—Enfants, êtes-vous prêts?
—Nous attendons tes ordres, monseigneur!
Et les deux cavaliers s'avancèrent, sortant de l'ombre, éclairés peu à peu par le feu d'un brasier qu'une vieille attisait. Enveloppés et encapuchonnés dans leurs grands burnous sombres, la barbe pointue, sabre sous la cuisse, pistolet au côté et fusil en bandoulière, on eût dit de ces moines-bandits de la Ligue allant accomplir quelque ténébreuse équipée.
Chacun portait couché en travers, sur le devant de la selle, un objet de sinistre aspect, long rouleau, empaqueté en des branches de lauriers liées à chaque extrémité par des cordes de poils de chameau.
Le milieu plus gonflé faisait s'écarter les branches, et dans les entrebâillements, on distinguait sous le frêle tissu d'un haïk des blancheurs de chairs.
A cette vue tous se turent; les hommes, debout et farouches, regardaient; les femmes rentraient, se cachant le visage, et sous quelques tentes des lamentations étouffées s'élevèrent.
Et le père, muet d'horreur, regardait, lui aussi, s'avancer lesdeïras. Sa bouche s'ouvrit, mais la langue resta clouée au palais et sa prunelle dilatée et sans rayon, comme s'il se refusait à comprendre.
Enfin, jetant ses mains crispées sur sa face, il arracha des touffes de sa barbe blanche, puis courut palper tout tremblant, dans les écartements des branches les corps rigides de ses bien-aimées.
—Yamina! clamait-il, Yamina et ma douce Meryem!
Et il allait de l'une à l'autre, pris de folie. Puis, soudain, poussant un cri terrible et tournant sur lui-même, il tomba la face contre terre.
—Qu'on l'emporte, ordonna froidement le caïd. Ce qui est écrit est écrit. Les uns agissent d'une façon, les autres d'une autre. Dieu seul connaît la vraie voie. La malédiction était sur leurs têtes. Nous ne sommes que de la poterie, et le potier fait de nous ce qui lui plaît. Qui sait ce que nous réserve le destin. Ecoutez, hommes! Vous traverserez le gué et le déposerez de l'autre côté de la rivière entre les corps de ses filles, et demain les Ouchtatas, les Ouarghas, les Bon-Ghanem et tous les Chaouias de la plaine iront se répéter de douars en douars et de marchés en marchés, qu'il n'y a rien de bon à gagner en volant les chevaux des Beni-Rahan.
Depuis six mois, chaque vendredi, je la voyais arriver, trottinant derrière la mule de son père, parfois seule, mais le plus souvent une vieille à ses côtés. Elle était toute petite—douze ans à peine—mais si frêle et si mignonne qu'elle en paraissait deux de moins. Enfant de la vieillesse de Baba Aaroun, sa mère à quatorze ans était morte en couches; aussi le vieillard la chérissait bien qu'elle ne fût qu'une fille, et lorsqu'elle sentait plier ses jambes ou que ses pieds se meurtrissaient aux pierres du chemin, il la prenait devant lui sur leberdade sa mule, comme il eût fait d'un fils. Mais il la déposait doucement à terre avant d'entrer à Djigelly.
C'est alors que nous la voyions passer, insoucieuse et gaie fillette, devant le bordj des spahis.
Mais bientôt, comme les soeurs dont parle le Lévitique, elle grandit tout à coup. Sa taille se forma, ses flancs se dessinèrent; d'harmonieux et doux globes soulevèrent sagandourade coton; le bouton se faisait fleur. Et timide et rougissante devint la fillette, et en même temps si jolie que, pendant des semaines, Arabes et Berbères venaient s'asseoir devant la porte au coin du bastion, à l'heure où le marché s'ouvre pour voir passer cette merveille desOuled-Aïdoun.
Et ils allaient rôder autour de l'étalage de Baba Aaroun, lui achetant des pastèques et des figues pour admirer de près la blonde Kabyle qui reflétait dans ses grands yeux étonnés toutes les nuances de la mer et du ciel.
Il savait bien ce qu'il faisait, le vieux Aaroun; il savait qu'accompagné de sa fille, la double charge des fruits de son jardin disparaissait comme si undjinbienveillant l'eût touché de son pouce mettant à leur place des poignées desordis, car il avait pour clients tous les spahis, tous lesturkos, et lesmokaliset tous les jeunes Maures de la ville.
Ses voisins riaient de lui, mais que lui importait; il savait aussi que, sous son oeil, la pucelle resterait intacte bien plus sûrement que s'il la laissait au gourbi, confiée à la surveillance distraite de ses belles-mères ou de ses grandes soeurs.
Autant que les vieillards des villes sont avides du fruit vert, les jouvenceaux de la montagne sont habiles à saisir la proie guettée.
Et tous la convoitaient, tandis qu'elle, embarrassée et honteuse, et comprenant déjà, se sentant brûlée par ces flammes ardées sur elle, cachait en rougissant son visage derrière un coin de son haïk.
Entre tous ces admirateurs, se rencontrait le chaouch Ali-ben-Saïd. _____
Malgré quarante ans sonnés au cadran de sa vie, il passait pour un des beaux cavaliers de la ville et un des plus rudes champions près des femmes, ce qui, joint à une conformité toute spéciale, l'avait fait surnommerBou-Zeb, nom difficile à traduire en français.
Bref, il possédait les qualités qu'au temps du prophète Ezéchiel, Oolla et Oolibella, soeurs bibliques et vierges folles, exigeaient de leurs amants.
Coquet et beau parleur, il se distinguait par le luxe de son turban brodé de soie jaune, son gilet chamarré d'or et l'éclatante blancheur de son burnous; aussi Mauresques et Kabyles lui clignaient de l'oeil, et les femmes desMercantismême, avouaient que pour un indigène, il n'était pas trop mal tourné, c'est-à-dire qu'elles le trouvaient charmant.
Il parlait, du reste, le français avec facilité, buvait de l'absinthe et du vin, et généralement tout ce qu'on voulait bien lui offrir, portait des chaussettes, se mouchait dans un foulard, fuyait la vermine et s'abstenait durhamadan.
Il avait quelque argent et aurait pu vivre sans rien faire en ce pays où un douro quotidien constitue un large patrimoine; mais désireux de briller en ce monde et sachant que les femmes n'aiment rien tant que les glorieux, il s'était mis au service du Bureau arabe et portait avec orgueil, aux jours de solennité, le burnous bleu dechaouch.
Cela lui procurait le plaisir de s'entendre appelerSidi(monseigneur) par ses coreligionnaires, et lui donnait le droit de les traiter decocuset de pouilleux sans qu'ils osassent riposter.
Les Bédouins, qu'en sa qualité de Koulougli (fils de Turc), il méprisait profondément, lui rendaientin pettoson mépris, et disaient en le voyant: «Fils d'Eblis le lapidé,» ou autrement «mauvais sujet,» ce dont il se souciait comme de la peau d'un juif, sachant bien que cette qualification ne déplaît jamais aux filles de Fathma pas plus qu'aux filles d'Eve.
Que ce sacripant devint féru d'amour pour la petite Zaïrah, rien d'extraordinaire, mais ce qui le parut tout à fait c'est que la petite Zaïrah sourit un jour, du haut de sa mule, à ce barbon de quarante ans.
Est-ce le burnous bleu du chaouch qui la séduisit? ou les vêtements soutachés du Maure? ou la réputation du surnomméBou-Zebétait-elle arrivée au fond de son village kabyle? Le soir, derrière les cactiers du gourbi ou sous les guirlandes de vigne vierge, s'entretenait-elle avec ses petites camarades des exploits de ce dompteur?
