—Mais, monsieur, ce que savent faire toutes les couturières ou à peu près. J'ai appris un peu de broderie, autrefois, en pension…
—En pension! Vraiment! Au Sacré-Coeur, sans doute!
—Non, monsieur, chez les laïques.
—Ah!
Un peu étonné de ne pas la sentir prête—comme tant d'autres qui étaient venues—pour le farniente laborieux de la galanterie, il la dévisagea minutieusement, lorgna l'arrangement des plis de sa jupe, puis, toujours souriant:
—Pas de travail ici, croyez que je regrette! Mais avec votre beauté et aussi votre éducation, mademoiselle, permettez-moi de vous dire que vous avez fait choix d'une singulière profession… Couturière! Voilà qui est incroyable. Votre miroir est donc bien faux qu'il ne vous donne pas de meilleurs conseils. Vous voulez devenir bossue, hein?
—Oui, monsieur, j'y tiens, dit Simone, railleuse.
—Du travail! Du travail! Comment diable pouvez-vous tant aimer le travail? Je ne vous conseille pas de lancer votre jolie petite capote par-dessus les ailes du Moulin-Rouge, mais, tenez…
—Puisque vous n'avez pas besoin d'une ouvrière, interrompit Simone en se levant.
Il se leva aussi et les mains tendues, conciliatrices:
—Voyons! ne soyez donc pas si nerveuse, mon enfant! J'ai votre affaire. Un peintre de mes amis m'a chargé de lui dénicher un modèle,—il vient tant de jolies filles, ici,—pour un tableau de rêve, un tableau d'apparition. Vous lui poserez les mains, puis la tête. Le reste viendra peu à peu, par habitude. Métier honnête, très honnête…
La gorge serrée, les paupières lourdes, Simone se dirigea vers la porte, tourna le bouton brusquement, ramassa ses jupes dans sa main gantée collant, et traversa le hall en un claquement rythmé de ses bottines sur le grès.
Le monsieur blond suivait, ne comprenant rien à sa défaite. Et les commis, derrière les comptoirs, ricanaient, vengés des airs vainqueurs qu'il arborait à la fin de ses entrevues avec les petites femmes complaisantes.
—Eh bien? dit l'Embaumée.
—Il m'a proposé d'aller poser chez des peintres!… Allons-nous-en, vite, vite. J'ai du dégoût dans la gorge. J'ai hâte d'être seule, délivrée de tous ces yeux qui regardent.
—Cela prouve que vous êtes jolie, voilà tout. Vous vous habituerez à l'admiration des gens, comme on s'habitue à éviter les voitures. Voyons, du courage, cherchons encore du travail.
* * * * *
Comme les petites amies traversaient les rues qui montent de la rue de Rivoli aux grands boulevards, l'Embaumée lut près de la Banque de France une petite affiche ainsi libellée:
S'adresser bureau de placement, rue Vide-Gousset.
La rue Vide-Gousset est entre la Banque et la Bourse.
Simone se laissa entraîner par son amie.
Au bureau de placement, un vieillard vint ouvrir aux deux ouvrières. Il leur sourit paternellement en bon petit vieux qui aime les visages jeunes.
—Vous voulez du travail, mesdemoiselles, attendez!
Il s'assit derrière une petite table, feuilleta un grand livre, lut:
«Grottmann, rue de la Banque;
Vériton, rue Poissonnière;
Patard, rue du Cherche-Midi;
Chanoin, rue Montmartre.
Il ajouta: «Je vais vous donner copie des adresses de ces maisons et vous pourrez vous y présenter de ma part. Je n'exige aucune commission. Je traite de gré à gré avec les patrons. Vous, mademoiselle, dit-il à Simone—après l'avoir considérée par-dessus ses lunettes—vous êtes un 49. Très estimés les 49! Quant à votre amie, il est inutile qu'elle se présente, je crois.
—Il s'agit bien de maisons de couture? interrogea Simone.
—Oui, mon enfant, de maisons de vente pour l'exportation qui demandent des mannequins. Ils ne sont pas nombreux, les beaux mannequins. Vous, mademoiselle, vous êtes un superbe mannequin; le plus beau mannequin… Ne vous offensez pas, mademoiselle, de mes appréciations, je parle en professionnel, en professionnel seulement.
—Mais, monsieur, dit Simone, je suis couturière et non… mannequin, comme vous dites.
Sachez, mon enfant, qu'il faut être excellente couturière pour faire un bon mannequin. Il faut savoir donner du chic à la marchandise qu'on endosse. Voici en quoi consistera votre travail quotidien: lorsque les commissionnaires se présenteront à votre comptoir, accompagnés du patron ou de la patronne de la maison, vous devrez étaler les costumes-types, en faire miroiter les teintes, en glorifier la façon parisienne, exquise, de haut goût, de haute mode. Puis, quand l'acheteur sera déjà séduit par vos petits gestes en rond, vous revêtirez le costume pour enlever le marché. Une jolie fille donne cent pour cent de valeur à un corsage médiocre. La maison vous fournira du linge dont vous n'aurez pas à rougir devant ces messieurs. Vous pourrez montrer vos épaules émergeant des dentelles de votre chemisette comme d'une fraîche corolle. C'est gentil ça, hein!
«Cet essayage aura lieu dans une grande salle où travailleront aussi d'autres mannequins, moins belles que vous, mademoiselle: mais autour de cette pièce seront disposés de minuscules salons où le commissionnaire pourra, s'il le désire, étudier d'un peu plus près le costume!… Oh! en tout bien, tout honneur! Il est vrai que si vous n'êtes pas ennemie des petits soupers, la maison qui vous emploiera saura reconnaître vos bons offices.
Simone écoutait, résistait aux efforts que faisait l'Embaumée pour l'entraîner vers la porte, la tirant par le bras, la tirant par la jupe.
«Vous serez vêtue comme une mondaine, toute la journée, vous gagnerez deux cents francs par mois, vous mangerez à la maison et aurez droit à un superbe costume de satin, tous les ans… C'est tentant. Pas de fatigues. Beaucoup de sourires, par exemple, mais les femmes peuvent sourire pendant des années entières sans effort, n'est-ce pas?
Le vieux placeur, espérant une bonne commission pour la trouvaille d'un mannequin si distingué, continuait en gestes doux, en penchements de tête persuasifs:
—Mes clientes sont heureuses, bien heureuses. Hier, j'ai reçu la visite d'une belle fille que je plaçai, autrefois, chez Grottmann. Elle venait me remercier, oui, me remercier. Elle était comme une folle. Elle me disait: «Si vous saviez comme j'étais belle en reine. C'est moi qui ai essayé le grand manteau de Sa Majesté la reine de Serbie, devant le fournisseur de la cour. Je me regardais dans les glaces, je me souriais, j'avais pour deux cent mille francs de toilette sur le dos. Quelle gloire, mes enfants! On m'avait posé un petit diadème de cuivre dans les cheveux pour juger de l'effet. C'était superbe! Les autres mannequins me contemplaient, les mains jointes. Les hommes chuchotaient autour de moi: «Elle est plus belle que la reine». Moi, je voyais bien que c'était vrai. J'étais si majestueuse avec mes cheveux relevés sous la petite couronne! Pendant deux heures, j'ai été reine, oui, reine: j'ai même donné une claque à une essayeuse parce qu'elle m'avait pincée en effaçant un pli de la doublure!»
«Eh bien! c'est entendu, mon enfant. Vous voyez que le métier n'a rien de désagréable. D'ailleurs, deux cent…
Simone se laissa tomber sur une chaise, sanglotant:
—Que je suis malheureuse! malheureuse!
Comme le vieux se levait de son fauteuil, la mine faussement contrite, l'Embaumée se précipita à sa rencontre, les mains tendues, prêtes à griffer:
—Vieux grigou! oh! le sale vieux! Faire un métier comme ça quand on a déjà une patte au cimetière.
