[Note 3: LesBiskris, indigènes du pays et de la ville de Bisk'ra au sud de la province de Constantine, émigrent en grand nombre dans toutes les villes d'Algérie où ils se font commissionnaires, portefaix, porteurs d'eau, aides-maçons, muletiers, âniers, balayeurs. Ce sont les auvergnats du Tell Algérien. De là on désigne sous le nom général de Biskris, les indigènes exerçant ces professions. Les spahis, exempts de certaines corvées obligatoires dans les autres régiments de cavalerie, payent sur leur solde, dans chaque escadron-smala ou détachement, unbiskrichargé de la propreté des cours et des écuries du quartier ou du bordj.]
On ne lui connaissait pas d'autre nom, ou plutôt elle en avait ramassé une telle poignée dans le calendrier des beautés musulmanes pour les jeter à ses amants successifs qu'on ne savait, dans le tas, lequel était sien.Aïcha,Zohrah,Messaouda,Mabrouka,Fatmna,Baya,Meryem?Qu'importe! La fille du Biskri! cela suffisait et cet anonymat remplissait les six escadrons de son érotique notoriété.
Jeté tout à coup au milieu des réunions mornes et silencieuses, il faisait surgir les plus étranges et les plus tintamarresques récits.
Quand, dans les longues tristesses des soirées d'ambulance, le narrateur assoupissait l'auditoire avec les aventures duCaporal La Raméeou de laPrincesse amoureuse du gendarme, on n'avait qu'à le prononcer pour soulever les rires des écloppés et réveiller les somnolents.
Et que de fois du Djurjura aux lacs Salés, de Djidjelly à Tougourt pendant les nuits pluvieuses ou étoilées, alors qu'on se rôtit les jambes aux feux du bivouac, son image est venue danser avec les gais propos autour des flammes joyeuses!
Bref, absente, éloignée, perdue là-bas, là-bas, dans un coin de la frontière tunisienne, elle excitait les plaisanteries des chambrées, la gaieté des cantines, les lazzis des camps, la jalousie des Aglaés de corps de garde, l'indignation des femmes vertueuses, les convoitises de tous les spahis.
La fille du Biskri! tous en parlaient et cependant combien peu pouvaient se vanter de la connaître! Elle était comme ces contrées lointaines et merveilleuses dont chacun discoure sans les avoir jamais vues. Une dizaine d'entre nous, au plus, nous en avions fait le calcul, avaient navigué sous ses chaudes latitudes, s'étaient bercés au souffle de son haleine parfumée desouaket consumés comme des morceaux d'étoupe aux ardents rayons de ses grands yeux noirs.
Aussi abondaient sur sa personne les détails les plus contradictoires.
Les uns la prétendaient aussi osseuse et décharnée que les pitoyables bourriques qui charrient sur leurs dos saignants les détritus de Constantine dans les ravins de Koudiat-Aty, les autres, énorme et grasse comme une truie de Lorraine; ceux-ci affirmaient qu'elle exhalait les odeurs d'une négresse qui aurait poursuivi un lièvre à la course; ceux-là qu'elle infectait le musc.
Elle était, suivant les premiers, vivante, rétive, brutale comme une chèvre amoureuse; selon les seconds, facile, passive et lâche comme une chamelle fourbue.
Que croire? Si ce n'est que ces malveillants lovelaces ne l'avaient jamais approchée; renards piteusement éconduits ils dépréciaient le raisin trop vert, mais les heureux qui avaient pu mordre à la grappe, parlaient, les yeux noyés et la salive aux lèvres, de la saveur du fruit.
Cependant tous s'accordaient sur un point: la beauté sans pareille de son visage; et pour la description de cette beauté, les enthousiasmes ne variaient pas. Et c'était là le plus extraordinaire, ces contradictions d'une part et cette unanimité de l'autre, car depuis quatre ou cinq années les maréchaux des logis français désignés à tour de rôle pour commander la petite smalad'El Tarf, sous les ordres de l'inamovible capitaine Ardaillon, les seuls du régiment qui eussent occasion de la connaître, se passaient cette merveille en consigne avec les effets de casernement du Bordj:
Cinq lits complets.Trois balais.Deux cruches.Deux gamelles.Une marmite.Quatre bidons.Une paillasse de corps de garde. Et…la fille du Biskri!
Elle faisait partie du matériel et pour un nombre de mois variant de trois à dix, devenait la propriété provisoire du sous-officier moyennant, bien entendu, un prix de location raisonnable à verser entre les mains du papa. _____
Aussi quand mon tour de détachement fut venu et qu'après trois longues journées de cheval, mon spahis me désigna du doigt sur le flanc d'un mamelon pelé une verdoyante oasis flanquée d'un petit carré de pierres blanches, en disant «El Tarf» je pensais à la fille du Biskri et ne sentis plus ma fatigue.
—Et où est-elle? demandais-je, le soir même à mon prédécesseur qui suivant l'usage me passait la consigne:
—…Quatre bidons.Une paillasse de corps de garde.Et la fille du Biskri!
—A un temps de galop du Bordj, sur le chemin de la rivière, on découvre à droite, une demi-douzaine de gourbis enfouis dans des figuiers, des cactus et des aloès, c'est là.
—Et le mot de passe?
—Douro!(cinq francs) quand on le présente entre le pouce et l'index. Mais attention! On n'entre pas là comme dans une église. Il faut des pourparlers, des formes, de la circonspection. Notre capitane ne badine pas sur l'article morale. Il a une Mauresque à Bône et une Maltaise à La Calle sans compter sa négresse de Souk-Arras, mais il entend qu'on soit vertueux au Tarf. Déjà il a menacé le Biskri de le chasser de la smala s'il continuait le trafic de la jouvencelle. Laissez donc faire le vieux. Il est prudent et habile et quand il jugera le moment opportun, fera ses ouvertures.
—C'est donc si difficile?
—Bon! Vous êtes comme les autres, vous croyez qu'il donne sa fille au premier venu. Ce n'est pas une vulgaire coureuse; elle est honnête et soumise et ne se livre que munie du consentement paternel, sachant que quand il la place, elle est entre bonnes mains. Il prend ses précautions, tâte le terrain, s'assure de la moralité du sujet. Ne vous attendez donc pas à ce qu'il vous jette du premier coup la petite bédouine à la tête. Il va vous étudier d'abord, examiner si vous n'avez pas de vice rédhibitoire, si vous êtes sain et sans tare, si vous n'avalez ni pilules ni drogues suspectes. Ah! c'est un bon père, il a soin de son enfant!
—Est-elle jolie?
—Je ne veux pas en dire de mal; mais il est à La Calle et à Bône des douzaines de bonnes filles blanches, cuivrées, noires qui valent moitié plus et coûtent moitié moins; enfin on prend ce qu'on trouve.
Je dormis mal. L'image de la fille du Biskri traversa mes rêves. En dépit des dires de mon collègue, que je soupçonnais fort être un amant éconduit, je la voyais blanche et lumineuse me sourire et m'appeler; aussi vous jugez si le lendemain, dès le pansage, j'examinais curieusement le père de cette aimée mystérieuse pendant qu'il passait dans le rang des chevaux leur parlant d'une voix brève et gutturale:
Dour allemine, giaour!Dour el assar, allouf!Gouddam, al din Roumi!Ouakkar, Ioudi!
«Tourne à droite, giaour!—Tourne à gauche, cochon!—Avance, sale chrétien!—Recule, juif!» suivant qu'il promenait de sa main ridée et brune, son balai, à droite ou à gauche du cheval, devant et derrière; c'est-à-dire pendant qu'il remplissait ses fonctions debiskri.
Vieux Bédouin au regard satanique à demi voilé par une épaisse broussaille de sourcils gris, il portait, correctement et orthodoxement taillée, une courte barbe blanche qui faisait ressortir les tons cuivrés de sa face patibulaire tannée par tous les vents de la plaine, racornie par la fournaise de soixante soleils d'été.
Ah! le gredin! Il avait bien la mine suffisamment sournoise et scélérate d'un père trafiquant de la chair de sa chair. Sa grande bouche d'avare, mince et mauvaise, ébauchait d'énigmatiques sourires. On lisait à la commissure grimaçante de ses lèvres que le drôle devait se livrer en cachette à des rires cyniques et silencieux, quand il recevait le prix de son infâme courtage.
