VI.

M. Parquet, ayant appris, de la bouche de M. de Fougères, sa rencontre et sa connaissance avec Simon Féline, voulut, moins pour faire honneur à son hôte que pour se désennuyer d'une société qui le gênait un peu, aller chercher son voisin et le faire souper chez lui; mais il ne put y déterminer Simon. Le jeune républicain eût trop craint de paraître rechercher la faveur du puissant.

«Je sais que le seigneur est affable, répondit-il aux instances de Parquet, mais je sens que j'aurais de la peine à l'être autant que lui; et n'étant pas disposé à lui accorder une dose de bienveillance égale à celle qu'il me jette à la tête, je crois qu'il est bon que nos relations en restent là.»

Parquet fut obligé d'aller dire à M. de Fougères que son jeune ami, fatigué d'avoir chassé tout le jour, était déjà couché et endormi. On se mit à table; mais, malgré les soins que l'on avait pris pour cacher l'arrivée du comte, il n'était pas possible qu'un aussi grand événement fût ignoré tout un soir, et une députation de villageois, ayant en tête le garde champêtre, orateur fort remarquable, se présenta à la porte et frappa de manière à l'enfoncer jusqu'à ce qu'on eût pris le parti de capituler et d'écouter le compliment. Après ceux-là arriva une seconde bande avec les violons, la cornemuse et les coups de pistolet; puis un chœur de dindonnières qui chanta faux une ballade en quatre-vingt-dix couplets dans le dialecte barbare du pays, et présenta des bouquets à mademoiselle de Fougères. Enfin, l'arrière-garde des polissons et des goujats, qui s'attendaient bien à prendre la truelle pour recrépir le vieux château, ferma la marche avec des brandons, des pétards et des cris de joie à faire dresser les cheveux sur la tête. Par émulation, le sacristain courut sonner les cloches, tous les chiens du village se mirent à pousser des hurlements affreux auxquels répondirent du fond des bois tous les loups de la montagne. Jamais, de mémoire d'homme, on n'avait entendu un pareil vacarme dans le vallon de Fougères. En vain le comte supplia qu'on lui épargnât ces honneurs; en vain le procureur furieux menaça de faire jouer la pompe-arrosoir de son jardin sur les récalcitrants; en vain les deux demoiselles se barricadèrent dans leur chambre pour échapper au bruit et à l'ennui de ces adorations. On vit dans cette mémorable soirée combien l'amour des peuples est ardent pour ses maîtres quand il ne les connaît pas. Les pétards, le désordre et les chants se prolongèrent bien avant dans la nuit. Le comte avait donné de l'argent qu'on alla boire au cabaret. Personne ne put dormir dans le village. La mère Féline en eut un peu de mécontentement, et Simon en témoigna beaucoup d'humeur.

Simon se leva au point du jour et alla chercher, dans les retraites les plus désertes des ravins, le repos et le silence que la présence des étrangers avait chassés du village. Dans ses rêves de philosophie poétique, l'état rustique lui avait toujours semblé le plus pur et le plus agréable à Dieu; lorsque, dans les villes, il avait été choqué des désordres et de la corruption des hommes civilisés, il avait aimé à reporter sa pensée sur ces paisibles habitants de la campagne, sur ce peuple de pâtres et de laboureurs qu'il voyait au travers de Virgile et de la magie des souvenirs de l'enfance. Mais à mesure qu'il avait avancé dans les réalités de la vie, de vives souffrances s'étaient fait sentir. Il voyait maintenant que, là comme ailleurs, l'homme de bien était une exception, que les turpitudes que l'on ne pouvait commettre faute de moyens d'exécution étaient effectivement les seules qu'on ne commît pas; que ces hommes grossiers n'étaient pas des hommes simples, et que cette vie de frugalité n'était pas une vie de tempérance. Il en était vivement affecté, et par instants sa douleur tournait à la colère et à la misanthropie.

C'est une crise grave, une épreuve terrible dans la destinée d'un jeune homme, que cette époque de transition entre les beaux rêves de l'adolescence contemplative et les expériences tristes de la vie d'action! Presque tous ceux qui la subissent y succombent. Il faut une âme forte et riche en générosité pour résister au découragement qui naît de la déception. Les esprits faibles, en pareille occasion, se dégradent et se corrompent; les imaginations vives et superbes s'endurcissent et se dessèchent. Il n'appartient qu'aux hommes d'intelligence et de cœur de résister à la tentation qu'ils éprouvent de haïr ou d'imiter la foule, au besoin de se détacher de l'humanité par le mépris, ou de se laisser choir à son niveau par l'abrutissement. Simon sentit qu'il fallait combattre de toute sa force l'amertume empoisonnée de ce calice. Son organisation ardente lui eût ouvert assez volontiers l'accès du vice; son intelligence élevée lui eût également suggéré le dédain de ses semblables. Sa perte était imminente, car il était de ces hommes qui ne peuvent se perdre à demi. Il n'avait pas à choisir entre le rôle de la sensualité qui se vautre dans le bourbier et celui de la raison orgueilleuse qui s'en prend à Dieu et aux hommes de sa chute. Il lui fallait jouer ces deux rôles à la fois, sans pouvoir abjurer une des deux faces de son être. Heureusement, il en possédait une troisième, la bonté du cœur, le besoin d'amour et de pitié. Celle-là l'emporta. C'est elle qui lui fit verser des larmes abondantes au fond des bois, et qui lui donna la force d'y rester pour ne pas voir la sottise et l'avilissement de ses concitoyens, pour n'être pas tenté de maudire ce qu'il ne pouvait empêcher.

Il prit le parti d'aller voir un parent qui demeurait dans la montagne. Il fit ce voyage à pied, le long des ravins, lits desséchés des torrents d'hiver. Il resta plusieurs jours absent, et, quand il revint au village, M. de Fougères était parti. Depuis cette époque jusqu'au printemps suivant, le comte habita la ville. Il y loua une maison et y reçut toute la province. Il trouva la même servilité dans toutes les classes. Il était riche, sagement honorable, et, pour des dîners de province, ses dîners ne manquaient pas de mérite. Il était en outre assez bien en cour pour faire obtenir de petits emplois à des gens incapables, ou pour prévenir des destitutions méritées par l'inconduite. Les créatures servent mieux la vanité que les amis. M. de Fougères put bientôt jouir d'un grand crédit et de ce qu'on appelle l'estime générale, c'est-à-dire l'instinct de solidarité dans les intérêts bourgeois. Dès le lendemain de son arrivée à Fougères, il avait mis les ouvriers en besogne. Comme par esprit de représailles, la maison blanche des frères Mathieu avait été convertie en grange, et les greniers à blé du château redevenaient des salles de plaisance. Les grosses réparations furent peu considérables; la carcasse du vieux donjon était solide et saine. Les maçons furent employés à relever les tourelles qui pouvaient encore servir de communs autour du préau, à déblayer les ruines qui gênaient, à rétrécir et à régulariser autant que possible l'ancienne enceinte. Avec tous ces soins on réussit à faire du château un logis assez laid, fort incommode encore, très froid, mais vaste, et meublé avec une richesse apparente. Comme on vit passer beaucoup de dorures et d'étoffes hautes en couleur, on ne manqua pas de dire d'abord que M. de Fougères déployait un luxe éblouissant; mais un connaisseur eût facilement reconnu que, dans tous ces objets de parade, il n'y avait aucune valeur réelle. M. de Fougères tenait, dans ses choix, le milieu entre l'ostentation des anciens nobles et l'économie du marchand d'épices. Il eut pendant ce semestre une vie très-agitée et qui semblait convenir exclusivement à ses habitudes de tracasserie commerciale. Il allait de Paris à Guéret, de Limoges à Fougères, avec autant de facilité que ses ancêtres eussent été de leur chambre à coucher à la tribune de leur chapelle. Il achetait, il revendait, il spéculait sur tout; il étonnait ses fournisseurs par sa finesse, sa mémoire et sa ponctualité dans les plus petites choses. On s'aperçut bientôt dans le pays qu'il n'y avait pas tant à gagner avec lui qu'on se l'était imaginé. Il était impossible de le tromper; et quand il avait supputé à un centime près la valeur d'un objet, il déclarait généreusement que le gain du marchand devait être detant. Cetant, tout équitable qu'il était, la plume à la main, était si peu de chose au prix de ce qu'on avait espéré arracher de sa vanité, qu'on était fort mécontent. Mais on n'osait pas le dire: car on voyait bien que le comte était encore généreux (retiré des affaires comme il l'était) de discuter tout bas les secrets du métier et de ne pas les révéler à ses pareils. A ces vexations honnêtes, il joignait les formes d'une obséquieuse politesse contractée en Italie, le pays des révérences et des belles paroles. Les mauvais plaisants de l'endroit prétendaient que lorsqu'on allait lui rendre visite, dans la précipitation avec laquelle il offrait une chaise et sa protection, il lui arrivait souvent encore de faire à la hâte un cornet de papier pour présenter la cannelle ou la cassonade qu'il était habitué à débiter. Du reste, on le disait bon homme, serviable, incapable d'un mauvais procédé. On avait espéré trouver en lui un supérieur avec tous les avantagesy attachés. Il fallait bien se contenter de n'avoir affaire qu'à un égal. Les ouvriers de Fougères employés à la journée étaient les plus satisfaits; ils étaient surveillés de près, à la vérité, par des agents sévères, mais ils avaient leurs deux sous d'augmentation de salaire, et chaque fois que le comte venait donner un coup d'œil aux travaux, ils avaient copieusement pour boire. Il eût pu avoir tous les vices, on l'eût porté en triomphe s'il l'eût voulu.

