentes raisons, elle n’a subi nulle direction morale, et, très sincèrement, elle est convaincue que son bon plaisir est la seule loi qu’elle ait à reconnaître. Quand il lui a plu de travailler, soit caprice, soit curiosité d’apprendre, car elle est très intelligente, elle a travaillé ; mais quand le vent soufflait d’un autre côté, nulle volonté étrangère n’aurait pu vaincre l’indépendance de sa jeune volonté. Elle a pris la peine de me renseigner à ce sujet, m’annonçant, dès le lendemain de mon arrivée près d’elle, qu’elle avait une devise à laquelle elle était résolue à se conformer toujours : « Tout de bonne volonté, rien de force !… » Que, par conséquent, je n’eusse rien à exiger d’elle qu’elle ne voulût pas, parce que ce serait pour moi peine perdue…

« Cela, débité d’un petit ton posé, sur la fameuse peau d’ours, devant le feu, tandis qu’elle se chauffait avec des mouvements souples de chatte frileuse. Je me suis mise à l’unisson, et j’ai interrogé, — tout comme s’il s’agissait de gens avec lesquels ni elle ni moi n’eussions rien de commun :

«  — Est-ce que je ne puis pas espérer que cette bonne volonté si précieuse, je la trouverai toujours en vous ?

« Elle m’a répondu tranquillement, caressant son favori, Myrtho :

«  — Il ne faut pas espérer cela, vous seriez déçue ! Promettre ma bonne volonté, c’est une chose qui m’est impossible… Une pareille promesse, je ne pourrais la faire à personne au monde ! — du moins en ce moment, — car je serais certaine de ne pas la tenir ! et je trouve que manquer à sa parole est aussi misérable que mentir…

« Elle s’est interrompue une seconde ; puis, sans me permettre de répondre, elle a continué, sa main enfouie dans le poil fauve du chien allongé la tête sur ses genoux, et sa voix est devenue presque dure :

«  — Grand’mère vous a fait de moi un portrait peu flatteur ; mais j’ai encore bien plus de défauts qu’elle ne se l’imagine ! Et vous serez peut-être scandalisée, si je vous dis que je n’ai pas la moindre envie de devenir autre…

« J’ai questionné :

«  — Pourquoi ? Parce que vous pensez que vous ne sauriez être mieux ?

« Elle a secoué sa petite tête volontaire.

«  — Tout simplement parce qu’il me semble plus commode et plus agréable de demeurer ainsi…

«  — Agréable… pour les autres ?

«  — Non, pour moi… Je suis affreusement égoïste ! Si grand’mère ne vous l’a pas dit, je vous en avertis, — toujours pour vous éviter les désillusions ! Puisque tous autour de moi vivent à leur guise, pourquoi ne les imiterais-je pas ? Je les prends comme ils sont, pourquoi ne feraient-ils pas de même à mon égard ? C’est bien plus simple ; n’est-ce pas ? Myrtho, mon fidèle Myrtho ! Toi seul tu m’aimes, parce que tu peux seul m’aimer, puisque tu ne me juges pas…

« Ici, un baiser chaleureux sur le nez de Myrtho, qui tressaille dans son sommeil.

« Je n’avais pas répondu, ayant peur d’en dire trop, ou trop peu. Mais quelque chose de l’intérêt profond qu’elle m’inspire devait paraître dans mes yeux, car elle m’a demandé impétueusement :

«  — Pourquoi me regardez-vous ainsi ?

«  — Parce que je me demande si, sincère comme vous l’êtes, vous pouvez sérieusement croire que, pour être heureux, il faut pratiquer le code de parfait égoïsme que vous venez de m’énoncer.

« Elle s’est redressée, prête à fuir si j’insistais, et elle m’a dit, amère :

«  — Je crois que les âmes très généreuses mettent leur bonheur à rendre heureux ceux qui les entourent, même au prix de leur propre repos… Mais c’est trop de vertu pour moi… Je ne suis pas capable de donner sans recevoir, ni d’aimer sans être aimée…

« Elle s’est détournée, bien résolue à rompre la conversation qui s’aventurait sur le terrain défendu de son intimité, et elle s’en est allée à son piano, qui m’a l’air d’être son confident suprême. Les notes, sous ses doigts, semblent un langage, et elle est merveilleusement douée pour le parler, sans s’astreindre à un travail régulier. Je l’écoutais ; elle jouait un scherzo avec une fougue passionnée ; puis, tout à coup, après un silence, elle a commencé une sorte de rêverie lente, plaintive, si douloureuse et suppliante que des sanglots semblaient y frémir… Elle avait ce regard songeur qui est le sien quand, assise sur sa fourrure blanche, elle contemple les flammes avec des yeux qui ne voient pas…