Mais qui connaîtra jamais les secrètes pensées qui s'agitent dans la tête d'une vierge; les mystérieux désirs de son coeur troublé?
Ou bien, n'est-ce pas plutôt le vieux Aaroun qui, fatigué de garder une virginité gênante, ordonna à sa fille de sourire au reître qu'il savait pouvoir la payer le bon prix.
Quoi qu'il en fut, à partir de ce jour, la fillette aux yeux bleus ne reparut plus auSouk-el-Kemmis(marché du vendredi) et le bruit courut dans la ville qu'Ali-ben-Saïd avait député sa vieille mère auxOuled-Aïdounpour marchander la pucelle au père qui en voulait 200 douros. _____
L'azoudja[6], en effet, partie un matin au douar des Ouled-Aidoun, en était revenue le soir la bouche débordant de paroles enthousiastes.
[Note 6: Vieille.]
«Oh! la reine des roses! oh! la fleur de houri! oh! le bouton d'enchantement!»
Non jamais, depuis cinquante ans qu'elle assistait à l'éclosion des vierges, et dans la ville et dans la montagne, et dans lesdacherasde la plaine, ses yeux n'avaient été aussi réjouis!
Car le Baba Aaroun, désireux de gagner un gendre si influent, un chaouch qui possédait l'oreille du chef du bureau arabe, et qui pourrait à un moment donné envelopper et réchauffer sa vieillesse du burnous écarlate de sheik, avait, en père habile, étalé son enfant sans voiles à la vieille éblouie.
Et pendant plus d'une heure, sans se lasser et avec une ardeur juvénile, elle détailla, complaisante, minutieuse et prolixe, les charmes de la jeune beauté, sans en omettre un seul, à son fils qui l'écoutait bouche béante, l'oeil en feu et la salive aux lèvres.
Aussi, l'affaire fut vite conclue, lasadouka[7] versée au père, et fixé le jour de la noce.
[Note 7: Somme que le futur paye pour l'achat de sa femme.]
Sur les longs versants des montagnes kabyles, entre Milah et Djidjelly, dans les villages desOuled-Aïdoun, on parle encore de la noce de la petite Zaïrah.
Car le bureau arabe du cercle, pour faire honneur à son premier chaouch, assista en corps à la fête; pendant trois jours la poudre parla au-dessus des ravins verdoyants et abrupts, dans les gorges plantées d'oliviers et sur la plage aux genêts épineux.
Et il y eut grande fantasia et grand déploiement de ce qui réjouit le plus la vue du montagnard comme de l'homme de la plaine, les longues tresses des femmes et les longsdjelals[8] des chevaux.
[Note 8: Housses de soie brodées d'or que les cavaliers riches mettent sur la croupe de leur chevaux aux jours de fête.]
Et aussi ce qui fait la joie du ventre: moutons rôtis et plats de couscous.
Pendant trois jours on vit la jeune mariée pâle et blanche sous ses haïks; ses grands yeux brillants et humides éclairaient son visage, et toute parfumée d'essence de rose et de musc, toute parée de cuivreries et de bijoux d'argent, elle excita bien des convoitises.
Jeunes et vieux disaient: «O merveilleux réceptacle d'amour!» tandis que les femmes, matrones et filles, la jalousaient de s'asseoir seule, épouse et maîtresse, au foyer conjugal.
Et l'on se racontait les exploits du maître de cette délicate beauté.
Oh! l'heureux coquin! il soulevait des nuages d'envie comme un étalon du Haymour soulève la poussière sous son galop furieux. N'était-ce donc pas assez d'avoir pendant plus de vingt ans trompé les maris et dupé les filles! Fallait-il encore que, devenu grison, sa barbe poivre et sel se frottât aux joues rosées d'une vierge de douze ans!
Bou Zeb! Bou Zeb!Et tous riaient à ce nom, mais les matrones hochaient la tête plaignant tout bas l'enfant sacrifié à l'avarice du vieil Aaroun. _____
A cheval, Ali-ben-Saïd vint le soir prendre son épouse. Deux parents à droite et à gauche tenaient les rênes de sa bride, et les invités, munis chacun d'une lanterne, suivaient le cortège.
En tête s'avançait la musique précédée d'un Kabyle chargé d'un candélabre couvert de bougies allumées et de fleurs.
A la porte du gourbi, ils s'arrêtèrent, laissant le chaouch entrer; Baba Aaroun lui présenta sa fille qui enleva officiellement son voile devant l'homme que son père avait choisi.
Alors l'époux ébloui s'écria comme jadis le Prophète devant la belleBaïrah étalée demi-nue sous ses yeux:
«Louange à Dieu, maître des coeurs!» Et l'ayant baisée sur la bouche, il l'enveloppa dumoulaïa, la mit en selle sur une mule blanche, et marchant derrière, le sabre levé au-dessus de la tête de son épouse en signe de ses droits, il la conduisit, escorté des parents et des amis, au domicile conjugal. Deux vieilles refermèrent sur eux la porte tandis que dans la rue, stationnait la foule attendant les preuves de la virginité. _____
On s'assit en face, le long des maisons, et descaouadgisapportèrent des tasses; mais tandis qu'on humait le café brûlant, de grandes plaintes sortirent du fond de la maison. D'abord étouffées et sourdes, elles devinrent stridentes et lamentables et glacèrent sur les lèvres les rires et les gais propos qui couraient de groupes en groupes.
Elles durèrent longtemps, si longtemps que ceux de la noce se lassèrent et protestèrent de la rue.
—Chaouch, cria-t-on, ménage-la. La grenade n'est pas assez mûre.
Et des femmes indignées protestèrent à leur tour:
—Ali-ben-Saïd, aie pitié. Souviens-toi que tu as trente étés de plus qu'elle; qu'elle est faible et que tu es fort, et que l'agnelle ne peut supporter le choc du bouc.
Et d'autres plus irritées élevèrent leurs voix vers l'épouse:
—Zaïrah-bent-Aaroun? Zaïrah-bent-Aaroun! il faut demander le divorce! il faut demander le divorce!
Et comme les plaintes continuaient, elles menaçaient d'aller chercher leCadi.
Mais, tout à coup, les cris cessèrent. Il se fit un grand silence: la petite fenêtre s'ouvrit, et les deux vieilles échevelées et pâles agitèrent un linge déployé.
Alors, les hommes en bas, ayant levé leur lanterne et voyant la toile sanglante, applaudirent l'heureux époux, et clamèrent:Bou Zeb! Bou Zeb!
Le lendemain, ni les jours suivants, on ne revit le chaouch. Il se reposait sans doute près de la maîtresse de son coeur; mais le cinquième jour, la ruelle, de nouveau, s'emplit de monde; les gens de la noce revenaient.
Et l'on vit sortir le marié tout pâle, puis deux hommes qui portaient sur leurs épaules un brancard sur lequel était étendue roulée dans un haïk une petite forme grêle.
Et chantant les versets du Livre: «En quelque lieu que vous soyez, la mort sait vous atteindre» tous suivirent au cimetière le corps de la petite Zaïrah.
Et lorsqu'on eut déposé l'enfant, enveloppée du drap vert, dans la fosse maçonnée et que tout fut comblé, les femmes de la tribu crachèrent en passant sur le vieux Baba-Aaroun qui, l'oeil sec et la tête égarée, demeurait accroupi près du petit monticule de terre.
