IX.

Gouverné entièrement par la chère dogaresse (c'est ainsi qu'en raison de son caractère absolu et de ses manières impériales l'érudit avoué avait surnommé mademoiselle de Fougères), M. Parquet céda à ses désirs et se contenta de lui adresser de temps en temps une tendre admonestation, à laquelle Fiamma mettait fin par des réticences mystérieuses. Au grand étonnement de l'avoué, madame Féline et son fils reçurent au salon du château un accueil tel que, malgré l'extrême fierté de Jeanne et la méfiance ombrageuse de Simon, ils ne craignirent point d'y retourner plusieurs fois, et purent se trouver presque tous les jours avec mademoiselle de Fougères, soit chez eux, soit chez M. Parquet, sans craindre de voir ces précieuses relations interrompues par une intervention étrangère. L'avoué, qui seul connaissait à fond le caractère du comte, avait sujet d'être plus surpris qu'eux; car il ne l'avait jamais vu plier sous aucun ascendant, et il savait que ses formes gracieuses et son babil prévenant cachaient une opiniâtreté inflexible et beaucoup de despotisme. Sa fille était la seule personne de son ménage qu'il ne dominât point. Toutes les autres étaient réduites à une servilité qu'on eût pu prendre pour de l'amour, à voir le ton patelin dont il leur commandait en présence des étrangers, mais qui n'était rien moins que cela aux yeux de M. Parquet, initié aux mystères de l'intérieur. Il est vrai que Fiamma était un être organisé pour une résistance indomptable. Mais autant notre avoué avait jugé impossible que le père entravât les libertés de la fille, autant il lui avait semblé certain que jamais la fille n'obtiendrait un acte de complaisance paternelle. Leurs deux existences avaient marché côte à côte, s'effleurant tous les jours et ne se touchant jamais. Leurs goûts, en se montrant diamétralement opposés, semblaient consacrer irrévocablement ce divorce de deux êtres que la société avait condamnés à vivre sous le même toit, et que le sentiment des convenances enveloppait à cet égard d'un voile impénétrable pour le public. En voyant le comte vaincu, ou du moins entamé dans cette lutte mystérieuse, M. Parquet se livra à mille commentaires. Un homme qui savait le secret de toutes les familles ne pouvait se résoudre tranquillement à ignorer celui-là. Cependant Fiamma, qui connaissait tous ses faibles et qui déployait toutes les coquetteries enfantines de son esprit pour le gouverner, seule au monde sut résister à sa curiosité et la museler.

Dans les premiers temps, Simon, résolu à s'observer héroïquement, eut beaucoup à souffrir. Toutes ses joies avaient un aiguillon empoisonné. Il se croyait toujours à la veille d'une explosion dont le dénoûment devait le couvrir de honte et de remords. Mais peu à peu il se rassura. La conduite et la caractère de mademoiselle de Fougères vinrent à son aide d'une façon merveilleuse. Soit qu'elle eût deviné le secret de Simon et qu'elle employât toute la pudeur de son âme à en refouler l'aveu trop prompt, soit qu'elle portât dans son affection pour lui le calme d'une sagesse au-dessus de son âge, elle mit dans leurs relations le charme d'une confiance réciproque. En la voyant tous les jours, Simon découvrit qu'elle possédait au plus haut point la force et la tranquillité morales qu'excluent ordinairement des facultés impétueuses et des besoins d'activité comme ceux dont elle était douée. A l'emportement d'amour qui l'avait surpris d'abord vinrent se joindre un respect et une vénération dont la douceur se répandit sur toutes ses pensées. Pendant six mois, cette sérénité fut si saintement soutenue de part et d'autre que ces deux jeunes gens, dont l'un était bien presque aussi homme que l'autre, se crurent destinés à se chérir toute leur vie comme deux frères. Mais un événement important dans leur vie uniforme et paisible vint réveiller chez Simon l'intensité douloureuse de son amour.

Au retour de l'hiver, M. de Fougères reçut la visite d'un parent de sa défunte épouse, qui arrivait d'Italie, chargé pour lui de valeurs considérables, réalisation de ses derniers fonds commerciaux, qu'il voulait placer en fonds de terre pourarrondirsa propriété. Le comte n'était pas homme à accueillir froidement un hôte chargé d'or, et son estime pour le marquis d'Asolo était fondée déjà sur la fortune que possédait ce jeune patricien par lui-même. Il lui pardonnait d'être républicain, parce qu'en Vénitie l'opinion républicaine n'engage pas à d'autre dévouement à la cause populaire qu'à la haine de l'étranger et à des actes de résistance contre lui dans l'occasion. Il plaisait au noble caractère de Fiamma de poétiser cet esprit libéral de ses compatriotes; mais elle savait bien au fond que la république de Venise était aussi loin de son idéal politique, que la France constitutionnelle l'était encore, à ses yeux, de Venise esclave. Elle n'en disait rien à Simon par orgueil national; elle s'en plaignait avec son compatriote, parce qu'elle n'eût pu lui faire partager ses illusions.

Elle avait vu quelquefois le marquis en Italie et le connaissait assez peu; mais la vue d'un compatriote et d'un co-opinionnaire fut pour elle un événement agréable au fond de l'exil. C'était un bon jeune homme, extraordinairement cultivé pour un Lombard. Quoique un peu gros, il était d'une beauté remarquable: l'expression de son visage était sereine, noble et douce; la santé, le courage et l'amour de la vie brillaient dans ses yeux d'un tel éclat qu'on eût pu parfois s'y tromper et y voir le feu de l'intelligence. Tout en lui inspirait la confiance et l'estime. Il avait un cœur aimant et sincère, le caractère loyal et brave, l'imagination vive et toujours prête pour la grande passion, comme cela est d'usage en son pays. Il était venu en France pour s'instruire des choses et des hommes, et il avait tiré assez bon parti de son voyage. Mais au milieu de son cours de philosophie et de politique, l'amour des aventures, si naturel à vingt-cinq ans, l'avait poussé en personne à Fougères, où la présence de sa belle cousine lui faisait espérer de bâtir un roman négligé en Italie.

C'était un de ces hommes un peu corrompus, mais encore naïfs, que le monde entraîne, et qui ne sont pas fâchés d'y paraître beaucoup plus roués qu'ils ne le sont en effet. Une femme d'esprit peut les rendre aussi sérieusement amoureux qu'ils affectent d'être incapables de le devenir, surtout si, comme Fiamma, elle ne songe pas à opérer ce miracle. Asolo était fort capable d'enlever sa cousine si elle eût été aussi éventée qu'elle avait passé pour l'être dans sa province d'Italie, où ses courses à cheval et sa vie indépendante avaient, comme en Marche, excité, non le blâme, mais le doute et la curiosité de ceux qui ne voyaient pas de près sa conduite irréprochable. Il avait assez d'esprit pour la jouer et la punir s'il l'eût trouvée habile en coquetterie; mais, quand il la vit si différente de ce qu'il l'avait jugée de loin, quand il la trouva si forte, si prudente, si fière, et en même temps si bonne, si franche et si naïve, il en devint éperdument amoureux; et, au bout de huit jours passés près d'elle, il lui eût offert, s'il l'eût osé déjà, son nom et sa fortune, son sang et sa vie. Cette facilité à se prendre à l'amour est le beau côté des âmes que le vice entraîne facilement. Elle est plus remarquable en Italie, où les organisations, plus fécondes et plus mobiles, passent du plaisir grossier à l'exaltation romanesque, comme de l'apathie politique à l'héroïsme, avec une promptitude et une bonne foi extraordinaires. Ces âmes ont plusieurs caractères opposés qui vivent dans le même être en bonne intelligence, chacun régnant à son tour. Asolo avait fait assez bon marché de son républicanisme dans le beau monde de Paris. Il l'avait un peu traité comme un habit de parade qui, n'étant pas de mode à l'étranger, devait être remplacé par le costume de bon ton du pays; mais, quand il vit Fiamma si ardente et si romanesque sur ce chapitre, il reprit l'habit ultramontain, et les principes républicains retrouvèrent de l'éloquence dans sa bouche, grâce à cette belle langue italienne, où les lieux communs ont encore de la pompe et de la grandeur.

Dans les premiers jours il adopta ce rôle pour lui plaire; mais avant la fin de la semaine il était aussi convaincu que déclamatoire, et sans aucun doute il eût sacrifié son marquisat de Vénétie et versé tout son sang pour un regard de son héroïne.

