VII

Simone se réveilla toute glacée sous les neiges de ses rideaux qui l'enveloppaient comme d'une froide avalanche.

Elle revêtit une robe noire que lui apporta une sœur converse et rendit visite à la supérieure.

—Mon enfant, lui dit sœur Marie-Thérèse, je crois que, contrairement à la règle, il est inutile que je vous confie à une «maman», à une de mes filles qui tenterait en vain de ramener à Dieu un cœur pris tout entier par le monde. Je vais vous présenter à Mlle Paule de P… qui a bien voulu, sur ma demande, vous prêter ce vêtement de deuil qui sied mieux à une jeune fille bien élevée que votre accoutrement d'acrobate.

Mandée par sœur Marie-Thérèse, Paule de P…, blonde et frisée comme un petit saint Jean, menue trottinante, le visage délicieusement assombri par deux grands yeux à peine teintés de bleu, fit son entrée dans le cabinet directorial.

Elle reconnut sa robe sur le dos de l'amie que lui confiait sœur Marie-Thérèse, battit des mains et s'écria encouragée par l'attitude souriante de Simone:

—Ah! je serai moins seule.

—Voilà, ajouta la supérieure, qui va hâter votre guérison, ma chère Paule et vous rendre vite à Mme de P… Je vous autorise à vous promener dans le cloître pendant l'office de ce matin.

* * * * *

Simone et Paule descendirent dans le grand cloître, sorte de vestibule à colonnade, habité par des statues de saints et de saintes en marbre blanc, encerclant un paradis fleuri de corbeilles et planté d'acacias.

—Je ne sais rien de votre vie, j'ignore quelle aventure vous a valu une vilaine retraite forcé, ma chère amie, dit Paule, mais je vous aime déjà comme une sœur. Les cœurs appartiennent tous ici à Jésus et j'ai si grande envie de me confesser que… je vais tout vous dire.

—Déjà!

—Oui, déjà. J'aime mon ancien professeur de piano, un jeune homme qui sera célèbre demain. Il a composé une mélodie éditée:Rêves du matin. Connaissez-vousRêves du matin? Cette œuvre divine m'est dédiée, ma chère. Je pleure toutes les fois que je joue son aveu, car c'est l'aveu de son amour pour moi.

«Maman était à la recherche de je ne sais quelle partition dans la bibliothèque. Ce fut une révélation. Oh! si douce!… Quand mère entra brusquement, devinant tout,—il ne jouait plus que d'une main,—j'étais assise sur ses genoux et il me baisait les poignets. «Sortez, monsieur!» Il partit très digne, et quelque chose de moi s'en alla avec lui.

«Espionnée d'abord par toute la valetaille, puis gardée à vue par maman, je fus enfin confiée à sœur Marie-Thérèse.

«Ici, je puis l'aimer tout bas et chantonner aussi tout bas lesRêves du matin! Voulez-vous que je vous dise la mélodie sans paroles.Tu…tu…tu…! C'est aussi énervant que les odeurs d'encens qui me donnent la migraine à la chapelle.Tu!…tu…tu…! Il me semble que ses doigts jouent dans mes cheveux. Nous échapperons à la surveillance de la sœur qui veut me convertir et nous irons dans l'oratoire de la supérieure. Il y a là un petit harmonium.Rêves du matinfait très bien sur l'harmonium. Je l'aime… je l'aime!

—Et il se nomme?

—Gontran Saint-Patrick.

—Un joli nom de musicien. Moi, ma chère amie—confidences pour confidences—j'aime un tout petit employé de mon père qui n'a jamais fait la moindre musiquette, qui n'a jamais rimaillé le moindre sonnet. Autrefois quand il semblait rêveur, les gens qui l'entouraient pouvaient l'entendre murmurer des choses extraordinaire: AX² - 4Tc…

—C'est une manière de savant?

—Oui, mais maintenant quand il rêve, il dit: «Simone.» C'est une manière d'amoureux. Il est ingénieur-constructeur et trouvera le moyen de me bâtir une maisonnette de bonheur à huis-clos. Mon père s'oppose à notre union, ce qui vous explique ma présence en ce couvent.

—Votre fiancé se nomme?

—André.

—André! presque aussi joli que Gontran.

—Presque… vous êtes charmante! Mais pour un ingénieur, c'est suffisant, n'est-il pas vrai?

—Vous vous moquez!

—Moi, point, cela vous prouve que vous aimez Gontran autant que j'aimeAndré: voilà tout.

—Je l'aime… je l'aime… Mais c'est un amour maudit puisqu'il fait le désespoir de ma bonne mère.

—Mon amour donne la migraine à bon papa Gosselet, et je vous assure qu'il est, cependant, cet amour, à l'abri de toutes les malédictions.

—Vous êtes donc bien courageuse?

—J'espère l'être assez pour faire mon bonheur.

—Mais vous êtes prisonnière.

—On s'évade.

—Oh!

—Quoi! oh?

—Ce serait très mal et très difficile.

—Par compassion pour Gontran, je serais heureuse de vous prouver que cela n'est pas aussi difficile que vous le pensez.

—Je verrai… je réfléchirai… mais ce serait très mal. S'enfuir de la maison de Dieu! Il est vrai que je m'ennuie, m'ennuie… m'ennuie! Regardez voir si je n'ai pas un cheveu blanc, là sur la tempe gauche?

Simone penchant sur son épaule le front bouclé de sa nouvelle amie, souleva du doigt les boucles blondes et dit apitoyée:

—Toute une boucle, ma chère, toute une boucle. Encore huit jours de réclusion et vous serez poudrée à la maréchale. Il est vrai que semblable parure sied bien aux visages à roseurs.

—J'ai vieilli tant que cela? Des cheveux blancs! Vous avez bien vu? Je monte vite dans ma chambre. J'ai pu apporter ici une petite glace de poche. Les sœurs prétendent que je possède, seule, cetinstrument de péché.

—Prétendent, c'est possible! mais… elles aiment Jésus. Les femmes se font belles pour celui à qui elles veulent plaire.

—Elles sont belles en elles, les pauvres filles. Vous les aimerez quand vous les connaîtrez. Mais mes cheveux blancs?

—Inutile de consulter votre petite glace, ma chère Paule, vos cheveux sont tous blonds à nuances infiniment variées. Il doit falloir beaucoup pleurer pour gagner ses cheveux gris; et vous n'avez guère fait que sourire jusqu'à l'audition deRêves du soir.

—Je suis si malheureuse depuis huit jours que je suis ici! Je ne parle pas la même langue que les bonnes sœurs. Si je pense Gontran, elles disent Jésus. Toujours la même existence grise, calme, endeuillée de chants religieux aussi réjouissants que leDies iræ. Tout conspire contre mon amour. Mais maintenant que je vous ai, je serai plus forte, oui, plus forte. Avez-vous une chambre à vous?

—J'ai une cellule, comme une vraie prisonnière.

—Moi, j'habite une chambre garnie de tous mes bibelots de jeune fille. J'étais si désespérée, lors de mon arrivée, que sœur Marie-Thérèse a consenti à me laisser mes petits riens.

«Je suis, par distraction, presque tous les exercices des Visitandines. Je me lève à cinq heures à l'appel de la cloche du couvent et descends à la chapelle où je communie avec toute la communauté le jeudi et le dimanche. J'assiste ensuite à une seconde messe et déjeune un peu avant les bonnes sœurs. Je prends volontiers du café au lait, le matin. Elles ne mangent que de la soupe… A huit heures et demie: office. C'est triste, triste! Les Visitandines chantent sur trois notes des psaumes qui me font pleurer. On dirait que j'entends leDe profundisclamé sur mon amour mort.

«… Après le dîner qui a lieu à midi, nous descendons dans le grand cloître et je m'amuse à parer de fleurs la statue de sœur Agnès que vous voyez là-bas près de la Vierge Marie.

