XII

Marc de Bresles attendait, dans le petit salon de Mme Dupuis-Béhenne, qu’elle vînt le recevoir ; et quelque absorbante pensée, sans doute, le préoccupait, lui enlevant la notion des minutes qui s’enfuyaient, car il s’étonna d’entendre la vieille dame l’accueillir en lui disant :

— Mon ami, excusez-moi de vous avoir fait attendre. J’ai été retenue…

— Madame, je vous en prie… C’est moi, au contraire, qui aurais à m’excuser, car j’ai demandé à être reçu en dehors de votre jour. Mais je vais partir…

— Bientôt ? Marc.

— Dans dix jours, madame.

— Comment, c’est déjà le moment ?… Oui je me souviens, vous deviez nous quitter fin novembre… Vraiment, j’ai, je crois, perdu la notion du temps dans toutes les émotions qui m’ont bouleversée depuis quelques semaines. Ah ! mon ami, quelle chose horrible que cet accident du comte de Moraines ! Maintenant encore, je me demande, par instants, si ce n’est pas un mauvais rêve tragique… Mais les faits, malheureusement, sont là pour empêcher toute illusion. Ce pauvre M. de Moraines est mort…

— Et Mlle de Vorges est sa veuve. Cela me semble, à moi aussi, un rêve… un rêve impossible à admettre comme une réalité !

La voix de Marc avait une telle âpreté que Mme Dupuis-Béhenne le regarda un peu saisie. Comme il ne continuait pas, elle affirma :

— Et pourtant, cela aussi est une réalité. Mais je ne m’étonne pas que vous ayez peine à la croire… J’en doute bien, moi qui, pourtant, ai assisté à ce lugubre mariage d’un mourant que sa volonté seule a vraiment fait le miracle de soutenir jusqu’au moment où la cérémonie a été accomplie.

— Vous étiez à Jouventeuil, et vous n’avez pas empêché Mlle de Vorges de consentir à un pareil mariage ?

Les mots avaient dû lui échapper avant que sa volonté eût pu les retenir, car ses lèvres se contractèrent violemment, trop tard pour arrêter ces vaines paroles. Comme si Mme Dupuis-Béhenne se sentait prise en faute, elle dit hâtivement :

— Je vous assure, Marc, que, quand nous sommes arrivés à Jouventeuil, mon mari et moi, appelés par une dépêche de Ghislaine, qu’elle nous a fait part de l’étrange désir de M. de Moraines auquel il s’attachait violemment dans sa fièvre, et dont elle était bouleversée, nous lui avons dit… Ah ! tout ce qu’il y avait à dire !… tout ce qu’elle savait aussi bien que nous… Et justement, pour cela, elle était épouvantée de consentir…

— De consentir ?… Mais pourquoi consentir ?… Car, enfin, elle n’aimait pas de Moraines !

Une personne plus observatrice que Mme Dupuis-Béhenne eût été frappée de l’accent dont Marc avait dit ces derniers mots, d’un accent où il semblait y avoir tout ensemble, de la colère, un doute, et aussi une question anxieuse, une prière de recevoir une certitude.

Mais elle ne s’en aperçut pas, et dit simplement :

— Non Ghislaine n’aimait pas le comte de Moraines. Elle avait seulement pour lui de la sympathie, elle le jugeait très bon, très intelligent, absolument de son monde, et elle était touchée de la délicatesse qu’il avait toujours apportée dans ses moindres rapports avec elle, de ses égards, de ses attentions pour lui rendre aussi agréable que possible le séjour de l’hôtel de Maulde. Peut-être sachant combien il l’aimait, elle se serait attachée à lui… Mais c’est uniquement par compassion, par générosité qu’elle a accepté ce mariage qu’il voulait, comme veut un homme qui a conscience que les heures lui sont comptées, qui veut désespérément sans voir ni difficultés ni impossibilités… Un mariage auquel il a tenu surtout quand il a eu la certitude qu’il était irrévocablement perdu — comme, paraît-il, d’ailleurs, il en avait eu le pressentiment dès le moment où il a été atteint !