Fiamma, confiante et bonne pour ceux qui semblaient penser comme elle, crut le voir à son état normal et le prit en grande amitié. Cependant elle la lui eût fait acheter par quelque malice si elle eût connu sa conduite antérieure dans les salons parisiens.

Le comte de Fougères, enchanté de son allié le premier jour, en rabattit beaucoup lorsque cette explosion de patriotisme eut lieu. Il craignit que cet insensé ne le discréditât complètement, d'autant plus que, pour complaire à sa cousine, le Lombard affecta de terrasser le préfet et le receveur général dans un déjeuner orageux où le bon vin aida à son éloquence. Les vulgaires amis du pouvoir ont ce bonheur inappréciable qu'entre eux ils se craignent et se regardent comme tous également capables de dénonciation. Le comte devint pâle comme la mort. Il était porté comme candidat à la députation, et, s'il avait fait de grand sacrifices pour racheter son fief, c'était dans l'espoir d'être pair de France un jour, quand le roi daignerait élargir les mailles du filet et donner de l'élasticité aux institutions. Il lui fallut beaucoup d'habileté pour expliquer à ses hôtes ce que c'était que la république vénitienne et pour leur prouver que le marquis venait de parler dans le sens aristocratique.

Mais toute chose a son bon côté pour le navigateur habile, attentif au moindre souffle du vent. Le comte crut bientôt s'apercevoir d'une différence extraordinaire dans les manières de sa fille; et, espérant l'accomplissement d'un miracle dans ses idées, il fit entendre au cousin qu'elle serait un jour aussi riche qu'elle était belle. Sa joie fut grande quand le marquis lui répondit clairement qu'il serait le plus heureux des hommes s'il pouvait fléchir l'obstination avec laquelle sa cousine semblait s'être vouée au célibat, et qu'il suppliait le comte de lui laisser le temps de prouver son dévouement à cette belle insensible. La permission de prolonger son séjour à Fougères lui fut accordée d'autant plus vite qu'il écouta fort peu attentivement l'énumération des biens du beau-père, ce qui montrait le désintéressement d'un homme vraiment épris et peu chatouilleux sur la rédaction d'un contrat.

Cependant, comme le comte se souvint de l'opiniâtreté avec laquelle Fiamma avait refusé plusieurs propositions de mariage et avec quelle sécheresse elle avait traité à Paris tous les jeunes gens qu'elle avait soupçonnés d'avoir des prétentions à sa main, il ne regarda pas encore la partie comme gagnée, et conseilla au marquis de ne pas brusquer sa déclaration.

Les semaines s'écoulèrent donc pour le marquis d'une manière charmante au château de Fougères. De plus en plus amoureux, il conçut beaucoup d'espoir; car Fiamma lui ayant dit dès le principe qu'elle ne voulait pas se marier, ne lui reparla plus de ses projets pour l'avenir et lui témoigna désormais une affection sincère. Dans l'attente du succès, le marquis, un peu impatient, un peu dépité de voir toujours la famille Féline et la famille Parquet s'opposer à de longs tête-à-tête avec sa cousine, mais plein de franchise dans le fond de l'âme et touché de l'amitié qu'on lui témoignait, vécut pendant ces jours rigoureux de l'hiver d'une vie chaude et pleine qui faisait diversion à celle du monde. Fiamma lui avait présenté ses amis du village, et elle avait prié ceux-ci d'adopter la parenté de son cousin. L'esprit enjoué, l'originalité tout italienne de Parquet et la grâce modeste de Bonne charmèrent le marquis. Il goûta moins Simon, dont les long regards, tournés sans cesse vers Fiamma, lui donnèrent tout de suite à penser. Mais le calme des manières de celle-ci avec le jeune légiste et la comparaison que le brillant marquis fit de cette figure maigre, pâle et souffrante, avec l'image radieuse que lui présentait son miroir, le rassurèrent bientôt; il était fat, comme tout Italien jeune et passablement fait, mais d'une fatuité qui n'a rien d'insolent, et qui se résigne d'autant mieux à manquer un succès qu'elle est plus certaine d'en obtenir beaucoup d'autres.

Quant à la mère Féline, Asolo n'y comprit rien du tout. Il pensa que l'affection de Fiamma pour cette vieille venait de quelque habitude de dévote, de quelque association de chapelet ou d'ex-voto. Jeanne passait sa vie à jeûner pour donner son pain aux pauvres; elle soignait les malades et instruisait les orphelins dans la religion. Le marquis pensa qu'elle était le ministre des charités, la surintendante des aumônes de la châtelaine; et, empressé de complaire à tout ce qui plaisait à Fiamma, il se mit à chanter des cantiques à madame Féline. Il avait une voix magnifique, et le soir, dans le silence du parc ou du verger, tous se taisaient pour l'écouter. La bonne Jeanne était émue jusqu'aux larmes de cette pure mélodie italienne qu'elle entendait pour la première fois de sa vie, et pendant ce temps le marquis se réjouissait de faire souffrir son pâle et silencieux rival.

On prétend que les femmes seules ont le secret de ces petites rivalités d'amour-propre. J'en appelle à tout homme de bonne foi: est-il un de nous qui n'ait eu envie de jeter par la fenêtre un rival assez heureux pour attendrir par ses chants la femme que nous aimons? Ne sommes-nous pas jaloux de sa science, de son esprit, de sa réputation, de son cheval, de son habit? Ne trouvons-nous pas fort mauvais que notre maîtresse s'aperçoive de ses avantages? Plus ces avantages sont puérils, plus nous en sommes blessés.

Simon souffrait horriblement. Cette parenté, cette familiarité, ce dialecte qu'il ne comprenait pas, cette habitation actuelle sous le même toit, tout le blessait. Dans les premiers jours cependant il trouvait naturel que Fiamma eût du plaisir à retrouver un parent, un compatriote, un débris de sa chère république; mais, lorsqu'il vit cette prétendue visite se prolonger indéfiniment et ce compatriote devenir un ami, il le craignit d'abord comme tel; puis il découvrit qu'il était amoureux, qu'il cherchait à se faire aimer, et toutes les tortures de la jalousie entrèrent dans son cœur.

Trop fier pour montrer ses angoisses, sachant d'ailleurs qu'il ne pouvait faire à Fiamma ni question ni reproche sans trahir le secret d'une passion qu'elle devait ignorer, craignant par-dessus tout la vanité du Lombard, il résolut de s'éloigner, sauf à en mourir de désespoir.

Un matin, Fiamma, profitant d'un de ces rayons de soleil si précieux dans les montagnes en hiver, était montée à cheval avec son parent, et le hasard les avait conduits à la gorge aux Hérissons, non loin de l'endroit où l'aventure du milan était arrivée. Fiamma tomba dans la rêverie, et Ruggier Asolo, surpris de cette mélancolie subite, la pressa de questions. Elle voulut d'abord les éluder; mais, comme il insista et qu'elle avait de l'amitié pour lui, elle chercha quelque sujet de chagrin sans importance qu'elle pût lui donner comme une confidence pour le satisfaire. Elle ne trouva rien de mieux à lui dire, si ce n'est que l'aspect de ces montagnes lui rappelait sa patrie et la remplissait de tristesse.

«Juste ciel! s'écria le marquis, et qui vous empêche d'y retourner?

—Mon père a vendu ses dernières propriétés et jusqu'à la maison de campagne que j'aimais. C'est là que ma mère m'avait élevée et, pour ainsi dire, cachée, afin de me soustraire aux tracasseries odieuses de cette vie de lucre et de parcimonie, qu'on appelle une honnête industrie. C'est là qu'après la mort de cettemalheureuse bien-aiméej'aurais voulu passer le reste de mes jours dans l'étude, le silence et la prière; mais la destinée, qui me condamnait à être riche, en dépit de mon mépris pour toutes les jouissances du luxe, m'a poursuivie jusque-là. Elle a vendu et rasé mon ermitage; elle m'a jetée dans ce pays glacé, loin des souvenirs qui m'étaient chers et chez une nation que je méprise. Voilà pourquoi je suis triste quelquefois; car je suis plus heureuse que je ne croyais possible de l'être à une fille qui a perdu sa mère. Je me suis soumise aux habitudes et au climat de cette contrée; la rigueur de ce ciel mélancolique convient d'ailleurs aux soucis de mon cœur. J'ai rencontré dans ce village un bonheur inespéré. Ce vallon renfermait des êtres qui devaient s'emparer de ma destinée, la fixer, l'asservir et la consoler! Chose étrange que les desseins cachés de la Providence! Qui m'eût prédit cela, alors que je gravissais les rives escarpées de la Piave, et les forêts terribles de Feltre, si chères au vieux Titien?

