«J'ignore quelle est votre nationalité, voilà pourquoi je vous prie de ne plus vous présenter à la porte de mes ateliers où se fabrique un jouet national.
«Je sais que vous êtes un larron d'honneur, voilà pourquoi je ne vous mettrai pas en état de séduire, par vos propos éhontés, une jeune fille pour qui un seul de vos regards est une souillure._
Plus bas, d'une autre écriture:
«P.-S.—Ma femme fait de longues phrases bien inutiles. On vous chasse parce qu'on vous chasse. Moi je vous écris que jamais, tant que je vivrai, vous n'aurez ma fille. L'argent, mon cher monsieur, ne se trouve pas dans le pas d'une mule.»
—Montrez-moi l'écriture, fit Simone. Oui! les phrases de roman sont dema mère. Et pauvre père aurait bien pu ne pas ajouter ce post-scriptum.Vous me donnez cette lettre, n'est-ce pas? André l'offrira à bon papaGosselet le jour de notre mariage.
—La lecture achevée, il me dit: «Que faire, maintenant?» Je ne trouvais rien pour le consoler. Il me prit le bras et nous longeâmes les quais sous les marronniers tout jolis de feuilles neuves. Tout en marchant, je cherchai quelque chose, je ne savais quoi, pour le tirer de peine. Une idée me vint. Le fiacre qui devait vous emmener n'avait pas attendu jusqu'à sept heures, ainsi que l'avait ordonné M. Bamberg. D'autre part, M. Bamberg n'avait pas reçu de vous le plus petit billet d'explications, ce qui laissait supposer que vous n'étiez point libre d'agir. Je pensai tout haut:
—M. Gosselet a peut-être enlevé Mlle Simone.
Il s'arrêta brusquement, me serra le bras.
—C'est ça. C'est ça. Il aura pris place dans la voiture avant l'arrivée de Simone et l'aura conduite en quelque maison de retraite… Moi qui accusais Simone de lâcheté. Oh! ma petite l'Embaumée, que je vous embrasse!
Il m'embrassa de si bon coeur que cela fit rire deux rien-du-tout en cheveux qui passaient.
—Mais où trouver le cocher, l'Embaumée?
—J'ai le numéro de la voiture.
—Vous l'avez gardé?
—Je suis si superstitieuse! J'ai mis l'imprimé dans ma bourse pour jouer le numéro à la prochaine loterie.
—Donnez-moi le numéro.
Je fouillai dans mon porte-monnaie et n'y trouvai que des sous.
Nous voilà redevenus tristes, marchant, tête baissée, très vite, lorsque je me souvins que j'avais épinglé le bulletin sur ma pelote, à côté de la glace.
Il dit:
—Je vous accompagne chez vous.
—Oh! monsieur Bamberg.
—Je vous attendrai en bas.
Nous arrivons rue Mouton-Duvernet. Ma concierge veut m'arrêter pour me raconter des histoires, je file sans la saluer. Deux secondes après, je remettais le petit papier à votre amoureux, sur le trottoir, en face de la fruitière. La concierge m'a vue et a pris un petit air indigné. Ça m'était bien égal, allez! Vous devinez le reste. M. Bamberg a déniché le collignon qui lui a dit vous avoir conduit chez les Visitandines. Moi, qui lui avais juré que je vous retrouverais, je me suis introduite dans ce couvent, où l'on n'a de fleurs que pour les saints de pierre. Ce qu'il y fait froid! Brrou!»
Et elle raconta à Simone, tout au long, en riant, par quelle ruse et quel subterfuge, grâce à la très chaude recommandation d'un vieux vicaire qui s'était occupé d'elle à sa première communion, elle avait réussi à se faire recevoir dans le couvent comme petite domestique. Sa difformité l'avait beaucoup servie. Elle avait raconté un véritable roman et on avait eu pitié d'elle. Sa concierge, bonne vieille femme qui adorait l'intrigue et qu'elle avait mise au courant de son plan, avait donné les meilleurs renseignements: «Ah! celle-là, elle n'avait pas besoin de se convertir! Elle avait toujours été sage comme une image!! Je ne m'étonnerais pas qu'elle se retirât du monde et s'en allât dans un couvent. Elle était faite pour être religieuse.»
Au bout d'une semaine, elle avait gagné la confiance des sœurs qu'elle charmait par sa gaité et qui la regardaient déjà comme une excellente recrue, une future petite sœur converse, dévouée, vaillante, travailleuse. On l'envoyait au marché faire les achats. Ce n'est pas elle qui se laissait surfaire! Elle était bien trop maligne.
Elle dit tout à coup à Simone:
—Maintenant, vous allez partager mon souper:quatrede gruyère etcinqde charcuterie assortie. Ce n'est pas riche, mais pour une fois, mademoiselle.
—Mangez, masœur! Moi je n'ai faim que de détails. Il était tout attristé quand vous l'avez vu sur ce banc?
—Oh! triste!…
Et l'entretien continua, avec des redites, des pourquoi, des commentaires, jusqu'à ce que l'Embaumée, son repas achevé, fouetta à coups de mouchoir les miettes de pain tombées sur le tapis de la table ronde.
—Votre chambre est gentille, dit Simone.
—Gentille… non! Pas autant que je le voudrais! C'est tout ce que j'ai pu acheter en quatre ans, et cependant, il n'y a jamais de chômage à l'usine. Ce qui me manque, c'est une armoire à glace. Je vais prendre un abonnement chez Crespin. J'ai peur de mourir avant d'avoir pu l'acheter.
Elle souleva le bonnet de papier rose qui casquait la lampe, et, le bras dressé, éclaira son logis d'une clarté jaune qui faisait plus vastes les coins mi-obscurs.
Le front bien en lumière, les yeux tachés de deux lueurs blanches, les cheveux semblant plus touffus grâce à l'éclairage net des poils en auréole, elle ne figurait plus la «boscotte» humble ouvrière, mais la maîtresse du «home» par qui avait été créé cet entourage de choses amies, familières.
Autour de la glace plaquée de dartres grises dans le bas, s'étageaient en des cartons glacés, ornés de fioritures à filets de cuivre, les têtes, toutes rieuses, des amies d'ateliers coiffées de cheveux chevauchés par des peignes d'écaille. Brunes et blondes, sous leurs perruques à la Vierge, à la chien, à l'accroche-cœur, elles souriaient de leurs lèvres avancées en bec, les yeux un peu brouillés. Les pauvres filles s'étaientfaites faire, au retour de quelque vagabondage faubourien, en des terrains vagues où la pâquerette fleurit près d'un tas de coquilles d'huîtres, le front encore caressé en dedans comme par de petites pattes, la bouche encore mouillée de picolo aigre.
Ce n'étaient pas là les petites amies du samedi, les yeux clignotants sous les paupières bleues, les bras lourds, les jambes molles, trop harassées pour s'amuser au jeu des hanches que suit une rangée de vieux et de jeunes sur le trottoir.
Au pied de la glace, sur la table de la cheminée couverte d'andrinople rouge, coupée à dents, d'autres photographies reposaient sur des chevalets de velours rouge, longs comme la main, passées celles-là, et attristées d'un gris d'oubli. Elles représentaient, l'une, un ouvrier à moustache cirée. Les yeux durs sous des cheveux plaqués à grand renfort de pommade, le gilet barré d'une ligne blanche figurant une chaîne de montre; l'autre, une femme rustaude sous un bonnet tuyauté comme une fraise de veau, ensevelie dans une robe noire, évasée comme un sac de bonbons, à fronçures encerclant la taille. Trônant, face à face, sur le petit autel, les images semblaient se regarder, hostiles.
Deux pots, porcelaine et filets d'or, dressaient comme des cierges des panaches roux de «queues de renard», de chaque côté de la glace.
Sur les pans du mur étaient accrochés des calendriers duBon-Marché, historiés de chromos en couleurs appétissantes—couleur vanille, marron glacé, tartre aux cerises,—et une gravure à douze sous du général Boulanger à cheval.