Quant à mademoiselle de Fougères, on n'en disait absolument rien, sinon que c'était une très-belle personne, ne parlant pas français. On attribuait à cette ignorance de la langue sa réserve et son absence de liaison avec les femmes du pays. Cependant quelques beaux esprits, qui prétendaient savoir l'italien, ayant essayé de lier conversation avec elle, ne l'avaient pas trouvée moins laconique dans ses réponses. M. de Fougères, qui semblait inquiet lorsqu'on parlait à sa fille, non de ce qu'on lui disait, mais de ce qu'elle allait répondre, cherchait à pallier la sécheresse de ses manières en disant aux uns qu'elle était fort timide et craignait de faire des fautes de français; aux autres, qu'elle n'était pas habituée à parler l'italien, mais le dialecte de Venise et de Trieste.

Simon, pressé par M. Parquet de faire son début au barreau, s'en abstint pendant tout l'hiver. Ce ne fut chez lui ni l'effet de la paresse ni celui du dégoût. Le métier d'avocat lui inspirait, il est vrai, une extrême répugnance, mais il ne voulait pas se soustraire à la tâche pénible de la vie. Aux heures où les flatteries de l'ambition faisaient place au spectacle de la nécessité aride, quand cette montagne d'ennuis et de misères s'élevait entre lui et le but inconnu et chimérique peut-être de ses vagues désirs, il se roidissait contre la difficulté et comparait sa destinée au calvaire que tout homme de bien doit gravir courageusement, sans se demander si le terme du voyage sera le ciel ou la croix, la potence ou l'immortalité.

Le retard qu'il voulait apporter à ses débuts ne fut fondé d'abord que sur le besoin de repos physique et intellectuel, puis sur la crainte de n'être pas suffisamment éclairé touchant les devoirs de sa nouvelle profession. Il avait jusque-là étudié la lettre des lois; maintenant il en voulait pénétrer l'esprit, afin de l'observer ou de le combattre, selon qu'il conviendrait à sa conscience et à sa raison de le faire. Enfermé dans sa cabine, durant les soirs d'hiver, avec les livres poudreux que lui prêtait M. Parquet, il lisait quelques pages et méditait durant de longues heures. Son imagination se détournait bien souvent de la voie et faisait de fougueux écarts dans les espaces de la pensée. Mais ces excursions ne sont jamais sans fruit pour une grande intelligence, elle y va en écolier, elle en revient en conquérant. Simon pensait qu'il y a bien des manières d'être orateur, et que, malgré les systèmes arrêtés de M. Parquet sur la forme et sur le fond, chaque homme doué de la parole a en soi ses moyens de conviction et ses éléments de puissance propres à lui-même. Ennemi né des discussions inutiles, il écoutait les leçons et les préceptes de son vieil ami avec le respect de la jeunesse et de l'affection; mais il notait, dans le secret de sa raison, les objections qu'il eût faites à un disciple, et renfermait le secret de sa supériorité autant par prudence que par modestie. Une seule fois, il s'était laissé aller à discuter un point de droit public, et Parquet, frappé de la hardiesse de ses opinions, s'était écrié:

«Diable! mon cher ami, quand on pense ainsi, il ne faut pas le dire trop tôt. Avant de faire le législateur, il faut se résoudre à être légiste. Si un homme célèbre se permet de censurer la loi, on l'écoute; mais si un enfant comme vous s'en avise, on se moque de lui.

—Vous avez raison,» répondit Simon; et il se tut aussitôt.

Cependant, décidé à ne pas suivre une routine pour laquelle il ne se sentait pas fait, il voulait se laisser mûrir autant que possible. Rien ne le pressait plus de se lancer dans la carrière, maintenant qu'il était reçu avocat, qu'il n'avait plus de dépense à faire, et qu'il était sûr de s'acquitter quand il voudrait. D'ailleurs, il travaillait à faire des extraits, des recherches et des analyses, pour aider M. Parquet dans son travail, et celui-ci s'en trouvait si bien qu'il était obligé de faire un effort de générosité et de désintéressement pour l'engager à travailler pour son propre compte.

Durant cet hiver, qui fut assez doux pour le climat, Simon eut soin d'éviter la rencontre du comte de Fougères. Malgré les prévenances dont l'accablait ce gentilhomme, il ne sentait aucune sympathie pour lui. Il y avait dans son extérieur une absence de dignité qui le choquait plus que n'eût fait la morgue seigneuriale d'un vrai patricien. Il lui semblait toujours voir, dans les concessions libérales de son langage et dans la politesse insinuante de ses manières, la peur d'être maltraité dans une nouvelle révolution et d'être forcé de retourner à son comptoir de Trieste.

Mademoiselle de Fougères menait une vie assez étrange pour une jeune personne. Elle semblait aimer la solitude passionnément, ou goûter fort peu la société de la province. Du moins elle ne paraissait dans le salon de son père que le temps strictement nécessaire pour en faire les honneurs, ce dont elle s'acquittait avec une politesse froide et silencieuse. Elle n'accompagnait pas son père dans ses fréquents voyages, et restait enfermée dans sa chambre avec des livres, ou montait à cheval, escortée d'un seul domestique. Quelquefois elle venait à Fougères, faire une visite à mademoiselle Parquet ou donner un coup d'œil rapide aux travaux du château. Il lui arrivait parfois alors de sortir avec Bonne pour faire une promenade à pied dans la montagne, ou même de s'enfoncer dans les ravins, à cheval, et entièrement seule.

Simon, qui, malgré le froid et les glaces, continuait son genre de vie errante et rêveuse, la rencontra quelquefois dans les lieux les plus déserts, tantôt galopant sur le bord du torrent avec une hardiesse téméraire, tantôt immobile sur un rocher, tandis que son cheval fumant cherchait, sous le givre, quelques brins d'herbe aux environs. Lorsqu'elle était surprise dans ses méditations, elle se levait précipitamment, appelait son cheval, qu'elle avait dressé comme un chien à venir au nom deSauvage, lui ordonnait de se tendre sur les jambes afin qu'elle pût atteindre à l'étrier sans le secours de personne, et, se lançant au milieu des rochers où sur le versant glacé des collines, elle disparaissait avec la rapidité d'une flèche. Ces rencontres avaient un caractère romanesque qui plaisait à Simon, quoiqu'il n'y attachât pas plus d'importance que ces petits incidents ne méritaient.

Cependant, malgré le sentiment d'orgueil qui l'empêchait de s'abandonner à l'attrait d'une beauté placée hors de sa sphère, et destinée sans doute à n'avoir jamais pour lui qu'un dédain insolent s'il essayait de franchir la ligne chimérique qui les séparait, Simon ne pouvait défendre son imagination d'accueillir un peu trop obstinément l'image de cette personne fantastique. C'était une si belle créature que tout être doué de poésie devait lui rendre hommage, au moins un hommage d'artiste, calme, désintéressé, sincère; et Simon était plus poëte et plus artiste qu'il ne croyait l'être.

Peu à peu cette image devint si importune qu'il désira s'en débarrasser, et appeler à son secours l'impression pénible qu'elle lui avait faite au premier abord. Il chercha un motif d'antipathie à lui opposer et fit des questions sur son compte, afin d'entendre répéter qu'elle semblait hautaine et froide. En outre, on blâmait beaucoup dans le pays ses courses à cheval et son genre de vie solitaire. En province, tout ce qui est excentrique est criminel. Cependant l'attrait de curiosité qui, chez Simon, se cachait sous ces efforts d'aversion, ne fut pas satisfait par les réponses vagues qu'il obtint. Il se résolut à presser de questions mademoiselle Bonne, qui seule semblait connaître un peu l'étrangère. Jusque-là, Bonne avait détourné la conversation lorsqu'il s'était agi de sa mystérieuse amie; mais, lorsque Simon insista, elle lui répondit avec un peu d'humeur:

«Cela ne vous regarde pas. Quel que soit le caractère de mademoiselle de Fougères, il ne lui plaît pas apparemment qu'on le juge, puisqu'elle ne le montre pas. Elle m'a priée, une fois pour toutes, de ne jamais redire à personne un mot de nos conversations, quelque puériles et indifférentes qu'elles pussent être. Il y a bien des choses dans son caractère que je ne comprends pas; elle a beaucoup plus d'esprit que moi. Qu'il vous suffise de savoir que c'est une personne que j'estime et que j'aime de toute mon âme.»