—Anima mia, répondit le marquis avec sa tendresse d'expressions italiennes, vous ne pouvez pas vivre dans ce nid de corbeaux, parmi ces bonnes gens qui ne vous vont pas à la cheville, quelque effort que vous fassiez pour les élever jusqu'à vous. Que le cher comte, votre père, ait trouvé à satisfaire ses vues d'intérêt et d'ambition en revenant ici, c'est fort bien, et il a eu le droit de vous y traîner à sa suite; mais la nature et la société, la voix de Dieu et celle du peuple vous rappellent dans notre belle patrie. Avec vos talents, votre caractère viril et magnanime, votre courage héroïque, vous êtes appelée à y jouer un rôle actif…

—Croyez-vous? s'écria Fiamma, dont les yeux brillaient d'un feu sauvage. Ah! s'il y avait quelque chose à faire pour la liberté; si les seigneurs de nos campagnes, si les paysans de nos vallons, si le peuple de nos villes, pouvaient se réveiller! Si seulement ces généreux bandits de nos Alpes, qui se retranchèrent dans les gorges des torrents pour fermer le passage aux soldats étrangers, et qui moururent tous jusqu'au dernier, comme les hommes des Thermopyles, plutôt que de subir un joug infâme; si ces bandes héroïques de contrebandiers et de pâtres, auxquels il n'a manqué que des chefs à la fois puissants et fidèles, pouvaient se ranimer et sortir de leurs cendres éparses sous nos bruyères!… Mais quelles folies disons-nous! Parlons d'autre chose, cousin; cela me donne la fièvre.

—Eh bien! ayons la fièvre, et parlons-en, ma Fiamma. Songe, noble sœur, qu'à force de parler de son mal on s'indigne contre sa faiblesse, on se lève et on marche. Sache que chaque jour, dans notre Italie, un patriote, à force de se plaindre comme nous, s'éveille et se tient prêt à nous suivre. Les paysans sont prêts, je te le dis, cousine. Les hommes des Alpes n'ont pas changé; leur courage n'a pas plus faibli sous la verge autrichienne que les cimes de nos glaciers n'ont fondu au soleil. Il ne leur manque que des chefs qui s'entendent. Sait-on où s'arrêterait l'avalanche qu'une poignée d'hommes pourrait détacher? Toi et moi, et cinq ou six de nos amis qui sont résolus à me suivre et à m'obéir aveuglément, c'en serait assez pour entraîner la première masse.

—O Ruggier! s'écria Fiamma en crispant la main qui tenait les rênes et en faisant cabrer son cheval, si vous disiez vrai, s'il y avait seulement une lueur d'espoir!… mais, hélas! tout cela est un cauchemar. Il vous est permis de tenter de le réaliser; mais moi, misérable! ce détestable accoutrement de femme, qui me comprime le cœur, me force à rester là immobile, à faire de stériles vœux et à me déchirer les entrailles de colère!

—Tu seras parmi nous, Fiamma! s'écria le marquis, profitant de sa fantaisie et entraîné par son amour à la partager. Tu serais à notre tête, la Jeanne d'Arc de l'Italie, belle et sainte comme elle, comme elle brave et inspirée! Crois-tu que cette héroïne ait eu plus de force et de cœur que toi? Crois-tu qu'elle ait aimé sa patrie avec plus d'ardeur? Vois! Dieu semble t'avoir formée exprès pour un rôle extraordinaire. Dès le premier jour où je t'ai vue, j'ai pressenti ta grandeur future, j'ai vu sur ton visage le sceau d'une mission divine. Vois ta beauté, vois ton intelligence, vois ta santé robuste qui s'accommode de tous les climats, de toutes les privations; vois ta hardiesse si contraire à l'esprit de ton sexe; vois jusqu'à ta force musculaire, jusqu'à cette petite main qui est de fer pour dompter un cheval et qui porterait un mousquet aussi bien que Carpaccio?…»

Fiamma tressaillit comme si une flèche l'eût touchée. «Qu'avez-vous donc? lui dit son cousin en voyant une vive rougeur couvrir aussitôt son visage; chère enfant, si le brave bandit Carpaccio n'avait pas été pendu à deux pas de mon domaine d'Asolo peu d'années après votre naissance, je croirais qu'une aventure de roman vous a rendu ce souvenir terrible.

—Parlons d'autre chose, je vous prie, répondit Fiamma; je me sens mal: vous flattez trop mon penchant à l'exaltation. Toutes ces chimères sont bonnes à forger sur le versant des Alpes, quand on n'a qu'un pas à faire pour être hors de la portée de ce monde railleur et sceptique qui paralyse toutes les idées grandes en les traitant de folles. Ici, au milieu du cloaque, on est ridicule rien que de se promener sur un cheval pour prendre l'air. Rentrons, cousin; le froid me gagne.»

Ruggier Asolo tourna son cheval dans la direction que lui imposait Fiamma du bout de sa cravache; mais il avait fait vibrer une corde dont il espérait tirer tous les tons de sa mélopée. Ramenant sa cousine, malgré elle, à l'idée romanesque d'une guerre de partisans, il la ramenait au désir de revoir l'Italie et de le suivre. Fiamma était tellement absorbée par la partie poétique de cette idée qu'elle ne songeait seulement pas aux conséquences positives que son cousin cherchait à déduire comme moyens d'exécution. La voyant enflammée d'une ardeur guerrière, il commençait à faire entendre clairement l'offre de son amour et de sa main, lorsqu'il s'aperçut que Fiamma ne l'écoutait plus. Elle avait poussé son cheval jusqu'au bord du ravin, et de là elle contemplait un objet éloigné dans la vallée de la Creuse.

«Dites-moi, mon bon Ruggier, dit-elle en l'interrompant, ce voyageur à cheval, là-bas, sur le chemin de Guéret, n'est-ce pas Simon Féline?

—Oui, c'est lui, répondit Ruggier, autant que je puis reconnaître cette taille voûtée et ce chapeau à la mode il y a trois ans. Votre ami Simon est vraiment taillé, chère cousine, pour faire un curé de village. J'espère que vous le ferez entrer au séminaire, et qu'il confessera dans quelques années vos jolis petits péchés.

—Dites-moi, cousin, reprit Fiamma sans entendre qu'il lui parlait, la tête de son cheval n'est-elle pas tournée du côté de la ville, et n'a-t-il pas un porte-manteau derrière lui?

—Exactement comme vous dites, ma cousine; vous avez une vue excellente pour discerner tout l'attirail presbytérien de M. Féline. Je crois que, pour vous plaire, nous serons obligés de l'emmener avec nous. Il pourra servir d'aumônier à notre petite armée.

—Ne plaisantez pas sur Simon Féline, cousin Ruggier, répondit Fiamma d'un ton ferme et grave. C'est un homme qui vaudrait à lui seul plus que nous tous ensemble; et s'il avait un rôle de prêtre à jouer parmi nous, sachez qu'il aurait plus d'âme, plus de génie et plus d'éloquence que saint Bernard pour prêcher les nouvelles croisades contre la tyrannie et pour en montrer le chemin. Mais pourquoi s'en va-t-il, et sans nous avoir prévenus?» ajouta-t-elle avec beaucoup de préoccupation, et comme se parlant à elle-même.

Elle tomba dans une rêverie profonde, et son cheval, qu'elle faisait bondir comme un chevreuil quelques instants auparavant, obéissant à l'impulsion de son bras calme et détendu, se mit à suivre au pas le sentier. Ruggier étonné la vit se pencher devant une roche que baignait l'eau du torrent. C'est là qu'elle s'était assise avec Simon, lorsqu'il avait lavé lui-même le sang de son visage, alors que le torrent, desséché par l'été, n'était qu'un paisible ruisseau. A la vive exaltation qu'elle venait d'éprouver succédèrent des pensées d'un autre genre, et des larmes qu'elle ne put retenir mouillèrent sa paupière. Alors elle laissa tomber tout à fait de ses mains la bride de Sauvage, et le docile animal, obéissant à toutes ses impressions, s'arrêta.

«Adieu, Italie, dit-elle d'une voix étouffée. C'en est fait! Tu viens de recevoir le dernier clan de mon cœur, la dernière étreinte de mon amoureuse ambition. Montagnes sublimes, patrie bien-aimée, terre poétique, nous ne nous reverrons plus; c'est ici que je suis enchaînée; ce rocher abritera mes os.