Cependant Simone se tamponnait les yeux avec son mouchoir roulé nerveusement en boule, se soulevait de son siège et se dirigeait vers la porte pendant que le placeur grognait:
—Il faut qu'elle vienne de sa province, pour faire des scènes à un vieil honnête homme comme moi. Ma parole! on dirait qu'elle a cinquante mille francs de rentes, cette princesse!
Dans la rue, les deux petites amies filaient le long du trottoir, les bras ballants, la nuque baissée.
Elles gagnaient Montrouge par des ruelles écartées dans la crainte de nouvelles rencontres d'hommes partis à la chasse des petites femmes sous le soleil gaillard de mai.
L'Embaumée, gardée par sa bosse des galanteries masculines, songeait au sort réservé aux accortes petites femelles parisiennes.
Simone rédigeait, tout en marchant, la petite lettre bien affectueuse, bien soumise, qu'elle adresserait à papa Gosselet, dès son retour au logis.
Depuis une semaine déjà, Simone restait enfermée en sa chambre, ne voulant pas regagner l'usine de papa Gosselet, raccrochée à l'espoir d'avoir des nouvelles d'André.
Elle attendait le retour de l'Embaumée, partie à la recherche de travail, rêvant, écrivant à l'Aimé des lettres passionnées qui lui rendaient sa solitude plus triste.
Elle lui disait: «Comme c'est mal fait, le chemin de la vie, et dur à gravir.» Et pour ne pas l'attrister elle ajoutait: «Je ne me plains pas, mais je me débats sous des révoltes constantes.»
Elle lui écrivait encore:
«Si seulement c'était toi le Bon Dieu, dis? tu ne ferais pas de pauvres petites qui ont froid, des enfants qui ont faim, des vieux qui se tuent, ni un tas de malheureux qui ont mal de tout… Moi, je ne peux pas comprendre ça!…»
Puis son cœur gonflé s'épanchait en tendresses exquises:
«Oh! comme tout de même c'est là tout:aimer! Ça remplit mes journées, mes longues nuits, comme si mon âme tout le temps t'enveloppait, te caressait… Oh! comme c'est bon!… Dans mes pensées d'amour, je ne t'appelle jamais d'aucun nom; tu es Lui, Lui, le seul, celui que j'attends et que j'attendais depuis longtemps, celui pour qui j'ai dû être créée. Et pour toi, sans cesse exposé au danger, à la mort, je retrouve parfois des bouts de prières ardentes et douces comme en font ces religieuses au milieu desquelles j'étais, pour ce Lui bien-aimé et ineffable, céleste nourriture de leur âme, amant mystique de leur cœur… Prends-moi dans tes bras et embrasse-moi… Je t'aime!»
La petite bossue rentrait au logis le soir, toujours plus lasse, toujours plus attristée de ses courses inutiles à travers les ateliers. Elle disait ses ennuis, ses dégoûts, conseillait à son amie la résignation.
Simone répondait:
—Bast! Tout n'est pas perdu! Je réfléchirai… je verrai… je prendrai une décision demain ou après. D'ailleurs, il nous reste encore de l'argent.
Les têtes penchées sous l'abat-jour rose de la lampe, les petites amies rangeaient les pièces blanches par piles, les doigts emmêlés à la cueillette des gros sous sur le tapis de la table, semblables à deux vieilles avares heureuses de caresser les métaux précieux.
Le petit pécule diminuait vite, malgré l'économie de l'Embaumée qui, plus experte dans l'art de se servir de l'argent, avait été nommée trésorière de la communauté. La faiseuse de sourires avait cependant renoncé à l'une de ses plus coûteuses habitudes de luxe: elle oubliait d'épingler un bouquet de violettes à son corsage quand, le matin, elle descendait six étages, en savates, en camisole, les cheveux tout embrouillés, pour acheter lePetit Quotidien.
Elle était si curieuse, dès l'aube venue, de savoir si l'héroïne du feuilleton:Herminie l'Abandonnée, avait enfin triomphé de ses bourreaux, qu'elle arrivait parfois chez la libraire, bien avant la distribution du journal.
Herminie l'Abandonnée! Quelle jolie fille, pure, aimante, spirituelle, gaie! Elle promenait sa vertu de par le monde, comme une précieuse douzaine d'œufs. Elle savait arracher sa robe de mousseline des mains du petit vicomte sans y faire le moindre accroc! Elle buvait les poisons des Indiens comme d'autres ingurgitent des saladiers de vin chaud. Les coups de couteau n'égratignaient jamais sa charmante peau. Elle sortait d'une demi-douzaine de cercueils comme on sort d'armoires à double fond.
Son amoureux, le beau sculpteur de la Roche-Cassée, était sublime de générosité bébête, fort comme un Tartarin à doubles muscles, courageux comme d'Artagnan, artiste comme Michel-Ange, tout simplement! Doué de ces belles qualités, il courait le monde, lui aussi, à la recherche d'Herminie l'Abandonnée, mais avait grand soin d'arriver toujours trop tard, en carabinier d'Offenbach.
Herminie l'Abandonnée, feuilleton en six parties, par Oscar de Machin, était d'une cocasserie dangereuse pour les lecteurs atteints d'affections de la rate, ce qui n'empêchait pas l'Embaumée de verser son petit pleur sincère à tous lesOh!et lesAh!qui coûtaient un franc vingt-cinq centimes chaque aux actionnaires duPetit Quotidien.
Tous les matins, l'Embaumée racontait à son amie lesmalheursde cette pauvre Herminie. Elle montrait le poing à Fripouillet, le faux policier, injuriait le méchant petit vicomte, appelait à la rescousse le beau Sylvain de la Roche-Cassée, empêtré dans quelque vilaine histoire de fausse-monnaie.
Simone souriait, indulgente, étonnée de voir son amie épouser si chaudement les querelles de personnages invraisemblables. Elle pensait confusément que manœuvriers et manœuvrières gaspillent leurs justes haines en maudissant les forts, les mauvais des romans ou des drames de cape et d'épée.
Il ne restait plus qu'un louis dans les caisses de la communauté quand la petite bossue rentra un soir au logis le teint rose, les cheveux défrisés, le corsage fleuri de violettes de Parme.
—Ouf! ça y est! ce que j'ai couru pour t'annoncer la bonne nouvelle!
—Tu m'as tutoyée, enfin!
—Puisque c'est fait, c'est fait. Je n'osais pas. Il me semble que nous serons plus amies qu'avant.
—Bien! Et ta bonne nouvelle?
—Une amie que j'ai rencontrée ce matin m'a conseillé de me présenter chez une couturière de la rue du Havre, madame… un drôle de nom!… madame Freudburg! au numéro 309. J'y vais et demande à la concierge à quel étage se trouve l'atelier de couture. Elle me grogne du fond de la loge: «Sonnez au troisième!»
«Arrivée sur le palier du troisième étage, je vois une grande plaque de cuivre sur une porte. Je m'approche, j'entends des rires derrière. J'ai été étonnée parce qu'on ne rit pas si fort que ça dans les ateliers de couture bien tenus. Enfin, je sonne. On ouvre.
«—Qu'est-ce que vous voulez, mademoiselle?
«—Je suis couturière, madame.
«—Ah! vous êtes couturière.
«C'était la patronne qui était venue m'ouvrir: une grande brune, trente ans, l'air pas trop comme il faut. Elle m'a lorgnée, examinée, puis, souriant:
«—Adressez-vous donc chez Mme Freudburg, en face.
«Comme elle poussait la porte, j'ai entendu:
«—Elle est très bonne pour la vieille, celle-là.
«Une douzaine de rires lui ont répondu dans les pièces voisines de l'antichambre.
«Chez Mme Freudburg où je sonne, c'est la patronne qui me reçoit: une vieille patronne qui, avec ses bandeaux gris et son serre-tête noir, ressemble aux bonnes femmes de ma province. Elle a, dans son visage de Vendredi-Saint, deux petits yeux piqués comme deux clous usés par la marche. Elle me regarde avec ses petits clous:
«—Vous avez sonné à côté?