Simon essaya de la faire parler en piquant son amour-propre. «Si vous voulez que je vous dise ma pensée, chère voisine, reprit-il, vous saurez que je doute fort de votre intimité avec mademoiselle de Fougères. Je croirais presque qu'il y a de votre part un peu de vanité, je ne dis pas à être liée avec notre future châtelaine, mais à être la seule confidente d'une personne si réservée dans sa conduite et dans ses paroles. D'abord, permettez-moi de vous demander en quelle langue s'expriment ces épanchements de vos âmes, car mademoiselle de Fougères ne sait pas, à ce que l'on dit, assembler trois phrases de la nôtre.»

Mais cet artifice ne réussit point. Bonne se prit à sourire et lui répondit: «Êtes-vous bien sûr que je ne sache pas l'italien?» Il fut impossible d'en obtenir autre chose.

Par une belle matinée du printemps de 1825, Simon étant sorti avec son fusil donna la chasse à un de ces milans de forte race qu'on trouve dans la Marche. Cousins germains de l'aigle, presque aussi grands que lui, ils en ont le courage et l'intelligence. Les enfants qui peuvent s'en emparer dans le nid les élèvent et les habituent à chasser les souris de la maison. Ils deviennent très-familiers et très-doux. J'en ai vu un qui prenait très-délicatement des mouches sur le visage d'un enfant endormi, en l'effleurant de ce bec terrible dont il déchirait les lapereaux et les couleuvres.

Simon, ayant cru blesser légèrement sa proie, la vit s'éloigner et se perdre, et continua sa promenade. Au bout de quelques heures, il repassa par la même gorge; et comme il pensait à toute autre chose, il vit tout à coup mademoiselle de Fougères qui descendait précipitamment la colline au-dessus de lui, en lui criant: «Arrêtez-le, arrêtez-le! il est à vos pieds!» Il crut qu'elle avait laissé échapper son cheval et se pencha sur le ravin pour le chercher; mais il n'aperçut rien, et, reportant ses regards sur mademoiselle de Fougères, il vit qu'elle venait à lui en courant toujours, et qu'elle avait les mains et la figure ensanglantées. Soit l'effet de la compassion qu'éprouve un noble cœur à l'aspect de la souffrance, soit la douleur de voir une si belle créature en cet état, Simon fut surpris d'une angoisse inexprimable en pensant qu'elle venait de faire une chute de cheval. Il s'élança vers elle pour la secourir; mais son visage n'exprimait point la souffrance; elle avait le teint animé d'un éclat que Simon ne lui avait pas encore vu, et, riant d'un rire juvénile, elle lui montrait une touffe de bruyères vers laquelle elle se hâtait d'arriver en criant: «Il est là! courez donc dessus!» Avant que Simon eût pu comprendre de quoi il s'agissait, elle s'élança sur sa proie et jeta dessus son écharpe de soie, que l'oiseau mit en pièces en se débattant. C'était le milan royal que Simon avait démonté le matin, et qu'il avait perdu. Il se hâta de faire cesser le combat furieux qu'il livrait à la jeune amazone, et dans lequel tous deux montraient un courage et un acharnement singuliers; l'oiseau, renversé sur le dos, se défendait avec désespoir des ongles et du bec; la jeune fille, malgré les blessures qu'elle recevait, s'obstinait à le saisir et semblait résolue à se laisser déchirer plutôt que de renoncer à sa conquête. Simon le vainquit, lui lia les pieds avec sa cravate, et, le prenant par le bec, le présenta à mademoiselle de Fougères. Accablée de fatigue, elle s'était jetée sur la bruyère, et son cœur palpitait si fort que Simon en pouvait distinguer les battements; elle était déjà redevenue pâle. Simon jeta le milan à ses pieds, et, s'agenouillant près d'elle avec vivacité, lui demanda si elle était grièvement blessée.

«Je n'en sais rien, répondit-elle, je ne crois pas.

—Mais vous êtes couverte de sang?

—Bah! c'est le sang de cette bête rebelle.

—Je vous assure qu'elle vous a déchirée; vos gants sont en lambeaux.»

Sans attendre sa réponse, il lui prit la main, et, lui retirant ses gants avec précaution, il vit qu'elle avait reçu des entailles profondes.

«Vous voyez que c'est bien votre sang, lui dit-il d'une voix émue et cherchant à l'étancher.

—Bon! dit-elle, je ne m'en suis pas aperçue. Je voulais l'avoir et je le tiens.

—Mais vous souffrez; vous êtes pâle.

—Non, je suis essoufflée.

—Vous êtes blessée au visage.

—Oh! vraiment? le combat aurait-il été si acharné? Eh bien! c'est bon; je suis d'autant plus fière de la victoire, quoique, après tout, c'est à vous que je la dois. Je l'avais saisi trois fois, trois fois il m'a échappé. Je ne sais ce qui serait arrivé si je ne vous eusse pas rencontré. Maintenant, il faut voir s'il est blessé mortellement. J'espère que non.

—Il faudrait voir d'abord si vous n'êtes pas blessée vous-même auprès de l'œil. Voulez-vous descendre jusqu'au ruisseau?

—Bah! ce n'est pas nécessaire. Je ne sens aucun mal.

—Mais ce n'est pas une raison; venez, je vous en supplie. Je vous aiderai à descendre; je porterai ce vilain animal, qui mériterait bien que je lui tordisse le cou.

—Oh! ne vous avisez pas de cela, s'écria la jeune fille; j'ai payé sa conquête de mon sang: j'y tiens.»

Elle se laissa emmener au bord du ruisseau. Près de son lit, un rocher à pic s'élevait de quelques pieds au-dessus du sable. Simon voulut aider la chasseresse à le franchir; mais, dédaignant de poser sa main dans la sienne, elle sauta avec l'agilité superbe d'une nymphe de Diane. Elle était si belle de courage et de gaieté que Simon lui pardonna le reste de fierté que conservaient jusque-là ses manières. Peut-être même trouva-t-il en cet instant que c'était chez elle un attrait de plus. Son âme était trop ardente pour ne pas s'élancer tout entière vers cette noble création; il était comme hors de lui-même et ne songeait pas seulement à s'expliquer le désordre de ses esprits. Lui, dont les émotions avaient toujours été si concentrées et les manières si graves que sa mère elle-même en obtenait rarement un baiser, il se sentait prêt maintenant à entourer cette jeune fille de ses bras et à la presser contre son cœur, non avec le trouble d'un désir amoureux (il était loin d'y songer), mais avec l'effusion d'une tendresse fraternelle pour un enfant blessé; c'était un caractère trop impétueux, un cœur trop chaste pour subir la contrainte d'une vaine timidité ou pour accepter celle des préjugés, lorsqu'il était vivement ému. Il prit le mouchoir de mademoiselle de Fougères, le trempa dans l'eau et se mit à lui laver les tempes avec tant de soin, d'affection et de simplicité, qu'elle, à son tour, sentit sa méfiance et sa rudesse habituelles céder à l'ascendant d'une irrésistible sympathie. «Dieu merci! vous n'êtes pas blessée au visage, lui dit-il avec attendrissement; c'est avec ses ailes ensanglantées que l'insensé vous aura fait ces taches; mais vos mains! laissez-les tremper dans l'eau… laissez-moi les voir… il y a vraiment beaucoup de mal!…» Et Simon, qui avait la vue courte, se baissant pour les regarder, en approcha ses lèvres avec un entraînement incroyable. Mademoiselle de Fougères retira brusquement ses mains et fixa sur lui ce regard sévère qui l'avait choqué à la première rencontre. Mais cette fois il trouva sa fierté légitime; ses yeux lui firent une réponse si amicale, si franche et si persuasive, qu'elle s'adoucit tout à coup; elle reprit confiance, et lui dit d'un air gai:

«Vous avez du sang sur les lèvres, et savez-vous bien quel sang?

—C'est du sang aristocratique, répondit Simon, mais c'est le vôtre.

—C'est du sang noble, monsieur, reprit l'Italienne avec hauteur; c'est du pur sang républicain. Êtes-vous digne de porter un pareil cachet sur la bouche?

—Juste ciel, s'écria Simon en se levant, si je n'en suis pas digne encore par mes actions, je le suis par mes sentiments; mais, ajouta-t-il en retombant à genoux près d'elle, vous vous moquez de moi, vous n'êtes pas républicaine; vous ne pouvez pas l'être.

—Apprenez, répondit-elle, que je suis d'un pays où on ne peut pas cesser de l'être à moins de se dégrader. Notre république a duré plus que celle de Rome, et ce n'est que d'hier que nous sommes esclaves; mais sachez que nous savons haïr nos tyrans, nous autres. Un Vénitien, à moins d'avoir abjuré sa patrie, ne baiserait pas la main d'une Allemande, tandis que vous êtes à genoux près de moi, que vous croyez monarchique.