En un coin trônait le lit sous une draperie rouge, pauvre lit fait de boiseries minces et dont l'acajou s'écaillait sous l'ongle.
Sous une housse également rouge on devinait l'échine d'une machine à coudre.
En un angle de la chambre brillaient les vases à facette, les bibelots peinturlurés, les boules de cristal rangés sur les planchettes d'une étagère à clochetons.
Une armoire à panneaux pleins se dressait, face à la cheminée, ornée du cuivre or de la serrure luisant comme un oeil jaune.
Le marbre de la table de marquetterie encombrée de vases multiples, des gros, des petits, pots à eau, pots à la mœlle de boeuf, faisait une tache blanche en un retrait de la cloison.
Une moquette à coqs claironnants étalait ses franges jaunes sur le parquet encombré de la table ronde et de quatre chaises habillées de rouge.
Tout cela était propret, coquet, d'un accueil doux, d'un arrangement sans effort, sous la lumière faible de la petite lampe à pétrole.
Au chevet du lit, un tout petit Christ était accroché, un de ces pauvres petits Christ aux chairs de plâtre modelé sur une ossature de fils de fer, que l'on ne décroche qu'aux jours de deuil pour l'étendre sur la poitrine des trépassés. Oublié, perdu dans l'arrangement des choses confortables, il symbolisait la mort qui attend, qui guette, qui va venir…
Sous la lumière de la lampe coiffée, de nouveau, de rose, Simone et l'Embaumée causaient ameublement, la fille de M. Gosselet se défendant d'avoir une chambre plus gentille que celle de son amie, l'ouvrière expliquant comment elle aurait voulu son nid.
—Ce qui me manque, voyez-vous, répétait-elle, c'est une armoire à glace. Puis, je voudrais changer l'andrinople aussi.
Après un silence, l'Embaumée dit:
—Il nous faut dormir, maintenant. Je vais mettre un matelas par terre, pour moi. Vous, vous prendrez le lit.
—Laissez-moi coucher sur le matelas.
—Je ne veux pas… je ne veux pas! Il faut que vous soyez fraîche et toute jolie pour demain. C'est moi qui vous ramène à lui, je le lui ai juré… Oh! je suis contente… contente!
Peu après les deux amies dormaient à la lueur faiblote de la lampe baissée.
Onze heures déjà!
Partie dès le matin, l'Embaumée ne revenait pas.
Simone, pleine d'entrain, en jeune fille qui n'a pas peur de mettre les mains à la pâte, prépara le déjeuner, désireuse de se surpasser, songeant que l'Aimé prendrait place près d'elle et qu'ils pourraient s'embrasser à la dérobée, comme deux amoureux, quand la petite ouvrière s'ingénierait à ne pas voir.
La batterie de cuisine de l'Embaumée n'était pas luxueuse: une poêle, une cocotte, une grande poterie jaune vernissée pour cuire le bœuf, un petit plat en émail, douze assiettes dont six creuses et six plates. Ajoutons à cet inventaire le filtre en fer battu et un petit moulin à café si vieux qu'il n'avait presque plus de dents. Les deux fourchettes et les cuillers qui composaient le service de table sortaient de chez Christophle. Les verres à initiales, verresincassables, n'étaient pas en cristal de roche.
Tout cela était rangé sur les planchettes d'un placard mal dissimulé par le papier de tenture défraîchi au contact des mains.
Ce placard contenait encore un fourneau que l'ouvrière glissait sous le manteau de la cheminée aux jours de gala, c'est-à-dire aux jours de cuisine chaude. Le plus souvent, en effet, elle dînait, au retour de l'usine, dequatrede charcuterie assaisonnée de petites rondelles de cornichon.
Le fourneau posé sur une plaque de zinc, la chambre de l'Embaumée se transformait en cuisine.
La petite Parisienne disait d'ailleurs, volontiers, à ses amies: «Viens donc voir mon appartement.» De fait, sa chambre se divisait en plusieurs pièces: le cabinet de toilette qui était le coin où luisaient les blancs de faïence des petits pots, la chambre à coucher occupée par le lit et la moquette à coqs secouant leurs crêtes rouges, le salon meublé de la table ronde et des chaises pourpres, décoré de l'échelle montante des photographies rieuses.
Avec deux sous de carbonate, elle faisait la toilette du parquet,—un parquet d'argent, alors que les riches marchent sur un parquet d'or.
Grâce aux pièces sonnantes luisant dans la bourse à mailles de métal emportée lors de son évasion de la maison paternelle, Simone crut pouvoir préparer une grande dînette de fiançailles. Elle rédigea le menu, le front coupé par une vilaine ride tant elle s'absorbait en la recherche des mets qui pourraient lui être agréables, puis fit la moue devant le fourneau, songeant qu'elle ne pourrait pas exécuter les petits plats «si simples», cuisotés autrefois devant elle, par un professeur de cuisine décoré qui faisait des effets de manchettes en tournant une omelette qu'il avait baptisée du nom de Sarcey.
Maladroite à user de ses doigts pour dresser la table, elle cassa l'un des verresincassables, descendit six étages pour le remplacer et n'en trouva point de semblable, oublia d'acheter du vin, dégringola dans la cage de l'escalier si souvent qu'elle finit par ne plus rire de se voir dans les glaces des devantures, en petite bonne qui va aux provisions.
Elle rougit du sourire de commisération qui balafra les bajoues grasses de la concierge, en passant devant la loge, balbutia chez le boucher, se montra si confuse en l'achat d'un quart de beurre que la fruitière luichipaquatre sous. Les fournisseurs chipent mais ne volent pas, puisqu'ils rendent aux clients la monnaie étalée sur le comptoir.
Quand elle eut garni de roses blanches les deux pots de la cheminée; quand, le couvert mis, elle surveilla, assise, les petits nuages de vapeur sortant par bouffées de la cocotte ronronnante comme une chatte, Simone était plus lasse qu'aux temps où elle venait d'exécuter une demi-douzaine de sauts périlleux au trapèze volant.
Cependant l'espoir du revoir lui mettait aux coins des lèvres le sourire de ceux qui se parlent en dedans de choses gaies.
Énervée bientôt par dix nouvelles minutes d'attente, elle se leva, visita la chambre de son amie, tambourina aux vitres de la fenêtre, se coula derrière le rideau blanc à grands ramages, le front appuyé sur le verre.
Brusquement, elle eut la vision du Paris pittoresque, faite pour les seuls habitants des mansardes, panorama merveilleux où des toits se hérissaient fumant leur brûle-gueule, où des pans de mur semblaient d'or, où des vitres incendiées par le soleil plaquaient de taches blondes des édifices mauves, violets, roses. Des toits en zinc accroupis tachaient de gris-argent des massifs d'un vert-noir. De vieilles tours se dressaient grimaçantes. Des cheminées colossales étaient piquées comme pour servir de jalons à quelque trace de grand'route dévastatrice.
Un nuage fit une ombre sur une partie de la ville, et Simone vit deux Paris, l'un paré de couleurs vives, l'autre estompé, assombri, couvert de dés piqués de points noirs. Elle songea qu'en un de ces points noirs des êtres mouraient, aimaient, se laissaient vivre. Elle se sentit toute petite, toute faible, tourna la tête vers la chambre pour mesurer, du regard, la place qu'occupaient les choses autour d'elle.
Un enfant hurla au-dessous, à l'étage inférieur, de ce hurlement continu et hoqueteux des bébés qui se révoltent contre la souffrance.
Elle se retira de la fenêtre, vint s'asseoir près du fourneau, enfouit son visage dans les roses qui mouraient sur la tablette de la cheminée. Elle dit à voix distincte: «Je l'aime! Je l'aime!» pour se rassurer, pour se faire plus courageuse contre l'envie de pleurer qui montait de ses flancs secoués par des frissons chauds.
* * * * *
On heurta à la porte.
Simone entr'ouvrit l'huis, vit l'Embaumée seule sur le palier, fit:«Ah!», les lèvres en moues, les yeux coléreux.