—Ne vous désespérez pas ainsi, ma vie, mon bien! s'écria le marquis avec feu, vous me déchirez l'âme. Eh quoi! le courage vous manque-t-il au moment d'accomplir le vœu de toute votre vie? Ne suis-je pas à vos pieds? Ne comprenez-vous pas que mon âme tout entière…

—C'est vous qui ne me comprenez pas, ami Ruggier, interrompit Fiamma; et puisque vous avez surpris le secret de mes pensées, puisque vous avez vu quelle puissance une ambition enthousiaste et folle exerce sur moi, je veux lever tout à fait le voile qui me couvre à vos yeux, et vous montrer le fond de mon cœur. J'ai dans le sang une ardeur martiale qui m'égare souvent et me jette dans un monde imaginaire où nulle affection humaine ne semble pouvoir me suivre. Vous devez croire que la guerre et les aventures sont les seules passions que je connaisse. Eh bien! sachez que ce n'est là qu'une face de mon être. J'ai cru longtemps n'en avoir pas d'autre; mais j'ai reconnu depuis peu que c'était une maladie de mon âme oisive, et qu'une passion plus vraie, plus douce, plus conforme à la destinée que le ciel marque aux femmes, dominait et calmait dans mon cœur ces agitations fébriles, ces désirs presque féroces de vengeance politique. Cette passion, c'est l'amour. Vous êtes mon parent, soyez mon confident et mon ami. Nous allons nous quitter bientôt, sans doute. Vous allez revoir l'Italie où je ne retournerai plus. Peut être ne presserai-je plus jamais votre main loyale. Souvenez-vous, quand nous serons de nouveau séparés par les Alpes, que, ne pouvant rien vous offrir pour marque d'amitié et vous laisser comme gage de souvenir, je vous ai donné le secret de mon cœur et l'ai mis dans le vôtre. J'aime Simon Féline.»

Le marquis fut tellement bouleversé de cette naïve confidence qu'il eut un véritable mouvement de fureur et de désespoir. Tournant un regard inexprimable vers le ciel, puis sur sa cousine, il eut envie de jurer, de pleurer et de rire en même temps; mais comme chez les hommes de sa trempe l'affection et la vanité ne se détrônent jamais complètement l'une l'autre, le sentiment de l'orgueil blessé et la crainte d'être ridicule emportèrent son amour, comme le vent balaie la neige nouvellement tombée. Un sang-froid sublime rendit à ses manières la politesse, la grâce et le bon goût avec lesquels doit s'exprimer le plus parfait dédain.

«Ce que vous me dites m'étonne peu, chère cousine, répondit-il. Dans l'isolement où vous vivez, il est naturel que le seul homme que vous connaissiez soit celui dont vous vous énamouriez…»

Il allait débiter avec une admirable douceur une longue suite de riens charmants dont l'ironie eût semblé l'effet de la maladresse et de l'indifférence; mais Fiamma, dont l'humeur était peu endurante, se sentit blessée de cette première remarque et l'interrompit en lui disant:

«Vous vous trompez d'une unité, mon cher cousin, en disant que Simon Féline est le seul homme que j'aie pu choisir. Vous êtes deux ici, et vous avez certes d'assez grandes qualités pour lutter avec lui dans mon estime, en outre, personne ne peut nier que vous ne soyez plus grand, plus beau, plus riche et mieux habillé que Simon le presbytérien; il y avait donc bien des raisons pour que je me prisse pour vous d'une passion romanesque, de préférence à ce pauvre paysan que j'ai vu tout à l'heure passer là-bas sur la route, et dont le départ m'a fait plus de peine que la réalisation de tous mes châteaux en Espagne ne me ferait de plaisir. Eh bien! cependant, je vous jure que je n'ai pas plus songé à m'enamourer de vous que vous de moi. Continuez vos observations, cousin, je vous écoute.»

Le marquis, voyant qu'il n'aurait pas beau jeu avec Fiamma Faliero, prit le parti d'abjurer toute amertume et de parler sérieusement et de bonne amitié avec elle. Il discuta avec beaucoup de calme et de bonne foi les chances d'un mariage entre elle et Simon.

«Je n'en vois aucune d'admissible, lui répondit Fiamma, je n'ai jamais compté là-dessus; je ne sais même pas si je l'ai jamais souhaité. Cette amitié fraternelle, exclusive de tout autre amour et de toute autre union, satisfait le besoin de mon âme et n'ébranle pas l'aversion que j'ai pour le mariage.»

Ils rentrèrent fort bons amis. Le marquis témoigna beaucoup de reconnaissance de la marque de confiance qu'il venait de recevoir; mais, dès qu'il fut entré, il commanda à son valet de chambre de recharger sa voiture et de demander des chevaux de poste. Il exprima au comte, dans des termes laconiques, sa douleur d'avoir été repoussé, et son impatience ne se calma qu'en voyant les chevaux entrer dans la cour. Alors un reste d'amour fit passer un vif attendrissement dans son âme. L'air de regret sincère avec lequel Fiamma, après avoir écouté le mensonge accoutumé d'unelettre imprévueet d'uneaffaire importante, lui serra cordialement la main, amena sur ses lèvres quelques paroles entrecoupées et dans ses yeux quelques larmes passionnées. Il sentit que cet épisode laisserait un souvenir tendre dans sa vie. On peut croire cependant qu'il n'en mourut pas de douleur, et qu'il reparut trois jours après, en parfaite santé, au balcon de l'Opéra-Italien.

Le plus grand désir du comte de Fougères, depuis qu'il avait sa fille auprès de lui, c'était de s'en débarrasser. Il semblait que la destinée capricieuse, jalouse d'opérer dans cette famille le contraste le plus complet, eût imposé à la fille la haine du mariage en raison inverse de l'impatience que le père éprouvait de la voir établie. Outre les raisons mystérieuses que M. Parquet cherchait à déduire de cette manie réciproque, il en existait de bien palpables, et qui, prenant leur source dans le caractère de l'un et de l'autre, suffisaient presque pour l'expliquer. M. de Fougères était de la véritable race des avares. Son intelligence n'était développée que sous la face de l'habileté et de l'activité en affaires, et la seule vanité qu'il eût c'était celle d'être riche. Il n'appliquait pas trop cette vanité aux menus détails de la vie, et l'économie se faisait remarquer dans toutes ses habitudes. Son point d'honneur était d'avoir toujours à sa disposition des sommes considérables pour tenter des coups de fortune, et de savoir doubler à point son enjeu dans les calculs de la finance. C'est ainsi qu'il n'avait pas hésité à abjurer son patriciat lorsque les chances de la destinée lui avaient fait entrevoir le succès dans le négoce; c'est ainsi qu'il venait d'abjurer le négoce pour reprendre le patriciat en voyant la fortune sourire de nouveau à cette classe disgraciée. Il avait compté qu'un titre et un château le mettraient à même de briguer toutes les faveurs de la nouvelle cour de France. Ensuite il calcula qu'une belle fille étant un fonds de commerce, c'était bien longtemps le laisser dormir, et qu'un gendre influent par sa naissance pourrait l'aider dans son ambition. C'était dans ces idées qu'il s'était souvenu de sa fille, à peu près oubliée en Italie, et que, rendant grâces au caprice qui lui avait fait aimer le célibat jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, il l'avait rappelée auprès de lui et l'avait produite à Paris dans les salons du faubourg Saint-Germain. Mais quand il vit que ce caprice était insurmontable, il éprouva beaucoup de regret d'avoir sur les bras une personne qu'il connaissait à peine, et dont le caractère inflexible et les idées absolues lui étaient un continuel sujet de malaise et de contrariété. Les opinions républicaines de cette enfant enthousiaste avaient achevé de le désespérer; il craignait à chaque instant qu'elle ne le compromît; il rougissait d'elle, et, ne la comprenant nullement, il la regardait sincèrement comme une folle du genre sérieux et spleenétique.

Alors il n'avait plus désiré que de s'en défaire à tout prix, pourvu toutefois que son gendre futur eût assez de fortune ou assez d'amour pour ne pas lui demander une dot considérable, et pourvu surtout que sa naissance fût assez élevée pour ne porter aucune atteinte au blason de Fougères. Le comte faisait en réalité très-peu de cas de la noblesse; il ne comprenait nullement le parti poétique et chevaleresque que la vanité peut en tirer. Mais comme à cette époque c'était le premier point pour parvenir, comme d'ailleurs le comte n'avait pas d'autre titre à la faveur royale que sa naissance et sa qualité d'émigré, il eût mieux aimé garder sa fille toute sa vie auprès de lui que de la donner à un roturier.

