XII

Pas plus haute que ça, toute maigre et chétive. Sur les côtés ouverts de sa jupe bleue, ses cuisses grêles d'enfant se voyaient jusqu'aux hanches, et sur sa poitrine nue où saillaient les côtes commençaient à germer des seins à peine gros comme des moitiés de grenade. Dix, onze ans peut-être! Là-bas, dans les plaines duSouf, les filles poussent mieux d'ordinaire, mais les fièvres, la misère ou le vice, on même les trois démons ensemble, avaient retardé la floraison de celle-ci.

Bast! fièvres, misère, vice, n'empêchaient pas le large rire de s'épanouir sur ses lèvres enfantines, ses lèvres qui bordaient d'un large ruban écarlate l'ivoire éblouissant de ses dents de négrillonne. Et de rire elle ne se lassait pas, car un foulard jaune, tout neuf, entourait sa tête crépue, à ses oreilles tremblaient deux grands anneaux de cuivre et une heure auparavant elle avait fait la grande ablution à la fontaine du ksour et, tout en se séchant au soleil, lavait la loque qui lui servait degandourah. Elle était propre et belle, et fraîche, et elle sentait le musc comme aux jours defantasia, et ses grands yeux brillants comme des escarboucles éclairaient son museau noir. _____

C'est son grand-père qui me la conduisit, et je crus voir venir l'un des trois mages qui accoururent jadis saluer le petit Jésus dans la nuit de Noël, tant il me parut vénérable et majestueux.

Une barbe blanche, laineuse et courte, encadrait sa face noire sillonnée de profondes rides, et au turban crasseux entourait sa tête sexagénaire; aussi peu vêtu que la fillette, il n'avait qu'un burnous dont l'usage demi-centenaire avait fait une sorte de dentelle, et qui ne voilait que de temps à autre sa patriarcale nudité.

Un peu courbé par l'âge et les orages du désert et de la vie, il s'appuyait en marchant, sur un long bâton, avec autant de noblesse et de fierté que les vieux rois pasteurs devaient en mettre à s'appuyer sur leur houlette sceptrale.

En guise de myrrhe et d'encens et autres parfums coûteux et bibliques, il n'apportait qu'une terrible odeur de bouc qu'il répandait à profusion et gratis.

—Le salut soit sur toi, roumi, me dit-il en me baisant respectueusement l'épaule, voici celle que tu attends.

Et il poussait devant lui la négrillonne qui résistait moëllement, le haut du corps rejeté en arrière avec un petit tortillement de hanches et d'épaules comme un enfant gâté qui veut qu'on le prie, tandis que sa bouche s'épanouissait dans une satisfaction si grande qu'on eût pensé qu'elle allait se mordre les oreilles.

Du diable! si j'attendais quelqu'un et surtout cette négrillonne, et je m'écriai stupéfait:

—Quoi! que veux-tu,négro?_____

Arrivé du matin même auksourpour y occuper avec douze spahis indigènes un poste avancé, je n'y connaissais personne et n'y attendais rien, fumant silencieusement ma cigarette, sous un coin relevé de ma tente, regardant la grande plaine sablonneuse tachée ça et là de broussailles rabougries que rougissait le soleil couchant. Non, ma foi, je n'attendais personne que le brigadier Messaoud que j'avais envoyé dans leksourme chercher un Arabe à tout faire, mon ordonnance ayant été mordue à notre sortie deZezibet-el-Ouedpar uneleffah(vipère cornue), qui l'avait en moins d'une heure envoyé dans les bras de l'ange Israfil, et le nombre restreint de mes hommes ne me permettait d'en distraire aucun de son service pour l'attacher au mien.

—On s'est moqué de toi,négro, je n'attends personne.

—Le sage doit s'attendre à tout, reprit sentencieusement le vieux mage, au mal comme au bien. Quand c'est le mal qui arrive, il le reçoit sans murmure; mais quand c'est le bien qui tombe du ciel, il s'appellefoucelui qui ne se baisserait pas pour le ramasser. Le bien, le voici! baisse-toi, homme, et ramasse.

Et plaçant devant moi la jeune négresse:

—Elle s'appellePerle noire, c'est la fille de ma filleZouza. Ramasse-la donc, tu n'en trouveras pas toujours une pareille sur le chemin des sables.

—Et que veux-tu que j'en fasse?

—Ton brigadier Sidi-Messaoud a demandé un serviteur de ta part dans le ksour. Serviteur ou servante, j'ai pensé que peu t'importait. Elle allumera ton feu et balayera ta tente. Elle fera ton café et te prépara le couscous. Elle ira te couper des touffes d'alfaou dedisspour te couche et disposera ta selle de telle sorte que, la nuit, tu trouveras de la douceur à y poser ta tête. Enfin, ce que tu exigeras d'elle, elle le fera de bonne volonté suivant ses forces. En échange, tu me donneras undouropar mois et tu la nourriras de tes restes. Homme, je suis pauvre et l'enfant a faim. Fais-nous cette aumône et au jour du jugement,Rahmanle miséricordieux ne se souviendra plus que tu as compté parmi les chrétiens.

Il dit, et poussa en dépit de moi l'enfant sous ma tente, puis tendant sa longue main osseuse et noire:

—Donne le douro: pour un mois, la Perle t'appartient._____

La négrillonne s'était accroupie en un coin, le dos appuyé contre un sac d'orge à côté de ma selle; immobile, son rire silencieux épanoui sur ses lèvres, elle attachait sur moi ses grands yeux étonnés et un peu inquiets.

—Que vais-je faire de toi? lui demandai-je.

—Ce que tu voudras,Sidi.

-Oh! oh! ce que je voudrai, mais encore faut-il que je sache à quoi je puis t'employer.

—Je sais allumer le feu, balayer une tente, cuire le couscous.

—Cela ne suffit pas.

—Je sais aussi laver un turban et mettre une musette pleine d'orge au nez d'un cheval.

—Et quoi encore?

—Je me tiendrai près de toi pendant ta sieste et à l'aide d'une feuille de bananier je chasserai les mouches qui viendraient troubler ton sommeil.

—J'ai un moustiquaire.

—Je te réveillerai à l'aube, à l'heure que tu m'indiqueras.

—C'est l'affaire du trompette, et ce n'est pas pour tout cela que j'ai besoin d'aide.

—Dis ce que tu veux.

—Il faut cirer mes bottes.

—Tu m'apprendras.

—Fourbir mon sabre et mes éperons.

—Tu m'apprendras.

—Nettoyer mes effets.

—Tu m'apprendras.

—Et mon harnachement?

—Tu m'apprendras.

—Tu est pleine de bonne volonté, vraiment, petite Perle noire. Mais s'il faut tout t'apprendre et te montrer, je crains fort d'être obligé d'avoir pour longtemps toute la besogne sur les bras. Qu'es-tu capable de faire encore?

Elle me regarda fixement, étalant ses belles dents blanches.

—Eh bien, quoi? demandai-je.

Et elle répondit sans trouble:

—Je sais faire l'amour, Sidi.

—L'amour! Quoi! à ton âge! Et qui donc te l'a enseigné?

Alors la petite négresse, étendant la main dans la direction du Ksour, me désigna le patriarche du Soudan qui s'en allait majestueusement dans le sentier rocailleux.

—C'est le vieux, là-bas, me dit-elle.

[Note 10: Un soir, à Sèvres, assis au foyer familial de l'illustre auteur de l'homme de la croix aux boeufs, les pieds sur les chenets, je lui racontais cette histoire. Il en fut si frappé qu'il m'engagea aussitôt à l'écrire et c'est pourquoi je la lui dédie.]

Je ne suis pas en faveur de ceux qui se font justice eux-mêmes, et je ne reconnais pas plus à un mari trompé le droit de tuer l'amant ou l'épouse adultère que je ne reconnais à un monsieur de qui on vient de voler la montre celui d'égorger le pick-pocket.