«—Oui, madame.
«—Qu'avez-vous vu?
«—La patronne qui m'a conseillé…
«—C'est tout? Et vous veniez chez moi?
«—Je venais chez vous.
«—Vous savez qu'il faut travailler, ici?
«J'étais tout étonnée de l'accueil et j'allais m'en aller quand la vieille m'a fait asseoir et m'a donné tout de suite une jupe à ourler.
«Le travail achevé, elle a paru satisfaite et m'a dit:
«—Je vous donnerai trois francs cinquante par jour, cela est-il suffisant?
«—Oui, madame.
«—Et je vous augmenterai samedi prochain, si je suis contente de vous.
«Décidément, elle avait envie de me garder. J'étais joliment heureuse.
«Son atelier n'est pas gai.
«Elle a une vingtaine d'ouvrières, plutôt maladroites qu'habiles, occupées à la confection de toilettes simples en étoffe commune. Jamais d'essayage chez elle. Elle livre des vêtements à une société protestante, je crois. On bâille tout le temps. Les petites apprenties ont l'air d'écolières mises en pénitence.
«Dès que Mme Freudburg fait une remontrance à une des ouvrières, les autres soupirent: «Ah! ce qu'on s'amuse à côté!» Ça la fait taire tout de suite, la pauvre vieille.
«Ah! nous voilà sauvées! nous voilà sauvées! tu pourras attendre le retour de M. Bamberg, mon amie.»
—J'irai chez la bonne couturière, moi aussi.
—Chez celle où l'on rit?
—Non, chez celle où l'on bâille.
La soirée s'acheva en babillages et les deux petites amies burent deux tasses de café noir pour fêter la reprise du travail et aussi le bonheur d'Herminie l'Abandonnéequi venait d'épouser, le matin même, le beau peintre Sylvain de la Roche-Cassée.
Simone, un peu fatiguée, ne put se rendre, dès le lendemain, chez la vieille dame à serre-tête noir. Ce contre-temps lui valut de recevoir, à la première distribution, une lettre adressée à son amie l'Embaumée, mais qu'elle décacheta vite, ayant reconnu l'écriture d'André. Il lui disait:
«Chère Aimée,
«Je t'écris de la vallée du Cotto, une jolie petite vallée située à quelques kilomètres de Kana, la ville où est né Béhanzin (Laisse-moi te diretu: il m'est si doux de te parler comme au temps où nous devisions sous la bonne garde du petit Amour en plâtre qui a son socle sous les lilas).
«Je ne suis plus dans le parc, si bien ratissé de bon papa Gosselet. De l'autre côté du ruisseau qui nous sépare du camp de sa Majesté s'étagent de formidables batteries, des retranchements, des abris que nous enlèverons à la baïonnette dès que cela pourra être agréable au colonel Dodds qui aime tant sa légion étrangère!
«Nous autres, les légionnaires, nous sommes de toutes les fêtes. Nous nous battons à la diable et de telle sorte que les perfectionnements des armes modernes semblent ne pas devoir être d'une grande utilité en face d'un ennemi tel que nous.
«Les Dahoméens sont bien armés et ne se sauvent pas du tout comme on l'avait fait espérer aux bonnes têtes qui nous fabriquent des lois. La guerre au Dahomey! Bast! une chasse au lapin. Le lapin se défend. Je crois même que c'est lui qui a commencé.
«C'est lui qui a commencé puisque je suis arrivé ici juste à temps pour franchir la frontière dahoméenne, juste à temps, aussi, pour prendre part au combat de Dogba où nous nous sommes tous distingués—y compris les amazones.
«Battues, les troupes de Béhanzin s'étaient retranchées derrière un petit ruisseau, le Zou. C'est la légion étrangère qui, la première, a eu l'honneur d'aborder l'ennemi. Nous avons, je crois, fait plus de la moitié de la besogne puisque les troupes composées d'éléments européens n'ont eu qu'à passer sur le pont que nous avions enlevé de haute lutte. Quelques amis ont été blessés près de moi qui n'ai reçu qu'un joli petit coup de crosse asséné par une amazone.
«Comment sont les amazones? Très jolies, ma petite Parisienne. Sois jalouse! Toutefois je ne crois pas que l'on puisse baptiser: frimousse ce qui leur sert de visage. Elles ont une figure accidentée de creux et de bosses comme leur sacré pays. (Je dissacrépour te prouver que je suis déjà un très vieux brisquard). Mais elles ont un torse agréablement bosselé puisque je parle bosse. Elles font hou! hou! espérant nous intimider comme de simples petit Chaperon-Rouge. On a beau dire qu'elles se battent en guerriers, elles nous griffent et nous mordent le nez, si bien que quelques épisodes de nos combats ressemblent à des scènes de ménage ouvrier ou tout simplement bourgeois.
«Elles se coiffent de petites capotes qui ne viennent pas de la rue de la Paix, mais qui sont d'un effet très belliqueux sur leurs faces amaigries et bronzées. Ce sont des semblants de petits bonnets de feutre ornés d'oreillettes de poils et de grands yeux jaunes. Tigresses, elles semblent casquées de têtes de chat.
«Mon voisin de bivouac a fait main basse sur le couvre-chef d'une de ses ennemies. Il a rangé ce colifichet tout au fond de son sac, sans doute pour en faire cadeau à quelque Aimée. Il y a un peu de sang au fond de la coiffe et aussi une petite déchirure dans l'étoffe par où a passé la balle d'un fusil Lebel.
«Tu ne trouveras rien de semblable dans ta corbeille de noce, ma chérie. Le rouge, si rouge il y a, sera le rouge tout neuf d'un bout de ruban gagné avec peine. Je ne puis pas me distinguer dans mon entourage de braves gens qui se font tuer le plus simplement du monde. Je compte sur quelque mission particulièrement difficile d'où je reviendrai ton mari ou ne reviendrai pas.
«Pardon, mignonne, de faire pleurer tes grands yeux! Ma lettre était si gaie jusque-là. J'ai peur, vois-tu, peur non de la mort, peur de ne plus pouvoir te redire combien tu es aimée. Mais je me sens protégé par le bon petit dieu de plâtre qui lance des flèches.
«Si je mourais… Je n'achève pas et j'embrasse ton front pieusement, dévotement. J'embrasse aussi notre bonne petite amie l'Embaumée.
«Je t'aime et te reviendrai, mon Aimée! Je t'embrasse, mais de si loin, je t'embrasse chaque soir, en arrivant à l'étape. Si tu savais ce que je donnerais pour un seul baiser; et toi?
«Conserve mon cœur.
«André Bamberg,
de la Légion étrangère.
«P.-S. D'autres amoureux se reposent à côté de moi, de notre marche périlleuse, en écrivant aux jolies filles laissées au pays de France. Ils leur demandent: «M'aimes-tuencore?» Je les plains de tout mon cœur. Ah! s'ils avaient une Simone aimée, comme ils douteraient peu!
«Sois bonne pour papa Gosselet, mon amie, il a raison de défendre son argent… Au revoir. Je t'aime. Veux-tu m'embrasser?
«A toi.
—M. Bamberg embrasse sa bonne petite amie l'Embaumée, dit Simone à la petite bossue revenue de l'atelier.
L'Embaumée rougit.
—Il t'a écrit?
—Une longue lettre qui m'attriste. Il joue sa vie là-bas. Elles vont l'assassiner dans quelque embuscade.
—Qui, elles?
—Les amazones.
—Oh! il parle des amazones. Je puis voir la lettre?
—Mais certainement.
L'Embaumée lut la lettre à haute voix pendant que Simone rêvait, évoquant la petite vallée où André campait dans la brousse, en l'attente d'un combat où il pouvait être tué.
Elle pensa tout haut:
—Enfin, pourquoi cette guerre?
—Moi, je ne sais pas.