Malheureusement cette fille était majeure, et, avec les singularités de son humour et l'audace tranquille de ses résolutions, il était à craindre qu'elle ne fît un choix étrange. Son père avait frémi de la voir liée si étroitement à la famille Féline. Il avait eu avec elle à ce sujet une seule explication, à la suite de laquelle il s'était résigné, comme par miracle, à la laisser maîtresse de ses actions, et même à faire un accueil obligeant à ses nouveaux amis. Mais, depuis, cette intimité lui avait donné de nouvelles inquiétudes, et le bon accueil que Fiamma avait fait à son cousin l'avait soulagé à temps d'une grande anxiété. Soit que le marquis d'Asolo, abjurant ses opinions, se fixât en France et se rattachât aux principes de la cour, soit qu'il retournât faire de la république en Italie et reconquérir les privilèges de la seigneurie vénitienne, c'était un beau parti pour l'ambition, et de plus un prompt moyen de se délivrer de celle qu'en public le comte appelait sa fille chérie, affectant de la consulter sur tout et de rechercher sans cesse son approbation, quoique en réalité tous les sacrifices de sa tendresse paternelle se fussent bornés à contracter l'innocente habitude de finir toutes ses dissertations par ces trois mots:Non è vero, Fiamma?

Lorsqu'il vit le marquis d'Asolo si brusquement éconduit, il entra dans un de ces accès de violence dont les gens du dehors ne l'eussent jamais cru capable, mais devant lesquels sa maison avait souvent l'occasion de trembler. Il appela sa fille au moment où le cousin s'éloignait de Fougères dans sa chaise de poste, tandis que Fiamma prenait naturellement le chemin de la maison Féline; alors, la priant de remonter dans sa chambre, il l'y suivit, et en ferma les fenêtres et les portes pour que l'explosion de sa colère ne se fît pas entendre au loin.

Fiamma avait prévu cette éruption volcanique. Elle la contempla avec une insensibilité apparente, quoique une fureur profonde embrasât les secrets replis de son âme orgueilleuse. Quand le comte eut frappé sur la table (sans pourtant s'oublier lui-même jusqu'à la briser); quand il eut lancé autour de lui les éclairs de ses petits yeux bridés, et qu'il lui eut intimé, dans les termes les plus blessants qu'il pût trouver, l'ordre d'entrer dans un couvent ou de cesser toute relation avec la famille Féline, elle le pria avec un sang-froid cruel de modérer son emportement, dans la crainte, lui dit-elle, d'un de ces accès de toux nerveuse auxquels il était sujet; puis, s'asseyant de manière à ne pas friper sa robe et à conserver dans leur liberté tous les mouvements de son corps, elle lui répondit ainsi dans le plus pur toscan, avec cette gesticulation noble et avec cet accent sonore et un peu ampoulé des Vénitiens lorsqu'ils quittent leur dialecte rapide et serré:

«Il me semble que l'objet de cette décision a déjà été discuté entre nous au printemps dernier, et que nous avons pris des conclusions à cet égard.Votre Seigneurieles aurait-elle oubliées, ou bien me serais-je écartée des conventions que notre mutuelle parole d'honneur avait rendues sacrées?

—Oui, certes, mademoiselle! vous avez violé ces conventions et vos promesses. J'ai été bien sot, pour ma part, de me fier aux singeries majestueuses d'une petite comédienne qui passe sa vie à essayer de m'en imposer par ses poses tragiques et ses réponses solennelles! Vous avez beaucoup trop suivi le théâtre de la Fenice, signora, et je dois m'estimer heureux que vous n'ayez pas pris la fantaisie de monter sur les planches.

—Vous devriez savoir, monsieur, qu'il n'y a aucune fantaisie folle et désespérée dont il soit prudent de défier une fille dans ma position. Cependant vous avez raison d'être sûr que vous me défieriez en vain de faire une chose qui ne fût pas conforme à mon orgueil et à ma réserve habituelle.

—En vérité, c'est bien de la bonté de votre part! reprit le comte avec aigreur. Et en quoi, s'il vous plaît, votre position est-elle si malheureuse?

—Je ne me suis pas servie de cette expression, monsieur, répondit Fiamma. Je ne me suis jamais permis de qualifier en aucune façon la position que vous m'avez faite…

—Laissez cette ironie, répondit brusquement le comte; je sais de reste ce que valent vos simulacres de respect et de politesse. Allons, répondez franchement: d'où vient votre inconcevable ardeur à me désespérer, et votre obstination surhumaine à prendre toujours le parti diamétralement contraire à celui qui pourrait satisfaire la raison et ma sollicitude pour un enfant ingrat?»

Les tentatives de déclamation sentimentale étaient ordinairement le second point des remontrances du comte. C'était le moment où Fiamma voyait clairement faiblir son adversaire sous le sentiment d'une honte intérieure. Un sourire d'une amère éloquence effleura ses lèvres pâles. Puis, après un instant de silence, que le comte oppressé n'eut pas la force de rompre, elle lui dit avec une douceur d'intonation qui cherchait à pallier la rudesse de son raisonnement:

«Pourquoi, mon père, chercher vainement à raviver en vous-même un sentiment qui n'a jamais habité vos entrailles? Je ne me suis jamais plainte, et mon intention n'est pas de rompre l'éternel silence que le devoir m'impose. Si je comprends bien le sujet de votre colère, vous me faites un crime de n'avoir point écouté les propositions du marquis d'Asolo, et vous craignez que je ne songe à contracter une union disproportionnée selon vous avec Simon Féline. J'ai l'honneur de vous rappeler que vous avez reçu de moi une parole sacrée de négation à cet égard. Mon intention, aujourd'hui comme alors, est de ne point me marier; et quoique vous ne connaissiez point mon caractère, vous avez pu examiner assez ma conduite pour savoir que je ne suis point capable de me livrer à un sentiment contraire à mes devoirs et à ma fierté. Vouée au célibat par mes goûts et par mes convictions, j'ai l'honneur de vous renouveler l'engagement formel que j'ai pris de ne jamais disposer de moi sans votre approbation, tant que vous continuerez à me traiter avec la justice et la modération que j'implore et que je réclame de votre sagesse et de votre prudence.

—Oui, sans doute! répliqua le comte en faisant des efforts pour redevenir plus calme, tandis qu'un profond dépit succédait à sa violence irréfléchie. Vous voudrez bien ne pas vous aller joindre à quelque troupe de bohémiens dans vos Alpes, ou ne pas vous marier à un paysan de ce village, tant que je consentirai à vous laisser vivre de la façon la plus étrange et la plus indécente qu'une jeune personne puisse rêver; tant que je vous verrai tranquillement courir les bois achevai avec je ne sais qui; tant que je fermerai les yeux sur je ne sais quelle intrigue sentimentale dont moi seul peut-être ici suis la dupe…»

Le feu de la colère monta au visage de mademoiselle de Fougères. Elle se leva, et regarda son père en face avec une telle expression de reproche et une telle fierté d'innocence, qu'il fut obligé un instant de baisser les yeux. Jamais elle n'avait mieux mérité le nom symbolique que sa mère lui avait choisi.

«Monsieur, dit-elle en prenant sa voix de contralto trois notes plus bas qu'à l'ordinaire, il y a vingt-deux ans que je suis au monde, déshéritée de votre tendresse et même de votre attention. J'ai accepté cette indifférence sans surprise et sans dépit, comme une chose juste et naturelle…»

Le comte se leva à son tour en frémissant, et ses petits yeux sortirent de sa tête.

—Que voulez-vous dire, Fiamma? s'écria-t-il avec un accent de fureur et d'angoisse.

—Rien qui doive vous irriter à ce point, répondit Fiamma tranquillement. Je veux dire (et j'ai le droit de le dire) que vos intérêts commerciaux et l'importance de vos affaires ne vous ont jamais permis de vous occuper de moi, et que j'ai compris combien mon éducation et mes goûts me rendaient étrangère aux sujets de votre sollicitude.

—Est-ce là tout ce que vous vouliez dire? reprit le comte toujours debout et tremblant.

—Quelle autre chose pourrais-je avoir à vous dire? répondit Fiamma avec une froideur dont l'autorité le força de se rasseoir.

—Continuez votre discours à grand effet, dit-il en levant les épaules et en se tournant de côté sur son fauteuil avec impatience; puisqu'il faut que j'avale votre récitatif, allez, que j'arrive au moins aufinalele plus tôt possible.