Cocufiage ne vaut pas mort d'homme et ce droit que l'offensé s'arroge, et que tout jury corrobore n'est qu'un restant des moeurs grecques, romaines et juives, car nos pères les Francs, beaucoup plus sages, se contentaient de faire payer à l'amant une amende de deux cents sous. En Angleterre, un mari qui tue sa femme ou l'amant de sa femme, est pendu, comme un simple assassin.

Nos voisins ont de ci, de là, quelques bonnes choses que nous ferions bien de leur emprunter, telles que l'exactitude et lechat à neuf queues[11]!

[Note 11: Fouet à neuf lanières de cuir terminées chacune par une balle de plomb dont on se sert dans lesprisonscontre les étrangleurs et les bandits de nuit. La sensiblerie des philanthropes leur a fait pousser de grands cris, mais, depuis l'introduction de ce châtimentbarbare, les crimes et les attaques nocturnes ont diminué à Londres de 80%.]

Cependant, quand la justice se fait tacitement complice du meurtrier et encourage, comme on en voit de trop fréquents exemples, l'usage du vitriol et du revolver, elle met la victime dans le cas de se faire justice elle-même, ou les parents de venger le mort.

Je serais désolé de voir s'introduire en France les moeurs des maquis corses; mais si l'on assassinait ma femme, ou mon père, ou ma mère, ou mon fils, et que le meurtrier fut paisiblement renvoyé chez lui sous prétexte qu'il s'est trompé de tête, je n'hésiterais pas une minute à loger une balle dans la sienne.

Qu'on excuse ce petit prologue; j'avais hâte de dire ma pensée sur le singulier jury qui, par l'acquittement d'une épouse un peu vive et très myope, semble vouloir établir la loi de Lynch chez nous. Pour mon compte personnel, je ne m'y oppose pas, mais qu'on nous gratifie en même temps des libertés de l'Amérique.

J'arrive à mon histoire où il est question d'un mari trompé qui loi aussi s'est fait justice.

C'était la troisième fois qu'Ahmed-ben-Abderahman se voyait cocu et bien qu'il n'eût jamais été battu, il n'en était pas pour cela plus content.

Il était même fort en colère et l'avait du reste suffisamment prouvé. A sa première épouse infidèle il coupa nettement la tête avec un couteau bien trempé, selon la coutume immémoriale des maris musulmans, ce qui lui attira une mauvaise affaire dont, à grand'peine et grâce à la protection du général Desveaux, il sortit.

La deuxième, il l'étouffa à l'instar du Maure de Venise, après avoir cassé d'un coup de fusil le bras du lovelace, jeune officier du bureau arabe, qui s'en tira sans autre encombre. Cette fois, cependant, comme il y avait récidive il fut condamné à quelques années de transportation, par un jury composé de cocus, qui ne considérèrent pas que, s'il y avait récidive de meurtre, il y avait également récidive de malheur.

Revenu de Cayenne, vieilli, meurtri, mais ni repentant ni corrigé, il prit nouvelle épouse, ayant retrouvé les anciennes trop laides et trop usées. _____

J'avais beaucoup connu Sidi Ahmed-ben-Abderahman, au temps où il était caïd de Ouargla, et, plus d'une fois, j'eus l'occasion de lui rendre de petits services. Il ne les avait pas oubliés quand il me rencontra à Constantine, après ses infortunes. Il habitait, dans le voisinage de la grande mosquéeDjema el Kebir, une belle maison mauresque, où il me fit souvent l'amitié de m'inviter à boire du café et manger du couscous. Homme doux, affable et généreux, il ne laissait rien paraître sur son front de ses malheurs et de ses rancunes. Grand seigneur arabe, de la puissante famille desOuled Khelif, il possédait encore une fortune relativement considérable et entretenait à ses frais, comme les patriciens de Rome, une vingtaine de pauvres diables, gens de sa tribu. C'est ainsi qu'il éleva un jeune chamelier duSouf, en qui il reconnut de l'intelligence, lui fit donner l'instruction desthalebset admettre comme suppléant à la chambre desAmins(tribunal de conciliation.) Ce jeune homme habitait sa maison, lui servait d'intendant et de secrétaire, et il en avait fait son ami. Deux conditions de plus qu'il n'est nécessaire pour que vous prévoyez le résultat.

Je dois ajouter, comme circonstance atténuante, qu'Amed-ben-Abderahman approchait de la soixantaine, ce qui est un bel âge pour un Bédouin ayant passé cinq années à Cayenne et dont la tête, comme celle du vieux cheik de la chanson,

Avait blanchi dans la guerre et les camps.

Mais, comme beaucoup de gens deviennent moins raisonnables à mesure que leur barbe grisonne et que la sagesse n'a rien de commun avec la couleur des cheveux, l'ancien caïd de Ouargla, que ses disgrâces conjugales n'avaient pas désillusionné de l'amour, prit pour épouse la divine Hadjira.

Je disdivine, et vous auriez dit comme moi si vous l'aviez vue, car c'était bien la plus jolie petite mauresque que l'on pût imaginer, et à part père, frères, mari, amant et moi, nul oeil profane de mâle n'avait défloré son doux visage et, quand je l'eus contemplé une minute, je compris que le bonhomme Ahmed pût en être féru.

Il l'aima follement au point de mourir de chagrin de l'abominable vengeance qu'il en tira quand il découvrit sa nouvelle infortune, quelque semaines après la nuit de noce.

C'est même moi qui lui indiquai inconsciemment le genre de supplice à infliger àAmin El Ascoub, mais comme ce jeune magistrat était une affreuse canaille qui gratifia la naïve Hadjira de ce que vous savez, je me suis dit: «A chaque peine son salaire, et à chaque vice châtiment»; et jamais nul remords ne troubla mes rêves, ce qui, affirme-t-on, est la meilleure preuve d'une conscience immaculée.

Serrer la main d'un homme et le trahir; baiser sa joue et lui dire comme Judas: «Ami, je te salue», et courir le vendre; recevoir l'hospitalité et prendre l'épouse de l'hôte, manger son pain et voler son honneur, s'abriter sous le toit et souiller la couche! quoi de plus misérable.

On écartelait le soldat romain coupable d'adultère avec la femme de son hôte, mais quel supplice infliger à qui prend la femme de son bienfaiteur?

—Il devrait, me dit un jour Ahmed, exister un châtiment plus cruel que la mort, qui, lorsqu'elle frappe à l'improviste n'est nullement un châtiment, car on ne la sent pas venir et souvent même on ne souffre pas.

—Tu as raison. Les anciens plus logiques, pour la diversité des crimes, puisaient dans la variété des châtiments. Notre civilisation, en rendant la peine uniforme, commet un non sens et une injustice, puisqu'elle inflige la même peine banale à l'assassin de profession et à l'assassin par accident, à celui qui tue un ennemi dans un moment de colère et au scélérat qui égorge père et mère, empoisonne sa femme, viole sa fille et jette à l'eau ses enfants.

Le vieux caïd haussa les épaules.

—Ah! continuais-je en riant, tu veux des châtiments raffinés; eh bien! il faut aller dans l'extrême Orient ou lire les livres qui traitent des supplices chez les Chinois, les Japonais et les Mongols.

Je ne sais lire que dans le Koran, répondit modestement l'ex-caïd, mais si tu veux parler, tu m'instruiras.

—Je vais te détailler la façon dont on punit les traîtres chez lesTonkinois, ça te fera passer un quart d'heure agréable.

—Je t'écoute, mon fils.

—On prend le sujet, on le déshabille, on l'attache à un poteau où se trouve scellée une cage de fer et dans cette cage on lui enferme la tête.

—Ah! ah! ça commence bien, fit le bonhomme en passant la main sur sa barbe vénérable.

—Puis on y introduit deux rats?…

—Pourquoi deux plutôt qu'un, ou trois?

—Parce qu'avec trois la besogne irait trop vite et trop lentement avec un, paraît-il. Puis un rat tout seul s'ennuierait.

—Et ces rats?..

—Sont à jeun. Tu comprends?

—Je saisis, répliqua le patriarche dont les yeux lançaient des éclairs.