Undouro!Cinq francs! Boue de l'âme humaine. Tarif de la virginité de sa fille! Car il la présentait comme vierge, sans sourciller, avec un indicible aplomb, à tous ceux à qui, pour la première fois, il mettait en main le marché.
Il disait: «J'en jure sur ma tête, nul encore n'a déchiré sa puberté.»
Et qui aurait pu dire combien de fois il avait vendu le droit d'y faire des accrocs?
Ce satyre à l'âme immonde m'inspira un immense dégoût. Mais de mes sentiments il parut se soucier comme des crotins qu'il balayait. Il répondit à mon mépris par un mépris égal, et sa besogne terminée, son balai nettoyé et remis en place, il s'approcha de l'abreuvoir, se lava les pieds, les mains, puis le visage, chaussa ses sébastes; se drapa dans ses burnous, et, grave comme un muezzin, aussi majestueux qu'un agha, sortit du Bordj sans même daigner paraître s'apercevoir qu'il était arrivé pour sa fille un client nouveau et des douros de plus. _____
Les jours passèrent; la semaine s'écoula.
Le gueux s'était décidé à remarquer ma présence. De temps à autre il me causait de sa diabolique prunelle ardante entre les crins de ses sourcils comme un charbon rouge derrière une grille; mais sa bouche restait cadenassée.
M'étudiait-il? S'assurait-il de l'état de ma santé et de celui de ma morale? Il prenait bien du temps! Guettait-il le bon moment, le quart d'heure psychologique, la minute exacte où il faut frapper et méditait-il d'augmenter son tarif? Ah! non! pour ça non; je me rebifferais! Undouroétait le prix convenu, celui payé par tous mes devanciers; il ne fallait pas qu'il s'imaginât abuser de mon inexpérience et de ma jeunesse. Je consentais bien à donner cinq francs, mais pas un sou de plus.
Ledouroje le gardais précieusement, ayant grand soin de ne pas l'entamer. J'eusse préféré jeûner un long mois dechamporeauet d'absinthe plutôt que d'y faire une brèche. Je le portais constamment en cas d'éventualité dans la poche gauche de mon gilet, près du coeur, comme un dieu lare, une relique, un scapulaire de saint Joseph, une médaille de la bonne Vierge, toute chose enfin qui vous ouvre le paradis.
La gazelle de l'heure continuait à galoper, suivant le dicton des poètes duTell, emportant les jours.
Et aussi impassible que le Destin et impénétrable que le Temps, le Biskri continuait à promener dans la cour du Bordj son balai gigantesque avec des mouvements saccadés de faux et des sourires mauvais comme s'il s'imaginait faucher des têtes de chrétiens, mais ne paraissant pas plus s'occuper de moi que s'il n'avait pas de fille à vendre.
Le soleil commençait à picoter la peau et à harceler les chairs, et ce diable de simoun envoyait de plus de cinquante lieues ses bouffées qui tout à coup soufflaient et haletaient dans les halliers comme des soupirs d'amoureux, chatouillant les flancs des cavales qui couraient dans la plaine et venaient, coquettes, exciter nos chevaux entravés à la corde commune. Ils poussaient alors des hennissements furieux, essayant de rompre entraves et piquets; et lorsque quelque mâle échappé galopait tout frémissant sur elles, elles feignaient de le fuir désireuses d'être atteintes suivant l'usage des femelles de toutes races, pleines de caprices et de ruses.
Je perdais patience, et je faisais au vieux scélérat des clignements d'yeux qu'à moins d'être idiot il ne pouvait manquer de comprendre: «Eh bien, quoi donc? Et ta fille? Décide-toi; parle. Qu'attends-tu? Tu vois bien que je suis prêt!» Peine perdue! Pas un muscle ne remuait sur le masque de cette brute.
Deux ou trois fois, posté sur la porte du Bordj, l'apercevant gravir la colline, j'allais à sa rencontre pour me placer en point d'interrogation devant lui, ou le croiser, comptant qu'éloigné de toute oreille, il s'arrêterait ou tout au moins m'interpellerait au passage: «Tu es prêt? C'est bien. Donne ledouro. Elle t'attendra ce soir.» Mais au lieu de me tendre sa grande main avide, il la posait sur son coeur, et je ne recevais qu'un banalsalamalek.
Canaille, va!
C'était donc un mythe que sa fille! Sa réputation comme celle de tant d'autres, une blague? Son histoire, une mystification?
Je ne savais qu'imaginer, que croire; le dépit et la curiosité m'éperonnaient autant que les brûlures amoureuses du simoun.
Devant le bordj, sur la pente du mamelon, s'étendait un merveilleux jardin, où croissait, en des enchevêtrements de serre chaude, une flore tropicale. Bananiers, citronniers, grenadiers, figuiers et ceps de vigne poussaient dans ce fouillis plus drus que mauvaises herbes sous nos climats aux tièdes soleils.
En quelques années, le commandant du bordj, un des derniers soldats laboureurs, rêve du vieux Bugeaud, avait, d'une lande broussailleuse, fait surgir ce coin d'Eden et le montrait avec orgueil aux rares excursionistes aventurés dans ces chemins déserts, comme spécimen des richesses que les colons pourraient tirer du sol algérien, si l'on pouvait tirer du sol de France de véritables colons. Plus bas, une épaisse haie de plantes grasses entourait un potager et un champ de coton.
Puis se déroulait la plaine ensemencée d'orges, de blés et de maïs, coupée des grandes rayures vertes des lauriers, jusqu'à l'horizon festonné d'un bleu sombre, bois étroit où roulait l'Oued-Zitoun. Superbe décor pour une Idyle, mais où était la nymphe de l'Idyle?
Cachés dans un replis de la plaine, enfouis dans les cactus, j'avais découvert les gourbis desKhrammès, et maintes fois j'y dirigeais mon cheval, n'osant m'arrêter de crainte d'attirer l'attention et de laisser soupçonner mes secrètes convoitises par les petits chevriers railleurs qui, allongés dans les herbes, regardaient de leurs grands yeux noirs passer le nouveau roumi.
Chèvres, enfants nus, bourriques pelées, chameaux galeux, faces rébarbatives de Bédouins dévorés de misère, un vieillard aux yeux mangés, une horrible guenilleuse absorbée par la chasse de sa vermine, des chiens hargneux et maigres, suivant des poules d'un oeil goulu, c'est tout.
Et je rentrais déconfit au Bordj, furieux contre le Biskri.
Le drôle avait dû pourtant, depuis bientôt un mois, s'édifier sur mes bonnes moeurs et la régularité de ma conduite, car je ne sortais pas des limites de la smala.
LesChiebanasse remuaient. On en avait aperçu une demi-douzaine sur la frontière, donner aux plis de leurs burnous des frémissements tragiques; je supposais que c'était la brise du Sud qui leur soufflait aux hanches, mais le cuisinier du capitaine, un vieuxchas-d'afqui s'y connaissait, y voyait menaces de guerre; un feu avait été allumé pendant la nuit dans la direction deRoum-el-Souk, marché mixte, où lesOuled-Diebéchangent les sangsues de leurs marais contre le miel desBeni-Amar; enfin, tout récemment une vieille, passant à deux pas d'un gendarme maure attaché au bureau arabe de La Calle, avait marmotté d'un air malveillant des paroles qu'il lui fut impossible de saisir. Un tel état de choses ne pouvait durer, d'autant plus qu'aux portes mêmes de La Calle, un arabe aussi déguenillé qu'audacieux avait volé deux pastèques dans le jardin d'un honnête et pacifique cabaretier, et une débitante digne de foi affirmait l'avoir vu s'enfuir avec le produit de son larcin dans la direction du pays des Kroumirs.