Le lieutenant F… partit de grand matin de Djidjelly et suivant la côte jusqu'à l'ouedDjin-djins'engagea dans la montagne. Il devait faire la grande halte au bord deChâanah, coucher à celui deFedj-el-Arba, puis chez le caïd de Milah et arriver le surlendemain à Constantine. Deux spahis indigènes et un muletier chargé de ses bagages l'accompagnaient.
Aux premiers contreforts duDjebel, des pâtres, huchés sur des quartiers de roc, les hélèrent:
—Holà! hommes! Où allez-vous?
—Nous allons à Constantine, répliquèrent les spahis.
—Vous ne passerez pas Châanah, lesOuled-Ascarsont, cette nuit, fait parler la poudre et tué deuxmokalis[9].
[Note 9: Cavaliers indigènes attachés au service des Bureaux arabes.]
Le lieutenant haussa les épaules; l'avant veille encore, des officiers du bureau Arabe de Djidjelly avaient chassé dans ce pâté de montagnes et n'avaient remarqué aucun signe d'agitation; il roula une cigarette avec l'insouciance de ses vingt-cinq ans et continua son chemin.
Il arriva sans encombre à Châanah, s'y reposa deux heures, mais au moment où il quittait le bordj, il rencontra le vieux sheik Ahmed qui venait sur sa mule tout exprès pour lui dire:
—Ne va pas plus loin.
—J'ai des dépêches, répondit simplement le jeune homme, et j'ai l'ordre de me présenter après demain au bureau de la division. Et il se remit en route, tandis que le chef Kabyle lui criait:
—Tu marches à ta mort.
Le soleil baissait sur l'horizon lorsque les cavaliers gravirent le sentier escarpé de Fedj-el-Arba. Tout était désert et silencieux, et la porte du bordj close. Une boule jaunâtre pendait accrochée à l'un des battants.
L'officier crut d'abord voir quelque vautour comme ont coutume d'en clouer les chasseurs, mais les spahis aux yeux plus exercés à fouiller les lointains ne s'y trompèrent pas.
—Qu'Allah vide ma selle; s'exclama l'un d'eux; le sheik Ahmed a dit vrai, les chiens ont commencé leur besogne!
Et à mesure que F… avançait, il distinguait plus nettement le trophée des Kabyles: le crâne rasé, la face convulsionnée du décapité, son oeil glauque, sa bouche tordue montrant ses larges dents blanches, et la barbe courte et noire engluée de sang.
La petite mèche de cheveux bien tressée par laquelle l'ange doit saisir l'élu pour le porter aux pieds de l'Éternel, servait à suspendre la tête.
—O mes fils, cria l'autre spahis, nous voici arrivés au moment où la tête ne tient plus sur les épaules. Je sens déjà branler la mienne et le sabre fouiller entre la chair et l'os. Les maudits ont porté la main sur un cavalier duBeylik!Respecteront-ils des spahis de Constantine?
Tout à côté, dans le fossé, près du bastion, étaient couchés deux corps enveloppés du burnous bleu; on avait jeté des poignées de longues herbes à la place de la tête de l'un pour couvrir la section béante, et le crâne fracassé de l'autre indiquait pourquoi on n'avait pu le suspendre à la porte.
—Regardez, continua le spahis mettant pied à terre et examinant les cadavres, ils les ont tués d'un coup de pistolet à bout portant, comme on fera pour nous tout à l'heure; car ces sangliers montagnards nous ont vu arriver et nous guettent cachés dans les broussailles. Malheur sur nos têtes! Il ne nous reste plus qu'à leur abandonner nos bagages et prendre le trot sur Milah.
—Nous n'aurons pas fait cent pas que les hommes deBou-Salemnous auront envoyé leurs balles; je suis étonné de ne pas les entendre siffler!
—Bou-Salem! s'écria le lieutenant; j'ai pour lui une lettre du vieux caïdAbderrahman. Il m'a dit: Si tu passes à Fedj-el-Arba, va trouver le sheik Bou-Salem de ma part: il te recevra comme un fils.
Et fouillant dans les poches de sadjebira, il en sortit une lettre.
—Fusillés dans la broussaille ou égorgés dans son douar, nous n'avons pas d'autre choix. Tentons l'aventure.
—Tu as raison, mon lieutenant. Bou-Salem déteste les Roumis qui lui ont tué aux affaires des Beni-Afeur son père et ses frères; mais c'est un juste, et après tout, Dieu seul est le maître de l'heure!
—Allons!
Ils descendirent le versant opposé du plateau et bientôt aperçurent dans un creux du vallon une trentaine de gourbis cachés derrière d'épaisses haies de cactiers et d'aloès.
Le Français crut d'abord le village du chef Kabyle abandonné, car nulle figure humaine ne s'y montrait, mais il s'expliqua bientôt la cause de cette apparente solitude.
A une portée de fusil, près d'un bois d'oliviers, une centaine d'hommes se groupaient autour de deux ou trois personnages gesticulant avec énergie, et les femmes et les enfants assis hors du groupe semblaient écouter anxieusement.
Mais les spahis venaient d'être aperçus: hommes, femmes, enfants se levèrent et de longs fusils hérissèrent cette foule.
Quelques hommes s'en détachèrent et, l'arme sur l'épaule, s'avancèrent lentement à la rencontre des étrangers.
Eux ne chevauchaient aussi que lentement à cause de la descente difficile; enfin, quand ils ne furent plus qu'à une vingtaine de pas les uns des autres, l'officier cria en langue arabe:
—Où est le sheik Bou-Salem?
—Devant toi! répondit un homme à barbe rousse et à l'aspect farouche et menaçant. Que lui veux-tu?
—Lui demander l'hospitalité. Nous avons trouvé les deux mokalis tués à la porte de Bordj. La place n'est pas sûre pour des hommes isolés. Nous venons reposer nos têtes chez toi.
—Chez moi! répliqua le sheik surpris; ignores-tu?..
—Je suis ton hôte et ne veux rien savoir, interrompit le lieutenant.Voici une lettre du caïd Abderrahman.
Le Kabyle fit quelques pas encore, regarda l'officier avec défiance, puis prenant la lettre, l'ouvrit, examina le cachet en silence et la tendant à un jeune homme qui se tenait tout près, une plume de roseau dans un étui et un encrier à la ceinture:
—Khrodja, dit-il, lis.
LeKhrodja(secrétaire) lut d'un ton uniforme et lent:
«Je t'envoie le lieutenant F. Il est mon ami. Ne te contente pas de donner l'alphaet ladiffaà lui et aux siens, mais sois pour lui ce que le Prophète veut qu'on soit pour les étrangers qui viennent en ami.» _____
Pendant ce temps, les gens de la tribu s'étaient approchés, et les femmes ne sachant de quoi il s'agissait, hurlèrent à la fois: «A mort! à mort le Roumi et les vendus aux Roumis!»
A ces cris, le sheik se retourna, le sourcil froncé et l'oeil plein de colère:
—Paix, femmes! s'écria-t-il. L'injure est la dernière arme des vaincus, et les cartouchières de nos jeunes hommes contiennent encore de la poudre et du plomb. Ces voyageurs viennent ici en hôtes, ils doivent être les bienvenus. Mets pied à terre, ajouta-t-il en tenant lui-même l'étrier du lieutenant; ma maison est à toi, tu y demeureras à ta volonté, et aussi longtemps que tu seras assis sous son ombre, tu n'auras ni faim, ni soif, et nul ne touchera à un poil de ta barbe.