—Je sais que vous êtes belle comme un ange et brave comme un lion, et à présent que je vous sais républicaine, je baiserais vos pieds si vous me le permettiez.

—Vous êtes forts en beaux discours sur la liberté, vous autres, reprit-elle; mais nous avons un proverbe que vous devez comprendre:Più fatti che parole. A l'heure qu'il est, nous sommes sous le joug, et on nous croit écrasés parce que nous le portons en silence; mais on ne sait pas ce que sera notre réveil quand l'heure sera venue.

—Je crains qu'elle n'arrive pas plus tôt pour vous que pour nous, répondit Simon; si toutes les âmes italiennes étaient aussi courageuses que la vôtre, si tous les cœurs français étaient aussi convaincus que le mien, nous ne subirions pas la honte des lois étrangères.

—Espérons des jours meilleurs, dit Fiamma; mais ce n'est pas le moment de parler politique. Pourquoi ne venez-vous pas chez mon père?

—Mais, dit Simon un peu embarrassé, je n'ai pas l'honneur de le connaître.

—Il vous a engagé plusieurs fois, je le sais; pourquoi avez-vous refusé?

—Vous savez combien mes opinions diffèrent des siennes, et vous me le demandez?

—Mon père n'a point d'opinions politiques, répondit brusquement Fiamma; et, à cause de cela, il serait désobligeant autant qu'inutile de discuter avec lui. C'est un homme très-doux et très-poli; et si les gens de bien ne s'éloignaient pas de lui à cause de ses prétendues opinions, il ne serait pas réduit à remplir son salon de cette canaille qui s'y traîne à genoux.

—Vous parlez bien durement de vos courtisans, dit Simon; si votre père les accueillait avec une franchise aussi rude, j'ai peine à croire qu'ils fussent aussi empressés à lui rendre hommage.

—Sans doute, si mon père avait assez de force pour comprendre ses véritables intérêts et sa véritable dignité, il aurait en France un beau rôle à jouer. Mais votre noblesse française est démoralisée; vous l'avez si maltraitée qu'elle ne sait plus ce qu'elle fait. Ce n'est pas ainsi que nous agissons et que nous pensons chez nous. Le peuple n'a qu'un ennemi: l'étranger; ses vieux nobles sont les capitaines qu'il choisirait si le temps était venu de marcher au combat. Nous sommes familiers avec le peuple, nous autres; nous savons qu'il nous aime, et il sait que nous ne le craignons pas. Ce n'est pas lui qui a profité de nos dépouilles; ce n'est pas lui qui voudrait en profiter, si on pouvait nous dépouiller encore. Mais nous sommes ruinés, et nous n'en valons que mieux; je suis convaincue qu'il n'est pas bon de faire fortune, et j'ai vu souvent perdre en mérite ce qu'on gagnait en argent. Restez donc pauvre le plus longtemps que vous pourrez, monsieur Féline, et ne vous pressez pas de faire servir votre intelligence à votre bien-être.

—C'est ce dont on ne manquerait pas de m'accuser si je me montrais chez votre père dans la société de ceux qui y vont, répondit Simon, et je suis malheureux de vous connaître à présent; car j'aurai souvent la tentation de m'exposer au blâme de ceux qui pensent bien.

—Si cela doit être, il faut résister à la tentation, reprit la jeune fille avec l'air grave et assuré qui lui était habituel; mais dans peu de jours nous serons installés à Fougères, et je pense bien que vous pourrez nous voir sans vous compromettre. J'espère que mon père se réservera chaque semaine des jours de liberté, où les gens de cœur pourront l'aborder sans coudoyer les valets de l'administration. Du moins j'y travaillerai de tout mon pouvoir. Maintenant occupons-nous de ma capture; il faut que vous lui rendiez le même service qu'à moi, et que vous examiniez ses plaies.»

Simon obéit, soigna le captif blessé, et procéda sur-le-champ à l'amputation de l'aile brisée; après quoi il l'enveloppa d'un linge humide et se chargea de le soigner, s'engageant sur l'honneur à le porter lui-même au château dès qu'il serait guéri et apprivoisé.

«Ce n'est pas tout, lui dit-elle; vous allez m'aider à chercher mon cheval, que j'ai abandonné dans le bois.

—Je cours le chercher, et je vous l'amènerai ici, répondit Simon.

—Non pas, dit Fiamma en souriant; selon vos coutumes et vos idées françaises, je suis votre ennemie; vous ne devez pas me servir.

—Selon mon cœur et selon ma raison, je suis votre ami le plus respectueux et le plus dévoué, répondit Simon. Dites-moi de quel côté vous avez laisséSauvage.

—Vous savez son nom! dit-elle en souriant; allons-y ensemble. Il n'obéit qu'à ma voix ou à celle de mon serviteur; et puisque vous êtes mon ami…

—Je suis à la fois l'un et l'autre, reprit Simon. Voulez-vous prendre mon bras?

—Ce n'est pas la coutume de mon pays, répondit Fiamma. Chez nous, les femmes n'ont pas besoin de s'appuyer sur un défenseur. Le peuple ne les coudoie pas. Nous sortons seules et à toute heure. Personne ne nous insulte. On nous respecte parce qu'on nous aime. Ici, on ne nous distingue des hommes que pour nous opprimer ou nous railler. C'est un méchant pays que votre France. J'espère que vous valez mieux qu'elle.

—Faites une révolution en Italie, répondit Simon, et j'irai m'y faire tuer sous vos drapeaux.»

Tout en parlant ainsi ils arrivèrent à la lisière du bois. Fiamma appela son cheval à plusieurs reprises, et bientôt il fit entendre le bruit de son sabot sur les cailloux. Comme elle avait les mains empaquetées, Simon l'aida à monter et la conduisit jusqu'à l'entrée du vallon en tenant Sauvage par la bride. Chemin faisant, ils échangèrent, en peu de paroles, les confidences de toute leur vie. C'était une histoire bien courte et bien pure de part et d'autre. Ils étaient du même âge. Fiamma avait chéri sa mère comme Féline chérissait la sienne. Depuis qu'elle l'avait perdue, elle avait vécu à la campagne dans une villa que son père avait achetée entre les bords de l'Adriatique et le pied des Alpes. Là, Fiamma s'était habituée à une vie active, aventureuse et guerrière, tantôt chassant l'ours et le chamois dans les montagnes, tantôt bravant la tempête sur mer dans une barque, et toujours se nourrissant de l'idée romanesque qu'un jour peut-être elle pourrait faire la guerre de partisan dans ces contrées dont elle connaissait tous les sentiers. L'absence de M. de Fougères, qui était venu en France pour racheter ses terres, l'avait laissé maîtresse de ses actions, et son indépendance naturelle avait pris un développement qu'il n'était plus possible de restreindre. Cependant le respect qu'elle avait pour son père était seul capable de lui dicter des lois; elle avait obéi à ses ordres en quittant l'Italie avec une gouvernante. Après peu de mois de séjour à Paris, elle était venue s'établir à Guéret, en attendant qu'elle s'établît à Fougères.

«Il me tarde que cela soit fait, dit-elle en achevant son récit. Puisqu'il faut abandonner ma patrie, j'aime mieux vivre dans ce vallon sauvage, qui me rappelle certains sites à l'entrée de mes Alpes chéries, que dans vos villes prosaïques et dans ce pandémonium sans physionomie et sans caractère que vous appelez votre capitale, et que vous devriez appeler votre peste, votre abîme et votre fléau. Maintenant, adieu; je vous prie d'appeler notre milanItalia, de ne pas oublier que nous en avons fait la conquête ensemble et d'en avoir bien soin. Si quelqu'un vous parle de moi, dites que je ne sais pas deux mots de français; je ne me soucie pas de parler avec tous ces laquais de la royauté qui ont baisé le knout des Cosaques et le bâton des caporaux schlagueurs de l'Autriche.

—Laissez-moi baiser le sabot de votre cheval, dit Simon en riant; c'est une noble créature qui n'obéit qu'à vous.

—Et qui ne m'obéit que par amitié, reprit Fiamma. Mais ne touchez pas à son sabot, et donnez-moi une poignée de main:E viva la liberta!»

Elle lui tendit sa main qui saignait encore, et entra dans le vallon au galop. Simon baisa encore ce sang généreux et essuya ses doigts à nu sur sa poitrine. Puis il alla s'enfermer dans sa chambre, et, jetant sa tête dans ses mains, il resta éveillé jusqu'au matin dans un état d'ivresse impossible à décrire.