—Je dis, monsieur, reprit Fiamma, insensible en apparence à une raillerie qui lui déchirait les entrailles, car rien n'est plus amer à une personne grave et de bonne foi que le reproche de charlatanisme; je dis, monsieur, qu'il y a vingt-deux ans que j'existe, et que vous ne vous occupez pas de moi. Il y en a sixaujourd'hui(je vous prie de remarquer cet anniversaire) que je vis absolument seule, privée d'une mère adorable, sans conseil, sans appui, entièrement livrée à moi-même. Quoique vivant loin de moi depuis le jour de ma naissance, quoique séparé de moi parles Alpes durant cinq de ces dernières années, vous avez pu prendre sur moi assez d'informations pour savoir que jamais le soupçon d'une faute n'a effleuré ma vie, que jamais l'ombre d'un homme n'a passé sur le mur du parc où vous m'avez laissée à la garde d'une servante infirme et débonnaire; et depuis que je suis sous vos yeux, si vous avez daigné les jeter sur mes démarches, vous avez pu savoir que je n'ai eu que deux tête-à-tête en ma vie avec un homme: le premier fut amené avec M. Féline par l'effet d'un hasard que je vous ai raconté; le second, avec le marquis d'Asolo, fut amené par l'effet de votre désir et de votre volonté.

—Est-il vrai que cela soit ainsi? dit le comte, embarrassé de son rôle et craignant d'avoir à demander pardon.

—Vous m'avez fait l'honneur jusqu'ici, répondit Fiamma, de croire à ma parole et de ne pas la récuser.

—Et c'est peut-être une folie que j'ai faite, répliqua-t-il avec une aménité mêlée d'humeur. Vous êtes toujours là prête à vous emporter comme un cheval ombrageux ou à vous défendre comme un lion blessé! Que sais-je, après tout, moi, de votre vie passée? Je n'y étais pas…

—Puisquevous n'y étiez pas, monsieur, reprit Fiamma avec force, vous supposiez sans doute que vous n'aviez rien à craindre pour moi des dangers de la jeunesse et de l'isolement, ou bien…

—Sans doute! sans doute! certainement! interrompit le comte, honteux, terrassé et pressé d'échapper à cette logique rigoureuse. Eh bien! voyons; à quoi nous arrêtons-nous? Vous n'aimez pas votre cousin, et vous ne voulez pas vous marier? Vous ne voulez pas non plus de M. Féline, mais vous voulez le voir, me contraindre à le recevoir ici pour empêcher qu'on en jase, et passer votre vie chez la vieille femme à dire desoremuset à faire de la politique de village. Tout cela me serait fort égal s'il était possible qu'on connût l'inflexibilité de vos principes et la régularité de vos mœurs; mais vous n'avez pas daigné vous laisser connaître, et l'on fait déjà sur vous, dans le pays, des commentaires de toute sorte. Il faut donc que ces relations inconvenantes et cette intimité déplacée cessent absolument, ou bien je vous exhorterai à suivre la première intention que vous eûtes en arrivant en France, qui était de vous retirer dans un couvent, et à laquelle je m'opposai, espérant que vous prendriez le parti de vous établir plus avantageusement.

—Vous avez trop de bonté pour moi maintenant, monsieur, répondit Fiamma; mais je vous ferai observer qu'aucune loi ne condamne plus les filles à entrer au couvent malgré elles, et que, d'ailleurs, je suis majeure, par conséquent libre de fixer mon domicile où il me plaira. Le sentiment des convenances et la crainte du scandale m'ont engagée jusqu'ici à vous imposer le déplaisir de ma présence; mais si votre désir est de m'éloigner des lieux que vous habitez, je vous prierai de me laisser choisir ma retraité et vivre avec les 1500 livres de rente que ma mère m'a léguées et qui ont suffi jusqu'ici, même dans l'intérieur de votre riche maison, à toutes mes dépenses. Votre seigneurie le sait!…»

Elle appuya sur ces derniers mots avec affectation.

«En vérité, Fiamma, vous me rendrez fou, s'écria le comte en mettant ses deux mains sur ses tempes. Vous joignez à votre amertume de caractère des singularités inouïes. Vous vous obstinez à vivre misérablement au sein du luxe, pour faire croire apparemment que je suis avare envers vous.

—J'espère, monsieur, répondit-elle, que vous ne me supposez pas de si lâches pensées, et que vous voudrez bien attribuer à mes goûts seulement la modestie de mes habitudes.

—Enfin, vous dites, reprit le comte impatienté, que vous voulez vivre ici à votre guise, en dépit du déshonneur qui peut rejaillir sur moi, ou me couvrir d'une autre sorte de déshonneur en allant vivre seule et loin de moi? Il faut que je passe pour un lâche Cassandre ou pour un tyran domestique: charmante alternative, en vérité!

—Non, monsieur, répondit Fiamma, je ne veux point vous mettre dans cette alternative. S'il est vrai que mes relations avec la famille Féline soient un objet de scandale, vous avez le droit de m'en avertir, et je suis prête à les faire cesser s'il est nécessaire. Mais le hasard s'est chargé à point de remédier au mal. M. Féline est parti ce matin du village, pour se fixer à Guéret, où il va exercer sa profession, et où vous savez que je ne vais jamais. Nos entrevues ici deviendront donc assez rares et assez courtes pour n'attirer l'attention de personne.

—À la bonne heure, dit le comte de Fougères, heureux d'en être quitte à si bon marché. Maintenant, restons tranquilles, Fiamma, et n'ayons plus de querelles; car cela me fait un mal affreux, et voilà que je commence à tousser.

—Il me semble, monsieur, que ce n'est pas moi qui les provoque, répliqua-t-elle.»

Le comte affecta d'être suffoqué par son asthme, afin de terminer une discussion où, comme de coutume, il avait été forcé de battre en retraite. Il sortit en se maudissant de n'avoir pas su résister à un mouvement de colère, et en se promettant bien de ne plus s'occuper de longtemps de la conduite et de l'avenir de sa fille.

Fiamma, non moins impatiente que le comte de voir arriver la fin d'une discussion où elle avait parlé cependant avec lenteur et gravité, courut chez la mère Féline. Elle la trouva triste et malade; elle lui dit qu'elle avait aperçu de loin Simon sur la route de Guéret, et demanda s'il reviendrait le soir, quoique, à voir son attirail, elle eût bien observé qu'il allait faire une longue absence. Le ton dont madame Féline lui répondit qu'il ne reviendrait pas même le lendemain lui fit comprendre qu'elle ne s'était pas trompée dans ses conjectures. Fiamma depuis plusieurs jours avait compris la douleur de Simon et n'avait cherché qu'une occasion pour la faire cesser. Cette impatience d'avoir une explication avec le marquis avait été remarquée et interprétée en sens contraire par l'infortuné Simon. Il était parti une heure trop tôt. Le cœur de Fiamma se brisait en songeant aux tortures qu'il avait dû éprouver et qu'il éprouvait sans doute encore; mais, d'un autre côté, ce départ étant devenu une chose nécessaire, elle devait maintenir son jeune ami dans sa résolution courageuse. Il lui restait à chercher un moyen de lui donner des consolations sans affaiblir ce courage: elle y songea un instant; c'était une position délicate que la sienne vis-à-vis de Jeanne. Il était facile de voir dans les traits et dans les manières de la vieille femme qu'elle avait deviné récemment le secret de son fils et qu'elle croyait ses douleurs sans remède.

«C'est le jour des départs, lui dit tout d'un coup Fiamma, sans paraître comprendre l'importance de celui de Simon. Mon cousin vient de partir tout à l'heure!

—De partir! sainte Vierge! s'écria la vieille femme avec la vivacité de l'amour maternel; votre cousin est parti, chère demoiselle? Chère enfant! et comment donc si vite?

—C'est un petit secret que je ne veux confier qu'à vous, ma chère vieille mère, répondit Fiamma;» et, approchant son escabeau de la chaise de Jeanne, elle lui parla ainsi en baissant la voix d'un petit air mystérieux: «Vous saurez que le cher cousin s'était mis en tête de m'épouser.

—Je le savais bien, interrompit Jeanne, nous en parlions avec Simon tous les soirs…

—Vous en parliez? qu'en disait-il?

—Il me demandait s'il ne me semblait pas que ce jeune homme fût amoureux de vous, et s'il était possible que, la chose étant, vous ne vous en aperçussiez pas… Je vous demande pardon de nos réflexions, ma petite, cela ne nous regardait pas; mais, moi, je vous aime tant que je ne puis me lasser de parler de vous et d'y penser.