—Il est singulier que nos maris, nos fiancés aillent à la mort sans que nous sachions pourquoi, nous, femmes.
—Ça, c'est de la politique. C'est très difficile à comprendre cette machine-là. Papa disait qu'en France il n'y a pas plus de deux ou trois hommes qui savent pourquoi on se bat quand on déclare une guerre.
Simone dit:
—C'est un peu un héros, mon pauvre aimé. Il accomplit des choses extraordinaires. Et quand je pense qu'il n'avait qu'à me prendre, à m'aimer beaucoup jusqu'au jour de la grande réconciliation avec papa Gosselet…
Enfin sa lettre me rend courageuse. Je serai une bonne petite ouvrière toute simple, toute franche. Les propos des hommes grossiers me feront sourire, à peine, au lieu de m'indigner, comme autrefois. Ce sera ma guerre et je suis bien certaine d'en revenir saine et sauve. D'ailleurs, si les amazones n'étaient pas plus à craindre que les très vieux messieurs et les inspecteurs à plastrons rehaussés d'or, je ne craindrais pas tant pour la vie d'André. Demain nous irons toutes deux chez la vieille où l'on bâille…
—Tu n'iras pas.
—Et pourquoi, mademoiselle?
—La lettre de M. Bamberg m'a fait oublier de te raconter que l'atelier où l'on rit est supprimé. Écoute et tu verras que tu ne peux pas aller travailler rue du Havre. Pour moi, c'est bien différent. Tout le monde sait bien que je suis bossue et que…
—Taratata! tout le monde sait que tu as un brave petit cœur toujours prêt à se dévouer.
—Ce matin, chez la protestante, ma voisine d'atelier me dit à l'oreille: «Vous n'avez pas voulu entrer dans la boîte?—Quelle boîte que je lui fais!—La boîte à côté!»—J'avais l'air si bête qu'elle m'a expliqué pourquoi on s'amuse tant dans ce drôle d'atelier.
Il y a trois couturières établies au n° 309 de la rue du Havre. C'est chez la belle patronne brune qu'on travaille le moins et qu'on gagne le plus. Les ouvrières y touchent des six francs par jour et elles n'ont qu'à croquer des bonbons, à boire des liqueurs très chères avec des messieurs venus pour causer. Elles chantent, elles se font des niches ou dansent autour de deux mannequins en carton supportant une robe bleue et une robe rose, des robes commencées depuis six mois et qui ne seront jamais achevées.
Quand une cliente se présente, les ouvrières sautent sur un bout de chiffon grand comme ça et font mine de coudre. Quand la dame est partie—sans avoir fait de commande—elles envoient tout ballader et rigolent.
A l'heure du déjeuner, la patronne les lâche pour ne pas éveiller les soupçons de la police. Elles descendent par bandes, sans mettre leurs chapeaux et vont flâner devant les étalages des bijoutiers. Elles portent toutes un ruban mauve épingle au corsage: c'est l'insigne de la maison. Naturellement, les jeunes gens qui s'amusent n'hésitent pas à leur offrir à déjeuner. C'est du propre!
—Les parents qui envoient leurs filles dans cet atelier savent ce qui s'y passe?
—Non. Ils n'ont pas le temps de s'occuper de ces choses-là. Ça les étonne quand la gamine, qui gagnait quarante sous par jour avant d'entrer chez cette couturière, arrive à la maison avec des semaines de quarante francs, mais comme ils en profitent, ils ne songent pas à douter de la pauvre petite qui assure «avoir tant travaillé aux heures de veillée.»
Ma voisine achevait de m'expliquer ce qu'était la «boîte», quand on a sonné à la porte.
—Entrez, dit la vieille.
Nous levons toutes la tête, naturellement, et nous voyons un monsieur en redingote, ceint d'une écharpe, accompagné de deux hommes vêtus de sales habits.
L'un de ces deux dit:
—C'est la police!
—Que personne ne sorte, ajoute le commissaire. Les jeunes filles mineures qui sont ici vont être emmenées au dépôt où leurs parents pourront les réclamer…
Au dépôt! Nous ne comprenions pas.
Une petite apprentie, qui a bien douze ans, court se jeter aux pieds du commissaire criant:
«—Ah! Monsieur, laissez-moi partir, laissez-moi partir.»
La patronne qui cousait se lève, toute raide, toute pâle. Les ouvrières ont des crises de nerfs ou marchent à quatre pattes sous les tables, pendant que toutes les apprenties hurlent à l'unisson.
La vieille protestante veut, de ses doigts tremblants, mettre à la porte les hommes de la police. Elle bégaye:
—Vous vous trompez, messieurs, messieurs!
—Madame, des plaintes nombreuses… assure le commissaire.
—Mais, monsieur, il y a d'autres ateliers dans la maison. En face, par exemple!
—En face! Je suis bien ici chez Mme H…?
—Non, monsieur, non, monsieur, dit la patronne, toute joyeuse, vous êtes chez Mme Freudburg, chez moi. Je vais vous montrer mes en-têtes de lettres, mes factures et aussi mes quittances de loyer, si vous voulez.
—Je regrette de vous avoir «dérangée», madame. Confusion… regrettable confusion!
Les policiers partis, Mme Freudburg nous dit, grave comme un curé au prône:
—Vous voyez que rires et chansons vont conduire les pauvres filles en prison. La paix est aux humbles.
—On a arrêté les ouvrières? demanda Simone.
—Non, elles ont filé, prévenues par le concierge. Quand la police a pu pénétrer dans l'atelier, elle n'a trouvé que les robes bleue et rose accrochées aux mannequins.
Maintenant la maison a mauvaise renommée dans le quartier et je ne veux pas que tu viennes avec moi. Je ne veux pas pour ton fiancé…»
Malgré ses recherches, l'Embaumée ne trouvait pas de travail pourSimone.
Elle résolut, de guerre lasse, de demander conseil à la petite couseuse de jerseys, sa voisine du sixième étage. Les ouvrières n'avaient jamais échangé que des souhaits de politesse au hasard des rencontres dans l'escalier:
—Bonjour, mademoiselle!
—Après vous, mademoiselle!
—Pardon, mademoiselle!
Mais l'Embaumée savait que la petite «sainte-nitouche» serait tout heureuse de bavarder un peu et de lui rendre service.
Son arrivée interrompit le ronronnement de la machine à coudre.
—C'est vous, mademoiselle!
—C'est moi, mademoiselle Berthe.
—Tiens! vous savez mon nom!
—Je l'ai entendu sur le palier.
La conversation s'engagea tout de suite sur les locataires du sixième. Berthe conta, indignée, «toutes les crasses que lui faisaient les commères», puis parla à mi-voix de Jeanne, la fleuriste, pauvre Jeanne qui s'éreintait au travail, abandonnée par l'amant quand elle avait besoin de gros sous. Elle ajouta: «Moi, je la console; je fais ce que je peux, mais elle ne veut rien accepter. Elle mange du fromage et de la salade. En voilà une nourriture pour une femme qui va être mère! Et elle frotte encore son parquet, la pauvre, pour que sa chambre ait l'air gentille, espérant qu'ilreviendra peut-être, un soir, après avoir trop bu dans les brasseries du Quartier Latin… Nous ne sommes donc que de pauvres chairs à aimer et à souffrir, nous! Et les autres femmes qui se moquent de la pauvre Jeanne ne devraient-elles pas avoir pitié des malheureux… les gueuses! Ça va mendier des secours, l'hiver. L'été, elles traînent l'espadrille sur le carré, dépenaillées, dépoitraillées, ou boivent du café, assises sur les marches de l'escalier, les mains sur les genoux, bâillant: «Ah! qu'y fait chaud!» Les hommes, saoûls, leursonnentla tête sur le parquet, le samedi soir, mais je ne les plains pas… Je plains les petits, les petits, hauts comme ça, qui traînent des seaux de charbon dans l'escalier pendant que les mères inventent des sottises sur le compte des gens.»