« Ah ! ces yeux, quelle admirable puissance d’expression ils possèdent et que de choses ils disent, révélant sa pensée si vivante, sans qu’elle en ait soupçon ! Très souvent, je les sens attachés sur les miens avec une espèce de curiosité ardente. Ils m’observent, m’interrogent, réfléchissent, trahissant, dans cette jeune âme ombrageuse, une résolution de demeurer close tant qu’elle n’aura pas démêlé si je mérite qu’elle me confie son cœur, avec tout ce que j’y devine de tendresse et de confiance jamais données, de tristesses, de révoltes, de désillusions qui l’ont atteinte bien avant l’heure, pauvre petite !

« Ma bien chère amie, est-ce donc qu’il y avait en moi un instinct maternel dont je ne soupçonnais pas encore l’existence ? Est-ce pour tromper l’angoisse de ma solitude, parce que je suis sans avenir, n’espérant rien, et que ce vide effrayant m’est si horrible que j’essaie à tout prix de le combler ?… La vérité, dont je m’étonne moi-même, c’est que le chaos de cette âme de petite fille m’attire étrangement. Pour peu que Josette me le permette, je devine que je pourrais m’attacher à elle… Bien trop pour ne pas souffrir encore, le jour où les circonstances nous sépareront, si elle est telle qu’il me semble l’entrevoir ; — pour souffrir plus encore, si je suis déçue par elle, découvrant que je me suis trompée en lui donnant une part de mon cœur…

« Ne me raillez pas d’être ainsi… N’espérant plus rien des grands, je vais instinctivement vers les petits, vers les jeunes qui, eux, peut-être, me seront bons et m’aideront à oublier mon isolement. Comme notre stupide cœur s’obstine à vivre toujours affamé d’affection ! Ah ! la solitude de l’âme supportée parmi des indifférents, c’est plus dur encore que je ne le supposais…

« J’avais connu déjà bien des heures et des jours tristes, lourds de tourments. Mais alors je possédais un bien dont je ne savais pas le prix, mon entière liberté !… J’avais des amis, devenus presque tous des étrangers pour moi, aujourd’hui… Mais alors, je pouvais aller près d’eux un moment distraire mon souci, oublier… Ah ! dépendre des autres à toutes les minutes, n’avoir strictement droit ni à leurs égards, ni à leur bonne grâce, tout juste à leur politesse !… Être, et ne pouvoir oublier que l’on est une personne payée qui, par conséquent, doit être prête à remplir tous les services qu’on lui demande… A les remplir au gré de ceux qui l’emploient sous peine d’avoir à subir les conséquences de sa maladresse… Être, mon Dieu, à peine plus qu’une domestique… »

Ghislaine s’arrêta court… Non, il ne fallait plus qu’elle écrivît… Manquant à toutes ses résolutions, voici qu’elle allait trahir l’intensité de sa détresse, en prendre plus violemment conscience à en parler !

Moins que jamais, il lui était, pourtant, permis de s’abandonner. L’heure du dîner allait sonner. Il lui fallait se garder un visage calme pour paraître parmi ces étrangers qui ne la considéreraient pas comme de leur monde, dont elle devinait, à l’avance, l’indifférente curiosité allant vers elle…

Ah ! Dieu, pourquoi ne pouvait-elle rester dans sa solitude ! Oh ! être libre, libre ! libre !… Pouvoir, comme autrefois, être triste ou gaie, sans contrainte autre que celle de sa volonté…

Le regret de sa vie passée l’étreignit si violent que des pleurs, soudain, lui brûlèrent les yeux, glissèrent sur son visage malgré sa révolte contre cette faiblesse…

Doucement, sa porte s’entr’ouvrait un peu.

— Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous déranger, mais grand’mère…

C’était la voix de Josette.

Ghislaine tressaillit et se tourna d’un mouvement instinctif, oublieuse de la clarté de la lampe qui tombait sur son visage, accusant la trace des larmes. Elle en prit conscience dans les yeux de Josette dont une émotion soudaine bouleversait le regard… Clairement aussi, ce regard disait la double impression qui étreignait Josette, aller spontanément avec tout son cœur vers ce chagrin soudain révélé, ou discrètement paraître n’en rien remarquer…

Ghislaine, très vite, d’un geste machinal, avait passé la main sur son visage, et ce simple mouvement qui semblait montrer le désir de dissimuler sa peine, brisa l’hésitation de Josette. Elle demeura immobile sur le seuil de la chambre, un album de musique entre les bras. Alors Ghislaine obligea ses lèvres à trouver un sourire de bienvenue pour dire :

— Entrez, Josette. Ne restez pas ainsi à ma porte, vous me feriez croire que je vous semble bien peu hospitalière.