Les deux petites amies rangèrent deux chaises l'une près de l'autre et s'assirent, regardant le même objet, la cocotte qui chantonnait sur le fourneau.
Silencieuse, l'Embaumée prit les mains de Simone et laissa pleurer son amie. Puis, elle la gourmanda, lui caressant les doigts.
Après un hochement de tête de révolte contre le chagrin, Simone s'efforça de sourire et dit:
—Voyez, je ne pleure plus!
Une de ses larmes s'attardait encore dans le creux des chairs, à l'attache de la narine.
—Vousleverrez demain, aujourd'hui, peut-être, pourquoi pleurer?
—Mais, vous voyez bien que je ne pleure pas Dites-moi tout, tout, je veux tout savoir.
—Je devais retrouver M. Bamberg chez lui, dans la petite maisonnette qu'il a louée dans le village près de l'usine. J'arrive. La femme qui fait son ménage et qui habite le rez-de-chaussée, me dit: «M. Bamberg n'y est pas; mais voilà une lettre que je dois remettre à la personne de Paris». Je lui réponds: «La personne de Paris, c'est moi!»
—Donnez-moi la lettre, dit brusquement Simone. Vous saviez bien que je ne le reverrais plus, puisque vous n'osiez pas me remettre la lettre!
Elle déchira l'enveloppe d'un coup d'ongle, froissa le papier en le dépliant et lut tout bas:
«Chère Aimée,
«Je pars, n'ayant pas le courage d'attendre que la petite amie qui veut notre bonheur aide à votre délivrance. Je pars et vous demande pardon de tout le mal que vous a fait mon amour.
«Je ne puis commettre le vol dont m'accusent déjà M. et Mme Gosselet, et pourtant je n'ose vous dire adieu. Quelque chose qui est peut-être ma conscience m'oblige à ne pas vous revoir, à vous fuir même, cependant j'espère vous revenir plus adorateur que jamais, plus faible aussi, plus simplement homme.
«Bourgeois, je souffre d'avoir été élevé dans le respect de principes façonnés à la longue par des gens habiles à se créer une domestication déguisée.
«Je vous aime, vous ne me détestez point trop: nous nous marions sans nous occuper des fluctuations de la rente à 3 p. %. N'est-ce pas naturel?
«Sans doute! mais en vous épousant, j'épouse aussi la fortune de M. Gosselet qui, mariée à une fortune équivalente, aurait procréé, dans quelque dix ans, une troisième fortune,—une fortune mangeuse de milliers de petits salaires. C'est une des formes,—et non la moins commune,—du Progrès. Je ne dois pas faire mon bonheur en gênant ce M. Progrès.
«Je vous dis toutes ces choses parce que vous êtes une originale petite fiancée raisonnante et raisonneuse. Je vous le dis aussi pour que vous ne doutiez pas de mon besoin de vous, de mon amour d'homme résolu à tout pour vous gagner.
«Pourquoi ne pas vous prendre tout de suite, comme vous le vouliez par joie du sacrifice, comme je le désirais, par crainte de vous perdre?
«Vous vivrez plus tard au milieu de ces mêmes bourgeois qui courent sus à l'amoureux pauvre comme les paysans donnent la chasse au chien enragé.
«Je ne veux pas qu'on accuse ma femme d'avoir cédé à un appétit de chair, je ne veux pas que des médecins excusent «sa faute» en invoquant le nom de quelque maladie étrange inventée depuis peu. Les femmes, ma chère Aimée, ne vous pardonneraient pas d'avoir été une bonne petite amoureuse sincère, tout en vous plaignant tout haut d'avoir succombé devant la tactique amoureuse d'un jeune homme roublard. Les hommes me jalouseraient d'avoir gagné de l'argent si vite, tout en admirant en moi ce que l'on nomme «l'absence de préjugés».
«Ah! si j'étais un simple manœuvre, si les miens n'avaient pas, autrefois, porté des masques dans le jeu social, je me révolterais peut-être, par imprudence, et nous ferions un délicieux ménage montré au doigt, mais heureux malgré tout et contre tous.
«Je sais que dans cette comédie qu'est la vie,—comédie montée par des habiles,—des acteurs jouent de bonne foi, comme si c'était arrivé, selon l'expression populaire. La hautaine Mme Gosselet, le bon papa Gosselet souffriraient par nous et pour nous du «mépris public».
«C'est ce que je ne veux pas.
«Que faire pour vous mériter?
«Gagner de l'argent!
«Je n'ai pas d'argent.
«Voici ce que j'ai décidé:
«Je veux être décoré. Je veux pouvoir vous troquer contre un bout de ruban grand comme ça, gagné au Dahomey en quelque combat où je tuerai peut-être des femmes, non, des amazones. Quand j'aurai du sang à la boutonnière de ma redingote, je n'en vaudrai guère mieux, mais M. Gosselet pourra mettre une petite croix dans le Bottin derrière la raison sociale Gosselet, Bamberg et Cie, et le monde nous saura gré de ne pas avoir bravé les préjugés, les bons préjugés…
«Je vous aime. Quelle drôle de lettre de fiancé à fiancée!
«Soyez sans crainte, je vous aime trop pour ne pas vous revenir de chezBéhanzin.
«André Bamberg.»
«P. S. Votre réclusion au couvent des Visitandines n'a point trop altéré votre bonne santé, mon Aimée? J'espère vous faire oublier plus tard les heures d'ennui. Si je ne réussis pas à vous rendre heureuse, je serai un grand coupable.
«Je n'ai parlé que de moi dans cette longue lettre: je ne veux pas vous dicter de ligne de conduite pour le temps où je serai loin de vous, mais il est de votre intérêt de laisser croire à M. Gosselet que vous êtes une petite fille obéissante et oublieuse.
«Lettre suivra, mon Aimée, adressée à notre amie l'Embaumée, à cette bonne amie que vous devez aimer déjà comme une sœur.
«A vous, chère Aimée.
—Oh! le grand fou! M'abandonner pour ne pas déplaire aux autres. Il dit je… je… Il oublie que je lui sacrifiais bien autre chose que le respect humain, moi!
—Voyons, mademoiselle. Il faut se faire une raison.
—Et il me conseille de rentrer à la maison paternelle, de désavouer notre amour! Il ne m'a jamais assez aimée, pour m'aimer tout bonnement, sans phrases, sans faire d'études sur la question sociale… Il a raison… mais je ne suis pas une fiancée comme une autre, que m'importent les qu'en dira-t-on, les on-dit, les il-paraît!…
—Peut-être est-ce parce que vous n'êtes qu'une femme que vous pensez comme ça, Mademoiselle! Il vous quitte!
—Il va se battre au Dahomey.
—Pourquoi faire?
—Pour revenir.
—Les amoureux font tous comme ça.
—Pour revenir décoré.
—Ça c'est joli d'être décoré. Ce qu'on regarde les hommes qui ont un ruban, en omnibus!
—Aller se battre quand il devrait… Ça, c'est une lâcheté!
—Oh! mademoiselle, Bon! voilà que vous allez pleurer. Peut-être que ça vous fera du bien.
—Il ne m'aime pas!
—Mais si! mais si!
Cependant le feu s'éteignait dans le fourneau et la cocotte ne ronronnait plus en crachant des jets de vapeur. La petite ouvrière dit pour faire diversion:
—A table! J'ai grand faim.
Après le repas consommé en toute hâte, l'Embaumée mangeant en heurt continuel de fourchettes, de couteaux, d'assiettes, «pour donner de l'appétit» à la malheureuse fiancée, Simone dit, résolue:
—Maintenant, mon amie, à vous de me rendre un nouveau service! Puisque André me fuit, il faut que je me résigne à l'attendre, seule, loin de ma famille, gagnant mon pain… ce qui ne m'a d'ailleurs jamais effrayée…
L'Embaumée posa brusquement sur la table la petite pile d'assiettes qu'elle allait enlever:
—Comment! comment! Voilà que vous allez dire des bêtises!
