La Grande Bobêche, la Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux et l'Embaumée étaient fort distraites à l'atelier de peinture.
Assises sur de hauts tabourets devant une table chargée de petits pots à couleurs, le coude droit appuyé sur un support en bois, elles promenaient maladroitement leurs pinceaux sur les têtes de kaolin qu'elles tenaient de la main gauche.
Après le bavardage accoutumé sur «les types» aperçus la veille en omnibus, les petites amies se mettaient chaque jour vaillamment à la besogne, l'Embaumée troussant les lèvres d'une touche de carmin, la Petite-Souris dessinant des cils en auréole autour des prunelles, la Grande-Bobêche enjolivant de mignonnes fossettes, faites en trompe-l'œil, les joues de marmot largement lavées de rose par Mouron-pour-les-petits-oiseaux.
Le buste corseté d'une blouse bleue maculée de rouge et de brun, effilant le bout des pinceaux entre leurs lèvres devenues plus roses, elles s'appliquaient, la langue un peu tirée, le visage penché sur l'épaule, en des attitudes de contemplation.
Les poupées qu'elles animaient ainsi d'une couleur de vie étaient aussi irréprochablement peintes que les grandes poupées qui se fardent elles-mêmes. Les petites têtes avaient une individualité, un air à elles, qui surprenaient même M. Gosselet; il disait au contre-maître:
—Ça se croit des artistes, et elles feraient des portraits, ma parole?
Le contre-maître, un vieux, venu d'Auvergne, comme le patron, maugréait:
—Très bien! mais nous voulons des têtes de bébés et non des pastels de cocottes. Regardez-moi ces yeux.
—Laisse donc faire mon vieux Firmin: ça se vend: c'est parisien, c'est parisien! Tu seras toujours de Saint-Flour, mon pauvre vieux!
Le vieux Firmin, ce matin-là, n'eut pas de peine à remarquer que les têtes enluminées par les quatre petites amies ressemblaient aux frimousses venues des autres tablées comme les masques de carnaval ressemblent aux figures de cire posant à la devanture des coiffeurs. Tous les bébés barbouillés par la Grande-Bobêche, Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux et l'Embaumée faisaient la grimace, fronçaient les sourcils ou saignaient du nez.
—Ah ça, mesdemoiselles, c'est de la belle ouvrage! Recommencez-moi ces horreurs!
Et les petites ouvrières s'appliquaient, rouges sous leurs casques de cheveux. Cela ne durait guère et les caquetages recommençaient en un rapprochement de frison, pendant que les pinceaux allaient à l'aventure, encerclant l'œil gauche de cils bruns, étoilant l'œil droit de cils blonds.
—Alors il t'a dit? chuchotait la Grande-Bobêche, une grande à figure osseuse sous une mousse de poils rouges. Et la Petite-Souris, toute petiote, avec des prunelles tachées au milieu comme par deux gouttes de café, et Mouron-pour-les-petits-oiseaux, d'une joliesse maladive, les lèvres pâles avancées en bec de pierrot, se penchaient vers l'Embaumée.
—Il m'a dit… Mais vous êtes des bavardes.
—Oh! ma petite l'Embaumée, dis-nous pourquoi M. Bamberg…
—Tais-toi, Mouron, le vieux Firmin va nous attraper. Et puis, Mouron, que t'importe que M. Bamberg me dise ceci ou cela. Tu es amoureuse de lui, hein?
—Moi! Si on peut dire! C'est toi qui es amoureuse, l'Embaumée. Tu vas chiper le lilas du père Gosselet pour lui faire des bouquets que tu mets sur sa table pendant le déjeuner. Je t'ai vue, l'Embaumée, je t'ai vue!
—Mademoiselle, je n'aime pas ces plaisanteries… Il y a toujours un tas de vieux derrière vous. Avec vos yeux de sainte Nitouche…
—Mademoiselle, je vous défends!… Rendez-moi ma boîte à poudre. D'ailleurs je suis assez droite pour que les hommes me suivent. Tandis que les mômes vous crient dans le dos: «Hé! la boscotte!»
L'Embaumée d'un coup de pinceau balafra de rouge la frimousse pâle de Mouron-pour-les-petits-oiseaux qui laissa rouler à terre la tête du bébé qu'elle enluminait, pendant que le vieux Firmin criait du bout de l'atelier:
—Hé! mesdemoiselles, cinquante centimes d'amende pour la casse. Et du silence ou à la caisse.
Des rires sonnèrent à toutes les tablées.
Et rouges, rouges, un peu d'eau sous leurs cils baissés, hochant la tête, les deux petites ouvrières promenèrent leurs pinceaux rageusement sur les faces de kaolin.
La Grande-Bobêche riait de la querelle.
Petite-Souris, elle, lorgnait en dessous les deux rivales, craignant quelque horion, quelque coup de griffe égarés. Puis, après un silence qui apaisa la grande colère des deux voisines de tabouret:
—Voyons, ma petite l'Embaumée, raconte-nous ce qu'il t'a dit, Mouron est agaçante.
L'Embaumée, le buste courbé montrant sa bosse qui bombait son gersey comme un gros tampon d'ouate amoncelé sous la doublure, l'Embaumée essuya du bout du doigt une larme qui allait choir et dit résignée:
—Ma bosse! Je sais que je ne suis pas belle. Mais quand on est camarade, on ne devrait pas se reprocher des infirmités. J'aurais voulu vivre toute seule, sans personne pour me faire souffrir. Mouron a voulu être mon amie. Elle avait bien vu ma bosse quand elle m'a demandé de demeurer avec moi à Montrouge.
Attendries, la Grande-Bobêche et Petite-Souris approuvèrent:
—Mouron est méchante comme la gale.
Et Mouron se mit à pleurer dans ses deux menottes, pendant que l'Embaumée la poussait du coude, toute consolée déjà, disant à mi-voix:
—Voyons, Ron-Ron! Tu ne l'as pas fait exprès pour me faire du chagrin, je le sais bien.
—Attention, voilà M. Bamberg, dit la Grande-Bobêche.
* * * * *
André Bamberg traverse l'atelier, la tête basse, semblant rêveur, revient sur ses pas, rôde autour des petites amies, s'arrête derrière l'Embaumée devenue pourpre et dit assez haut pour ne point paraître faire une confidence:
—Ainsi c'est entendu, mademoiselle, vous voudrez bien passer à mon bureau, à midi?
Sans lever les yeux, le pinceau maladroit en ses doigts tremblants, l'Embaumée répond:
—Oui, monsieur.
Les petites amies, les yeux allumés de curiosité, se penchant de nouveau vers la petite bossue:
—Alors il t'a dit?
—Pourquoi faire à son bureau?
L'Embaumée avoue très vite pour être délivrée des sottes questions qui l'obsèdent et font sursauter vite le bouquet de violettes épinglé à son corsage:
—M. Bamberg veut me parler de je ne sais quoi.