«… A une heure, je brode ou couds des petites brassières pour les bébé de pauvres, puis vais pleurer à une nouvel office chanté sur trois notes lugubres. J'écris ensuite à ma mère que je m'ennuie… m'ennuie… et j'assiste à l'office de cinq heures. Toujours les trois notes, les trois notes, les trois notes…

—C'est moins compliqué queRêves du matin!

—Méchante, taisez-vous!… Puis souper, puis promenade, ou travail, puis nouveau et dernier office, celui du soir, égayé des trois notes désespérées… Alors commence le grand silence ordonné par les règles de saint François de Sales, silence si absolu que les pauvres sœurs malades ne demandent que par gestes ce dont elles ont besoin. Je n'entends dans les cellules voisines de ma chambre que les coups de discipline dont se punissent les sœurs tentées.

—Tentées par qui?

—Tentées par quelque souvenir du monde qu'elles ont fui. Elles se flagellent aussi pour des causes beaucoup plus futiles, pour avoir, par exemple, prêté trop d'attention aux broderies qui ornent le voile du sanctuaire. Alors je ferme les yeux, car je suis, moi, une grande coupable et je dis, tremblante, ma prière du soir.

—Vous n'avez jamais eu la pensée d'entrer en religion, ma pauvre amie?

—Non, jamais! Je suis trop jeune pour ne pas aimer le monde. J'avoue cependant que les lectures à haute voix pendant les heures de travail de la communauté m'ont souvent fait envier la félicité des âmes qui ne vivent qu'en Dieu. Hier encore, sœur Jeanne-Adèle m'a beaucoup émue en déclamant d'une voix mal assurée laVie de Anne-Madeleine de Rémuzat, une des saintes glorieuses de l'ordre de la Visitation. Les grosses chemises de coton, serrées au cou par un nœud coulant comme des sacs de meunier, que portent les bonnes sœurs, me feraient regretter mes chemisettes de jeune fille. Puis, sous le voile blanc des novices passerait toujours quelque boucle blonde de mes cheveux indisciplinés. En outre, il me serait fort désagréable de ne plus voir mère qu'au parloir. Je l'aime bien, mère, malgré tout.

—Votre mère vous rend visite souvent?

—Tous les jours. Elle attend ma soumission pour m'emmener chez nous et me consoler de tous mes ennuis. Ses visites me font mal. Le parloir est si triste! Ceux du monde attendent dans une petite pièce cirée, meublée de chaises alignées avec tant de soin qu'elles semblent scellées à la muraille. Devant chaque chaise, un carré de tapisserie à fleurs passées. La sœur mandée par unvivantarrive escortée de sœur Écoute! Ah! Ah! Ah!

—Pourquoi ce rire?

—Sœur Écoute! Sœur Écoute est la plus vieille de la communauté. Elle n'a jamais aimé que Jésus et elle l'aime, je crois à sa manière, en soupçonneuse et en grondeuse. Sœur Écoute n'y voit presque plus. Quand une jeune Visitandine se rend au parloir, vite, Sœur Écoute quitte la lingerie où elle taille pour ses compagnes des voiles de formes invraisemblables, sans patrons, au seul jugé des ciseaux tremblottant au bout de ses vieux doigts. Elle accourt trottinant, regardant la sœur qu'elle va accompagner comme si la pauvre fille allait à une entrevue avec le diable. Arrivée devant la grille gazée de noir, sœur Écoute dévisage le visiteur ou la visiteuse de ses grandes prunelles mortes pour leur faire rentrer dans la gorge les futilités qu'ils pourraient débiter, puis fait glisser entre ses phalanges noueuses les grains de son rosaire.

«… Parfois elle avance d'un pas vers la grille, semblant scandalisée, puis continue ses oraisons, les paupières baissées, jusqu'à ce qu'un geste un peu trop vif la tire de son extase réparatrice.

«… Si l'entretien dure trop longtemps, elle pousse des soupirs, fait cliqueter son chapelet, montre grise mine aux visiteurs. Ce manège ne manque pas d'intriguer les vivants qui rient de bon cœur lorsqu'ils apprennent que sœur Écoute est sourde, sourde comme un vieux pot depuis une bonne douzaine d'années.

—Décidément, je pense ne pas trop m'ennuyer ici, ma chère Paule. Je découvre un monde nouveau.

—Vous verrez que les trois notes des offices auront vite raison de votre gaieté. Mais voilà les bonnes sœurs qui reviennent de la chapelle.

Par une porte s'ouvrant en un angle du quadrilatère formé par la colonnade du cloître, les robes noires, raides, anguleuses, archaïques, envahissaient le préau. Les faces émaciées étaient blanches dans l'encapuchonnement du voile noir. Les lèvres plates semblaient usées par les baisers de cuivre du crucifix. Les yeux, aux pupilles agrandies par les contemplations, se voilaient de paupières diaphanes et bleutées, aveuglées par la lumière d'un soleil neuf de mai.

Toujours priant, elles longèrent la colonnade, s'inclinant bien bas devant les statues de marbre, sans un sourire au jardin nouveau fleuri, sans un regard au grand ciel bleu. Elles marchaient en un froissement rude d'étoffes, en un heurt des rosaires. Pas un martèlement de chaussures sur les dalles de pierre. Effrayés par ce passage silencieux d'ombres, les moineaux se réfugiaient dans les massifs.

Quand la procession noire eut disparu, mains jointes, dos voûtés, sous une porte de la galerie, Simone dit:

—Le spectacle n'est pas gai.

—Elles sont bien heureuses, ne regrettant rien, ne désirant rien!…Voici Sœur Marie-Thérèse!

Sœur Marie-Thérèse quittait, à son tour, la chapelle, moins recueillie que ses chères filles à en croire l'aller de ses grands yeux sur les choses qui l'entouraient.

Elle semblait heureuse du renouveau, pensait, sans doute, que les saints de marbre auraient, le printemps venu, leurs socles toujours fleuris, et que les étoiles blanc-rosées des espaliers se changeraient en fruits savoureux qui ne coûteraient rien à l'économat.

Elle fit signe aux deux amies d'un geste ample de ses grandes manches:

—Eh bien, ma chère fille, cela ne ressemble pas trop à une prison. Vous verrez, nous vous gâterons. Venez que je vous montre nos fleurs avant de vous présenter à la communauté.

Tout en cheminant, elle admira Dieu devant les corbeilles de fleurs, se signa près des quinconces où desEcce homos'élevaient en des retraites de verdure, gronda maternellement Paule de P… qui déchirait entre ses ongles le calice d'une fleur de pêcher, puis gagna, suivie de Simone et de Paule, l'atelier où ses filles travaillaient à enrichir de quelques linges rares, de quelques tissus fins, le trousseau de Jésus.

Simone, un peu émue, s'assit à côté d'une vieille Visitandine, la sœur robière, qui donnait de grands coups de ciseaux dans une pièce de drap.

Les sœurs lui firent un accueil blanc des lèvres, puis reprirent leur couture ou leur broderie, écoutant la lecture de sœur Jeanne-Adèle.

* * * * *

Sœur Jeanne-Adèle lisait:

«Madelaine Rémuzat éprouva, jeune encore, la mystérieuse souffrance de l'amour. Le Seigneur, en lui révélant ses charmes, excitait ses désirs de l'aimer davantage; mais comblée de faveurs célestes et aspirant à y répondre, que peut-elle offrir à un Dieu qui se rend prodigue de lui-même? Question complexe, insoluble! Elle jeta la sainte enfant dans le supplice douloureux que nous ne pourrions mieux expliquer que par les paroles de l'aimable docteur à son Théotime: «Ce n'était pas le désir d'une chose absente qui blessait son cœur, car elle sentait que son Dieu lui était présent. Il l'avait déjà menée dans son cellier à vin; il avait arboré sur son cœur l'étendard de l'amour. Mais quoique déjà il la vît toute sienne, il la pressait et décochait de temps en temps mille et mille traits de son amour, lui montrant, par de nouveaux moyens, combien il était plus aimable qu'il n'était aimé. Et elle, qui n'avait pas tant de force pour l'aimer, que d'amour pour s'efforcer, voyant ses efforts si imbéciles en comparaison du désir qu'elle avait pour aimer dignement Celui que nulle force ne peut assez aimer, hélas! elle se sentait outrée d'un tourment incomparable.» Et de plus, elle était accablée par le poids de son impuissance, plus vivement aussi se sentait-elle sollicitée, poursuivie par les exigences amoureuses de son Maître adoré. Que lui demande-t-il donc? Elle ne sait pas[1]…»

Simone écoutait, étonnée, cette phraséologie troubleuse d'âmes.