L'indignation rosait un peu les joues brunes de Mlle Berthe, une petite Parisienne qui avait beaucoup lu et aussi beaucoup vu en ses dix ans de pérégrination à travers les ateliers de couture.
Les cheveux lissés à plat sur le front tout uni, le nez fin, les lèvres fortes, les yeux noirs et veloutés sous des sourcils droits, Mlle Berthe avait cette beauté élégante et un peu mièvre de la Parisienne, d'un charme si attirant, même chez les filles du peuple. Son visage semblait éclairé par une lumière blanche, qui mettait sur lui comme un reflet de tristesse et de douleur.
Née d'une famille de bureaucrate, elle avait appris la couture, parce que ses sœurs quisavaient le pianoavaient toutesmal tourné.
A la mort de son père, elle avait été fière de gagner le pain de sa maman, ce qui n'avait pas peu contribué à la rendre victorieuse des tentations que lui offrait tous les jours la vie parisienne. De seize à vingt-deux ans, elle avait pu travailler, sans accident, chez des couturières établies sur les grands boulevards: ce qui donnait une jolie valeur à sa vertu!
En province, le vice est difficile; à Paris, il est si appétissant! C'est une mignonne galette fleurant bon, offert à toutes les filles belles ou laides. Quand elles refusent de la prendre, elles la retrouvent, le soir, dans leur poche, de retour en la chambre si vide, sous la forme d'un billet doux ou de quelque carte de visite.
Mlle Bertheétait payée, disait-elle, pour savoir ce que valent les idylles. Les pleurs, la souffrance, la faim, voilà ce que les petites amoureuses vont cueillir, le printemps venu, dans le bois de Meudon, voilà ce qu'elles apportent dans les plis de leurs jupes au lieu des petites fleurs qu'on ne connaît pas, mais qu'on embrasse parce qu'elles n'ont pas été cueillies par des mains de marchande!
Quand on proposait un mariage à Mlle Berthe, elle riait blanc, disait bien haut: «Je suis bien heureuse comme ça, toute seule.» Cependant, Mlle Berthe pleurait souvent, à nuit tombante, parce qu'il y avait des choses tristes autour d'elle et pas d'aimé pour chasser les visions grises qui traînaient comme de l'ouate impalpable sur la cheminée, sur le lit et aussi sur les barreaux de la cage de son pinson qui se taisait. Alors elle se levait, brusquement, ouvrait la fenêtre, allumait la lampe et flûtait un couplet de café-concert. Sa voix, âpre d'abord, s'affermissait peu à peu et elle mettait tant de courage à chasser les mauvais souvenirs que l'oiseau applaudissait d'un hochement de queue. La fatigue aidant, elle oubliait, puis se surprenait, le lendemain, chantant langoureusement des romances de cœur.
Lors d'un accès de fièvre qui l'avait étendue sur le petit lit, le médecin lui avait dit en une intonation brutale:
—Faudra vous marier!
Mlle Berthe se marier! Avec un ouvrier? Elle aimait mieux rester fille.
Elle ne dédaignait pas ceux qui travaillent avec leurs mains, elle, ouvrière. La maternité presque animale de la femme du peuple ne l'effrayait pas. Elle aimait tant les petits! Mais elle ne voulait pas se montrer dans la rue, liée par le bras, à un homme qui porterait un pardessus bosselé dans le dos, parlerait gras, ferait des gestes avec ses doigts noueux. Elle avait créé tant d'élégances qu'elle ne pouvait pas consentir à traîner du ridicule, derrière elle, sur le trottoir.
Devenir la femme d'un petit employé ne la tentait pas davantage. La redingote trop neuve ou trop rapetassée du dimanche affiche tout aussi bien que le pardessus mal coupé.
N'osant espérer la rencontre du Prince Charmant personnifié dans les contes parisiens par l'Anglais riche et bébête, M. Milord,—elle se laissait vieillir sans répondre aux avances des amoureux. Quand ses amies lui disaient malicieusement: «Tu n'aimes donc pas les hommes, Berthe?», elle répondait:
«J'espère aimer, le plus tard possible.»
—Tu feras comme les autres, ma petite.
—C'est bien possible, ripostait-elle doucement résignée, je ne suis pas d'une autre pâte que celles qui se laissent prendre, mais je me garde.
Mlle Berthe se gardait, et si bien, qu'à la suite d'une rencontre, faite un matin, en allant chez le grand couturier Jabson, elle avait résolu de travailler chez elle.
Le jeune homme qui l'avait abordée, ce jour-là, demandant la charité d'un coin de parapluie contre l'averse, avait été si éloquent, si amusant aussi, qu'elle avait craint de prêter l'oreille aux doux propos.
Si Mlle Berthe ne confia pas tous ses petits secrets à sa visiteuse, elle causa du moins, longuement, des habitants du sixième étage, approuvée en ses rancunes par la petite bossue qui lui exposa l'embarras où elle se trouvait.
—C'est une ouvrière cette jeune fille que j'ai rencontrée dans l'escalier!
—Oui, une ouvrière.
—Elle a l'air tout étonnée.
—Elle arrive de province.
—Voyons! en province, on ne s'habille pas comme ça. Il y a quelque chose là-dessous. Enfin, cela ne me regarde pas.
—Il n'y a rien, je vous assure. C'est-à-dire que… je puis bien vous l'avouer—c'est la fille d'un officier. Le père est mort et…
—Comment l'avez-vous connue?
—Oh! vous êtes trop curieuse! dit l'Embaumée, riant aux éclats. Faut-il que je vous montre son acte de naissance, aussi?
Mlle Berthe s'excusa:
—J'ai toujours été un peu… indiscrète. Vous ne m'en voulez pas?
—Mais non.
—C'est entendu. Amenez-moi votre amie, demain matin. Nous irons ensemble demander si Jabson a besoin d'ouvrières. J'ai une ancienne camarade qui estsecondedans l'atelier de Mme Mily, une english, Mme Mily, et drôle… Elle pourra nous aider.
Le lendemain, quand Simone et l'Embaumée heurtèrent à la porte de MlleBerthe, elles la trouvèrent en grande toilette.
Sous sa jaquette bleue à larges revers, un plastron de flanelle blanche tout unie formait un triangle lumineux sur la poitrine, évoquant des blancheurs de chair. Un grand chapeau de paille, en auréole, à la miss Helyett, laissait son front à découvert, presque nu, malgré les deux ou trois boucles de cheveux qui semblaient être des points d'interrogation peints sur ivoire à l'encre de Chine. Elle était chaussée de deux nœuds de ruban. Une légère broderie—point d'épine—courait sur le bas de sa jupe en cheviot.
Elle se déclara très heureuse d'obliger Mlle Simone et la félicita d'avoir mis une simple robe à fleurettes. «Inutile de se mettre comme pour aller chez le photographe quand on veut entrer dans un atelier.»
—C'est que je n'en ai pas d'autre, objecta Simonne.
Alors, Mlle Berthe se montra presque honteuse d'avoir arboré son plastron crème. Elle chuchota en guise d'explication:
—J'ai travaillé chez Jabson, autrefois. Je vais retrouver là des amies et je ne veux pas qu'elles me croient dans la débine.
En route, Mlle Berthe fut très gaie. Elle s'amusa des passants, des passantes, conta son histoire, celle d'une douzaine de ses amies et commenta la dernière pièce qu'elle avait vu jouer au théâtre Montparnasse.
Elles traversèrent les Tuileries et arrivèrent devant la maison Jabson.
La maison Jabson, fournisseur attitré des élégances féminines mondaines, boulevardières, théâtrales et sportiques, ne se recommandait pas à l'attention du passant par des dehors somptueux. Des lettres d'or au-dessous de la devanture vitrée, un étalage sobre, des armoiries collées sur un panneau comme un cachet de cire rouge. C'était tout.
Une horloge pneumatique plantée au coin de la terrasse de l'Orangerie marquait huit heures un quart.