—Ah! de je ne sait quoi! riposte la Grande-Bobêche. Moi, je me suis toujours défiée du petit Bamberg. Les hommes qui se frottent aux robes des femmes, sans que ça leur fasse rien, m'épouvantent. Ils veulent avoir l'air en bois et puis crac! ça flambe et ça vous prend, parfois, malgré vous. Vous connaissez Berthe de chez Pachard, à Saint-Mandé? Le patron l'appelle un jour, pendant le déjeuner des ouvrières. «Ma petite, qu'il lui fait, si vous êtes bien gentille, je vous augmenterai.» Comme elle ne voulait pas être bien gentille, il lui fit comprendre que l'usine n'avait guère de commandes… que…—ce qu'ils disent tous,—enfin Berthe sait peindre des sourcils sur des têtes de poupées, mais elle ne sait que ça. Alors elle fut bien gentille. Ça c'est sale, mais ça se fait. Moi, à ta place, l'Embaumée, je n'irais pas.
—Toi, dit Mouron, tu es jalouse!
—Oh! jalouse! Le petit Bamberg, ce n'est pas mon genre. Moi je n'aime que les hommes qui portent lorgnon, qui ont six pieds de haut et des cheveux frisés. Le petit Bamberg est un bel homme, mais il a des cheveux plats, de grands yeux bleus qui ont l'air mort et il porte des cols droits. J'aime à voir le cou des gens, moi. Puis il a deux coins de moustache si petits qu'il a dû pleurer pour les avoir.
—Si ce n'est pas ton genre, dit Petite-Souris, c'est que tu as des goûts communs. Il a l'air distingué.
—Et très bon! ajouta Mouron. Puis, tu n'as pas remarqué ses mains avec des ongles tout petits.
—Soit, dit la Grande-Bobêche, pour ce que j'en veux faire. Mais l'Embaumée ne nous donne pas son avis.
—Je n'ai rien à répondre, la Grande-Bobêche, ce que tu dis est si bête!
—A ton aise, ma petite. Tu feras comme les autres, mais je ne te conseille pas de venir pleurnicher ensuite dans mon tablier. Tu es prévenue.
* * * * *
Délicieusement émue, le cœur battant à coups précipités et soulevant le bouquet de violettes sur son corsage, l'Embaumée songeait: «Que me veut-il?»
Certes elle n'avait point peur d'une accolade brusque dans le petit cabinet vitré au milieu de l'usine déserte. Elle se sentait protégé par sa bosse contre le désir des hommes. Lui, si beau, devait-il pouvoir se lasser de maîtresses qui n'étaient pas contrefaites.
«Que veut-il me dire?»
Avait-il deviné qu'elle l'aimait de très loin, de très bas, sans oser se l'avouer, s'efforçant de cacher son amour honteux comme elle s'ingéniait toute petite fille à dissimuler son infirmité. Comment avait-elle osé l'aimer? Elle se souvenait de l'arrivée du jeune homme à l'usine, du mot qu'il lui avait dit un jour:
—Mademoiselle, vous devez être bien heureuse de faire sourire tant de petites bouches.
Depuis il l'avait gourmandée tout aussi fort que les autres ouvrières, signalant rigoureusement au contre-maître qui tenait le livre de paye ses retards du matin. Elle l'avait aimé à son insu, peu à peu, heureuse de voir ses yeux, heureuse d'entendre sa voix, honteuse quand il s'arrêtait derrière elle à l'atelier et pouvait remarquer la bosse, la malencontreuse bosse.
Il n'avait rien fait pour être celui dont on prononce le nom tout bas en une vaine caresse des lèvres, mais quand tous, connus et inconnus, témoignaient à la pauvre fille, par des sarcasmes ou de bonnes paroles attendries, qu'ils s'apercevaient de son infirmité et triomphaient, eux, d'être droits, lui, n'avait rien dit. Oh! l'excellent cœur!
Elle l'avait aimé par besoin d'aimer. Les fleurs qu'elle baisait le matin se fanaient le soir. Être aimé d'une boscotte cela ne pouvait l'humilier puisqu'il ne le saurait jamais. Une autre le prendrait, une autre qui ne serait pas contrefaite, mais elle serait si heureuse de souffrir, sa souffrance venant de l'Aimé.
Elle avait été imprudente, la veille, en déposant sur sa table une branche de lilas chipé au père Gosselet. Quels rires dans l'usine si les ouvrières apprenaient que l'Embaumée était amoureuse de M. Bamberg!
—Comment! la Boscotte!
—Oui, ma chère! Elle ne doute de rien.
Amoureuse et bossue! Elle n'oserait plus sortir de sa chambre deMontrouge.
—Pourvu qu'il ne devine pas, murmura-t-elle.
Et profitant d'une causerie qui rapprochait les frisons de ses camarades de tablée, elle mit un peu de rose au coin de son mouchoir et se farda les joues furtivement pour être moins pâle quand il lui dirait: «Mademoiselle, je vous aime!» Non, mais: «Mademoiselle, je… je…» Que pouvait lui dire M. Bamberg? Peut-être avait-il deviné…
* * * * *
André Bamberg, assis en son bureau de la machinerie, enjolivait de fioritures les initiales M.G. qu'il avait dessinées sur une feuille de papier blanc. Cet exercice, tout machinal et qui n'était d'aucune utilité à la fabrique Gosselet, aidait le jeune ingénieur à ne point trop témoigner d'impatience et de nervosité.
André Bamberg avait résolu de prendre une décision à midi sonnant. L'honnête homme et l'amoureux s'étaient querellés en lui pendant toute la matinée et il s'efforçait de ne songer à rien jusqu'à l'heure où il se prononcerait sur son sort. Peut-être sacrifierait-il à Simone tous ses scrupules, elle l'aimait tant!
Les bruissements de cette usine point tapageuse comme les autres usines, les chuchotements entendus autour des bébés nouveau-nés comme en une chambre d'accouchée lui rappelèrent ses débuts dans la maison Gosselet.
Né en Suisse, dans une de ces auberges proprettes où ne descendent plus guère que les gens du pays et les étrangers qui voyagent en artistes, il avait suivi les cours de l'école polytechnique de Zürich, puis, son brevet d'ingénieur en poche, il était venu en France à la conquête d'une position sociale. Pendant trois mois, il avait heurté vainement à toutes les portes d'industriels grands et petits, quand un ami le présenta au fabricant de poupées.
Son entrée en fonctions avait été modeste. En homme pratique qui se défie de la science apprise en des livres, M. Gosselet lui avait fait étudier tous les petits détails de la fabrication des bébés.
Cela l'avait amusé, d'abord, puis intéressé, et il gardait bon souvenir du temps où ouvriers et ouvrières le gourmandaient, malgré son titre, quand il gâchait du carton ou des fils d'archal. Devenu bon ouvrier et connaissant tous les procédés, tous les secrets du métier, il s'était ingénié à rendre plus anatomiquement vrai l'organisme des petits êtres en carton.
Le bébé moderne n'a plus de son dans le ventre, il se compose de diverses parties en carton creux reliées entre elles par des ressorts et des bouts de caoutchouc formant un appareil dont toutes les ficelles se rattachent à un crochet qui est le cœur. Il peut mouvoir ses petits yeux de verre à droite et à gauche pour dire bonjour aux petites amies de maman ou les baisser sous la paupière inférieure pour laisser croire qu'il dort bien sage.