—Mon père m'a traitée de fille, je ne rentrerai chez nous qu'au bras de mon mari, au bras du petit ingénieur sans-le-sou.
—Mais, mademoiselle, c'est impossible!
—Impossible! Croyez-vous que je ne suis pas courageuse?
—Mais il faudra travailler! Vous ne savez pas travailler!
—J'ai appris la couture au pensionnat laïque… Je suis capable de fanfrelucher mes robes, moi-même. Je sais broder aussi… Je fais un peu de tapisserie.
—Je ne dis pas non! Mais travailler pour gagner sa vie, c'est autre chose. Travailler, mademoiselle, c'est se battre avec l'ouvrage, c'est pousser l'aiguille dans l'étoffe quand on n'y voit plus, quand les paupières vous brûlent, quand le poignet vous fait mal, quand des mains vous tordent des choses dans l'estomac, quand vous avez comme une boule de plomb dans le crâne, une boule qui vous courbe le visage sur la besogne enragée. Travailler, c'est se lever à cinq heures, lasse, c'est se coucher à onze heures, morte de fatigue. Tout ça, mademoiselle, pour quarante sous, si vous faites de la confection chez vous, pour trois francs, quatre francs, si vous êtes ouvrière chez un grand couturier! Travailler, ce n'est pas chiffonner de la dentelle, par distraction, ou dessiner des papillons sur un canevas avec des laines de couleurs différentes…
—Alors, ma petite l'Embaumée, j'apprendrai à travailler. J'ai assez d'argent pour attendre que je puisse gagner mon pain, grâce à l'habileté et à l'activité que j'aurai vite acquises!
—Mademoiselle, je suis votre amie, n'est-ce pas? J'ai fait pour vous tout ce que j'ai pu faire, mais je n'ai guère pu. Écoutez un bon conseil. Allez dire à M. Gosselet que vous êtes prête à réfléchir sur les inconvénients de votre mariage. Demandez du temps! Gagnez du temps! M. Bamberg reviendra et alors…
—Je vous assure, mon amie, que je suis bien décidée à gagner ma vie en petite ouvrière qui attend son amoureux parti au loin, en campagne! D'ailleurs, vous travaillez bien, vous, sans espérer des jours de repos, sans entrevoir un horizon de bonheur.
—Moi, mademoiselle, c'est bien différent. Quand je vois comment marche le monde, quand je pense aux injustices de la vie, je me console en songeant que l'on m'habitua toute petite, à travailler. Le turbin, j'ai ça dans le sang! Mon père et ma mère travaillaient dur. J'étais haute comme ça que j'aidais ma mère à coudre des sacs, au retour de l'école. J'allais au lavoir avec des charges qui écrasaient mes pauvres petites épaules… Il le fallait bien, puisque père venait manger tous les soirs et qu'il oubliait de nous laisser l'argent de sa paye pour acheter le fricot du lendemain.
—Pauvre mignonne!
—Ce que j'ai fait, bien d'autres le font aujourd'hui, bien d'autres le feront demain. Quand on mange, en travaillant, on est heureux. Le malheur est qu'on n'a pas toujours d'ouvrage.
—Et votre père?
—Père était bon ouvrier et pas buveur quand il vint à Paris avec maman. Puis, un jour, on le mena au poste parce que, en passant, il avait touché le coude d'un sergot. Ça, voyez-vous, ça lui donna la haine du gouvernement. Il se mit à fréquenter les marchands de vin, à faire de la politique. Quand il me prenait sur ses genoux, il disait de grandes phrases, me promettait des bagues, des bracelets, m'annonçait que je serais habillée, plus tard, comme une fille de riche. Maman lui faisait de grands yeux sévères quand il nous proposait de partager avec ceux qui ont tout l'argent. Il me faisait peur, un peu, mais il n'était pas méchant et obéissait de suite quand mère l'envoyait se coucher.
Père fut tué par l'explosion d'une chaudière de son usine. On nous donna quatre cents francs. Ce n'était pas beaucoup, mais maman avait trop peur de la justice pour faire un procès au patron.
Peu après, mère tomba malade à la suite d'unchaud et froid. J'avais beau me lever matin, je n'arrivais pas à gagner assez d'argent pour la soigner comme j'aurais voulu. A la mairie, on nous donna des bons de pain… Des bons de pain, ce n'était pas suffisant pour guérir maman.
Elle mourut juste au moment où on allait la porter à l'hôpital.
L'hôpital! Elle en avait si grand'peur que cela a peut-être hâté sa fin. Voyez-vous, mademoiselle, il n'y a que les Parisiens qui demandent à aller à l'hôpital. Les ouvriers venus de province n'aiment pas à mourir avec les carabins!
Le pharmacien et le propriétaire payés, il ne me resta guère que la moitié des meubles de pauvre maman. Je les vendis parce qu'ils me rappelaient des souvenirs trop tristes et j'allai habiter avec une amie qui travaillait chez votre père.
Depuis je me trouve presque heureuse. J'économise soixante francs par an, mademoiselle, soixante francs parce que chez vous il n'y a pas de chômage.
—Votre passé est bien triste, mon amie.
—C'est le passé de toutes ou de presque toutes, allez! Vous êtes toujours résolue à…
—Toujours! Comme je ne puis pas être une très habile couturière, nous travaillerons ensemble à des travaux de confection, si vous le voulez bien.
—Soit, à nous deux, nous pourrons peut-être ne pas être trop malheureuses. D'ailleurs je tiens à ne pas vous quitter si vous jouez au jeu dangereux de petite ouvrière.
—Encore, mon amie!… Voilà mon appoint dans notre maison de commerce.
Ce disant, Simone vida sur la table le contenu de sa bourse à mailles d'argent. Elle poussa du doigt les pièces d'or vers l'Embaumée, comptant:
—Cent…deux cents…trois cents…quatre cents… quatre cent cinquante. Nous sommes riches!
—Riches! Quand nous aurons acheté de quoi vous meubler une toute petite chambre sur mon carré, il vous restera bien cent cinquante francs!
—Bast, c'est suffisant pour attendre le travail, ma petite l'Embaumée. Et appelez-moi Simone, Simone, tout court, sans mademoiselle. Ne sommes-nous pas des amies d'atelier?
Le sixième étage qu'habitait la petite bossue était semblable à tous les sixièmes étages des quartiers ouvriers.
Dix ou douze mansardes ouvraient leurs portes de bois blanc badigeonné rouge-brun sur un palier étroit. Près d'un buen-retiro à usage commun, sis à l'extrémité du couloir, un robinet de cuivre laissait couler une eau grise en une cuvette de plâtre plantée dans la cloison comme une écaille d'huître.
Sur le mur, les traînées de peinture figurant des veines de faux marbres se maculaient de teintes rousses.
Les degrés de l'escalier s'engluaient des boues apportées en huit jours de tous les coins de Paris par les habitants trop gueux pour exiger de la concierge un nettoyage quotidien. D'ailleurs, les femmes maugréaient quand la «pipelette», se décidant à récurer «ce sale sixième», lançait sur le parquet de grands seaux d'eau qui filaient en rigoles, sous les portes, baignant les descentes de lit, moisissant les pieds des meubles déjà caducs.
Hiver comme été, le buen-retiro dégageait des odeurs malsaines. Il y avait de petits enfants dans les mansardes, et aussi de grands enfants qui ne souffraient pas trop d'une saleté commune, anonyme.
Un vasistas encadré dans le toit éclairait d'une lumière très nette le palier où venaient jouer les petits, où venaient babiller les mères en des jabotteries coléreuses contre la pipelette.
Par cette vitre, les mioches regardaient passer les nuages, songeant, les yeux vagues, au grand jardin des Plantes qu'habitent les heureuses «bébêtes».
Par cette vitre, les femmes voyaient un peu de ciel, évoquant les promenades faites, autrefois, sur les bords de la Marne, les vagabonderies où elles mangeaient du veau froid, jeunes filles, au milieu d'hommes en manches de chemises, ivres sans avoir bu.