—Bon, dit Mlle Berthe, nous avons un quart d'heure d'avance. Nous allons les voir arriver. Jabson emploie plus de quatre cents ouvrières et j'en connais bien cent cinquante. Elles vont déchirer mes gants. «Comment vas-tu! Tutu-tu-tu, tutututu!» Je les connais les bonnes amies, allez! Pas une qui vienne voir si je suis pas en train de claquer sous mon toit.»
Sous les arcades, les jolies filles passaient par groupes, les jupes retroussées haut, hâtant le pas, sans un regard jeté aux vitrines pour ne pas manquer l'heure de la rentrée à l'atelier. Des employés, gagnant leur bureau, suivaient dans le sillage blanc des jupons, le nez planté dans un journal du matin.
Des Anglais coiffés de moitiés d'orange encadraient des rangées de misses très laides ou très belles, bosselant leurs jupes longues de coups de genoux, pour trotter à l'allure de leurs fiancés. Sorties de la cage dorée des grands hôtels voisins, elles pépiaient aigre, secouaient les pans de leurs manteaux comme des ailes, dansaient sur un pied devant l'étalage de quelqueenglish library.
Des mitrons passaient, coiffes de mannes, promenant du blanc, dans cette foule empressée, astiquée, vernie.
—Tenez! voilà une de mes anciennes connaissances, chuchota l'ancienne ouvrière de Jabson… Là-bas, devant les bibelots du marchand de curiosités… le monsieur qui examine une pipe turque. Vous croyez qu'il s'intéresse à la pipe: il a le nez dessus. Vous vous trompez! Il attend Judith, une grande rosse qui en fait tout ce qu'elle veut. Dam! ça ne va pas sans effort, mais elle fiche le camp quand il ne veut pas lui payer de chapeaux, de robes, etc. Lui, vient l'attendre à la porte de l'atelier. Ça dure depuis trois ans. Elle le retrouve toujours devant la pipe turque. Le marchand le connaît bien.
Une petite fille passa, courant tout essoufflée, sa natte lancée sur le dos comme un balancier de pendule. Elle cria sans s'arrêter: «Bonjour, mademoiselle Berthe. Je suis en retard. Gare à l'amende.»
—C'est une apprentie, explique Mlle Berthe. Elle gagne vingt-cinq sous par jour. Elle vient de Belleville tous les matins, et quand elle n'est pas là à huit heures précises, on lui marque cinquante centimes d'amende.
Les ouvrières de Jabson arrivaient par petits groupes, gantées de frais, les jupes collantes, l'en-cas posé précieusement sur le coude, un bouquet piqué à la ceinture. Elles s'arrêtaient sur le seuil de la boutique, jetaient des bonjours du bout des doigts aux amies aperçues, au loin, sur le trottoir, et entraient, tête haute.
—Vous allez compter les embrassades. Le défilé commence.
«Tiens, Berthe!… Comment vas-tu,-Berthe?… Oh! ma petite Berthe… ma gentille Berthe!…» Elles l'embrassaient, caressaient son plastron, tâtaient les revers de sa jaquette, relevaient les ailes de son grand chapeau. «Je te croyais morte… Tu ne reviens pas à l'atelier?… Tu as hérité?… Tu as mis la main dessus…? Qu'est-ce qu'il fait?»… Elles formaient un cercle de plus en plus épais, barraient le trottoir.
Un domestique sortit de la boutique, vêtu d'une livrée bleue à petites soucoupes de métal doré, et cria, rogue:
—Je vais enlever la boîte.
Elles prirent la fuite, s'ébrouant comme une bande de moineaux arrachés aux douceurs du crottin par le passage d'un omnibus.
Toutes les ouvrières de Jabson ont un jeton de cuivre portant un numéro d'ordre qu'elles doivent déposer, le matin, dans une cassette accrochée près de la porte d'entrée. A neuf heures sonnant, le garçon de bureau enlève la boîte et les retardataires payent une amende de vingt-cinq ou de cinquante centimes selon l'importance de leur inexactitude.
—Voilà le défilé achevé, dit Simone.
—Non, les tailleurs pour dames, genre anglais ne sont pas encore arrivés. Puis restent encore les amoureuses.
Les ouvriers tailleurs pénétrèrent à leur tour, un à un, dans la boutique, vêtus de costumes à la mode, lourds, bossus ou dejetés par les postures gehenneuses de leur profession.
—Tenez, voilà enfin les amoureuses. Toujours en retard les amoureuses…
Des couples survenaient, les lèvres rouges des baisers échangés au petit bonheur de la marche, les yeux alanguis, les bras enlacés. Elles voulaient fuir, espérant ne pas «attraper d'amende». Eux, les retenaient un peu et elles n'osaient pas dégager leurs menottes, caressées au cou par les choses qu'ils disaient si près de l'oreille. Elles prenaient les plis de leur jupe d'une main et couraient… Eux les rappelaient d'un mot bref et elles s'arrêtaient, les attendant. Puis, à la porte de l'atelier, ils leur prenaient les mains. «A ce soir!.—A ce soir!»
Ah! les amoureuses! Mlle Berthe les reconnaissait toutes au passage: la petite Antoinette, si blonde, les yeux levés sur la belle barbe brune de son jeune amoureux, secrétaire d'un commissaire de police; Jenny, très pâle et serrant le bras de l'étudiant en médecine qui la regardait tristement; Marthe, grasse et bébête, suspendue au bras de son grand commis de magasin; Mary, l'ancien mannequin, qui avait pris pour amant un bookmaker aussi haut que son pari de courses.
L'année précédente tous ces hommes se cachaient derrière les pilastres, se faisaient éconduire, puis obtenaient le droit d'accompagner, le droit de presser la main, le droit de baiser la joue. Aujourd'hui, ils avaient tout pris et avaient gardé le droit de rompre.
—Bonjour, ma grande Maria!
—Bonjour, Berthe!
Maria était lasecondede Mme Mily. De jolies dents et de jolis yeux,Mlle Maria, ce qui expliquait un peu son avancement dans les troupes deJabson.
—Tu viens me voir?
—Oui, et aussi te demander un service. Tu serais très… très gentille de faire entrer mon amie Simone que voici, dans l'atelier de Mme Mily.
—Tu ne serais pas venue sans ça?
—Mais si… mais si… je t'assure.
—Nous allons demander ça au père Planty, l'inspecteur.
Le père Planty, inspecteur de la maison Jabson, ancien clergyman, voulut bien, sur la recommandation de la seconde, Mlle Maria, inscrire Simone sur le grand livre du personnel et lui confier un jeton portant le numéro 445.
Il ne manqua pas de faire un petit speech sur la bonne tenue qu'il exigeait de ses ouvrières et annonça que les habiles couturières gagnaient jusqu'à cinq francs par jour, chez Jabson: «Iouniquemaison, mademoiselle,Iouniquemaison!»
N° 445! Mlle Gosselet, fille du grand fabricant de poupées, n'était plus dans la maison Jabson qu'une unité ouvrière, une machine à plisser, ourler, broder.
A son arrivée dans l'atelier de Mme Mily, la seconde, Maria, la fit asseoir près d'une «première», un ténor de la couture, une belle fille blonde, habile à étager des dentelles en coquilles sur les devants de corsage, à étaler des revers de satin, à échafauder des manches à «gigots».
—Vous voudrez bien surveiller votre nouvelle «associée», mademoiselleLéonie.
Mlle Léonie approuva d'un mouvement de tête qui éparpilla ses frisons sur son nez. Elle continua à draper un corsage de surah sur le mannequin debout devant elle. Des épingles entre les lèvres, elle tiraillait l'étoffe de ses doigts fins, les sourcils froncés, les joues rouges.
Mme Mily cria de sa place:
—Ça ne va pas, ma petite Nini?
—Madame, je n'ai pas assez d'étoffe.
—Comment! pas assez d'étoffe! La manutention vous a livré tout ce qu'il fallait!