Toutes ces femmes aimaient donc Jésus d'un amour charnel qu'elles soupiraient sur la blancheur des linges quand la lectrice soulignait d'un geste de voix: «elle se sentait outrée d'un tourment incomparable» ou bien: «poursuivie par les exigences amoureuses de son Maître adoré…»

Paule de P… dit comme à regret:

—Venez, nous nous rendrons au réfectoire, avant la communauté. Cette lecture vous a émue, je le vois, c'est si beau! si beau!

Note [1]: Anne-Madeleine Rémuzat, d'après les documents de l'ordre,Lyon. Vitte, édit.

—Comment va Votre Colère, ce matin?

—Elle se porte à merveille, merci, Votre Sérénité. Vous êtes donc bien certaine de l'épouser?

—J'ai l'intention de tout faire pour cela et… même plus.

—Même plus!… Voilà un mot qui vous vaudrait une neuvaine de la communauté s'il venait aux mignonnes oreilles de sœur Marie-Thérèse, notre Supérieure, ma chère Simone. Même plus!… Le vieil abbé Fermadand, notre aumônier, vous exorciserait en pleine chapelle. Alors vous l'aimez assez pour… Et vous ne rougissez pas! Moi, j'ai des roseurs à la nuque, voyez!

—Rougissez pour moi, ma chère Paule, rougissez à votre aise. Je suis bien certaine de quitter cette jolie cage à linottes.

Et ce disant, Simone prit place sur un banc de granit à côté de cette pauvre petite Paule de P… embastillée pour illicite amour offert à son professeur de piano.

Paule, élevée au Sacré-Cœur, aimait le babillage raisonneur de la «petite laïque». Elle prenait courage, s'enhardissait au contact de cette amie oseuse qui l'effrayait par la non-hypocrisie de son allure et ses pensers proclamés tout haut en ce milieu de chuchotements étouffés sous les béguins.

Assises robe à robe, les mains tournant les feuillets des livres qu'elles ne lisaient pas, elles amusaient leurs yeux de l'aller des robes monacales sur le sable blond, par ce matin d'avril.

Dans la petite cour proprette, sous les marronniers déjà feuillus, les bonnes sœurs s'abordaient avec des petites mines très dignes, se faisaient des révérences mi-cérémonieuses, parlant des lèvres seulement, les dents blanches montrées en des rires qui ne sonnaient pas.

Simone singeait leur bonjour matinal, pépiant à chaque rencontre de deux nonnettes sous les marronniers:

«—Je salue Votre Douceur!»

«—Votre Charité a bien dormi?»

«—Comment va Votre Humilité?»

«—Bien? je remercie Votre Chasteté.»

Quand les moineaux se roulaient à leurs pieds en des maladresses de vol troublé par le besoin d'aimer, les Visitandines faisaient des signes de croix à la dérobée ou récitaient quelque oraison jaculatoire en une presque immobilité des lèvres.

Toutes ou presque toutes avaientleurprière à Jésus, au doux Jésus, à l'Amant Jésus, au Bien-Aimé Jésus, à l'Époux Jésus.

Elles composaient, la nuit, en leurs cellules, des placets d'amour qu'elles débitaient le lendemain à la chapelle, regardant les lèvres pâles du doux Crucifié, espérant les voir remuer.

* * * * *

Ce jour-là, une à une, discrètement, la bouche entr'ouverte, les yeux allumés, elles se dirigeaient vers la petite porte ogivale de «Sa Maison.» Il était là et elles allaient Le contempler. Anxieuses, elles s'arrêtaient sur le seuil du temple, se cachant le visage en des blancheurs de linge, venant au rendez-vous en de fausses pudeurs comme sous de doubles voilettes.

Paule de P… dit brusquement, pour expliquer ces fréquentes visites à la chapelle:

—Sœur Agnès va mourir.

—Qui, sœur Agnès?

—J'oublie toujours, ma pauvre Simone, que vous êtes loin de nous, tout en demeurant au milieu de nous. Vous ne connaissez pas sœur Agnès… la religieuse si blanche… qui dort avec Jésus…

—Qui dort avec Jésus! Expliquez-vous. Je ne suis pas élève duSacré-Cœur, moi!

—Vous avez vu à la chapelle, dans le chœur, la religieuse étendue sur une chaise longue et si faible et si blanche, avec des yeux si grands?

—Oui, j'ai vu une pauvre femme bien malade!

—Pauvre femme! Elle est l'Heureuse, l'Enviée. Toutes les religieuses jalousent son sort. Le Crucifié lui tend les bras et il la prend toute, peu à peu, délicieusement. Il l'attire et l'absorbe en lui, il aspire son âme comme elle aspire, elle, son cœur divin.

—Une folle mystique!

—Non, une fiancée, et plus heureuse que bien des fiancées de la terre, puisqu'elle va vers l'amant céleste des âmes; qu'elle meure pour l'amour de son amour aujourd'hui ou demain, dans quelques heures, elle sera dans son Paradis de délices, submergée dans sa fontaine d'amour.

Les yeux levés en d'extatiques visions, Paule de P… soupirait. Simone lui prit la main doucement, et, moqueuse:

—Je vous assure, ma chère amie, que votre fiancé n'est pas au ciel, lui. Un peu de courage! Dans quelques jours les portes de la cage s'ouvriront pour vous aussi, et vous volerez à tire-d'ailes… Est-ce qu'il a de longs cheveux, votre musicien?

—Mais non… très correct.

—Ce n'est pas une façon de Christ, alors! Vous avez une tendance à le confondre avec Jésus. C'est humiliant pour tous les deux…

—Vous blasphémez! Vous me faites de la peine.

—Non! je raisonne. Je crois en Dieu, fermement, je vous l'assure, mais pas en un Dieu joli garçon, et je pense avoir assez de l'autre vie pour l'aimer comme l'aiment les Visitandines. Elles se noient en Dieu, vous le voyez bien.

—Je ne discuterai pas avec vous, petite philosophe. Je vais vous conter une simple histoire, celle de Sœur Agnès, et nous verrons si vous rirez de cette «noyade».

—Cela débute par une histoire d'amour, n'est-ce pas?

—Oui, mais ne m'interrompez pas, raisonneuse. Autrefois, sœur Agnès était une jolie héritière de notre monde. Grande, brune, très belle, dissipée, primesautière, elle répondait à des propos de bal, à des flirts respectueux mais osés, par de grands éclats de rire qui interloquaient les amoureux. Pas facile à prendre celle-là! Les duos, les tours de valse, les singeries du cotillon, les émotions au théâtre ne lui enlevaient jamais sa belle humeur un peu moqueuse et partant redoutée. Elle disait à Roméo quand elle était Juliette: «Monsieur, vous êtes d'un demi-ton trop haut.»

Enfin vint celui qui devait triompher d'une si grande assurance: un jeune Saint-Cyrien, très embarrassé de son épée et portant son képi empenné comme un marguillier porte le dais aux processions du Saint-Sacrement.