Et des hommes se saisirent des chevaux et de la mule, tandis qu'il conduisait ses hôtes à son gourbi, et que les Kabyles se groupaient avides de savoir ce que venaient faire ces aventureux au milieu de ce peuple insurgé.
—Rien, répondait le sheik; ils passent leur chemin.
Et, silencieux, ils se retiraient.
Ce fut avec l'appréhension de se réveiller chez le Père Eternel que s'endormit le lieutenant de spahis, et son sommeil fut traversé de songes tout embués de sang. Aussi à l'aube fut-il fort étonné de se trouver encore de ce monde. Le sheik, penché sur lui, secouait son épaule et lui disait: Lève-toi.
Ses chevaux sellés et la mule chargée achevaient bruyamment leur orge, et les Arabes déjà prêts causaient avec les Kabyles et partageaient fraternellement des olives et des morceaux de galette.
L'officier se mit en selle et cherchait des yeux le sheik Bou-Salem pour le remercier, lorsqu'il le vit avec étonnement monter à cheval, lui aussi, suivi de six cavaliers.
—Bon! se dit-il, il va me régler mon compte au milieu de quelque taillis, dès qu'il se croira débarrassé de ses devoirs d'hospitalité.
Mais le sheik semblant lire dans sa pensée lui dit:
—Je vais t'accompagner jusqu'au delà des crêtes deSidi-Khraled, limites du territoire de ma tribu, car tu pourrais être insulté en chemin, ou pis encore.
Et lorsque le lieutenant, les deux spahis et le muletier dévalèrent sur l'autre versant duDjebel, après avoir pris congé des cavaliers Kabyles, ils se retournèrent plusieurs fois, et les aperçurent sur la crête du mont, éclairés par le soleil levant, le fusil haut sur la cuisse, suivant de l'oeil leurs hôtes qui défilaient paisiblement le long du chemin de Milah.
La Kabylie était en feu et l'insurrection s'étendait jusqu'à Batna, Setif et Aumale. Le Fort National, Dellis, Tizi-Ouzou, Dra-el-Mizan, Bougie, Bordj-bou-Arreridj, Milah étaient assiégés. Toutes les fermes et les habitations isolées flambaient, abandonnées par les colons trop heureux de sauver leur tête. C'est sur ces entrefaites que le colonel L…, commandant le cercle de Bou-Saada, officier énergique, partit un peu imprudemment avec une minuscule colonne de Tirailleurs Algériens et de Spahis, pour percevoir les impôts dans les tribus duBled-el-Djerid.
Le premier caïd auquel il s'adressa refusa de rien payer; on dut faire des arrestations, et le lendemain deux ou trois mille Arabes, la plupart du cercle de Bou-Saada, vinrent attaquer notre camp.
On les mit en pleine déroute; et, tandis qu'un escadron de spahis sabrait les fuyards, le colonel fit sonner le ralliement des tirailleurs, et les bravesturcospoudreux, sanglants, déchirés, hideux mais épiques, vinrent reprendre leurs rangs sur le front de bandière.
Les sergents-majors firent l'appel; une trentaine d'hommes et deux officiers manquaient dans le bataillon.
—Mes enfants, dit le colonel, je suis content de vous; mais il faut nous hâter de finir la besogne, car si nous ne la finissons pas aujourd'hui, ce sera à recommencer demain, et demain ils seront dix mille.
Les turcos, sombres et immobiles, écoutaient.
Le colonel continua:
—Pendant que la cavalerie charge cette canaille, vous allez m'apporter les têtes des tués. Allons, enfants! cent sous par tête de bédouin, undouro!Rompez les rangs et pas gymnastique!
Et se tournant vers les officiers étonnés de cet ordre:
—Le Bureau Arabe m'a fait prévenir que beaucoup de gens de Bou-Saada sont mêlés aux insurgés. Il faut frapper un grand coup, sans quoi il nous faudra rentrer dans la ville par la brèche avec, sur nos talons, tous les Ksours du Mok'ran. _____
Cependant les turcos poussant de grands cris se répandaient en courant sur le champ de bataille. Les chassepots avaient fait merveille, semant la plaine de corps bronzés.
Alors, on vit des groupes sinistres. Les soldats indigènes penchés, un genou en terre, décoiffaient d'un coup de main la tête du cadavre quand y adhérait encore lechechiaou lehaïk, puis empoignant la touffe de cheveux que tout musulman porte à l'occiput, ils agitaient furieusement, avec un mouvement de bras qui scie et des miaulements de chacals, le terrible sabre-baïonnette.
Une boule sanglante pendait tout à coup à leur poing gauche, puis ils venaient présenter triomphalement l'épave humaine qu'ils jetaient sur un tas grossissant devant la tente duKebir, en échange dudouroremis par leur sergent-major, et sans reprendre haleine recouraient à la besogne.
C'était l'argent de l'achourque le caïd des Chabkas avait insolemment refusé de payer aux cavaliers du colonel et dont on s'était emparé la veille à coups de fusil.
Les têtes, au nombre de 300 environ, remplirent un fourgon du train d'artillerie qui fut aussitôt dirigé au grand trot sur la ville.
On ne s'encombra ce jour-là ni de prisonniers, ni de blessés, car s'il y eut de ces derniers, ils furent retrouvés sans tête, corvée de moins pour l'aide-major, les hommes de garde et les ambulanciers. _____
Escorté d'un peloton de spahis, le fourgon entra vers minuit à Bou-Saada par la Porte du Sud et le chargement funèbre s'arrêta sur la grande place.
La ville reposait sous la garde d'une section de turcos qu'on réveilla prestement et sans bruit pour qu'ils se tinssent prêts, fusils chargés et sac au dos.
Des hommes de corvée épointèrent rapidement le manche de longs piquets de tente, qu'ils enfoncèrent en un triple cercle autour de la fontaine, et sur ces piquets on planta les têtes.
Le fourgon les versait au fur et à mesure, en petits tas d'horribles boules, gluantes, informes, couvertes de caillots et de plaques de boue rouge.
Dans la précipitation et l'âpre désir du gain, les cous avaient été maladroitement tranchés. Des inhabiles avaient tailladé pour chercher la jointure des vertèbres cervicales; d'autres, ne la trouvant pas, avaient haché l'os à grands efforts. Des nuques horriblement déchiquetées témoignaient des affreuses luttes des blessés; leurs exécuteurs, irrités de cette résistance qui augmentait leur besogne en y mettant des obstacles non prévus, avaient frappé, dans leur rage hâtive, dix mauvais coups pour un bon, et les chairs pendaient avec les fragments du crâne et les tendons, comme de petite bouts de loques ou des sétons englués de matière.
La lune, cachée jusqu'ici derrière les hauts palmiers de l'Oasis, se montra tout à coup, éclairant le hideux spectacle: faces livides et bleuies, bouches ouvertes encore dans la rage d'une dernière morsure, nez écrasés dans les heurtements et les cahos d'une route de quinze lieues.
Ici, un oeil sorti de l'orbite pendait jusqu'aux lèvres comme une agate salie, tandis que l'autre, grand ouvert, semblait regarder avec étonnement le vide.
Là, une tête, enfoncée trop brutalement, était percée de part en part; un éclat de bois sortait du crâne, au-dessus des sourcils, formant une corne sanglante; une autre, fendue par un coup de crosse, laissait couler la cervelle comme la moelle qui s'échappe d'un os.
Des ruisselets dégoûtaient lentement, serpentant le long des piquets où ils se collaient comme des filets de glue. Des chiens blancs à longs poils, maigres et trapus, et de grands lévriers fauves, rodaient autour du charnier, essayant de lécher les caillots de sang, tandis que d'autres, un peu à l'écart, hurlaient à la mort.