Dans la première partie de la fabrication qui consiste à créer les parties d'armure en carton que l'on réunit pour former un corps, Bamberg fit une découverte importante. Il imagina de remplacer les petites menottes fragiles par des mains incassables. Il composa une pâte argileuse qu'il pressura et moula en une machine de son invention. Dès lors les bébés Gosselet promenèrent de par le monde de jolis petits doigts délicatement incurvés résistant à tous les heurts. Cela lui valut les bonnes grâces du patron et l'emploi d'ingénieur-constructeur.
Brusquement poussé par le désir de voir ce qu'il allait quitter, Bamberg se leva et se mit à errer à travers les ateliers.
Au moulage, une nouvelle création put le distraire un instant de ses préoccupations.
Le corps, les jambes et les bras des bébés sont fabriqués économiquement en feuilles de carton moulées dans des matrices en fonte de formats différents, mais la confection des têtes en kaolin exige une main-d'œuvre plus minutieuse. La pâte liquide est versée en des moules en plâtre qui ne peuvent guère servir plus d'une vingtaine de fois sans se couvrir de petites granulations qui marqueraient le visage des bébés des cicatrices de la petite vérole. La tête moulée est confiée ensuite à des ouvrières qui, manipulant délicatement la croûte fragile, font avec un canif la toilette des lèvres entr'ouvertes et des petits nez.
Or, depuis la veille, la maison fabriquait des poupées rieuses. Les polisseuses creusaient des alvéoles sous la lèvre supérieure des bébés et plantaient une rangée de quenottes en émail à peine aussi grosses que des grains de riz. Très artistes, les petites ouvrières s'acquittaient de leur tâche à merveille.
Passant près du four où les petites têtes cuisent à une température de huit à douze cents degrés, André Bamberg entra dans l'atelier des peintres pour corps qui sont aux peintres pour têtes ce que sont les barbouilleurs en bâtiment auprès des grands prix de Rome.
Entièrement vêtues de blanc, comme en chemise, trente ou quarante jeunes filles plongeaient les bébés dans un bain de rouge ou de rose et les fixaient ensuite à la muraille hérissée de longs piquets. Les petits corps nus séchaient là, empalés.
Bamberg parcourut ensuite les salles de réserve, désertes, où s'entassaient des bras et des jambes en carton, semblables à d'immenses ossuaires, et il fit son entrée dans le salon de coiffure.
Là, les petites ouvrières jacassaient—un vice de profession—tout en épinglant des perruques sur les petites têtes d'abord coiffées de calottes de liège. Elles frisaient au petit fer ou tressaient des nattes, couchant leurs clientes sur de grandes tables encombrées de laines fines ou de vraies chevelures achetées aux Creusoises ou aux Bretonnes pour quelques mètres de satinette.
Rêvassant, il s'arrêta devant les faiseuses d'yeux, penchées, très pâles, sur la flamme du gaz qui leur servait de foyer pour fondre les bâtons de verre de différentes couleurs, en cornée et prunelles striées de jaune.
La confection des petits souliers mordorés portant sous la semelle la marque Gosselet sembla l'intéresser comme une chose qu'il voyait pour la première fois. Toc! un coup de balancier: l'empeigne. Toc! un coup de balancier: la semelle. Deux tours de roue d'une machine à piquer et la chaussure à pointe, à la mode, était aussi gracieuse que les bottines de fée mises à l'étalage sur le boulevard.
Dans un autre atelier, cinquante lingères et confectionneuses recevaient des hottées de bébés qu'elles empilaient tout nus sur de grandes tables et habillaient ensuite de chemisettes fleuries de bouquets bleus…
* * * * *
Midi sonna. Les étoffes froissées, les babillages, les chaises remuées, lui rappelèrent que l'Embaumée devait l'attendre en son cabinet de la machinerie.
Debout, les cheveux tapotés en hâte, mais frisotant à la diable, trop rose, les yeux noirs mouillés, le buste redressé comme pour offrir à l'aimé le bouquet de violettes épinglé au corsage, l'Embaumée attendait, gentille sous sa petite capote de fausse loutre.
Il entra vite, ferma l'huis vitré, sourit.
—J'ai un service à vous demander, mademoiselle.
—Ah! j'en suis bien heureuse, monsieur Bamberg.
—Allez à Paris et prenez, place de la Bastille, un fiacre que vous ramènerez ici près de la grille du parc où il attendra. Tenez, voilà vingt francs pour que le cocher prenne patience.
—Mais, monsieur Bamberg, le cocher s'embêtera et s'en ira avec vos vingt francs.
—C'est juste, venez me prévenir de l'arrivée du fiacre et je parlerai au cocher. Vous êtes toute gentille, mademoiselle, et merci.
Puis, hésitant:
—Vous ne direz rien à vos amies, n'est-ce pas?
—Rien!
—Merci.
M. Gosselet ne parut pas à l'usine le lendemain matin du jour où il surprit Simone tendant ses lèvres à André Bamberg.
Levé dès l'aube après avoir passé une nuit sans sommeil, il entra solennellement dans la chambre de Mme Gosselet, avança un fauteuil près de son lit, et s'entretint plus d'une heure avec elle.
Il ne prit pas son café au lait, ce qui ne lui était encore jamais arrivé de sa vie, et se dirigea, à pied, vers la station voisine, où il demanda un billet pour Paris.
Le jardinier Tant-Seulement remarquant les vêtements en désordre de son maître, son attitude soucieuse et presque embarrassée au moment où il sortait du parc, murmura, malin: «Voilà le patron qui va retrouver des connaissances, on dirait qu'il n'a pas dormi. Ah! ces riches, ça se paye des noces à casser les assiettes.»
Simone qui avait veillé toute la nuit, empaquetant des bibelots, bouleversant des piles de linge, se coucha au petit jour, après avoir soudain réfléchi qu'elle ne pouvait prendre la fuite qu'à condition de ne rien emporter de la maison paternelle.
Elle se blottit, frileuse, dans un fouillis de dentelles, et ferma les yeux, voulant dormir pour arriver vite à l'heure tant désirée où elle serait seule avecluidans leur premier appartement: une vilaine boîte soubresautant, remorquée par quelque cheval moribond;—dans leur premier nid: un fiacre!
Elle compta jusqu'à mille, se récita un poème de Musset, espérant vaincre l'insomnie; rien n'y fit. Ses grands yeux s'ouvraient sans cesse, fiévreux, ses menottes fourrageaient dans les oreillers, ses lèvres disaient: «André, André!»
Brusquement elle se leva, repoussant d'un coup de genou draps et couvertures, et s'assit en chemise devant son secrétaire.
Le poing enfoncé dans le petit toupet de cheveux bruns qui donnait à sa physionomie une piquante espièglerie de clown, elle écrivit:
«Bon papa Jean-Marie,
«Je pars avec André Bamberg. C'est moi qui l'enlève. C'est très mal, très mal, mais c'est, je crois, la meilleure manière de vous prouver combien je l'aime. Vous n'auriez jamais consenti, bon papa, à me le donner pour mari: je le prends. Pardonnez-moi! pardonnez-moi!