—La première heure, les pauvres bêtes sont fort effarouchées et toutes dépaysées de se trouver là, devant cette foule,—car foule il y a—qui les intimide. Elles vont, viennent, trotinent, grimpent aux barreaux, descendent, se gardant de toucher à cette tête qui remue et les effraye. Enfin, elles s'enhardissent, s'approchent, flairent, et la sentant inoffensive s'encouragent mutuellement. Au bout d'une heure, elles n'y tiennent plus, elles sont tout à fait apprivoisées, et ouvrent des yeux goulus, la faim les talonne, la chair fraîche est là, leur petit estomac ratier leur dit: «Goûte donc, goûte donc!» Et elles commencent à grignoter.

—Ah! ah! je les vois d'ici. Et quelles grimaces fait la tête!

—Horribles! mais les traits s'effacent, elle se dépouille peu à peu. Les rats sont des gourmets, ils choisissent les morceaux et entament les savoureux: lèvres, joues, narines, paupières. Ils mangent d'abord gloutonnement puis, la première faim assouvie, se ralentissent, et enfin repus, gonflés, ventrus, se reposent, font leur petit somme. La digestion terminée ils se remettent au festin, finissent les parties tendres, attaquent les coriaces, achèvent le nez, déchiquettent les oreilles, déchaussent les dents, décoiffent le crâne, tandis que le misérable ne cesse de hurler.

—Est-ce qu'il voit? demanda le vieux.

—Jusqu'à ce que les rats lui aient fouillé l'orbite et laissé deux trous noirs à la place des yeux, il ne s'est pas amusé à regarder voler les mouches. Alors il ne peut plus voir ni entendre, mais il peut encore hurler, car ses dents ont défendu sa langue, et c'est ce qui amuse le plus les spectateurs; enfin les rats importunés coupent les tendons des mâchoires et le patient devient muet.

—J'aimerais mieux qu'il voie, dit Ahmed. Et combien de temps le spectacle dure-t-il?

—En moins de deux jours, les rats ont nettoyé et poli les os et exhibé une tête de squelette sur un corps vivant, et qui peut vivre encore un jour, car aucun organe essentiel au fonctionnement de la machine n'a été attaqué, et on lui infiltre, au besoin, quelque réconfortant. Soliman d'Alep, l'assassin de Kléber, vécut trois jours empalé.

—Et tu dis qu'on inflige ce châtiment?…

—Aux traîtres!

—C'est bien, mon fils, ton histoire m'a fait oublier l'heure lourde.Merci, et que Dieu soit loué!

Sur le bord de l'abîme où, à une profondeur de plus de trois cents pieds coule le Rummel, dans la partie sud-est de la ville faisant face au plateau de Mansourah, se trouvait encore, il y a quelques années, un amas de vieilles maisons mauresques, aux fondations assises sur des pans de murailles, gigantesques débris romains. L'une de ces maisons, accrochées littéralement au-dessus du gouffre, appartenait à Ahmed-ben-Abderrahman, et, quelques mois après son mariage, prétextant des réparations dans son habitation ordinaire de la rue Sidi-Nemdil, il y emmena Hadjira avec une servante, son nègre Salem et un homme des Ouled-Khelif qui avait été son chaouch au temps de son commandement à l'oasis de Ouargla.

L'on sait que des galeries souterraines coupent en plusieurs sens le rocher de Constantine, taillées autrefois pour servir de refuge aux enfants et aux femmes en cas d'assaut, pour emmagasiner les grains en cas de siège.

Un écrivain arabe du douzième siècle, le géographe Mohamed El Edrisi prétendait que le blé y était resté souvent plus de cent ans sans altération. Quoi qu'il en fût, ces caves ne servent aujourd'hui qu'à loger des légions formidables de rats.

La demeure où s'installait provisoirement l'ex-caïd de Ouargla communiquait à l'une de ces entrailles du rocher, et de l'autre côté de la titanesque cassure, on peut encore, en s'avançant sur le précipice, distinguer à demi caché par les lichens et les éboulements de pierres, le voussoir de la galerie ouvert sur l'abîme.

Or, une nuit, la divine Hadjira se réveilla en sursaut, oppressée par on horrible cauchemar; elle avait cru entendre une voix en détresse, celle de son amant qui prononçait lamentablement son nom. Elle étendit les bras et sentit la rude barbe du mari, le maître légitime.

Il était penché sur elle et dans l'ombre elle voyait les yeux du vieux luire comme des yeux de fauves.

Alors, toute craintive, elle se pelotonna, n'osant plus remuer, retenant son souffle, mais ne pouvant retenir les battements de son coeur.

—Qu'as-tu? demanda Ahmed, tu trembles comme un haïk secoué par le vent, et ton coeur imite les roulements saccadés du tam-tam.

—J'ai peur!… N'as-tu pas entendu crier?

—Ce sont les chacals de Sidi-Mecid qui cherchent pâture sur les pentes du Mansourah.

Et il prit la belle Hadjira, et, lui appuyant la tête contre sa poitrine, il la berça comme un enfant que veut calmer sa nourrice, lui caressant doucement les seins.

—Dors, ma bien-aimée, dors.

—On crie, répéta-t-elle; oui, je le jure sur le prophète, des gémissements sortent de terre. Oh! Ahmet Ben Abderrahman, pourquoi m'as-tu conduite ici? Cette vieille demeure est hantée; desdjenounsmaudits l'habitent.

—Paix, douce gazelle! Qui peut troubler ainsi ton âme, que des voix sinistres éclatent à ton oreille à l'heure où ne veillent que les voleurs, les gardes et le remords.

—Je n'ai pas de remords, répondit Hadjira.

—Alors, fuis le chagrin. Il ronge plus que la fièvre.

—Je n'ai pas de chagrin.

—Evite donc l'insomnie. Elle ternit l'éclat des yeux et, plus que le temps, creuse des rides et flétrit les visages.

La jeune femme se tut de crainte d'amener d'autres questions indiscrètes, car depuis huit jours elle versait à la dérobée des larmes silencieuses.

Le bel amin El Ascoub, le chéri de son coeur, la trompait—elle s'en était aperçue—avec sa servante Aïcha, moins jeune et cent fois moins jolie qu'elle et cependant pour El Ascoub elle bravait son mari et se mettait en danger de mort.

—Ah! les hommes! tous ingrats et traîtres!

Et depuis huit jours elle attendait le coupable. Elle voulait l'injurier, lui reprocher sa trahison, lui cracher à la face, mais elle ne l'avait plus revu.

Où était-il? Que faisait-il? Les devoirs de la magistrature ne pouvaient le retenir ainsi! Et, du reste, l'avant-veille encore, elle l'avait entendu en bas, dans l'antichambre aux bancs de pierre, s'entretenir avec son époux. Le voir, ne fût-ce qu'un instant; elle oublierait ses colères, sa trahison, le mal étrange qui la tourmentait… et elle oubliait tout pour ne songer qu'au bien-aimé. Car l'épouse engagée dans la mauvaise route est bientôt frappée d'aveuglement et heurte à chaque pas son pied aux mensonges et aux turpitudes.

Et l'aube rougissait le ciel derrière les lignes sévères du Mansourah que ses beaux yeux étaient encore ouverts et que les larmes en mouillaient les cils. _____

—Joie de mes prunelles et de mon coeur, lui dit le lendemain Ahmed, mon vieil ami le caïd des Ouled-Ganem m'invite à la noce du plus jeune de ses fils. J'emmène mon chaouch, et resterai absent huit jours. Mais si mon corps part, ma pensée demeurera près de toi.

—Ta pensée n'est pas une sauvegarde, répondit Hadjira. O monseigneur! sans toi, que vais-je devenir dans cette maison sinistre, seule avec Aïcha et ton nègre Salem?

—El Ascoub rentrera ce soir. Il est mon ami et mon fils, et à qui puis-je mieux confier la garde de mon plus cher trésor?

—Tu es le maître et mon seigneur, et tu fais ce qu'il te plaît.