Simon demeura plus de vingt-quatre heures sous le charme de cette aventure. Aucune réflexion fâcheuse ne pouvait trouver place au milieu de son enivrement. Les âmes les plus fortes sont les plus spontanément vaincues et les plus complètement envahies par une passion digne d'elles. En elles, rien ne résiste, rien ne se défend de l'enthousiasme, parce que leur premier besoin est de chérir et d'admirer. Les conseils de la prudence et de l'intérêt personnel sont étouffés par ce besoin d'amour et de dévouement qui les déborde.

Mais, après les élans de la joie et le sentiment de l'adoration, Simon sentit le besoin de renouveler cette pure jouissance à la source qui l'avait produite. Il lui fallait revoir mademoiselle de Fougères; tout ce qui n'était pas elle n'existait plus. La tendresse que sa mère lui avait uniquement et exclusivement inspirée jusque-là s'affaiblissait elle-même sous les tressaillements convulsifs de son cœur impatient. Il s'effraya des ravages de cet incendie, sans penser d'abord à l'éteindre; mais plusieurs jours écoulés sans revoir Fiamma portèrent son désir à un tel point d'angoisse et de souffrance qu'il sentit la nécessité de le combattre.

Simon ne s'était pas beaucoup inquiété jusque-là de ce qu'il éprouvait. Il n'avait pas encore aimé, il ne savait pas à quel ennemi il avait affaire; il s'imaginait qu'il triompherait dès qu'il serait bien résolu à triompher, dès qu'il lui serait prouvé que les souffrances de cet amour l'emportaient sur les joies. Cet instant venu, il appela la réflexion à son secours. Il se demanda sur quelle certitude était fondée cette admiration extatique qui absorbait toutes ses pensées, quel lien durable quelques paroles échangées avec cette jeune fille pouvaient avoir cimenté. En quoi s'était-elle montrée grande, forte, magnanime, brave, sincère? Qu'avait-il vu? une lutte enfantine avec un oiseau de proie, et l'ardeur romanesque d'une jeune tête pour des idées généreuses dont l'application serait peut-être au-dessus de la portée de son caractère.

Mais, hélas! toutes les réflexions de Simon manquèrent leur but; et ses armes tournèrent leur pointe contre son cœur. Plus il y songeait, plus Fiamma se trouvait digne de son enthousiasme. Ce n'était pas un enfant, la femme qui se condamnait au silence et à la feinte depuis six mois plutôt que d'échanger ses nobles pensées avec des êtres indignes de la comprendre; et ce qu'aucune adulation n'avait pu obtenir de sa défiance stoïque, Simon l'avait conquis avec un regard. Profond comme la sagesse et hardi comme la bonne foi, celui de Fiamma avait lu en lui rapidement, et sa langue s'était déliée comme par magie. Elle lui avait dit le secret de son âme, le mystère de sa vie; et elle ne lui avait pas seulement recommandé le silence, tant elle semblait sûre de sa discrétion. Il y avait en elle quelque chose de viril qui semblait fait pour ressentir l'amitié sérieuse et l'estime tranquille. Avec quel dévouement une telle créature n'était-elle pas capable de braver la mort pour une noble cause, elle qui pour un jouet d'enfant se laissait déchirer du bec de l'aigle comme une jeune Spartiate! Enfin, les séductions d'aucune vanité n'étaient capables de l'entraîner, puisqu'elle s'était fait un genre de vie entièrement en dehors de celui que la fortune de son père semblait lui tracer, puisqu'elle fuyait les salons pour les bois, les fades conversations pour la lecture, et les flagorneries d'une petite cour pour l'entretien ingénu de la douce mademoiselle Parquet. Il se demandait comment il n'avait pas compris, dès le premier jour de sa rencontre sur la colline, le feu divin caché sous le voile de cette mystérieuse Isis; comment cette voix généreuse qui avait prononcé avec un accent si ferme le mot d'honneurà son oreille n'avait pas éveillé jusqu'au fond de ses entrailles le sentiment d'une fraternité sainte; puis, il se l'expliquait en se disant qu'une femme comme elle était la réalisation d'un si beau rêve, qu'en touchant à cette réalité on n'osait pas encore y croire.

Simon ne songea plus à lutter contre son admiration, mais il résolut de s'efforcer à en modérer l'exaltation. Il sentait qu'il lui serait impossible désormais de faire attention à aucune autre femme; mais il se disait que la société ayant posé une barrière insurmontable entre celle-là et lui, il ne devait pas se nourrir d'illusions auprès d'elle. Mademoiselle de Fougères était indépendante par son caractère et par sa position. Elle était majeure, et sa mère, disait-on, lui avait laissé de quoi vivre. Mais Simon eût rougi de rechercher la main d'une riche héritière. Il se disait qu'au premier mot d'amour d'un jeune bachelier, elle devait s'imaginer nécessairement qu'il avait des vues de séduction méprisables. L'idée seule que l'opinion publique eût pu lui attribuer ces sentiments le faisait frémir de colère et de honte. Il prit donc la ferme résolution, au cas même où mademoiselle de Fougères accorderait plus d'attention à son dévouement qu'il n'était raisonnable de s'y attendre, de s'en tenir avec elle aux termes de la plus respectueuse amitié. Pour cela, il ne fallait pas être surpris par ces émotions irrésistibles qui l'avaient dominé auprès d'elle. Simon espéra en avoir la force; mais, pour y parvenir, il se décida à s'éloigner pendant quelque temps des lieux qui lui retraçaient trop vivement cette scène d'enchantement. Il partit pour Nevers, où un étudiant de ses amis, récemment reçu avocat, l'appelait pour fêter son installation.

Pendant ce temps, le comte de Fougères vint prendre possession de sa nouvelle demeure. Les villageois tenaient trop à lui faire payer une sorte dedenier à Dieupour lui épargner de nouvelles fêtes et de nouveaux honneurs. Quand il vit que rien ne pouvait l'y soustraire, il s'exécuta noblement et paya une barrique de vin aux chers vassaux, en désirant de tout son cœur que leur vive affection se refroidît un peu à son égard. Ce n'était pas là le moyen. Il fut fêté, chanté, complimenté, aubadé encore une fois de cornemuse, bombardé encore une fois de pétards. Il se comporta en bon prince, donna une quantité exorbitante de poignées de main, leva son chapeau jusque devant les chiens du village, varia à l'infini l'arrangement des mots invariables de ses gracieuses réponses, subit les plus interminables et les plus fatigantes conversations avec une patience évangélique, baisa enfin, comme disait poétiquement M. Parquet, le bas de la robe de la déesseIncongruité, et, s'étant fait souverain populaire autant que possible, alla se coucher brisé de fatigue, infecté de miasmes prolétaires, et supputant dans sa cervelle administrative de combien (en raison de ses avances de fonds en affabilité paternelle) il augmenterait le loyer de ceux-ci et diminuerait les gages de ceux-là.

Mademoiselle de Fougères montra un caractère qui fut décidément taxé de hauteur et d'impertinence, en s'enfermant dans sa chambre durant toutes ces pasquinades sentimentales. Elle se rendit invisible, et son père ne put faire plier cette franchise sauvage devant les considérations politiques de sa situation; elle avait une manière muette et respectueuse de lui résister qui le brisait comme une paille, lui, mesquin d'idées, de sentiments et de langage. Il sentait qu'il ne pouvait régner sur cette âme de fer que par la conviction, et que précisément la puissance de conviction lui manquait. Désespérant de corriger sa fille, il prenait le parti de lui permettre de se cacher ou de se taire.

Quelques jours après ces fêtes extraordinaires, la fête patronale du village arriva. M. de Fougères était parti la veille pour une foire de bestiaux dans le Bourbonnais; car, à peine investi de sa dignité de châtelain, il était redevenu commerçant. De tous les personnages qui lui avaient témoigné leur zèle, un seul croyait n'avoir pas assez plié le genou devant son nom et devant son titre. C'était le curé, jeune homme sans jugement et sans vraie piété, qui, ayant lu je ne sais quelle chartre ecclésiastique, s'imagina ressusciter une coutume singulière à la première occasion. Le jour de la fête patronale, le sacristain fut dépêché auprès de mademoiselle de Fougères pour la prier de ne pas manquer d'assister à la bénédiction du saint sacrement. Ce message étonna beaucoup la jeune Italienne. Elle trouva étrange qu'un prêtre s'arrogeât le droit de lui tracer son devoir de cette manière. Néanmoins elle ne crut pas pouvoir se dispenser d'accomplir ce devoir, que son éducation lui rendait sacré. Mais, redoutant quelque embûche dans le genre de celles qu'elle avait su éviter jusque-là, elle ne monta pas à la tribune réservée aux anciens seigneurs de Fougères, tribune placée en évidence à la droite du chœur, et que le curé avait fait décorer à ses frais d'un tapis et de plusieurs fauteuils. Fiamma attendit que les vêpres fussent commencées, et, se glissant dans l'église sous le costume le plus simple, elle se mêla à la foule des femmes qui, dans ces campagnes, s'agenouillaient sur le pavé de l'église. Elle détestait les adulations faites à une classe quelconque, mais elle pensait que devant Dieu elle ne pouvait se courber avec trop d'humilité.