Des rires s'élevèrent d'un coin de l'atelier et Mlle Léonie dit, rageuse:
—Celles qui rient ne sont pas capables de le draper.
Mme Mily, conciliante:
—Vous avez raison, ma petite Nini. Mais qu'est-ce qu'il a donc votre corsage?
—Le surah a dû se retirer.
—C'est bien possible, mon enfant, bien possible! Enfin, essayez de nouveau.
La «première main» réussit enfin à rassembler les sous-bras, à grand renfort d'épingles. Elle s'essuya le front, triomphante, dit tout bas à sa voisine:
—Tu sais! Ton Charles peut se fouiller s'il compte porter des cravates taillées dans l'étoffe que j'emploierai. S'il n'y avait pas de doublure solide sous le surah, ce que ça craquerait!
Mme Mily, une vieille Anglaise qui gagnait cinq cents francs par mois à tracasser les quarante ouvrières qui travaillaient sous ses ordres, vint examiner le corsage.
—Très bien! ma petite Nini. Jo Palmer en sera contente. Votre vêtement a le chic anglais et la grâce parisienne. Elle vous estime beaucoup, Jo Palmer, mon enfant. Moi aussi, je vous estime beaucoup. A propos, venez donc me voir dimanche, à Asnières, je vous ferai retoucher ma jaquette. Oh! un simple point!
Puis, se tournant vers Simone:
—Tiens! je n'avais pas vu cette petite. C'est votre associée, Léonie?
—Oui, madame.
—Quel est votre prénom, mademoiselle?
—Simone.
—Simone! Oh! impossible! impossible!
—Mais, madame.
—Nous avons déjà deux Simone ici! Deux c'est beaucoup… trois ce serait trop! On ne s'y reconnaît plus, ma parole! Vous vous appellerez…
La main posée à plat sur le front, Mme Mily chercha dans ses souvenirs littéraires le nom de quelque héroïne particulièrement aimée. Elle essaya des prénoms à voix basse: «Amanda… Yolande… Gertrude…»
Simone qui, d'abord, avait cru à une plaisanterie, attendait, angoissée, la décision de la vieille Anglaise, rougissant sous tous les regards fixés sur elle. Brusquement, Mme Mily dit, s'applaudissant en une sonnaille de ses bagues heurtées:
—On vous nommera Magdeleine… avec un g.
Simone détourna la tête pour dissimuler les larmes qui allaient tomber de ses paupières alourdies. Ce voyant, Léonie la caressa d'un regard très doux de ses yeux teintés gris, et chuchota:
—Soyez courageuse, mademoiselle. Nos camarades se moquent si facilement. Cette vieille folle de Mme Mily a la manie de baptiser presque toutes ses ouvrières. Vous resterez Simone, pour moi et aussi pour d'autres qui ont bon cœur.
La matinée s'écoula d'abord monotone, en un demi-silence fait de chuchotements, de réprimandes lancées par la première, de glissement de pas des petites apprenties envoyées en course à travers les ateliers.
Simone travaillait vite, sans lever les yeux sur les yeux qui lorgnaient son costume, son visage, ses mains. De temps à autre, Mlle Léonie murmurait:
—Dépêchons! Jo Palmer doit venir ce soir. Elle est capable de casser son éventail sur le «genou» du père Jabson, si son corsage n'est pas prêt à l'essayage.
Quatre ou cinq machines à coudre unissaient leur bourdon en un ronflement assourdissant qui obligeait les ouvrières à rapprocher leurs tabourets pour causer de leurs affaires de cœur.
Mlle Mily s'irritait de ces confidences:
—Ah ça, voyons! vous n'êtes pas venues ici pour faire la causette. M.Planty se plaindra certainement du travail de l'atelier, cette semaine!Nous avons déjà quatre corsages à recommencer! On ne peut pas songer àtout en même temps. Laissez vos amoureux tranquilles, que diable!D'ailleurs, ce qu'ils se fichent de vous!
Par les fenêtres ouvertes sur une cour intérieure, une lumière grise pénétrait dans l'atelier, blêmissant les visages. Les poudres de toilette se roulaient en granules sur les dermes desséchés par la température lourde. Des débris de ouate s'accrochaient aux cheveux lâchés par des peignes d'écaille. L'odeur fade des chairs assemblées en tas montait aux narines. Les fronts se penchaient sur l'étoffe, alourdis par la migraine.
Se voyant devenir laides, les ouvrières de Mme Mily tirèrent de leurs tiroirs des boîtes minuscules, des flacons à facettes, des bâtons de cosmétiques chemisés d'argent. Des odeurs de parfums à base de musc envahirent la petite salle, mêlées aux relents d'eau de mélisse que buvaient de pauvres filles griffant leurs corsages pour calmer leurs douleurs d'estomac.
Les plus souffrantes quittaient vite leur tabouret, se dressaient, le buste penché en arrière, les mains posées sur les hanches, et marchaient à grands pas dans l'atelier, suivies dans leur aller par les yeux émus, des gamines qui ne s'expliquaient pas ces douleurs subites.
Mme Mily grommela:
«Elles sont toutes malades, toutes. Elles boivent tellement de vinaigre pour s'amincir la taille!»
De l'atelier voisin, séparé de l'atelier de Mme Mily, par une cloison, une apprentie vint donner l'alarme:
—L'inspecteur! Planty!
Ce fut un heurt de petits bancs, un froissement d'étoffes, un cliquètement de machines à coudre.
Quand M. Planty fit son entrée, solennel, encerclé dans sa redingote raide comme une armure, Mme Mily avait fait disparaître le volume d'Anna Radcliffequ'elle lisait, ouvert sur sa table à ouvrage; Mlle Maria, la seconde, avait glissé dans sa poche les jarretières rose et crème qu'elle enjolivait de bouffettes en satin. Les ouvrières travaillaient en petites filles bien sages, leurs cheveux effleurant l'étoffe. Les apprenties balbutiaient des boutonnières sur des bouts de chiffon, mordant leurs lèvres à pleine dent pour ne pas rire.
M. Planty traversa l'atelier, souriant en homme que satisfont les apparences.
Midi sonna.
Le grand couturier Jabson mettait à la disposition de ses ouvrières un réfectoire où elles pouvaient cuire leurs aliments, mais les petites couturières préféraient manger au restaurant. Elles ne voulaient pas s'embarrasser, au départ, du petit panier révélateur qui ameute derrière les trottins, dans la rue, et les chiens et les hommes, les bêtes à quatre pattes suivant, attirées par l'odeur du beefsteack, les hommes, emboîtant le pas, alléchés par la bonne petite chair fraîche lâchée en liberté sur le trottoir.
Simone suivit Mlle Léonie dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins où elles prirent place sur une banquette de cuir rouge avachie, devant la table de marbre occupée déjà par deux employés d'une banque voisine. Sous les yeux ruminant d'un grand jeune homme bien peigné qui semblait s'intéresser au jeu de sa fourchette, la fille de M. Gosselet mangea une demi-portion de ragoût arrosé d'un demi-setier de vin.
Dans la salle basse tout enfumée par les cigares des hommes qui prolongeaient leur sieste pour «embêter» les ouvrières de Jabson, les couturières étaient rangées, en file, le long des murs. Les clients arrivés avant midi avaient eu soin de s'emparer des chaises, laissant libre la banquette pour se procurer un vis-à-vis, pour se donner l'illusion d'un tête-à-tête, au dessert.
Le palais chatouillé par les picotements du petit verre de marc, les yeux clignotants, le ventre lourd de mangeaille, ils bégayaient des plaisanteries, essayaient des attitudes de pacha bon garçon, souriaient, léchaient leurs babines engluées d'alcool. Ils feignaient de ne pas entendre les rires lâchés comme des feux de peloton au signal donné par quelque intrépide vieille fille aguerrie dans cette lutte perpétuelle du mâle contre la femelle. Ils s'attardaient en leurs rêves, puis, la montre consultée, hélaient le garçon, laissant deux sous sur l'ardoise où figurait l'addition recommandant de «garder la place, la bonne place» pour le lendemain.