L'aube, bientôt, éclaira ces épouvantes et le soleil levant vit surgir les désespoirs. _____
Ce furent les femmes qui, levées les premières pour puiser l'eau à la fontaine, assistèrent au spectacle.
Pétrifiées d'abord et muettes d'horreur, elles parurent ne pas comprendre ou se crurent le jouet d'un cauchemar; mais, s'étant approchées, elles poussèrent soudain de grands cris.
La ville entière s'éveilla, et en même temps le clairon des turcos, debout sur la place, sonna la diane. La joyeuse fanfare retentit avec ses airs de fête au milieu de cette désolation, tandis que les femmes avec des hurlements de louves affolées tournaient autour du triple rond macabre.
L'une reconnaissait la tête de son frère, celle-ci de son époux, cette autre de son père ou de son fils.
Quelques-unes ne pouvant distinguer les traits, les essuyaient du bas de leur robe ou grattaient de leurs ongles les coagulations de boue et de sang.
Les hommes arrivèrent à leur tour silencieux et farouches. Beaucoup levèrent les bras, menaçant du poing l'invisible ennemi.
Ils poussèrent tous à la fois de grandes clameurs, puis se turent. La section des turcos, immobile et sombre sous ses gais habits bleu de ciel, attendait, l'arme au bras, sur la place, et les spahis rangés en bataille avaient le sabre au clair.
Puis, au loin, on entendait s'approcher les éclats sonores des clairons sonnant la marche.
Alors le vieux caïd de Bou-Saada monta sur son cheval de guerre, et suivi de ses cheicks revêtus du burnous écarlate, sortit de la ville à la rencontre de la colonne.
Et lorsqu'il fut à dix pas du colonel qui, le poing sur la hanche, chevauchait audacieusement en tête de sa petite troupe au milieu de ce pays soulevé, il mit pied à terre et se prosternant, appuya sur l'étrier du Français sa longue barbe blanche:
—Tu es le plus fort, dit-il simplement. C'était écrit.
Et c'est ainsi que fin janvier, quand tout le nord de l'Afrique était en feu, fut étouffée en sa racine la sédition de Bou-Saada et la révolte des Ksours du Mok'ran.
La pratique des hommes de guerre n'est pas la pratique des avocats.
Aux sages, salut!
Que la voute de la fête soit le ciel indigo ou la nuit semée d'étoiles, qu'elle soit le dôme doré de la Kouba ou la verte ogive des festons de vignes enguirlandés de grappes ovales, les danses les plus lascives s'enveloppent d'une biblique grandeur.
L'Arabe, même en ses vices monstrueux, est rarement bas et vulgaire. Les chairs lui brûlent, la passion le terrasse, le désir l'étrangle; il bave comme un lion, jamais comme un chien. Il a une façon à lui de secouer ses haillons et sa vermine qui ne ressemble en rien à celle des pouilleux de l'Europe, et jusque dans ses crimes, ses laideurs et ses misères, il porte la marque altière de Caïn. _____
Ce soir-là, la fête touchait à sa fin et le couchant se baignait dans de grandes nappes rouges. L'horizon flamboyait comme un décor de féerie et l'immensité enflammée des sables se fondait dans l'immensité enflammée du ciel.
On eût dit que là-bas Sodome, Gomorrhe et les cinq autres villes maudites éteignaient lentement leurs brasiers dans le lac asphaltique.
Ivre de mangeailles, de haschisch, d'amour, allongé sur une natte de tiges d'alpha, le dos appuyé contre ma selle, je rêvais, les yeux demi clos.
AlorsBraham Chaouch, le vieux coupeur de têtes, posa sa main sur mon bras.
—Regarde, dit-il.
—Laisse-moi, que puis-je voir de plus beau que ce soleil couchant? Les filles desOuled-Naylsont grisé mes yeux et mon coeur. Elles sont parties emportant leurs tentes; je veux m'endormir dans l'oubli au bruit sourd destamtamsdes chanteurs.
—Non, veille et regarde. Des chorées de femmes, tu peux en rassasier ta vue dans toutes les cités mauresques et aux portes de tous les ksours, mais le spectacle que voici est plus rare. _____
Et au travers du nuage qu'avaient laissé sous la tente le tabac, le kiff et la poudre, je vis défiler un à un, fantômes silencieux, les danseursFréchiches.
«Abandonne la danse aux femmes, a dit le prophète; souviens-toi que l'homme qui danse est ridicule et foule aux pieds sa dignité comme s'il sautait sur un tapis.»
Mais ce n'est pas seulement par la danse que les Fréchiches foulent leur dignité. Le visage rasé comme jadis les prêtres de Cybèle, ce qui suffirait pour les livrer au mépris des Arabes, ils s'affublent de la longue robe des femmes mauresques serrée aux hanches par lafoutahde soie bariolée. Leurs poignets et leurs chevilles sont ornés de bracelets et quelques-uns de ceux qui passaient devant moi, les plus jeunes, portaient aux oreilles de grands anneaux d'argent. La tête était coiffée du turban des Koulouglis.
Ils se rangèrent en demi-cercle devant la tente du caïd, et au son de latarboukaet d'une sorte de flûte de Pan dont jouait merveilleusement un jeune chamelier, l'un deux s'avança et commença la mimique lascive des courtisanes du Souf. Bientôt un autre se joignit à lui, puis un second couple, et tous enfin ce mêlèrent en un chassé croisé d'immondes vis-à-vis.
Le caïd Otman et ses cheiks, accroupis sur leurs talons, regardaient, le sourire de mépris aux lèvres. Des cavaliers du goum et des spahis enveloppés dans leur burnous rouge garnissaient le fond de la tente et entouraient les danseurs; et ces têtes bronzées, ces mâles visages d'hommes de guerre formaient un étrange contraste avec les fronts blêmes et les traits flasques des efféminés.
Je crus voir le lubrique David et ses éphèbes juifs dansant devant l'arche sous les regards étonnés des soldats des Gentils.
Tout à côté, une chèvre blanche allaitait son chevreau. Le biquet donnait de grands coups de son mufle rose dans le pis gonflé, et, se reculant en tirant le tétin, heurtait le bras du joueur de tamtam, qui le repoussait doucement. De grands lévriers roux et féroces rôdaient autour de la tente et s'approchaient sournoisement pour flairer les hôtes. _____
La nuit descendait; les fournaises de l'occident et avec elles, les spectres des cités maudites écroulées dans une nappe pourpre, à chaque seconde, s'amincissaient.
Toute chargée des parfums capiteux des herbes que le soleil avait séchées dans le jour, la brise se leva et emplit la tente.
L'ombre croissait rapidement; des bougies que de jeunes garçons venaient d'allumer s'éteignirent, et tout à coup le joueur de tarbouka cessa de frapper la peau de ses doigts. Une flûte faite d'un roseau reprit un air triste et doux comme une voix de castrat, les danseurs s'arrêtèrent essoufflés, et l'un des infâmes psalmodia lentement une chanson d'amour. Puis, tous s'assirent à l'écart autour d'un foyer de braises rouges, se passant à la ronde de petites tasses de café et des pipes bourrées de haschisch.
La lueur du brasier jetait des teintes sanglantes sur leurs visages blafards frappés du sceau des basses luxures, et des cavaliers du goum se glissèrent auprès d'eux. _____
Mais voici qu'un bruit sourd, un bruit de voix et de pas se lève. Tous dressent l'oreille, et les Fréchiches, le cou tendu et l'oeil inquiet, interrogent l'espace dans la direction de l'oasis.