«J'ai hésité longtemps à vous quitter, vous avez toujours été si bon pour votre Momone qui pleure en vous écrivant, mais l'accueil fait au candidat de maman m'a prouvé que vous ne céderiez que contre un nombre respectable de billets bleus. Je ne veux pas être achetée.
«Vous désirez un gendre riche pour qu'il puisse entourer de gâteries votre fille chérie, je le sais bien. Si je prends un mari pauvre, moi, c'est pour qu'il me doive tout, et me le témoigne. Je fais mon bonheur. Vous me pardonnerez d'assurer mon avenir contre votre volonté.
«Je ne suis pas une petite fille romanesque, vous le savez bien, je suispratique. Affaires de cœur d'abord, affaires d'argent… ensuite.N'êtes-vous pas là pour remplir ma bourse quand elle sera vide, papaJean-Marie?
«Ce que j'aime en lui, voyez-vous, c'est qu'il n'osait pas demander ma main.
«Je suis de celles qui valent mieux que leur dot et je le prouve en me donnant à celui que j'aime.
«Consolez maman! consolez maman! Quand vous le voudrez, nous vous reviendrons tous deux, André et moi, résolus à vous faire oublier les mauvais jours où vous aurez pleuré l'absente.
«Je ne connais rien aux affaires, papa Jean-Marie, mais il me semble que:Gosselet, Bamberg et Cie, cela formerait une raison sociale sonnant divinement bien à l'oreille. Songez qu'il est très instruit, mon mari, et aussi très ingénieux; c'est vous qui me l'avez dit, père.
«Et plus tard, il m'aimerait tant qu'il finirait peut-être par épingler un ruban à sa boutonnière. Il inventerait quelque chose. Tout est possible aux amoureux, vous le voyez bien, puisque je vous quitte, moi qui vous aime.
«Bon papa, bon papa, vous m'avez fait éduquer en brave petit homme, vous me pardonnerez de savoir prendre une décision énergique.
«Je vous embrasse bien tendrement et bien longuement pour le temps où je ne vous aurai pas. Envoyez-moi votre pardon aux initiales:A.M. Bureau central, Poste restante, et nous reviendrons vite, vite, vous faire tout oublier.
«Simonette.»
La lettre achevée, elle put dormir, souriante, jusqu'au qu'au moment oùJenny, la femme de chambre de Mme Gosselet, vint heurter à la porte.
—Mademoiselle! il est midi… le déjeuner est servi… Monsieur et madame sont inquiets.
—Je descends, Jenny.
Les cheveux tordus, le visage lavé à grande eau—jamais il n'y eut sur la toilette de Simone le plus petit flacon de parfum, la plus minuscule boîte de poudre de riz,—vêtue d'un peignoir blanc rayé de rose, la fille de M. Gosselet fit son entrée dans la salle à manger, portant la main droite à la hauteur de l'oreille, la main gauche ouverte, paume en avant, le long de la cuisse.
Madame Gosselet pivota brusquement sur sa chaise:
—Quelles manières, mademoiselle Dumanet! Puis quel sans-gêne! descendre en peignoir!
Dans la position du soldat sans armes devant son supérieur, Simone attendait un bon sourire de papa Jean-Marie excusant son espièglerie, mais le fabricant de poupées, dissimulé derrière un journal qu'il tenait grand ouvert, les bras tendus, semblait ne prêter aucune attention à ce qui se passait autour de lui.
Le mutisme de son mari encouragea Mme Gosselet à commencer ses doléances quotidiennes sur l'éducation déplorable donnée à sa fille et les non moins déplorables faiblesses du fabricant de poupées.
Simone, les lèvres délicieusement troussées en moue, courut vers papa Jean-Marie et, penchant sa frimousse boudeuse par-dessus le journal tendu:
—Nous sommes donc brouillés, père! Vous vous liguez avec maman pour me corriger de mes excentricités… Allons! puisque tout le monde m'en veut—je ne sais pourquoi—je vais me tenir bien sage dans mon assiette.
«Jenny, passez-moi donc une serviette autour du cou, je pourrais salir ma robe. Mais, Jenny, c'est très sérieux, je vous l'assure… surtout ne me faites pas de cornes dans le dos.»
Ces plaisanteries ne déridaient pas M. Gosselet. Mme Gosselet tenait sa cuiller comme un sceptre, hautaine, dédaigneuse, les yeux levés au ciel en guise de protestation.
—Mais vous ne mangez pas, père, vous êtes souffrant?
—Moi, non! Je lis un article très intéressant.
—Plus intéressant que notre conversation, mon cher?
—Quelle conversation? Vous ne dites rien, ma toute bonne.
—Que dire entre une jeune fille—ma fille—qui fait parade de ses manières de corps de garde et un mari… mais à votre fantaisie. Je me lasse, enfin, de répéter sans cesse les mêmes choses.
—Moi, dans tout cela, j'ai l'air d'avoir commis un gros, gros crime… dit Simone d'un ton enjoué. On dirait que le cadavre est caché sous la table.
Puis la main posée sur le bras du fabricant de poupées:
—Père, votre visage est fatigué. Vous n'avez pas dormi?
—Moi, pas fatigué… Je lis un article très intéressant.
—Vous avez perdu quelque somme importante, vous avez besoin d'argent, mon cher?
—Besoin d'argent! Non!… Vous pouvez être tranquille pour votre petit égoïsme, ma toute bonne.
Sa serviette lancée sur la table, Simone se leva et prenant la tête de papa Jean-Marie entre ses mains, en un geste qui lui était familier:
—Je veux savoir ce qui vous cause du chagrin. D'abord, je vous embrasse pour faire la paix.
Comme il se défendait, baissant le front, les sourcils dessinant une ligne de poils gris hérissés:
—Alors, je suis coupable et c'est grave!
—Je te dis que je lis un article très intéressant.
—Bien, père, je vous laisse.
Le déjeuner s'acheva rapidement en un cliquetis solennel de fourchettes et de vaisselle remuées, madame Gosselet souriant de la brouille survenue entre le fabricant de poupées et sa fille, Simone inquiète du silence de son père, M. Gosselet plongé tout entier dans la lecture de l'article très intéressant.
Deux heures après, le fabricant de poupées se promenait, songeur, dans la grande allée du parc quand un roulement de voiture l'attira vers la grille d'honneur ornementée de petits amours dorés. Il entendit:
—Attendez, monsieur le cocher, on viendra vous payer.
M. Gosselet aperçut l'Embaumée descendant d'un fiacre fermé qui stationnait sur le trottoir, près de la petite porte de service du parc, à quatre ou cinq mètres de la grille.
Peu après, le petit Bamberg vint parler bas au cocher et lui tendit une pièce de monnaie.
—A sept heures moins cinq je serai là, bourgeois, fit le cocher.
Et jugeant, sans doute, que la course de Paris à l'usine avait été trop dure pour qu'il exigeât de nouveaux efforts de Cocotte, il suspendit au cou de sa bête une musette remplie d'avoine et se mit à frotter d'une peau de daim les cuivres du harnais.