Des odeurs de poudre flottaient donc dans l'air, et comme nous attendions d'un jour à l'autre l'ordre de monter à cheval pour punir tous ces outrages et protéger la frontière menacée, le capitaine refusait toute permission de se rendre à la ville. _____
Cependant, la plaine du Tarf, jusqu'ici déserte, commençait à s'animer et se couvrait de tâches brunes rangées en cercle. C'était les douars desOuled-Aliqui, insouciants des bruits de guerre, descendaient pour la moisson. La nappe blonde des blés et des orges hautes s'échancrait rapidement de plaques jaunes. Les hommes armés de la faucille angulaire faisaient tomber et entassaient les gerbes, et deux fois par jour, avant et après la grande chaleur, les femmes suivaient en file les étroits sentiers de la rivière, les unes pliées en deux sous le poids de la peau de bouc, laguerbasuintante, les autres droites, portant sur leur tête lasebbalaux concours étrusques.
A chaque pas, leur courte tunique de coton, serrée aux reins par un cordon de laine, se soulevait légèrement laissant, par de larges échancrures, les indications les plus précises aux amateurs du nu.
Ah! messeigneurs, quels défilés! Quelle succession de plats aux croustillants morceaux et de rogatons abominablement faisandés! Cuisses laiteuses et grasses comme celles des épouses fraîchement achetées d'un nouveau Padischa, jambes sèches et noires comme celles des ânesses du Haymour; hanches rappelant le souvenir des sept vaches maigres que vit jadis en songe le grand Pharaon, croupes égales à celles des limoniers normande; pis de chèvres battant lamentablement sur le ventre ridé le glas de la décrépitude, seins raidis où Phidias eût pu prendre le moule de sa coupe immortelle; tous les tons des chairs vivantes, depuis le blanc mat et le rose tendre, jusqu'au rouge foncé des vieux cuirs de Cordoue; toutes les gracilités harmonieuses de la jeunesse qui monte; toutes les lignes heurtées de la vieillesse misérable: des sorcières et des houris.
Bono la mouquera, cria près de moi, enpetit sabir, une voix que je reconnus aussitôt et qui m'arracha brusquement à mes rêves extatiques, alors qu'ayant arrêté mon cheval près d'une touffe de cactus, je contemplais ces génésiques défilés,mouquera bono besef!
—Oui, Biskri, quand elle est jolie! répondis-je.
—Mouquera arabia, joliebesef.
—Pas toutes.
—Ah! tu dis vrai, homme, pas toutes, non pas toutes, car le maître des semailles humaines a été injuste dans la répartition de la moisson. Il eût dû les faire toutes belles, pour qu'il y eut plus d'heureux. Mais celle-ci? tourne un peu la tête; que penses-tu de celle-ci?
Il clignait son oeil satanique, agitant le pouce à la hauteur de son épaule, me faisant signe de regarder derrière lui.
«Ah! enfin!»
Elle était là! tout près, la fille radieuse! à demi cachée par la haie de cactus dont les fruits jaunes et les grasses feuilles vert-de-mer, hérissées d'épines rousses, encadraient singulièrement son frais visage d'enfant.
Il me sembla qu'un bâton tombait sur ma tête; c'était le contre-coup de la secousse de mon coeur.
Non, dans la vieille Constantine, aux bas quartiers de la porte Djebbiah, où l'on peut, à prix réduits, choisir parmi les échantillons variés des Vénus africaines; dans Alger la Blanche où de Tombouctou à Tuggurd et de Tunis à Tanger, les jolies filles mauresques, berbères, bédouines, sahariennes, juives, négresses, abondent sur le marché, pas une ne m'avait frappé d'un pareil émoi.
Vêtue d'une gandourah rayée, fixée aux épaules par deux boucles d'argent et que soulevaient ses seins dont les pointes dressées traçaient deux longs plis, comme les robustes poitrines des statues, bras et jambes nu, dorée, blanche, svelte, fière, elle me parut la personnification de la beauté arabe.
Dans ses grands yeux noirs «profonds comme des puits où tremble une étoile» dans ses lèvres épaisses aux contours finement sculptés et si vermeilles qu'elles semblaient peintes, dans ses longs cils et ses sourcils joints par lekoheul, dans la ligne éclatante de ses dents, dans la gracilité enfantine de son visage et les harmonies féminines de son corps éclatait, douce fanfare, un poème de jeunesse et d'amour.
Et tandis que je la contemplais, je sentais la caresse de son regard de velours; un sourire indéfinissable effleura ses lèvres et… la vision s'évanouit.
Quoi! si vite disparue! Oh! encore, encore, je veux en rassasier ma vue.
Le vieux bouc souriait aussi, et son oeil, baigné de tendresse, s'arrêtait sur la place où la silhouette s'était effacée.
Foulant dans ma joie les règles de la civilité musulmane, qui interdit à tout homme d'en interroger un autre sur les femmes de sa famille, je dis:
—C'est ta fille! Est-ce ta fille?
Sa prunelle s'alluma d'un éclat farouche, et il me répondit avec colère, presque avec menace:
—C'est elle, homme.
Mais que m'importait? Par les interstices des tiges cannelées des figuiers de Barbarie, il me semblait distinguer les molles ondulations de la blanche tunique et des tons mats de la chair, et j'écarquillais les yeux pour mieux voir.
Et je la revis, toute inondée de soleil, se détacher sur le fond noir du gourbi ouvert; les anneaux d'argent de ses oreilles et de ses bras jetaient des poignées d'étincelles et le foulard de Tunis soie et or qui enveloppait sa tête flamboya. Puis elle s'enfonça dans l'ombre, me laissant comme vision dernière, un coin soulevé de sa robe.
«Undouro!cette fille! Prophète de Dieu! undouro!» Et je compris l'ardente folie des princes des contes de fées, étendant comme un tapis, leurs royaumes sous les pieds des bergères.
Vers le soir, j'eus avec le Biskri un court entretien, dont le résultat immédiat fut le passage d'un douro de ma poche dans la sienne.
Et quand la nuit fut bien noire, que tout dormait au bordj, qu'on n'entendait dans la plaine que les aboiements des chiens des douars et les jappements des chacals, je sortis enveloppé de mes burnous.
Au bas de la côte, une ombre grise se montra.
—Mon fils, avant de faire un pas de plus, dis-moi si le douro que tu as donné est pour ton serviteur.
—Certainement.
—Alors, ajoutes-en un second pourElle.
—Je regrette de ne pas en avoir cent, je les lui donnerais.
—Ah! tu es un amateur, toi; tu sais apprécier la beauté de nos filles. C'est bien; Dieu ouvrira pour toi sa main et il en tombera des nuées de pucelles.
Il avait ouvert la sienne pour saisir la pièce, la frottait sur son front, la frappait sur la corne durcie de son ongle, puis, satisfait de l'examen, la noua dans un coin de son haïk.
—Deux mots encore. Tiens ta bouche close, évite tout bruit. Car lesKrammès, mes voisins, pourraient t'entendre et les huées dont ils t'accableraient retomberaient en ignominie sur ma tête, comme une pluie de sauterelles dans les figuiers en fleurs. Sois muet. L'amour n'a besoin de paroles. Suis-moi.
A vrai dire, j'éprouvais une grande honte à suivre ce père me conduisant au stupre de sa fille. Une mère m'eût paru moins infâme, parce que peut-être ce genre de trafic n'est pas rare dans les malédictions des grandes villes; mais ce vieillard qui ne pouvait alléguer la misère pour excuse me semblait odieux.
J'y croyais à peine, maintenant, le marché conclu, et j'arrivais à la porte du gourbi que j'hésitais encore, tantôt craignant une mystification, tantôt révolté de l'ignominie dont je me sentais complice.
Une sorte d'étable ou plutôt de hutte s'embusquait derrière une épaisse haie de cactus, comme un voleur qui guette les passants.
A quelque distance, au milieu des touffes estompées en fusains dans le bleu sombre du ciel, je reconnus le gourbi familial, ledomus sanctum, lehome, la maison où reposent les petits et où l'étranger ne pénètre pas.
Je sus gré au Biskri de ce reste de pudeur. Il cachait son trafic aux siens. Tant mieux! Les comptes rendus des tribunaux nous apprennent de temps en temps que des mères françaises ont perdu cette suprême honte. La hutte était ouverte, noire, sinistre. Mon guide s'y engouffra.
—Tu es là?
—Depuis une heure, répondit une voix basse et craintive.
Alors, se tournant vers moi.
—Entre, mon fils. Réjouis-toi sans compter le temps. Les minutes de plaisir sont des perles que Dieu nous jette au milieu des cailloux de la vie. Ramasse-les.