Alors celui qui était leur chef cria au caïd Otman:
—Homme! il a été convenu que nulle femme n'aurait sa place ici.
Il se fit un grand silence comme à l'approche des catastrophes et le caïd répliqua:
—Sur la tête du Prophète! Je jure qu'aucun de nous n'a accumulé assez de honte sur son front pour convier ici ses épouses ou ses soeurs. L'écorce de l'homme est faite de chêne, il peut tout braver sans trop de dommages; mais celle de la femme est une feuille de rose, elle se salit aux sales contacts. Celles qui viennent ne sont pas de nos ksours; personne ne les a invitées.
Et spahis, chaouchs, mokalis, goums, entendant ces paroles, riaient.
Les Fréchiches, eux, ne rirent pas. A la hâte, ils entassèrent pêle-mêle dans leurs largessahasde poils de chameau leurs ustensiles, tapis, tentes, piquets et provisions de route, et en chargèrent avec une précipitation affolée leurs mules.
Mais avant qu'ils aient pu se hisser sur leurs charges, car on leur interdit de souiller de leur enfourchure infâme le noble cheval, monture des guerriers, quinze ou vingt femmes escortées de grands lévriers, de cette bonne race qui mange les hommes, se ruèrent comme des bacchantes en poussant des cris aigus. C'étaient les courtisanes de la fraction des Ouled-Nayls qui, depuis la veille, avait planté ses tentes sur le territoire de l'Oasis.
Et armées, les unes de bâtons, les autres de branches d'épine, d'autres encore de tessons remplis de fiente humaine, elles tombèrent à grands coups sur les fuyards, excitant contre eux lesslouguis.
—Aux chiens les infâmes! hurlaient-elles. Les infâmes aux chiens!
Et l'on vit un spectacle étrange et à jamais inoubliable, dans ce coin du Bled-el-Djerid: des hommes glabres, costumés en femmes, poursuivis par des femmes et des chiens furieux, courir éperdus dans la nuit, à travers les sables.
Je ne me souviens plus en l'honneur de qui fut donné le dîner, si c'était en celui de l'abbé Bidoux, curé de Souk-Arras, ou Chipotot, inspecteur de colonisation, ou bien encore pour fêter l'arrivée du petit baron Lampinet, tout frais émoulu de Saint-Cyr et tombé de la veille au Bordj. En tout cas, on avait choisi le jour du mardi gras et le repas avait été digne des officiers du 4° escadrons du 3° spahis. Aussi l'un de ces messieurs, qui sortait des guides de la garde, ayant déclaré que ce festin lui rappelait lesmessimpériaux, mais qu'il y manquait la musique, le capitaine Fleury, chef de popote, promit un orchestre au désert.
Il appela lechaouchAli-ben-Ali, lui donna à voix basse quelques ordres et l'on continua de manger et de boire… de boire surtout, car il faisait soif; par les fenêtres ouvertes arrivait avec la nuit une molle et chaude brise qui jetait dans le gosier des poignées de poivre de Cayenne.
Aussi les convives déjà très échauffés quand on alluma le punch, pour calmer la surexcitation de leurs nerfs réclamèrent-ils à grands cris la musique promise, et l'abbé Bidoux fredonna:
Retentissez, harpe sonore,Jusques aux ciel;Chantez celui que l'on adoraDans Israël!_____
La porte s'ouvrit; il y eut un moment de grand silence. Le curé de Souk-Arras se renversa sur sa chaise, les yeux mi-clos, les mains sur son abdomen, se préparant, comme Saül, à faire sa digestion au son de la harpe sonore. L'inspecteur Chipotot raffermit ses lunettes, le petit sous-lieutenant se trémoussa, tandis que le grand Badenco, lieutenant en premier, lui allongeait de grands coups de pouce dans les côtes en disant: «Nous allons rire, petit cornichon.»
Depuis deux minutes cependant, la porte était ouverte et rien n'entrait; non, rien si ce n'est d'étranges et acres parfums où l'essence de musc se mêlait à la quintescence de bouc, et en même temps un bruit de chuchotements, de rires étouffés, de poussées avec un frémissement detarbouka(tambour de basque).
—Allons! entrez, entrez donc, dit Fleury.
Les rumeurs cessèrent. On entendit une sorte de marche saccadée, et l'une derrière l'autre parurent, le rire aux lèvres, étalant leurs dents blanches et frappant en mesure sur latarbouka, dix jeunes négresses enveloppées, de la tête aux pieds, dans ces grandes pièces de cotonnade bleue quadrillée appeléesmoulaïas.
En dépit du rire muet stéréotypé sur leurs lèvres, elles semblaient aussi craintives et honteuses que des pensionnaires du Sacré-Coeur en leur premier tête-à-tête avec leur cousin le cuirassier; mais les officiers les ayant encouragées de la voix et du geste, elles se rangèrent le long de la muraille et s'accroupirent sur le plancher, les regards fixés sur le punch qui flambait. _____
Oh! la belle ligne de faces truculentes, de nez épatés, de grosses lèvres gourmandes, de dents éclatantes et de croupes énormes! Elles avaient laissé à la porte leurs sandales de cuir jaune et l'on voyait la plante blanche de leurs pieds nerveux aux jarrets maigres comme ceux des juments de race, vaillantes à la fatigue et au plaisir. Les flammes bleuâtres de l'alcool et les jaunes languettes des bougies n'étaient qu'ombres devant l'éclat de ces vingt prunelles, qu'allumèrent la curiosité et la convoitise lorsqu'elles virent verser dans les verres des cuillerées de liquide en feu.
D'abord, elles firent des mines horrifiées lorsqu'on leur passa des coupes pleines. Mais l'abbé Bidoux, ayant juré que cette liqueur n'était qu'un simple sorbet pour lequel la belle Aïcha, quatrième épouse du Prophète, professait une estime toute particulière, elles se laissèrent convaincre, et après une série de grimaces variées destinées à dissimuler une satisfaction trop visible, elles vidèrent rapidement les coupes, puis passèrent la langue sur leurs lèvres comme des chattes qui ont goûté à un pot de crème, tandis que le marabout chrétien riait comme un fou de ce bon tour joué à Mahomet.
Alors, yeux allumés et face épanouie, elles entonnèrent en choeur, en raccompagnant de latarbouka, une mélodie étrange, aux notes un peu monotones, mais empreintes d'une harmonieuse douceur. _____
Après une seconde tournée acceptée cette fois sans hésitation, deux d'entre elles se levèrent et, s'étant approchées du commandant du Bordj, lui baisèrent préalablement les mains et l'épaule droite et lui offrirent de donner le spectacle d'une danse arabe, offre qui fut acceptée avec enthousiasme, même par l'abbé Bidoux, qui avoua désirer depuis longtemps assister à cettesauvage folie.
En une seconde, toutes deux se dépouilleront de leurmoulaïaet parurent vêtues de la simplekomidja(chemise), qui, formée de deux pièces de coton attachées aux épaules par deux boucles de cuivre et retenues à la taille par un cordon de laine, ouverte par conséquent sur les côtés et ne dépassant pas le genou, laisse aux regards les moins discrets peu de chose à désirer.
Et se faisant face, roulant des yeux chargés de luxure, la bouche ouverte en un rire silencieux, elles se trémoussèrent pendant dix minutes sur leurs hanches charnues, jouant, en une pantomime naturaliste, l'éternel duo d'amour.