Et elle baissa les yeux humblement pour voiler la joie qui les remplissait d'étincelles.

«Ah! ah! Quelle nuit d'ivresse. El Ascoub! El Ascoub! rester avec lui des heures et des heures! Dormir sur son sein. L'entourer de ses bras! Mais avant, quelle douce querelle! Comme elle allait le torturer un peu, le bouder, et ne pas vouloir pour que soit plus délicieuse la réconciliation!»

Avant le coucher du soleil, elle accompagna jusqu'à la porte Djebbia Ahmed ben Abderrhaman. Le vieux caïd et son serviteur, montés chacun sur une bonne mule, devaient se reposer de l'autre côté du village d'El-Kroubs, pour arriver le lendemain soir chez les Ouled-Ganem, et lorsqu'elle les eut vu disparaître derrière le premier tournant de la route, elle rentra bien vite et se fit parer par Aïcha, lui recommandant de ne rien négliger pour la rendre plus belle. La servante teignit ses mains et ses pieds dehenna, réunit ses sourcils et agrandit ses yeux avec lekoheul, puis l'habilla d'étoffes légères, et toutes deux attendirent.

Le nègre Salem veillait en bas, près de la porte.

Vers dix heures on frappa.

—C'est lui, dit Hadjira.

Et Aïcha répéta: C'est lui.

Cependant pour en être plus certaine, la servante cria du haut de l'escalier:

—Qui a frappé?

—Sidi el Ascoub, répondit Salem.

Le coeur de la belle Hadjira battait furieusement. Elle s'était étendue dans une pose voluptueuse, sur les larges coussins du lit conjugal, et, sous la douce clarté d'une petite lampe d'albâtre, se dessinait la ligne onduleuse des reins et des seins blancs comme l'ivoire.

—J'ai à lui parler; qu'il monte! dit-elle.

Et Aïcha répéta cet ordre à Salem.

On entendit dans l'escalier de pierre un bruit étrange. C'était comme un frôlement de spectres avec des plaintes qui n'avaient rien d'humain.

Lafrechiatendue sur la porte fut soulevée, Hadjira se dressa d'un bond sur sa couche, et la servante effrayée se réfugia près d'elle.

Deux hommes entraient, l'un soutenant l'autre; le nègre Salem poussantEl Ascoub, et employant toutes ses forces à le tenir debout.

Le jeuneaminportait le sévère et sombre costume des juges indigènes, et par-dessus, le burnous blanc aux pans relevés, capuchon rabattu sur la face.

—Quoi! qu'est-ce? s'écria Hadjira, furieuse de voir son amant, poussé ainsi par ce nègre; cet esclave est-il ivre? El Ascoub, est-ce toi? découvre ton visage.

D'un brusque mouvement, Salem tira le capuchon, et sur le corps vivant du bien-aimé la divine Hadjira vit paraître une tête de mort.

Elle poussa un cri terrible, et le squelette aussi la voyait et s'efforçait de crier, attachant sur elle un regard de goule, car les yeux brillaient effroyables dans leur orbite; l'ingénieuse vengeance du terrible Ahmed avait su les soustraire à la voracité des rats.

Et le misérable avec des gloussements de bête s'avançait, tendant ses mains tordues par les angoisses de l'affreuse agonie.

—Arrière, cria-t-elle. Au secours!Les djenouns! les djenouns![12]

[Note 12: Les démons! les démons!]

Et, frappée de folie, elle se réfugia dans un coin de la chambre avec des hurlements de folle, tandis que l'autre s'écroulait râlant sur sa couche.

—Qu'on le jette dans le Rummel, dit Ahmed ben Abderrahman qui, du seuil de la porte, assistait à cette scène, les rats d'eau, avant l'aube, auront achevé le reste. Ainsi périssent tous les traîtres. Cependant, dans la Géhenne, ils souffrent plus encore; car aussitôt que leur peau est consumée par le feu, on les revêt d'une autre pour leur faire goûter le supplice. Tel il est écrit dans le Koran glorieux au chapitre des Femmes. Dieu est puissant et sage!

Et le vieux chaouch et le nègre murmurèrent en choeur: Ainsi périssent tous les traîtres!Amen!

Tout le monde, je parle de ceux qui ont porté le noble harnais militaire, a goûté, plus ou moins, à la vache enragée, mais il n'en est qu'un très petit nombre qui se soit trouvé dans le cas des officiers et sous-officiers du 4e escadron du 3e spahis, de s'en empiffrer avec délectation.

Et par le fait, si nous fûmes réduits à dévorer la vache traditionnelle, c'était un peu de notre faute. Sous les ordres du général d'Exea, bien avant la miraculeuse découverte des Kroumirs, nous nous étions dirigés sur la frontière tunisienne, entre la Calle et Souk-Arras et nous avions brûlé le pays.

Vous dire pourquoi, j'en serais bien en peine: une poule volée à un colon influent, un coup dematraqueappliqué par un Bédouin ruiné sur la tête d'un juif voleur, quelques centaines de mille francs à faire passer dans la caisse d'un fournisseur ami d'un ministre, etpif,paf,boum, coups de fusil, obus, fusées, coups de canon, coups de sabre et finalement le feu aux gourbis, aux jardins et aux moissons.

Je les vois s'allumer d'ici et j'admire les gracieux et blancs panaches de fumée des longsmoukalasqui pettent dans la broussaille, et les meules qui flambent, et les haches des sapeurs s'acharnant sur les figuiers, les oliviers et les gros ceps de vigne, tandis que les chevaux des fourrageurs, les jarrets picotés par de petites flammes folles, galopent éperdus au milieu des grésillements des orges et des blés rôtis,pif,paf,boum!et les fuyards qu'on sabre tombent en mordant la cendre brûlante de ce qui était leurs épis blonds.

A ces souvenirs de jeunesse, mon coeur racorni se dilate, et je chauffe mes rhumatismes d'antan.

Oui, oui; brûlé le pays pour la poule de M. le maire, cousin de M. le député, incendié les villages, les moissons, les oliviers, les jardins, pour une tête bosselée d'usurier juif; écrabouillé des centaines de pauvres diables, pour donner à M. le fournisseur, gros bonnet de Constantine, l'occasion de se débarrasser en faveur du corps expéditionnaire de chaussures à semelles de carton et de vieux lard qui moisissait en magasin. Ah mais! nous sommes comme ça, nous autres, et à l'égard de sauvages gens civilisés ne font pas tant de façons!

Mais voilà! plus rien autour de nous! Et la razzia avait été nulle, les troupeaux filaient bien avant l'attaque, et, lancés à leur poursuite à plus de deux lieues de la colonne, nous dûmes faire halte à la frontière.

La nuit était venue, et, le ventre vide, nous attendions anxieusement en nous grillant les jambes aux feux du bivouac quelque ravitaillement qui nous tombât du ciel; mais le Dieu des chrétiens a épuisé ses réservoirs depuis la manne qu'il fit pleuvoir dans le désert pendant quarante années, au temps où il était le Dieu des juifs.

Nous murmurions donc sourdement comme les Hébreux avant l'arrivée miraculeuse des cailles dans le camp, et nos murmures s'adressaient surtout à la mèreFortenpoil, robuste matrone quadragénaire, épouse d'un honnête gargotier de la Calle et qu'on appelait aussi suivant l'occasionFortenreins ou Fortengueule. Ces surnoms n'ayant pas besoin d'explication, j'ajouterai simplement qu'elle suivait l'expédition en qualité de cantinière civile et libre et qu'elle nous avait promis le matin même un plat friand après la journée chaude.

Nous la vîmes trottiner quelque temps à nos trousses, puis elle disparut dans la bagarre avec sa mule et ses cantines sans crier gare ni dire où elle allait.

—Elle a dû passer à l'ennemi, disait en riant le lieutenant de Pracontal; elle est grasse et dodue et le caïd de Roum-el-Souk lui aura fait des propositions avantageuses.