Assises toute une journée sous ce carré de bleu, le printemps venu, pendant que les hommes travaillaient à l'atelier, elles se contaient les propos de la fruitière du coin, se plaignaient du renchérissement des oignons, cherchaient des amants aux petites filles sages, commentaient les jeux d'ombres chinoises aperçus, la veille, sur les rideaux d'en face, se faisaient des confidences, épiaient leurs visages, tissaient des cancans à l'aune.
Les doigts peu agiles, mais la langue alerte, elles faisaient mine de ravauder des chemisettes d'enfant ou des culottes d'hommes qui servaient de prétexte à de fades plaisanteries, tous les jours répétées, et, la besogne interrompue, lampaient du café noir en de grands bols déposés sur les marches de l'escalier, à l'abri des coups de pied de leurs «petits».
Les locataires du sixième étage fournissaient des thèmes inépuisables à leurs cancans.
Sur le carré habitaient deux femmes qui n'assistaient jamais aux parlottes de l'après-midi et évitaient même d'aller faire leur provision d'eau tant que les commères siégeaient sous le vasistas.
L'une, vêtue en petite bourgeoise, d'un peignoir coquet, piquait à la machine des jerseys pour le grand magasin:La Baigneuse.
L'autre, habillée d'étoffes lâches pour dissimuler sa grossesse, créait des fleurs artificielles en un labeur continu, acharné, qui ocrait de plus en plus son visage amaigri par une maternité prochaine.
La petite couturière n'avait pas d'amant. La fleuriste recevait les visites presque quotidiennes d'un jeune homme, vêtu comme un étudiant, qui montait les six étages d'un air ennuyé et donnait un simple bonjour à l'ancienne petite amie devenue inutile et presque gênante.
Les commères reprochaient leur «fierté», leur hypocrisie aux deux silencieuses et ne se gênaient pas pour crier des plaisanteries obscènes derrière les portes minces. Elles engageaient le Bel-Adolphe, le garçon épicier qui rentrait chez lui, tous les soirs à dix heures sonnant, à aller demander du feu à sa voisine, la petite couturière, et escomptaient déjà la défaite de la Sainte-Nitouche.
L'Embaumée trouvait grâce devant ce terrible aréopage de langues féminines, parce qu'elle ne gagnait sa chambre qu'à nuit tombée, à l'heure où les hommes rudoyaient ou cognaient les ménagères attardées, changeant les rires de l'après-midi en des pleurnicheries nerveuses qui ameutaient les voisins sur les seuils des mansardes. Elle était la «boscotte», l'être insignifiant qui n'excite ni l'envie ni la pitié, mais quireçoit son paquetau hasard des conversations.
Le personnage important du sixième étage, celui dont la vie privée occupait le plus souvent les langues en mal de racontars, était un grand garçon de vingt-deux ans, brun, barbe en coin, qui sortait de sa mansarde, régulièrement, à deux heures de l'après-midi, drapé en un manteau noir, chaussé d'escarpins vernis, coiffé d'un feutre à la mousquetaire. On savait qu'il écrivait dans les journaux. Par l'huis entr'ouvert de son logis, on avait pu inventorier son mobilier: un lit de sangle, deux chaises, une malle, des livres jetés en tas.
Comme il semblait pauvre, comme «ça ne sentait jamais le rôti chez lui», les commères se chuchotaient des phrases indignées sur ses moyens d'existence. Mais quand sa clef ferraillait dans la serrure, elles rangeaient vite les chaises pour lui faire place, devenues muettes, cousant leurs loques en des attitudes penchées. Lui, passait, sans soulever son feutre superbe, méprisant, fredonnant sous sa moustache retroussée un air de musiquette.
Elles lui en voulaient d'être jeune, d'être heureux quoique gueux, de porter «des frusques de milord», de travailler avec une plume qui ne pèse rien du tout au bout des doigts, alors que leurs hommes maniaient des outils qui crevassent l'épiderme.
* * * * *
Quand Simone eut loué une chambre voisine de celle de l'Embaumée, les bavardes eurent vite baptisé la nouvelle venue d'un sobriquet. Elles la surnommèrent «la princesse» et inventèrent un roman de fille jusqu'alors entretenue pour expliquer la blancheur de ses mains et la souplesse de sa taille.
Simone ne prit point garde à leurs regards hostiles, ce qui attisa leurs rancunes de femelles enlaidies.
L'Embaumée n'exagérait rien en assurant que les frais d'installation d'une chambrette diminueraient vite le petit pécule de Mlle Gosselet. Les meubles achetés, des meubles en pitchpin, fragiles et anguleux, la lingerie installée dans une armoire à glace de quatre-vingt-cinq francs, semblant destinée à l'ameublement d'une chambre de poupée, il ne restait plus que cent francs dans la petite bourse à mailles d'argent.
La chambre de Simone était bien pauvre, bien banale, mais elle pouvait communiquer avec l'appartementde la petite faiseuse de sourires par une porte autrefois condamnée.
Il fut décidé, d'un commun accord, que cette porte resterait toujours ouverte et que la chambre de Simone servirait d'atelier commun. On déjeunerait et on dînerait dans la chambre de la petite bossue.
Ces arrangements déridèrent quelque peu l'Embaumée qui avait conservé un mauvais souvenir du temps où elle confectionnait des sacs et tenait la profession de couturière pour un métier de «crève-la-faim.»
Le dernier coup de plumeau donné sur les meubles, Simone voulut écrire à André Bamberg pour s'assurer en sa résolution de travailler, de souffrir pour l'Aimé.
—Et l'adresse, nous n'avons pas l'adresse, objecta l'Embaumée.
—Je lui enverrai ma lettre plus tard.
—Bien! moi je vais chercher de l'ouvrage. Je connais une Mme Blondon qui est entrepreneuse pour le Grand-Marché. Je vais vous l'amener.
Simone tira de son buvard une feuille de papier blanc et écrivit:
«Oh! le vilain, le grand vilain, qui est parti, qui a déserté au moment où j'allais être à lui!… Vous n'avez donc pas de caractère, vous autres hommes?… Mais pardonne-moi ces reproches, André, ce n'est pas toi qui es coupable et qui me fais mal, c'est la vie, et Dieu sait si elle est cruelle!
«Je comprends ton découragement, ton coup de désespoir. Et puis il y a aussi dans ta conduite un fait d'honnêteté qui vient de ta race. Dans ton pays rude et encore un peu sauvage, on est droit, on est loyal. Je t'aime surtout à cause de ta droiture, de ta conscience d'honnête homme, mais je t'aime aussi parce que je t'aime; je t'ai, dans mon amour, fait tout petit, tout petit, pour te porter toujours avec moi, en moi, dans mon cœur…
«Je voudrais te dire merci de m'avoir appris à aimer comme je t'aime; c'est si bon, on se sent vivre!
«Je t'aime, vois-tu, avec tout ce que j'ai de plus douce tendresse. Je t'aime dans toute ta vie, depuis tout petit, quand tu étais un bébé plein de risettes jusqu'à ce que tu sois devenu un homme plein de misère.
«Devine d'où je t'écris? De notre chambre! J'ai loué une chambre à côté de celle de l'Embaumée, je l'ai meublée de gentils meubles de sapin qui sentent bon les bois et mettront autour de toi le parfum de tes montagnes…
«Quand tu m'auras rejointe, ce sera si joli de t'attendre avec la lampe allumée, les bras grands ouverts, dans notre chambre à nous, dans notre petite chambre remplie de vrais sourires câlins, de bons baisers aimants. Comme nous allons nous aimer et nous moquer du monde! Je me ferai toute mignonne, toute petite; je me pelotonnerai en toi comme une petite chatte qui veut être caressée.
«En fermant les yeux, le soir, sur mon oreiller, je me figure déjà être à côté de toi, te sentir tout de ton long contre moi, jusqu'aux pieds; et ça fait si drôle, je ne sais plus si tu es loin ou si tu n'es pas là, réellement vivant en moi, dans une sorte de rêve continu, tout brûlant… Embrasse-moi! Remplis tout mon grand lit blanc de tes baisers!