Les doigts enfiévrés des musiciennes frappant à grands coups lestarboukasralentissaient ou précipitaient les saccades, tandis que les anneaux de cuivre de leur bras et de leurs chevilles s'entre-choquaient avec un tintement aigu de grelots.
Les officiers riaient; le petit sous-lieutenant ne cessait de se dandiner sur sa chaise, imitant, sans en avoir conscience, les mouvements des danseuses; l'inspecteur de colonisation, cou tendu et bouche béante, tenait des deux mains ses lunettes, de crainte qu'elles ne s'échappassent de son nez, et le curé, écarlate, la tête penchée sur son assiette et les mains jointes comme s'il marmottait des actions de grâces au ciel, n'osait regarder que du coin de l'oeil.
Enfin, tournoyant sur elles-mêmes, elles s'abattirent haletantes et demi-pâmées près de leurs compagnes qui, cessant letam-tam, tendirent leurs verres qu'on s'empressa d'emplir.
Alors l'ivresse devint complète et lesimounamoureux les fouetta. Des odeurs hircines emplirent la salle dominant celle du musc, entrant dans les poitrines avec le vent de la plaine chargé de toutes les senteurs du soir comme cette brise de Baïa, si fatale à l'honneur des Romaines, qui mettait l'amour aux flancs des vierges et faisait fleurir deux fois l'an les rosiers de Poestum.
Pour tamiser les souffles du dehors, Fleury fit tendre desfrechiasaux fenêtres; mais l'air de la salle semblait saturé de cantharides, et les négresses allumées comme des torches de résine, l'oeil en feu et la lèvre sanglante, se dressèrent à la fois, et, levant à l'unisson la croupe, commencèrent, toutes les dix, une danse de chèvres en rut. _____
En bas, dans la cour du Bordj, un groupe de nègres attendait anxieux. C'étaient les époux et les frères qui, sombres et inquiets, l'oeil levé sur les fenêtres duKébir, voyaient passer sur les épais rideaux les ombres fantastiques de leurs épouses et de leurs soeurs. Puis, subitement, les clartés s'éteignirent; on ne vit plus sur lesfrechiastendues que de vacillantes lueurs rouges et bleues, des lueurs de fournaise.
C'est que, là-haut, on allumait un second punch et le petit sous-lieutenant Lampinet était allé sournoisement et sans mot dire souffler les bougies. _____
Le dernier vêtement des aimées avait glissé sur le tapis fantastique et, éclairée par la flamme, leur peau noire prenait d'étonnants reflets. On eût dit des bacchantes de cuivre s'offrant dans toutes les poses à la fureur des satyres.
Pour fuir cette scène d'orgie, le curé fit de nombreux efforts. Ses jambes refusaient le service, il retombait lourdement sur sa chaise, écarquillant les yeux et poussant des oh! oh! ah! qu'on pouvait prendre pour des gémissements d'indignation ou des exclamations de joie.
L'inspecteur de colonisation, homme paisible et de moeurs honnêtes, étant également en sa qualité decivillaissé à l'écart, se leva à son tour pour ne pas être témoin de cette priapée. Prenant l'abbé Bidoux par les aisselles, il l'entraîna en trébuchant et le poussa hors de la salle. Battant les murs et à tâtons, ils descendirent l'escalier.
Au bas, une douzaine de spahis buvaient philosophiquement du café, gardant la porte d'entrée contre toute invasion indiscrète, tandis qu'un peu plus loin les nègres s'obstinaient à attacher leurs yeux sur les fenêtres d'où nulle lumière ne filtrait plus.
Et leur inquiétude redoublait, car les roulements destarboukasavaient cessé.
A la vue du curé et de son compagnon, ils se précipitèrent, réclamant leurs femmes.
—Nous les avons prêtées pour la fête, criaient-ils, pour qu'elles jouent dutam-tamseulement.
—Ça ne nous regarde pas, répliqua l'inspecteur de colonisation.
—C'était seulement pour letam-tam, répétèrent les nègres de plus en plus alarmés.
—Laissez-nous tranquilles, répondit l'inspecteur de colonisation.
Mais l'homme de Dieu, plus conciliant, avec des hoquets:
—Je vous fais observer que nous partons….. Nous ne sommes pas complices, mes amis, pas complices de ce qui se joue là-haut.
—Letam-tam, redisaient les nègres; on n'entend plus letam-tam!
Et quand ils furent hors du Bordj, le curé se voila la face:
—Les orgies de Babylone, murmura-t-il.
—Dites les saturnales du Bas-Empire, appuya l'inspecteur.
—Les lupercales! M. Chipotot!
—Ignoble! fit celui-ci.
—C'est le mot, reprit le curé dont le grand air augmentait l'ivresse, traiter ainsi des invités! Puisque nous étions douze, ils auraient bien pu commander douze négresses. Deux de plus ou de moins, qu'est-ce que ça leur aurait coûté?
C'est l'heure du marché, et sur la place du Caravansérail la foule hétérogène se presse. Bédouins bronzés, à l'oeil farouche, aux burnous rapiécés; Koulouglis au visage mat et aux vêtements luxueux; Kabyles à la courte tunique; Biskris misérables, juifs crasseux et humbles, nègres philosophes, caïds et mendiants,mercantis, colons et soldats, Mauresques voilées, juives sans voiles, négresses demi-nues, se coudoient, flânent et grouillent au milieu des bourricots et des mules, des chevaux à fière allure et des chameaux accroupis. Et dans des étincellements de soleil s'entassent des monceaux de pastèques, de grenades, d'oranges, de dattes, d'oignons, des figues de barbarie, des jattes de lait aigre, des harnachements brodés d'or, des bâts éventrés, des mors de bride rongés de rouille, des étriers damasquinés, des thémaques des djebiras, des ceintures et des étoffes de soie, des armes, des galettes, des anneaux pour les bras, les jambes et les oreilles, des beignets à l'huile, des guirlandes de têtes de moutons, des chapelets d'artichauts sauvages, des tapis, des sachets de musc, des fioles d'eau de rose, des morceaux d'encens, des gâteaux de miel, et des chiens, et des puces, et des poux, et des enfants, et des bijoux, et des haillons.
Et de toutes parts se croisent des appels étranges, des clameurs de sorcières, des disputes pour un sou.
Les injures sont renvoyées de bouche en bouche comme volants sur raquettes:fripon,cocu,proxénèteetjuif, insulte suprême! Et les crânes se heurtent, et la foule s'amasse, les cris:Balek! balek!pleuvent de tous points à la fois, tandis que les vendeurs publics parcourent les groupes, proposant aux plus offrants la marchandise d'une voix enrouée:Bab Allah! Bab Allah!
Et au sommet de la mosquée de Salah-Bey, dont le gracieux minaret dresse sa blanche silhouette sur le fond bleu du ciel, les cigognes immobiles, perchées sur une patte et le cou dans les épaules, contemplent d'un oeil impassible cette bruyante houle de bêtes et de gens.
Et au devant de la place s'étend un coin de la ville; de sa longue terrasse on domine l'amoncellement des toitures rouges qui descendent vers le sud, brusquement arrêtées par l'étroite cassure du roc, où, à une profondeur de 200 mètres, coule sourdement le Rummel invisible; puis les pentes verdoyantes de Mansourah, et à gauche les rochers géants et sombres de Sidi-Merid. _____
Mais ce n'était pas ce panorama de la plus étrange cité de l'Algérie qui attirait mes regards. Un groupe de Mauresques babillaient près de moi; sous lamonlaiaquadrillée qui les enveloppait, on devinait la grâce et la jeunesse, etleurs grands yeux noirs, brûlant comme la braise, révélaient, en dépit du voile, l'attrait du visage, car avec de tels yeux jamais femme n'est laide.