—Non, répondit le capitaine Fleury, elle a trop de moustache et le caïdSalahest comme le juge d'instruction de Souk-Arras, il n'aime que les imberbes.

—De la vache enragée! dit piteusement le petit sous-lieutenant Clapeyron qui venait de se casser une dent sur un morceau de bouc brûlé apporté triomphalement par un spahis; je préférerais du pain sec et un oignon.

—Du pain et un oignon! Vous n'êtes pas dégoûté, s'écria le commandantRambaut. Taisez-vous, vous nous faites venir l'eau à la bouche.

—Oh! si la mère Fortenpoil arrivait seulement.

Et ils continuèrent à mordre dans leur quartier de bouc. _____

De quoi se plaignaient-ils, ces gaillards? Les pauvres sous-off étaient plus mal partagés encore, n'ayant ni pain, ni oignon, ni bouc brûlé à se mettre sous la dent, pas même les débris de galette noire et la demi-douzaine de dattes sèches, menu habituel de nos spahis; non, rien à fricoter sur la vache enragée légendaire, rien que leurs mollets à rôtir, et qu'ils rôtissaient avec rage, tandis que, non loin de là, MM. les lieutenants, mis en humeur par leur bouc, appelaient, sur l'air des Lampions, la mère Fortenpoil pour leur verser à boire:

«Fort-en-poil!»

«Fort-en-poil!»

Ce à quoi d'autres ajoutaient la variante:

«Fort-en-reins!»

«Fort-en-reins!»

—Appelez, appelez, dit une voix creuse, causez toujours!

Et peu à peu sortant de l'antre, parut dans les clartés de la flamme la tête de Jacobot.

La moustache hérissée, la trogne d'ordinaire enluminée, maintenant blafarde, le chechia en tuyau de poêle, le sourcil en accent circonflexe et l'oeil en point d'interrogation, il nous regardait.

Vous ne connaissez pas Jacobot, mais il était bien connu dans les six escadrons où il avait successivement passé, chassé de chacun pour ivrognerie chronique. Entré au corps en qualité de trompette, venant des chasseurs d'Afrique où il aurait été infailliblement renvoyé sans le commandant Rambaut, qui tenait à ce diable d'homme, car à son talent de trompette il joignait celui de cuisinier, mais de cuisinier d'une habileté sans pareille, non pas dans l'art vulgaire prôné par le baron Brisse d'accommoder les restes, mais dans celui beaucoup plus rare et digne d'admiration de créer quelque chose avec rien, de confectionner des potages exquis avec l'herbe des champs et de transformer les pommes de terre en truffes.

Cependant, comme il était d'une non moins grande habileté à faire sauter l'anse du panier et le bouchon des bouteilles, le commandant l'avait remercié de ses services, ne réservant son concours que pour les grandes occasions.

A la lueur du brasier, il examina l'une après l'autre nos longues mines déconfites d'affamés, et se mit à rire silencieusement en ouvrant sa bouche jusqu'aux oreilles. Ce rire énigmatique nous troubla.

—Eh! Jacobot, rien à manger?

Il cligna de l'oeil d'un air mystérieux.

—Cela dépend, répondit-il.

Nous levâmes la tête.

—Cela dépend de quoi?

—Du nombre de litres de vin que vous m'offrirez à notre rentrée à Bone ou à la Calle.

—Un litre par tête, dit lemarchef, cela te va-t-il?

—Beuh! si j'allais à la tente desKebirs, ils m'en offriraient deux et même trois; mais je les boude; va pour deux litres par tête, et vous aurez la préférence.

—Ça fait douze litres que nous te devrons. Entendu. Et que vas-tu nous fricasser?

—Un plat exquis que je tiens directement de la mère Fortengueule. Vous allez vous en lécher les babines.

—Alors, sers chaud et vite.

—Oh! oh! comme vous y allez, chef! On voit bien que vous n'êtes pas initié à l'art culinaire. Il me faut deux heures au moins. Mais vous verrez d'ici là le nez deskebirs, qui sont en train de se décrocher la mâchoire avec leur bouc décédé de vieillesse, s'allonger de ce côté à l'odeur du fricot.

Et il s'éloigna rapidement.

Manger à sa faim après un jeûne, mordre dans une succulente chair, se rassasier et dire avec l'Arabe: «Dieu soit loué, mon ventre est plein», est un de ces plaisirs qu'on apprécie d'autant qu'ils sont plus rares, mais cette nuit là nous fumes particulièrement satisfaits et notre bouche, comme eût dit Brillat Savarin, s'inonda de délices.

Ah! les bonnes tranches onctueuses! Ah! les friands morceaux! la copieuse tripée que nous dégustions? Qu'était-ce? Nous n'en savions vraiment rien; on ragoût fumant, largement épicé, ni trop gras, ni trop maigre, entrelardé, savoureux, à point, une invention de Jacobot prouvant une fois de plus la vérité de cet aphorisme du seul magistrat dont après Montesquieu la France puisse s'honorer: «La découverte d'un mets nouveau fait plus pour le bonheur du genre humain que la découverte d'une étoile.»

On s'en léchait les doigts, on riait, on disait: «Encore! encore!» On ne voulait pas en laisser. On fut obligé d'en laisser cependant, tant la gamélée avait été comble, et pris, de la louable générosité et de l'amour du prochain qu'infuse dans le coeur une douce digestion, nous envoyâmes les reliefs du festin dans la tente voisine où se morfondaient les brigadiers, réveillés par l'odorant fumet des viandes et la bruyante joie de nos faims assouvies, et ouvrant dans l'ombre yeux et narines.

—Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'on fricotte? Eh! eh! on se nourrit bien ici; tonnerre de Dieu! ça sent bon! Ah! ah! c'est Jacobot! D'où avez-vous tiré cefreschteak? Où diable at-il trouvé àchaparderde la viande, ce rossard?

C'était le gros commandant Rambaut qui réveillé, lui aussi, s'avançait par l'odeur alléché.

—Pardon, mon commandant, répondit ce trompette digne de passer maître-queux au service d'un archevêque, c'est un plat, je ne dirai pas de mon invention, car la mère Fortenpoil m'en a fourni les ingrédients et la recette, mais j'ai fait de mon mieux… Et si vous le désirez, mon commandant je puis vous en servir demain un pareil pour la popote.

—Tu as donc de la viande?

—Je ne m'appellerais pas Jacobot,le cuisinier royal, si je ne savais où en trouver. Seulement c'est loin, et il fait soif.

—On t'abreuvera, ivrogne. Pars de bonne heure et reviens de même; la popote compte sur toi. _____

Et la popote eut raison d'y compter. Jacobot que l'éducation politique ni la vie boulevardière n'avaient pourri, ne donnait jamais sa parole en vain.

Le pansage à peine terminé, MM. les officiers s'assirent en rond sur la nappe grise des sables, s'emplissant, sous formes de sortes de petits pâtés, de joies véritablement célestes; des petits pâtés tout chauds, dorés, croustillants, feuilletés, braisés, fondants, onctueux, et, rien qu'à les voir, les lèvres, comme à l'aspect des joues d'une jolie fille, s'humectaient de désirs.

Ils s'occupaient à savourer ces félicités lorsque les spahis de garde signalèrent un mulet et des cantines surgissant à l'horizon. On pensa d'abord que c'était Mme Fortenpoil arrivant avec ses victuailles, et on se préparait à l'apostropher avec toute l'arrogance de ventres bien garnis, lorsqu'on s'aperçut que c'était seulement son époux, escorté de deux cavaliers du goum.

—Ah! vous êtes un fameux gaillard! un joli coco! Vous arrivez comme le marquis de Choseverte, trois heures après la bataille. Vous pouvez bien tourner les talons et remporter votre lard pourri. Avez-vous du liquide, au moins?

—Un ravitaillement de douze bouteilles messieurs! répondit le cantinier. Mais vous n'avez pas vidé le petit baril que ma femme vous a porté hier, je pense? Eh! eh! voilà des petits pâtés qui m'indiquent que la bourgeoise n'est pas loin.