Il dit, et sortit refermant la porte, comme si, pour la pudeur de sa fille, il ne trouvait pas la hutte assez obscure.
Courbé en deux, tâtonnant dans les ténèbres, j'avançais avec des battements de coeur. Une forte odeur de musc me monta au nez: une main me saisit, des bras où cliquetaient des anneaux m'enlacèrent et une bouche s'appuya sur mes lèvres…
Le lendemain, après déjeuner, j'arpentais gaillardement la lande épineuse qui moutonne le mamelon derrière le bordj d'El-Tarf.
Tout enfiévré de ma nuit sans sommeil, je repassais en ma mémoire les traits gracieux de l'odalisque, me récitant les vers d'un poète deBou-Saada.
Ses cheveux caressent ses épaulesComme deux lourdes tresses de soie;Ses sourcils sont deux arcs d'ébène;Sa prunelle un coin de nuitOù scintille une étoile;Sa lèvre, la grenade ouverte,Où l'on mord quand on a soif.Ses seins sont blancs comme la neigeQui tombe dans le Djebel-Amour:Ils ont la dureté du marbre,L'élasticité de laMetarapleineEt sont plus doux que le miel…
Et ainsi de suite, jusqu'aux ongles des pieds semblables aux jolies coquilles roses ramassées sur les bords du grand lac.
Cependant, pour rester dans le vrai, j'étais contraint de m'avouer que cette description devait s'arrêter au menton; car enfin, je n'avais aperçu que son visage et des contours presque aussitôt effacés. Mais ce peu entrevu me donnait droit à des espérances, et comme il arrive presque toujours, la réalité était bien inférieure à la vision et la possession ne valait pas le désir.
—Roumi! Eh! Roumi!
Je tournais la tête. Au pied d'un buisson de genêts, une femme accroupie allongeait ses jambes roussies et maigres où des varices offraient des arabesques variées aux baisers du soleil.
Couverte d'une loque de cotonnade bleue, crasseuse, hâlée, maigre, tatouée de coutures cervicales que ne parvenaient pas à cacher d'épaisses tresses de laine brune simulant les cheveux, elle accusait au moins quarante orageux automnes. Par les déchirures de sa loque s'étalaient, avec un dédain marqué des regards ou peut-être une intention perverse, de longue mamelles noirâtres, tandis que le tablier trop court de sa jupe en guenilles, ramena entre les jambes, laissait nues ses grandes cuisses roussies.
Un petit sachet de cuir, bourré de musc, attaché à son cou par une ficelle en poil de chameau, allait se perdre dans les profondes ravines du ventre.
—Roumi! Eh! Roumi!
Elle me souriait tendrement, m'encourageant du geste à prendre place à ses côtés.
Je la regardais avec dégoût, et sans répondre, je passais.
—Roumi! cria-t-elle pour la cinquième fois.
—Eh bien! quoi! que veux-tu?
—Ce que je veux? mais je t'attendais! LesKrammèsde la smala m'ont informée que tu faisais souvent ta promenade matinale dans ces halliers solitaires. Les Roumis recherchent les filles deschaouias, et ici, derrière ces broussailles, l'on peut s'aimer sans crainte des indiscrets.
Je continuais mon chemin, haussant les épaules.
—Oh! ne t'en va pas. Arrête-toi donc. Ecoute. Le Prophète a dit: «Congédie honnêtement la femme dont tu ne veux plus; et songe, lorsque tu la quittes, qu'elle t'a donné des instants de plaisir.» Mais croyants et infidèles se valent en ces choses. L'ingratitude est la marque de leur front. Quand ils sont rassasiés, ils repoussent le plat et détournent la tête, disant: «Je n'ai plus faim.» Mais si tu es gorgé à l'heure présente, tu auras faim dans quelques jours. Car voici le temps ou le simoun enflamme les coeurs et allume les fureurs du ventre. Oui. Oui, tu auras soif et faim d'amour, et tu remercieras Allah de retrouverMabrouka la Kroumir.
—Toi! fis-je avec un signe non équivoque d'horreur.
—Moi! moi! Étends-toi à mes côtés, je veux te parler encore. Je sais comme une femme dompte les amants rebelles, et il faut que mon coeur puisse dire à mes oreilles étonnées de ta dédaigneuse parole: «Vous mentez.» Ecoute bien, jeune Roumi. Aussi longtemps que les épis tomberont sous la faucille, qu'ils sècheront et qu'on les mettra en meule dans la plaine d'El-Tarf, je resterai avec les tentes des Ouled-Ali. A ton désir, tu me trouveras dans ces genévriers, matin et soir. Tu n'as qu'à m'indiquer le jour et l'heure, sans qu'il soit besoin de prendre le Biskri du bordj pour ton messager. Quand une pièce passe par plusieurs mains, elle s'use.
Alors, avec lenteur, elle dénoua un coin du haillon qui serrait sa tête, et me montrant dix sous:
—Regarde comme la pièce que tu as remise au Biskri est devenue mince!
—Comment, m'écriai-je frappé de stupeur, voyant se dresser tout à coup l'abominable réalité. Le Biskri! Explique-toi, femelle, que veux-tu dire?
—Que peut-être tu lui as jeté dans la main un beau gros douro, et voici ce qui est tombé dans la mienne.
—Deux! je lui en ai donné deux!
—Ah! le chien! gémit-elle d'une voix lamentable. Puisse sa femme, s'il en prend une nouvelle, le tromper chaque jour sur sa propre couche! Puisse sa fille, qu'il garde et qu'il veille comme un trésor volé, lui donner pour gendres tous les hommes des Ouled-Ali, et tous ceux des Beni-Amar, et tous les Chiebanas et tous les Kroumirs et se livrer ensuite aux fureurs des Roumis! Deux douros, dis-tu? Répète-le moi. Est-ce possible? Tu m'as payée deux douros! Ah! le maudit! qu'Eblis le Brûlé (le diable) le précipite une corde au cou dans l'Oued-Zitoun, comme unslouguigaleux. Mais alors, il a enfoui dix-neuf jolies piécettes dans son capuchon, me jetant le reste comme un os rongé! Voleur! Et combien, combien d'autres! Car chaque fois que, pour la moisson, je descends dans la plaine, il m'attire dans son gourbi pour me vendre aux infâmes chrétiens! Allah! Allah! La grosseBaya, des Ouchtatas, qui vient parfois aux semailles, m'avait prévenue cependant. Elle aussi, depuis des années, se laisse exploiter par ce gueux!
Et ivre de fureur, l'oeil sanglant, la bave aux lèvres, grimaçante, horrible, elle étendit son bras séché, cerclé d'anneaux de cuivre, dans la direction des gourbis desKrammès, puis se dressant tout d'une pièce, marcha sur moi.
—Tu es donc bien riche, que tu payes deux douros une femme! Alors, tu t'es entendu avec le vieux scélérat pour me dépouiller, fils de chien! Roumi du diable! Donne-moi dix sous de plus, voleur!
Je la repoussais de toutes mes forces, protégeant mon visage contre ses grands ongles noirs, et je m'enfuis honteux et plein de colère, mais désormais fixé sur les amours de mes prédécesseurs avec la joliefille du Biskri!
C'était un noir étalon desOuled-Nails, la tribu fertile en juments de race et en filles de prix. Du lac de Saïda à Constantine, de Borj-bou-Arreridj à La Calle, chefs de tente etmaquignonnesrecherchent à l'envie ces enfants du pays des dattiers. Même richesse de poitrail, même élégance de formes, même abondance de crinière, et dans leurs yeux de gazelle, même éclat et même douceur. Aux mèches de leur front s'attache la joie du cavalier, soit que, monté sur la baveuse d'air, il raye la plaine au bruit sonore de l'étrier de fer, soit que couché sur le sein de la buveuse d'amour, il s'endorme au gai cliquetis des bracelets d'argent, agités par la main caressante.
Car il est écrit dans les légendes du Tell:
«Il n'est d'autres paradis sur la terre que le dos d'un noble cheval ou les lèvres d'une femme aimée.»
Et il est chanté par les poètes:
Le galop d'un coursier de guerreEt le cliquetis des boucles d'oreillesVous ôtent les vers d'une tête.