C'est en vain qu'elle espérait échapper au regard investigateur du curé ou à celui du sacristain qui était chargé de la découvrir. L'église était fort petite, et l'usage du pays veut que toutes les femmes soient séparées des hommes et rassemblées dans une des nefs. Entre leMagnificatet lePange lingua, dans l'intervalle réservé à l'officiant pour revêtir ses ornements pontificaux, le sacristain traversa la foule féminine et vint supplier mademoiselle de Fougères, de la part du curé, de prendre une place plus convenable à son rang. Sur son refus de monter à la tribune, l'opiniâtre desservant fit apporter auprès de la balustrade qui sépare les deux sexes, à l'entrée du chœur, un fauteuil et un coussin, comme il eût fait pour son évêque. Il pensait que mademoiselle de Fougères ne résisterait pas à cette honorable invitation, et il se décida à monter à l'autel.

Pendant ce temps, les rangs de femmes qui séparaient mademoiselle de Fougères du fauteuil insolent s'étaient entr'ouverts, et tous les regards la sollicitaient pour qu'elle daignât en prendre possession. La seule Jeanne Féline, un peu distraite de sa fervente prière et profondément choquée dans son sens droit et incorruptible de ce qui se passait, abaissa son livre, releva son capulet, et fixa sur mademoiselle de Fougères ce regard où l'orgueil de la vertu et le feu de la jeunesse brillaient au milieu des ravages de l'âge et de la douleur. Fiamma la vit et reconnut la mère de Simon, à une lointaine analogie de traits, à une similitude frappante d'expression. Elle avait entendu mademoiselle Parquet vanter le mérite de cette femme, elle avait désiré rencontrer l'occasion de la connaître. Elle soutint donc son regard et lui exprima par le sien qu'elle était prête à entrer en communication avec elle.

Madame Féline, hardie et ingénue comme la vérité, lui adressa aussitôt la parole pour lui dire à demi-voix: «Eh bien! mademoiselle, qu'est-ce que votre conscience vous ordonne de faire?

—Ma conscience, répondit Fiamma sans hésiter, m'ordonne de rester ici, et de vous offrir ce fauteuil comme une marque de respect qui vous est due.»

Jeanne Féline s'attendait si peu à cette réponse qu'elle resta stupéfaite.

Mademoiselle de Fougères n'était pas une personne que l'on pût accuser, comme son père, de courtiser la popularité. On lui reprochait le défaut contraire, et Jeanne n'avait pas compris pourquoi elle était restée mêlée à la foule depuis le commencement de la cérémonie. Enfin son visage s'adoucit; et, résistant à Fiamma qui voulait la conduire au fauteuil, elle lui dit:

«Non pas moi: il me siérait mal de prendre une place d'honneur devant Dieu qui connaît le fond du cœur et ses misères. Mais voyez! la doyenne du village, celle qui a vu quatre générations, et qui d'ordinaire a une chaise, est ici par terre. On l'a oubliée à cause de vous aujourd'hui.»

Mademoiselle de Fougères suivit la direction du geste de Jeanne, et vit une femme centenaire à laquelle de jeunes filles avaient fait une sorte de coussin avec leurs capes de futaine. Elle s'approcha d'elle, et, avec l'aide de madame Féline, elle l'aida à se relever et à s'installer sur le fauteuil. La doyenne se laissa faire, ne comprenant rien à ce qui se passait, et remerciant d'un signe de sa tête tremblante. Mademoiselle de Fougères se mit à genoux sur le pavé auprès de Jeanne, de manière à être entièrement cachée par le dossier du grand fauteuil sur lequel la doyenne, qui ne remplissait plus ses devoirs de piété que par habitude, s'assoupit doucement au bout de quelques minutes.

Cependant le curé, qui n'avait pas la vue très-bonne et qui savait d'ailleurs que le regard baissé convient à la ferveur de l'officiant, aperçut confusément une femme coiffée de blanc sur le fauteuil. Il pensa que sa négociation avait réussi et se mit à officier tranquillement; mais lorsqu'au moment réservé à l'explosion de son vaste projet, après avoir descendu les trois marches de l'autel et s'être mis à genoux pour encenser le saint sacrement, il se releva, traversa le chœur et s'avança vers le fauteuil pour rendre le même honneur à mademoiselle de Fougères, selon les us et coutumes de l'ancienne féodalité, il s'aperçut de sa méprise, et son bras resta suspendu entre le ciel et la terre, tandis que toute la congrégation des fidèles, l'œil ouvert et la bouche béante, se demandait la cause des honneurs insolites rendus à la mère Mathurin.

Le jeune curé ne perdit point la tête, et, voyant que mademoiselle de Fougères avait mis un peu d'obstination et de malice dans cette aventure, il lui prouva qu'elle n'aurait pas le dernier mot; car il se retourna vivement de l'autre côté et se mit à encenser la tribune seigneuriale, comme pour rendre à cette place vide les honneurs dus au titre plus qu'à la personne. Tout le village resta ébahi, et il fallut plus de six mois pour faire adopter la véritable version de cet événement aux commentateurs exténués de recherches et de discussions. Les parents de la mère doyenne ne manquèrent pas de dire qu'elle avait été bénie en vertu d'un ancien usage qui décernait cette préférence aux centenaires, et que M. le curé avait trouvé dans les archives de la commune. Quant à elle, comme elle était à peu près aveugle et dormait plus qu'à demi pendant qu'on lui rendait cet honneur, comme son oreille avait le bonheur d'être fermée pour jamais à toutes les paroles humaines et à tous les bruits de la terre, elle mourut sans savoir qu'elle avait été encensée.

Depuis cette aventure, Jeanne Féline conçut une haute estime pour mademoiselle de Fougères; et, au lieu d'éviter de parler d'elle comme elle avait fait jusqu'alors, elle questionna mademoiselle Bonne avec intérêt sur le caractère de sa noble amie. Bonne avait tant de respect pour la sagesse et la prudence de sa voisine qu'elle se crut dispensée avec elle du secret que Fiamma lui avait imposé. Elle lui confia les sentiments généreux et les vertus vraiment libérales de cette jeune fille, et lui dit le désir qu'elle avait témoigné de la connaître. Malgré le plaisir que la bonne Féline ressentit de ces réponses, elle se défendit de faire connaissance avec la châtelaine. «Comment voulez-vous que cela se fasse? répondit-elle. Son père trouverait mauvais sans doute au fond du cœur qu'elle vînt me voir; et quant à moi, je ne saurais aller demander à ses domestiques la permission de l'approcher. J'attendrai l'occasion; et, si je la rencontre, je lui dirai ma satisfaction de sa conduite à l'église. Sans la sagesse de cette enfant, M. le curé, qui est vraiment trop léger pour un ministre du Seigneur, eût offensé la majesté de Dieu par un véritable scandale.»

Madame Féline étant dans ces dispositions, l'occasion ne se fit pas attendre. Un matin que mademoiselle de Fougères passait devant sa cabane pour aller voir mademoiselle Parquet, elle vit Jeanne penchée sur sa petite fenêtre à hauteur d'appui, qu'encadrait le pampre rustique. La bonne dame était occupée à faire manger dans sa main le milan royal.

«Bonjour, Italia!» dit Fiamma en passant.

Madame Féline releva la tête, et, charmée de voir la jeune fille, elle lia conversation avec elle. L'éducation et la santé de l'oiseau étaient un sujet tout trouvé.

«Comment se fait-il que vous sachiez son nom? demanda Jeanne. Je ne l'ai dit à personne, car je ne pouvais pas m'en souvenir; mais quand vous l'avez prononcé, j'ai bien reconnu celui que mon fils lui donnait; car c'est mon fils qui l'a rapporté de la montagne.

—Et qui l'a pris dans la gorge aux Hérissons, reprit Fiamma.

—Vraiment! vous le savez? s'écria Jeanne. Vous l'avez donc rencontré à la chasse?

—Et j'ai même chassé avec lui ce jour-là, répondit mademoiselle de Fougères. J'ai encore sur les mains les marques de courage de monsieur, ajouta-t-elle en donnant une petite tape à l'oiseau; et c'est M. Simon qui nous a servi de chirurgien à tous deux.

—En vérité!… Oh! à présent, dit madame Féline en secouant la tête avec un sourire, je comprends l'amitié qu'il portait à ce gourmand, et pourquoi il m'a tant recommandé en partant d'en avoir soin. Allons! maintenant j'en prendrai plus de souci encore; car, si vous êtes telle que vous semblez être, je vous aime, vous!