Le fabricant de poupées se dirigea vers Tant-Seulement qui parait de plantes nouvellement fleuries une mosaïque éclatante de couleurs comme un tapis d'Orient.
—Va à l'usine, mon garçon, et prie M. Firmin de se rendre ici où je l'attends.
Le père Firmin arriva peu après, tout souriant:
—Je vous croyais malade, patron. On ne vous a pas vu à l'usine, ce matin.
—Des affaires!… Dis donc, mon vieux Firmin, veux-tu m'aider à jouer un bon tour.
—Dame oui! si l'honneur est sauf!
—Tu vois ce fiacre?
—C'est un jaune. Le cocher a un chapeau blanc. C'est une roulante de l'Urbaine.
—Ce fiacre, à sept heures précises, doit venir prendre ici le petit Bamberg et une jolie femme. Je veux que l'ingénieur manque son rendez-vous.
—Comment! le petit Bamberg! Il n'a pas seulement une seule maîtresse dans l'usine…
—Il cache son jeu, le sournois! Tu retarderas, sans qu'il s'en aperçoive, la grande pendule d'une demi-heure.
—Alors vous voulez la lui souffler, couquinos!
—Comme tu dis. Silence, hein!
—C'est entendu!
Se frottant les mains, dansant la bourrée, le père Firmin répétaitCouquinos! couquinos!(coquin, coquin). Un Auvergnat jouant un bon tour à un Parisien, cela égaudissait son âme defouchtradédaigné autrefois par les cuisinières alors que des gringalets de rien du tout avaient tout de suite bataille gagnée.
Le contre-maître parti, M. Gosselet ouvrit la porte de service et monta dans le fiacre jaune.
—Où faut-il vous conduire, bourgeois?
—A Paris. Je vous prends à l'heure.
—A l'heure? Peux pas!
—Pourquoi?
—Faut que je revienne dans cette rue, ce soir, à sept heures précises, bourgeois!
—Je le sais pardieu bien. Mon gendre doit emmener sa femme à la gare. Mais comme il ne peut sortir, j'accompagnerai madame moi-même. Nous serons de retour avant sept heures! Allez!
—Mais où?
—Rue Denfert-Rochereau.
* * * * *
A six heures, Simone qui venait d'exécuter une demi-douzaine de sauts périlleux monta dans sa chambre et endossa par-dessus son costume de gymnastique un manteau de drap bleu cloué de cabochons. Elle voulait faire à l'aimé la bonne surprise de fuir avec lui vêtue comme aux heures de nocturnes entrevues.
En petite fille pratique, elle glissa en une pochette de sa tunique une petite bourse à mailles d'argent gonflée d'or, puis posa en un vide-poche la lettre adressée à papa Jean-Marie et descendit dans le parc un livre à la main.
Elle se dirigea vers la grande allée, de l'air le plus naturel du monde, sentant son cœur se serrer d'une angoisse délicieuse, à mesure qu'elle approchait de l'endroit où André devait l'attendre. De temps en temps, elle s'arrêtait pour écouter si personne ne la suivait, et d'un coup d'œil rapide, elle passait le parc en revue. Tout y était tranquille comme à l'ordinaire, plongé dans le même silence et la même tristesse. Le jour baissait brusquement, des nuages d'un gris sale, pareils à des paquets de linges mouillés, pendaient au-dessus de l'usine, le vent humide qui soufflait dans les marronniers annonçait la pluie.
Comme elle hésitait à se diriger tout de suite vers la petite porte pour voir si le fiacre attendait, un bruit de ferrailles remuées sur le pavé de la rue lui fit jeter son livre sur un banc et courir vers la grille au risque d'éveiller les soupçons de Tant-Seulement.
Le cocher, rênes en mains, semblait prêt à partir au moindre signal. Derrière la glace, elle crut apercevoir André lui faisant signe, de la main, de venir à lui. Vite elle courut vers la voiture, ouvrit la portière et tendit les bras.
—Oh! mon aimé… oh!… mon père!
La rosse, martelant le pavé des quatre fers, partit au galop en un gémissement de la lourde caisse jaune tremblant de tous ses ais.
—Oh! mon père, je l'aime tant. Je ne suis pas une mauvaise fille. Mais vous ne me l'auriez jamais donné et j'ai voulu le prendre!
—Gueuse! gueuse! Qu'est-ce qu'il t'a donc fait, le sorcier, pour que tu salisses mon nom, misérable! Toi… au couvent, lui… à la porte de l'usine. Ah! il en veut aux gros sous de son patron…? Il crevait de faim quand je l'ai pris à mon service, j'ai dû lui payer des vêtements pour qu'il n'entre pas chez moi en voyou. Et il veut m'enlever ma fille? Me voilà récompensé! Ah, petit intriguant d'Allemand, voleur de filles, voleur, voleur…!
Simone pleurait silencieusement derrière le masque blanc de son mouchoir.
Elle dit d'une voix très douce:
—Il n'est pas Allemand, père, il est Suisse.
—Si tu étais une Gosselet, tu aurais compris son manège, tu n'aurais pas donné dans le panneau, grosse bête… Ah! le filou! Ah! le coquin!… Tu as du sang de Parisienne dans les veines!… Il t'a fait les yeux doux… Il t'a dit qu'il t'aimait bien!… Deux cent mille francs de dot: il n'est pas difficile! Il a dû prendre des petits airs désintéressés: «Jamais je n'oserai demander votre main, Mademoiselle.» Il savait bien ce qui attendait sa demande en mariage… Ah! Ah! le petit Bamberg, mon gendre! J'aurais tellement ri que je n'aurais pas eu le courage de le mettre à la porte. Mais, toi, toi si crédule, si bête! Pas la peine d'apprendre dans tant de livres, alors… Chez moi, chez moi, en Auvergne, une paysanne n'épouse son fiancé qu'après avoir compté, tu entends, ses draps de lit et ses paires de bas. J'aurais travaillé toute ma vie pour offrir un joli petit million à M. André Bamberg parce qu'il a une moustache longue comme ça, un grand col qui doit le gêner pour manger et des yeux qu'il doit agrandir avec du noir, comme les femmes. Ah! non! Ah! non!…
Tapie en un angle de la voiture, les yeux brillant dans le noir, Simone consolée par ces hoquets d'indignation, ces bordées d'injures, cette bourrasque de gros mots, songeait à l'aimé, au pauvre aimé, l'attendant, si seul, si désespéré près de la grille du parc.
—Mais réponds donc, réponds donc, dit M. Gosselet gesticulant avec tant de véhémence qu'il brisa d'un coup de coude une glace de la voiture.
Le fiacre s'arrêta brusquement. Et le cocher parut à la portière.
—Qu'est-ce qu'il y a bourgeois?
—Rien! rien! marche donc, animal.
—Animal! Ah ça, dites donc… Vous allez payer la casse tout de suite et le reste… vous payerez le reste…
—Tu veux de l'argent, toi aussi, tiens, en voilà de l'argent, mais marche, marche plus vite que ça!
Le fiacre repartit au galop.
—Enfin, qu'as-tu à dire?