— Et personne n’a pu lui faire comprendre qu’il voulait une vraie folie ?

— M. de Gannes et mon mari lui ont parlé… Mais, dans l’état où il était, il n’avait plus sa lucidité de jugement…

— Et Mme de Maulde, elle aussi, a simplement accepté ce mariage inouï ?

— Marc, elle n’a eu guère le loisir de la réflexion ni de la résistance… Et puis, elle était bien trop abattue pour s’opposer à quelque chose ; elle avait la tête perdue comme nous tous, et elle se sentait vaincue par les événements qui se précipitaient sans nous donner le temps de nous reconnaître… M. de Moraines l’a fait appeler. Il lui a dit que, depuis plusieurs mois déjà, il souhaitait épouser Ghislaine… Qu’il avait attendu toujours, redoutant un refus qui éloignerait peut-être notre amie de sa fille, mais qu’il ne voulait pas mourir sans que ce mariage fût accompli, si Ghislaine y consentait…

— Et elle a consenti… Mais comment a-t-elle pu faire cette chose insensée pour un homme qu’elle n’aimait pas ! C’est un dévouement… merveilleux !

Mme Dupuis-Béhenne ne discerna pas l’intensité d’amertume et d’ironie presque douloureuse qui frémissait dans les paroles de Marc, pas plus qu’elle ne s’étonnait de l’ardent intérêt avec lequel il la questionnait. Et, toujours simple, elle approuva :

— Oui, je pense comme vous… Mais, voyez-vous, Marc, quand un homme est frappé comme l’a été ce pauvre Moraines, il semble qu’on soit prêt à l’impossible pour lui donner, au moins, une dernière joie… Et Ghislaine est d’une famille où les plus téméraires, les plus héroïques dévouements paraissent des actes tout simples ! Ses aïeux se faisaient tuer en souriant, même pour un devoir qu’eux seuls avaient pu créer… Sous une autre forme, elle a fait comme eux… Elle aussi a exposé sa vie… Car enfin les médecins déclaraient que M. de Moraines était perdu ; que c’était une question de jours, presque d’heures, mais on a vu des miracles de guérison !… Et je vous jure que c’était pour moi une terrible angoisse de me dire qu’ils se trompaient peut-être, et que Ghislaine pourrait regretter alors d’avoir engagé tout son avenir dans un moment où elle n’était plus bien maîtresse de son jugement…

Marc, d’un geste inconscient, passa la main sur son front, comme pour en écarter des pensées que Mme Dupuis-Béhenne ne devait pas même soupçonner. Si, absurdement, contre toute évidence, il s’était obstiné à croire impossible que Ghislaine de Vorges fût tout à coup devenue comtesse de Moraines, maintenant tous les détails lui précisaient le fait, sans souci de sa vaine révolte. Encore une question lui échappa, toute palpitante de cette angoisse que sa forte volonté ne pouvait maîtriser :

— Mais enfin pourquoi Moraines voulait-il ainsi ce mariage inutile ?

— Non pas inutile pour sa fille, Marc, ni pour Ghislaine. Il savait bien que, pour Josette, il avait été, — du moins pendant bien des années, — un père indifférent, négligent… Il avait compris enfin, en voyant Ghislaine auprès de sa fille, que l’enfant confiée à Mme de Maulde n’était pas heureuse, qu’elle arrivait à un âge où les influences subies pouvaient décider de son avenir de femme… La mort imminente éveille, si vive, la conscience des responsabilités ! Il a entrevu tout à fait, à la dernière heure, celle qu’il avait envers cette enfant. Et il a voulu réparer, un peu, le tort qu’il lui avait fait, en la confiant à Ghislaine, devenue sa belle-mère, pour qu’il y eût un véritable lien entre elles…

De cet accent d’ironie âpre, inaccoutumé chez lui, Marc jeta :