—Vous ne pouvez pas me dire une chose plus agréable, répondit Fiamma en portant vivement à ses lèvres la main ridée que lui tendait Jeanne.» Puis, comme si ce mouvement impétueux eût trahi quelque secrète pensée de son cœur, elle rougit et garda le silence. Féline ne pouvait interpréter cette émotion: elle se mit tout de suite à lui parler du curé et de la doyenne, de la république et de la monarchie, de la religion, de tout ce qui l'intéressait, et par-dessus tout de son fils. Mademoiselle de Fougères fut étonnée du sens profond et même de la grâce spirituelle et naïve de cet esprit supérieur, vierge de toute corruption sociale. Elle n'avait pas cru qu'il fût possible de joindre si peu de culture à tant de fonds. Ce fut pour elle un sujet d'admiration et bientôt d'enthousiasme; car autant Fiamma était indomptable dans ses antipathies, autant elle était passionnée dans ses amitiés. C'est en effet un magnifique spectacle pour une âme tourmentée de l'amour du beau et contristée par la vue du laid, que celui d'une organisation assez riche pour se passer d'embellissement factice et pour recevoir tout de Dieu et d'elle-même. En peu de jours une affection profonde, une sympathie complète s'établit entre Jeanne et Fiamma. Mettant de côté l'une et l'autre les entraves de ces considérations sociales faites pour le vulgaire, elles se lièrent étroitement, et Jeanne passa autant d'heures dans la chambre et dans l'oratoire de Fiamma que celle-ci en passa dans la cabane et dans le potager rustique de Jeanne. Mademoiselle Parquet se joignit souvent à leurs entretiens, et sa jeune amie lui apprit à connaître madame Féline. Jusque-là Bonne n'avait respecté en elle qu'une solide vertu, une admirable bonté; elle ignorait qu'il y eût aussi à admirer une haute intelligence. Elle s'étonna d'abord de voir que Fiamma, avec toutes ses lectures et toutes ses connaissances, ne s'ennuyait pas un instant dans la compagnie d'une femme qui n'avait jamais lu que la Bible. Fiamma lui fit comprendre que la Bible était la source de toute sagesse et de toute poésie; que l'esprit de ces pages divines s'était incarné dans la personne de Jeanne, dont toutes les paroles, comme toutes les pensées, avaient la grandeur et la simplicité des saintes Écritures. L'âme de Bonne fit elle-même un progrès dans le contact de ces deux âmes supérieures à la sienne, non en bonté, mais en vigueur.

Un jour, au mois de mai, vers midi, l'air étant fort chaud au dehors, et la cabane de Féline remplie d'une agréable fraîcheur, ces trois femmes étaient réunies dans une douce intimité. Jeanne, enfoncée dans son vieux fauteuil, roulait un écheveau de fil de chanvre sur une noix; Italia, perchée sur le piveau du dévidoir, et conservant encore un peu d'irritabilité, poussait de temps en temps un petit cri aigre-doux, allongeait le bec pour saisir le fil, mais sans oser toucher aux doigts de son institutrice; mademoiselle Parquet, assise sur le buffet, lisait tout haut le livre de Ruth dans la vieille Bible de la famille Féline, dont le caractère était si fin que Jeanne ne pouvait plus le distinguer. Quant à mademoiselle de Fougères, fatiguée d'une course rapide qu'elle avait faite avec Sauvage dans la matinée, elle s'était assise sur une botte de pois secs, aux pieds de Jeanne; et, cédant au bien-être que lui apportaient la fraîcheur, le repos, le bruit monotone et doux de la voix qui lisait, elle s'était laissée aller au sommeil. Jeanne, semblable à la vieille Noémi, avait attiré sur ses genoux la tête de cette fille chérie, et chassait avec tendresse les insectes dont le bourdonnement eût pu la tourmenter. Simon entra dans ce moment. Il arrivait de Nevers; on ne l'attendait pas encore. Il fit un pas et resta immobile. Le soleil, glissant à travers le feuillage de la croisée et tombant en poussière d'or sur le front humide et sur les cheveux de jais de Fiamma, lui montra d'abord le dernier objet qu'il dût s'attendre à rencontrer dans sa cabane et sur le giron de sa mère. Il venait de faire bien des efforts depuis trois mois pour chasser de son âme l'image de cette femme, et c'était là qu'il la retrouvait! Il crut rêver, resta quelques instants sans pouvoir articuler un mot; et enfin, joignant les mains, il murmura une parole que ni sa mère ni Bonne ne pouvaient comprendre:O fatum!Fiamma reconnut sa voix et n'ouvrit pas les yeux. Ce fut le premier artifice de sa vie.

L'amour n'est que magie et divination. Elle vit à travers ses paupières abaissées et frémissantes de curiosité l'émotion et la joie mêlée de consternation qu'éprouvait Simon. Madame Féline, poussant un cri de joie, avait tendu les bras à son fils. Fiamma, l'entendant s'approcher, jugea qu'il était temps de se réveiller: elle prit le parti de soulever sa tête et de se frotter les yeux pendant qu'il embrassait sa mère. «Oh! dit la bonne femme, vous voilà un peu étonné, Simon! vous me pensiez trop vieille pour avoir d'autres enfants que vous, et pourtant voilà que je suis devenue mère de deux filles en votre absence.

—Vous êtes heureuse, ma mère, répondit-il; mais moi, me voilà humilié; car je ne suis pas digne d'être leur frère.

—Je ne sais pas si Bonne est superbe à ce point de ne vouloir pas reconnaître votre parenté, dit mademoiselle de Fougères en lui tendant la main; mais, quant à moi, j'avais déjà signé avec vous un pacte de fraternité d'opinions.» Simon ne put rien répondre. Il lui pressa la main avec un trouble plus indiscret que tout ce qu'il eût pu dire; et pour se donner de l'aplomb, il demanda à Bonne la permission de l'embrasser, ce dont il s'acquitta avec assurance. Cette marque d'amitié enorgueillit Bonne comme une préférence; elle ne connaissait rien aux roueries ingénues de la passion.

Madame Féline s'empressa de questionner son fils sur sa santé, sur la fatigue, sur la faim qu'il devait éprouver. Il demanda à manger, afin d'avoir une occupation et un maintien. Il ne pouvait se remettre de son désordre. Un champion qui s'est préparé longtemps à un rude combat, et qui, en arrivant, voit l'ennemi tranquille et déjà maître du champ de bataille, n'est pas plus bouleversé et embarrassé de son rôle que ne l'était Simon. Bonne courut dans tous les coins de la cabane pour aider Jeanne à rassembler quelques aliments et à les servir sur une petite table. Voulant marquer son affection à sa manière, l'excellente fille alla cueillir des fruits au jardin, et revint toute rouge et tout empressée, sans songer que les hommes s'éprennent plus volontiers d'une chimère que d'un bien qui s'offre de lui-même.

«Il n'y a que moi, dit mademoiselle de Fougères à Simon, qui ne fasse rien pour vous ici. Vous êtes comme Jésus arrivant chez Marthe et Marie. Je suis celle qui se tient tranquille à écouter le Seigneur, tandis que l'autre travaille et se dévoue.

—Et cependant, répondit Simon, le Seigneur préféra Marie, et conseilla à sa sœur de ne pas prendre une peine inutile.

—Pourquoi me dites-vous cela si bas? reprit mademoiselle de Fougères avec sa brusquerie accoutumée. On dirait que vous craignez une méchante application de vos paroles.

—Oh! j'espère qu'il ne se prend pas pournotre Seigneur! répliqua mademoiselle Bonne en riant.

—Mais voulez-vous que je vous aide, chère amie? dit mademoiselle de Fougères. Ce ne sera pas pour faire ma cour àmonsignor Popolo, je vous prie de le croire; ce sera pour vous soulager,mia buona.

—Oh! je n'ai pas besoin de vous, madogaressa, répondit Bonne, à qui sa compagne avait appris quelques mots italiens. Vos mains sont trop fines pour les soins du ménage.

—Croyez-vous? dit vivement Fiamma. Pourquoi traînez-vous ce seau d'eau avec tant de gaucherie, ma petite?

—Voulez-vous bien me faire le plaisir de l'enlever de terre d'un demi-pouce? répondit l'autre jeune fille d'un air de défi.

—Je vais vous montrer comme il faut vous y prendre, dit Fiamma sur le même ton; car vraiment, ma mignonne, vous n'y entendez rien et vous me faites peine.»

Alors, saisissant d'une seule main le seau rempli d'eau, elle l'enleva de terre et le posa sur la table.

«Oh! la force et le courage du lion de Venise!» s'écria Simon avec chaleur.

Bonne fut un peu piquée.

«Ne vous fâchez pas, cher ange, dit Fiamma à son amie; la prudence des serpents et la douceur des colombes vous restent en partage. Mais quant à cela, ajouta-t-elle en étendant son bras blanc et l'orme comme du marbre de Carrare, sachez qu'il y a autant de différence entre mes muscles et les vôtres qu'entre vos collines de la Marche et nos montagnes des Alpes, entre vos petites graines de sarrasin et nos larges épis de maïs. Allons, Bonne, c'est vous qui êtes la dogaresse; je suis la montagnarde: c'est moi qui suis Marthe à mon tour; vous êtes Marie. Le Seigneur vous bénira; je vous cède mes droits. Mais chut! voici madame Féline; ne disons pas de légèretés sur des choses aussi saintes; elle nous gronderait et elle ferait bien.»