Ils s'en allaient, un à un, sans hâte, comme à regret, se retournaient sur le seuil de la porte, pour sourire à la jolie fille désirée dans la tiédeur calme de la digestion, dans l'Olympe à nuées grises machiné par les spirales de la fumée.
Le monsieur bien peigné resta seul, la nuque posée sur le dossier de sa chaise, les yeux fixés sur Simone en une insistance provocante.
La fille de M. Gosselet, le geste embarrassé, le regard levé vers le plafond, puis baissé sur son assiette, supporta d'abord assez vaillamment l'inspection de l'inconnu.
Mlle Léonie lui expliquait quelle était la clientèle de Jabson, et elle feignait d'écouter. Soudain, un sang chaud lui colora les joues, elle jeta sa serviette sur la banquette, repoussa son assiette et fixa l'homme d'un air de défi.
Le monsieur bien peigné murmura très calme, sans changer de position:
—Pas mal!
—Monsieur, je ne vous connais pas, mais vous me semblez être fort mal élevé.
—Vous ne me connaissez pas: c'est ce que je regrette. Je serais trop heureux si vous me connaissiez.
—Monsieur, vous voulez m'obliger à abandonner la place.
Les causeries, les papotages des ouvrières avaient cessé. Toutes écoutaient, amusées, jouissant, le poing sous le menton, le coude sur la table, de cette querelle où leur cause était en jeu.
—Je suis désolé, mademoiselle, mais vous oubliez que nous sommes au restaurant… dans un lieu public.
—C'est-à-dire, monsieur, que vous vous permettez en public ce que vous ne vous permettriez pas chez mon père, par exemple.
—Votre père est un bien heureux père, de posséder une aussi jolie fille… mais je ne puis cependant pas fermer les yeux pour ne point voir.
—Monsieur, vous êtes insolent!
—Voyons! des injures, parce que je vous trouve belle! C'est exagéré.
—Il est grossier de regarder une jeune fille avec tant de persistance, tant de fatuité, et… je regrette que mon fiancé ne soit pas là pour vous corriger comme vous le méritez.
—Ah! vous m'en direz tant. Dam! si la place est prise… vous avez beau mérite à vous gendarmer.
—Prise ou non, monsieur, il est lâche de ne pas respecter une femme seule.
—Continuez! vous oubliez que nous sommes au restaurant…
—Je ne l'oublie pas, monsieur, et je vous prie de considérer que je ne fais pas partie du menu.
Sa houppe de cheveux dressée comme une crête, les doigts tendus, Simone évoquait assez exactement l'image d'un petit coq de combat prêt à s'élancer.
Son adversaire, toujours calme, toujours souriant en homme habitué à ces escarmouches, continua:
—J'ai toujours pensé que la colère rendait les femmes plus désirables.
La fille de M. Gosselet haussa les épaules, méprisante, et pria Mlle Léonie de demander l'addition. Mais la «première main» voulut prendre la défense de son associée. Elle regarda le monsieur bien peigné et dit d'une petite voix calme:
—Monsieur, nous pensons toutes ce que mademoiselle vient de vous dire et nous mettrons le patron de l'établissement en demeure de choisir entre…
—Je vous gêne aussi, mademoiselle?
—Moi! non. Vous me dégoûtez, tout simplement. Vous avez une trop jolie raie sur le crâne. Vos faux-cols sont trop hauts. Votre moustache a toujours l'air de vouloir éborgner les gens. Un caporal en retraite! Un si joli garçon, vous êtes dangereux… très dangereux. On voit que les femmes vous ont gâté. Eh bien! malgré tous ces avantages, vous me dégoûtez…
Le monsieur bien peigné ne souriait plus que pour faire bonne contenance. Il voulut répondre, mais les quolibets couvrirent sa voix:
—Oh! le beau garçon!
—On en mangerait!
—C'est Rodolphe desMystères de Paris!
—Oh! qu'il est bath!
—Il a peut-être besoin d'argent, le pauvre!
Il se leva, renonçant à tenir tête à la tempête des langues déchaînées. Comme il arrivait près de la porte, une ouvrière de Ménilmontant lui cria, la bouche tordue:
—Eh! va donc,purotin, on t'en fichera desgerces!
Les ouvrières la félicitant, Simone dit:
—Je ne vois pas pourquoi les ouvrières n'exigeraient pas le respect qui leur est dû.
Elles se regardèrent un peu étonnées de la façon dont la nouvelle venue avait prononcé le mot respect, et mademoiselle Léonie répondit, soulignant ces paroles d'un geste las:
—On prend la mouche, une fois… deux fois… puis on se fatigue. Mais vous n'avez donc jamais travaillé dans un atelier, mademoiselle?
—J'aidais maman qui était couturière, répondit Simone embarrassée.
A l'atelier, la soirée s'écoula calme. Sous les becs de gaz allumés dès quatre heures, les ouvrières de Jobson travaillaient, la nuque brûlée par les petites flammes papillotant au-dessus de leurs casques de cheveux à reflets métalliques comme des insectes ailés prêts à se poser sur des fleurs pâles,—des fleurs de serre. Les corsages dégrafés bâillaient, laissant voir des blancheurs de chemisette. Dans l'ombre, les yeux se cerclaient de violet.
Malgré la lassitude, malgré la migraine, les petites couturières souriaient. Elles souriaient, songeant à la délivrance prochaine, aux amoureux qui les attendraient à la sortie de l'atelier et baiseraient leurs souffrances, leurs labeurs, sur leur bouche, blanche.
Une fillette descendue des salons d'essayage vint annoncer, essoufflée:
—Jo Palmer! venez vite!
Mme Mily qui sommeillait, Mlle Maria qui essayait ses jarretières rose et crème, Léonie qui achevait de poser unaméricain—un tampon d'ouate sous les entournures du corsage de surah,—se levèrent brusquement.
—Venez avec nous, mademoiselle Simone, dit Léonie. Jo Palmer est toujours heureuse d'avoir beaucoup de monde à ses essayages. L'habitude du public, sans doute.
Dans le grand salon meublé de psychés et de sièges bas, Jo Palmer causait avec le grand couturier Jabson.
Jo Palmer, à la ville, portait des gants laissant le poignet à nu, des corsages à col haut, des jupes très étoffées.
Ce n'était plus la Jo Palmer des affiches, la Jo Palmer à tignasse rousse, à pattes noires, à corsage vert échancré en V. Jo Palmer s'habillait de façon discrète, mais bourrait les doublures de ses vêtements de sachets de musc, d'héliotrope, bien capables de tenir ses admirateurs à distance respectueuse.
Debout, devant le couturier, elle babillait:
—Je ne suis pas contente, mais pas… pas… J'ai des robes de ville affreuses… Ah! dites donc, je veux apprendre à monter à cheval. Il me faut une amazone. Je porterai bien une amazone: j'ai la taille fine et la selle large! Hein! n'est-ce pas que j'ai la selle large? Vous êtes mon couturier, Jabson, vous devez savoir ça.
Avisant le cheval de bois qui servait aux essayages des costumes de cheval, Jo Palmer sauta en croupe de la bête, lui caressant l'encolure de petits tapotements de main.
Jabson applaudit:
—Toujours adorable, mademoiselle.
—Monsieur Jabson, vous avez l'adoration compromettante. Vous êtes trop gros, trop chauve, tropenglishavec votre ceinture noire étalée sur le plastron de votre chemise. Vôs ne trôvez pas, vôs! Mais voilà ces dames venues pour l'essayage.
Ces «dames» attendaient depuis dix minutes et ne s'étonnaient point trop, habituées aux excentricités de Jo Palmer. Simone dissimulait son trouble, prévoyant quelque nouvelle injure dont souffrirait son orgueil de femme.