— C’est-à-dire que je me semble, moi, bien indiscrète de venir ainsi vous déranger chez vous… Grand’mère m’envoie vous remettre la musique d’un chœur qu’on répétera ce soir, afin que vous puissiez la regarder un instant si vous le désirez, car l’accompagnateur est encore malade…

— C’est bien, fit Ghislaine avec une inconsciente lassitude d’accent.

Josette l’enveloppa d’un coup d’œil rapide.

— Cela vous ennuie, n’est-ce pas ? Eh bien, ne le faites pas, je vous en prie… Vous êtes fatiguée. Je pourrai très bien, moi, remplacer le pianiste !

C’était la première fois que Josette sortait de la réserve où elle s’enfermait farouchement, et il y avait dans sa voix une telle sincérité d’intérêt qu’une seconde la tristesse de Ghislaine en fut allégée.

— Je vous remercie, Josette, je ne suis pas fatiguée, mais tout à la disposition de Mme de Maulde. Seul, mon deuil, qui est encore très récent, me fait redouter de quitter ma retraite.

— Oui, je comprends, fit Josette avec une douceur qui mettait une caresse dans sa voix chaude. Pourtant, c’est triste aussi, la solitude… Oh ! si triste !

— Oui, très triste ; bien plus encore, enfant, que vous ne pouvez l’imaginer…

— Je ne l’imagine pas, je le sais…

Elle s’interrompit, les lèvres rapprochées par cette imperceptible contraction qui lui était familière quand elle voulait retenir les paroles qui eussent trahi son intime pensée.

Dans ses yeux expressifs, une souffrance avait passé. Droite au milieu de la chambre, elle restait tout à coup songeuse et la flambée du foyer colorait d’une lueur chaude son pâle petit visage qui avait pris une gravité amère. Ghislaine la devina et elle eut pitié de cette clairvoyance.

— Josette, ne soyez pas injuste !…

— Injuste envers qui ?

— Envers ceux dont vous êtes entourée…

— Qui ? grand’mère ? mon père ?

— Oui, votre grand’mère, votre père qui vous aiment.

— Oh ! qui m’aiment… Peut-être, quand ils n’ont rien d’autre à faire.

La même amertume qui flottait sur sa jeune bouche, vibrait dans sa voix avec une intensité douloureuse.

— Oui, qui vous aiment, croyez-moi. J’en suis certaine. Mais vous savez bien que tous n’aiment pas de même…

— Leur manière n’est pas de celles qui peuvent rendre heureuse, fit-elle d’une voix brève. Moi, du moins ! Être aimée pêle-mêle avec des chiffons, des visites, des comédies, des soirées, des chevaux et le reste ! ça ne me suffit pas !… Probablement parce que j’ai le caractère mal fait… Ah ! personne ne doit souhaiter d’être jamais aimé par moi… Car de ceux qui m’auront pris le cœur, je serai, je le sens, follement jalouse… Je les voudrai pour moi seule, m’aimant par-dessus tout, exclusivement… Comme j’aimerai enfin, moi ! Vous me trouvez bien exigeante, n’est-ce pas ? et sans doute aussi, comme grand’mère, ridiculement sentimentale… Je me demande vraiment comment je peux l’être ainsi, ayant des parents aussi… sages !… Nous devons paraître une singulière famille à ceux qui nous observent ! Vous n’avez pas dû voir souvent, j’imagine, une grand’mère, un père et une enfant aussi étrangers les uns aux autres ! Moi, je commence seulement à être bien habituée à cette situation !… On est si lâche quand on est jeune, quand on possède encore un tas d’illusions, quand on se figure naïvement que c’est une chose toute naturelle de recevoir la tendresse qu’on est prête à donner… Des sottises ! enfin !…

Elle avait parlé d’un seul jet, les sourcils froncés avec une sorte de violence passionnée dans l’ironie de son accent, et Ghislaine n’avait pas essayé de l’interrompre ni de la contredire, trop heureuse de voir s’entr’ouvrir un peu cette jeune âme fermée, à qui elle souhaitait tant faire du bien. Avec une douceur tendre, elle dit :

— Ma pauvre petite Josette, si vous voulez être heureuse, il faut, comme vous le savez bien, donner beaucoup, ne demander que très peu ou même rien en échange… Et puis, accepter toujours que les autres ne soient pas semblables à vous.