— C’était, en effet, parfaitement compris pour le bien de Mlle Josette, sinon pour celui de Mlle de Vorges…

Une seconde, Mme Dupuis-Béhenne demeura silencieuse, comme si elle hésitait à parler… Mais, sans en avoir conscience, elle était dominée par cette volonté de savoir l’entière vérité qu’elle sentait si impérieuse, obscurément, chez Marc de Bresles ; — sans, d’ailleurs, qu’elle en pénétrât ni même en cherchât le mobile. Et, de sa manière paisible, elle reprit :

— Marc, vous avez toujours été un si vrai ami pour Ghislaine que je puis bien vous parler franchement… Vous vous trompez fort en croyant que M. de Moraines ne pensait qu’à sa fille en désirant laisser son nom à Ghislaine… D’après ce qu’il a dit à mon mari, d’après… son testament, il est évident qu’une pensée très délicate, très généreuse, l’inspirait… Aimant Ghislaine, — comme aiment les hommes de son âge, — il voulait avoir le droit d’assurer son avenir, la délivrer de sa pauvreté, de sa pénible situation d’institutrice…

— Pénible ! soit… mais qui la faisait indépendante, ne devant rien à personne… Au-dessus de toute critique, de tout blâme, de toute supposition injurieuse !

Le visage de Mme Dupuis-Béhenne se colora, et elle regarda Marc, presque indignée :

— Blâmer Ghislaine !… Et de quoi ?… Elle a vu qu’il dépendait d’elle d’adoucir un peu une agonie supportée avec un admirable courage… Elle s’est entendu supplier de devenir la mère d’une enfant qu’elle aime profondément… Et elle s’est prêtée, sans souci d’elle-même, à ce qu’implorait d’elle un homme dont le dernier rêve a été de la rendre heureuse… La veille même du jour où il a été blessé, il lui avait écrit une lettre, restée inachevée, qu’il a voulu qu’elle lût, où il lui demandait d’être sa femme… Ghislaine a été généreuse et dévouée, et bonne… follement !… Oui, voilà de quoi on peut la blâmer !… Marc, qu’avez-vous donc contre elle ?… Que vous a-t-elle fait ?

Ce qu’elle lui avait fait ? C’était là un secret que nul ne devait pénétrer… Ah ! elle l’avait bien fait souffrir par ce mariage dont la nouvelle l’avait foudroyé, auquel, d’abord, il avait refusé de croire…

Lui aussi, tout bas, comme le comte de Moraines, il avait été conquis par le charme pénétrant de cette nature de femme très haute et très noble. Il avait pensé que ce serait une joie divine de vivre près d’elle, heureux par elle, en se dévouant à elle toute… Pourtant, il s’était tu, ne voulant pas l’entraîner dans sa vie aventureuse d’homme sans fortune, elle que les épreuves avaient déjà si fort meurtrie. Il avait résisté à la tentation délicieuse et redoutable de lui parler en cette unique journée, passée près d’elle, six semaines plus tôt ; la dernière où, — sans que nul pressentiment l’en eût averti, — il eût pu lui demander de devenir sienne, pour la peine comme pour la joie…

Maintenant qu’une circonstance étrange avait fait d’elle la comtesse de Moraines ; qu’elle avait accepté de servir de mère à une enfant orpheline qu’elle n’abandonnerait pas ; maintenant surtout que son avenir était assuré, elle était perdue pour lui… Jamais plus, il ne pourrait revoir en elle la Ghislaine de Vorges qu’il avait mise si haut, au-dessus des autres femmes ; que, silencieusement, il avait entourée d’un culte fervent, où il entrait tant d’estime, de respect, d’admiration… Certes, il la savait incapable d’un misérable calcul d’intérêt. Et pourtant, il ne lui pardonnait pas d’avoir renoncé à sa hautaine pauvreté, d’accepter la fortune d’un homme qui, en réalité, n’avait jamais été qu’un étranger pour elle… Comment avait-elle pu consentir à cela ? Comment, elle, si fière, s’était-elle exposée aux suppositions outrageantes de ceux qui ne la connaissaient pas ?… Comment n’avait-elle pas compris que certains dévouements sont pures folies, et avait-elle accompli celui-là avec ce mépris altier de ce qui en pouvait résulter pour elle ?