—Votre femme! mon pauvre Fortenpoil, nous n'avons même pas aperçu l'ombre de ses moustaches. Ces petits pâtés sont l'oeuvre de ce brave garçon, ajouta le commandant Rambaut en désignant Jacobot, qui baissait les yeux d'un air modeste, et, sans lui, nous crevions de faim.

—Pas vu ma femme, s'écria le mercanti, mais alors où est-elle? Ah! la garce, elle ne m'en fait pas d'autres. Elle a emporté avec elle un jambon première qualité et des conserves que je vous destinais, Messieurs, et que j'ai pris soin d'empaqueter moi-même; je parie que la coquine a filé avec les turcos. Oui, Messieurs, à part ce vin, elle a tout raflé, et tel que vous me voyez, je n'ai pas mangé depuis hier.

—Et nous, nous mourons de soif. Restaurez-vous avec quelques petits pâtés, Fortenpoil; Jacobot va sortir les bouteilles.

—Ce n'est pas de refus. Ah! Messieurs, quelles viandes succulentes. Jacobot, je vais monter un restaurant à Bône, et, après votre congé, je vous retiens comme chef. La coquine de femme, elle peut dire qu'elle me met dans des transes, soupira le colon en avalant une énorme bouchée. Mais la bouchée faillit lui rester dans la gorge, car, au même instant, venait d'arriver, au petit trot, sur une bique efflanquée et boiteuse, un troisième cavalier du goum, qui criait de toutes ses forces:

—Li madamadansliravin,li madamadansliravin!

—Qu'est-ce que tu chantes? Quellemadama?

—Li madama mercanti, répliqua le Bédouin en désignant de la main le lit desséché d'un torrent creusé à deux portées de fusil, dans le sol crayeux, derrière une rangée de lauriers roses.

Nous y trouvâmes en effet Mme Fortenpoil. Couchée sur le ventre, la tête sous une touffe d'alpha, comme si elle cherchait l'ombre elle paraissait dormir d'un profond sommeil—le sommeil dont on ne se réveille plus.

Le front avait été ouvert par une pierre de silex et la cervelle coulait par l'ouverture formant une petite mare sanglante et grisâtre, couverte de mouches, et que le soleil du matin desséchait déjà.

On eût pu croire à un accident; mais à quelques pas, le barilet crevé, le vin répandu et les cantines effondrées et vides prouvaient que les Bédouins avaient assassiné la cantinière.

—Oh! ma pauvre femme! s'écria le mercanti.

—Et ils l'ont violée selon leur coutume, dis-je en désignant du bout de mon fourreau de sabre des traces de mains ensanglantées qui s'étaient essuyées sur la robe.

—Pis que cela, s'écria le cantinier qui, étonné de l'aspect insolite que présentait ce corps couché et cherchant s'il n'y avait pas d'autre blessure, venait de soulever les jupes; pis que cela, messieurs, voyez!

—Quelle baroque idée ont eue ces sauvages! s'exclama le commandant, quand elle fera l'appel de ses membres au jugement dernier il lui manquera l'arrière-train. Où diable est-il?

Mais tout à coup une pensée subite lui traversa l'esprit, et, montant en jurant à cheval, il galopa jusqu'au camp.

—Misérable! cria-t-il en apercevant Jacobot, très-absorbé dans le frottement d'une marmite, qu'as-tu donné à manger aux sous-officiers, cette nuit, affreux cochon? Et à nous, ce matin?

—Cochon, cochon, grommela l'ivrogne, qui avait donné de fortes lampées au vin récemment venu, on ne l'a pas trouvé cochon quand on s'en est léché les pouces jusqu'au coude.

—Qu'on l'empoigne et qu'on l'attache! hurla le commandant suffoqué de dégoût et de colère et, s'adressant aux officiers, aux maréchaux-de-logis et aux brigadiers qui accouraient: Savez-vous ce que le gueux nous a fricassé à tous? Les fesses de la mère Fortenpoil! le misérable! les fesses de la mère Fortenpoil! _____

—Une bonne femme, tout de même, soupire parfois encore son veuf, devenu gros hôtelier de Bône et l'heureux possesseur d'une nouvelle hôtelière jeune et jolie, une bonne femme tout de même, mais mal embouchée.

Et il conclut généralement ainsi devant ses clients, auxquels il ne manque jamais de raconter son histoire, lorsqu'il est en bonne humeur:

—Les petits pâtés étaient excellents et le ragoût aussi, dit-on, mais c'est égal, bouah! voilà ce qui s'appelle manger de la «vache enragée.»

Depuis le matin, monté sur le mamelon d'El-Kouffa, le lieutenant Clapeyron fouillait les profondeurs de la plaine, mais il avait beau mettre à tous les points sa lorgnette, il ne voyait rien venir sur le chemin grisâtre qui noyait ses zigzags dans les profondeurs du bleu. Cependant, la petitecommandanteavait promis d'être au Bordj avant dix heures; mais qui peut se fier aux promesses et à l'exactitude des femmes et surtout d'une Parisienne! car c'était une Parisienne et une vraie, toute blonde, toute gracieuse, toute charmante, toute jeune et jolie, celle qu'on attendait et qui allait, vaillante comme les filles de sa race, rejoindre son mari dans la région des sables.

Et on peut dire que jamais Juifs n'attendirent avec plus d'impatience le Messie que les officiers du Bordj la délicieuse petite épouse du commandant supérieur de Tuggurt. Car une fête sans femme, c'est une mer sans voiles, une tête sans cheveux, un repas sans vins, un oeil sans rayons, des lèvres sans sourire, enfin l'amour absent de la vie.

On avait bien, il est vrai, convoqué les beautés de la Smala; et spahis, goumiers, sheiks, et jusqu'au caïd Ali, désireux de plaire au commandant du Bordj, avaient à l'envi amené épouses, filles et soeurs; mais de Bédouines, on en voyait assez l'année durant, et ce qu'il fallait, c'était une Française pour présider la fête. D'ailleurs, toutes ces filles de Fathma, le visage caché, et enveloppées comme des fantômes, ce qui est irritant pour les amateurs aimant à recueillir l'encouragement tombant de lèvres rieuses, ces mauresques roides et impénétrables comme des sphinx de pierre, ne rompent leur solennel mutisme que pour lancer desyou-youde commande semblables à des bâillements coupés.

Le capitaine Fleury voulait des stimulants plus gais. Demoulaïas, defoutahset de musc, on était fatigué jusqu'à l'écoeurement; on aspirait aux crinolines et au patchouli, la crinoline savamment troussée, découvrant le bas immaculé et le mollet doux à l'oeil, la crinoline impériale, invention raffinée de la merveilleuse souveraine qui trônait dans des flots de gaze et de soie au palais des Tuileries.

Les Tuileries! nous en étions loin, là-bas, sur les confins duBled-el-Djerid, et c'est pourquoi nous aspirions à humer, au moins une fois l'an, dans le balancement des jupes empesées, quelque parfum de la patrie.

Quand je dis qu'on manquait de crinolines, j'exagère; il s'en épanouissait un tas aux alentours du Bordj, mais pas présentables. D'abord:Fifi-la-Gouapeuse, qui lorsqu'elle s'attardait par les sentiers bordés d'aloès laissait l'odeur de son haleine absinthée;Paquita l'Écumoire; Zizi diteCaniche;Blondinette Riche-en-Gueule,Camélia Richepanse et Dolorès la Plumée. Toutes ces dames,épousesdesmercantiscampés, cantonnés, enhutés sous les murs du Bordj, faisaient en temps ordinaire l'ornement du pays et la joie de la garnison, mais on ne pouvait songer décemment à déparer la cérémonie de ces crinolines souillées.

Il fallait une femme honnête, pour représenter le pays, une Française sans reproche, et c'était celle-là, qu'en vedette sur le chemin de Biskara, le petit lieutenant Clapeyron attendait, car depuis huit jours le bureau arabe de cette ville avait prévenu du passage de la jolie visiteuse qui gracieusement acceptait l'honneur de présider la fête, d'assister aux joutes et de distribuer les prix.