—Je l'aime!
—Tu l'aimes, misérable!… Tu n'es pas ma fille, tu n'es pas une Gosselet. Vraiment? Tu l'aimes! Tien! il y a trop longtemps que j'ai ce soufflet dans la main. Et j'aurais dû l'étrangler quand tu faisais ta chatte sous les lilas… J'ai tout entendu, oui tout. Mais j'espérais que tu réfléchirais. Et ce matin, ne voulais-tu pas embrasser ce bon papa Jean-Marie, hypocrite, sournoise…
—Vous m'avez frappée, père, je ne suis pas une gamine en robe courte.Vous n'avez plus de fille!…
—Tu es si bien ma fille, mademoiselle, que je te conduis en retraite chez les sœurs Visitandines. Et tu n'en sortiras, tu entends, que le jour où tu seras guérie.
—Je ne guérirai jamais.
—Tu changeras d'avis.
—Je le répète une dernière fois: j'aime André Bamberg.
—Ta mère avait raison de me reprocher ma faiblesse. Mais que t'a-t-il donc fait, gueuse, pour te prendre comme il t'a prise?
Elle se taisait, froissant ses gants de ses doigts minces et nerveux.
Il lui prit la main et s'approchant tout près:
—Conte-moi tout, ma pauvre Simonette. Tu étais si gentille toute petite, quand tu me confiais tes gros chagrins et tes petits dépits. J'ai, pour te faire plaisir, mis à la porte plus de vingt gouvernantes qui ne voulaient pas te laisser barbouiller le nez du sable des squares. Tu n'avais qu'à me tirer la barbe, tyran, pour me gagner à ta cause. J'étais ton cheval: tu m'attachais au coude un collier avec des grelots… Je te suivais dans le parc, avec ta poupée sur les bras. Jamais je n'ai pu te voir pleurer sans pleurer et quand j'étais ennuyé par les vilaines affaires d'argent, tes petites mines me faisaient rire aux éclats… Conte-moi tout. C'est lui qui…
—Je l'aime. Vous ne comprenez pas… vous ne pouvez pas comprendre.
—J'ai eu tort de te frapper, je te demande pardon, ma petite Momone. Je veux te faire une vie douce, honnête… M. Bamberg ne t'aime pas.
—Oh! père!
—S'il t'aimait, il ne t'aurait pas demandé de prendre la fuite.
—C'est moi qui ai voulu, père. C'est moi qui ai exigé…
—Tu le crois, malheureuse enfant… Écoute une histoire d'amour honnête que je vais te conter. Ton grand-père qui était, tu le sais, rétameur, aimait, jeune homme, la fille de son oncle Gosselet. Il la demanda en mariage. On la lui refusa. Comme c'était un brave garçon qui ne songeait pas à enlever les filles, lui, il courut les grand'routes, économisant sou par sou, se privant de vin alors qu'il ne coûtait que deux sous le litre. Il travailla six ans pour acheter une toute petite propriété voisine des terres de son oncle. Sa cousine attendit patiemment; pourtant, ils s'aimaient bien, va! Le gars, sa journée faite, courait à travers champs pour lui donner le bonsoir. Il traversait l'étable à vaches pour arriver jusqu'à sa chambre. Des fois, elle ne l'attendait plus. Alors, il la regardait dormir à la lueur de sa lanterne. Puis il s'en allait sans l'éveiller. Des cœurs honnêtes, des cœurs simples, vois-tu!
—Elle ne l'aimait pas… Six ans!… Combien de temps, père, faudrait-il à celui que j'aime pour gagner un million?
—Ce n'est pas la même chose!… Mais nous voici arrivés au couvent. Ta mère a tenu à t'y mettre. Tu n'es pas la première… Tu n'y seras pas seule… Les sœurs seront bonnes pour toi. Elles te consoleront et tu oublieras. Dès que tu seras guérie, écris-moi vite, vite… Nous serons si heureux, après…
La rougeur de ses joues devint brûlante, elle se redressa comme pour repousser une vision terrible, et les yeux enflammés de passion, elle répondit d'une voix brève et décidée:
—Je ne puis pas guérir et je ne veux pas!…
Après avoir franchi une petite porte percée dans un mur haut de huit pieds longeant la rue Denfert, M. Gosselet et sa fille furent reçus au parloir par la sœur tourière prévenue de leur arrivée.
Grâce aux relations de madame Gosselet dans le monde des œuvres (elle donnait, bon an, mal an, une centaine de bébés détériorés aux enfants recueillis par les sœurs de différents ordres), son mari avait pu s'entendre pour faire interner, comme en une sorte de prison, sa fille au couvent des Visitandines.
C'est encore une des ressources des parents riches désespérés, de pouvoir faire enfermer sous le couvert d'une retraite, dans les maisons religieuses qui reçoivent des pensionnaires, leurs filles coupables ou récalcitrantes.
Sœur Marie-Thérèse, la supérieure, avait accepté la garde de la petite laïque, non en l'espoir d'une conversion, mais escomptant la générosité de Monsieur et surtout de Madame Gosselet.
La voix mal assurée, papa Jean-Marie fit ses adieux à sa fille, devenu faible à l'heure des suprêmes résolutions:
—Ah! si tu avais voulu… si tu avais voulu redevenir ma bonne petiteMonette!
—Inutile, père, je vous ai dit que je l'aimais.
—Me voilà bien puni de ma faiblesse. Et cela ne te cause pas de chagrin de me voir regagner l'usine, seul, tout seul? Ta mère!… que va dire ta mère? Embrasse-moi, au moins… Embrasse-moi…
Comme il tendait les bras, elle s'approcha, indifférente:
—Si vous voulez, père.
—Ce qui me désole, vois-tu, c'est que tu vas souffrir par moi, moi qui voudrais te voir heureuse. Qu'est-ce que je te demande, en somme! De ne pas épouser un jeune homme sans le sou. Cela n'est pas bien difficile! Plus tard tu me maudirais d'avoir cédé! Laisse-moi croire que tu l'oublieras, je saurai si bien te garder de lui. Je te ferai une bonne petite existence qui aidera à ta guérison. Dis-moi ce que tu désires… Veux-tu épouser le Russe, un jeune homme très bien, oui, très bien.
—Celui qui a une tante au Caucase, non, mon père! Je vous aime beaucoup, mais si vous pouviez abréger ces adieux… qui nous sont désagréables, n'est-ce pas?
—Comment, je t'ennuie! Je suis un vieux radoteur!
—Je ne dis pas cela.
—Je te laisse, mais embrasse-moi… Encore!… Tu réfléchiras… Tu m'écriras… Je viendrai du reste te voir tous les deux jours, tous les jours, si je peux… Je ne suis pas un père barbare… Je te mets simplement ici pour que tu réfléchisses, pour que tu fasses une petite retraite, pour que tu apprennes à obéir et pour que tu sois protégée contre toi-même.
Il l'embrassa encore, et comme il faisait mine de gagner la porte, la sœur tourière, qui se tenait à l'écart pendant ces adieux, prit Simone par la main et la conduisit vers le tour, sorte de guérite basse enfoncée dans le mur et munie d'un banc en demi-cercle.