Elle l'aima tout de suite et ne trouva pas de mots drôles quand il s'embrouillait dans les figures de nouvelles danses. Lui, un peu timide, n'osait pas lui faire sa petite profession de foi. Elle s'en aperçut et l'encouragea même, dit-on. Puis, à la première syllabe d'aveu, elle riposta, par habitude de quereller les amoureux ou pour dissimuler son émoi:

—Vous êtes le vingt-cinquième, monsieur! Votre petite machine n'est pas originale, d'ailleurs. Je puis vous réciter la suite, si vous le voulez!

Le petit Cyrard, confus, fit une belle révérence datant de sa mère-grand et ne reparut plus chez la tante d'Agnès.

Elle ne désespéra point trop, comptant le ramener à elle tôt ou tard, lorsqu'elle apprit, deux ans après, qu'il se fiançait à une de ses amies.

Elle assista très digne à la messe de mariage, puis, le soir même, elle vint prier sœur Marie-Thérèse de la recevoir au couvent.

—Morale: Ne désespérez pas celui que vous aimez.

—Taisez-vous, mon amie. Elle fut si malheureuse, sœur Agnès! Celui qu'elle aimait, à une autre!

Songez à ce que vous souffririez si André… C'est André, n'est-ce pas?

—Moi je n'ai rien dit.

—Sans vous en douter, dans le laisser-aller de vos confidences, vous avez prononcé le nom! Bon! Voilà que vous rougissez.

Les deux petites prisonnières, les mains jointes en un instinctif sentiment de crainte, se turent, regardant voleter les moineaux.

* * * * *

—Je continue, dit Paule, souriant de l'émoi causé à son amie, Sœur Agnès pria longtemps, longtemps, avant d'oublier l'aimé. Ses actes d'amour n'allaient pas toujours à Dieu et elle se jugeait bien coupable, jeûnant, usant sa robe sur les dalles de l'église. On parla beaucoup d'elle dans le monde, et je me souviens d'avoir copié pendant les vacances une prière composée par elle, prière où elle suppliait Jésus tout puissant de la délivrer du souvenir du petit Saint-Cyrien. Je transcrivis cela, au temps de mes robes courtes, ne sachant trop ce que signifiaient ces appels à la clémence divine. Je pensai en ma faible jugeotte que la pauvre femme devait être quelque grande criminelle, quelque empoisonneuse.

L'amour de Dieu triompha après deux ans de luttes. Elle fit mander l'aimé au parloir, sous couleur de lui rappeler ses devoirs de chrétien, s'abusant elle-même, la pauvre douloureuse, sur le motif de ce revoir. Elle lui apparut endeuillée derrière le crêpe qui partage en deux la petite pièce: côté des morts, côté des vivants. Il fut bon, très doux, promit de travailler à son salut, sans sourire. Elle l'adjura d'aimer sa femme. Il ne répondit pas, par pitié. Quand on l'emporta évanouie, il pleura d'avoir perdu cet amour qu'il n'avait pas eu, et cependant, il aimait celle qu'il avait épousée.

Dieu pardonna enfin et sœur Agnès n'habilla plus du regard, le corps blanc en croix, d'un pantalon rouge à bande bleue et d'une capote à boutons d'or. Elle pria avec calme, n'osant dire à Jésus des mots de passion, par pudeur, les regrets étant trop récents encore. Elle alla à Lui d'une façon correcte, en femme honnête qui ne se jette pas dans les bras de l'amoureux numéro deux, parce que l'amoureux numéro un l'a dédaignée.

—Comme vous savez bien toutes ces choses, mon amie!

—Je devine… probablement… en femme qui aime. D'ailleurs on commenta beaucoup autour de moi, je vous l'ai dit, le roman de sœur Agnès. Il se peut aussi que mon éducation au Sacré-Cœur m'ait appris…

—… Comment on flirte avec Dieu… Continuez, je vous prie! Mais ce long récit vous fatigue, peut-être. Vos jolies mains reposent si lasses dans les plis de votre jupe! Et cet imbécile de médecin qui ne croit pas devoir vous ouvrir les portes de la cage!

—Je ne suis pas lasse de conter, je vous assure! C'est si beau ces souffrances d'amour! Sœur Agnès devint la bonne sainte de ce couvent. Ses yeux qui avaient tant pleuré brillèrent d'un éclat doux, toujours un peu mouillés d'eau. L'iris devenu large dans les longues contemplations s'agrandit de telle sorte que bleues autrefois les prunelles étaient devenues noires. Son visage s'affina, amaigri, mais non décharné.

Souriante, elle accueillit au parloir les anciennes amies qui venaient la féliciter de sa guérison, plutôt curieuses que compatissantes.

Elle sut les petits potins du monde, les médisances, les calomnies, reçut des confidences, des aveux, et donna des conseils aux désespérées d'un jour.

Elle fut, deux ans durant, le médecin pour âmes des petits cercles féminins.

Les coupés faisaient queue rue Denfert-Rochereau et la bonne sœur Marie-Thérèse ne songea point à interdire, selon la règle, ces parlottes, ces five-o'clock chez Jésus.

De temps à autre, les visiteuses faisaient une retraite au couvent, comme on va aux eaux, et l'économe de la communauté encaissait les présents destinés à ornementer la chapelle du Sacré-Cœur.

Un prédicateur mondain, à la Madeleine, fit allusion à la sainte Mlle de G… et pendant huit jours, il fut de bon ton de prendre le voile. La mode passée, les pauvres petites filles romanesques regagnèrent la maison paternelle mais non sans avoir laissé quelque peu de leur dot derrière le crêpe noir. Il en coûte pour passer décemment du côté des morts au côté des vivants.

Sœur Agnès joua de bonne foi son rôle de racoleuse. Elle avait l'âme trop pleine de Dieu pour songer aux petits bénéfices que procure une grande piété habilement exploitée. Elle s'étonna d'abord du vide qui se fit brusquement dans le parloir, puis redoubla de ferveur pensant que Dieu ne l'avait pas jugée digne de ramener à lui les pauvres brebis égarées, les pauvres brebis à tête si légère, paissant n'importe quelle herbe, au gré des pasteurs et aussi au hasard des pâturages.

Adèle de G…, sa sœur, mariée depuis peu, venait lui confier les joies et les tristesses de son ménage d'amoureux. Elle écoutait les confidences avec un bon sourire indulgent de vieille grand'mère qui se souvient.

Cette pauvre amoureuse qui n'avait pas su garder son fiancé donnait à la jeune femme des conseils qui devaient retenir le mari au logis. Elle dit un jour, franchement:

—Ma chère Adèle, il te faudrait un enfant.

Et devenue rouge, la petite mariée:

—Tu as raison, j'en parlerai à…

—Oui, nous le demanderons à Dieu, interrompit sœur Agnès.

Les menottes roses qui devaient retenir par les pans de son habit le père toujours sollicité par les distractions du cercle restaient dans les limbes…

C'étaient à chaque visite de longs interrogatoires mimés où elles s'apitoyaient en gestes vagues. Elle, la petite mariée, en avait parlé à…

Sœur Agnès en avait touché mot à Jésus.

Et pas une espérance!

Quand la petite mondaine entrait au parloir en un fouettement de jupes impatient, la recluse hochait la tête, désespérée.

Le front volontaire, les lèvres en moue, Adèle frappait du pied en fillette qui veut son jouet, malgré tout, na!

Sœur Agnès, toujours prête à s'accuser des maux qui sévissaient autour d'elle, pensa que Dieu la punissait en la stérilité de sa sœur, et, en une entrevue où Adèle de G… se désespérait de nouveau, elle chuchota, les yeux baissés:

—Ma chère Adèle, tu auras un fils et nous le nommerons Dieudonné. Hier, à la chapelle, je demandai à Dieu de prendre ma vie pour en faire la vie de celui qui naîtra de toi.

—Je ne puis accepter ton dévouement, ton sacrifice, ma bonne Agnès.

—Ne refuse pas, ma chérie, ma Mort c'est ma Vie.