«Pourquoi ne m'as-tu pas emmenée? Pourquoi m'as-tu laissée comme une pauvre abandonnée dans ce grand Paris si méchant, si hostile aux simples de cœur? Je serais partie avec toi, nous aurions été si forts ensemble! Il y a des pays où les hommes savent encore vivre comme des hommes et où les sauvages sont les vrais civilisés… Nous aurions été dans ces pays de liberté et d'amour…
«Moi, je voudrais t'emporter bien loin de tout et de tous, comme mon trésor… Je voudrais, comme un cher petit adoré, te faire reposer à l'ombre de grands arbres, sous un ciel tout bleu et sans hiver, et te regarder dormir, sans rien te demander pour moi,—seulement te sentir, toi, être bien, bien tout à fait,—et te dire merci.
«Prends-moi dans tes bras et embrasse-moi; je t'aime.»
Simone écrivait avec une rapidité fébrile; elle pouvait à peine suivre le flux de ses pensées qui, trop longtemps contenues, débordaient en un ruisseau d'amour.
L'Embaumée l'interrompit en revenant avec Mme Blondon, une ex-jolie femme, bien en chair, parlant haut, vêtue de noir, les brides de velours de sa capote attachées sous son menton en un gros nœud qui l'obligeait à dresser la tête.
Mme Blondon avait quarante-cinq ans, des yeux jaunes qu'elle savait rendre très doux, ou très sévères, un nez bien campé sur deux grosses joues ravagées par la poudre de riz, une bouche sans cesse entr'ouverte pour l'exhibition de petites dents triangulaires et d'un bout de langue toujours en mouvement.
Ses vêtements n'étaient point de coupe élégante, destinés à endiguer les chairs plutôt qu'à parer la femme.
Étalée sur la chaise que lui avait présentée Simone, les deux mains jointes sur le ventre, elle se mit à parler très vite:
—C'est du travail que vous voulez, mes enfants? J'en ai. Là! Êtes-vous contentes? J'en ai, mais pas beaucoup. Ce n'est pas encore la saison d'été et les vêtements d'hiver ne se vendent plus. Voilà trois jours que je vais au Grand-Marché sans obtenir seulement une douzaine de corsages. Ah! ça ne va pas! ça ne va pas! On me donne toujours la préférence au Grand-Marché. Ce que je livre est si soigné!
«Mes enfants je vous donnerai vingt sous par corsage. Le corsage est coupé, bâti, vous n'avez qu'à le coudre à la machine et à faire les boutonnières. Les fournitures sont à votre charge naturellement! Des vêtements si simples! Une…deux…trois! C'est fait!…»
Une… deux…, trois! Ce disant, Mme Blondon ne fit pas un geste de ses grosses mains aux anneaux d'or torturant la chair, mais ses yeux marrons roulaient dans leurs orbites.
—J'ai gagné ma vie à piquer des corsages, mais aujourd'hui, je ne peux plus travailler.
Ici, les yeux de Mme Blondon s'inclinèrent vers les paupières inférieures pour lorgner les sommets de son corsage gardés par une ligne hérissée de boutons comme par une rangée de fantassins.
—Je me contente d'aller chercher des commandes.
«Autrefois, j'envoyais au Grand-Marché une des ouvrières de mon atelier—toujours la plus gamine pour ne pas tenter ces messieurs de la manutention.
«Elles y restaient des journées entières, les gueuses! Ce que j'en ai chassé à cause de ça! Maintenant je n'ai plus d'ouvrières. Elles empêchaient de travailler Joseph. Je vais à la manutention moi-même. C'est tout en haut du Grand-Marché: il faut en monter des marches! Les autres entrepreneuses attendent leur tour. Moi, ces messieurs me connaissent bien. «Ah! c'est vous, madame Blondon!» On me donne mes étoffes toute de suite.
«Quand je porte ma marchandise à la réception, on est toujours très aimable aussi: «Ah! c'est vous, madame Blondon.» On ne me refuse pas de vêtements. Je fais de petits cadeaux. Et les plaisanteries ne me font pas peur… Mais Joseph peut être tranquille…
«Ah! ça coûte! Ça coûte! Toujours prendre des omnibus! Toujours six sous à la main, sans compter les deux sous que je donne au conducteur pour qu'il me laisse mettre mon paquet à l'intérieur. Je ne gagne pas gros, allez. On me paye mes corsages vingt-deux sous, je le jure! Les deux sous de bénéfice ont vite levé la queue.
«Ainsi, mes enfants, c'est entendu. Venez chercher une douzaine de corsages pour essayer, je vous paierai quand le Grand-Marché aura accepté votre ouvrage. C'est juste, n'est-ce pas?
«Je ne dis pas que l'on peut gagner une maison de campagne, avec un jet d'eau devant, en piquant des corsages, mais ça fait manger tout de même. J'ai des ouvrières qui travaillent pour moi depuis cinq ans. Puis le travail c'est la santé! Ah! si je pouvais travailler… c'est ce que je dis à Joseph.
«Il y a des ouvrières qui essayent d'aller prendre les commandes, elles-mêmes au Grand-Marché. Elles savent ce que ça leur coûte! Moi, ça ne risque rien.
Joseph peut être bien tranquille… Je suis une femme de tête, moi.
«Ah! les temps sont durs! Joseph…»
Les deux petites amies souriaient à la nouvelle intervention du mystérieux Joseph.
Mme Blondon voulut bien expliquer ce qu'était Joseph:
«Joseph, c'est mon mari, un homme qui a toujours des chiffres dans le cerveau. Il tient un livre de pari aux courses. Quand il faisait ses calculs, le bruit des machines à coudre l'agaçait… Joseph le sait bien, lui, que les temps sont durs, très durs… Au revoir, mes enfants.»
Très digne, Mme Blondon salua des yeux, du rire et disparut dans l'escalier, cramponnée à la rampe, le pied s'assurant de la solidité des marches.
—Elle marche si vite que vous n'avez pu lui dire que nous acceptions ses offres, dit Simone. Elle est drôle.
—Ce qui n'est pas drôle, c'est de piquer des corsages à vingt sous pièce!
—Allons, mademoiselle Rabat-joie! moi qui vous croyais gaie…
—Des corsages qu'on lui paye de trente-deux à trente-cinq sous!
—Allez chercher les corsages, ma petite l'Embaumée, et au travail, vite! vite! Simone commença dès le lendemain son apprentissage de petite couturière.
A six heures du matin, elle se mit à la besogne, assise à côté de l'Embaumée qui pédalait sa machine à coudre avec l'acharnement d'un bicycliste courant quelque championnat.
La petite bossue assemblait les différentes parties du corsage pendant que la fille de M. Gosselet cousait les ourlets et bordait les boutonnières.
Le travail se faisait vite malgré les retards apportés par la machine qui, n'ayant pas roulé depuis longtemps, cassait le fil ou rejetait la courroie de transmission, malgré les morsures de l'aiguille qui ensanglantaient de points rouges les doigts de la petite bourgeoise.
L'Embaumée, tout en poussant l'étoffe le long du guide-âne, surveillait de la queue-de-l'œil le travail de son associée. Elle interrompait le tac-tac-tac de la machine, pour encourager Simone un peu étonnée de l'activité de sa nouvelle amie:
—Voilà qui va bien. C'est suffisant pour un corsage à vingt sous. On dirait que vous faites ce travail depuis longtemps.
Simone, les cheveux en désordre, la bouche contractée par l'impatience, par l'effort, se hâtait de plus belle, semblant jouer à pigeon-vole, tant elle tirait vite le fil passé au travers de l'étoffe. Elle riait nerveusement à chaque morsure de l'aiguille et disait pour expliquer son rire:
—Nous travaillons pour Joseph!