Mais toute cette révolte qui grondait en lui, il devait la taire… Déjà, il n’avait que trop trahi l’amertume qui lui emplissait l’âme. Par un violent effort de volonté, il se domina, et dit :

— Chère madame, vous avez raison, je n’ai qualité ni pour approuver ni pour blâmer Mlle de Vorges, qui a agi comme elle a cru devoir le faire. Je suis, en effet, mauvais juge en la circonstance…

Très sérieuse, Mme Dupuis-Béhenne dit :

— C’est vrai, Marc, car vous ne pouvez comprendre ce qu’était la situation, ne l’ayant pas vue de tout près comme nous, comme moi, qui, jusqu’à la dernière minute, ai espéré que quelque circonstance — même, mon Dieu, la mort de ce malheureux ! — empêcherait le mariage de s’accomplir, puisque la loi exigeait un certain délai… Mais il était écrit qu’il se ferait !… Aujourd’hui, ce sont de nouvelles difficultés. Ghislaine refuse absolument d’accepter les avantages que M. de Moraines, son mari, lui a reconnus par testament.

Une clarté s’alluma dans les yeux de Marc.

— Ah ! Mlle de Vorges, pardon Mme de Moraines refuse…

— Oui… La situation est, en effet, fort délicate pour elle. Le comte de Moraines qui la connaissait bien, avait sans doute eu le pressentiment de ce refus, car il a arrangé les choses de telle sorte que son opposition n’y peut rien changer… En somme, devant la loi et l’Église, elle est la veuve du comte de Moraines ; elle ne peut rester auprès de Josette dans une position d’institutrice et toute sa fortune personnelle consiste en quatorze cents francs de rente. Enfin, la situation va se régler, je suppose, maintenant que Ghislaine est de retour…

— Mme de Moraines est à Paris ?

— Elle est revenue depuis quelques jours avec Josette. Ne la verrez-vous pas avant de partir ?

— Non, sans doute, fit-il brièvement.

A quoi bon la voir ? Pour sentir plus amer son regret de ce qui aurait pu être et qui maintenant ne serait jamais sans doute… Mais à Mme Dupuis-Béhenne, il fallait donner quelque banale explication ; et il continua :

— J’aurai trop peu de temps à moi pendant ma dernière semaine à Paris…

— Oui, en effet. C’est une longue absence que vous préparez, Marc. Vous reviendrez… quand ?

Il eut un geste de détachement profond.

— Je ne sais… Peu m’importe. Rien ne me retient ni me rappellera en France. Je suis un sans famille !

— Marc, vous avez du moins des amis. Et un jour viendra — peut-être n’est-il même pas bien loin ? — où vous vous créerez une famille…

— Vous voulez dire, madame, que je me marierai ? Ah ! certes non, ce jour n’est pas proche… Je n’ai ni le goût ni les moyens de devenir chef de famille. Chère madame, au revoir… Voici longtemps que je vous retiens et j’en suis confus.

Il se levait pour prendre congé, incapable d’une conversation indifférente. S’il était venu ce jour-là chez Mme Dupuis-Béhenne, c’est qu’il ne pouvait plus supporter son ignorance de ce qui s’était réellement passé à Jouventeuil. Combien de récits de toute sorte, fantaisistes, mensongers, malveillants même, avait-il entendus à ce sujet depuis quelques semaines…

Maintenant il savait la vérité, comme il l’avait tant souhaité ; et cette vérité lui était si douloureuse qu’il eût voulu, à n’importe quel prix, retrouver les incertitudes qui, pourtant, l’avaient torturé.


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