Dans un dessein pervers, elles laissaient entrevoir le bas blanc coquettement tendu sur le mollet gras et la cheville aux fines attaches, où cliquetaient, joyeuse musique, des boules de cuivre en des anneaux d'argent; et le gai babillage, et le pied mignon chaussé de sabates rouges, et le coin du mollet, et le cliquetis, et les étincelantes prunelles, tout cela parlait, chacun en sa manière, et clairement disait: «Suivez-nous, suivez-nous.» Et craignant de ne pas avoir été comprise, l'une des vendeuses de ces séductions s'approcha:
—Viens chez moi, me dit-elle, j'ai du tabac blond, et du café noir; je m'appelle Ourika (petite rose) et je suis belle.
Et me voyant hésiter, elle écarta son voile…_____
En ce moment, une main grassouillette, aux ongles sales, me toucha le bras et une voix que je reconnus murmura:
—Belle? oui, mais elle a au moins vingt ans, et depuis peut-être dix elle offre dans son alcôve aux Arabes comme aux Roumis, café, petite rose et cigarettes. Ecoute-moi, je veux te montrer une plus fraîche grenade, et quand tu l'auras vue, tu n'en détacheras tes yeux que pour y attacher tes lèvres.
Et tandis que les blanches Mauresques se perdaient en riant dans la bruyante foule, la noire apparition qui s'était jetée entre nous m'interrogeait du regard.
Oui, je la reconnaissais bien pour l'avoir maintes fois rencontrée, humble et cauteleuse, errer dans les galeries de la vieille caserne des Janissaires. Grâce à sa mine lamentable, elle avait obtenu des adjudants apitoyés la permission d'y entrer, et nous la trouvions à toute heure rôdant dans les chambres, mendiant des croûtes de pain, achetant les vieux galons, les vieilles bottes, les hardes, ne payant jamais que la moitié du prix convenu, volant des rogatons et des bouts de chandelles, renvoyée chaque jour et reparaissant chaque lendemain suivant le précepte de Jésus, qu'elle maudissait, s'humiliant sous l'outrage, baisant la botte levée, présentant la fesse droite si on la chassait à coups de pied sur la gauche.
Mais nul n'eût voulu toucher du pied ni du doigt cette épave quadragénaire de la race maudite, et ce ne fut qu'après la disparition successive de ceintures et de burnous qu'on la poussa dehors par les épaules en donnant la consigne au brigadier de garde de ne plus la laisser entrer. _____
Deux années s'étaient écoulées depuis. C'était toujours la même face blafarde, les mêmes yeux chassieux à la larme facile, les mêmes bajoues tremblotantes, la même voix dolente et mielleuse, le même sombre accoutrement de veuve, les mêmes hardes et la même crasse.
—Ecoute-moi donc, continuait-elle, les joies du paradis, je les ai procurées à deskébirsde ta nation, dont la confiance et la clientèle ne m'ont plus quittée, et jamais ils n'ont été aussi hésitants que toi, bien que je leur demande endourosce que tu ne pourrais me donner qu'ensordis.
—Tu n'en parais guère plus riche.
—Ah! nous autres, pauvres juifs, nous sommes tant volés par les Arabes et les Chrétiens! Tiens, ajouta-t-elle, en désignant de la main le tribunal civil dont on apercevait la toiture à côté de celle de l'ancien palais du bey Hadj-Hamet, parmi lesHanafisqu'on voit là-bas en grande chemise noire, avec une casquette sans visière et des bavettes de nouveau-né, il en est un habillé de rouge, qui vient souvent en ma demeure quand le soleil est couché derrière Koudiat-Aty et que la ville est silencieuse. Ah! ah! celui-là sait apprécier le fruit que je sers. Viens-tu? _____
Nous descendîmes l'escalier de la place, nous dirigeant vers le quartier de la Synagogue, au bord du ravin, non loin de l'endroit où l'on précipitait les épouses adultères, et par un dédale de ruelles bordées de maisons croulantes et coupées de voûtes ombreuses, nous arrivâmes à un escalier fait de débris de pierres romaines, puis à une étable au fond de laquelle se trouvait une porte où la juive frappa.
—C'est moi, dit-elle.
—Un verrou fut tiré sans bruit; je traversai une cour minuscule, je gravis quelques marches et je me trouvai tout à coup dans une petite chambre mauresque, ornée à profusion de lourdes dorures, d'étagères, de glaces et meublée avec un luxe oriental que je n'aurais jamais soupçonné après pareil cicérone et semblable antichambre.
Deux jolis enfants de sept à huit ans, garçon et fillette, couchés à plat ventre sur un tapis à laine longue et dure, m'examinaient de leurs grands yeux curieux. Des jouets éparpillés et d'une provenance visiblement française, cheval de bois, poupée à tête de porcelaine, soldats de plomb, polichinelle, indiquaient que mon arrivée avait interrompu leurs jeux.
—Assieds-toi, me dit la matrone me désignant un large coussin recouvert d'une tapisserie en poils de chameau formant des dessins bizarres et multicolores, comme en tissent les femmes duSouf, c'est le nid d'amour, tu vois le doux nid d'amour.
Et soulevant unefrechiade Tunis, tendue sur l'entrée d'une seconde petite chambre de la dimension d'une alcôve, élevée d'an pied au-dessus de la première, elle appela: Hagar! Hagar! _____
Mlle Hagar, jouvencelle d'une quinzaine d'années, très brune et très jolie, se montra aussitôt, et sans plus de préambule s'accroupit en face de moi.
—C'est ma fille,—dit la sale veuve, paraissant plus sordide encore dans ce boudoir somptueux à côté de cette adolescente, vêtue de l'opulent costume des riches juives,—la dernière de cinq, ma ressource et ma joie. Ces petits sont les enfants de l'aînée et l'espoir de ma vieillesse. Venez, chéris, embrassez le Chrétien. Il va vous donner à chacun une belle piécette blanche et à votre tante un beau grosdouro. Ah! mon fils, je suis bien malheureuse, le bon Hanafi qui nous protège est parti avec son épouse au pays des Francs et ne reviendra que lorsque sera passé le mois dusimoun. Ils appellent cela leurs vacances, car ils se reposent et ne jugent pas les hommes; mais pour moi, ce temps est celui de la grande misère. Oh! il reviendra, il me l'a promis; il est pieux et sa parole est sainte; mais en attendant il faut vivre, et la colombe que voici souffre, car elle ne s'abreuve que de larmes et ne se nourrit que de privations… Undouro!seulement un douro!… parce que c'est toi et pour que tu reviennes… Merci. Réjouis-toi en toute quiétude, elle est bien dressée et docile.
Elle dit, et sortit en fermant discrètement la porte, nous laissant avec les enfants.
—Renvoie-les donc, dis-je à Hagar; pourquoi ta mère ne les a-t-elle pas emmenés? Ne vois-tu pas leurs yeux brillants de curiosité indécente?
—Ah? fit-elle très surprise, tu ne les désires pas? c'est pour te plaire, cependant, que la mère nous les laisse; Monseigneur Ben Simoun notrerabia bien raison de dire: «les méchants jouissent en se cachant du bien qui leur arrive, mais les bons préfèrent qu'on assiste à leur joie,» et c'est un bon, le vieil Hanafi, car il réclame toujours leur présence. Elle augmente, dit-il, son bonheur.