Il se retourna encore avant de franchir la porte:
—Écris-moi, vite, vite, que tu deviens raisonnable, et je reviendrai immédiatement te chercher.
Simone dit en un hochement de tête:
—J'ai grand peur de ne jamais être raisonnable comme vous l'entendez, père.
Simone se baissa pour pénétrer dans le tour et prit place sur le siège qui, brusquement, évolua de droite à gauche.
Simone Gosselet était prisonnière.
Toutefois l'accueil que lui fit la supérieure, sœur Marie-Thérèse, lui prouva que sa réclusion ne serait point trop désagréable.
Sœur Marie-Thérèse portait majestueusement le costume de l'ordre: une robe en laine noire, épaisse et drapée en plis raides, des plis en bois, une guimpe blanche aussi rigide qu'un gorgerin. Un bandeau noir encerclait son front carré. Sous son voile noir, ses yeux trouaient de deux points noirs le blanc jauni de son masque osseux. Blanche et noire, elle portait une croix épinglée à sa guimpe. Une seconde croix pendait, au bout d'un chapelet à gros grains, sur sa jupe.
Un naturaliste l'aurait classée sous cette étiquette: coléoptère blanc et noir, le même signe: une croix or, répétée sur blanc et sur noir.
* * * * *
La rigidité des pièces d'armures qui la revêtaient symbolisait assez bien le caractère de sœur Marie-Thérèse. N'ayant pu s'anéantir en Dieu, après des ennuis communs à bien des mortelles, elle avait résolu de s'occuper des intérêts de la communauté.
Nommée économe du couvent peu après son entrée en religion, elle avait su défendre contre les notes majorées des fournisseurs les dots apportées par les fiancées de Jésus, et économiser deux mille francs en l'exercice de son budget. Cette prouesse lui avait valu d'être nommée supérieure au scrutin de l'année précédente, en remplacement de sœur Jeanne-Madeleine si mystique, la pauvrette, qu'elle ne songeait pas à exiger de dot des jeunes filles brûlant de convoler en idéales noces avec le divin Crucifié.
Quand une novice se disposait à prononcer les vœux de chasteté, pauvreté et obéissance, sœur Marie-Thérèse s'informait de l'appoint pécuniaire qu'apporterait à la communauté la nouvelle professe. Si la candidate n'avait pas de solides valeurs à déposer dans la corbeille, la supérieure lui prouvait aisément, en un quart d'heure d'entretien, que sa vocation n'était pas assez robuste, que Dieu lui avait créé des devoirs à remplir hors du couvent.
Sœur Marie-Thérèse, au dire de certains notaires parisiens, possédait un flair merveilleux pour distinguer le bon grain de l'ivraie, la valeur de tout repos, quoique exotique, du titre français mais garanti par le seul patronage d'un ex-député et de deux ou trois sénateurs.
Quand sa conscience lui reprochait de rudoyer les amoureuses pauvres, elle se disait en guise de consolation que les jeunes femmes éconduites n'auraient eu aucun mérite à renoncer aux biens de la terre. D'ailleurs, ne fallait-il pas de l'argent, beaucoup d'argent, pour ornementer de draperies de soie brochée le lit de Jésus, pour faire toujours blanches les guimpes des épousées, pour bâtir quelque nouvelle chapelle de rendez-vous spirituels!
Alors que les pauvres énamourées ne songeaient qu'à Jésus, ne s'entretenaient que de Jésus, elle veillait, elle, à épargner aux tout-en-Dieu les soucis, les exigences de la vie.
A la cloche sonnant les offices répondait de l'autre côté du mur haut de huit pieds la corne des tramways sonnant l'heure de la bataille pour l'argent.
Quand ses filles quittaient leurs cellules pour aller prier, des manœuvres se levaient de leurs grabats, harassés déjà par le labeur de la veille, pour apporter à la grande machinerie humaine l'appoint de leurs muscles.
Il faut être riche, très riche pour fuir la vie. Sœur Marie-Thérèse l'avait compris et guettait lesbons partis, les dots rondelettes.
Ses filles lui étaient reconnaissantes de leur avoir laissé la meilleure part, la part choisie autrefois par Marie-la-Galiléenne,—celle qui consiste à aimer par besoin d'aimer, à s'offrir à un amant radieusement beau qui, s'il ne les prend pas, ne les abandonne pas non plus, ne les dédaigne pas, belles ou laides.
En revanche, sœur Marie-Thérèse possédait toute autorité sur ses compagnes. Elle avait sous ses ordres l'assistante (sa doublure), l'économe, la maîtresse des novices et la Mère déposée, sœur Jeanne-Madeleine, qui, de supérieure qu'elle était autrefois, était devenue, selon le règlement, la plus humble, ladernièredu chapitre.
De jeunes sœurs, par esprit d'obéissance, venaient demander à la supérieure la permission de manger un bonbon. Elles disaient:
—Notre Mère, m'est-il permis de mangernosbiscuits?
—J'y autorise Votre Dilection, répondait soeur Marie-Thérèse avec un sourire.
On dit chez les Visitandines: «notrechemise,notrerobe,notrecellule.»
«Notre Mère» peut, seule, autoriser une de ses filles à prier particulièrement en commun.
Prières et bonbons, tout appartient à la communauté»
* * * * *
—Mon enfant, dit sœur Marie-Thérèse à Simone, votre père vous a confié à notre garde, mais n'allez pas croire que vous êtes ici en prison. Venez me dire que vous êtes obéissante et je signe votre mise en liberté. Nos filles sont de pieuses et saintes geôlières qui vous feront douce votre retraite.
—Mais, madame…
—Appelez-moi «Notre Mère», voulez-vous? J'ai si peu l'habitude de m'entendre appelermadame. Je vous le demande, mon enfant.
—Oui, ma sœur.
—Voilà qui est déjà mieux… Réfléchissez, mon enfant. Il est si doux d'obéir. Notre Seigneur a vidé le calice jusqu'à la lie pour faire la volonté de son père. Le sacrifice que l'on vous impose est moins douloureux. M. Gosselet ne veut pas vous faire épouser un bossu…
—Mais, madame…
—Notre Mère!
—Notre Mère, j'ai résolu fermement d'épouser qui j'aime.
—Bien, mon enfant, je ne vous parlerai pas du monde, je ne le connais pas. Mais vous pouvez vous tromper dans votre choix, vous pouvez vous laisser prendre à de fausses apparences. Hors de Jésus, tout est vanité. Je sais que vous n'avez pas eu le bonheur d'apprendre à l'aimer dans nos maisons religieuses, mon enfant, mais vous n'êtes pas une mauvaise fille, je le vois bien. Je pense même que nous deviendrons amies.
—Oh! madame! Oh! ma sœur!
—Alors, vous préférez la liberté à notre amitié?
—Je l'avoue, ma mère, bien que…
—Oui, oui, n'allez pas revenir sur cette parole pleine de franchise.—Une de nos bonnes sœurs converses va vous conduire à votre chambre et vous vous reposerez de vos fatigues, mon enfant. J'espère que vous dormirez bien… Venez causer avec moi, à votre réveil. Je vous présenterai à une de mes petites protégées, à une désespérée elle aussi, qui commence à oublier. Mais n'allez pas lui communiquer votre bel enthousiasme!