* * * * *
Quand la machine s'arrêtait en des trépidations irrégulières, la pendule tictaquait très fort. Des froissements d'étoffe, des soupirs d'ennui ou de lassitude, des bâillements, des craquements de chaise éclataient sonores dans le silence brusque. Les petites amies songeaient. L'Embaumée admirait le courage de Simone, un peu dépitée en fille du peuple de voir que cette fille de riche travaillait comme une ancienne de l'atelier. Simone pensait à l'Aimé, au cruel Aimé qui la condamnait par sa fuite à cette rude besogne, s'admirait, se félicitait, se comparait aux héroïnes de roman qui lui avaient paru si peu vraies en ses lectures d'autrefois.
Tac-tac-tac! La machine recommençait son bourdonnement pendant que, sur le palier, les mioches pleurnichaient, les femmes babillaient, heurtant les cloisons du manche de leur balai, traînant sur le parquet leurs seaux ferrailleux.
Simone pouvait entendre leurs bonjours échangés, le glissement de leurs savates devant sa porte, leurs rires gras et leurs rires maigres. Elles disaient:
«—Ça n'est pas encore venu?
—Oh! ça tiendra bien jusqu'à la fin du mois.
—Et l'autre, avec ses airs de Sainte-Vierge!
—Un jour ou l'autre, ça lui pend au nez.
—Dites donc, vous avez entendu la machine à coudre, à côté? Ça veut faire croire que ça sait travailler.»
L'Embaumée piquait vite, vite, pour couvrir les voix injurieuses du bruit de sa machine et Simone, avant compris, devenue pâle, murmurait:
—Oh! les sales femmes! Oh! le sale peuple!
Quand midi sonna à la petite pendule figurant un clocheton du chalet suisse, les deux associées étaient si lasses qu'elles ne voulurent pas descendre six étages pour acheter leurs provisions de bouche. Elles mangèrent un morceau de viande cuite depuis la veille, se partagèrent un carré de gruyère et vidèrent d'un trait une tasse de café noir.
Tac-tac-tac! L'étoffe filait de nouveau sous la patte de la machine pendant que l'Embaumée chantait une romance pleurnicharde:
* * * * *
Sentinelles, ne tirez pas, C'est un oiseau qui vient de France!
Les doigts engourdis, la tête lourde, Simone, assise près de la fenêtre, cousait, rageuse, pestant contre les rires des commères bavardant sous le vasistas. Distraite, elle contempla Paris ensoleillé, regarda au loin des silhouettes bleues de cheminée et s'endormit, les lèvres en moue, les paupières mouillées, aux coins, de deux larmes qui ne tombaient pas.
L'Embaumée quitta sa machine et saisit le corsage étalé sur les genoux de l'endormie.
En sa bonté, elle était heureuse, sans oser se l'avouer, de la défaillance de sa nouvelle amie, les labeurs anciens qui étaient en elle semblant se réjouir de la fatigue dont souffraient les muscles de cette riche.
—Comment! j'ai dormi!
—C'est que vous n'avez pas l'habitude des travaux qui durent tout le temps.
—J'ai dormi pendant une heure, au moins, n'est-ce pas?
—Un quart d'heure, à peine.
Simone se leva, se frotta les yeux du poing, se tâta l'épaule endolorie par le dossier de la chaise et s'approcha de la pendule.
—Quatre heures, déjà!
Et, toute rouge, elle s'excusait:
—J'ai été surprise par le sommeil. Vous n'êtes pas gentille. Pourquoi ne m'avez-vous pas secouée par la manche?
—Vous dormiez si bien! Voulez-vous piquer à la machine, cela vous éveillera tout à fait?
La machine tactoqua de nouveau, assourdissant les rires qui éclataient sur le palier pendant que la petite bossue reprenait sa chanson d'une voie nasillarde:
Et l'enfant disait aux soldats:Sentinelles, ne tirez pas (bis),C'est un oiseau qui vient de France!
A neuf heures du soir, Simone et l'Embaumée croquèrent deux sous de cornichons et se couchèrent très lasses dans leurs petits lits retapés à la hâte.
Après trois jours de travail, les deux petites amies purent livrer la douzaine de corsages à Mme Blondon.
L'entrepreneuse se montra satisfaite de la confection, mais elle annonça à la petite bossue qu'elle allait se rendre en Angleterre, avec Joseph, pour parier au Derby, et qu'elle n'aurait pas de commandes avant trois semaines.
—Et l'argent? dit Simone à son amie ennuyée de ce contre-temps.
—Elle nous paiera quand le Grand-Marché aura accepté l'ouvrage.
—Je crains fort d'avoir travaillé pour Joseph… Je ne voudrais pas que l'on me vole le premier argent que je gagne… si difficilement.
Que d'espérances font naître au cœur des petites ouvrières sans travail les affiches manuscrites collées sur la muraille, au coin des rues, entre les gigantesques lithographies qui évoquent les halls somptueux où l'on s'amuse, et les placards répandus pour la plus grande gloire de la moutarde A… ou de la pilule B…
On demande «une petite main».S'adresser chez Madame… rue… n°…
La suscription fait sourire les flâneurs en quête de ce qui amusera leurs yeux. Cependant des fillettes se haussent sur le bout de leurs chaussures déjetées pour lire le nom et l'adresse de celle qui peut leur donner du pain et s'en vont, le chef baissé, répétant tout bas les chiffres du numéro, pour ne pas oublier.
Le lendemain, quarante, cinquante «petites mains» sonnent à la porte de la patronne. Mais la couturière n'a besoin que d'une «petite main», une toute petite main, celle qui sera le plus tôt remplie de gros sous, le samedi de paye venu.
La place est vite prise et la bénéficiaire, tout heureuse de gagner un franc cinquante par jour, travaille déjà au milieu de ses nouvelles amies pendant que les miséreuses défilent devant le cordon de sonnette.
L'Embaumée, qui savait, par des camarades, que seuls, les grands couturiers peuvent employer une ouvrière huit à dix mois sur douze, conseilla à Simone d'aller offrir ses services aux Work, Plisson, Riff et autres grands chiffonneurs connus.
Simone, au grand scandale de l'Embaumée, voulut prendre l'omnibus pour se rendre au centre de Paris, à la chasse au travail.
La petite bossue dut céder au caprice de son amie et monter dans une voiture de Montrouge-Gare de l'Est.
D'une joliesse toute fraîche en sa robe beige à fleurettes bleues, coiffée d'une petite capote garçonnière, les yeux brillant de leur éclat matutinal, l'oreille rosée, les cheveux encore un peu humides des primes ablutions, Simone prit place entre une vieille dame à cache-poussière gris et un vieux monsieur vêtu d'un journal déplié et d'un chapeau haut de forme penché sur le front.
L'Embaumée s'assit en face de son amie, l'air très digne, affectant de lorgner, à travers les vitres, le défilé des piétons sur le trottoir.
Simone assise, la vieille dame releva un pan de son cache-poussière comme pour ne pas le salir au contact d'indignes vêtements, le vieux monsieur baissa son journal et tourna son nez à lunettes, semblant continuer sa lecture sur le visage de sa voisine.
Après un petit instant de trouble, Simone s'amusa du spectacle nouveau pour elle, que lui offraient les attitudes, les gestes des voyageurs. La voiture, au complet, filait vite en un tangage qui secouait les têtes. Les yeux cherchaient les yeux, les femmes regardant à la dérobée, les hommes examinant les femmes comme des êtres bizarres et très compliqués.
Il y avait là des maraîchers de la banlieue, accompagnés de leursfifillesqui jouaient d'un air ingénu avec un rouleau de papier de musique, ou un petit buvard. Les paysans engraissés, majestueux, exhibaient leurs têtes de chanoines sons des casquettes de soie raides comme des barrettes. Lesfifillesse tenaient «à la demoiselle bien élevée», les yeux fixés sur le bout de leur petit soulier verni, ou levés sur les affiches plafonnant l'omnibus. Elles disaient: «papa,» d'un petit air câlin. Ils répondaient: «Ma chérie,» et posaient une main énorme sur les genoux fragiles de leurs progénitures.