—Eh bien! mère Féline, vous ne vous trompiez pas si vous supposiez que je m'en étais aperçue. Il y avait huit jours que je savais le beau secret de mon cousin et que je m'attendais à une déclaration, lorsque j'ai trouvé l'occasion de prévenir ses frais d'éloquence et de lui déclarer, moi, que je ne voulais me soumettre ni à l'amour ni au mariage.

—Il paraît que vous avez parlé clairement et prononcé sans appel, puisqu'il est parti tout de suite?

—Une heure après! Voyez comme l'amour est chose facile à guérir! À l'heure qu'il est, je suis sûre qu'il est à l'auberge de Guéret et qu'il se regarde dans un beau miroir de poche pour s'assurer que l'air de nos montagnes n'a pas altéré la fraîcheur de ses lèvres et la rondeur de ses joues. Mais pourquoi secouez-vous la tête, mère? On dirait que, dans votre jugement, l'amour est une chose plus sérieuse que cela?

—Quant à moi, je n'ai pas connu ses douleurs dans ma jeunesse, répondit Jeanne. J'aimai Pierre Féline, mon cousin, et je l'épousai. Nous étions pauvres tous deux; j'étais une paysanne comme lui; il n'y eut ni obstacles ni retards. Quand il est mort, j'étais vieille déjà; alors j'étais habituée au malheur, j'avais enterré successivement onze enfants, et, sans mon Simon, je n'avais plus qu'à mourir. La douleur est le fait de la vieillesse; je ne me révoltai pas d'être éprouvée après avoir été heureuse. Cependant, si j'étais appelée aujourd'hui à voir périr mon Simon, mon dernier bonheur, ma seule consolation!… Ah! Dieu me préserve seulement d'y songer!

—Et pourquoi auriez-vous cette affreuse pensée? Simon est d'une bonne santé.

—Hélas! pas trop!

—Mais il a la force d'âme qui commande au corps de vivre.

—Il n'a bien que trop de force d'âme comme cela! elle le ronge! Mais parlons de vous, Fiamma.

—Non, parlons de lui, mère Jeanne. Moi, je suis forte, bien portante, tranquille, délivrée de mon cousin; occupons-nous de Simon. Il est parti triste, j'ai vu cela ces jours-ci. Je ne vous demande pas ce qu'il avait; je m'en doute.

—Vous vous en doutez? s'écria Jeanne en relevant sa tête inclinée par l'âge, et en fixant ses yeux encore vifs et beaux sur Fiamma.

—Sans doute, répondit la jeune hypocrite; je sais combien sa profession lui est antipathique, et je sais pourtant qu'il n'y a plus à reculer. Il m'a confié ses dégoûts, ses ennuis, ses craintes pour l'avenir.

—En effet, c'est là ce qui le tourmente, répondit Jeanne, et je suis fâchée qu'il ne vous ait pas parlé avant de partir; mais il avait tant de chagrin de nous quitter qu'il a craint de manquer de force s'il nous faisait ses adieux.

—Je comprends tout cela, reprit Fiamma; cependant je trouve qu'il est parti un peu brusquement; je lui aurais donné du courage s'il m'eût consultée.

—Oui, certes, dit Jeanne, s'il vous eût vue aujourd'hui, il serait parti moins malheureux.

—Il faudra qu'il revienne causer avec nous, dit Fiamma; mais pas avant quelques jours, afin de ne pas perdre le fruit de ce grand effort. En attendant ne pourriez-vous lui écrire, mère Féline?

—Hélas! je ne lui écris jamais, et pour cause.

—Oh bien! sainte femme, vous ne savez pas écrire; je pose les deux genoux devant vous, illettrée sublime!

—Qu'est-ce que vous dites-la, mon enfant? vous vous moquez de moi!

—Je baise le bas de ta robe, sainte Geneviève-des-Prés, paysanne sur la terre, reine dans les cieux! Mais voyons, je vais écrire à Simon sous votre dictée…

—Eh bien oui! mais non; j'ai bien des petits secrets à lui dire, dans lesquels vous êtes de trop, mignonne.

—En vérité! eh bien! je vais lui écrire de ma part, et vous lui porterez ma lettre.

—Bonté divine! que lui écrirez-vous donc?

—Rien d'important ni d'efficace pour le consoler, malheureusement. L'avenir seul peut apporter le remède à ses maux; mais je lui parlerai de mon amitié, de celle de son parrain, de celle de Bonne… Je lui dirai qu'il se doit à nous tous, à vous surtout, sa mère chérie… qu'il faut espérer, prendre courage, soigner sa santé, surmonter ses peines, vivre enfin, et nous aimer comme nous l'aimons.

—Écrivez donc tout cela, cher ange, et je le porterai moi-même; car j'ai quelque chose en outre à lui dire.

—Quoi donc? dit malicieusement Fiamma.

—Rien qui vous concerne, dit la vieille femme.

—Oh! je le crois!» reprit l'enfant avec un sourire.

Elle se plaça dans un coin pour écrire, et la vieille se prépara au départ; elle mit son jupon rayé, sa cape de molleton blanc et ses mitons de laine tricotée.

«Mais, comment irai-je? s'écria-t-elle tout d'un coup; il a emprunté le cheval de M. Parquet pour s'en aller, et la mule de mademoiselle Bonne est en campagne.

—Je vous prêterai Sauvage.

—Oh! oh! non pas, je ne suis pas lasse de vivre tant que j'aurai monSimon!

—Comment donc faire? dit Fiamma; chercher un cheval dans le village? Cela va nous retarder. Il est déjà quatre heures. Et si nous n'en trouvons pas, il faudra que Simon passe cette soirée dans la tristesse!

—Et cette nuit, dit Jeanne, oh! c'est cette nuit que je redoute pour lui; la dernière a été si terrible!

—Pauvre Simon! dit Fiamma. Allons, mère Féline, il n'y a qu'un moyen. Vous monterez sur Sauvage; il est doux comme un mouton quand je suis avec lui. Je le tiendrai par la bride, et je vous conduirai à pied jusqu'à la ville.

—Il y a trois lieues! Je ne le souffrirai jamais. Prenez-moi en croupe.

—Sauvage n'est pas habitué à cela; il pourrait nous jeter toutes deux par terre; d'ailleurs il est si petit que nous serions fort mal à l'aise sur son dos. Allons, je cours le chercher; êtes-vous prête?

—Je ne me laisserai jamais conduire par vous.

—Il le faut pourtant bien; ce sera charmant, nous aurons l'air de laFuite en Égypte.

—Mais que va-t-on dire? Il ne faut pas nous montrer ainsi dans le village.

—Traversez-le à pied, et attendez-moi au grand buis, à l'entrée de la montagne; nous irons par la Coursière, nous ne rencontrerons personne. Allons, partez; j'y serai aussitôt que vous.»

Un quart d'heure après, ces deux femmes cheminaient sur le sentier sinueux de la montagne, Jeanne assise sur le petit cheval et enveloppée dans sa cape. Fiamma marchait devant elle, un petit manteau espagnol jeté sur l'épaule, la bride passée au bras, et de temps en temps parlant à Sauvage pour le calmer; car il était fort ennuyé d'aller ainsi au pas, et de n'être pas sollicité à caracoler de temps en temps. Cependant, le sentier devenant de plus en plus difficile et escarpé, la nuit commençant à tomber, l'instinct de la prudence le rendit calme et attentif à tous ses pas. Quoique Fiamma marchât comme un Basque, franchissant les roches et se débarrassant des broussailles avec plus de légèreté que Sauvage lui-même, il était sept heures du soir lorsqu'elle aperçut les lumières de la ville. Elle engagea sa vieille amie à mettre pied à terre pour descendre le versant rapide de la dernière colline; et tandis que Sauvage les suivait de lui-même comme un chien, elle soutint Jeanne de son bras robuste, et la conduisit jusqu'aux premières maisons. Là, elle lui remit sa lettre pour Simon, et, après l'avoir embrassée, elle remonta sur son cheval.

«Bon Dieu! dit Jeanne, si je ne craignais pas les mauvaises langues, je vous emmènerais avec moi coucher à la ville. Voilà le vent qui se lève; il fait noir comme dans l'enfer, et si la neige venait à tomber! Hélas! je suis effrayée de vous voir partir ainsi, seule, à cette heure, par ce froid mortel.

—Allons, bonne mère, ne craignez rien; donnez-moi votre bénédiction, elle me préservera de tout danger. Je vous salue, je vous aime, et, comme une véritable héroïne de roman, je m'élance à cheval dans la nuit orageuse.»