Sa robe «tantôt miroitée comme l'aile du pigeon dans l'ombre ou bleue comme celle du corbeau au soleil» ne fut jamais ternie par les miasmes de l'écurie malsaine ni polluée par les grattages de l'étrille dont abusent, dans ce qu'ils appellent leurs pansages, les cavaliers roumis, ignorants, comme des fantassins kabyles, de l'hygiène du cheval; sain, robuste, sans tare, le fier étalon Merzoug ne connut d'autre toit pour ses nuits que les profondeurs étoilées du ciel.
Le caïd Salah ben Omar, à la tête de l'un de nos goums, l'avait enlevé dans une des razzias du Djebel-Sahari, alors que nos soldats ayant tué en nombre suffisant de bêtes et de gens, brûlèrent les ksours et coupèrent les dattiers pour enseigner la civilisation aux habitants des oasis. Le poulain avait un mois à peine, et pendant les longues marches quand il ne pouvait suivre, le caïd le hissait sur sa mule.
Aussi, il était de la famille. Il avait grandi, joué, gambadé avec les tout petits du douar, qui, huchés sur son garot, à poil et sans bride, le menaient après la fatigue s'abreuver et se baigner dans les cascades de l'Oued Mellegue.
Tous l'aimaient et le choyaient; il était l'orgueil de la tribu; les femmes du caïd lui donnaient l'orge, le sellaient et le bridaient, et le soir, au retour de la course, la plus jeune, de son haïk, lui essuyait la face.
Mais un matin, jour à jamais maudit, alors que l'aube blanchissait la plaine, il s'éleva un grand cri dans le douar:
—Merzoug? où est Merzoug?
Ce cri, les femmes les premières debout, le poussèrent, et des soixante-dix tentes des Beni-Rahan, des voix affolées répondirent:
—Merzoug est volé! Merzoug est volé!
Il avait été volé, en effet, pendant la nuit noire, volé au piquet même de la tente du caïd, où on l'attachait par une double entrave, volé au milieu du douar, des chiens, des gardes, et en dépit des scapulaires de cuir—heurouse aâdjam—talismans sacrés où sont écrits les mots et les formules magiques qui préservent les chevaux des coliques, de la gourme, du farcin, des seimes, de la fourbure et des larrons.
Vainement les gens des Beni-Rahan, intéressés à venger l'affront et à réparer le dommage, battirent la plaine, s'informant adroitement dans les douars des Nememchas, des Chaouias et même des Ouarghas, de l'autre côté de l'Oued; vainement des émissaires parcoururent les marchés de la Meskiana, d'Ain-Beida, d'El-Meridj et de Roum-el-Souk, criant dans les groupes:
«Salut aux gens du Salut! O musulmans, écoutez: A celui qui ramènera chez les Beni-Rahan l'étalon de monseigneur Salah ben Omar, caïd, viendra la miséricorde de Dieu, parce qu'il fera un acte louable, et il sera compté cent douros? Qu'on se le dise! Qu'on se le dise!»
Mais nul ne répondit. Malgré la prime plus que suffisante pour tenter la cupidité des voleurs de frontière et stimuler leur audace, personne ne put même découvrir le douar où l'on cachait le beau Merzoug.
En dépit de sa répugnance à mettre le bureau arabe dans ses affaires, le caïd dut s'y décider, mais on lui répondit brutalement:
—Garde mieux tes chevaux.
Cependant, une vieille des Nememchas déclara que, la nuit du vol, elle avait aperçu, au lever de l'aube, pendant qu'elle se préparait à moudre le grain du jour, un cavalier nu galoper sur un cheval noir dans la direction des tentes des Ouchtatas.
Les Ouchtatas, comme on le sait, d'après les récents événements qui ont rendu familières les cartes de la frontière tunisienne, ne descendaient pas, d'ordinaire, si loin dans la vallée de l'Oued-Melleguè. Mais c'était l'époque de l'impôt et ils fuyaient devant les hordes du bey, bandes affamées et misérables qui ne comptaient que sur les razzias annuelles pour se payer la solde de guerre, celle de paix étant réduite à zéro.
Une fraction de cette tribu s'était donc éparpillée dans les vallons du sud, poussant devant elle ses troupeaux, traînant ses chameaux et ses mulets chargés des bagages, des tentes et des grains, tandis que la soldatesque de la régence, attardée sur les derniers contreforts des fertiles montagnes des Kabyles de l'est, qu'on a depuis désignés sous le nom de Kroumirs, dévorait, comme une nuée de sauterelles, ce que les fuyards avaient dû forcément abandonner.
Ceux-ci campaient à deux ou trois portées de fusil de la rivière, et, des bastions du bordj d'El Meridj, nous apercevions les feux de leurs douars. Bien des fois, cachés dans les bouquets de lauriers roses, nous vîmes leurs filles et leurs femmes descendre la rive pour puiser de l'eau. Le plus souvent, des hommes armés de longs fusils les escortaient; mais, soit qu'ils fussent occupés ailleurs, ou qu'ils eussent à protéger leurs troupeaux contre les rapines des Ouled bou Ghanem, il arrivait deux fois sur cinq qu'elles venaient seules de notre côté.
Nous nous montrions alors, les appelant, leur envoyant des baisers. Les jeunes riaient, mais les vieilles, irritées, nous accablaient d'injures:
—O les chiens, fils de chiens! O les maudits! les chrétiens vils! allez vous faire circoncire avant d'oser regarder des femmes sans voiles, immondes roumis! L'heure de la justice sonnera! les corbeaux mangeront vos yeux et les chacals râcleront vos os!
C'est sur ces entrefaites que le caïd Salah passa près de nous escorté d'un seul cavalier. Éconduit par le bureau arabe de Tebessa, il venait raconter sa mésaventure au commandant du bordj.
—O les enfants du péché, nous dit-il d'un ton de bonne humeur, qu'avez-vous fait pour exciter la colère de ces chassieuses?
Et il mit pied à terre, s'assit au milieu de nous, accepta une cigarette tout en examinant de son oeil de vautour, les unes après les autres, les femmes des Ouchtatas. Il y en avait de fort jolies, jeunes et fraîches comme des matins de mai, vierges à peine nubiles, qu'avaient dorées, au plus douze ou quinze soleils.
Deux surtout nous charmaient, deux soeurs au même gracieux visage, aux suaves et harmonieux contours. Nous les montrâmes au caïd, tandis qu'elles nous regardaient de loin de leurs grands yeux timides et étonnés:
—Sur la tête de mon père, murmura Salah, le paradis a ouvert une de ses portes. Il en est sorti deux houris.
Il les examina longtemps en silence, et en connaisseur, puis, se tournant vers sondaïraassis à quelques pas en arrière, tenant les brides des chevaux:
—Regarde, dit-il. Des lacs salés à la mer, as-tu vu plus belles pucelles?
—Mes yeux en sont éblouis, répondit l'autre.
—Regarde encore pour les reconnaître.
—L'image est dans le coeur, elle ne s'effacera pas.
—A cheval!
Nous accompagnâmes le caïd au bordj.
—Si ce sont les Ouchtatas qui ont volé ton étalon, lui dit le commandant, tu peux renoncer à jamais le voir. Quelle action avons-nous sur eux? Il ne nous est pas permis de passer la frontière.
—Que le diable me saisisse par les pieds, au moment de la charge, si je ne rentre dans mon bien. Je ferai tout, oui tout. Ne sais-tu pas que les gens des tribus voisines me bafouent. Ils disent: «Salah-ben-Omar se fait vieux et les hommes de son douar dorment comme des femmes après le plaisir. A deux pas de la natte où il repose, on lui a volé son cheval de guerre!» Ah! c'est le Seigneur des étalons et tu ne trouverais pas son égal dans les six escadrons de spahis. Que de fois, dans les grandes razzias du Souf, il a mangé quatre-vingts lieues en vingt-quatre heures, pendant des semaines et des mois, la selle au dos, ne broutant dans les courtes haltes que les feuilles de palmiers nains! Merzoug! Merzoug! c'est mon frère, c'est mon fils! mon compagnon des jours noirs! Et tu veux que je ne l'entende plus se secouer bruyamment quand j'ai mis pied à terre, faisant trembler l'acier des étriers, et le sabre, et le croissant d'argent de sa têtière rouge que la plus jeune de mes femmes a brodé pour lui! Et pendant que je suis là à te conter mes douleurs, un autre, assis sur son dos, le pollue!