Joutes et jeux et fantasia! Le général Desvaux avait donné des ordres pour que, dans ce poste avancé, rien de ce qui pouvait éblouir et charmer les indigènes ne fût négligé. Il devenait urgent, chez ces tribus indécises et remuantes, de rendre populaire le nom de l'Empereur: double paye aux spahis et aux mokalis, un franc par tête et un burnous neuf aux cavaliers du goum, régals et traitements princiers aux caïds et aux sheiks, tandis que pour les formidables appétits de la foule, rôtissaient, embrochés sur des brasiers immenses, des guirlandes de moutons et de boeufs.

Aussi, avec des faims d'une année, tous les douars d'alentour accouraient à cette ripaille homérique.

Ah! les vaillants coups de dents et les grands remuements d'infatigables mâchoires! le mirifique tableau!

Il fallait voir les longs doigts osseux et bruns de ces gueux, et les petites mains maigres des enfants hâves, et les têtes et les cous et les torses tendus vers le boeuf décroché et porté fumant, grésillant, onctueux et tout parfumé de son savoureux jus au milieu des groupes avides.

Comme les ongles le dépècent en longues bandelettes, comme les faces s'épanouissent, comme on l'engloutit par bouchées gourmandes. Voilà la carcasse rongée, nettoyée, raclée comme après le passage d'une bande de chacals. Ce n'est pas assez; à coups de pierre on broie les os pour en extirper la moelle ne laissant aux chiens efflanqués accourus, eux aussi, à la ripaille, que des tibias vidés.

Après, un mouton, et encore après, un boeuf et après ceux-ci d'autres et toujours ainsi jusqu'au moment où le couchant se teint de la couleur des cuirs de Cordoue, et que tout ce peuple, dévoré par la taille, la corvée, la taxe, la surtaxe, l'impôt de paix, l'impôt de guerre, autant et plus que ne le furent jamais les serfs de la glèbe, s'allonge et digère dans la plénitude de l'estomac enfin repu, et oubliant la longue faim qui a tordu ses entrailles, dans sa joie de brute satisfaite et sa reconnaissance du ventre pour un jour gorgé, crie à l'image du César, emblème des maîtres qui toute l'année l'affament:

Vive l'Empereur!

Une fête sans pareille comme nul de là-bas n'en avait vue. On en parlerait longtemps dans les hauts plateaux du Tell. Courses en sac, courses à cheval, courses à âne et le reste; et fantasias, et coups de fusil, et un spectacle extraordinaire destiné à émerveiller ces hommes naïfs, lequel spectacle serait suivi d'une distribution générale de burnous, haïks,berimas, chechias, aux nécessiteux, c'est-à-dire à tous.

Déjà de longues pétarades déchiraient les échos, les chevaux impatients mordaient le frein et piétinaient le sol, lesdjellalsbrochées d'or flottaient sur les croupes et les regards anxieux se tournaient vers la route de Biskara ne voyant rien venir.

Un peu avant midi, on vit arriver Clapeyron, tout triste et découragé, avec ses spahis. Au lieu de la séduisante commandante, il ramenait un vieuxchaouiaporteur d'une dépêche. Elle annonçait que la dame indisposée retardait son voyage d'un jour.

Que faire? On ne pouvait cependant reculer la fête, remettre au lendemain et changer la date solennelle. Tout était prêt. Le beau caïd Ali, sous-lieutenant à l'escadron, attendait avec ses mokalis, son gynecée, ses chameaux et son goum. Et tous les chefs du Bou Djellell au Djebel Hanmarah, arrivés de la veille, fronçaient le sourcil sur leurs chevaux frémissants.

—Diablesses de femmes, avec leurs indispositions! s'écria le capitaine Fleury en mâchant son cigare avec rage, la fête de l'Empereur sera ratée. Ça n'arrive qu'à nous, ces guignons-là!

Mais soudain, il se frappa le front. Il venait de songer à Mme Michu.

Ce n'était pas la première venue que Mme Michu, mais l'épouse légitime de M. Michu, entrepreneur des travaux du Bordj, colon sérieux, homme d'importance, maire honoraire du village naissant.

Devant rester au moins six mois pour l'achèvement des travaux et, désireux de charmer son exil, il avait récemment appelé de Constantine son épouse.

Comme position régulière, morale et sociale, elle ne laissait donc rien à désirer et comme femme c'était une grosse brune, encore désirable. Un fin duvet très marqué ornait sa lèvre vermillonne, un renflement très accentué le haut du buste et le bas des reins.

On n'affirmait pas que c'était une vertu; là-bas, vertus ne poussent pas comme chiendent et s'il fallait en croire la chronique, elle avait planté autant de cornes sur la tête de Michu qu'il poussait d'oliviers dans la forêt des Adjouzes; on allait même plus loin: on parlait d'une innocence effeuillée jadis dans diverses maisons suspectes. Mais où en serions-nous s'il fallait s'en rapporter aux dires! Puis, dans la plaine du Souf, on est bien obligé de passer la jambe à certains préjugés qui font courber les têtes dans celle de Saint-Denis.

Après tout, c'était l'affaire de Michu. Il avait voulu couvrir le petit cadavre du passé de sa femme sous les fleurs d'oranger, pouvions-nous être plus exigeants que lui!

Parbleu la brave dame arrivait comme marée en carême, et le capitaine en personne alla sans plus tarder l'inviter à présider la fête.

Elle se fit un peu prier, par modestie, et vexée sans doute qu'on n'y eût pas songé plus tôt, mais finalement accepta, toute suffoquée de joie, et on la conduisit en pompe sur l'estrade où elle s'assit avec une grande dignité.

Attiffée de ses plus beaux atours, couverte d'or comme un général persan, bien conservée en dépit des assauts sans nombre et de trois douzaines d'étés sous le ciel africain, riche en chair et en couleur, montrant épaules de portefaix et croupe de jument limousine, elle souleva dans la foule un murmure d'admiration.

Koulouglis,Chaouias,Bédouins, tous amateurs de grasses viandées, ouvraient sur la superbe présidente des yeux ardents et goulus, tandis que les Français, officiers et spahis, montraient visiblement que si les bouchées eussent été permises, nul n'était disposé à laisser aux camarades sa part.

L'estrade d'honneur se dressait au fond de la grande cour du Bordj, où se pressaient deux mille Arabes. Le capitaine Fleury avait royalement fait les choses. De riches tapis de Tunis, prêtés par le caïd Ali en couvraient les escaliers, et les côtés étaient tendus defrechiasmulticolores où s'accrochaient des trophées de guerre. Mais le fond surtout excitait l'admiration de tous. Au centre d'un soleil formé de lames de yatagans et de sabres, s'épanouissait en plâtre doré le buste impérial, et au-dessous, en caractère d'or et en langue Arabe, s'étalait sur une bande rouge cette fière devise:Il éclaire le monde. Des étendards entre-croisés couronnaient le tout.

Officiers et chefs indigènes, drapés majestueusement dans leurs burnous écarlates, garnissaient le haut de l'estrade, et, un peu plus bas, s'échelonnaient assises sur destaharasles femmes et les filles deskebirs, impassibles et graves sous leurs voiles et leurs moulaïas de soie comme des statues du Mystère. Près d'elles, s'amoncelaient les prix: armes,djebiras, longs éperons aux attaches brodées d'or, étriers damasquinés, ceintures et turbans brochés, thémaques luxueuses, foulards et haïks.

Consciente de son importance, fière et solennelle, Mme Michu trônait sur cette assemblée. Des nuages cependant commençaient à tacher l'azur de sa joie intime; de petites pointes acérées s'enfonçaient dans son coeur.

En bas, à ses pieds, perdues dans la foule vile, elle se sentait des ennemies. Des regards hostiles s'attachaient obstinément sur les siens, la troublaient, l'emplissaient de malaise.