Rougissante, la petite mondaine ne trouva pas d'arguments assez affectueux pour empêcher ce suicide. Elle dit même, envoyant un baiser, à son départ:

—Il est vrai que tu es comme morte pour nous et qu'un bébé qui serait toi… Mais je pense que Jésus ne t'exaucera pas.

—Espère, mon enfant, espère.

Agnès pria Dieu d'accepter son sacrifice. Mystique, par conséquent illogique, elle offrit en véritable holocauste pour la réalisation des vœux de sa sœur une vie qui lui était odieuse.

Elle en fit la confidence à son confesseur qui se hâta d'informer sœurMarie-Thérèse du miracle qui pouvait se produire.

Toute la communauté s'intéressa bientôt à la réussite de l'affaire.

Dès le lever, la pauvre sainte devait écouter les petits papotages égoïstes de ses compagnes:

—Comment avez-vous passé la nuit, Votre Douceur?

—Pas le moindre malaise, Votre Bonté!

—Jésus! il me semble que vos yeux brillent, fiévreux, Votre Piété.

Elle souriait, et tristement:

—Pas encore! Dieu ne m'a pas exaucée.

Enfin, l'été dernier, il y a quelque huit mois, la recluse sortit de sa cellule fatiguée, les membres mous, comme vidés et délicieusement alanguis.

Ce fut une joie, un trémoussement de linges blancs, des balbutiements de lèvres remerciant Dieu. Dans la petite chapelle, l'aumônier récita des actions de grâce après la lecture du Saint Évangile.

Dans l'après-midi, quand la sœur tourière introduisit Adèle de G… au parloir, la jeune mariée aperçut derrière le voile noir le visage souriant de sœur Agnès. Elle se précipita vers la grille criant:

—Comment! tu sais… déjà!

—Je sais que Jésus exauce toujours ceux qui eurent foi en lui. A genoux, mon enfant.

Des larmes tombèrent lentes des yeux levés des deux mères priant à genoux, séparées par le grand voile. Et derrière la gaze noire qui endeuillait leurs visions, elles crurent apercevoir, l'une l'enfant rose, petit mortel, l'autre bébé Jésus, petit dieu.

De ce jour, elles souffrirent également de leur maternité.

Des symptômes physiologiques surprenants leur donnèrent des joies communes et des affres également partagées. Quand la mère, selon la nature, élargit ses voiles, la mère selon Dieu vit son pauvre corps s'émacier.

La vie fuyait d'elle et elle n'en souffrait pas.

Souvent en leurs rencontres au parloir, la Visitandine disait à Adèle:

—J'ai eu peur, ma chérie. Hier, matin, j'étais comme guérie.

—J'ai pleuré, avouait la mère enceinte. Il ne remuait plus depuis la veille.

—Heureusement que cela va mieux, souriait sœur Agnès!

—Oui, heureusement!

Cela continua à aller mieux. Cela continua à aller si bien que sœur Agnès dut s'aliter dans sa cellule, seule, mourant d'une maladie mystérieuse, sans médecin pour hâter sa délivrance, pendant que la grossesse de l'autre était entourée d'attentions capitonnées.

Le couvent triomphait. Des sacristies-boudoirs, les dévotes colportaient le récit du miracle dans le monde. Des pèlerinages s'organisaient du faubourg à la rue Denfert.

Sœur Agnès, sentant sa fin prochaine,—l'enfant d'Adèle ne pouvait tarder à naître,—demanda à être transportée à la chapelle.

En compagnie des vierges lui souriant, elle demeure, depuis quinze jours, étendue sur une chaise longue dans le chœur doucement parfumé d'encens, silencieux et tiède comme une chambre d'accouchée.

Les yeux fixés sur la divine image de Jésus, elle attend, pâle, les yeux cernés, les membres alourdis. Chaque matin elle vit de Jésus. L'hostie est le seul viatique qui lui permet d'attendre la délivrance de la petite mariée.

La nuit, la lampe du Sacré-Cœur brille d'un éclat doux de veilleuse devant le tabernacle drapé d'une étoffe de soie dont les ors en fioritures s'éclairent faiblement, et elle sommeille en Dieu, paisible. Les chaînettes du luminaire dessinent des ombres d'anneaux gigantesques sur les murs de l'église. Les saints et les saintes font des gestes doux au gré des vacillations de la petite flammèche nageant sur l'huile bénite.

Quand elle s'éveille, elle prie, secouée de frissons, malgré l'amoncellement des flanelles, remuant les lèvres, par habitude, quand une faiblesse la renverse épuisée sur le mol entassement des coussins.

Une sœur veille près de l'agonisante, une sœur qui s'endort ou qui ferme les yeux, effrayée du silence qui met un bourdonnement en ses oreilles. Elle se lève de temps à autre et se penche sur le visage blanc pour voir si Agnès n'est pas morte.

Sœur Agnès va mourir! Sœur Agnès de ses doigts noueux égrenait, ce matin, sur ses genoux, un rosaire imaginaire. C'est signe de délivrance! Mais, voyez, Simonne, sœur Agathe, sur le seuil de la petite porte ogivale, invite de la main les bonnes sœurs à entrer dans la chapelle. Venez vite.

Dans l'église, sœur Agathe récitait les prières des agonissants. Entre les réponses, on entendait la voix d'Agnès râlant: Jésus! Jésus!

Les deux amies s'approchèrent. Les yeux en extase, d'une blancheur d'hostie, d'une pureté de lis et de colombe, la mourante ressemblait à l'Agneau immaculé immolé sur la croix pour le rachat du monde.

Ses mains se joignirent plus étroitement, elle jeta en un cri d'oiseau mourant le nom de Jésus. Puis ses lèvres se fermèrent, comme de la cire figée, et les religieuses reprirent plus fort leurs oraisons: elle était morte.

Un instant auparavant, Adèle de G. avait fait annoncer à sœur Agnès la naissance de Henri-Agnès-Dieudonné!

Simone, distraite d'abord par l'étrange douceur de sa nouvelle vie, commençait à regretter les distractions de l'usine Gosselet. Pas un trapèze en ce couvent! Toutes les sœurs s'ingéniaient pourtant à rendre sa captivité moins rude. Elle trouvait à sa place, au réfectoire, des petits billets d'amies inconnues lui proposant d'extraordinaires amitiés en Dieu. A la chapelle, son livre de messe se bourrait d'images historiées de colombes, les becs enlacés au pied d'une croix, ou d'agneaux cravatés de rose couchés près du Pasteur divin.

Les sœurs cuisinières lui mitonnaient des petits plats qu'elle partageait avec Paule de P…, la petite Parisienne toujours résignée, toujours partagée aussi, entre ses deux amours: Gontran et Jésus.

Cédant aux instances de sœur Marie-Thérèse, elle avait fait l'aveu de ses fautes à l'aumônier de la communauté, un bon vieux curé de province mis aux invalides en ce couvent de femmes, choyé et dorloté par toutes les sœurs converses. Le prêtre avait entendu ses confidences, somnolent, et lui avait donné l'absolution sans lui faire de prône sur l'obéissance que doivent les jeunes filles à leurs parents, représentants de Dieu dans la famille, comme les vicaires de Jésus sont ses mandataires de par le monde.

Le vieux curé n'était pas aussi sourd que sœur Écoute, mais sa religion fort peu compliquée n'était pas du goût des grandes amoureuses du Sacré-Cœur qui se torturaient, deux fois l'an, en de subtils examens de conscience, aux pieds de dominicains prêcheurs de retraites. Quand les pauvres filles lui soufflaient derrière leur voile noir: «Ah! mon père, je suis une grande pécheresse», il répondait: «Bien, mon enfant!»—«Hier, à l'office, je me suis surprise en distraction volontaire. Cette distraction a duré deux ou trois minutes. Plutôt trois que deux, mon père!—Bien, mon enfant!—Mon père, il m'a semblé que je luttais contre une mauvaise pensée. Je ne l'ai peut-être pas repoussée assez énergiquement!—Bien, mon enfant!»