—Que veux-tu que j'y fasse?
—Commandant, laisse-moi agir sans te mêler de rien, et, s'il plaît à Dieu, je prouverai qu'il y a d'aussi habiles voleurs chez les Ouled-Rahan que chez les Ouchtatas!
—Je n'en ai jamais douté, répondit en riant le commandant, mais qu'entends-tu par ces paroles: «Laisse-moi agir.»
—Il m'est venu en route une idée que je crois lumineuse. Autorise-moi à descendre avec quelques cavaliers dans la rivière à un jour de mon choix, et j'y trouverai mon cheval.
—Ton cheval! Le voleur est-il donc assez hardi pour le mener boire à l'Oued Mellegue! Je te donne liberté entière, mais pas de coups de fusil, surtout. Ne va pas me mettre sur les bras une affaire avec les tribus tunisiennes.
—Sur la tête du Prophète, je te jure qu'il n'y aura pas un grain de poudre de brûlé et que pas une lame ne sortira du fourreau. Qu'Allah m'abandonne entre deux cavaleries, s'il t'arrive à mon sujet aucune fâcheuse aventure!
Huit jours après, grande rumeur dans le douar du caïd Salah-Ben-Omar.Quelque chose d'extraordinaire, d'inusité, d'étrange, s'y passait.
Une trentaine d'hommes entouraient ledardiaf(tente des hôtes), parlant haut, gesticulant, se poussant, comme eussent fait des roumis ivres ayant perdu toute dignité et tout respect de soi.
On y voyait de très vieux et de très jeunes; des barbes blanches, des barbes grises, des barbes noires et des mentons à peine ombragés.
Et on entendait dans la dispute:
—A mon tour, maintenant.
—Par la face d'Allah, pourquoi te céderai-je ma place?
—Que le Puissant vide ta selle! je faisais parler la poudre que tu étais encore pendu aux mamelles de ta mère.
—Tu te condamnes. N'as-tu pas honte? Laisse le bien des jeunes. Tes épouses réclament leur droit. Ne les entends-tu pas crier et dire: «Il vole notre maigre part.»
—Tais-toi! Les épouses n'ont que faire ici, c'est le butin. Il est à tous.
—Arrière les mentons sans poils; place aux anciens!
—L'amour aux jeunes!
—Aux vieux d'abord! Ils ne peuvent attendre, leurs heures sont comptées.
—Caïd!
—Paix, enfants! le fruit est coupé. Qu'importe la deuxième ou la vingtième tranche, s'il y a une tranche pour chacun.
Mais ils n'écoutaient la voix respectée que pendant quelques minutes; une discussion nouvelle s'élevait bientôt et le tumulte recommençait.
De chaudes bouffées passaient dans l'air comme dégorgées de la bouche d'un four, et au milieu d'une molle langueur pesant sur les poitrines, couraient tout à coup des souffles de vie bestiale, un vent brutal qui faisait frissonner l'échine et poussait la chair vers la chair.
Et haletants, pressés, la lèvre humide, l'oeil ardent, ils assiégeaient la tente d'où venait un bruit de plaintes et de gémissements; de temps en temps un homme sortait aussitôt remplacé par un autre.
Quatredeirasen burnous bleu et armés de longues triques empêchaient les femmes d'approcher. Mais elles hurlaient de furieuses injures, couvrant de leurs clameurs aiguës et irritées les vociférations des hommes.
—Ah! les maudits! oh! les chiens, fils de chiens! On les reconnaît à l'oeuvre.
—Nous demanderons le divorce.
—Comment se fier à la justice du cadi?
—Le cadi est homme comme eux. Il les approuvera et nous donnera tort.
—Infâme! désormais ta couche sera faite à gauche et j'étendrai la mienne à droite avec une selle entre nous.
—Qu'au moment du plaisir, Eblis le lapidé (Satan) te morde à la nuque; que tu rencontres une épine sous ta virilité!
D'autres, adolescentes, disaient:
—Pauvrestoflas!pourquoi les faire souffrir? ce ne sont pas des filles de roumis. Elles sont Arabes et adorent le vrai Dieu, comme nous.
—Allons! folles! est-ce qu'elles souffrent?
—N'entendez-vous pas leurs plaintes?
—La joie les fait crier!
Elles ricanaient, celles qui ripostaient ainsi; c'étaient les vieilles. Quand on a longtemps souffert, qu'on ne croit et qu'on n'espère plus rien, la pitié s'en va du coeur.
Et hideuses, osseuses, abominables, avec leurs grandes cuisses grêles et leurs longues mamelles aux pis noirs, desséchées par les bises, racornies comme de vieux cuirs, brûlées par soixante soleils, elles faisaient, frappant à petits coups leurs doigts sur la bouche, retentir les échos du Bou-Djaber du cri joyeux et saccadé desfantasiaset des noces!
—A la nage, jeunes gens, à la nage! allez! sus! sus? Ramassez les biens du pauvre!You! You! You! You! You! You!
Et lorsqu'elles se taisaient pour reprendre haleine, des cris poignants répondaient dudardiaf.
Il était environ cinq heures. Le soleil couchant riait sur les bosselures de la plaine, lançant des flammes ici, allongeant des ombres là, teignant de pourpre les tentes à raies brunes et jaunes, dorant les haillons, les burnous roussâtres, illuminant la soie des haïks, glissant dans les robes bleues et blanches, faisant étinceler les anneaux, les boucles et les bracelets de cuivre, les manches desflissas, les canons des fusils, l'acier des étriers et les broderies des selles, jetant des poignées de rubis et d'or sur tous ces oripeaux de guerre et de gueux.
Un officier de spahis suivant le chemin de Tebessa au bordj d'El-Merridj, à une demi-portée de fusil du douar, fut attiré par le tumulte.
Il interrogea le cavalier indigène lui servant à la fois d'ordonnance, d'interprète et de guide.
L'autre écouta, le cou tendu et la main abritant ses yeux, puis avec indifférence:
—Ce n'est rien, répondit-il, quelque femme qu'on viole.
L'officier était un jeune, tout frais émoulu de l'École Militaire.
Bien qu'étranger aux moeurs des Arabes et ne sachant pas un mot de leur langue, on l'avait nommé sous-lieutenant de spahis. C'est autant à l'ignorance de jeunes et vieux officiers qui n'entendent rien à l'Afrique, qu'à l'incapacité de hauts et bas fonctionnaires qui y entendent moins encore, que nous devrons, si l'on n'y porte remède, la ruine de l'Algérie.
Comme son interprète s'exprimait dans le baragoin cosmopolite appeléPetit Sabir, il crut avoir mal compris et répéta sa question.
—Une femme qu'on viole! répéta distinctement le spahis.
Puis, écoutant de nouveau, penché sur sa selle, prunelles brillantes et narines ouvertes.
—C'est une fille, ajouta l'Arabe, peut-être plusieurs… Ah! on s'amuse là-bas, conclut-il avec un soupir.
—Comment! on force des femmes en public et en plein jour dans ce pays! s'exclama l'officier indigné, en poussant son cheval dans la direction du douar.
—N'y va pas, mon lieutenant, cria le guide. C'est un douar des Beni-Rahan! Des sauvages! Ils n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires.
Mais l'autre piquait des deux sans l'entendre.
Le spahis le suivit au galop, continuant à l'avertir:
—Ecoute-moi; sur ta tête et la mienne, écoute-moi. Tu n'as pas de barbe au menton. Un officier qui connaît les Arabes peut seul oser ce que tu fais. Que veux-tu leur dire? Tu ne parles pas notre langue. Ils ne te comprendront pas. Je traduirai tes paroles, mais la colère qui passe dans une autre bouche perd de sa force, surtout quand elle a été exprimée par un enfant, car, pardonne-moi, mon lieutenant, ils te prendront pour un enfant, et s'ils respectent le galon de ton képi et la soutache d'or de tes manches, ils ne respecteront pas ta personne.
L'officier n'écoutait pas; il était déjà sur les tentes. Une vingtaine de chiens fauves, s'élancèrent saluant les étrangers de leurs aboiements furieux. Les uns essayaient de mordre les jambes des chevaux; d'autres, plus féroces, sautaient jusqu'à l'étrier pour déchirer la botte.