C'étaitFifi la Gouapeuse,Paquita l'Écumoire,Zizi Caniche,Blondinette Riche-en-Gueule,Camélia RichepanseetDolorés la Plumée. Que pouvait faire à son triomphe cette troupe misérable et dédaignée; ces concubines immondes de colonsmarécageux? Hélas! elle venait de reconnaître en elles des amies de jeunesse, au temps où comme elles, vierge folle, elle jetait ses jambes en l'air et son jupon par-dessus les moulins, et ces délaissées, ces humiliées, ces déclassées, dévisageaient la nouvelle venue, la parvenue triomphante, avec des yeux envieux et mauvais.

Blondinette Riche-en-gueuleinterpelaitFifi la Gouapeuse, ricanait même tout haut et Mme Michu entendait de ces mots qui font jaunir les visages.

Misères! Être salie ainsi dans sa gloire; entendre des roquets hargneux à ses trousses quand on s'avance vainqueur! Si Mme Michu avait eu quelque littérature, elle se fût souvenue que les triomphateurs romains subissaient l'affront d'un insulteur gagé, attaché à leur char, et se fût consolée; mais Mme Michu ignorait l'histoire et elle fut prise de grande honte et d'une sourde colère qui lui donna de terribles démangeaisons dans la langue et les doigts et se retint pour ne pas crier: «Tas de salopes, fichez le camp ou je descends vous crêper le chignon.»

Elle se tourna vers son époux Michu qui, grave et gourmé, ceinturé de son écharpe-municipale et cravaté de blanc, lui parut plus laid et plus bête que jamais: «Imbécile allait-elle lui dire, voyez donc ces créatures!» mais le petit lieutenant Clapeyron la regardait et le capitaine Fleury lui faisait des yeux tendres.

Alors elle sourit, et les jeux commencèrent. Tout marchait à souhait et Mme Michu, absorbée par l'importance de son rôle de distributrice des récompenses, oubliait ses infimes ennemies, lorsque tout à coup il se fit un grand bruit vers la porte, et deux spahis, le fusil haut sur la cuisse, entrèrent en caracolant dans le Bordj.

Puis, presque aussitôt, une jeune dame blonde et charmante, la tête couverte d'un grand chapeau de paille et le corps enveloppé d'un burnous de soie, parut, assise sur une mule blanche, escortée d'un groupe de cavaliers arabes.

Les officiers descendirent avec empressement l'estrade, et perçant la foule, allèrent saluer la jolie femme du commandant de Tuggurt, sur laquelle on ne comptait plus.

En coquette Parisienne, elle arrivait toute parée pour la fête, ayant fait sa toilette à un demi-kilomètre du Bordj, sous une des tentes du caïd Ali et, resplendissante, adorable, mignonne, s'excusant de venir si tard, elle accepta le bras du capitaine Fleury et gravit lestement, devant les hommages des sheiks et des caïds, tête courbée et main sur le coeur, les marches de l'estrade.

Mais le fauteuil de présidence était occupé, et Mme Michu, pâle et lèvres pincées, s'y tenait ferme, regardant, l'air hautain et sourcil froncé, monter cette rivale maudite.

Alors, le képi à la main, Fleury très embarrassé, s'avança.

—Madame, mille excuses. Mais voici Madame la commandante de Tuggurt qui devait présider la fête…

—Madame n'avait qu'à venir à l'heure, répondit sèchement et sans bougerMme Michu.

—Oh! certainement, balbutia la jeune femme confuse, j'ignorais… je ne viens pas prendre la place de Madame. Je vais m'asseoir à ses côtés.

—Qu'on aille chercher un second fauteuil, dit le capitaine; nous aurons deux présidentes au lieu d'une, ajouta-t-il galamment; la fête n'en aura que plus de charme.

—Deux présidentes! s'écria Mme Michu, jamais! Je cède ma place à Madame. Aussi bien je ne sais trop pourquoi je me suis commise ici avec toute sorte de monde. Michu, partons.

Elle venait d'apercevoir Fifi la Gouapeuse et Camélia Richepanse ricaner dans le groupe, et Blondinette Riche-en-Gueule entendant ces paroles, cria de sa voix aiguë de faubourienne:

—Allons donc, madame Cochon, ne fais pas ta Sophie. On te connaît.Tu n'étais pas si fière à laPatte du chat, rue de l'Échelle, àConstantine, quand tu t'appelaisMarie la Lune. Eh! Va donc!

—De quoi! de quoi! répliqua Mme Michu.

—Oui, oui, répétèrent les autres,Marie la Lune!

—Madame, dit Fleury aux abois, je vous en prie, remettez-vous…

Et comme le bruit continuait et que leskebirset leurs femmes ouvraient des yeux énormes, il cria pour faire diversion:

—Clapeyron! mon ami, enlevez le ballon, lâchez tout.

Ce ballon était le spectacle extraordinaire annoncé; celui sur lequel il comptait le plus pour plonger dans l'admiration les douars de la plaine, et donner aux tribus venues à la fête une haute idée de la France et de son Empereur. On le dissimulait, tout gonflé, derrière les draperies de l'estrade, prêt à s'élever majestueusement au-dessus du trophée impérial entraînant une pièce d'artifice à laquelle travaillait depuis plus d'un mois un garde d'artillerie zélé, représentant l'aigle glorieux d'Austerlitz devant s'allumer et lancer la foudre à vingt mètres en l'air.

L'on ne devait couper la corde qu'à l'instant où le soleil disparaissait sous l'horizon, mais voulant détourner l'attention de l'horrible scandale qui grossissait, le capitaine hâtait le moment.

—Le ballon, répéta-t-il. Enlevez, Clapeyron, enlevez!

—C'est celui de la Michu qu'il faut enlever, cria d'en bas BlondinetteRiche-en-Gueule.

—Qu'elle descende, nous nous en chargeons!

—On ne sait pas me faire respecter, riposta Mme Michu ivre de rage. Vous m'embêtez à la fin. Tenez, chipies, le voilà le ballon, et vous tas de mufles, voici le cas que je fais de votre fête.

Et avant qu'il eut été possible de prévoir ce qu'elle allait faire, elle se précipita sur le bord de l'estrade.

En ce moment, le soleil glissait sur l'horizon, et les bâtiments duBordj noyaient la foule dans leurs grandes ombres crues.

Mais l'estrade placée en face de l'échancrure des deux bastions qui flanquaient la porte principale restait en pleine lumière, et le buste impérial tout empourpré dans la flamboyante auréole de son étoile d'armures étincelant dans le bleu des étendards croisés, fut tout à coup salué par de frénétiques clameurs.

Était-ce bien l'image de César qu'on acclamait ainsi?

Au-dessous, juste au-dessous, les deux reines de la fête nageaient dans un limbe lumineux, mais tandis que les feux de l'Occident caressaient les blonds cheveux de la jeune femme, et semblaient entourer son visage d'une limbe virginale, ils éclairaient sur Mme Michu une toute autre face.

Dos tourné et corps courbé en deux, reprise subitement dans sa furie d'une habitude de sa jeunesse, elle étalait, à la foule interdite, ce que, dit-on, M. Thiers exposa un soir à ses amis entre deux chandelles.

Et dans les splendeurs du couchant, ces grasses chairs éblouissantes parurent pendant une seconde au milieu d'une poussière d'or.

Il y eut d'abord un silence de stupéfaction profonde, puis un formidable cri d'enthousiasme que couvrit presque aussitôt une terrible détonation.

L'aigle d'Austerlitz, maladroitement allumé, partait derrière l'estrade faisant crever le ballon. Et la foule bédouine, inconsciente de ce qui se passait et croyant assister au spectacle merveilleux promis, ivre d'allégresse et de gratitude pour le sultan des Francs qui leur offrait gratis un si réjouissant tableau, acclama les appas de Mme Michu: aux cris mille fois répétés de «Vive l'Empereur!» Et s'imaginant que l'autre belle dame était montée sur l'estrade pour donner le même spectacle, et s'indignant de la voir immobile, elle réclama énergiquement cette partie du programme:L'autre! l'autre! l'autre! A ton tour! à ton tour!


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