Ce curé Tant-Mieux était exaspérant, il ne savait pas imaginer les pénitences délicieuses: longues prières sur le carreau de la cellule ou privation du Corps de l'Aimé Très Saint. Ses pénitentes, désireuses de souffrir quand même, devaient prétexter des migraines pour ne pas prendre part aux banquets spirituels, à la commune union dont elles se jugeaient indignes de savourer les douceurs ineffables.

* * * * *

Peu de jours après son entrée au couvent, Simone fut mandée au parloir par M. Gosselet.

Le fabricant de poupées se montra conciliant, proposa à Simonette, à sa petite Simonette, de l'emmener bien vite si elle voulait lui promettre d'oublier.

—Père, je vous mentirais, si je vous faisais semblable promesse. Je l'aime… je l'aime, je ne pense qu'à lui… Je vis avec lui… Sa pensée m'est toujours présente et me soutient…

L'Auvergnat se retira, désespéré, ne comprenant rien à l'amour de sa fille pour un gueux… un gueux!

Comme elle gagnait sa chambre à travers le long couloir mal éclairé, pour écrire à André le bulletin quotidien d'amour qu'ils liraient plus tard, tête contre tête, en une trêve de baisers, Simone fut arrêtée dans l'escalier par une jeune fille qui portait le costume des domestiques.

—Mademoiselle Simone!

—Madame!

—Je voudrais vous parler de quelqu'un qui vous est cher.

—Vous!

—Moi que vous ne connaissez pas et qui vous connais depuis hier seulement.

Un frôlement de robe à l'étage supérieur mit en fuite la petite domestique qui descendit les degrés en toute hâte.

Simone, étonnée, s'enferma en sa cellule et écrivit:

«Mon aimé,

«Je ne sais pourquoi je suis si gaie après une entrevue avec bon papa Gosselet, entrevue où j'ai pleuré de le voir triste, amaigri. Il m'a dit que jevoulais sa mort. Notre bonheur peut-il nuire à sa santé? Cela n'est pas possible, n'est-ce pas?

«Je ne sais pourquoi ma cellule est moins nue, presque agréable. Le grand Christ de plâtre qui me faisait peur semble aujourd'hui me sourire sous sa couronne d'épines: tu sais que ma religion n'est pas une religion d'épouvante et de terreur.

«J'avais grand besoin d'espérer, ma retraite en ce couvent avait presque ébranlé ma foi dans les temps où nous nous aimerons. Toutes ces femmes, qui souhaitent la mort comme le souverain bien, me gagnaient peu à peu à l'ennui, à l'écœurement de tout.

«Un ange est venu me réconforter, non dans ma cellule (jaloux!) mais dans l'escalier de service. Cet ange m'a semblé avoir une bosse dans le dos (ses ailes repliées sans doute). Il portait l'humble habit des domestiques, des petites domestiques qui deviennent plus tard des sœurs converses, et qui s'occupent du ménage de Jésus. Cet ange—il avait de jolis yeux—m'a dit:

«—Moi que vous ne connaissez pas et qui vous connais, je voudrais vous parler de celui qui vous est cher.

«A ce langage presque biblique, mais assez clair, j'ai reconnu que l'envoyé possédait le secret de la Rose du Liban qui languit en l'attente du Bien-Aimé! J'apprends, ici, quelques versets duCantique des Cantiquesque je te réciterai plus tard. Ah! le joli livre d'amour!

«Bref, je pense avoir un second entretien avec la petite domestique. En attendant ses révélations, je dois assister demain matin à une prise d'habit.

«On dit la nouvelle fiancée de Jésus fort jolie, ce qui est rare.

«Moi je suis à toi, mon aimé.

«Simone GOSSELET»

* * * * *

Quand Simone et Paule prirent place, le lendemain, dans une tribune aménagée presque sous la voûte de la chapelle, la fiancée de Jésus, vêtue de blanc, venait de faire son entrée, suivie de sœur Marie-Thérèse et de l'économe, tapotant du plat de la main les plis de la jupe, garant la traîne du heurt des stalles de bois.

Tache lumineuse dans les agenouillements noirs des sœurs prosternées, vêtue de satin à reflets, coiffée de cheveux blonds à reflets, la jeune fille s'agenouilla sur un prie-Dieu, derrière la grille, pendant que le prêtre récitait l'Introït.

Ses compagnes lui souriaient, envieuses de joies autrefois savourées.Elle, le front incliné, pleurait en l'attente de l'Union.

Du haut de leur observatoire, les deux petites amoureuses croyaient assister à une féerie. Elles pouvaient voir, de l'autre côté de la grille drapée de noir qui sépare la chapelle du couvent de la chapelle des étrangers, le prêtre si vieux qu'il semblait coiffé d'argent, vêtu d'une chape merveilleusement filigranée portant en relief un triangle de clinquants lumineux, les bras levés en des envolements de manches évocatrices.

Le sanctuaire où il officiait était ornementé d'ors blonds.

L'autel à colonnettes de marbre, grêles, se détachait blanc sur une fresque où Jésus vêtu d'une robe rose offrait son cœur pourpre à une bienheureuse au visage de trépassée. Des lis blancs frais cueillis se dressaient derrière les fioritures des candélabres à lis de cuivre jaune. En des ostensoirs aux lumières d'or épandues en rayons, des améthystes, des émeraudes, piquaient des clartés violettes et vertes. Des fleurs de soie blanche s'enlaçaient sur la trame de mousseline de l'antependium. Sur leurs socles de bois revêtus de dentelles, des statues de saintes et de saints, les mains jointes sur la poitrine, ou une palme en main, les yeux levés au Ciel, entrevoyaient le Paradis en une béatifique extase.

Le prêtre monta en chaire, se recueillit, agenouillé de telle sorte que l'on ne voyait de son corps d'homme que les blancs du surplis, des mains, des cheveux, puis il se redressa, fit le signe de la croix, se pencha sur la rampe de velours rouge et dit d'une voix douce:

—Viens à moi, ma bien-aimée, renonce à ton père, à ta mère et suis-moi.

Involontairement la fiancée de Jésus leva la tête, tressaillant à l'appel; et elle écouta bercée par les paroles musicales, goûtant les prémices de l'hymen, espérant encore des joies meilleures.

Le vieux prêtre développait le texte d'amour avec des inflexions de voix bizarres, cassées, éteintes qui attristaient. Il représentait un Jésus humilié, abreuvé d'outrages, et les plus vieilles religieuses,—sœur Écoute, elle-même,—pleuraient en des hochements de voiles noirs.

Le sermon achevé, la blonde jeune fille s'étendit sur les dalles, maculant sa belle robe aux reflets de moire.

On l'ensevelit sous le drap mortuaire barré d'une croix d'argent.

Quatre cierges furent allumés aux quatre coins de sa couche et le choeur chanta sa mort.

De profundis clamavi…!

Morte pour le monde, elle demanda à Dieu, en échange de sa vie, des grâces qui lui furent accordées. Tous les petits placets déposés en son corsage par ses amies furent exaucés.

Enfin elle se leva, toute rouge, quitta la chapelle pour offrir à Dieu, en dernier sacrifice, la parure de ses cheveux blonds, puis apparut, vêtue comme les religieuses ses sœurs, le front ceint du voile blanc des novices.

Modeste, les yeux baissés, elle prit place au dernier rang de la communauté, pendant que les Visitandines entonnaient un triomphalTe Deum.

* * * * *

Après la cérémonie, Simone se promenait avec sa petite amie à travers les quinconces, songeant au jour béni où, vêtue de blanc, elle serait unie à l'aimé, elle aussi, l'aimé terrestre et palpable, ayant des lèvres chaudes et douces pour la communion des baisers.

Paule de P… lui récitait les vers enthousiastes que le grand jour de la vêture avait autrefois inspirés à une Visitandine, sœur Marie-Catherine.