Josette avait levé vers Ghislaine des yeux où palpitait son âme ardente.

— Vous parlez… sincèrement ?… Non pour me tromper par de beaux conseils auxquels vous ne croyez pas ?…

— Je vous répète, Josette, ce que la vie elle-même m’a appris…

— Alors s’il faut une pareille sagesse pour être heureuse, je ne le serai jamais… Je suis incapable de tant de générosité, de vertu, je vous l’ai dit déjà !… Ne me regardez pas ainsi, avec des yeux qui me blâment… A vous, moins qu’à personne pourtant, je ne voudrais mentir, me montrer autre que je ne suis !…

Elle s’arrêta, puis, changeant brusquement de ton, elle finit :

— Je ne sais, d’ailleurs, pourquoi je vous ennuie ainsi de mes inutiles déclarations et vous empêche de voir la musique de grand’mère. Je vous demande pardon encore de vous avoir dérangée en entrant chez vous de cette manière soudaine. J’avais frappé plusieurs fois sans recevoir de réponse…

— Je n’avais pas entendu…

— C’est ce que je me disais pour me tranquilliser…

— Vous tranquilliser ?…

Une rougeur empourpra le pâle petit visage. Visiblement, Josette eut envie de s’enfuir, mais sa fierté la retint et brièvement, elle expliqua :

— Je suis stupide, j’ai une imagination qui galope toujours trop vite. En voyant que vous ne me répondiez pas, j’ai eu l’idée absurde que vous étiez peut-être souffrante et c’est pourquoi, sans réfléchir, j’ai soulevé la portière.

Ghislaine, d’un geste de caresse, posa la main sur les cheveux légers et chercha le regard des larges prunelles qui se dérobaient. Très doucement, elle dit :

— Je vous remercie, Josette, de vous être inquiétée pour moi ! Ne me trouvez pas trop égoïste d’en être heureuse… Mais quand on est très isolée, les plus simples marques d’intérêt semblent bien bonnes…

Dans un soudain élan, Josette saisit la main qui effleurait ses cheveux et y appuya ses lèvres. Puis, très vite, d’un accent que Ghislaine ne lui connaissait pas, elle murmura presque bas :

— Ne soyez pas trop malheureuse ici, je vous en supplie ! Je sais bien que je ne fais rien pour vous y rendre la vie moins triste. Je ne suis ni aimable, ni prévenante, ni dévouée, ni bonne, ni rien de ce qu’il faudrait !… Mais je ne peux pas encore maintenant… Soyez patiente avec moi… Dites, voulez-vous ?…

Ghislaine tressaillit à cette prière qui jaillissait imprévue de l’âme close de Josette. Du même ton assourdi qui fait les cœurs plus proches, elle dit :

— De tout mon cœur, ma bien chère petite enfant, je désire vous aimer et, si vous me le permettez, être pour vous une amie et… un peu aussi… une maman…

— Ne me parlez pas ainsi ! Il ne faut pas !… Vous ne me connaissez pas encore assez… Peut-être, ensuite, quand vous aurez vu comme je suis, vous voudriez vous reprendre… Et cela me ferait trop de mal !

Son exclamation ressemblait à un cri d’angoisse. Ghislaine l’attira dans ses bras.

— J’espère, Josette, que jamais je ne vous ferai de mal et que l’avenir dans lequel vous n’avez pas confiance vous sera aussi doux que je vous le souhaite, ma chérie.

Josette ne répondit pas. Comme un pauvre oiseau perdu qui a enfin trouvé un refuge, elle restait blottie contre Ghislaine, sans un mot, sans un mouvement, avec un abandon d’enfant qui se sent protégée…

Mais à la porte, un coup fut frappé. Brusquement alors, elle s’écarta et s’enfuit vers sa chambre. Ghislaine demanda :

— Qui est là ? Entrez.

C’était un domestique.

— Mme la marquise fait prier ces demoiselles de descendre au salon parce que le dîner va être annoncé.

— C’est bien, merci…

Le valet de chambre disparut. Ghislaine appela : — Josette ! venez-vous ? Madame votre grand’mère nous réclame.

— Je suis prête !

De nouveau, ainsi qu’une demi-heure plus tôt, elle apparaissait au seuil de la chambre… Mais elle n’y entra pas. Toute trace d’attendrissement avait disparu de son visage. Seuls, l’éclat magnifique des yeux, la lueur rose inaccoutumée des joues révélaient encore quelque chose de l’émotion qui avait bouleversé l’âme de feu de Josette de Moraines.


Back to IndexNext