Jeanne, transie de froid, resta pourtant immobile à l'entrée de la rue jusqu'à ce qu'elle eût cessé d'entendre le galop de Sauvage sur la terre durcie par la gelée. «O neige! ne tombe pas, murmura la vieille femme en se signant; lune blanche, lève-toi vite; et vous, sainte Vierge, veillez sur elle!»

Lorsqu'elle arriva au domicile de maître Parquet, elle fut enchantée d'apprendre de la servante que l'avoué était au café, et que Simon était seul dans l'étude. Elle entra, et le vit appuyé contre le poêle, la tête dans ses mains. Le bruit des petits sabots plats de sa mère le fit tressaillir. Avant qu'elle eût parlé, il avait reconnu son pas encore égal et ferme. Il s'élança dans ses bras, et pour la première fois de sa vie il s'abandonna au besoin de se laisser consoler par la tendresse maternelle. Un torrent de larmes coula de ses yeux sur le sein de la vieille Jeanne.

«Vous avez fui votre mère, et votre mère court après vous, lui dit-elle avec l'accent grondeur de la tendresse. Autrefois vous n'eussiez pas agi ainsi, votre mère était votre seul amour; à présent j'ai une rivale, un ange que j'aime aussi, mais que j'aime moins que vous. Pourquoi l'aimez-vous plus que moi?

—Oh! ma bonne vieille, ma sainte mère! ne me faites pas de reproches, répondit Simon; je suis trop malheureux. N'empoisonnez pas cet instant où la seule vue de vos cheveux blancs suffit à me donner de la joie au milieu de mon désespoir. Ne croyez pas que je vous aime moins que par le passé. Tant que je vous aurai, je pourrai tout supporter; quand vous mourrez, je mourrai.

—Tais-toi, enfant. Il y a quelqu'un qui saura bien te consoler!… Tais-toi, écoute. Le cousin est parti; on ne l'aime pas, on ne veut pas de lui; il ne reviendra pas.

—Grand Dieu! ma mère, ne me trompez-vous pas pour me consoler?» s'écriaSimon.

Et il se fit raconter les moindres détails de l'entrevue de Fiamma avec sa mère. Il était si ému, si oppressé, qu'il écoutait à peine la réponse à ses mille questions, tant il avait hâte d'en faire de nouvelles! Il ne comprenait pas la plupart du temps, et se faisait répéter cent fois la même chose. Ce ne fut qu'au bout d'une heure de conversation qu'il comprit la manière dont Fiamma avait accompagné sa mère; et alors seulement Jeanne, rassurée sur le désespoir de son fils, sentit se réveiller ses inquiétudes pour Fiamma, et laissa échapper ces mots:

«O mon Dieu! je ne m'effraye pour elle ni de la nuit ni de la solitude; elle a un bon cheval, elle est brave et forte comme lui; mais s'il venait à tomber de la neige avant qu'elle fût rentrée! C'est si dangereux dans nos montagnes!»

Simon pâlit et fit signe à Jeanne d'écouter. Le vent sifflait avec violence autour de cette maison bien close et bien chauffée. Simon pensa au froid qui devait glacer les membres de Fiamma durant cette nuit rigoureuse; l'angoisse passa dans son cœur, il courut ouvrir la fenêtre: des flocons de neige, amoncelés sur la vitre, tombèrent à ses pieds. Un cri sympathique partit de son sein et de celui de sa mère; puis ils restèrent immobiles et pâles à se regarder en silence.

Simon courut seller le cheval de M. Parquet, et bientôt il fut sur le sentier de la montagne, courant à toute bride sur les traces de Sauvage. Hélas! la neige les avait couvertes. Jeanne n'avait pas dit un mot pour l'empêcher de partir. Mais, quand elle se trouva seule, le poids d'une double inquiétude tombant sur son cœur, elle leva les bras vers le ciel et lui demanda de ne pas voir lever le jour si son fils ne devait pas revenir. Cependant elle se rassura peu à peu en voyant que la neige n'épaississait pas. Simon rentra à deux heures du matin. Il avait été loin sans atteindre la trace de Fiamma. Elle avait été rapide comme le vent et les nuages. Mais la neige ayant cessé de tomber et la lune s'étant levée dans tout son éclat, il avait reconnu la piste de Sauvage, et, un peu en arrière, celle de plusieurs loups qui avaient dû le suivre assez longtemps; car il avait remarqué ces traces jusqu'à l'entrée du village de Fougères. Là les sabots du cheval s'étaient montrés délivrés de leur sinistre cortège, et il avait espéré atteindre la brave amazone, mais en vain. Il avait conduit sa monture à la cabane pour la faire reposer un instant, et, pendant ce temps, il s'était glissé dans les cours du château. Il avait vu, à la lueur des flambeaux, Sauvage fumant de sueur, entre deux palefreniers empressés à le frotter et à l'envelopper de couvertures. Il avait même entendu dire à un de ces laquais: «Diable! voilà une drôle de promenade! Heureusement que M. le comte est couché. Sa toux nerveuse l'occupe plus que sa fille.» L'autre avait répondu: «C'est bon! cela ne nous regarde pas. Mademoiselle n'est pas ce qu'elle paraît, ni monsieur non plus. Mademoiselle est bonne, il ne faut pas parler d'elle. Monsieur a le diable au corps, il faut avoir soin d'en dire du bien.»

Simon était revenu à Guéret par la grande route. C'était le plus long, mais il y avait moins de dangers et de difficultés. En attendant, M. Parquet s'était fait raconter toute l'histoire, et, quoique madame Féline eût caché le secret de Simon, il avait tout compris et tout deviné d'avance. Ils soupèrent tous trois ensemble, et, tout en buvant la presque totalité du vin chaud qu'il avait fait préparer pour son filleul, M. Parquet parla ainsi:

«Enfant, tu es amoureux de mademoiselle de Fougères, et tu ne lui déplais pas. Elle a fait vœu de célibat, tu as fait vœu de ne lui parler jamais de ton amour, M. de Fougères ne consentira jamais à te la donner; voilà trois obstacles à ton mariage. Cependant ces trois-là ne pèsent pas une once si tu viens à bout de lever le quatrième; et celui-là, c'est ta misère et ton obscurité. Il faut sortir d'incertitude; il faut plaider d'aujourd'hui en huit. Si tu n'as pas de talent, il faut en acquérir; si tu en as, il n'y a plus qu'un peu de patience à prendre, un peu d'argent à gagner, et mademoiselle de Fougères est à toi.»

Simon, dont le cœur frémissait durant ce discours, supplia son cher parrain de ne point le leurrer de ces chimères. Mais M. Parquet était un optimiste absolu après boire.

«Cela sera comme je te dis, s'écria-t-il avec colère; tu as du talent, j'en suis sûr. Quand j'avance une chose pareille on doit me croire. Tu seras un jour célèbre, et par conséquent riche et puissant. C'est assez reculer, il faut sauter; il faut jeter ton anneau ducal dans l'Adriatique; il faut être le doge de notre dogaresse. Tu as tout ce qu'il faut dans ta cervelle et dans ta poitrine, dans ton âme et dans tes poumons pour être orateur. Dans huit jours la question sera résolue, ou bien il faudra poser une nouvelle question sans se rebuter.»

Simon, craignant que le vin chaud et les divagations décevantes de son parrain ne vinssent à lui porter à la tête, alla se coucher. En se déshabillant, il trouva dans son gilet la lettre que sa mère lui avait remise de la part de Fiamma, et que, dans son effroi à l'aspect de la neige et dans les agitations qui en avaient été la suite, il n'avait pas pu lire. A ce surcroît de bonheur, il baisa la lettre avec effusion; il l'ouvrit d'une main tremblante. Il croyait y trouver une amicale semonce; il n'y trouva que ces mots:

«Simon, travaillez. Je vous aime.»

Pendant que, brisé de fatigue, mais heureux comme il ne l'avait jamais été de sa vie, il s'endormait dans un bon lit, sa mère, conduite galamment par l'avoué jusqu'à la porte de la meilleure chambre de la maison, lui adressait quelques reproches.

«Vous échauffez trop la tête de mon pauvre enfant, lui disait-elle. Vous lui promettez comme certaines des choses presque impossibles. Au premier obstacle, vous le verrez perdre courage pour s'être trop vite flatté; et ce sera votre faute, voisin.

—Ne craignez donc rien, répondit M. Parquet; il lui faut un aiguillon. L'ambition s'est endormie; il faut se servir de l'amour pour l'aider à poser hardiment les fondements de sa destinée. Il importe peu qu'il épouse sa belle, pourvu qu'il épouse sa profession.»


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