Assise sur le strapontin, tout au fond de la voiture, une jeune fille rougissait, pâlissait, enrayée des gestes brusques d'un monsieur, qui, le nez collé aux vitres de l'avant, criait:Alloh! Alloh!pour modérer l'allure des chevaux et secouait la tête d'un petit air indigné quand le fouet du cocher tombait sur les croupes des bêtes en sueur.
En un coin, serrés l'un près de l'autre, une couple de provinciaux tendaient le cou, tendaient le doigt, se bourrant les côtes du coude pour se témoigner leur admiration pour ce coquin de Paris.
Un ouvrier voulait expliquer quelque chose à un bureaucrate qui tournait la tête, très absorbé par la lecture d'une brochure.
Une Parisienne boutonnait ses gants, le buste penché, les mains dressées en l'air en un joli geste précieux, les yeux promenés sur l'assistance et évoquant l'image de deux aumônières de velours noir tendues en la mendicité des admirations.
Deux jeunes gens causaient gaiement en petites phrases mystérieuses, mordillant la poire d'argent de leur canne tenue comme un cierge de la main gauche, fouettant leurs cuisses de tapotements de leurs gants neufs bien rangés dans la main droite. Ils lorgnaient les femmes, la lèvre souriante de vanité bébête, amusés de la roseur d'un front ou de la disposition des plis d'une jupe, insolents et vainqueurs.
Le conducteur, un vieux à moustaches de gendarme, cria:
—Places!
Les provinciaux se regardèrent, étonnés, pendant que les maraîchers soulevaient leurs blouses et plongeaient leurs bras jusqu'au coude dans les goussets de leurs pantalons. La Parisienne tira cinquante centimes de la fente de son gant enfin boutonné. L'ouvrier pécha des sous, un à un, dans la poche de son gilet. La vieille dame à cache-poussière gris dit d'une voix aigre:
—Moi, j'avais une correspondance.
Les deux jeunes gens exhibèrent de mignonnes pochettes en cuir jaune bourrées de billon et le monsieur quiconduisaitles chevaux tendit ses six sous, le nez toujours collé à la vitre.
La voiture stoppa. L'Embaumée dit à son amie:
—Le Châtelet! Nous descendons!
Le vieux monsieur à chapeau planté sur le front descendit aussi et suivit les petites ouvrières qui traversèrent la place du Châtelet, l'Embaumée filant vite, la nuque baissée, entre les voitures lancées au grand trot, Simone se garant, hésitant, les jupes serrées en un geste précautionneux.
Arrivées devant laRedingote grise, les amies s'arrêtèrent, tenant conciliabule, et le vieux monsieur se hâta de les rejoindre, la canne battant le pavé.
—Eh bien, où allez-vous? dit Simone.
—Chez Plisson, rue de la Paix.
Le vieux monsieur s'arrêta devant elles, un sourire prometteur aux lèvres:
—Une voiture, mesdemoiselles?
—Mais, monsieur, dit Simone je n'ai pas l'honneur…
L'Embaumée la saisit par le bras:
—Venez!
Puis au vieux monsieur, d'un ton sec et fâché:
—Vous vous trompez, mon bonhomme!
—Désolé! Désolé! Vraiment charmantes! Vraiment charmantes!
Un peu émues de cet incident, elles longèrent le trottoir, vite.
L'Embaumée entraînait son amie maladroite à se garer des promeneurs. Simone tournait la tête pour voir le vieux monsieur qui faisait:fou… ou! fou… ou! et semblait souffler devant lui, tout en se hâtant de suivre la délicieuse apparition qui lui faisait tirer la langue.
Derrière lui, des jeunes gens s'amusaient de son dos voûté, du pli de chair grasse qui formait bourrelet entre la toile raide de son faux col et ses petits cheveux blancs plantés sur sa nuque rouge comme des soies sur le dos d'un petit cochon.
Des femmes lui barraient le chemin, provocantes. Lui, de temps à autre, levait son nez à lunettes, apercevait les petites amies par-dessus les enlacements des couples et pestait contre sa goutte, contre les becs de gaz, contre les camelots, contre les marchandes de lacets.
Simone pensa tout haut:
—Enfin! qu'est-ce qu'il veut, ce monsieur. Je ne le connais pas.
L'Embaumée répondit, confuse:
—Il veut! Il veut!… C'est un amoureux…
Simone fit un éclat de rire et le vieux qui s'épongeait le front, las de sa poursuite, reprit courage.
—A son âge? Des jeunes filles peuvent aimer ce vieux?
—Oui, pour de l'argent.
—Je ne comprends pas que l'on puisse…
Elle se tut, indignée, les yeux luisants de colère… Elle se rappelait des regards d'hommes surpris, autrefois, au théâtre, en flagrant délit de viol de sa peau, de sa nuque, elle sentait pour la première fois l'injure de ces admirations fortuites, se méprisait d'être femme. Un sentiment de faiblesse très doux lui fit prendre le bras de son amie, une femme, une pauvre femme, elle aussi, et elle baissa les yeux devant les yeux chercheurs de désirs des hommes qui passaient, songeant à l'Aimé qui la marquerait de son nom pour la garder des vouloirs outrageants.
L'Embaumée disait d'une voix douce, miséricordieuse:
—Celles qui cèdent, cèdent par lassitude, parce que la vie les écrase… Quand le travail ne veut pas d'elles, elles se donnent au plaisir. Elles se livrent, parfois, pour acheter du pain aux gosses, parfois, aussi, parce qu'elles ont faim de ce que d'autres mangent sous leur nez, avec des airs de moquerie… Oh! il faut avoir pitié d'elles… Tenez, pourquoi ne pas demander de l'ouvrage, ici?
La petite bossue montrait du doigt un magasin somptueux à grandes portes de chêne ciré ornementées de cuivres luisants. Dans les vitrines aménagées de chaque côté des portes cochères, se tenaient raides des jaquettes colletées de fourrures, des manchons doublés de soie rose comme des bonbonnières, des toques de loutre piquées sur des supports de bois semblables à des poings.
—Soit, entrons.
—Moi, j'attends sur le trottoir, objecta l'Embaumée, parce qu'il peut y avoir du travail pour une et non pour deux. A deux, nous nous ferions éconduire.
Simone pénétra dans le grand magasin résolument. Un inspecteur blond, décoré de quelque chose, la barbe étalée sur le plastron piqué de jaune, s'avança vers elle, souriant:
—Madame désire!
—Monsieur, je suis couturière et…
—Et vous venez me demander une petite place. Veuillez me suivre, mademoiselle.
Il traversa le rez-de-chaussée à grands pas, suivi de Simone qui baissait les yeux, pendant que les employés, plantés en file derrière les comptoirs, se faisaient des signes d'intelligence.
Il ouvrit une porte et dit d'une voix un peu glorioleuse:
—Entrez, mademoiselle.
Le cabinet de M. l'inspecteur éclairé par une fenêtre donnant sur la cour était meublé d'un grand bureau à paperasses, d'un fauteuil et d'un canapé habillés de moleskine verte et de cartons également verts ornés de petites poignées de cuivre. Les tuyaux acoustiques pendaient le long du mur tendu de papier gris. A des patères piquées dans la cloison, un chapeau de soie miroitait comme une glace en métal, un pardessus bleu-gendarme s'étalait sans un pli.
Simone rougit quand, la porte fermée, l'inspecteur blond lui montra le canapé, d'un geste qu'il voulut rendre tentateur. Le meuble ne l'effrayait guère—sainte ignorance!—mais les petites rides malicieuses qui plissaient le coin des yeux de l'homme la rendaient méfiante, instinctivement.
—Vous voulez du travail, mademoiselle?
—Oui, monsieur.
Il souffla dans un tuyau acoustique et, souriant, tourné vers Simone, il attendit. Au coup de sifflet, il chantonna dans l'embouchure: «Avez-vous une toute petite place dans vos ateliers?» Et tourné de profil, toujours souriant, il écouta la réponse.
Il approcha son fauteuil du canapé, s'assit, croisant les jambes, les doigts enroulés autour du cordonnet à minuscules mailles d'or de sa montre:
—Que savez-vous faire, mademoiselle?