Tandis que Simon se condamnait à déjeuner, quoiqu'il fût trop oppressé pour en avoir envie, que Bonne, assise à table entre lui et madame Féline, feignait d'écouter la relation de son voyage avec curiosité, afin d'avoir le droit de lui verser du cidre et de lui couper du pain d'orge; tandis que mademoiselle de Fougères jouait avec Italia et luttait avec elle d'attitudes impérieuses en la contrefaisant et en imitant ses cris d'impatience, M. Parquet entra dans la chaumière.

«Bravi tutti!s'écria-t-il en voyant cette aimable compagnie; le ciel est favorable aux braves gens.» Et après avoir embrassé tendrement son filleul, il baisa la main de mademoiselle de Fougères avec assez de grâce pour montrer qu'il avait été faire un tour de promenade à Versailles dans sa jeunesse. Puis, jetant un coup d'œil perspicace de l'un à l'autre: «Y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu de nouvelles de monsieur votre père, belle demoiselle?» demanda-t-il à Fiamma d'un air très-significatif.

Cette question fut pour Simon comme une goutte d'eau froide sur un brasier. Il était en train de se laisser aller à de nouveaux enchantements; le seul nom du comte réveilla en lui mille réflexions pénibles. Il examina le visage de mademoiselle de Fougères, pour savoir si elle avait quelque appréhension du retour de son père; mais la noble harmonie de ce visage n'était jamais troublée par des craintes légères.

«Je l'attends demain, répondit-elle tranquillement; mais il se pourrait cependant qu'il fût déjà de retour, car il est si actif en toutes choses qu'il part et revient toujours plus tôt qu'il ne l'avait projeté.

—Et s'il était à cette heure au château? fit observer Simon, incapable de maîtriser son inquiétude.

—Il y serait sans doute occupé déjà de mille soins, répondit-elle, et plus pressé de compter avec son régisseur que de toute autre chose.»

Elle resta encore une demi-heure, affectant beaucoup de calme; puis elle mit son chapeau et pria M. Parquet de lui donner le bras jusqu'au château. Dès qu'ils furent sortis de la chaumière: «Pourquoi ne m'avez-vous pas appris tout franchement que mon père était arrivé? lui dit-elle. Croyez-vous que je n'ai pas lu cela sur votre figure?

—En vérité! fit l'avoué. Fin contre fin…

—Il ne s'agit pas de nous adresser des compliments réciproques, interrompit la pétulante Fiamma. Voyons, mon cher sigishé, que signifiait votre physionomie? qu'avez-vous dans l'esprit?

—J'ai dans l'esprit, répondit Parquet d'un ton doux et paternel, que vous avez écouté un peu trop votre bon cœur durant cette dernière absence de M. le comte. Je vous l'ai dit, Jeanne Féline est un ange de vertu; je ne vous souhaiterais pas de plus haute noblesse que d'être sa fille. Simon est un digne jeune homme qui mériterait de Dieu la faveur d'avoir une sœur telle que vous; mais votre père qui n'entend rien aux relations de sentiments, si belles et si saintes qu'elles soient, blâmera certainement votre intimité avec cette famille de paysans. Il n'eût pas approuvé que vous vissiez madame Féline sur le pied d'égalité, comme vous le faites; à plus forte raison maintenant que voici son fils de retour. Vous savez tout ce que la malice du public peut imaginer en cette occasion. Avez-vous réfléchi à cela? Ne croyez-vous pas que désormais, du moins pendant les semaines du séjour de M. de Fougères au château, vous feriez bien de cesser vos relations avec la maison Féline?

—Je sais, mon ami, répondit Fiamma, que ce serait une conduite prudente, si tant est que l'intérêt personnel doive céder à l'absurdité, par crainte de querelles; je sais que mon père, tout en accablant M. Féline de compliments et de prévenances, le remercierait volontiers de ne pas répondre à ses invitations. Malgré sa ponctualité à saluer profondément madame Féline et à lui demander de ses nouvelles dans la rue, il n'oserait lui offrir une chaise dans son salon à côté de la femme du sous-préfet. Cependant il faudra bien qu'il en vienne là. Il m'en coûtera quelque peine; j'essuierai des admonestations ennuyeuses, et j'entendrai émettre des principes de morale et de bienséance qui feront bouillir mon sang dans mes veines; mais, comme à l'ordinaire, je tiendrai bon, je serai respectueuse, et ma volonté sera faite. Ne vous inquiétez donc de rien; mon père est un homme qu'il faut forcer à bien agir en le prenant au mot. Je me charge de faire dîner madame Féline à sa table; chargez-vous d'amener M. Féline à lui rendre visite.

—Mais vous tenez donc bien à la société de ces Féline? demanda M. Parquet, qui voulait toujours savoir le fin mot de toute affaire, et ne commençait aucune démarche, si légère qu'elle fût, sans avoir confessé sa partie.

—J'y tiens comme je tiens à vous et à votre fille, répondit Fiamma avec fermeté. Si mon père croyait conforme à ses intérêts et à ses préjugés de m'éloigner de vous, pensez-vous que je ne résisterais pas de toutes mes forces à cette injustice?

—Vous avez une manière de dire, reprit maître Parquet tout attendri, qui fait qu'on vous obéit aveuglément; vous me feriez fabriquer de la fausse monnaie. Cependant, avant de vous céder, je veux, ma chère fille, pour me venger de l'ascendant que vous prenez sur moi, vous adresser quelques reproches. Vous n'avez pas assez de déférence pour votre père; vous lui faites trop sentir votre supériorité… Écoutez-moi jusqu'au bout. Je sais que vous avez avec lui le meilleur ton, et que jamais une parole blessante n'est sortie de votre bouche; mais, voyez-vous, si Bonne, avec tout votre respect extérieur, me traitait comme vous le traitez au fond de l'âme, j'aimerais mieux qu'elle m'arrachât ma perruque et qu'elle me la jetât au visage, sauf à se rendre ensuite à mes raisons.

—Ah! monsieur Parquet, s'écria Fiamma d'un ton douloureux, pouvez-vous comparer la sympathie de cœur et la conformité des principes qui vous lient à votre fille avec ce qui se passe entre M. de Fougères et moi? Je conviens que, dans ma conduite envers lui, je manque souvent de prudence.

—Prudence!interrompit M. Parquet avec un mouvement chagrin. Voilà de ces mots qui sont cruels à entendre! Je ne m'explique pas, Fiamma, que vous, si généreuse, si tendre, si dévouée pour nous, vous n'ayez pas dans le cœur le moindre sentiment d'affection pour votre père. Moi, je suis enchanté que vous ne lui ressembliez pas; je l'aime médiocrement, et vous, je vous chéris comme une seconde fille; mais enfin, cette clairvoyance, cette justice cruelle avec laquelle vous pesez les défauts de celui qui vous a donné le jour…

—Arrêtez, Parquet, s'écria Fiamma, et regardez le mal que vous me faites!»

Parquet fut effrayé de l'altération de son visage et de la pâleur mortelle de ses lèvres.

—Eh bien! mon Dieu, s'écria-t-il à son tour, ne parlons plus de tout cela.

—Oh! mon ami! n'en parlons jamais, répondit la jeune fille en faisant un effort pour marcher; car vous me feriez dire ce que je ne veux pas, ce que je ne dois jamais dire à personne.

—Juste ciel! reprit M. Parquet, dont la curiosité s'éveilla vivement. A-t-il donc eu quelque tort exécrable à votre égard? Avez-vous contre lui des sujets de plainte assez terribles pour étouffer la voix du sang?

—Non, monsieur Parquet, ce n'est pas cela, répondit-elle. Il y a dans ma vie un mystère que je ne peux jamais révéler et dont je ne peux me plaindre qu'à la destinée. Ne m'interrogez pas, mais soyez indulgent pour moi et ne me jugez pas. Ma situation est si exceptionnelle que mon caractère et ma conduite doivent être bizarres.

—Adieu, voici en effet la chaise de poste du comte dans la cour. Faites ce que je vais ai dit:vale et me ama.»

Pauvre enfant! pensa M. Parquet en retournant chez lui. Il faut qu'elle ait une âme bien orageuse, ou que ce Fougères soit un bien méchant cuistre, avec ses ailes de pigeon! Allons! il y aura eu là quelque cas d'inclination contrariée. Ah! les jeunes filles! L'amour, c'est l'insecte rongeur qui s'attaque aux plus belles roses! Décidément, pour ma part, je renonce aux lois du trop aimable Cupidon, et je m'abandonne aux consolations d'une douce philosophie.


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