«Inutile, mon enfant, de vous lever au premier coup de cloche, d'ailleurs vous ne l'entendrez pas.
«Maintenant un conseil, mon enfant. Si votre grand, grand chagrin vous empêche de prendre un repos qui vous est nécessaire, agenouillez-vous devant le crucifix qui orne votre chambrette.
—Mais, ma mère, j'espère dormir.
—La courageuse enfant!
—Vous mettrez une robe noire, demain: c'est la règle. Toutes les jeunes filles ou les jeunes femmes en retraite doivent se vêtir de la sorte.
—Mais, notre Mère, je n'ai pour vêtement que ceux que je porte. Mon départ précipité…
—Oui, je sais… Vous rougissez, mon enfant. Vous avez dû vous faire belle, si belle, que vous devez attendre en votre chambre que M. Gosselet vous envoie… Mais voyons un peu sous ce manteau…
—Non, ma sœur, je ne puis…
—Tout le monde m'obéit ici, mon enfant!
—Au fait je puis bien vous montrer mon costume de gymnastique.
—De gymnastique!
Dégrafant son grand manteau en drap bleu orné de cabochons, Simone apparut en pantalon de flanelle blanche plissée et bouffant, en tunique moulant ses épaules comme un linge mouillé.
Sœur Marie-Thérèse recula comme éblouie par la blancheur du tissu. Et les mains jointes, les yeux baissés:
—Oh! ma fille! oh! ma fille! Comment avez-vous osé aller vers celui que vous aimez vêtue si peu décemment?… Il aurait douté de vous, plus tard.
—Je venais de faire du trapèze, notre Mère, quand j'ai pris la fuite.
—Du trapèze!
—Je suis presque aussi forte que les professionnels.
—Le démon se sert de toute arme pour vous ravir… En vous inspirant l'amour d'exercices peu familiers à notre sexe, il comptait vous perdre par l'attrait des mascarades immorales. Votre costume est outrageusement immoral, ma chère fille, et votre père permettait…
—On voit bien, notre Mère, que vous ne savez rien de l'éducation moderne… et que vous n'avez jamais fait de gymnastique!
Ceci fut dit si gaiement que sœur Marie-Thérèse, oubliant de relever l'impertinence, se mordit les lèvres pour ne point rire. D'exsangue qu'elle était, sa bouche s'empourpra, carminant d'un trait transversal son masque pâle.
Puis, devenu grave:
—Vous avez commis une grande faute, mon enfant, et je devrais vous gronder, mais vous êtes si… amusante. Au fait, me voilà réduite à faire planter des piques sur les murs de notre couvent. Peut-être n'aurais-je pas accepté de veiller sur vous si j'avais su que vous étiez gymnasiarque. Évitez, mon enfant, de montrer à la sœur converse qui va vous conduire à votre chambre, que vous êtes venue ici en petite saltimbanque. Promettez-moi aussi de ne pas scandaliser mes filles par le récit trop inconvenant de votre fuite. C'est entendu, n'est-ce pas?
—Oui, notre Mère.
—Dormez bien et récitez les prières que vous apprit votre maman quand vous ne faisiez que jouer à la poupée. Les cœurs simples sont à Dieu, mon enfant; les autres sont au diable.
* * * * *
Arrivée en sa chambrette, Simone ne put se défendre contre la tristesse qui l'envahit brusquement. L'hostilité des choses qui l'entouraient lui rappelait le nid bleu et blanc où elle pensait àlui, rêvait delui, en un cadre riche et coquet.
Blanchie à la chaux, la chambre ou plutôt la cellule n'avait pour tout meuble qu'un lit étroit à quatre colonnes, entouré d'épais rideaux blancs, une table de bois blanc et un escabeau. Sur une croix noire accrochée au mur, un Christ en plâtre neuf se dressait tout pâle au-dessus d'un bénitier attristé du rameau de buis qui secoue sur les morts des pleurs d'eau bénite.
Une pancarte imprimée en lettres grasses attira le regard de Simone sur la sentence:Vanité des vanités, tout est vanité.
Elle dit tout haut:—C'est gai, ici!
Posant son chapeau sur la table, elle releva d'un tapotement de main les petites boucles de cheveux qui couronnaient son front d'un toupet de clown, tira un blocknote de la poche de son manteau et écrivit sur la première page:
* * * * *
«Mon André,
«Je suis seule et enfermée dans une cellule de nonne. Mon père vient de me traiter de fille. La supérieure des Visitandines, malgré sa bonté ou à cause de sa bonté, ne m'a qualifiée que de petite saltimbanque. Tout m'est hostile ici, et le Christ qui orne la muraille, devant moi, semble me regarder en ennemie. Je crois en toi et je t'aime. Je vais me coucher et dormir pour rester forte contre leurs tentations. Je m'évaderai de ce couvent. Comment? je ne sais. Mais je m'évaderai.
«Cette résolution bien arrêtée me rend très calme. Je me sens tout à fait maîtresse de moi-même et de mes nerfs. Tu verras comme je suis une petite femme de courage, de sang-froid et d'énergie.
«Je ne veux pas, mon aimé, écrire unjournalde captivité, mais j'espère te montrer, un jour, ces notes qui te prouveront que tous mes pensers sont à toi. Malgré tout, je reste ta femme, ta petite femme et je t'avoue tout bas, à l'oreille, que j'ai grande envie de pleurer loin de toi.
«Que fais-tu, mon André? Chassé de l'usine, tu te désespères, sans doute. Aie foi en moi, mon aimé.
«Ici je serai presque heureuse au milieu de pauvres femmes qui disent des mots de passion à Celui qui ne se révèle jamais à leurs cœurs d'amantes. Toi je t'ai vu, je sais ton âme, je sais aussi que nous nous aimons.
«Dors bien, mon aimé, et ne te laisse pas abattre par l'adversité; d'autres jours nous seront joie.
«Méfie-toi de l'honnête homme, André!
«Je suis presque gaie, tu vois. Joue contre joue, nous lirons ces lignes, plus tard, chez nous, chez nous!…
«Pense à moi. Je sentirai très bien ta pensée dans mon cœur. Aime-moi bien; je veux être ton cher amour et sentir que je le suis.
«A toi.
Simone GOSSELET, «la fille, la petite saltimbanque.»
«Ceux qui m'insultent ne savent pas… Père souffre pour de l'argent! Lecœurn'est pas un muscle, malheureusement. Les singulières formes qu'il prendrait selon les gens! On exhiberait ces monstruosités à la foire. Sur ce, je vous embrasse, mon époux.
* * * * *
Très brave, la fille de M. Gosselet ne pleura guère plus de cinq minutes dans le petit lit démodé, entouré de rideaux en cretonne rugueuse.
Dans les cellules voisines, les religieuses obsédées d'amour invoquaientJésus.
Simone s'endormit, prononçant un nom profane mais tout aussi doux à ses lèvres que celui du Crucifié.