—Holà! gens du douar! appelez vos chiens, canailles!
Les hommes regardaient, les femmes cessaient leurs cris, et dix ou douze bédouins s'avancèrent lentement au-devant de ces intrus, chassant les chiens de la voix et du geste.
—Que se passe-t-il? demanda impérieusement le sous-lieutenant, roulant les yeux et grossissant sa voix.
Ils toisèrent de la tête aux pieds cet arrogant imberbe, blanc et blond comme une jouvencelle desOuled-Aidoun[4].
[Note 4: Tribu de Kabylie.]
—Les routes sont à tout le monde, répondirent-ils. Quand nous t'avons aperçu, là-bas, chevauchant sur le chemin, nul d'entre nous n'a songé à sortir du douar pour aller te crier: «Où vas-tu?» Tu peux passer en paix, sans t'inquiéter de nos affaires. Marche! marche! Si tu désires atteindre le bordj avant la nuit, il faut presser ton cheval!
Mais lui, pâle de l'insolence de ces Bédouins et s'adressant à son interprète:
—Dis-leur que j'appartiens au bureau arabe et qu'ils me parlent avec plus de politesse.
—Nous respectons le bureau arabe, répliqua l'un des anciens, mais pourquoi appelle-t-il de France des enfants à la mamelle pour commander aux hommes? La barbe à la barbe! On n'a jamais entendu dire que les choses allaient bien quand les marmots ordonnent aux vieillards. Mets pied à terre, mon fils. Si tu as faim et soif, et si la fatigue enkylose tes genoux, suis-moi sous ma tente; mais si la curiosité seule te pousse, continue ton chemin. Moi, quelquefois, quand j'entre dans les villes des Francs, j'entends se quereller leurs femmes. Ou bien unmercantidit à l'autre: «Voleur, fils de voleur», et l'autre répond: «Banqueroutier, fils de banqueroutier.» Souvent ils sont ivres et se battent entre eux. Je vais à mes affaires sans tourner la tête; les disputes des Roumis ne regardent pas les Arabes, pas plus que les disputes des Arabes ne regardent les Roumis. Si tu avais appris à épeler le Koran sublime, tu y aurais trouvé ces paroles. Va!…
Le jeune officier était brave et le désir de savoir le poussait. Malgré les représentations de son guide et l'attitude menaçante des gens du douar, il descendit de cheval, et avec la superbe témérité de l'inexpérience, s'ouvrit un passage dans cette foule hostile, en se servant du seul mot qu'il connût pour l'avoir entendu crier à chaque pas dans les rues de Constantine:
—Balek! balek!Place! place! Et il ajoutait:
—Bureau arabe! bureau arabe!
Il se parait à faux de ce nom, sachant la crainte qu'il inspire; et, en effet, tous s'écartaient devant lui.
Quelques-uns, cependant, à la vue de son blanc visage, faisaient le geste de lui barrer le chemin, et, l'oeil chargé d'éclairs, s'interrogeaient. Si l'un avait dit: «Frappe!» dix auraient ajouté: «Tue!» Et tous auraient frappé. On n'attendait qu'un signe. Le signe ne se fit pas.
Au contraire, le caïd, qui égrenait tranquillement son chapelet, assis sur le seuil de sa tente, se gardant de se montrer de peur de se compromettre, au cas où les choses eussent pris fâcheuse tournure, le caïd éleva la voix:
—Laissez, enfants, dit-il. Il racontera ce qu'il a vu. Qu'importe? Nous ne faisons pas de plis à nos coeurs pour cacher nos desseins et n'enveloppons pas de voiles nos actes. Ame pour âme, oeil pour oeil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Le Bureau arabe m'a répondu: «Garde mieux tes chevaux.» Il répondra aux Ouchtatas, s'il est juste: «Gardez mieux vos filles.» Que chacun ait soin du sien.
Et un cheik, à barbe couleur poivre et sel, ajouta:
—L'Arabe, son frère, est le chien! Il est pauvre; il trouve ce qu'il peut et ramasse ce qu'il trouve. Parfois, ce sont de mauvais morceaux, des os déjà rongés; il les ronge de nouveau sans se plaindre. Il arrive aujourd'hui qu'ils sont succulents et garnis de chair, il s'en repaît sans crier victoire… Laisse-nous!
—Du diable si j'entends un mot de ce que tu me chantes, répliqua le sous-lieutenant. Allons, place!
On le laissa approcher, et même un jeune homme, près de la tente, en souleva avec complaisance un coin… lui dévoilant une ineffaçable scène.
D'abord, dans la pénombre, il ne distingua que des formes vagues. Mais bientôt se déroula le drame.
A terre, sur la natte de palmier de la tente, un coussin de laine sous les reins, une toute jeune fille, nue comme Eve, était étendue.
Sa bouche entr'ouverte laissait apercevoir la ligne éclatante des dents, ses noirs cheveux s'éparpillaient en désordre, comme si des mains crispées avaient secoué sa tête, et ses grands yeux éteints se noyaient dans le vide.
L'officier la crut morte, tant son corps semblait rigide, mais il découvrit bientôt que ses seins, pareils à celui où fut montée la coupe antique, se levaient et s'abaissaient avec des mouvements saccadés, tandis que l'une des jambes nerveusement tendue s'agitait par un tremblement rapide et convulsif.
Pâle, le coeur serré, oppressé comme sous le cauchemar, il ne pouvait détacher ses regards de cette enfant à peine nubile, hésitant à comprendre qu'elle était déchirée par les ruts furieux de ces fauves. La stupéfaction, la pitié, la colère grondaient en lui, quand soudain éclatèrent de lamentables sanglots:
—Baba! ia baba! ia Sidi!(Père, ô mon père, ô mon seigneur!)
Il aperçut alors un peu plus loin; acculée contre une selle, une seconde fillette plus frêle, plus gracile encore. Nue comme l'autre, souillée et déchirée comme l'autre, l'oeil hagard et chargé d'épouvante, elle attendait… Et dans son effarement, elle jetait par intervalles ce cri de détresse, cet appel désespéré à la protection paternelle:
—Baba! ia baba! Sidi!
Et elle pleurait toutes ses larmes d'enfant.
—Allons! dit une voix, choisis, prends ta part, si tu veux, celle duBureau Arabe: tu y as droit.
—Laissez ces jeunes filles, cria l'officier ivre de fureur, laissez ces jeunes filles! lâches que vous êtes, assassins! brigands!
Et il tira son sabre.
La lame jeta un éclair; mais au même instant, il fut entouré, saisi, désarmé, poussé, porté, remis en selle. Alors, respectueusement, un des anciens lui rendit son arme, répétant ce qu'on lui avait dit déjà:
—Pars; les chemins sont à tout le monde, mais les douars des Beni-Rahan appartiennent aux Beni-Rahan.
—Ce sont des repaires de scélérats! hurla le jeune homme. Des bandits qui violent des enfants, c'est justice de les anéantir par le fer et le feu. A mort! à mort!
La voix du caïd s'éleva dans la foule:
—Tu es jeune, dit-il, et tu ignores; mais il est des hommes de ma tribu dont la barbe n'est pas encore grise, qui ont vu les filles de leur mère servir de jouet aux soldats de ton pays. Le caïd Salah-ben-Omar, tout enfant, se souvient de ses soeurs, à peine plus âgées que lui, que lesgrandes capotes bleueséventrèrent après s'en être repues. Et si lui-même a échappé aux coups de baïonnette, c'est qu'il était si petit qu'on ne le trouva pas dans le fourré où il se blottissait. Il ne récrimine pas, la guerre est la guerre; mais va, va, quand les Bédouins saignent les autres, c'est que souvent on les a saignés. De quoi te plains-tu donc, quand on ne saigne pas les tiens?
L'heure de la prière venait de s'écouler, les hommes des Beni-Rahan prosternés du côté de l'Orient, pendant que le disque radieux glissait derrière les hautes crêtes du Bou-Djaber se relevaient lentement et rentraient dans leurs maisons de poil. Çà et là des voix aigres grondaient furieusement, et par moments on entendait des accents impérieux ou graves: «Paix, femmes, paix!» Sous quelques tentes, on pleurait.