—Écoutez, c'est intituléle Crucifix. Toutes les sœurs en ont une copie dans leur livre de messe et, pieusement, elles récitent cette poésie après avoir dit chaque jour, l'office de la sainte Vierge:

«Cache-le sur ton cœur… c'est moi qui te le donneTon époux sur la croix!Mets tes lèvres d'enfant sur ce cœur qui pardonneSept fois septante fois.

D'autres pourront choisir, au matin de la vie,Un fugitif amour!Mais toi, petite sœur, ton Jésus te convieA l'aurore du jour!

Contre ton cœur… il veut… au fond de ta poitrine,T'appeler par ton nom!L'entends-tu? C'est sa voix… Qu'elle est tendre et divine!Il frappe à ta maison!

Bien-aimée, ouvre-moi! je t'aime…et je t'en prie.Colombe de mon cœur!Je suis l'Époux Jésus… O ma petite amieOuvre à ton Rédempteur!

Vois!… ils m'ont sur la croix étendu dans leur haine,Les hommes que j'aimais.Mais je viens sur ton cœur pour adoucir ma peineEt pleurer leurs forfaits.

Nous pleurerons à deux! la peine est moins amère,O ma petite sœur,Et tu consoleras ton Époux et ton Frère,Ton Christ et ton Seigneur.

Ah! oui… tu veux les voir ces étranges trophées,Ces stigmates d'amour,Tu veux mettre en mon cœur des plaintes étouffées:Toute âme souffre un jour

Mais n'est-ce point bonheur, virginale colombe,D'être avec son Époux?Et n'ai-je point compris que ton âme succombe,Que ton cœur est jaloux?

Moi! je ne veux savoir qu'une chose sur terre:Et c'est mon crucifix!C'est mon livre d'amour, c'est mon lit de prières,C'est mon doux paradis!»

* * * * *

—Ah! que c'est beau, ces cœurs blessés! Avez-vous remarqué l'expression:C'est mon lit de prières!

—Oui, oui, mais que devient votre Gontran, en tout cela?

—Gontran, je suis certaine de l'épouser!

—Et par quel miracle?

—Nos sœurs, vous le savez, ont écrit leurs désirs sur de petits billets que la fiancée de Jésus a mis dans son corsage. Moi, j'ai glissé ma supplique dans cette charmante et originale boîte aux lettres. Jésus comble tous les vœux qui lui sont présentés de la sorte. Voulez-vous que je vous lise le brouillon de mon placet:

«O Jésus que j'aime tant, souffrez que j'épouse Gontran.»

—C'est en vers?

—Non, la consonnance n'est pas voulue. Me voilà rassurée et bien heureuse. Mère viendra bientôt me délivrer. Songez-vous toujours à vous évader?

—Toujours! Je pense même, je ne sais pourquoi, quitter le couvent avant peu.

—Que deviendrais-je, toute seule!

—Je vous enlève: laissez-vous faire, ma chère Paule.

—Jésus me viendra bien en aide.

—Soit, je vous laisse!

—Mais vous ne me dites pas adieu! Je vous aime comme j'aimerais une sœur.

—Ah! chère petite folle, laissez-moi aller un peu rêver dans mon cachot. Cette cérémonie m'a émue.

Un quart d'heure après, Simone introduisait en sa cellule la petite domestique qui lui avait promis de l'entretenir du Bien-aimé.

Mais on sonna presque immédiatement l'office du soir. La petite domestique se sauva disant:

—Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble; je vous raconterai tout plus tard. Prétextez une migraine pour ne pas aller à l'office; attendez-moi, prête à me suivre. J'ai combiné mon petit plan. Dans une heure, nous serons toutes les deux libres…

Oh! comme elle aurait voulu embrasser l'humble servante! Libre! Hors de ce couvent dont les murs l'oppressaient et où il lui semblait parfois qu'elle était véritablement morte. Elle pourrait enfin le revoir, lui parler, ou lui donner de ses nouvelles; il devait être malheureux et souffrir, car il ignorait sans doute ce qu'elle était devenue!

Agitée, fiévreuse (comptant les minutes aux pulsations de son cœur), Simone allait de la porte de sa cellule à la fenêtre, marchant sur la pointe du pied pour ne pas faire de bruit. A la fenêtre, elle regardait le ciel qui s'obscurcissait lentement, le crépuscule qui s'étendait pareil à un grand filet gris dans lequel quelques nuages brillaient encore comme des poissons d'argent. A la porte, elle collait son oreille au trou de la serrure et attendait, anxieuse, la respiration retenue, toute sa vie en suspens…

Enfin un presque imperceptible frôlement parvint à son oreille attentive; on s'arrêta devant sa cellule, on l'ouvrit avec précaution, et la petite domestique lui dit à mi-voix:

—J'ai la clef du tour. Venez! nous sommes libres.

Quand la cloche du couvent sonna le grand silence de la nuit, Simone babillait avec la boscotte, l'Embaumée, dans une chambrette de Montrouge.

[Illustration]

[Illustration]

Bon! Cela vous étonne de ne plus être enfermée en votre vilaine cellule, mademoiselle Simone?

—Vous avouerez, ma sœur…

Simone et l'Embaumée firent un grand éclat de rire.

—Vous voulez desrévélations, n'est-ce pas? Vous les aurez. Mais pas avant d'avoir goûté à…

Des révélations! L'Embaumée était une lectrice assidue des œuvres deMontépin.

—J'ai grand faim de nouvelles et voilà tout.

—De qui? De lui?

—De lui, si vous voulez bien.

Assises toutes deux près d'une table ronde, sous la lumière rose d'une petite lampe coiffée de papier à dentelle, elles se sourirent puis baissèrent les yeux, semblant se recueillir.

Simone, en jeune fille qui ignore les méchants, ne se défiait pas de la petite ouvrière qui, brusquement, venait de se révéler à elle complice et confidente.

D'ailleurs, la fausse domestique connaissait l'Aimé: pouvait-elle se tenir en garde contre qui venait de Lui! L'inconnue semblait toute bonne avec ses grands yeux incessamment voilés sous les cils longs, sa bouche aux commissures grasses trouées par le sourire.

Simone avait remarqué la bosse qui déformait le buste de sa nouvelle amie et qui donnait au port de la tête une allure courbée, humble, presque honteuse. Elle l'aimait déjà, d'une amitié protectrice, parce qu'elle était moins bien qu'elle et contrefaite.

En petite fille qui ne sait pas la science des gestes, l'Embaumée prit un tricot de mitaines et fit marcher longtemps les tiges d'acier en l'emmaillement des soies avant de commencer son récit. Elle ne savait comment entreprendre ses «révélations». Elle poussa un soupir, jeta le tricot sur la table, joignant les mains sur les genoux:

—Enfin, voilà, mademoiselle Simone, je suis ouvrière chez votre père. C'est moi qui fais les sourires des bébés-Gosselet. Pas moi toute seule, mais…

—Ouvrière chez nous! Vous me connaissez?

—Moi, non! Je vous ai vue une fois assise dans le parc, mais de très loin.

Je disais donc que je travaille ou plutôt que je travaillais chez M. Gosselet. M. Bamberg était très bon pour moi, comme pour toutes les autres, d'ailleurs.

Je remarque vite les gens qui sont réellement bons, parce que les gens sont, en général, méchants pour moi. Ils semblent avoir peur que je ne m'aperçoive pas de mon infirmité. M. Bamberg était très doux et ne nousattrapaitpas, comme le contremaître, par exemple. Moi j'aurais voulu lui rendre service, mais comme il n'avait pas besoin de moi, je ne pouvais rien. Un jour…

—Où est-il?

—C'est vrai, j'oubliais. Il vous attend. Il n'est pas mort.

—Pourquoi voulez-vous qu'il soit mort?

—C'est comme ça dans tous les romans, mademoiselle. Dès que la jeune fille disparaît, le jeune homme songe tout de suite à se tuer. Et pour un roman, votre amour est un roman. J'ajoute qu'ilvous aime toujours.

—Voulez-vous que je vous embrasse, pour cette bonne parole?

—Volontiers.

L'Embaumée quitta sa chaise vite, et baisa Simone sur la joue, disant:

—Vous ne me connaissez pas, mademoiselle, mais je vous aime bien. Je crois que j'ai envie de pleurer.

—Quel bon cœur! Nous serons toujours amies, si cela ne vous ennuie pas.

—Amies, toujours, répondit gravement l'Embaumée.

Après avoir promené un coin de son mouchoir à fleurettes sous ses cils baissés, elle continua:

—Un jour, M. Bamberg m'envoie…

—Pardon de vous interrompre, mais vous ne m'avez pas dit quand je le verrai.

—Mais demain, mademoiselle!

—Demain!

—Demain matin, je cours le prévenir que vous n'êtes plus au couvent et je vous l'amène ici.

—Ici!… Vous voulez bien?

—Moi, j'aime tant les amoureux. On dirait que tout le monde se ligue contre le bonheur de ceux qui s'aiment. Cela me met dans des colères… si vous saviez! C'est comme les bêtes… je ne puis voir souffrir les bêtes…

—Alors, vous n'aimez que les amoureux et les bêtes?

—Et aussi les fleurs, parce que les fleurs sont à moi, bien à moi. Elles ont de jolies couleurs et des parfums pour moi toute seule. Après, elles meurent, mais mortes, d'autres ne les ont pas… Je continue. M. Bamberg m'envoie chercher une voiture à Paris,—ce que les ouvrières étaient jalouses!…—Place de la Bastille, j'arrête un vieux cocher tout rouge avec de gros favoris blancs. Je lui donne l'adresse. «Bien, ma petite dame!»

Et je suis venue à l'usine en fiacre; c'était la première fois, j'étais fière!

Je descends à la grande grille et je dis au vieux d'attendre. Il me donne un bulletin portant le numéro 2904—je me souviens bien, allez!…

M. Bamberg m'attendait dans l'atelier des peintres. Jamais la Grande-Bobèche, Petite-Souris et Mouron, mes amies, n'ont aussi peu travaillé que ce jour-là, mademoiselle. Deux minutes après, il revient tout pâle, les yeux rouges. On disait dans l'atelier: «Le petit Bamberg a reçu une mauvaise nouvelle, sûr.»

On me questionnait. «Pourquoi la voiture? Pourquoi ci? Pourquoi ça?» Moi je ne comprends rien à son chagrin, mais je le plaignais de tout mon cœur. Il fut triste, malade toute la soirée.

—Il avait l'air malade, bien malade?

—Oh! mademoiselle, il avait des yeux qui n'y voyaient pas, et les lèvres tirées en bas, et la moustache défrisée. Et il était tout blanc comme un moribond.

—Pauvre Aimé!

—Le lendemain, nous venions à peine d'entrer à l'atelier, mes amies et moi, qu'une ouvrière du moulage des têtes vint nous dire que M. Bamberg était chassé de l'usine.

La Grande-Bobêche se lève pour aller le dire aux coiffeuses qui vont le répéter aux habilleuses, qui vont le confier aux emballeuses.

En une minute, toute l'usine savait que M. Bamberg était un Allemand venu chez nous pour voler les secrets de fabrique,—vous savez, les fameux secrets.—Moi je dis toutes ses vérités à la Grande-Bobêche, mais j'étais bien inquiète.

Voilà que le soir, comme je revenais à pied de l'usine, j'aperçois, assis sur un banc, le long de la Seine, M. Bamberg, les mains dans les poches, et triste, triste, que c'était à faire pleurer.

Je passe derrière le banc, je tousse… Rien! Alors, toute rouge, et le cœur faisant toc-toc, je me décide à lui parler.

Brusquement, il se lève, ouvre de grands yeux étonnés, fait:

—Ah! j'oubliais, mademoiselle.

Et voilà qu'il tire une pièce de cent sous de son gousset.

Je sais bien que l'on nous paie nos services en argent à nous autres, ouvriers, mais ça m'a fait mal. Il paraît que j'avais l'air fâchée, car il m'a dit:

—Je vous demande pardon, mademoiselle.

—Vous voilà surpris, monsieur Bamberg, mais vous avez l'air si fatigué que j'ai voulu vous demander si vous n'étiez pas malade.

—Toujours bon cœur, ma petite l'Embaumée.—(Ça me fit oublier les cent sous).—Je ne suis nullement indisposé: je rêve, voilà tout.

—Des rêves tristes!

—Oui, tristes. Tenez, voulez-vous que je vous offre mon bras, j'ai besoin de promener un peu mes vilaines pensées.

—Oh, monsieur!

Il me prend alors la main et nous marchons très vite, le long des quais, moi, les yeux baissés, lui, regardant quelque chose très loin.

Il se mit à parler:

—Mademoiselle, il ne faut jamais aimer… (j'étais étonnée) jamais aimer… moi j'aimais et j'aime encore une jeune fille bonne et belle… mais elle est trop riche. Il ne faut pas aimer les jeunes filles riches! Gardez-vous des jeunes filles riches… Avant d'aimer une jeune fille, prenez des informations sur la fortune de ses parents et si elle est riche, fuyez, fuyez! Le rêve serait d'épouser une amie qui viendrait à vous avec, pour tout bien, son unique robe…

Pauvre M. Bamberg, il était un peu fou!… Me conseiller de ne pas épouser une jeune fille riche!… Puis il me conta qu'il aimait la fille de son patron, Mlle Gosselet, et que la voiture venue de Paris, la veille, devait l'emmener, lui et sa fiancée, à la gare de l'Est où ils devaient prendre un billet pour n'importe quelle station où ils pourraient s'aimer en toute liberté.

Il continua:

—Je ne sais pourquoi je vous raconte toutes mes petites affaires de cœur. Je ne les confierais pas à mon meilleur ami tant j'aurais peur de m'entendre féliciter de mon amour de gueux pour une jeune fille riche. Peut-être avez-vous le don d'arracher aux désespérés le secret de leurs misères. Je connais des humbles qui sont dans la vie, comme d'autres au théâtre, condamnés aux éternels rôles de confidents. Ces pauvres gens ont, en général, plus de cœur que les premiers rôles d'amoureux.

La voiture qui devait nous emmener à la gare de l'Est avait disparu, quand, à l'heure fixée pour notre fuite, j'arrivai devant la grille du parc. J'attendis près d'une heure, espérant voir apparaître celle que j'aime, puis je m'en fus, stupide, jusqu'à ma chambre louée dans un village voisin de l'usine, où je pleurai, doutant d'elle. Au matin, le jardinier de M. Gosselet m'apporta la lettre que je vais vous lire.

Asseyons-nous sur ce banc.

Nous étions sur les quais, près de la gare d'Orléans. Des bandes d'ouvrières, gagnant les boulevards de la rive gauche, jetaient leurs rives en passant. Des voitures découvertes promenaient des jupes claires. Paris, derrière Notre-Dame, semblait tout rose. Un marchand criait: «Voilà le plaisir, mesdames!» Nous étions tristes et tout petits dans le bruit, dans la joie des autres. Un de ses bras passé sur le dossier du banc, il lisait, tourné vers moi, d'une voix si faible que les sifflements des remorqueurs sur la Seine m'empêchaient d'entendre des moitiés de phrase.

Alors, il levait les yeux vers moi, pour me faire comprendre.

J'ai gardé la lettre, la voici:

«_Monsieur,

«Votre présence à l'usine est inutile, aujourd'hui et jours suivants. Je vous chasse. Je vous chasse parce que vous êtes un malhonnête homme, nuisible à mon industrie et à ma vie privée. Je ne vous rappellerai pas que je vous ai donné du pain alors que vous étiez chien errant dans la rue. Vous n'avez pas assez de cœur pour souffrir de ce simple appel à vos souvenirs.


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