Puis, peu à peu, tomba le silence.
Des ombres grises glissèrent vers la tente du caïd; l'on y parlait à voix basse, tandis que, non loin de là, près du Dar-Diaf, des hommes étendaient symétriquement de grandes branches de lauriers, qu'ils taillaient et égalisaient à coups de serpette.
L'ombre s'étendit comme un crêpe; à tous les points de l'horizon brillèrent des feux, et bientôt sortirent des ténèbres les sinistres jappements des chacals, et, de tous les douars semés dans les profondeurs de la plaine, les aboiements des chiens répondirent.
Tout à coup, un frémissement courut le long de la corde où les juments des Beni-Rahan étaient entravées.
Elles levèrent brusquement la tête, humant les souffles qui passaient, et inquiètes, agitées comme sous les claquements du fouet, piétinant et flairant le sol, elles déchirèrent la nuit des saccades de leurs hennissements. En un instant, le douar fut debout.
—C'est lui! c'est lui! dit-on.
Et s'avançant, jusqu'au dehors de la ligne circulaire des tentes, faisant taire à coups de pierres et de bâton, les chiens, des hommes fouillèrent l'espace noir, écoutant. Quelques-uns s'allongèrent sur la terre, y appuyant leur oreille.
—Par la tête du Prophète, c'est lui! Est-ce le bien, est-ce le mal qu'il apporte sur sa croupe?
Un hennissement lointain répondit joyeusement aux appels des juments du douar, et bientôt le puissant galop d'unbuveur d'airmartela le sol.
Des jeunes gens se précipitèrent à la tête des chevaux qui brisaient leurs entraves, et le douar entier cria:
—Merzoug! Merzoug!
Alors, dans la nuit, surgit l'étalon.
Hommes, femmes, enfants le saluèrent à grands cris, et pendant plusieurs minutes les échos du Bou-Djaber répercutèrent ce nom.
—Merzoug! Merzoug!
Un cavalier à barbe blanche le montait à poil. A quelques pas des tentes, il se laissa glisser à terre et, tenant le coursier par un bridon en corde, il cria quand eurent cessé les clameurs:
—Salut à tous! Hommes des Beni-Rahan, voici le cheval du caïdSi-Salah-ben-Omar.
—Voleur, répliquèrent-ils, sois le bienvenu, quoique tu aies infligé un affront immérité sur nos têtes. Ceux des Chaouias et des Nememchas rient encore de nous. Ils disent: «Ces gens des Beni-Rahan se sont laissé prendre devant leur barbe le maître des chevaux de guerre; et celui qui a sauvé son cavalier dans la mêlée, son cavalier n'a pu le sauver des larrons.» Sheik, tu es un homme habile; salut!
—Ne m'accusez pas, répondit le vieillard, si je suis coupable je consens à ce que vous me coupiez les mains, ainsi qu'il est prescrit, comme rétribution de l'oeuvre de mes mains. Mais elles sont blanches du vol. Pour l'avoir tenté et accompli, il faut l'adresse et l'audace des jeunes, et la couleur de ma barbe doit vous prouver que je n'en suis pas capable, sans qu'il me soit besoin de le jurer sur le tombeau du Prophète. Et cependant je paye pour les disputes d'autrui. Pour racheter le cheval, j'ai donné centdouros, ma fortune, j'ai vendu à des juifs avides les anneaux de mes femmes et jusqu'à leurskhelalasd'argent[5]. J'ai prié et supplié longtemps, et l'on m'a menacé des chiens. Le voleur est un des Ouled-bou-Ghanem.
[Note 5: Khelalas, boucles qui servent à retenir la robe des femmes aux épaules.]
—Nomme-le.
—Je ne le nommerai pas. Le silence sur son nom fait partie du prix de la rançon.
Et il est écrit: Ne vous servez point de vos serments comme d'un moyen de fraude.
Et maintenant, Beni-Rahan, rendez-moi mes filles.
Sa voix tremblait.
Alors le caïd Salah-ben-Omar, qui venait d'examiner soigneusement son cheval à la lueur d'un feu de branches sèches et ne lui avait découvert ni blessure, ni tare, le coeur partagé entre la joie et la tristesse, s'avança vers le sheik.
—Tu as bien tardé, homme. Depuis un mois je patiente, depuis un mois je dis à chaque coucher de soleil: «Demain!» L'autre jour, lassé de ma longue patience, j'ai averti les femmes des Ouchtatas en cueillant, comme des nénuphars, tes filles à la rivière: «Je donne à leur père trois fois vingt-quatre heures, ai-je dit; après quoi, il n'aura plus à s'inquiéter de leur chercher un époux!» Puis, j'ai réfléchi et j'ai accordé le quatrième jour, à l'aube, malgré mes jeunes hommes impatients. Il faut être miséricordieux. Et j'ai attendu encore un jour, et nous sommes au sixième, et depuis trois heures le soleil a disparu là-bas, derrière la cime du Bou-Djaber. A force de scier, le sabre a touché l'os.
—Que veux-tu dire? s'écria le vieillard, tandis que deux grosses larmes glissaient dans les plis profonds de ses joues. Où sont mes filles? Comment ne viennent-elles pas à ma rencontre? Pourquoi ne vois-je pas, éclairant la nuit, leur doux visage blanc? Par le maître de l'heure, caïd, réponds!
—Depuis six jours elles t'appellent et les voici lasses. De l'aube au crépuscule et du crépuscule à l'aube, elles n'ont cessé de répéter: «Père! Père! Mon Seigneur!» et tu n'es pas venu. Tu es resté sourd comme un vieux juge devant l'affliction des jeunes. Mais on va te les rendre. Les femmes du douar les parent, et les font belles pour toi. Viens, sheik, tu es notre hôte, veux-tu te reposer en attendant sous ma tente.
—Me les rendra-t-on intactes? demanda le vieux, intactes comme à l'heure maudite où on me les a volées.
—Qui peut jamais jurer qu'une fille est intacte. O barbon! la plus ingénue jouvencelle trompe sur cette matière le cadi le plus scélérat. Nous sommes dupés tous, mon père; mais que ma tête soit maudite si celles que je t'ai prises pucelles se plaignent jamais de violences ou de mauvais traitements. Viens.
On plaça devant lui un plat de couscous de froment garni de quartiers d'oeufs durs et de blancs de volaille, puis des dattes et du lait, mais il ne toucha aux mets que du bout des doigts et du bout des lèvres, et seulement pour ne pas offenser celui qui le traitait.
Dévoré d'inquiétude, prêtant l'oreille aux moindres bruits, il murmurait pendant que le caïd, assis près de lui, et le servant lui-même, le pressait de manger, il murmurait:
—Yamina! Meryem!
Enfin, n'y tenant plus, il se leva.
—Pardonne à mon impatience, caïd Salah, mais j'ai hâte de revoir les bien-aimées de ma vieillesse. Quand elles sont venues au monde, je me suis réjoui malgré l'usage. Mes amis étonnés me disaient: «Quoi! tu fêtes la naissance de filles!» Et je leur répondais: «Oui, car le rayon de leurs yeux jettera de la poussière d'or sur le deuil de mes ans.» Et ils s'en allaient riant et répétant: «Adda maboul». Cet homme est fou. Mais eux seuls étaient fous, car depuis plus de douze ans elles ont été le soleil de mes heures. Debout, caïd! Il est tard et les chemins sont hérissés de dangers quand on voyage à la lueur sidérale avec deuxtoflas(fillettes) que les gens de nos douars ont surnommées les Roses.
Un doux sourire éclaira sa vieille face bronzée et ses yeux se mouillèrent.Les Roses!—Il répéta le mot avec orgueil, avec sa vanité innocente de père.—Les Roses! Oh! le nom plein de parfums! Il le redit encore, fier et heureux que l'on sût, aux Beni-Rahan, de ce côté-ci de la rivière, que ses filles, fleurs de sa vieillesse, s'appelaient ainsi.
—Sois sans crainte, répliqua le caïd, nul ne tentera de te les enlever. Je te prêterai une bonne mule et deux de mesdeïrast'escorteront jusqu'à l'Oued Mellegue.
Puis se tournant vers ledar-diaf, il demanda à haute voix: